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David Hollenbach et les évêques américains

Une autre manière de « fabriquer » la doctrine sociale de l’Eglise

Gonzalo Villagrán
19 octobre 2012

jésuite espagnol.

Comment l’Église peut-elle demeurer fidèle à ses convictions sur la vérité de l’Évangile et, en même temps, bâtir un bien commun en dialogue avec la société pluraliste ?. L'auteur achève au Centre Sèvres un deuxième cycle de théologie morale.

Les évêques catholiques des Etats-Unis ont élaboré, dans les années 80, deux documents très importants pour l’enseignement social de l’Église1 : sur les armes nucléaires The Challenge of Peace : God’s promise and Our Response (1983) et sur l’économie Economic Justice for All (1986). Pendant ces années-là, on a même parlé d’un « moment catholique » dans les relations entre le christianisme et le gouvernement des Etats-Unis.2. Pour Jean-Yves Calvez, ces documents présentent une véritable alternative face aux difficultés de réception par le public des documents traditionnels de la Doctrine sociale3.

Trois originalités

Quelles sont leurs particularités ? J’en note surtout trois. La première est que, pendant leur rédaction, des versions provisoires ont été rendues publiques, en vue de susciter des réactions4. Deuxièmement, les évêques formulent des jugements prudentiels sur des questions très précises mais sans imposer un point de vue5. Une troisième particularité est que leur argumentation puise à des sources variées : Bible, principes moraux, évaluation des politiques et action pastorale de l’Église.

Si ces documents sont le produit d’un processus de dialogue et d’échanges avec différents experts, une personne a exercé une influence déterminante dans leur gestation : le jésuite David Hollenbach ; consulteur du « Comité pour l’Enseignement Social et l’économie des Etats-Unis » de la Conférence Nationale des Évêques Catholiques entre 1983 et 1986. Connaître sa pensée, c’est mieux comprendre l’approche nouvelle qui est à l’origine de cette prise de parole originale des Evêques.

Qui est David Hollenbach ?

Né à Philadelphie en 1942, David Hollenbach a été professeur de Théologie morale à la Weston School of Theology (Boston) entre 1976 et 1991. Ayant, comme d’autres théologiens, soutenu le théologien Charles Curran dans ses conflits avec Rome, il n’a pas reçu le nihil obstat6de Rome pour devenir professor ordinarius à Weston. Il a donc préféré quitter Weston pour enseigner à Boston College à partir de 1991.

Hollenbach se situe en héritier de la pensée du jésuite John Courtney Murray (1904-1967). Ce dernier fut un des principaux rédacteurs de la déclaration du Concile Vatican Dignitatis humanae sur la liberté religieuse (1965).

Outre des recueils d’essais7 et diverses collaborations, les deux œuvres majeures de David Hollenbach sont Claims in Conflict. Retrieving the Catholic Human Rights Tradition (1979) et The Common Good and Christian Ethics (2002). Dans la première, il développe un fondement catholique des Droits de l’homme ; dans la seconde, il étudie le concept traditionnel de bien commun mais à partir du pluralisme de la société. Ce sont deux thèmes qui sont très présents dans l’argumentation des textes des évêques de 1983 et 1986.

Vatican II : la prise de conscience du pluralisme

Quel est l’objectif d’Hollenbach dans sa recherche en théologie morale ? Il ambitionne, dans une posture de médiation, de transmettre « la signification du christianisme à une société moderne pluraliste et fréquemment conflictuelle et de s’approprier les valeurs positives de cette société pour la vie et la pensée de l’Église8 ». Autrement dit, d’élaborer des « concepts médiateurs9 » entre la croyance chrétienne et les événements publics.

La pensée de David Hollenbach peut se comprendre comme une manière de réception du Concile Vatican II10 (la « réception », terme théologique, désigne la façon dont l’ensemble de l’Eglise adhère à l’enseignement magistral, se l’approprie et contribue à le rendre vivant, ndlr) Pour lui, la clé de lecture du Concile est la prise de conscience du pluralisme. Dans Gaudium et spes (constitution pastorale sur « l’Eglise dans le monde de ce temps », 1965), cette prise de conscience s’exprime à travers l’importance donnée à la culture en tant qu’elle forme une vision de la vie des hommes (GS 53). Pourtant, à Vatican II, l’Église a exprimé aussi l’importance de la Révélation pour arriver à une vraie connaissance de l’homme (GS 22). Surgit ainsi la question qui est à la source de la pensée de Hollenbach : comment l’Église peut-elle demeurer fidèle à ses convictions sur la vérité de l’Évangile et, en même temps, bâtir un bien commun en dialogue avec la société pluraliste ?

Un « universalisme dialogique »

Pour affronter cette question, Hollenbach élabore une éthique universaliste-dialogique, qu’il identifie déjà dans Gaudium et spes. Il s’agit d’une compréhension du bien humain qui est universaliste parce qu’il croit que les êtres humains partagent les mêmes caractéristiques, et qui est dialogique parce qu’il croit aussi que les différences culturelles entres les hommes exigent de chercher ce bien de façon historique à travers le dialogue. On peut reconnaître ici l’inspiration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948.

Dans cet universalisme dialogique, l’Église apporte sa vision de l’homme en explicitant les sources et les symboles religieux d’où elle surgit, sans pour autant prétendre donner des raisons conclusives pour tous. Pour faire cet apport à la société plurielle, l’Église doit recourir à la raison pratique, en élaborant un raisonnement synthétique qui intègre des arguments provenant de différents types de connaissance : politique, économie, expérience historique, théologie… Les sciences sociales traduisent dans le concret la vision théologique. La théologie peut alors opérer un discernement entre les différentes interprétations de la réalité issues des sciences sociales pour inspirer des réponses nouvelles.

Des « communautés de solidarités »

Prenons un exemple de ce raisonnement synthétique : son approche du problème des armes nucléaires11. En intégrant la réflexion théologique sur la paix et la non-violence, les principes moraux de la guerre juste, l’expérience des politiques concrètes en cours…, Hollenbach affirme l’immoralité de tout usage des armes nucléaires en même temps qu’il propose des critères pour gérer la politique de dissuasion.

L’application de ces « concepts médiateurs » donne une image de l’Église et de son rôle dans la société. Pour Hollenbach, il y a une vraie liberté dans la société quand l’individu peut y participer à travers des communautés où il y a des liens de solidarité proche12. L’Église serait une de ces communautés de solidarité. Mais l’Église ne se borne pas à défendre ses positions comme un lobby ; elle est un pilier important de la vie civique : elle aide ses membres à intervenir dans la vie publique, et elle apporte à la société, avec les autres religions, la lumière que les symboles et récits religieux supposent pour la compréhension de l’homme.

Une Eglise capable de participer au débat public

Il est facile de reconnaître l’influence de la pensée de Hollenbach dans les documents des évêques des Etats-Unis : la publication des versions provisoires des documents pendant leur rédaction met en pratique l’universalisme dialogique ; l’idée de faire des jugements prudentiels permet d’apporter les lumières de l’Évangile sur la réalité sociale en s’adressant à une société pluraliste ; la variété des sources utilisées dans l’argumentation et la précision des conclusions s’inspirent de la méthode du raisonnement synthétique.

Il me semble que la position de David Hollenbach, ainsi que son écho dans les documents des évêques des Etats-Unis, peut « rendre capable » l’Église (Hollenbach utilise le terme to empower) de participer au débat public dans la société pluraliste. En intégrant la lecture théologique du pluralisme avec l’identité chrétienne, l’Église peut dire une parole forte et précise sur tout sujet, sans crainte d’imposer son propre point de vue.

Au-delà du contexte américain ?

La principale limite de la position de Hollenbach est qu’elle est liée à un contexte particulier. L’importance qu’il accorde au dialogue, le fait que l’intervention publique de l’Église semble aller se soi : voilà qui est lié au contexte social nord-américain. Mais Hollenbach ne montre pas comment développer cette vision de l’Église dans d’autres contextes : ceux où le dialogue entre les acteurs de la société, y compris l’Église, est plus difficile, soit à cause des méfiances historiques, soit parce que les droits de l’homme n’y sont pas respectés.

1  Je n’entre pas dans le débat sur la façon de nommer ce domaine de la théologie morale (Doctrine Sociale de l’Église, Enseignement Social de l’Église, tradition sociale de l’Église, pensée sociale de l’Église…) qui a des enjeux importants. Je conserve l’expression utilisée par Hollenbach lui-même.

2  Hollenbach, D., “Notes on moral theology: Religion morality and politics”, Theological Studies 49(1988) pp. 68-89.

3  Cf. Calvez, J.-C., Les silences de la Doctrine Sociale catholique, Ed. L’atelier, Paris 1999, p. 28.

4  “Cette lettre pastorale a été un travail de recherche  soigneuse, large consultation et discernement priant. La lettre a été enrichie par ce processus d’écoute et de finesse”, Economic Justice for All, 3.

5  « …Quand nous faisons l’application de ces principes, nous réalisons  … que des jugements prudentiels présents sont basés sur les circonstances spécifiques qui peuvent changer ou qui peuvent être interprétées différemment par les gens de bonne volonté…”, The Challenge of Peace, 9-10.

6  Ndlr. Expression latine qui signifie "rien ne s'oppose", par laquelle est manifesté le jugement favorable d'un censeur ecclésiastique chargé par l'évêque de contrôler l'orthodoxie d'un ouvrage avant sa publication (définition : conférence des évêques de France)

7  Ces recueils d’essais sont: Justice, Peace and Human Rights (Ed. Crossroad, New York 1990) et Global Face of Public Faith (Ed. Georgetown University Press, Washinton 2003).

8  Justice, Peace and Human Rights, p. 6.

9  Ce terme, Hollenbach l’utilise pour parler d’autres mais pas de lui-même ; c’est moi qui caractérise ainsi son effort. Cf. Hollenbach, D., “Notes: Public theology in America: Some questions for catholicism after John Courtney Murray”, Theological Studies 37(1976) p. 290-303.

10  Cf. Hollenbach, D., “Commentary on Gaudium et spes. Pastoral Constitution on the Church in the Modern World” dans Himes, K. (Ed.), Modern catholic social teaching. Commentarys and interpretations, Ed. Georgetown University Press, Washinton 2005, pp. 266-291.

11  Cf. Hollenbach, D., Nuclear Ethics. A Christian Moral Argument, Ed. Paulist Press, New York 1983.

12  On voit ici une tentative pour dépasser le débat entre libéraux et communautariens. Cf. Hollenbach, D., “Afterword”, dans Douglass, R. et Hollenbach, D. (Ed.), Catholicism and Liberalism. Contributions to American public philosophy, Ed. Cambridge University Press, Cambridge 1994, pp. 127-150.

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