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13 fvrier 2020

« I have a dream for Amazonia »

L'exhortation post-synodale Querida Amazonia

Marcel Rémon, jésuite, directeur du Ceras

« I have a dream for Amazonia » ©Sammis Reachers / Flickr

Une fois encore, le Pape François nous a surpris !  Alors qu’on attendait une exhortation post-synodale reprenant les recommandations du document final, et en particulier une ouverture sur la question des ministères, François nous livre un texte éminemment littéraire, où le lecteur est emmené par le Fleuve Amazone, dans la tradition poétique des grands écrivains latino-américains. Même si la plupart des commentateurs se focalisent sur la partie ecclésiale du texte, il est essentiel pour comprendre l’exhortation et son importance pour le peuple Amazonien de se laisser interpeller par les trois premières parties de cette exhortation qui nous livre le rêve de François, pour l'Amazonie, les peuples autochtones et l'Église en ces régions isolées. 

Que retenir de cette exhortation ? Une vibration surtout, un souffle, un mouvement. L'Amazonie est d'abord un fleuve, tout comme les fleuves Congo, Gange, Yangtsé ou le Nil, qui irrigue et donne son identité et son âme à un peuple et une région.  Et l'exhortation nous y entraîne, comme on descend ou remonte un fleuve.  A nous de contempler ce qui est donné à voir. A nous d'entendre les mélopées venues des rives, en écho aux réflexions faites au Synode.  Pour marquer l’importance du travail synodal et de son document final « Amazonie : Nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale », le Saint Père dit avoir « préféré ne pas citer ce Document dans cette Exhortation parce que j’invite à le lire intégralement. » (QuA 3)

François connaît le peuple Amazonien depuis longtemps. Il en avait témoigné lorsqu'étant archevêque de Buenos Aires, il a pris une part active dans la cinquième rencontre des évêques d’Amérique du Sud et des Caraïbes à Aparecida au Brésil, rencontre dont les réflexions ont largement nourri les échanges du synode. 

Le rêve de François est aussi bien social que culturel, écologique et ecclésial. Mais chaque "rive" est reliée aux autres. Car son rêve se déploie comme un fleuve. Et le premier écho est un cri de douleurs. 

Le rêve social :                 

« Nombreux sont les arbres
où la torture a vécu,
et vastes les forêts 
achetées au milieu de mille morts ». [1] (QuA 9)

L’exhortation est d’abord une invitation commune à un rêve social, un rêve de paix pour l’Amazonie.  On sait que les peuples indigènes d’Amazonie sont persécutés et que leurs leaders, dont beaucoup sont catholiques, sont en danger de mort[2].  L'exhortation creuse ainsi le sillon ouvert par l’encyclique Laudato Si', en soulignant la violence des logiques économiques ultralibérales. "Il faut donner aux entreprises, nationales ou internationales, qui détruisent l’Amazonie et ne respectent pas le droit des peuples autochtones au territoire avec ses frontières, à l’autodétermination et au consentement préalable, les noms qui leur correspondent : injustice et crime." (QuA 14) Ces termes forts résonneront profondément en Amazonie et dans beaucoup d’autres régions du monde.  Ils appellent à la conversion, mais aussi à la demande de pardon adressée au nom de l'Église : "J’ai honte et, une fois encore, « je demande humblement pardon, non seulement pour les offenses de l’Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique », et pour les crimes atroces qui se sont produits à travers toute l’histoire de l’Amazonie." (QuA 19)

Le rêve culturel :              

« De la rivière, fais ton sang [...]
Ensuite, plante-toi,
germe et croîs.
Que ta racine 
s’accroche à la terre 
pour toujours et à jamais.
Et enfin, 
sois un canoë, 
une barque, un radeau, 
une liane, une jarre, 
un enclos et un homme ».[3] (QuA 31)  

Ce rêve ne verse ni dans l’onirisme, ni dans l’utopie. Le sang, l'exploitation, le mépris, l'abandon, la mort y sont étroitement mêlés à la beauté, à la vitalité, aux couleurs, aux chants, à la contemplation.  Plus de cent-dix peuples indigènes vivent dans un état d'isolement volontaire, en symbiose avec leurs territoires, nous rappelle l'exhortation. Mais leur isolement les fragilise et leurs cultures sont en danger. "C’est pourquoi la sauvegarde des valeurs culturelles des groupes indigènes devrait être une préoccupation de tous, parce que leur richesse est aussi la nôtre." (QuA 37) L’interculturalité ne sera respectueuse de chaque culture qu'à la condition que chacun prenne soin de 'ses racines'.  Et la racine de l’Amazonie, elle vient du fleuve, reliant la terre, la flore, la faune et la communauté humaine. Entendons-nous cette invitation, cette exhortation que François nous lance à chacun ?

Le rêve écologique :       

« Amazone
capitale des syllabes de l’eau,
père patriarche, tu es
la mystérieuse éternité
des fécondations,
les fleuves choient en toi comme des vols d’oiseaux… »[4]. (QuA 44)

Le rêve écologique du Pape est irrigué par la poésie et la beauté, et l'urgence de leur faire pleinement droit.  « Les poètes populaires, qui sont tombés amoureux de son immense beauté, ont essayé d’exprimer ce que ce fleuve leur fait ressentir, et la vie qu’il offre sur son passage dans une danse de dauphins, d’anacondas, d’arbres et de pirogues. » (QuA 46) Il y a, pour le Pape, un réel prophétisme amazonien de la contemplation. On retrouve les accents du pontificat sur la nécessité de s'arrêter pour goûter.  Cette partie est parsemée de citations poétiques, qui montrent combien l’attachement du Pape pour l’Amazonie est source d’inspiration personnelle.

Le rêve ecclésial :             

« Mon ombre flotte, au milieu des bois morts.
Mais l’étoile est née sans reproche
sur les mains de cet enfant, expertes,
qui conquièrent les eaux et la nuit.
Il doit me suffire de savoir
que tu me connais
tout entier, bien avant ma naissance »[5]. (QuA 73)

Les mots que François utilise pour exprimer son rêve ecclésial sont clairement pesés et soupesés. Le chapitre qui lui est consacré est deux fois plus développé que les trois autres. On y retrouve peu de cette poésie qui fait, à notre avis, l’originalité et l'universalité du texte. L’inculturation, qu'elle soit sociale, spirituelle, liturgique ou ministérielle, amène le Saint Père à redire le caractère vital pour l’Église d’enraciner sa foi dans un lieu et un temps donné.  Il reste qu’il vaudra la peine de creuser le type d’ecclésiologie qui se déploie ici : il y a une mise en musique d’une Église vraiment missionnaire et en dialogue. Cette partie plus doctrinale résonne comme en creux par rapport au désir brûlant du Pape : "Ils ont le droit à l’annonce de l’Évangile, surtout à cette première annonce qui s’appelle kérigme." (QuA 64). Oui, "Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1Co 9, 16)." (QuA 62)

On pourrait lire l'exhortation comme un guide de voyage, voire comme un récit en langue étrangère. Mais elle s'adresse bien à tous les hommes et femmes de bonne volonté.   Si chacun remplace le mot « Amazonie » par le territoire qui le nourrit, l'exhortation prendra tout son sens. Serons-nous alors capables, à la suite du Pape et dans cette foi que Dieu est venu pour tous les vivants, d'exprimer notre amour pour notre maison commune : Querida Terra ?

 

[1] Ana Varela Tafur, « Timareo » in Lo que no veo en visiones, Lima (1992).

[2] Voir l’interview du Professeur Edouardo Viveiros de Castro, O Gouverno declarou guerra aos Indios, dans le quotidien Globo du 16/02/2020, page 18.

[3] Javier Yglesias, «Llamado», in Revista peruana de literatura, n. 6 (juin 2007), p. 31.

[4] Pablo Neruda, « Amazonas », in Canto General (1938), I, IV ; Trad. française, Chant général, Gallimard, Paris (1977), p. 23.

[5] Pedro Casaldáliga, « Carta de navegar (Por el Tocantins amazónico) », in El tiempo y la espera, Santander (1986).