Source: https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/09/le-pape-leon-xiv-adresse-au-monde-un-message-directement-politique-avec-sa-premiere-exhortation-apostolique_6645475_3232.html
En devenant pape le 8 mai, Léon XIV a dû, comme ses prédécesseurs, assumer l’histoire longue et complexe de l’Eglise catholique. L’exhortation apostolique Dilexi te (« Je t’ai aimé »), qui paraît aujourd’hui, constitue le texte inaugural de son pontificat, et marque de quelle manière il s’inscrit dans cette histoire.
D’abord, la continuité avec le pontificat de François est évidente, puisque Léon XIV a complété et publié un texte préparé par son prédécesseur – son titre rappelle d’ailleurs celui de la quatrième et dernière encyclique du pape argentin, Dilexit nos (« Il nous a aimés »).
Surtout, c’est toute l’histoire du christianisme, depuis la Bible hébraïque jusqu’aux dernières décennies, qui est relue par Léon XIV à l’enseigne de l’attention réservée aux plus pauvres. On y croise de grandes figures inspirantes – Augustin d’Hippone, François d’Assise – autant que de multiples chrétiens anonymes, « témoins d’une Eglise qui sort des sentiers battus ».
Léon XIV, un pape d’équilibre et d’apaisement
Cette relecture sert un objectif : le pape appelle l’Eglise catholique à se tenir à la hauteur de sa propre histoire, en vivant un réel engagement prioritaire aux côtés des plus pauvres. Le rapport que le pape entretient avec l’histoire qu’il raconte, dans laquelle il situe l’engagement des femmes autant que celui des hommes, n’est pas neutre : cette histoire, explique-t-il, oblige l’Eglise catholique. Une telle conviction se fraie un chemin entre deux bords opposés, plusieurs fois éreintés dans le texte.
Double dénonciation
D’un côté, l’ultralibéralisme, visé par les réflexions sur l’accumulation de richesses, sur le culte de la réussite individuelle ou la liberté du marché. Les arguments du pape sont moins économiques qu’anthropologiques : il dénonce des croyances illusoires comme le ruissellement des richesses, autant qu’un aveuglement difficile à briser, comme celui qui empêche de s’alarmer d’inégalités qui deviennent des « déséquilibres dramatiques ». On trouve ainsi des propos cinglants sur « la croissance de certaines élites riches qui vivent dans une bulle de conditions très confortables et luxueuses, presque dans un autre monde par rapport aux gens ordinaires ».
D’un autre côté, Léon XIV se démarque d’une conception privatisée de la foi chrétienne, limitée à la prière et au témoignage. La force du propos ne tient pas seulement au rappel que l’amour et la justice sont inséparables de la foi : elle réside plus encore dans l’invalidation répétée d’une vie spirituelle ou ecclésiale qui ignorerait les besoins concrets des plus pauvres. Ainsi, écrit le pape, « l’amour des pauvres (…) est la garantie évangélique d’une Eglise fidèle au cœur de Dieu. En effet, tout renouveau ecclésial a toujours eu parmi ses priorités cette attention préférentielle envers les pauvres ». Cette double dénonciation est nécessaire pour comprendre la lecture optimiste que Léon XIV propose de l’histoire du christianisme.
Il n’évoque pas les hésitations tragiques des chrétiens face à l’esclavage ou à la colonisation, ni la réalité actuelle de diverses paroisses trop homogènes sur le plan social, parce qu’il met en valeur la raison d’être de l’Eglise : elle « réalise sa vocation la plus profonde : aimer le Seigneur [le Christ] là où il est le plus défiguré ».
Cependant, sa relecture de l’histoire n’isole pas l’Eglise catholique de son contexte, bien au contraire : le nouveau pape adresse au monde un message directement politique. « La condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment nos vies, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Eglise. »
Termes acides
C’est pourquoi, à diverses reprises, le pape appelle à un engagement qui ne se limite pas à soulager la pauvreté, mais qui cherche à éliminer ses causes. Pour cela, à la suite de François, il invite à dessiner une politique avec les pauvres, qui soit conçue à partir d’eux ; avec réalisme, il note que cela demande une écoute réelle des personnes qui connaissent la précarité, par le personnel politique autant que par les professionnels de l’aide social – ainsi que par les institutions ecclésiales. « Si les hommes politiques et les professionnels ne les [les pauvres] écoutent pas, la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne en laissant le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin. »
Léon XIV appelle à la « conversion écologique » pour lutter contre le changement climatique
La dimension politique est également présente lorsque le pape rappelle la nécessité que les Etats contrôlent les échanges économiques, pour éviter que ceux-ci ne profitent qu’à une « minorité heureuse ». Les termes se font acides au sujet des politiques d’austérité : « Il devient normal d’ignorer les pauvres et de vivre comme s’ils n’existaient pas. Le choix semble raisonnable d’organiser l’économie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre certains objectifs qui concernent les puissants. »
Voilà qui invite les communautés catholiques, autant que les théologiens, à sortir d’une certaine indifférence vis-à-vis du politique, pour allier leurs paroles aux voix des plus précaires, et faire résonner la question centrale posée par Léon XIV : « Les faibles n’ont-ils pas la même dignité que nous ? Ceux qui sont nés avec moins de possibilités ont-ils moins de valeur en tant qu’êtres humains, doivent-ils se contenter de survivre ? La réponse que nous apportons à ces questions détermine la valeur de nos sociétés et donc notre avenir. »