Léon XIV se présente comme le pape de la Doctrine Sociale Catholique. Le 10 mai 2025, deux jours après son élection, il confie aux cardinaux qui l'ont élu : « j'ai pensé à prendre le nom de Léon XIV. Il y a plusieurs raisons, mais principalement parce que le Pape Léon XIII, avec l'encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ; et aujourd'hui l'Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l'intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail. »
Son programme ou plutôt son horizon est tracé : offrir les trésors de l'enseignement social à la société et à l'église pour mieux discerner et agir aujourd'hui. L'encyclique Magnifica Humanitas (MH) en est la parfaite concrétisation.
Le premier chapitre de cette longue encyclique est consacré à redire pourquoi et dans quel but l'Église prend la parole à propos de questions sociales, de justice et d'environnement. Les catholiques sont non seulement membres de la société et à ce titre en droit d'exprimer leurs avis, mais surtout la communauté croyante s'est transmise, tout au long de sa fidélité à l'Évangile, un ensemble vivant de convictions et de principes de discernement qu'elle entend partager avec tous.
Le second chapitre est une présentation des textes de la doctrine sociale avec, en fin de paragraphe, un résumé de l'apport de chacun. Vient ensuite l'exposé des principes déjà présents dans le Compendium de 2004, document qui se clôture avec les discours de Jean-Paul II. Évidemment, il manque au Compendium les contributions de Benoît XVI, en particulier son encyclique sociale Caritas et Veritate, et celles de François, à savoir Laudato Si' et Fratelli tutti.
Cette reprise du compendium n'est pas sans intérêt car elle insiste sur l'homme comme "être en relation" avec lui-même, les autres, la création et Dieu. Il est responsable du jardin que Dieu lui a confié. "Chaque être humain est créé à l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et à la création" (MH, 73). La théologie des peuples, si chère à François, y est mentionnée en bonne place. De même, la défense des droits des femmes : "il reste encore pourtant beaucoup à faire pour que partout dans le monde les droits d’un grand nombre, à savoir ceux des femmes, soient véritablement garantis de manière égale." (MH, 57)
Si le schéma de l'encyclique suit celui du compendium, le principe de la participation se retrouve inclus dans celui de la subsidiarité alors que l'option préférentielle pour les pauvres et la sauvegarde de la planète sont évoquées sous la question de la justice sociale (MH, 78). Cela clarifie l'architecture de la pensée sociale, même si on peut en regretter la non-reconnaissance comme principes à part entière, vu leur rôle de critère d'authenticité de notre action, chez François et Léon dans Laudato Si' (LS, 147), Dilexi te (DT, 27) et Magnifica Humanitas (MH, 84).
Le troisième chapitre se concentre sur la sauvegarde de la nature humaine face à la technique, en particulier l'IA. On y retrouve des accents de Laudato Si' autour de la protection de la planète, mais cette fois il s'agit de la grandeur de notre nature humaine. À la suite de François, Léon dénonce le paradigme technocratique qui réduit l'être humain à sa seule efficacité. L'encyclique devient plus directe en attaquant la concentration de pouvoir dans les mains de quelques-uns : « Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités. » (MH, 95) Des pistes de discernement personnel sont évoquées : la facilité d'obtenir un résultat qui si elle améliore notre vie peut nous conduire à trop déléguer ; l’impression d'objectivité qui masque l'origine géo-culturelle des créateurs ; la simulation de la communication humaine qui peut nous couper de tout contact humain ou de désir de relation sociale.(MH, 100) Les impacts de l'IA sur l'environnement ainsi que sur les relations humaines montrent que « nous ne pouvons pas considérer l'IA comme moralement neutre ».(MH, 104) À partir des principes de la Doctrine sociale, Léon enjoint l'humanité à "désarmer l'IA" : « Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain ».(MH, 110) Contre le transhumanisme et le post-humanisme, l'encyclique rappelle avec force que la foi chrétienne propose une espérance d'un avenir "plus qu'humain" : « nous parvenons à être pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons à Dieu de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous parvenions à notre être le plus vrai ».(MH, 128)
Le quatrième chapitre est intitulé "Préserver l’humain dans la transformation". En ces temps de transition ou de révolution technologique, il est essentiel de sauvegarder l'humain qui peut être mis en danger concrètement dans son rapport à la vérité, au travail et à la liberté. Ce chapitre est assez sombre, comme l'étaient les chapitres introductifs de Laudato Si et de Fratelli tutti. Les questions de post-vérité, de démocratie, de distraction excessive, d’uniformisation et de domination des cerveaux sont abordées ainsi que la nécessité de garde-fous tels que les corps intermédiaires, les journalistes et l'éducation des plus jeunes à l'esprit critique face à l’IA. L'importance de tiers et de lanceurs d'alerte permet au pape de rappeler leur rôle essentiel dans les affaires d'abus au sein de l'Église.(MH, 138) L'impact de l'IA sur les conditions de travail est analysé en profondeur, que ce soit à propos de la perte d'emploi, de l'importance de la finance internationale ou des institutions internationales de protection des travailleurs. François est cité très largement dans ce chapitre. Léon exprime les conditions pour qu’une IA soit respectueuse de l’humanité : la nécessité de transparence et de responsabilité pour les responsables et les créateurs ; l'accessibilité et l'inclusivité des innovations technologiques à tous, en particulier aux plus précaires ; la mise en place de politiques de protection sociale et de redistribution afin de corriger les déséquilibres induits par l'IA.(MH, 164)
Le troisième volet de ce chapitre central est dédicacé à la liberté. « L'économie numérique de l'attention où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure, […] révèle la même mentalité qui accepte, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l’esclavage ».(MH, 172) L'esclavage n'est pas que dans l'asservissement des esprits, mais également dans les conditions inhumaines de travail « des millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent dur pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des adolescents et des enfants travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, usés pour que le flux de calcul ne s’interrompe pas. »(MH, 173) Sinon, « l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une autre forme ».(MH, 178) Léon profite de cette mention de l'esclavage moderne pour demander officiellement pardon pour la compromission de l'Église au cours des siècles dans la traite d'êtres humains et l'esclavagisme.(MH, 176)
Le dernier chapitre sur la civilisation de l'amour est en fait un violent plaidoyer contre toute forme de guerre. Dans le contexte géopolitique actuel, il est d'une actualité brûlante. Inspiré par Paul VI, Léon dénonce l'utilisation de plus en plus massive de l'IA dans les conflits. L'intelligence humaine est faite de sagesse, de prudence, de compassion et de pardon. La plupart des femmes et hommes de ce monde veulent la paix et ne s'identifient pas à la culture du pouvoir et d'opposition prônée par certains dirigeants. Des combats où les opérateurs sont derrière des écrans, sans être vus et souvent sans voir le visage de l'autre, ne peuvent mener qu'à une déshumanisation de l'ennemi. « Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit ».(MH, 199) Que ce soit la notion de la soi-disant "guerre juste" ou l'utilisation de l'arme nucléaire comme moyen de dissuasion, Magnifica Humanitas ne les considère jamais comme moralement justifiées. Rien de vraiment nouveau, si ce n'est une reprise claire et ferme de la position exprimée par François dans Fratelli tutti (FT, 256 et FT, 262). « La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom ».(MH, 210) Face à cela, Léon propose « cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, assumer le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme ».(MH, 213)
En conclusion, le pape Léon nous encourage à entrer dans la spiritualité du « sage architecte » qui, habité par l’espérance du Règne de Dieu, s’emploie à bâtir le monde pour le bien (cf. 1 Co 3, 10). Ce travail de construction « doit aujourd’hui avoir pour fondement la relation avec Dieu, pour règle l’acceptation de la limite humaine telle une réalité naturelle et positive, et pour style la coresponsabilité et le langage évangélique ».(MH, 236)