<?xml version="1.0"?>
<rss version="2.0"><channel><title>Doctrine Sociale Catholique</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr</link><language>fr</language><copyright>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr</copyright><lastBuildDate>Thu, 01 Jan 1970 01:00:00 +0100</lastBuildDate><category>Actualit&#xE9;s</category><generator>PHP/MySQL</generator><docs>http://www.rssboard.org</docs><image><title/><url/><link/><description/><width>144</width><height>144</height></image><item><title>Magnifica Humanitas</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/476-magnifica-humanitas</link><description><![CDATA[1.       La MAGNIFIQUE HUMANITÉ créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible. Mais sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné[1] ». Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie, ouvrant à chacun de nous la voie vers la plénitude.
2.       Fondés sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l’expérience de l’action puissante et mystérieuse de l’Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant à coopérer avec Lui pour le bien sera béni par le Père céleste en qui nous plaçons notre espérance. C’est pourquoi nous pouvons participer activement à toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d’autres personnes à collaborer avec nous dans la promotion du développement intégral de chaque être humain. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps avec lesquels nous partageons les événements, les questions et les aspirations de l’humanité[2]. Nous voulons trouver, avec eux, de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d’une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie intégrante de la vocation de l’Église, car celle-ci, constituée « dans le Christ, en quelque sorte comme le sacrement […] de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain[3] », reconnaît dans l’histoire le lieu où l’Évangile interpelle et accompagne l’expérience humaine.
3.       C’est dans cet esprit qu’en 1891, Léon XIII a publié l’encyclique Rerum novarum dont nous célébrons cette année, avec une profonde reconnaissance, le 135e anniversaire. Par ce document, mon bien-aimé prédécesseur a donné une impulsion à cette réflexion sur la société, sur l’économie et sur la politique que nous appelons aujourd’hui la Doctrine sociale de l’Église. Et lorsque certains objectaient que l’Église ne devait pas gaspiller son énergie en questions mondaines mais se préoccuper de communiquer un message de vie éternelle, il répondait avec réalisme et sagesse que l’annonce de l’Évangile ne peut oublier la vie concrète des peuples[4]. De nombreuses décennies se sont écoulées depuis, et le Magistère, les pasteurs, les théologiens comme les fidèles ont continué à réfléchir aux questions sociales à la lumière de l’Évangile. Aujourd’hui, la Doctrine sociale de l’Église est un patrimoine de sagesse où nous trouvons des principes pour penser, des critères pour discerner ou juger et des orientations concrètes pour agir. Elle se fonde sur l’Écriture Sainte et sur la Tradition. Ainsi en dialogue avec les sciences, elle nous aide à analyser avec lucidité les défis du présent, en identifiant les voies appropriées pour vivre un témoignage chrétien authentique, dans la joie et au service du monde. Ce n’est pas un ensemble statique de concepts, mais un corpus vivant de vérités qui préserve et interprète la vocation de l’humanité à une vie pleine et juste. À cette tradition vivante, je désire donc ajouter ma voix, en invoquant l’aide de l’Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr 8, 22-31).
Les res novae de notre époque
4.       Si, en son temps, Léon XIII parlait de « questions nouvelles » (rerum novarum), nous ne pouvons pas aujourd’hui nous contenter de répéter ses précieux enseignements mais nous devons demander à Dieu la sagesse nécessaire pour interpréter les grandes tendances de notre époque, en particulier les progrès de la technique. Ces dernières années, il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde. La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne : au contraire, elle est enracinée dans notre histoire depuis le commencement, en tant que « réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme[5] ». Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambigue d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation nouvelle, où la puissance et l’omniprésence des technologies émergentes s’inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif. Auparavant, « jamais l’humanité n’avait eu autant de pouvoir sur elle-même[6] ». Les nouvelles technologies ouvrent un horizon étendu vers des directions que, bien qu’intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement prévoir. Cela rend plus complexe l’évaluation de leur impact et de leurs effets à long terme sur la dignité des personnes et sur le bien commun.
5.       Maintenant c’est à nous de relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque. Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas à la réglementation. Comme l’a souligné le pape François, il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise : « Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises […] donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier[7]. » Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.
6.       C’est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux aléas du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences décider à notre place de la direction à prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un « tournant historique », où – tandis que certains se disputent l’avenir des nouvelles technologies et que d’autres s’attachent à y réfléchir – la plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. C’est précisément pour cette raison que des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper : où allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ?
Deux icônes bibliques
7.       Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2 – 6). Dans le livre de la Genèse, le récit de Babel se situe aux origines de l’humanité, juste après les généalogies des fils de Noé. Les êtres humains, une fois établis dans la plaine de Sennaar, décident de construire une ville et une tour « dont le sommet pénètre les cieux » (Gn 11, 4). Ils veulent ainsi s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d’être dispersés sur la terre. L’entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à ellemême, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu.
8.       Le livre de Néhémie, quant à lui, s’ouvre sur un moment de grande vulnérabilité dans l’histoire de l’antique Israël. Après l’exil babylonien, une partie du peuple est revenue à Jérusalem, mais la ville est encore en ruine, les murs se sont effondrés et les portes ont été brûlées (cf. Ne 1 – 2). Néhémie, un juif au service du roi perse Artaxerxès, apprend l’état désastreux de la ville de ses pères. Avant d’agir, il jeûne, prie, intercède pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner à Jérusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur.
9.       À la lumière de ces deux icônes, l’Esprit Saint nous interpelle aujourd’hui sur notre rapport à la technique et à la révolution numérique en cours. Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier (cf. Mt 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En théorie, elle n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal ; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un « oui » et un « non » à la technologie, mais entre bâtir Babel et reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle.
10.    Évitons donc le « syndrome de Babel » : l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l’uniformité qui gomme les différences, la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. C’est là le risque de la déshumanisation – construire l’avenir en excluant Dieu et en réduisant l’autre à un moyen –, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd’hui aussi un visage technique. Choisissons plutôt la « voie de Néhémie » mettant en évidence la valeur du travail partagé pour rendre sûre la cité de Dieu pour les exilés de retour. Reconstruire aujourd’hui, c’est reconnaître que, dans la pluralité des voix et des visions rappelant parfois la dispersion des langues, il existe néanmoins une possibilité lumineuse : celle de bâtir ensemble, en transformant la diversité en ressource et en faisant de l’écoute comme du dialogue le terrain d’entente sur lequel faire grandir la justice et la fraternité. Au sein de cette œuvre commune, les chrétiens trouvent leur propre manière de construire : orienter l’action vers Dieu afin que, à sa lumière, le pluralisme ne se disperse pas dans le désordre, mais devienne, dans l’exercice de la synodalité, l’espace où l’humanité retrouve ses fondements solides et sa fin ultime. Dans l’Apocalypse, Jean voit la nouvelle Jérusalem « qui descendait du ciel, de chez Dieu » (Ap 21, 2) comme un don pour toute l’humanité. Et cette vision de grâce est pour nous, chrétiens, un appel à œuvrer ensemble, en cultivant une vie commune pacifique, juste et digne dans les « cités » d’aujourd’hui.
Édifier dans le bien
11.    Construire une ville fondée sur le bien commun exige donc, avant tout, de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu ; reconnaître que la vérité de son amour nous appelle à une vie « en abondance » (Jn 10, 10) et à la communion avec Lui. À l’instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire : « Vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous[8]. » Dieu, en effet, a inscrit dans notre cœur un désir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie, et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l’Église ressent l’urgence de préserver et d’orienter cette aspiration vers sa vérité la plus profonde.
12.    Par ailleurs, édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans les considérer comme une erreur à corriger. Aujourd’hui, le désir de plénitude de l’être humain risque d’être détourné vers des objectifs trompeurs : l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité ou des modèles de bien-être qui laissent de côté des peuples entiers. Il n’est pas rare que nous placions notre espoir dans un développement illimité, dans des formes de progrès susceptibles d’exacerber les inégalités ou dans des solutions immédiates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le rêve chimérique d’une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent privés du nécessaire. D’une voix humble mais ferme, l’Église rappelle que la véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse : là où la liberté et la responsabilité vont de pair avec une attention mutuelle et une véritable solidarité, et où le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples.
13.    En troisième lieu, construire un monde où chacun peut s’épanouir exige une coresponsabilité courageuse. Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution : « La puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12, 9). À chacun sa partie du mur : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, éducateurs et législateurs, société civile, mouvements populaires et communautés de foi.
Telle est la logique de la subsidiarité qui valorise la coopération entre les générations, entre les peuples, entre les disciplines et les cultures comme voie royale pour favoriser la stabilité, la prospérité et la paix. Les tensions et les divergences ne doivent pas faire peur : elles peuvent devenir des énergies créatives lorsqu’elles sont guidées par une responsabilité partagée.
14.    Enfin, édifier dans le bien exige un langage évangélique. Évitons les mots qui humilient ou opposent. Choisissons la lumière qui éclaire et la franchise qui ouvre des voies. Ne bénissons pas des enthousiasmes naïfs, n’alimentons pas des peurs stériles. Indiquons plutôt des critères de discernement – dignité de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix – et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix.
Rester humains
15.    Lors du récent Jubilé Ordinaire de 2025, nous avons cheminé comme des pèlerins d’espérance et nous avons été comblés de grâces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un cœur confiant face aux tâches ardues et aux défis exigeants qui se profilent à l’horizon. À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le véritable progrès naît toujours d’un cœur ouvert à l’autre, d’une intelligence disposée à l’écoute, d’une volonté qui cherche ce qui unit plutôt que ce qui sépare.
16.    À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s’élèvera une demeure commune solide et accueillante, où finalement l’amour et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent (Cf. Ps 85, 11). Telle est la bénédiction que nous implorons de Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir et non des maîtres de donjons voués à s’effondrer. Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter.
CHAPITRE UN : UNE PENSÉE DYNAMIQUE FIDÈLE À L’ÉVANGILE»
17.    Dans ce premier chapitre, j’entends retracer, de manière synthétique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l’Église a pris forme dans le Magistère récent des papes et du concile Vatican II, afin de mettre en lumière son caractère dynamique. À chaque époque, en effet, les res novae invitent cet enseignement à se confronter aux questions de l’histoire à la lumière de la Vérité révélée. C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile.
18.    Cependant, ce parcours ne serait pas vraiment compréhensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et se rapporte au monde. Sans cette précision, la Doctrine sociale risquerait d’apparaître comme une ingérence indue dans les questions temporelles ou comme un code éthique externe à appliquer d’en haut. En réalité, elle émane d’une Église qui chemine avec l’humanité, reconnaît l’autonomie des réalités terrestres, comme la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique et, précisément pour cette raison, aspire à servir le bien commun.
Une Église en marche dans l’histoire de l’humanité
19.    Présente dans le monde comme signe d’unité pour toute la famille humaine, l’Église reconnaît dans les questions et les défis du temps actuel le cadre dans lequel exercer sa vocation à l’écoute, au dialogue et au service, en se laissant interpeller par tout ce qui touche à l’existence des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Cette imbrication de vie avec les peuples lui fait comprendre de plus en plus que sa mission revêt une portée historique et implique une responsabilité vis-à-vis de la manière dont se tissent les relations sociales. C’est pourquoi elle ne peut se considérer comme étrangère aux dynamiques qui façonnent le visage de la société. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la société même se développe et s’organise, apportant sa contribution à la mise en place d’une coexistence plus juste et plus fraternelle. Le pape François a rappelé avec force cette dimension historique de la mission ecclésiale en affirmant que « personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se préoccuper de la santé des institutions de la société civile, sans s’exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens[9] ».
20.    L’appel et l’engagement à cheminer avec l’humanité dans la réalité concrète de l’histoire conduisent l’Église à reconnaître que les réalités terrestres possèdent une consistance et un ordre qui leur sont propres. Le concile Vatican II a exprimé ce principe avec une grande précision dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, dont nous avons célébré avec reconnaissance le 60e anniversaire, le 7 décembre 2025 : « Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, […] une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime[10]. » Cette mise en évidence montre que la création porte en elle une bonté originelle que le regard humain doit préserver, cultiver et faire mûrir. Dans cette perspective, l’Église apparaît comme une présence qui aide à lire la réalité en profondeur, en soutenant avec une humble fermeté les choix favorisant la dignité de chaque personne, la cohésion des communautés et le bien de tous. Ainsi, se place-t-elle aux côtés du monde sans s’y superposer, afin que dans chaque événement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l’Esprit Saint continue de susciter au cœur de l’humanité.
21.    Reconnaissant que Dieu accompagne la liberté des êtres humains dans le déroulement de l’histoire, le concile Vatican II affirmait la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique, soulignant comment chacune d’elles doit agir en toute autonomie. La présence de l’Église dans le monde s’exprime également dans ses relations avec la société civile et les institutions publiques. Dans son dialogue avec elles, l’Église reconnaît la valeur des réalités sociales et politiques et respecte leur responsabilité propre en soutenant tout ce qui protège la vie des personnes et renforce les fondements du tissu social. Elle ne prétend pas assumer les fonctions qui relèvent de l’État ; au contraire, elle apprécie son service du bien commun et reconnaît avec conviction la responsabilité exercée par les institutions civiles dans la société. En même temps, la mission qui lui est confiée l’incite à ne pas rester indifférente face aux souffrances concrètes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximité ne découle pas d’une volonté de se substituer aux institutions ni d’une critique implicite de leur action, mais de la charité évangélique qui la pousse à s’approcher des blessures de l’humanité lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravité. Lorsqu’elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discrétion et proximité, consciente que ce qui naît d’une nécessité immédiate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilités institutionnelles propres à la communauté civile.
22.    À partir de cette double reconnaissance – l’autonomie des réalités terrestres et la distinction des compétences entre la communauté ecclésiale et la communauté politique –, il est plus facile de comprendre l’orientation que le concile Vatican II a donnée à l’Église dans ses relations avec le monde. Gaudium et spes rappelle qu’il « revient à tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la Parole de Dieu, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée[11] ». L’écoute des différents langages n’est pas une simple attention sociologique mais implique un discernement spirituel dans lequel, avec l’aide de l’Esprit, le peuple de Dieu reconnaît dans les transformations culturelles et sociales non seulement les signes de la présence du Christ qui vient et guide l’histoire vers son accomplissement mais aussi les dérives qui en obscurcissent le visage. Ainsi, la Vérité révélée n’est pas modifiée dans son essence, mais explicitée et assumée comme critère vivant pour orienter des choix concrets, inspirer des chemins de conversion personnelle et communautaire, promouvoir des réformes de structures et soutenir de nouvelles formes de témoignage évangélique dans la vie publique. L’histoire est donc l’un des lieux où l’Église se laisse instruire par l’Esprit sur la portée humanisante de l’Évangile et apprend à développer son enseignement au service de la dignité de chaque personne et du bien des peuples.
La sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines
23.    L’Église considère comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sincèrement « la vérité, la bonté, la beauté », en les considérant comme « de précieux alliés[12] » dans la défense de la dignité de chaque personne et dans la sauvegarde de la création. En adoptant le style pastoral du concile
Vatican II invitant à écouter, discerner et interpréter les signes des temps, et éclairée par la sagesse de la Parole, l’Église ne craint pas la rencontre avec le savoir humain. La Parole de Dieu offre des critères fiables pour orienter les chemins de la justice et ouvrir des voies de réconciliation et de paix entre les êtres humains. Lorsqu’il s’agit d’appliquer ces critères aux situations complexes de notre temps, la contribution de la philosophie et des sciences humaines et sociales s’avère essentielle, car elles aident à comprendre et à analyser plus en profondeur les dynamiques culturelles, économiques et politiques. Saint JeanPaul II rappelait que l’Église accueille la contribution des sciences sociales « afin d’en tirer des indications concrètes dans l’accomplissement de ses tâches magistérielles[13] ». La confrontation avec ces savoirs n’affaiblit pas la force de l’Évangile ; au contraire, elle permet de discerner avec plus de lucidité ce qui favorise réellement la vie des personnes et des communautés. Dans la continuité de cette perspective, le pape François soulignait que l’Église ne prétend pas offrir « une parole définitive[14] » sur de nombreuses questions spécifiques, mais elle reconnaît l’importance d’écouter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue sérieux et loyal entre les chercheurs en accueillant la diversité des opinions.
24.    Nourrie par ce dialogue fécond entre l’Évangile et les savoirs humains, l’Église a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant mûrir au fil du temps un patrimoine de sagesse doté d’une cohérence théologique et anthropologique enracinée dans la vision chrétienne de la personne. Précisément parce qu’il naît de la foi et de sa compréhension de la réalité, ce patrimoine ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres : il appartient à un registre différent[15], celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent. C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous.
La Doctrine sociale comme discernement communautaire
25.    La compréhension de la vérité, comme un don à partager et non comme une possession à revendiquer, libère l’Église de la tentation de regretter des formes de présence fondées sur le pouvoir. Saint Jean-Paul II invitait à porter un regard sincère sur les temps où l’on a cédé à « des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité[16] », afin de retrouver la voie évangélique de l’annonce douce et de la vérité qui ne s’impose pas. Dans le même esprit, j’ai réaffirmé que l’Église « ne veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité[17] », car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. Cette même perspective a été résumée par le pape François dans ses fameuses paroles selon lesquelles « le temps est supérieur à l’espace[18] » : il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. Ainsi, la vérité de l’Évangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps, au cœur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures. C’est une vérité qui ne craint pas la diversité, mais l’accueille et l’ordonne ; elle n’élimine pas les conflits, mais les transfigure ; elle recompose ce que l’histoire tend à disperser. D’où également l’image du polyèdre, une figure aux multiples faces dans lesquelles se reflète sous différents angles la même vérité de l’Évangile[19].
26.    Cette attitude d’ouverture à la vérité, à la fois une et multiforme, exprime en profondeur la catholicité de l’Église qui englobe toute la famille humaine et, en même temps, vit immergée dans les réalités concrètes des peuples et des cultures. Le concile Vatican II rappelle que, précisément en vertu de cette catholicité, « chacune des parties apporte aux autres et à toute l’Église le bénéfice de ses propres dons[20] », de sorte que, dans son ensemble et dans chaque communauté, elle grandit grâce à un échange réciproque et à un effort commun vers une communion toujours plus pleine. Il s’ensuit que le peuple de Dieu n’est pas seulement constitué de nombreux peuples, mais qu’il est tissé en son sein de fonctions, de vocations, de cultures et de traditions diverses, appelées à se soutenir et à s’enrichir mutuellement. Dans cette perspective, compte tenu de la grande diversité des situations historiques, saint Paul VI reconnaissait qu’il n’est pas réaliste de penser que la Doctrine sociale puisse proposer une réponse unique et valable pour tous les contextes[21] ; c’est pourquoi il invitait chaque communauté chrétienne à analyser avec lucidité et responsabilité la réalité de son propre pays. La tension féconde entre l’universalité de la mission et l’enracinement local appartient intimement à la vie de l’Église : celle-ci porte en son sein l’horizon du monde entier, mais elle assume les questions de chaque contexte comme lieu réel où l’Évangile prend corps.
27.    À la lumière de ce qui a été dit jusqu’ici, la Doctrine sociale de l’Église apparaît sous son jour le plus authentique : non pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle naît de la rencontre entre la vérité éternelle de l’Évangile et les questions de l’histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des expériences humaines. C’est pourquoi, lorsque la dignité des frères est bafouée, lorsque la politique ne répond pas aux drames de l’humanité, lorsque l’économie se retourne contre la personne ou que la science dépasse les limites de sa méthode[22], l’Église – avec les autres confessions chrétiennes et les croyants d’autres religions – doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une théologie de la communion dans l’histoire, un lieu où la Parole devenue chair continue à se faire dialogue, mémoire et prophétie.
L’évolution du Magistère social de Léon XIII à nos jours
28. Après avoir rappelé la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et dialogue avec le monde, je voudrais maintenant me pencher sur le développement de la Doctrine sociale dans le Magistère qui a accompagné les grandes transformations sociales du xixe siècle à nos jours. Je ne pourrai évidemment pas rendre compte de toute la richesse de cet enseignement dont les principes fondamentaux sont présentés dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église et par la suite approfondis dans le Magistère récent. Je ne pourrai pas non plus reprendre de manière systématique ce qui a été élaboré dans les encycliques de mes vénérés prédécesseurs, en particulier dans Laudato si’ et dans Fratelli tutti. J’entends toutefois rappeler quelques lignes essentielles, afin de montrer que ce que j’écris s’inscrit dans la continuité de cette tradition. Je veux en même temps souligner comment, au sein de celle-ci, le noyau stable des vérités révélées sur la personne et la vie en communauté s’entremêle avec une capacité sans cesse renouvelée à écouter les situations historiques et à se laisser interpeller par les questions qui émergent du présent. Je retracerai donc quelques étapes décisives de cette évolution, en commençant par la période ouverte par l’encyclique Rerum novarum.
Les premiers pas de la Doctrine sociale de l’Église
29.    Ce que nous appelons aujourd’hui la « Doctrine sociale de l’Église » n’est pas apparue soudainement à l’époque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de réflexion ecclésiale sur la vie sociale puisant ses sources dans l’Écriture Sainte, les Pères de l’Église, les élaborations théologiques et juridiques du Moyen Âge comme de l’époque moderne. L’expression « Doctrine sociale de l’Église » a été employée pour la première fois par Pie XII en 1950[23], mais le contenu qu’elle recouvre, compris comme un corpus organique d’enseignements sociaux, a commencé à se dessiner avec l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII. Face aux « questions nouvelles » de son époque – le conflit entre le capital et le travail, la question ouvrière, les transformations économiques et sociales – Léon XIII ne s’est pas contenté de constater le malaise, mais a considéré ces situations comme lieu de la mission pastorale de l’Église, les a soumises à un discernement rigoureux et a mis en évidence les causes et les issues possibles à la lumière de l’Évangile et d’une vision intégrale de la personne créée à l’image de Dieu. Saint Jean-Paul II a vu dans cette manière de procéder un « paradigme permanent[24] » de la Doctrine sociale : une pratique exemplaire par laquelle l’Église, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d’examiner les réalités sociales, de se prononcer à leur sujet et d’indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus pérennes de la foi et de la sagesse ecclésiale ancestrale s’articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fidèle à l’Évangile, s’enrichit au contact des « questions nouvelles » de chaque époque.
30.    L’encyclique Rerum novarum de Léon XIII constitue un jalon dans l’évolution du Magistère social. Le document place au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille, reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. Il n’est donc pas étonnant que Pie XI ait pu la qualifier de « Grande Charte[25] » de l’action sociale des chrétiens. Dans Rerum novarum, la sagesse séculaire de l’Église sur la personne et la vie en société prend une forme nouvelle, capable de s’adapter à l’ère industrielle et d’offrir le premier grand cadre systématique de cette Doctrine sociale que les décennies suivantes allaient davantage développer. Bien que bon nombre des conditions historiques décrites par Léon XIII aient changé, deux principes au moins restent d’une grande actualité : la primauté du travail humain sur toute logique purement productive ou financière, avec l’attention qui en découle pour les personnes et les familles les plus exposées à l’exploitation, et le lien indissociable entre l’annonce évangélique et la recherche d’un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarum continue à nous rappeler qu’il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche pas également les structures de la vie en société.
31.    L’encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, publiée en 1931 à l’occasion du 40e anniversaire de Rerum novarum et en pleine crise économique mondiale, franchit une nouvelle étape dans le développement du Magistère social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvrière, mais élargit son regard à la configuration générale de l’ordre économique et politique. Elle dénonce la concentration du pouvoir économique entre les mains d’une minorité ; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la liberté et la responsabilité des personnes ; elle rappelle avec force le droit d’association des ouvriers et réaffirme l’exigence que le salaire soit proportionné non seulement à la prestation, mais aussi aux besoins de l’ouvrier et de sa famille. Dans ce contexte, elle formule de manière systématique le principe de subsidiarité, destiné à devenir l’un des repères constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut être accompli par les personnes, les familles, les organismes intermédiaires et/ou les communautés locales ne doit pas être absorbé par des instances supérieures. Parallèlement à ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propriété et, à travers diverses interventions de son Magistère – depuis les encycliques Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge jusqu’à Divini Redemptoris – dénonce les totalitarismes qui bafouent la dignité de la personne, étouffent la vie sociale, exaltent l’État au-delà de sa juste valeur et recourent à la catégorie discriminatoire de race. Au moins trois idées de son enseignement social restent particulièrement d’actualité aujourd’hui : la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures économiques et institutionnelles ; la valeur du principe de subsidiarité qui invite à renforcer le tissu associatif et communautaire, en évitant de nouvelles concentrations de pouvoir ; et le lien entre la dignité du travail, une rémunération juste et la possibilité réelle pour les familles de mener une vie décente.
32.    Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des années de reconstruction, le Magistère de Pie XII apporte une contribution significative au développement de la Doctrine sociale, notamment à travers ses messages radiophoniques de Noël dans lesquels il esquisse les contours d’un ordre international fondé sur la reconnaissance de la dignité humaine, la justice et la paix. À ces occasions, le pape propose un dialogue avec la société en partant d’un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui précèdent les intérêts des individus et des États et doivent régir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. Pie XII attribue en outre un rôle décisif aux associations professionnelles, aux syndicats de travailleurs et aux divers corps intermédiaires de la vie économique et sociale, reconnaissant dans ces formes organisées de la société un rempart essentiel pour l’équilibre civil et la sauvegarde du bien commun. Il défend la nécessité d’un État de droit solide pour prévenir les abus de pouvoir et considère la démocratie comme un instrument susceptible de favoriser un exercice correct de l’autorité. En même temps, il met en garde contre toute prétention de fonder le droit sur l’utilité ou la force, rappelant qu’un ordre international fondé sur l’avantage des plus forts expose les peuples les plus faibles à l’oppression et mine la confiance entre les nations. Il identifie enfin, dans les profonds déséquilibres économiques entre pays, l’un des facteurs alimentant les conflits[26]. À notre époque, marquée par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des inégalités croissantes, trois orientations restent particulièrement importantes : la nécessité de faire passer le droit avant l’intérêt, la prise de conscience que les disparités économiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d’un maillage associatif capable de jouer un rôle de médiateur entre l’individu et l’État. Elles continuent d’offrir à la Doctrine sociale des critères importants pour interpréter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.
Les années du concile Vatican II
33.    Avec saint Jean XXIII s’ouvre une nouvelle étape du Magistère social marquée par une attention plus explicite à la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra, il présente la foi chrétienne comme une lumière capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l’Église, bien qu’ayant pour mission première la sanctification et l’annonce des biens éternels, ne néglige pas pour autant les exigences concrètes de la vie quotidienne des personnes, mais s’intéresse à tout bien humain authentique[27]. Partant de cette vision unitaire de l’humain, il souligne que la vie sociale exige un équilibre entre l’initiative des citoyens et des groupes, appelés à s’auto-organiser et à collaborer, et l’action de l’État qui doit coordonner et soutenir sans étouffer la liberté et la responsabilité des individus ; d’où l’attention à la juste rémunération du travail, à la participation des ouvriers et aux disparités croissantes entre les pays. Quelques années plus tard, dans Pacem in terris, s’adressant pour la première fois non seulement aux fidèles mais à tous les hommes de bonne volonté, Jean XXIII relie de manière organique la dignité de la personne à la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en société – y compris au niveau international – fondé sur la vérité, la justice, l’amour et la liberté[28]. La portée universelle de son appel, la référence aux droits de l’homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspirées par la dignité de chaque personne restent particulièrement significatives pour notre époque marquée par des conflits et de nouvelles formes d’interdépendance généralisés.
34.    Le concile Vatican II a marqué un tournant dans l’auto-compréhension de l’Église dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, il nous a donné l’image d’une Église qui se fait proche de l’humanité, engagée dans le monde, et déterminée à réfléchir non à partir de schémas abstraits, mais à partir de la réalité concrète des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie économique et sociale, de la communauté politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures économiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure où elles servent le développement intégral de la personne et favorisent la participation responsable de tous[29]. L’importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l’Église réside non seulement dans le fait qu’il a ouvert des perspectives de réflexions thématiques, mais aussi dans le fait qu’il a fourni une méthode de discernement invitant à lire les transformations historiques avec un regard évangélique et une compétence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n’est pas pour l’Église une option tactique, mais une forme concrète de sa mission, car l’Évangile tel un levain peut transformer de l’intérieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanité. C’est dans cette perspective que s’inscrit également la déclaration Dignitatis humanae dans laquelle le Concile reconnaît que la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne qui doit être garanti par l’ordre juridique afin que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience ou empêché de rechercher ou de professer la vérité en privé et en public[30]. Ce principe, d’une grande importance pour notre époque, continue d’offrir à la Doctrine sociale des critères décisifs pour la protection de la personne et pour la construction de sociétés pluralistes et pacifiques.
35.    Sous le pontificat de saint Paul VI émerge une conception de la paix qui ne se réduit pas à l’absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un développement humain intégral. Dans Populorum progressio, il décrit le développement comme un passage de conditions de vie moins humaines à des conditions plus humaines et le conçoit comme un processus qui concerne tout homme et tout l’homme[31], c’est-à-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu’un développement ainsi conçu est en réalité « le nouveau nom de la paix[32] », car il vise à éliminer les racines de l’injustice et du conflit et à ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La création de la Commission pontificale Justice et Paix doit également être lue dans cette optique comme une tentative de donner à cette intuition une forme stable, au niveau ecclésial et international, en maintenant vivante la conscience du fossé croissant entre pays riches et pays pauvres et de la nécessité de politiques favorisant des conditions de vie réellement plus humaines pour tous.
36.    Dans l’Octogesima adveniens écrite à l’occasion du 80e anniversaire de Rerum novarum, Paul VI transpose cette perspective dans la société postindustrielle, marquée par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvreté, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l’avenir des personnes et des communautés. Pour Paul VI, l’Évangile, bien qu’il ait été « annoncé, écrit, vécu[33] » dans un contexte historico-culturel très différent du nôtre, n’est pas un message dépassé, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l’autorité et du bien commun capable d’orienter encore aujourd’hui les choix économiques, politiques et culturels. En d’autres termes, l’Évangile reste d’actualité car il fournit les critères permettant de reconnaître ce qui humanise ou déshumanise, ce qui libère ou opprime au sein de situations sans cesse renouvelées. Pour la Doctrine sociale de l’Église, l’héritage le plus exigeant de Paul VI est précisément celui-ci : tant qu’il y aura dans le monde des peuples exclus d’un développement digne de l’être humain, la communauté chrétienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de manière abstraite, mais devra laisser l’Évangile juger ces structures économiques et politiques à partir de ceux qui en sont écartés. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de véritables « structures de péché[34] », afin qu’aucune personne ni aucun peuple ne soit traité comme sacrifiable dans les processus de développement.
Le Magistère récent
37.    Le fécond Magistère social de saint JeanPaul II se situe à la croisée de la crise des grands systèmes idéologiques du xxe siècle et des débuts de la mondialisation économique. Dans l’encyclique Laborem exercens, rédigée quatre-vingt-dix ans après la publication de Rerum novarum, il ouvre une nouvelle piste de réflexion sur le travail. Le juste salaire y est présenté comme une vérification concrète de l’équité de l’ensemble du système socio-économique, dans la mesure où il montre si le travailleur est traité comme une personne ou comme un simple coût de production[35]. Le travail n’est pas seulement considéré comme un problème à gérer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais comme un bien fondamental pour la personne, principe de l’activité économique et élément clé de toute la question sociale. En lui, l’être humain met en jeu sa liberté, sa créativité et sa capacité à coopérer, contribuant ainsi à l’élévation culturelle et morale de la société[36]. À la lumière de cela, les différentes formes de précarité, la fragmentation des parcours professionnels et l’automatisation ne peuvent être évaluées uniquement en termes d’efficacité, mais à partir de la dignité du travailleur, du droit à une rémunération suffisante et de la possibilité effective de participer à la vie sociale.
38.    À l’occasion du 20e anniversaire de Populorum progressio, dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, JeanPaul II revient sur le fléau du sous-développement. Il reconnaît l’échec de nombreuses tentatives visant à combler le retard économique des peuples pauvres et à accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l’aggravation du fossé entre le Nord et le Sud[37]. Il dénonce en outre les mécanismes économiques, financiers et commerciaux qui, gérés par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs intérêts ou étouffent les économies les plus faibles, et demande qu’ils soient soumis à un jugement éthique sérieux, et non seulement technique[38]. Dans ce contexte, la solidarité est comprise comme une coresponsabilité concrète entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d’amitié sociale ou de charité politique orientée vers la « civilisation de l’amour » invoquée par Paul VI[39].
39.    À l’occasion du centenaire de Rerum novarum, l’encyclique Centesimus annus offre enfin un discernement sur l’effondrement du système soviétique et l’affirmation de la démocratie et de l’économie de marché. Saint Jean-Paul II réitère le message de Pie XII selon lequel l’Église peut apprécier la démocratie dans la mesure où elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et empêche que le pouvoir ne soit monopolisé par des élites restreintes motivées par des intérêts particuliers ou idéologiques[40]. De même, elle reconnaît le potentiel positif du marché et de l’initiative privée uniquement s’ils restent soumis à la loi morale et guidés par le principe de solidarité, sans sacrifier les plus faibles à la logique du profit[41]. La Doctrine sociale de l’Église laisse ainsi un héritage particulièrement actuel : l’affirmation du lien entre dignité du travail, solidarité entre les peuples et évaluation critique de la démocratie et de l’économie de marché continue à offrir des critères pour juger les nouvelles formes d’exploitation, d’exclusion et de crises de la représentation politique.
40.    Dans son encyclique sociale Caritas in veritate, le pape Benoît XVI a souhaité reprendre et approfondir le concept de développement présenté dans Populorum progressio, en le replaçant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce développement devrait se traduire par « une croissance réelle, qui s’étende à tous et soit concrètement durable[42] », c’est-àdire par un progrès économique véritablement inclusif et respectueux des limites de la création. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles catégories de pauvres apparaissent et que des formes inédites d’exclusion se multiplient, tandis que, dans les régions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-être consumériste qui cohabite avec des situations de misère déshumanisante[43]. Il observe en outre que le nouveau système économique et financier mondial, caractérisé par une grande mobilité des capitaux et des moyens de production, a réduit le pouvoir politique des États ainsi que leur capacité à orienter les processus économiques[44]. C’est pourquoi il réaffirme que l’activité économique ne peut prétendre résoudre les problèmes sociaux en élargissant simplement la logique du marché, mais qu’elle doit être ordonnée au bien commun, envers lequel la communauté politique porte une responsabilité propre et irremplaçable[45].
41.    Benoît XVI place la charité au cœur de cette relecture, affirmant qu’elle « est la voie maîtresse de la Doctrine sociale de l’Église[46] », à condition qu’elle soit toujours unie à la vérité ; et il constate avec inquiétude que, précisément dans les domaines social, juridique, politique et économique, on tend à déclarer son insignifiance morale. La nouveauté de sa contribution réside dans le fait de montrer que le développement, la justice, les institutions et le marché ne sont pas des réalités neutres, mais des lieux où la charité dans la vérité doit prendre une forme historique. Pour l’époque actuelle, marquée par des inégalités croissantes, la pression des marchés financiers, la crise environnementale et la méfiance envers la politique, cet enseignement reste d’actualité car il invite à juger chaque modèle de développement sur sa capacité à être inclusif et durable, à recomposer la relation entre économie et politique autour du bien commun et à reconnaître à la charité un rôle critique et générateur dans la vie publique.
42.    Le Magistère social du pape François s’inscrit dans la lignée de Gaudium et spes qui invite à considérer l’histoire à partir des blessures et des espoirs des personnes et à les mettre en dialogue avec l’Évangile. Cette orientation transparaît avec une particulière clarté dans Evangelii gaudium, où il est affirmé que l’annonce chrétienne possède une dimension sociale intrinsèque et où est invoquée une Église capable d’écouter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d’esclavage. C’est dans cette perspective que s’inscrit également l’insistance de François sur une Église synodale, une Église qui « marche ensemble », cherche à lire les signes des temps à la lumière de l’Évangile et se laisse évangéliser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire[47].
43.    Avec Laudato si’, François propose la première grande analyse systématique de la crise environnementale dans une encyclique sociale, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une question sectorielle, mais de l’aspect écologique de la crise socio-économique contemporaine. Sa proposition d’écologie intégrale associe la sauvegarde de la Maison commune et l’option préférentielle pour les pauvres et affirme avec force que « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres[48] » ne peuvent être séparées. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d’un paradigme technocratique prétendant tout réduire à un objet de domination, la défense du travail humain menacé par la logique du rejet, l’exigence d’une justice entre les générations et l’appel à un véritable dialogue entre politique et économie, afin qu’aucune des deux ne s’enferme dans son autoréférentialité.
44.    Face à la désagrégation du tissu social, à la « guerre mondiale par morceaux », à la mondialisation individualiste et aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les liens communautaires, François relance dans Fratelli tutti le rêve d’une humanité capable de choisir l’amitié sociale et la fraternité universelle. Il propose la culture de la rencontre, une « politique meilleure » capable de rechercher le bien commun, des chemins de réconciliation et un monde qui assure « une terre, un toit et un travail pour tous[49] ». Enfin, avec Dilexit nos, il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent être séparés de la relation personnelle avec le Christ : en revenant à la Parole de Dieu, il rappelle que la réponse la plus authentique à l’amour du Cœur de Jésus est l’amour concret pour les frères et affirme qu’« il n’y a pas d’acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour[50] ».
Une lecture de l’histoire à la lumière de la foi
45. En considérant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient, dans lequel chaque pape – avec le concile Vatican II – offre une contribution originale à la lumière des « questions nouvelles » de son temps. Chacun, en relevant les défis de son époque et en interprétant les changements historiques à la lumière de l’Évangile, a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique : la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité. Il en résulte un développement harmonieux, mais pas toujours linéaire, marqué par des accents différents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui précède, mais en font mûrir les implications. Si nous pouvons aujourd’hui parler d’un corpus de principes et de critères partagés, c’est parce que cette lecture de l’histoire à la lumière de la foi ne s’est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque génération. C’est sur ce noyau central – les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique – que je voudrais maintenant porter l’attention, afin d’en mieux saisir la cohérence interne et la force génératrice pour notre temps.
CHAPITRE DEUX : FONDEMENTS ET PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE
46.    La Doctrine sociale de l’Église est une réalité vivante, en dialogue avec l’histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau de vérité qui ne passe pas. C’est pourquoi elle peut être considérée comme une forme de sagesse capable d’orienter encore aujourd’hui la vie personnelle et sociale des croyants. Dans ce deuxième chapitre, je désire m’attarder sur certains fondements et principes de la Doctrine sociale qui aident à lire les « questions nouvelles » de notre temps, à la lumière de la dignité fondamentale de la personne humaine. J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Je suis convaincu que la relation harmonieuse entre ces principes exige qu’ils soient considérés conjointement, afin qu’apparaisse clairement comment ils se rapportent entre eux et s’éclairent mutuellement.
47.    En proposant ces réflexions, je désire avant tout aider les fidèles laïcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, à redécouvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m’apprête à rappeler, en se laissant animer par l’intention d’incarner l’amour de Dieu dans le cours concret de l’histoire. En même temps, je voudrais encourager les académies et les universités à donner un nouvel élan à ces principes, en les repensant d’une manière adaptée à notre époque et efficace pour faire face à la révolution numérique. De cette manière, la recherche théologique et philosophique pourra approfondir et soutenir le cheminement pastoral de l’Église, en contribuant à la mission du Magistère qui consiste à éclairer la conscience des croyants et à orienter leur engagement pour rendre plus juste et plus fraternelle la vie de nos sociétés.
Les fondements de la Doctrine sociale
L’être humain, image du Dieu trinitaire
48.    La Doctrine sociale de l’Église nous ramène au cœur même de notre foi : le mystère du Dieu vivant, révélé en Jésus-Christ comme communion de Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne réciproquement et se communique au monde[51]. Comme le rappelle le Concile, la personne humaine est invitée à la communion avec Dieu et ne peut « pleinement se trouver que par un don désintéressé d’elle-même[52] » : sa vocation la plus profonde est d’entrer dans le mouvement trinitaire de l’amour reçu et partagé.
49.    Si le mystère du Dieu-Amour est la source de la Doctrine sociale, c’est en Jésus-Christ, Verbe incarné, que nous en contemplons le visage le plus concret. En se faisant homme, le Fils de Dieu entre dans notre histoire et dans notre chair, en y apportant l’amour qui l’unit au Père et au Saint-Esprit. En Lui, « le mystère de l’homme trouve sa véritable lumière[53] », car son humanité est pleinement libre, ouverte aux autres, capable de construire des relations solidaires et belles, vouée au don total de soi. Celui qui croit en Lui est associé à la grande œuvre de renouveau inaugurée par le mystère de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, et coopère à l’édification du Royaume de Dieu, en apprenant à accueillir chaque homme et chaque femme comme un frère ou une sœur, enfants d’un seul Père. Ainsi, tant l’annonce que l’expérience chrétienne, guidées par l’action de l’Esprit Saint, tendent à générer des conséquences sociales dans le monde[54].
50.    Au cœur de la vision chrétienne de l’être humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l’homme et la femme sont créés à l’image et à la ressemblance du Dieu trinitaire (cf. Gn 1, 26-27). Destinée par nature à la relation, chaque personne est conçue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la création. Sa dignité ne dépend pas des capacités qu’elle possède, de ses richesses ou du rôle qu’elle occupe, des choix justes ou erronés qu’elle pose, mais elle est un don, qui la précède et la dépasse, placé par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais défaut. C’est pourquoi la personne humaine reste toujours « la route de l’Église[55] » et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral[56].
L’égale dignité de tous les êtres humains
51.    Saint Jean-Paul II affirmait que « le sens le plus aigu de la dignité de la personne humaine et de son unicité, comme aussi du respect dû au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne[57] ». Cette affirmation s’inscrit dans la lignée déjà tracée par le concile Vatican II qui avait constaté une prise de conscience croissante de la dignité sublime de chaque personne, de sa valeur supérieure aux choses et de ses droits et devoirs universels et inviolables[58]. Il est important de veiller à ce que cette prise de conscience croissante de la dignité humaine ne soit pas occultée sous la pression de nouvelles idéologies ou de certains intérêts très puissants dans le monde d’aujourd’hui. Parmi ces idéologies, je considère comme particulièrement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer un plus grand prix à celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen pour obtenir des résultats, à une ressource à utiliser ou à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, jamais à instrumentaliser. Or la valeur de la personne ne dépend pas de ce qu’elle réalise ou produit, et il existe des droits qui sont dus à tous du simple fait d’être des personnes. Aucun pouvoir humain ne peut légitimement les nier ou les limiter arbitrairement[59].
52.    Quand nous parlons de dignité, nous n’utilisons pas toujours ce mot de la même manière : nous faisons parfois référence à la dignité morale, c’est-à-dire à la manière dont une personne oriente ses choix et ses actes ; d’autres fois, nous pensons à la dignité sociale, c’est-à-dire aux conditions de vie de la personne et au respect concret que la société lui accorde ; dans d’autres cas encore, nous faisons référence à la dignité existentielle, c’est-à-dire à la manière dont une personne perçoit la valeur d’ellemême et de sa propre vie. Ces dimensions de la dignité peuvent croître ou diminuer. Au-delà de ces significations, cependant, il existe un niveau plus profond, le plus important, qui consiste en la dignité ontologique. C’est la dignité qui appartient à chaque être humain du simple fait qu’il existe, qu’il a été voulu, créé et aimé par Dieu[60] : aucun péché, aucun échec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut porter atteinte à la valeur profonde d’une vie humaine que Lui-même a voulue et appelée à l’existence[61].
53.    C’est pourquoi la dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée. La récente déclaration Dignitas infinita a offert une synthèse des convictions de l’Église sur ce point : « Une dignité infinie, qui repose de manière inaliénable sur son être même, appartient à chaque personne humaine, au-delà de toute circonstance et quel que soit l’état ou la situation dans laquelle elle se trouve[62] », c’est-àdire toujours et de manière inéluctable. Cette dignité de chaque être humain peut être qualifiée d’infinie, comme l’a fait saint Jean-Paul II[63], pour deux raisons : parce que l’amour de Dieu qui l’appelle à l’amitié avec Lui est infini, et parce qu’elle est absolument inconditionnelle, en ce sens que, même en cherchant à l’infini, on ne trouvera jamais rien qui puisse la supprimer ou la réfuter.
La valeur suprême des Droits de l’homme
54.    L’Église reconnaît avec gratitude que « le mouvement vers l’identification et la proclamation des droits de l’homme est l’un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine[64] ». Et, comme l’a affirmé Jean-Paul II, la Déclaration universelle des Droits de l’homme, proclamée par les Nations unies le 10 décembre 1948, continue à être aujourd’hui l’une des plus hautes expressions de la conscience humaine[65]. Elle est « une pierre milliaire sur le chemin du progrès moral de l’humanité[66] ». C’est pourquoi, dans la perspective chrétienne, les droits de l’homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne, mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir.
55.    Les droits de l’homme sont inviolables, car « inhérents à la personne et à sa dignité[67] ». Par conséquent, ils sont universels et inaliénables[68]. Précisément parce qu’ils sont fondés sur la dignité commune de chaque homme et de chaque femme, ils ont des conséquences pratiques et des effets juridiques, car « il serait vain de proclamer des droits, si l’on ne mettait en même temps tout en œuvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous[69] ». Parmi eux, le premier droit humain est le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel[70], sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, pour le meurtre d’innocents et pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites[71].
56.    En considérant notre époque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l’homme est aujourd’hui exposée à deux risques particulièrement graves. Le premier est celui d’une déclaration purement formelle de ces droits alors que, parallèlement au progrès technologique, les violations de la dignité humaine se répandent ouvertement ou de manière dissimulée. Le second, qui est en réalité à l’origine du premier, est celui de ne plus pouvoir reconnaître le fondement de leur universalité, parce qu’on a renoncé à la « recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois[72] ». Le pape François invitait à ne pas sous-estimer ce dernier problème. Il rappelait que lorsque la raison se laisse sérieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de découvrir des valeurs qui s’appliquent à tous, car elles découlent de celle-ci. Si ce travail de recherche venait à être abandonné, il pourrait advenir que des droits aujourd’hui considérés comme intouchables finissent par être remis en question ou niés dans le futur par ceux qui détiennent le pouvoir, éventuellement après avoir obtenu un consentement seulement apparent de la part de populations effrayées ou manipulées[73].
57.    Parallèlement à une prise de conscience accrue de la valeur de chaque personne humaine et de ses droits, la reconnaissance des droits des minorités s’est également développée. Il reste encore pourtant beaucoup à faire pour que partout dans le monde les droits d’un grand nombre, à savoir ceux des femmes, soient véritablement garantis de manière égale. C’est un fait, « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits[74] ». Il ne suffit donc pas d’affirmer qu’hommes et femmes ont la même dignité et les mêmes droits ; il faut que cela se traduise par des choix concrets, dans des lois, dans l’accès au travail, à l’éducation, aux responsabilités sociales et politiques, dans la manière dont la société écoute et valorise la contribution des femmes. Tant que cet écart persistera, nous ne pourrons pas dire que la société reconnaît véritablement, sans réserve, que les femmes ont la même dignité que les hommes.
58.    Ce sont les personnes concrètes qui comptent, chacune, ainsi que leurs familles. Les mouvements sociaux, les grandes déclarations politiques en faveur du peuple et les idéologies communautaires ne servent à rien si elles ne s’orientent pas vers la promotion des personnes – hommes et femmes – avec leurs droits inaliénables. De même, il ne suffit pas de vanter la liberté individuelle ou l’initiative privée si l’on accepte ensuite qu’une multitude de personnes continue à vivre sans un travail décent, sans protection, sans accès aux biens fondamentaux.
Les principes de la Doctrine sociale
Le principe du bien commun
59.    Reconnaître que chaque homme et chaque femme porte en soi une dignité inaliénable et a des droits qu’aucun pouvoir humain ne peut léser ou annuler exige de façonner la manière dont nous vivons ensemble, nos choix économiques et politiques, ainsi que le visage concret de nos villes. De là naît le premier grand principe de la Doctrine sociale que je désire rappeler : le bien commun. Nous pouvons le décrire comme la forme sociale de la dignité reconnue à chacun. Lorsque Benoît XVI a évoqué les valeurs non négociables que l’Église doit toujours défendre, il a inclus parmi celles-ci « la promotion du bien commun[75] ». Pour un chrétien, en effet, sortir du petit monde de ses propres intérêts et s’engager, dans la mesure de ses possibilités, pour le bien commun est une valeur non négociable, tout comme l’est la promotion de la vie.
60.    Le concile Vatican II a affirmé que le bien commun consiste en « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée[76] ». Cette définition nous offre une première orientation précieuse, car le bien commun ne se réduit pas à une simple liste de conditions ou d’institutions. Il ne coïncide pas avec la somme des avantages des individus ni avec le croisement de leurs intérêts particuliers ; c’est un bien plus grand qui appartient à tous et que nous pouvons construire, accroître et préserver seulement ensemble. Nous pouvons dire que l’action sociale atteint sa pleine mesure lorsqu’elle tend vers ce bien partagé, tout comme l’action morale de la personne trouve son accomplissement dans le choix du vrai bien[77].
61.    En ce sens, nous pouvons affirmer que « le tout est plus que la somme des parties[78] » et que, précisément pour cette raison, « la simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité[79] ». C’est une illusion de penser qu’il suffit de rechercher son propre progrès pour contribuer au bien de tous, sans avoir à se soucier réellement des autres. Cette vision ignore la valeur propre et spécifique du bien commun : celui-ci est le fruit de l’« interdépendance[80] » qui engendre un réseau de biens sociaux se diffusant et se répercutant sur les personnes. Le bien commun est un plus, résultat de l’interaction et de l’influence réciproque qui relient différentes actions, initiatives, efforts ou décisions. Si l’on se contentait d’additionner les biens individuels, on ne pourrait expliquer l’existence de ce plus qui les dépasse et, en même temps, les enrichit.
62.    C’est la recherche du bien commun qui donne vie à un peuple, entendu non pas comme une simple somme d’individus, mais comme une réalité vivante où les personnes apprennent à se reconnaître liées les unes aux autres et coresponsables de la res publica. De ce point de vue, chaque personne contribue à construire son propre peuple par « un travail lent et ardu qui exige de se laisser intégrer, et d’apprendre à le faire au point de développer une culture de la rencontre dans une harmonie multiforme[81] ». Travailler ensemble à la recherche du bien de tous signifie avoir un projet commun. Il est évident qu’il existe entre les personnes de nombreuses différences idéologiques et pragmatiques, des intérêts divergents et de fréquents désaccords, mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible d’engager un dialogue pour établir un consensus qui permette de constituer un projet pour tous et d’avancer ensemble.
63.    Il incombe à l’État de garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable de la société civile, afin que le bien commun puisse être véritablement recherché avec la contribution de chacun. Cela signifie concrètement que les pouvoirs publics ont la tâche délicate d’« harmoniser avec justice[82] » les différents intérêts en jeu, en recherchant un équilibre entre biens particuliers et bien commun, sans laisser de côté les plus faibles. Lorsque la politique renonce à une vision à long terme et se réduit à des calculs à court terme ou à des logiques d’opposition, le langage du bien commun perd en crédibilité et les inégalités comme les fractures sociales augmentent.
64.    Cela vaut également pour la politique internationale. Alors que les distances entre les peuples s’accroissent, des logiques d’opposition et d’agressivité se mettent en place, et le difficile chemin vers un monde plus uni et plus fraternel subit de nouveaux et douloureux revers. Dans ce contexte, parler d’un chemin commun vers un développement plus juste pour toute la famille humaine « semble relever de la folie[83] ». Mais nous ne pouvons pas perdre espoir. J’invite chacun à réfléchir à des formes de coopération et d’institutions internationales plus efficaces, capables de préserver le bien commun global sans pour autant supprimer la légitime pluralité des peuples et des États. En effet, la promotion du bien commun ne peut jamais être dissociée du respect du droit des peuples à exister, à préserver leur propre identité et à contribuer par leur spécificité à la famille des nations[84]. Toute tentative ou tout projet visant à éliminer ou à soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable.
Le principe de la destination  universelle des biens
65.    « Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens revêt une importance immédiate[85] ». Ce principe nous rappelle avant tout que les biens de la terre – le sol, l’eau, l’air, les ressources naturelles – sont donnés par Dieu à toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd’hui comme pour les générations futures, et que chaque personne a un droit originel à l’usage de ces biens. Saint Jean-Paul II rappelait que « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne[86] ». Par conséquent, « il n’est pas conforme au dessein de Dieu d’utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu’à quelques-uns[87] ». Aujourd’hui, nous sommes appelés à reconnaître que cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens matériels, mais aussi les biens immatériels et culturels.
66.    Il existe un droit à la propriété privée qui possède son sens et sa fonction propres, mais toujours subordonné à la destination universelle des biens. Selon Jean-Paul II, cette subordination est la règle d’or du comportement social et le « premier principe de tout l’ordre éthico-social[88] ». La tradition de l’Église a vu dans la propriété un moyen de préserver et d’administrer les biens afin qu’ils puissent mieux servir le bien commun. Puisque « la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée[89] », sa fonction sociale ne doit pas être considérée comme une simple opinion théologique, mais comme une doctrine certaine de l’Église, déjà présente dans les Saintes Écritures et chez les Pères. C’est pourquoi le pape François a rappelé que la solidarité, vécue en profondeur, signifie aussi « rendre au pauvre ce qui lui revient[90] ».
67.    Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart. De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilité envers les pauvres et les générations futures requièrent que l’usage des biens de la création et des nouvelles possibilités offertes par la technique soit réglementé de manière à respecter l’environnement, à éviter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage.
Le principe de subsidiarité
68.    Le principe de subsidiarité naît de la même vision de la personne qui a guidé notre réflexion sur la dignité et le bien commun. Si tout homme et toute femme est appelé à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors l’organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilité. La Doctrine sociale de l’Église appelle « subsidiarité » le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun[91].
69.    Depuis les débuts du Magistère social moderne, à partir de Léon XIII, l’Église a insisté sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent être absorbées par l’État, mais qu’elles doivent être laissées libres d’agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun[92]. Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communauté politique est au service de la société civile et que l’État doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est nécessaire, mais sans se substituer de manière stable à la responsabilité des corps intermédiaires et des réalités sociales[93]. La subsidiarité ne justifie pas le désengagement de l’État mais oriente son action : l’intervention publique est précisément nécessaire pour permettre à tous les acteurs sociaux d’accomplir leur mission sans être écrasés. Il appartient à la communauté politique de créer les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou réduits à de simples exécutants[94].
70.    Ce principe encourage à dépasser toute forme de gestion paternaliste ou d’assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilité : un État qui valorise l’initiative des citoyens, une société civile capable de tisser des liens et de susciter des énergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarité, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concernées, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face à des décisions déjà prises, mais puisse participer à leur élaboration. Là où les familles, les associations, les communautés locales, les réalités du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins réels, les réponses plus créatives et respectueuses de la dignité de chacun[95].
71.    Le principe de subsidiarité s’applique de manière particulière dans le contexte de la révolution numérique. Ici, le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communauté. Le niveau qui concentre les compétences, les données et le pouvoir décisionnel est constitué d’entreprises et de plateformes définissant les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relation et même les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation : contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours[96].
72.    Dans ce contexte, les États et les institutions supranationales sont appelés à garantir des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques. Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus ; il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent coresponsables du bien commun[97].
Le principe de solidarité
73.    Après avoir considéré le bien commun et la subsidiarité, je voudrais m’arrêter sur le principe de solidarité. Celui-ci tire son origine de la vision de la personne générée par la foi : chaque être humain est créé à l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et à la création. Saint Paul VI rappelait que les obligations de solidarité, de justice et de charité sont enracinées dans la fraternité humaine et surnaturelle unissant les hommes et les peuples entre eux[98]. La fraternité n’est pas seulement une aspiration intérieure de celui qui croit, mais une forme sociale et politique à incarner dans des choix et des parcours partagés. La solidarité est donc la reconnaissance concrète du lien entre le destin de chacun et le destin de tous : en effet, « personne ne se sauve tout seul[99] ». Le rapport étroit entre subsidiarité et solidarité apparaît ainsi évident. Lorsque la subsidiarité n’est pas accompagnée de solidarité, elle finit par se transformer en simple défense d’intérêts particuliers ; lorsque la solidarité n’est pas soutenue par la subsidiarité, elle dégénère en assistanat qui ne favorise pas la responsabilité[100]. Cette imbrication renvoie également à la responsabilité d’une authentique participation : la solidarité s’exprime lorsque chacun, personnellement et avec les autres, prend part à la vie de la communauté – s’informe, s’associe, fait entendre sa voix, contribue aux décisions et aux choix publics – en assumant des responsabilités réelles afin que le bien commun se traduise en choix partagés.
74.    Dans de nombreux domaines, nous faisons déjà l’expérience d’une sorte de « solidarité de fait » : nos vies sont étroitement liées, les économies et les communications mondiales font que ce qui se passe en un lieu a des répercussions lointaines, et les réseaux numériques relient en temps réel des personnes et des communautés aux quatre coins du monde. Ce tissu de relations n’est pourtant pas encore une solidarité au sens plein s’il ne devient pas un choix conscient. La foi nous invite à lire cette réalité comme un appel : nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais confiés les uns aux autres, afin que chacun prenne en charge, dans la mesure de ses moyens, la vie et les souffrances de son frère ou de sa sœur. La solidarité naît précisément lorsque nous décidons de ne pas rester indifférents face à ce qui arrive à notre prochain et que nous transformons des liens inévitables – économiques, culturels, technologiques – en voies de partage, de coopération et de soin mutuel, en apprenant à « penser et agir en termes de communauté[101] ».
75.    Le Magistère social a insisté sur le fait que la solidarité est à la fois un principe et une vertu. En tant que principe, elle exprime l’ordre objectif des relations entre personnes, groupes et peuples, et renvoie à la conscience d’une interdépendance selon laquelle le bien de chacun passe par le bien des autres. En tant que vertu, elle exige en revanche une « détermination ferme et persévérante[102] » à œuvrer pour le bien commun, en accordant une attention particulière aux plus faibles. Le pape François a rappelé que la solidarité est « une manière de faire l’histoire[103] » qui construit des peuples et non de simples masses d’individus. C’est pourquoi elle implique des modes de vie sobres et partagés, la capacité à renoncer à des avantages immédiats pour ouvrir des perspectives d’avenir à d’autres, la disponibilité à remettre en question habitudes et privilèges – y compris en matière de consommation numérique et d’utilisation des technologies – lorsqu’ils empêchent les autres de vivre avec dignité.
76.    Dans un monde marqué par des relations de plus en plus étroites entre les personnes, les communautés et les nations, la solidarité revêt également une dimension globale. Benoît XVI a vigoureusement rappelé le lien entre développement, justice et responsabilité envers les générations futures, soulignant que le développement authentique exige une solidarité intergénérationnelle[104] et une attention particulière aux liens qui nous unissent à l’environnement naturel. Aujourd’hui, cette responsabilité s’étend également aux infrastructures numériques ou d’information : tout comme l’environnement naturel, l’« écosystème numérique » peut être préservé ou exploité, partagé ou monopolisé. La solidarité exige que les choix en matière de données, d’algorithmes, de plateformes et d’intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l’avantage immédiat de certains, mais aussi de l’impact sur l’ensemble des peuples comme sur les générations à venir.
Le principe de la justice sociale
77.    Pour la communauté chrétienne, la justice sociale est une forme concrète de vie à la suite de Jésus et de fidélité à son Évangile. Dans le Nouveau Testament, Jésus annonce une « bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18) et s’identifie aux petits, aux malades, aux prisonniers, aux étrangers (cf. Mt 25, 31-46). Il nous enseigne ainsi que la justice naît et s’accomplit dans la fraternité, car la manière dont nous nous approchons des plus démunis et entrons en relation avec eux devient, concrètement, la mesure de notre rapport avec Dieu et avec nos frères. La justice ne concerne toutefois pas seulement les comportements individuels, mais aussi la manière dont les structures de la vie en société sont conçues et organisées. Le concile Vatican II rappelle à cet égard que toute institution est appelée à servir la personne humaine et sa dignité[105]. La justice sociale se reconnaît alors à la capacité pour un ordre social, économique et politique de permettre à tous – et en particulier aux plus fragiles – de vivre de manière vraiment humaine, sans que personne soit laissé pour compte.
78.    Le Magistère récent a insisté sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus démunis. Saint Jean-Paul II a évoqué une « option préférentielle pour les pauvres[106] » qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le pape François a dénoncé une « culture du “déchet”[107] » qui engendre sans cesse de nouvelles formes d’exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables : les pauvres, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des périphéries urbaines ou existentielles.
79.    La notion de justice sociale aide à reconnaître que les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de mécanismes, d’ordres économiques et culturels produisant presque automatiquement des inégalités. Saint Jean-Paul II a parlé en ce sens de structures de péché[108] qui s’opposent à la volonté de Dieu et exigent un engagement de conversion personnelle et sociale. Dans cette perspective, la justice ne concerne pas seulement une répartition plus équitable des biens ou la rectification des injustices actuelles, mais elle revêt également une dimension réparatrice. Elle vise à rétablir les liens rompus et à réintégrer ceux qui ont été exclus, en tenant compte des blessures laissées par les injustices : guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation. Il peut s’agir de redonner dignité et voix à ceux qui ont été ignorés, de favoriser des processus de guérison de la mémoire collective, de lutter contre des lois et des pratiques discriminatoires, de soutenir concrètement ceux qui portent encore aujourd’hui les conséquences de torts subis dans le passé.
80.    À notre époque, la justice sociale doit également faire face au contexte généré par les technologies numériques. La diffusion des réseaux mondiaux, des plateformes et des systèmes d’intelligence artificielle modifie la manière dont nous nous informons, communiquons et accédons aux services. La justice exige que l’on empêche l’émergence de nouvelles formes d’exclusion et de privation de liberté : des personnes et des peuples se voyant refuser ou restreindre l’accès aux technologies de base, des communautés exposées à une surveillance invasive, des groupes sociaux pénalisés par des algorithmes opaques qui reproduisent préjugés et discriminations. À l’ère du numérique, un ordre social juste est celui qui garantit à tous un accès équitable aux opportunités, protège les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la désinformation et soumet l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public, afin que le critère ne soit pas uniquement le profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des peuples.
81.    La situation des migrants, des réfugiés et de tous ceux qui sont contraints de se déplacer en raison de la pauvreté, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales constitue aujourd’hui un test décisif pour la justice sociale. La manière dont une société les traite révèle si son idée de la justice est guidée par la peur ou par la fraternité. Le pape François invitait à reconnaître dans les migrants non pas simplement un problème à gérer, mais « une image vivante du Peuple de Dieu en marche[109] » ; des personnes dotées de dignité, de ressources et de rêves, ayant droit à être traitées avec respect et désireuses de devenir partie prenante des sociétés qui les accueillent. La justice sociale, dans ce domaine, implique au moins deux engagements complémentaires : d’une part, préserver le droit à l’espoir de ceux qui sont contraints de partir en garantissant des voies sûres et légales, des conditions d’accueil dignes, des parcours d’intégration concrets, et d’autre part, promouvoir également le droit de rester sur sa propre terre en paix et en sécurité, en s’attaquant aux causes profondes qui poussent à la migration, y compris celles liées aux injustices économiques et à la crise climatique. Lorsque ces droits sont respectés, les migrations peuvent devenir une occasion de rencontre et d’enrichissement mutuel entre les peuples.
Le développement humain intégral
82.    Dans l’encyclique Populorum progressio, Paul VI affirme que le développement n’est authentique que s’il est « intégral », c’est-à-dire « orienté vers la promotion de chaque homme et de l’homme tout entier[110] ». Au cours des décennies suivantes, la Doctrine sociale de l’Église a repris et approfondi cette expression pour indiquer la manière concrète dont les grands principes – dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale – trouvent leur application dans l’histoire. Par « développement humain intégral », nous entendons un processus dans lequel la croissance des personnes et des peuples concerne toutes les dimensions de l’existence et ouvre le futur aux générations à venir.
83.    Le développement, tant pour les personnes que pour les nations, est à la fois un devoir et un droit : il exige des conditions minimales qui permettent à chaque personne et à chaque peuple de s’épanouir selon sa dignité, sans être maintenu dans la dépendance ou exclu de l’accès aux biens nécessaires. Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus. La justice exige la reconnaissance des droits sociaux et des droits des peuples, et inclut la responsabilité envers ceux qui viendront après nous. C’est pourquoi un développement qui augmente la consommation de certains en faisant peser les coûts et les souffrances sur d’autres, ou encore qui relègue des régions entières à des rôles subordonnés en les empêchant d’exprimer leur potentialité, n’est pas humain[111]. Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas au domaine économique, mais qu’il favorise la qualité de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie[112].
84.    L’idée de développement humain intégral trouve aujourd’hui un critère de vérification décisif dans l’écologie intégrale, devenue une dimension incontournable de la Doctrine sociale de l’Église. La qualité du développement se mesure en effet à sa capacité à concilier, sans les séparer, la justice envers les personnes et la sauvegarde de la Maison commune, favorisant des conditions de vie dignes, l’accès aux biens nécessaires, des relations sociales justes et l’attention à la création et aux générations futures. Il s’ensuit que ce n’est pas un véritable progrès que d’accroître le bien-être de certains en dégradant les écosystèmes, en faisant reposer les coûts sur les communautés les plus vulnérables ou en compromettant les conditions de vie de ceux qui viendront après nous.
85.    Ainsi compris, le développement humain intégral est l’horizon à partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris celles de la révolution numérique. Les innovations technologiques – notamment l’intelligence artificielle – ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évaluées à l’aune d’une question décisive : contribuent-elles réellement à faire grandir les personnes et les peuples en humanité et en fraternité, dans le respect de la Maison commune et des générations futures ? C’est là que les principes de la Doctrine sociale deviennent des critères concrets de discernement pour les thématiques que nous aborderons dans les chapitres suivants.
Un examen pour l’Église
86.    Pour conclure, je voudrais aborder un point qui me tient particulièrement à cœur. La Doctrine sociale n’est pas seulement un message adressé à la société : c’est aussi un examen de conscience pour l’Église, maison et école de communion, toujours appelée à vérifier que les principes évoqués dans ce chapitre sont d’abord vécus en son sein. Le bien commun, dans le contexte ecclésial, prend le visage d’un style synodal pour la mission au service du Royaume. L’Église, en effet, est le « sujet communautaire et historique de la synodalité et de la mission[113] ». Cela exige de prêter attention à la manière de prendre des décisions et d’exercer la responsabilité. Le Document final du Synode identifie, parmi les pratiques décisives pour la transformation missionnaire, la culture de la transparence, du rendre-compte et de l’évaluation[114].
87.    Dans cette perspective, la subsidiarité devient un critère de gouvernement et de vie pastorale qui reconnaît et soutient la responsabilité des fidèles et des instances ecclésiales intermédiaires, valorise les charismes et les compétences et évite tout paternalisme qui étouffe la liberté évangélique. Concrètement, la participation des baptisés aux processus décisionnels et la coresponsabilité dans la mission passent par des organismes de participation réels, et non nominaux[115].
88.    Pour la communauté chrétienne, la solidarité trouve sa source dans le mystère du Christ et se nourrit de l’Eucharistie. Elle naît de la communion dans la foi et dans les sacrements : le baptême et la confirmation nous unissent au Christ, pour faire de nous un seul corps et un seul esprit, un seul cœur et une seule âme (cf. Ep 4, 4 ; Ac 4, 32). L’eucharistie, sacrement de l’unité, nourrit notre appartenance au Corps du Christ et nous éduque au partage. Les différentes sensibilités présentes dans l’Église, les convictions fortes qui animent chacun, sont une richesse si elles restent ancrées dans la certitude de l’unité comme don reçu et tâche à assumer.
89.    Vivre la justice dans l’Église signifie assainir les relations et les structures ecclésiales de ces distorsions qui engendrent des inégalités, de l’opacité et des abus de pouvoir. À ce propos, l’écoute des victimes d’abus spirituels, économiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir et de conscience fait partie intégrante d’une démarche de justice comprenant la reconnaissance du préjudice, la juste réparation et la prévention. Tout pouvoir est au service de la communion et de la mission. Toute autorité est au service du peuple de Dieu. Cette diaconie se manifeste non seulement dans la foi célébrée et vécue dans les Sacrements et dans l’adoption d’un style synodal, mais aussi dans le partage concret des biens : à l’exemple de l’Église des origines, les ressources ecclésiales sont appelées à devenir réellement communes, afin que nul parmi nous ne soit dans le besoin (cf. Ac 4, 34) et pour que leur administration soutienne la mission d’annonce de l’Évangile aux plus pauvres. Il faut promouvoir des formes régulières d’évaluation de l’exercice des responsabilités ministérielles qui ne soient pas un jugement sur les personnes, mais des instruments d’apprentissage et de correction tournés vers la mission[116]. Dans la mesure où nous sommes ouverts à l’action de l’Esprit Saint, ces principes de la Doctrine sociale prennent corps dans la vie ecclésiale. C’est ainsi que l’Église est capable d’offrir à la société un signe crédible : la recherche commune du bien de tous, dans la coresponsabilité et la fraternité, n’est pas une utopie, mais une possibilité réelle[117].
CHAPITRE TROIS : TECHNIQUE ET MAÎTRISE, LA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE FACE AUX PROMESSES DE L’IA
90.    Après avoir rappelé les principes qui éclairent la Doctrine sociale, je souhaite me pencher sur certains défis qui touchent de près notre manière de vivre notre époque. L’image biblique qui accompagne ces pages est celle d’une construction : d’un côté, la tour de Babel où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser (cf. Gn 11, 1-9) ; de l’autre, les ruines de Jérusalem qui, sous Néhémie, sont reconstruites pierre par pierre, comme une œuvre de responsabilité partagée (cf. Ne 2 – 6). Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? Alors que le développement technologique modifie rapidement les langages, les relations, les institutions et les formes de pouvoir, nous, croyants, devons et pouvons choisir à quel projet travailler et avec quel style pour préserver et valoriser la magnifique humanité qui nous est offerte en don. Il ne s’agit pas d’un choix concernant notre avenir, mais notre présent, car l’intelligence artificielle et les autres technologies émergentes font déjà partie de notre quotidien.
91.    Je suis convaincu que la manière concrète de vivre les relations sociales à la lumière de l’Évangile n’est pas fixée une fois pour toutes, mais qu’elle reste une tâche confiée, de génération en génération, à la communauté chrétienne. Sous la conduite de l’Esprit Saint, l’Église se laisse éclairer par la Parole, afin de lire les signes des temps et de rechercher avec créativité de nouvelles voies pour que les relations entre les personnes et les peuples deviennent plus conformes aux exigences du Royaume de Dieu[118]. C’est pourquoi j’encourage tout le monde, en particulier les fidèles laïcs, à ne pas avoir peur de se laisser interpeller par la réalité, à s’écouter mutuellement et à assumer avec fermeté leur responsabilité dans la construction d’une société plus humaine et plus fraternelle.
Le paradigme technocratique  et le pouvoir numérique
92.    Dans l’encyclique Laudato si’, le pape François dénonçait l’affirmation croissante d’un paradigme technocratique[119] dans le monde globalisé : la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques. Il apparaît ainsi plus clairement que la technique n’est pas un simple instrument et que, lorsqu’elle devient un critère, elle finit par déterminer ce qui compte et ce qui peut être écarté, réduisant la création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant.
93.    Ce paradigme s’est rapidement étendu ces dernières années, notamment sous l’effet de la diffusion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide précieuse pour le développement humain intégral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, précisément en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un accélérateur du paradigme technocratique et nécessitent un nouveau cadre spirituel, éthique et politique. Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur. En ce sens, les paroles de Romano Guardini restent d’actualité : « L’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir[120]. »
94.    Le danger que l’humanité devienne victime de ses propres conquêtes avait déjà été clairement perçu par saint Paul VI, lorsqu’il avertissait que « les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme[121] ». C’est pourquoi le progrès technique, précieux en soi, exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit. Si le développement technologique se poursuit sans une maturation éthique et sociale adéquate, il peut arriver que les moyens augmentent sans que l’humanité ne croisse dans la même mesure : on « a plus » mais on « n’est pas plus », et la personne risque d’être évaluée avant tout en fonction des performances qu’elle garantit[122].
95.    Il convient ici de reconnaître un fait déterminant, que j’ai déjà rappelé précédemment : dans de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités.
96.    Face à cette concentration du pouvoir dans le monde numérique, les grands principes de la Doctrine sociale deviennent des critères pour évaluer et discerner ce nouveau scénario : la dignité inaliénable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Ils nous invitent à vérifier si le pouvoir des infrastructures numériques et des algorithmes favorise réellement la participation et la responsabilité, protège les plus fragiles, assure un accès équitable aux opportunités et reste ordonné au bien de tous. Sur ces prémisses, nous pouvons désormais examiner de plus près ce qu’est l’intelligence artificielle, à quelles possibilités elle ouvre et quels risques elle comporte.
L’intelligence artificielle
97.    Ce n’est pas mon intention de proposer ici une analyse sur l’intelligence artificielle, ni de s’attarder sur une bibliographie désormais très abondante ; il existe déjà des contributions faisant autorité, y compris dans le domaine ecclésial, auxquelles il est possible de se référer[123]. Je me limiterai à rappeler quelques éléments essentiels pour un discernement moral et social qui préserve le primat de la personne, afin que ce soit toujours l’intelligence humaine, avec sa conscience et sa liberté, qui guide les innovations techniques et en établisse avec responsabilité l’usage et les limites.
98.    Il convient de formuler deux remarques préliminaires : la première est que toute affirmation concernant l’IA risque de devenir rapidement obsolète, compte tenu de la vitesse impressionnante à laquelle ces systèmes évoluent. La seconde est que nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel. Les intelligences artificielles modernes sont en effet davantage « cultivées » que « construites » : les développeurs n’en conçoivent pas directement chaque détail, mais créent une architecture sur laquelle l’IA « se développe ». En conséquence, des aspects scientifiques fondamentaux – tels que les représentations internes et les processus computationnels de ces systèmes – restent pour l’instant inconnus. Il en résulte donc l’urgence d’un double engagement : d’une part, un approfondissement de la recherche scientifique ; d’autre part, un exercice de discernement moral et spirituel.
99.    Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine. Ces systèmes imitent certaines fonctions de l’intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d’ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données : les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des évaluations, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles n’habitent pas l’horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l’humain devient sage. Même lorsque ces outils sont présentés comme capables d’« apprendre », leur manière de le faire diffère de celle de l’être humain. Il ne s’agit pas de l’expérience de celui qui se laisse façonner par la vie et grandit au fil du temps à travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fidélité ; il s’agit plutôt d’une adaptation statistique à partir de données et de résultats qui peut s’avérer très efficace, mais qui n’implique pas de croissance intérieure.
Une aide précieuse qui requiert de l’attention
100.  À la lumière de ce que nous venons de dire, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l’IA peut être une aide précieuse tout en nécessitant une approche mesurée et vigilante. Ces dernières années, son utilisation à des fins privées s’est considérablement développée et de nombreuses voix s’élèvent pour réfléchir aux opportunités et aux risques liés à sa diffusion rapide. Dans un usage personnel, trois aspects en particulier doivent être pris en compte : la facilité d’obtenir un résultat, l’impression d’objectivité et la simulation de la communication humaine. La rapidité et la simplicité avec lesquelles il est possible d’obtenir des indications, des élaborations complexes, des contenus médiatiques et des formes d’assistance concrète simplifient nos vies, mais peuvent aussi nous habituer à trop déléguer et à rechercher des réponses immédiates, affaiblissant notre jugement personnel et notre créativité. L’impression d’objectivité que les réponses et les propositions de ces systèmes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu’elles reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus et formés, avec toutes leurs qualités et leurs défauts. L’imitation artificielle d’une communication humaine positive – paroles de conseil, d’empathie, d’amitié, d’amour – peut s’avérer gratifiante et même utile, mais chez des utilisateurs peu avertis, elle peut induire en erreur et donner l’illusion d’être en relation avec un sujet personnel authentique. Lorsque la parole est simulée, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. L’imitation artificielle de la relation de soins ou d’accompagnement peut devenir dangereuse lorsqu’elle s’insinue dans un contexte pauvre en relations et en affections réelles : le risque n’est alors pas tant qu’une personne croie parler à une autre personne, mais qu’elle perde le désir même de rechercher véritablement l’autre.
101.  En élargissant notre regard sur le recours à l’IA dans nos sociétés, nous constatons qu’elle est désormais présente dans les processus décisionnels dans tous les domaines et à différents niveaux : dans la communication, la gestion, le contrôle. Les avantages en termes d’efficacité et le potentiel d’amélioration de certains services sont évidents ; cependant, une adoption rapide et sans discernement nous expose à divers risques, notamment celui de sous-estimer son impact environnemental. Les systèmes d’IA actuels nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, ils ont un impact significatif sur les émissions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de manière intensive. Avec l’augmentation de la complexité, notamment dans les grands modèles linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacité de stockage augmentent également, s’appuyant sur un ensemble de machines, de câbles, de centres de données et d’infrastructures énergivores. C’est pourquoi il est essentiel de développer des solutions technologiques plus durables afin de réduire l’impact sur l’environnement et de prendre soin de notre Maison commune[124].
Responsabilité, transparence et gouvernance de l’IA
102.  L’utilisation de l’IA n’est jamais un fait purement technique : lorsqu’elle intervient dans des processus qui ont une incidence sur la vie des personnes, elle touche aux droits, aux opportunités, à la réputation et à la liberté. Des décisions délicates qui touchent au travail, au crédit, à l’accès aux services et à la réputation des personnes risquent d’être entièrement confiées à des systèmes automatisés qui ne connaissent pas « la compassion, la miséricorde, le pardon et, surtout, l’ouverture à l’espérance d’un changement de la personne[125] », et peuvent ainsi engendrer de nouvelles formes d’exclusion. Il peut y avoir des utilisations manifestement inhumaines, comme la manipulation de l’information ou la violation de la vie privée, mais il peut aussi y avoir un danger moins évident, lorsque les systèmes d’IA, se présentant comme neutres et objectifs, reflètent et renforcent les stéréotypes ou les positions idéologiques de ceux qui les ont conçus et formés.
103.  Confier, dans les faits, à un algorithme le pouvoir de sélectionner qui mérite et qui ne mérite pas sans que personne n’assume plus le poids de cette décision, revient à lui confier la tâche de redéfinir les limites des possibilités humaines. Ce qui fait défaut dans ce processus, ce n’est pas seulement l’empathie envers l’exclu, qui peut être imitée artificiellement, mais la responsabilité politique, car l’écartement des plus faibles est revêtu de neutralité et d’objectivité, face auxquelles il est impossible de protester. Ainsi, l’injustice devient silencieuse, et la compassion, la miséricorde et le pardon, non pas comme de simples apparences, mais comme des gestes politiques disparaissent de l’horizon.
104.  Il en découle une conséquence simple mais incontournable : nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre. En réalité, tout dispositif technique implique des choix et des priorités : ce qu’il mesure, ce qu’il ignore, ce qu’il optimise, et la manière dont il classe les personnes et les situations. Si un système est conçu ou utilisé de manière à traiter certaines vies comme moins dignes ou à les exclure sans possibilité d’appel, il ne s’agit pas d’un simple instrument « à bien utiliser » ; il introduit déjà un critère qui contredit la dignité inaliénable de la personne. C’est pourquoi le discernement éthique ne peut se limiter à se demander si nous utilisons un certain système à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles qui le guident[126].
105.  Pour que l’IA respecte la dignité humaine et serve véritablement le bien commun, il est essentiel que les responsabilités soient clairement définies à chaque étape : depuis ceux qui conçoivent et programment les systèmes jusqu’à ceux qui les utilisent ou ceux qui décident de leur confier des choix concrets. Cependant, dans de nombreux cas, les processus internes qui mènent à un résultat peuvent manquer de transparence, ce qui rend plus difficile l’attribution des responsabilités et la correction des erreurs. C’est là que la responsabilité devient décisive, à savoir la possibilité d’identifier qui doit « rendre compte » des décisions, les motiver, les contrôler et, si nécessaire, les contester et réparer les dommages qui en dérivent[127].
106.  Appeler à la prudence, à des contrôles rigoureux et parfois même à un ralentissement dans l’adoption de l’IA ne signifie pas être contre le progrès, mais faire preuve d’une attention responsable envers la famille humaine. Cette exigence est d’autant plus urgente qu’il existe souvent un déséquilibre entre la vitesse du développement technologique et le rythme auquel se développent les consciences, les normes, les contrôles et les institutions capables d’en réguler les effets. Il ne suffit pas d’invoquer de façon générale l’éthique : il faut des cadres juridiques adéquats, une surveillance indépendante, l’éducation des utilisateurs, une politique qui n’abdique pas son devoir. Autrement le changement ne sera régi que par des logiques technocratiques et présenté comme nécessaire et inévitable, finissant par imposer des règles dictées par ceux qui possèdent les données, les infrastructures et les capacités de calcul.
107.  Nous ne pouvons pas nous contenter d’invoquer la moralisation de la machine, ce qu’on appelle « l’alignement » de l’IA sur les valeurs humaines, sans avoir le courage de poser une condition supplémentaire : la possibilité de débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés. Sans cela ceux qui contrôlent l’IA imposeront leur propre vision morale qui deviendra l’infrastructure invisible des systèmes. Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. Il faut une politique plus présente, capable de ralentir là où tout s’accélère et de protéger les espaces où les communautés peuvent encore participer et s’interroger.
108.  En effet, comme c’est le cas pour toute grande avancée technologique, l’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. À la lumière du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène suscite de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. C’est pourquoi il est indispensable que l’utilisation de l’IA – surtout lorsqu’elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux – s’accompagne de critères clairs et de contrôles effectifs, inspirés de la participation et de la subsidiarité : les communautés et les corps intermédiaires ne peuvent être réduits à de simples destinataires de décisions prises ailleurs, mais doivent pouvoir contribuer au discernement et à la vigilance. En outre, la propriété des données ne peut être confiée uniquement à des acteurs privés, mais doit être réglementée. Elles sont le fruit de la contribution de nombreux acteurs et ne peuvent être vendues ou confiées à quelques-uns. Une créativité capable de les gérer comme un bien commun ou collectif est nécessaire, dans une logique de partage, comme le suggérait déjà saint Jean-Paul II à propos des biens collectifs[128].
109.  Les principes de la Doctrine sociale nous aident à lire cette nouvelle réalité. Dans un monde où quelques sujets concentrent les données, les ressources informatiques et le pouvoir réglementaire, parler de bien commun signifie démasquer cette nouvelle asymétrie épistémique, économique et politique, en dénonçant les nouveaux monopoles de l’IA. Parler de destination universelle des biens signifie trouver des moyens d’assurer l’accès universel aux technologies et à la formation. Parler de subsidiarité exige de protéger la capacité des communautés à choisir et à corriger, sans reléguer leur intervention à un simple rôle de surveillance, une fois que les normes ont été établies ailleurs. Parler de solidarité oblige à reconnaître le travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques. Parler de justice impose de s’interroger sur les géographies du pouvoir définissant qui peut entraîner les modèles et qui n’est qu’objet d’entraînement, et de reconnaître que la justice sociale n’est pas seulement un objectif à protéger après l’adoption des technologies, mais une condition préalable à mettre en œuvre dès leur conception.
110.  Je voudrais enfin employer un mot qui me tient à cœur : « désarmer ». Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie. La tâche, aujourd’hui, n’est pas seulement éthique ou technique : elle est écologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune. L’IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C’est pourquoi il ne suffit pas de la réglementer : elle doit être désarmée et rendue accessible.
111.  J’adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. L’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs portent donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. Tout comme l’auteur d’une œuvre artistique ou littéraire est tenu de prendre en compte les valeurs qu’elle exprime, ils sont appelés à traiter avec le sérieux qui s’impose les valeurs qu’ils insufflent à leurs projets : avec transparence, avec responsabilité envers les communautés impliquées et en veillant à vérifier que ce qui est cultivé est véritablement un bien.
Ce que nous ne pouvons pas perdre
112.  Après avoir rappelé les questions de responsabilité et de gouvernance de l’IA, il faut revenir à notre thème central : que signifie préserver l’humain ? Le risque n’est pas seulement que certaines technologies soient mal utilisées, mais que le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plongés, renforcé par la révolution numérique et l’IA, fasse passer pour juste et normale une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose. Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion.
113.  En réalité, absolutiser une seule dimension de l’être humain est toujours une erreur. En effet, ce n’est pas seulement le manque qui engendre le désordre. Ce qui se développe sans mesure peut lui aussi devenir une forme de pauvreté. Dans un écosystème, l’harmonie se brise lorsqu’une seule espèce prolifère au détriment des autres. Chez l’être humain, il en va de même lorsqu’une faculté prétend devenir la mesure de tout. Ainsi, l’intelligence, si elle est absolutisée, finit par occulter d’autres dimensions essentielles de la vie : l’affection, la volonté, le dévouement ou la relation. Le pouvoir technique, s’il n’est pas équilibré, ne nous rend pas plus capables : il nous rend plus seuls, et plus exposés aux logiques de domination et d’exclusion. Il ne s’agit certainement pas de s’opposer à l’intelligence, mais de rappeler que celle-ci, lorsqu’elle se replie sur elle-même, oublie qu’elle est faite pour servir la vie et la personne humaine.
114.  La qualité d’une civilisation ne se mesure pas à la puissance de ses moyens, mais à l’attention qu’elle sait offrir, à sa capacité à reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction. La capacité à prendre soin les uns des autres est une dimension importante de notre humanité. Cette capacité s’apprend et se perfectionne avec l’expérience. Lire des contes à un enfant, tenir compagnie à une personne âgée, rendre un espace accueillant sont des gestes qui se vivent dans un environnement familial mais qui nous aident à apprendre et à intérioriser l’importance de la bienveillance au niveau social et nous entraînent à reconnaître l’autre comme une personne digne d’attention. La technologie peut aussi soutenir l’attention mutuelle entre les personnes, par exemple si elle offre des instruments qui aident à prévenir et à organiser, mais sans priver de liberté ni de jugement l’être humain, sujet des relations et responsable des décisions.
Récits de fond : transhumanisme et posthumanisme
115.  En essayant de faire émerger les présupposés culturels qui accompagnent la révolution numérique en cours, je voudrais maintenant m’intéresser à certains courants qui interprètent le progrès comme un dépassement de l’humain et que l’on peut regrouper sous les noms de transhumanisme et de posthumanisme. Ils constituent les fondements idéologiques qui animent certains centres de pouvoir technologique et colonisent l’imaginaire collectif sous une forme simplifiée, en particulier dans les médias et sur les réseaux sociaux, entraînant l’enthousiasme pour les nouvelles techno- logies d’une vision futuriste de l’« homme amélioré » ou de l’« homme hybridé » avec la machine.
116.  Le transhumanisme et le posthumanisme comprennent en leur sein une multitude de courants et de sensibilités, et il est difficile d’en donner une description univoque. On peut les comparer à un archipel d’îles conceptuelles différentes, reliées toute- fois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine. En général, le transhumanisme imagine un renforcement de l’être humain grâce aux technologies (biomédecine, ingénierie corporelle, dispositifs, algorithmes), avec l’ambition d’accroître les performances et les capacités. Le posthumanisme, surtout dans ses versions les plus radicales, va plus loin : il critique l’anthropocentrisme et envisage une forme d’hybridation entre l’être humain, la machine et l’environnement, allant jusqu’à imaginer un franchissement de seuil où l’humanité se surpassera en entrant dans une nouvelle étape évolutive. Même si ces hypothèses restent en grande partie spéculatives, elles acquièrent une importance, car elles modifient l’imaginaire collectif et, par conséquent, orientent les choix sociaux, économiques et politiques[129].
117.  À la lumière de la Doctrine sociale de l’Église, le point crucial n’est pas l’usage de la technique en tant que telle, mais la vision qui la sous-tend : si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. Au nom du progrès, on peut en venir à imaginer des « sacrifices nécessaires » et à faire payer aux plus fragiles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce. L’avertissement déjà mentionné de saint Paul VI reste alors d’une grande clairvoyance : ce sont véritablement les acquis de la science et de la technique, libérés du progrès moral et social, qui finissent par se retourner contre l’homme[130]. C’est pourquoi il faut distinguer clairement : une chose est d’intégrer les technologies dans une vision humaine et relationnelle ; une autre est de se laisser guider par un imaginaire qui minimise les limites et promet un « salut » purement technique.
La limite, le cœur, la grandeur de l’être humain
118.  Notre rapport à la vie semble aujourd’hui en crise. Tout ce qui apparaît comme une « limite » – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la « contingence » des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu[131] ».
119.  C’est précisément dans notre nature limitée que trouvent leur place la compassion, la sincère préoccupation face aux besoins des autres, la générosité qui surprend même au milieu des ténèbres et de l’échec, l’expérience spirituelle et l’adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments où la limite se fait concrète dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d’un être cher, lorsque nous faisons l’expérience de l’incapacité ou de l’échec. Mystérieusement, c’est précisément dans ces moments-là que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l’affection des gens et expérimenter la présence du Seigneur.
120.  Même lorsque la limite se manifeste par des souffrances intérieures, la sagesse humaine nous enseigne à ne pas la refouler ni la réprimer, mais à l’intégrer. Pour éliminer totalement la douleur, il faudrait, au fond, éteindre aussi l’amour et le désir. En effet, celui qui aime et désire ne peut éviter de passer par l’épreuve et la souffrance, et c’est pourquoi, au fil des ans, nous gardons en nous des enseignements qui s’impriment comme des cicatrices, mémoire du chemin parcouru entre liberté et chutes, rêves et déceptions. Ce n’est que grâce à l’entrelacement de ces éléments que, dans le cœur, se produisent ces merveilles de l’âme qui nous font savourer la saveur la plus douce de notre humanité[132]. Renoncer à cette aventure, à la fois dramatique et splendide, au nom d’un prétendu dépassement de toutes les limites, pourrait signifier bien des choses mais pas être humain.
121.  La corruption morale de notre condition de créature – le mal qui agite manifestement le cœur de l’homme – ruine la société et la vie, allant jusqu’aux extrêmes de la déshumanisation. Et pourtant, même cette forme douloureuse de limitation laisse entrevoir des lueurs de bien. Même lorsque l’être humain se déshumanise et provoque des tragédies, une petite lumière continue de briller dans l’humanité et reste capable de se rallumer, par la grâce de Dieu, sur les chemins de la conversion et de la réconciliation. Viktor Frankl disait à juste titre que dans les moments d’horreur « nous avons appris à connaître l’homme tel qu’il est réellement. Après tout, l’homme est l’être qui a inventé les chambres à gaz d’Auschwitz ; mais il est aussi celui qui y est entré debout, le Notre Père ou le Shema Israël aux lèvres[133] ».
122.  La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la limite – la vulnérabilité, la douleur, l’échec – qu’il peut reconnaître sa propre dignité et celle d’autrui comme inviolables. Et dans cette même expérience de la limite, il reste capable de percevoir une fraternité plus grande que lui-même et de reconnaître l’injustice comme un scandale. La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, préservent cette étincelle, empêchant la normalisation du mal. Ainsi, certaines œuvres ont pris une valeur presque prophétique : la Neuvième Symphonie de Beethoven comme désir d’unité ; Guernica comme dénonciation de la déshumanisation ; La Liste de Schindler comme invitation à ne pas livrer le passé à l’oubli.
123.  L’histoire n’apparaît pas seulement comme un catalogue de nos violences, mais aussi comme la preuve que l’être humain sait créer des institutions capables de protéger la vie en communauté. Au cours des deux derniers siècles, nous en voyons l’illustration dans certaines réalisations emblématiques : la fondation du Comité international de la CroixRouge (1863), dont la neutralité opérationnelle garantit des soins prodigués avec compassion à tous ; le long processus qui a conduit à l’abolition de l’esclavage qui n’a pas été un simple changement juridique, mais un changement de conscience ; la création de l’Organisation des Nations unies (1945) et la Déclaration universelle des Droits de l’homme (1948) qui ont établi un langage commun pour affirmer, au moins en tant qu’idéal partagé, que la dignité humaine est universelle ; la Convention relative au statut des réfugiés (1951) qui reconnaît un devoir de protection envers ceux qui fuient les persécutions et les menaces. Dans ces exemples, le désir de bien se traduit concrètement par des formes publiques – normes, institutions, pratiques – capables de limiter la force et de défendre les plus vulnérables. Mais rien de tout cela ne vit le jour sans se heurter à des résistances, à des intérêts mesquins et à des inerties culturelles. Les conquêtes morales prennent presque toujours la forme d’un chemin long et laborieux, marqué également par des revers : pensons aux processus de paix interrompus ou aux engagements environnementaux mis en œuvre avec lenteur. Pourtant, c’est précisément la fragilité de ces résultats qui montre à quel point la responsabilité de ceux qui les initient et les soutiennent est précieuse.
124.  Certains événements nous aident à comprendre que l’histoire peut changer dès lors qu’un seul homme ou une seule femme prend vraiment au sérieux la dignité de chacun : le mouvement des droits civiques aux États-Unis d’Amérique, lié notamment au témoignage de Martin Luther King Jr., ou la fin de l’apartheid en Afrique du Sud après la libération de Nelson Mandela et son choix de ne pas abandonner l’avenir à la haine. Dans des contextes différents, des femmes courageuses et généreuses se sont également distinguées, telles que sainte Laura Montoya, sainte Thérèse de Calcutta, Dorothy Day, Marie Sk┼éodowska-Curie, Maria Montessori, Elisabeth Elliot, Wangari Maathai, Benazir Bhutto et tant d’autres, sur tous les continents, qui, par leur engagement, ont contribué à rendre l’histoire plus humaine.
125.  À côté de ces signes publics, il existe une trame plus cachée mais décisive : les communautés religieuses qui choisissent des lieux pauvres et dangereux ; les martyrs de la fraternité et de la justice comme saint Maximilien Marie Kolbe, saint Oscar Romero et le bienheureux Enrique Angelelli, ainsi que des témoins qui ont incarné, dans des conditions difficiles et souvent inhumaines, l’espérance de l’Évangile et la dignité de l’homme, comme le vénérable François-Xavier Nguyß╗àn V─ân Thuß╗àn. Et, surtout, les « martyrs du quotidien » qui soignent, éduquent, accompagnent, consolent sans faire de bruit, comme les parents, les infirmiers, les médecins, les bénévoles, les personnes qui restent aux côtés d’une personne âgée ou d’un exclu. Leur témoignage montre que le bien ne se fait pas de manière automatique, mais qu’il exige de la persévérance, de la mémoire et une conversion qui rend capable de recommencer même après les défaites.
126.  C’est précisément cette imbrication d’institutions justes, de témoignages crédibles et de fidélités quotidiennes qui entretient l’espérance et indique une direction : faire progresser la technique sans faire régresser le cœur. C’est pourquoi l’humanité – magnifique et blessée – ne doit être ni remplacée ni dépassée : elle peut accueillir les progrès de la technique pour soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, à condition de ne pas renier ce qui fait d’elle ce qu’elle est, c’est-à-dire la capacité de relation et d’amour. À ce stade, une question décisive s’impose : s’il existe un authentique « plus qu’humain », où se trouve-t-il ? La foi chrétienne y répond en indiquant un accomplissement qui ne découle pas d’une divinisation technologique, mais de l’opération de la grâce de Dieu reçue dans le Christ.
Le véritable « plus qu’humain » : grâce et humanisme chrétien
127.  L’expression « plus qu’humain » n’appartient pas seulement au langage des promesses techniques. Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme que l’être humain n’est pas enfermé dans les limites de sa propre nature, mais qu’il est appelé à se transcender : non pas pour fuir la réalité ou par mépris des limites, mais pour s’épanouir dans l’amour. La foi connaît un « audelà » qui naît du don de Dieu. Cette transformation est l’œuvre de l’Esprit Saint. Comme l’enseignait saint Thomas d’Aquin, ce processus d’élévation et de transformation « dépasse les facultés naturelles[134] », car il existe une distance infinie[135] entre notre nature et la vie de Dieu. Cependant, il est possible de nous insérer au sein de cette vie inépuisable, tandis que nous marchons dans les limites de ce monde. Et celui qui rend ce chemin possible ne peut être que l’Infini qui se donne : c’est Dieu lui-même qui surmonte la disproportion « infinie »[136]. C’est ainsi qu’a lieu la recréation de l’humain : « Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là » (2 Co 5, 17).
128.  Lorsque nous acceptons cette possibilité de nous transcender par la grâce de Dieu, nous ne nous renions pas, nous ne devenons pas moins humains. Au contraire, comme l’expliquait le pape François, « nous parvenons à être pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons à Dieu de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous parvenions à notre être le plus vrai[137] ». C’est là que réside la différence radicale par rapport aux rêves prométhéens : ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère, une communion qui transforme. Face à cela, une technologie qui classe et optimise ce qui existe déjà peut devenir, sans le vouloir, un obstacle au changement et à la croissance. Pour un algorithme, l’erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d’un changement profond. L’avenir d’une personne n’est pas prévisible, mais dépend de sa liberté portée par la grâce divine inépuisable, et des liens qu’elle cultive.
Deux cités et deux amours
129.  L’humanisme chrétien ne rejette pas la science et la technique, mais les assume avec gratitude et réalisme, et les inscrit « les pieds sur terre » dans une vocation plus élevée. L’intelligence créative de l’être humain est un don qui peut soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, mais elle doit rester au service du bien commun, de la justice, de la protection des plus fragiles et de la création. En ce sens, le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir. En fin de compte, la question décisive reste celle posée par saint Jean-Paul II : l’IA rend-elle « la vie humaine sur la terre “plus humaine” à tout point de vue ? La rend[-elle] plus “digne de l’homme”[138] ? ». Si la réponse est oui, alors nous pouvons y reconnaître une opportunité à accueillir avec responsabilité, dans un chemin de reconstruction patiente et partagée, sur le modèle de la renaissance de Jérusalem racontée dans le livre de Néhémie. Si, au contraire, la puissance grandit tandis que le cœur s’assèche et que les liens se rompent, alors nous sommes face à une nouvelle forme de Babel : une construction grandiose, mais inhumaine.
130.  S’interroger sur cette possibilité de progrès et sur la manière dont nous l’interprétons et le vivons revient toujours, au fond, à nous interroger aussi sur notre cœur. La manière dont nous concevons et organisons nos relations, notre travail et nos institutions reflète en effet nos valeurs fondamentales et, en dernière analyse, découle de ce qui nous tient le plus à cœur. C’est un amour qui nous guide : ce que nous aimons vraiment, autant comme individus qu’en tant que société, oriente notre vie et notre agir. Saint Augustin décrit l’histoire humaine comme le théâtre d’une lutte entre deux amours, qui ont construit deux façons d’habiter le monde et de vivre ensemble, deux « cités » : d’un côté, l’amour de Dieu et du prochain ; de l’autre, l’amour uniquement de soi. « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste[139] ». Comme dans toute l’histoire humaine, aujourd’hui encore ces deux amours se disputent la suprématie dans notre cœur. L’ère de l’IA n’échappe pas à cette règle : la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous.
CHAPITRE QUATRE : PRÉSERVER L’HUMAIN DANS LA TRANSFORMATION : VÉRITÉ, TRAVAIL, LIBERTÉ
131. Après avoir esquissé le contexte dans lequel s’inscrit le défi de la transformation technologique, en particulier celui lié à l’IA et aux courants transhumanistes et posthumanistes, nous ne pouvons nous contenter d’analyses générales. Lorsque les langages et les outils changent, les gestes quotidiens et les relations sociales changent eux aussi. C’est pourquoi il faut s’attarder sur certains domaines dans lesquels ces transformations ont des répercussions très concrètes, parfois dramatiques. À la lumière des principes de la Doctrine sociale de l’Église, la transformation numérique nous invite à redécouvrir la vérité comme bien commun, à protéger la dignité du travail et à préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation.
La vérité comme bien commun
Vérité et démocratie
132. L’utilisation des plateformes numériques et des systèmes d’IA accélère les profonds changements qui touchent la communication publique et politique. Des outils qui pourraient favoriser le débat et la participation sont souvent utilisés pour construire des récits déformés et brouiller les frontières entre le vrai et le faux, en mélangeant données et opinions. La désinformation n’est pas née avec l’IA, mais elle trouve aujourd’hui en elle un puissant multiplicateur. La possibilité de manipuler des contenus, des images et des vidéos expose les citoyens à des perspectives partielles ou trompeuses. Le problème touche à la dimension culturelle et morale, car la qualité de la communication publique dépend directement de la confiance sociale et a une incidence sur celle-ci. Une information véridique, en effet, ne naît pas d’un contrôle centralisé ou automatisé. Dans le discours public, la vérité des faits possède une dimension rationnelle car elle exige la vérification, le recoupement des sources et la responsabilité argumentative ; mais la vérité est encore plus relationnelle, elle se construit à travers des liens de confiance et des pratiques partagées, dans une confrontation honnête avec les autres et avec le monde. Seule la recherche partagée de la vérité des faits, considérée comme un bien commun, peut fonder une communication juste.
133. Ceux qui disposent de puissantes ressources techniques et économiques – et, par là même, de nombreuses ressources humaines pour agir – ont une grande capacité à provoquer des changements culturels et, en fin de compte, à convaincre un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu. Il s’agit là d’un pouvoir pur, dépourvu de vérité, qui impose subtilement ou ouvertement ce qu’il veut que les autres considèrent comme vrai. Derrière tout cela se cache une racine malsaine difficile à reconnaître : le fait que « l’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même[140]. » Par conséquent, il pense pouvoir construire la réalité et considérer comme valable ce qui correspond le mieux à ses prétentions. Saint JeanPaul II a réfléchi aux conséquences de la « crise autour de la vérité », allant jusqu’à affirmer qu’« une fois perdue l’idée d’une vérité universelle quant au Bien connaissable par la raison humaine, la conception de la conscience est, elle aussi, inévitablement modifiée[141] ». Ainsi, la reconnaissance de vérités universellement valables qui nous précèdent et que la conscience doit accepter, vient à manquer. Cela a conduit le pape François à se demander de manière réaliste : « Qu’estce que la loi sans la conviction, acquise après un long cheminement de réflexion et de sagesse, que tout être humain est sacré et inviolable ? » et à en conclure que « pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons. Par conséquent, on n’évitera pas de tuer quelqu’un uniquement pour éluder la réprimande de la société et le poids de la loi, mais par conviction. C’est une vérité incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales[142]. »
134. La recherche de la vérité est un élément essentiel de la démocratie, qui est elle-même un instrument de participation au bien commun. Lorsque la question de savoir ce qui est vrai perd de son intérêt et qu’un pragmatisme se répand, se contentant de ce qui semble utile ou efficace, la vie démocratique s’affaiblit. En effet, celle-ci ne se nourrit pas seulement de règles et de procédures, mais avant tout d’un rapport loyal aux faits et d’une réelle orientation vers le bien des personnes et de la société. Le désintérêt pour la vérité conduit lentement mais inexorablement à glisser vers le totalitarisme, pour lequel, comme l’a écrit la philosophe Hannah Arendt, les sujets idéaux ne sont pas tant ceux qui sont idéologiquement convaincus, mais « les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-àdire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus[143] ».
Communication et imaginaire collectif
135.  Dans cette perspective, il est important de rappeler que la communication « n’est pas seulement la transmission d’informations, mais aussi la création d’une culture[144] ». Les contenus qui circulent dans les espaces numériques influencent la manière dont les personnes perçoivent le monde et introduisent dans la conscience collective des images et des récits qui orientent les désirs et influencent les choix quotidiens. Ce « n’est pas un monde parallèle ou purement virtuel[145] », car ce qui naît en ligne fait désormais partie intégrante de la vie des personnes, surtout des plus jeunes.
136.  C’est pourquoi ceux qui contrôlent les plateformes numériques et les moyens de communication ont une capacité remarquable pour influencer l’imaginaire collectif et présenter comme désirable une certaine vision de la réalité. C’est un pouvoir qui doit être constamment éclairé par la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine, afin que la culture qui se développe sur internet ne devienne pas un instrument de distraction excessive, d’uniformisation et de domination, mais un espace où puissent s’épanouir la liberté intérieure et la pensée critique.
Pour une écologie de la communication
137.  Le premier devoir qui nous incombe est de ne pas diaboliser ni idolâtrer les outils, mais de les maîtriser en partant d’un point d’ancrage : la vérité est un bien commun, et non la propriété de ceux qui détiennent le pouvoir ou la visibilité. Il faut donc promouvoir une écologie de la communication : sur le plan des règles publiques, cela signifie établir des normes qui rendent plus transparentes les logiques selon lesquelles les contenus sont sélectionnés et amplifiés et qui protègent les données personnelles ; sur le plan social et culturel, en revanche, cela implique le renforcement des corps intermédiaires, un journalisme sérieux et des lieux de débat où comptent davantage l’argumentation et la vérification que la réaction immédiate ; du côté de l’école et de la famille, la croissance du besoin d’une nouvelle conscience éducative et la formation à l’utilisation correcte et critique des outils numériques, de l’IA, des plateformes d’achat et d’investissement ; du côté de l’université, le grand défi de l’intégration des savoirs, en formant à la fois à la capacité de relier et de fusionner les connaissances pour appréhender la complexité, et aux techniques de vérification des faits.
138.  Même les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits. Malheureusement, cela n’a pas toujours été le cas. Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. À ces derniers je voudrais répéter les paroles que le pape François a prononcées en s’adressant aux vaticanistes : « Je vous remercie aussi pour ce que vous racontez sur ce qui ne va pas dans l’Église, pour ce que vous nous aidez à ne pas cacher sous le tapis et pour la voix que vous avez donnée aux victimes[146]. » Cependant, la vigilance et la transparence sont avant tout une grave responsabilité de l’Église elle-même et nous ne devons pas attendre que d’autres nous obligent à affronter des vérités dérangeantes sur nous-mêmes.
Une alliance éducative pour l’ère numérique
139.  À une époque où la vérité est souvent soumise aux intérêts et aux stratégies de communication, le monde de l’éducation revêt une importance cruciale. Mais les transformations technologiques rapides mettent en évidence notre manque de préparation sur le plan éducatif. L’omniprésence des médias numériques engendre une culture de l’immédiateté et de l’hyperstimulation, qui alimente la fatigue, l’ennui et l’apathie face à l’effort nécessaire pour rechercher la vérité.
140.  Au contraire, les processus éducatifs ont besoin de temps de croissance, d’une confrontation avec la réalité au-delà des apparences et d’un cheminement patient. La question est fondamentale, car toute technologie éduque ceux qui l’utilisent. Éduquer à l’utilisation de l’IA implique donc d’éduquer à décider quand et pourquoi ne pas l’utiliser. La rapidité et la facilité avec lesquelles on obtient une réponse ou une synthèse risquent d’éteindre le désir de poser des questions, qui ne porte ses fruits qu’avec le temps. Comme l’écrit Platon, les choses les plus profondes et les plus importantes ne s’apprennent qu’après beaucoup de temps et d’efforts, en s’engageant dans la discussion avec les autres pour « frotter » les concepts et les expériences comme s’il s’agissait de silex, jusqu’à ce que jaillisse en nous l’étincelle de la compréhension[147]. Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire.
141.  Ces dernières années, la littérature psychologique et psychiatrique a mis en évidence avec une insistance croissante comment une exposition précoce et non encadrée aux appareils numériques et aux réseaux sociaux peut avoir des répercussions négatives sur le sommeil, l’attention, la régulation émotionnelle et la vie relationnelle, en particulier chez les plus jeunes, avec des conséquences parfois dramatiques. À cela s’ajoute la facilité d’accès à des scènes violentes ou cruelles, qui blessent la sensibilité, à des contenus pornographiques et hypersexualisés, à des messages qui banalisent le corps et l’affectivité, ainsi qu’à des propositions qui normalisent des comportements à risque. Sur Internet, les phénomènes de détournement de mineurs, de chantage et d’exploitation sexuelle ne sont pas rares ; ils sont rendus plus insidieux par l’utilisation de faux profils, d’algorithmes qui amplifient les contacts dangereux et d’outils d’IA capables de manipuler des images et des vidéos. Le fait de disposer trop tôt d’un téléphone portable personnel et de l’utiliser sans contrôle parental peut accentuer la fragilité et favoriser les dépendances chez les jeunes, les exposant à des dynamiques d’isolement, de harcèlement et de cyberharcèlement, ainsi qu’à des pressions pour partager des images intimes ou des données sensibles.
142.  Il est difficile pour les parents de résister seuls au conditionnement des modèles économiques qui monétisent l’attention et le temps. C’est pourquoi une alliance entre les responsables politiques, les institutions éducatives et les familles est indispensable, afin d’apporter un soutien concret aux adultes dans leur devoir. Il faut s’opposer, par des choix publics à long terme, aux intérêts immédiats des plateformes – concentrées entre quelques mains – lorsqu’ils vont à l’encontre du bien-être des mineurs. Dans cette perspective, il convient de prendre des mesures législatives qui fixent des limites d’âge, responsabilisent les fournisseurs de services – sans faire peser la charge de ces restrictions sur les familles – et prévoient des protections spécifiques contre toute forme d’exploitation et de violence sexuelle en ligne, afin de protéger véritablement l’enfance et l’adolescence en tant que biens précieux confiés à nos soins[148]. Dans le même temps, il faut éduquer les enfants, les adolescents et les jeunes afin qu’ils apprennent à reconnaître les manipulations, à défendre leur dignité et à respecter celle des autres, y compris dans les environnements numériques[149].
Le rôle central de l’école
143.  L’école est le lieu où les nouvelles générations peuvent apprendre à rechercher et à aimer la vérité, à s’interroger sur le sens de la vie et sur la dignité de chaque personne. C’est pourquoi de nombreux parents, qui souhaitent que leurs enfants grandissent en développant des capacités relationnelles, un esprit critique et des valeurs solides, placent de grands espoirs en elle, qu’ils considèrent comme une alliée précieuse dans l’éducation de leurs enfants. Les parents ont en effet le droit primordial et inaliénable de choisir le type d’instruction et de formation à donner à leurs enfants, conformément à leurs convictions morales, culturelles et religieuses. Le monde scolaire, aujourd’hui, est confronté à des défis qui ne peuvent être reportés.
144.  Le premier défi est d’ordre sociopolitique. Tant au sein des différents pays qu’entre les différentes régions du monde, de fortes inégalités persistent en matière d’accès à l’éducation de base et à l’enseignement supérieur. Dans bon nombre de pays, l’État n’a pas encore investi les ressources nécessaires pour garantir à tous une éducation de qualité, tant en soutenant de manière adéquate le système scolaire public qu’en soutenant les établissements privés qui offrent ce service fondamental. Lorsqu’une part importante de l’enseignement, à différents niveaux, est confiée à des établissements privés, il peut arriver que l’accès à l’école soit trop dépendant des moyens financiers des familles, en l’absence d’un soutien public adéquat. Face à ce risque, il convient toutefois de reconnaître et de soutenir la contribution de nombreuses œuvres éducatives catholiques qui, bien qu’étant des établissements privés, garantissent un accueil inclusif aux enfants et aux jeunes de toutes origines, même lorsque la situation économique des familles ne le permet pas.
145.  Le deuxième grand défi est pédagogique. De nombreux systèmes éducatifs peinent à s’adapter au rythme des changements et à soutenir un épanouissement global des élèves. Le développement des technologies de l’information et de l’IA rend rapidement inadéquats les programmes d’études conçus pour une autre époque, tandis que l’organisation de l’école, les espaces, les méthodes d’évaluation et la figure même de l’enseignant doivent être repensés dans la perspective d’une éducation véritablement globale, ouverte à toutes les dimensions de la personne. Il est nécessaire de soutenir la formation continue des enseignants tout au long de leur vie professionnelle, afin qu’ils sachent dialoguer de manière positive avec les nouvelles technologies, en aidant les élèves à en faire un usage responsable, critique et créatif, et à ne pas subir passivement leur influence.
146.  Le troisième grand défi est d’ordre intellectuel et lié à la sagesse. Si nous ne faisons pas attention, un système éducatif dépourvu d’amour pour la vérité risque de voir le jour, dans lequel le flux incessant d’informations se substitue à la recherche, à la réflexion et au discernement. Les connaissances fragmentaires se multiplient, mais il devient plus difficile d’appréhender la réalité dans son ensemble, de poser des questions sur le sens des choses et de développer une véritable pensée critique et créative. De nombreux éducateurs perçoivent déjà les signes d’une possible déshumanisation où les personnes savent beaucoup de choses mais peinent à donner un sens à leur vie, notamment en raison de leur incapacité à relier les informations et les connaissances, et à ne pas en perdre de vue le sens. Il faut promouvoir une véritable hygiène de l’attention : des rythmes qui prévoient le silence, l’étude approfondie, la lecture, la confrontation mesurée ; sans ces éléments, la liberté intérieure risque d’être compromise.
147.  La Doctrine sociale de l’Église invite les familles, les écoles, les communautés chrétiennes et les institutions publiques à une alliance éducative renouvelée. Celle-ci se concrétise lorsque les principes fondamentaux se traduisent en objectifs éducatifs : éduquer à la sobriété et au sens de la limite ; éduquer à la reconnaissance du droit, de l’autre et de ceux qui viendront après nous, à jouir des biens qui nous sont donnés ou que l’ingéniosité humaine rend disponibles ; éduquer à la liberté et à la responsabilité ; éduquer au sens de la transcendance et au bien commun. L’école n’est pas appelée à courir après la rapidité du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique seul ne peut donner : du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance.
La dignité du travail dans la transition numérique
La valeur du travail
148.  Depuis la naissance de la Doctrine sociale, avec Rerum novarum, l’Église a attiré l’attention sur la protection des travailleurs et sur la nécessité de lutter contre toute forme d’exploitation. Mais, surtout, le Magistère a reconnu dans le travail « la clé essentielle[150] » pour comprendre l’ensemble de la question sociale, car c’est à travers lui que la personne développe de nombreuses dimensions de son existence. C’est dans cette perspective que l’on comprend également la grande intuition de saint Benoît de Nursie, qui a uni la prière et le travail en indiquant l’activité quotidienne comme partie de la réponse de la personne à l’appel de Dieu. Créés à l’image du Créateur, par nos œuvres nous prolongeons les siennes, nous contribuons au progrès de la société et à la construction du bien commun, nous mettons à profit les capacités reçues, nous améliorons et embellissons le monde, nous soutenons nos familles, nous entrons dans des relations de coopération et nous apprenons à construire ensemble, dans l’écoute et le dialogue, quelque chose que personne ne pourrait réaliser seul.
149.  C’est pourquoi le travail n’est pas un simple instrument, mais il exprime et renforce la dignité de notre vie. Il est une exigence inscrite dans la condition humaine, un chemin ordinaire vers la maturité, le développement et l’épanouissement personnel. Dans cette optique, les aides économiques aux pauvres restent parfois nécessaires dans les situations d’urgence, mais elles ne peuvent devenir la seule réponse, car l’objectif est de permettre à chacun de vivre dignement grâce à son travail[151].
150.  Aujourd’hui, l’imbrication entre l’automatisation, la robotique et l’IA transforme rapidement la structure même du travail. Selon certains, cela apportera de grandes améliorations pour tous. En réalité, les « nouvelles façons » de travailler ne sont pas nécessairement meilleures « alors que l’IA promet de stimuler la productivité en prenant en charge des tâches ordinaires, les travailleurs sont souvent contraints de s’adapter à la vitesse et aux exigences des machines, au lieu que ces dernières soient conçues pour aider ceux qui travaillent. Ainsi, contrairement aux avantages annoncés de l’IA, les approches actuelles de la technologie peuvent paradoxalement déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des tâches rigides et répétitives. La nécessité de suivre le rythme de la technologie peut éroder le sentiment d’autonomie des travailleurs et étouffer les compétences innovantes qu’ils sont appelés à apporter à leur travail[152]. » C’est précisément pour éviter cette dérive qu’il faut concevoir des systèmes centrés sur la personne et non seulement sur la performance.
Le problème du chômage
151.  Saint Jean-Paul II a rappelé que le chômage est un mal grave qui, surtout lorsqu’il prend des proportions massives, peut devenir une véritable calamité sociale, qui interpelle tout particulièrement la responsabilité de l’État[153]. Aujourd’hui, dans la quatrième révolution industrielle, cette préoccupation s’accentue car l’innovation n’est souvent accueillie qu’en fonction de la réduction des coûts et de l’augmentation des profits[154]. Dans certains contextes, il est réaliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles, avec un effet domino qui touche profondément les familles, les jeunes et les économies locales. Dans de nombreux secteurs, cela se traduit déjà par de nouvelles formes de précarité et d’inégalité, avec des rémunérations très élevées pour une minorité hautement spécialisée et des salaires de plus en plus bas pour une grande partie de la population active.
152.  Il est certes souhaitable que la technologie soulage l’homme de certains travaux particulièrement pénibles, répétitifs ou dangereux et qu’elle apporte un soutien intelligent à l’activité humaine, mais la règle générale doit rester la protection des emplois et du rôle irremplaçable de la personne. La recherche d’un profit plus élevé ne peut justifier des choix qui sacrifient systématiquement l’emploi, car la personne humaine est une fin et non un moyen, et l’ordre économique doit rester soumis à sa dignité et au bien commun.
153.  Parallèlement nous devons reconnaître que chaque transition réelle s’opère par à-coups : elle est inégale, fragmentaire, parfois conflictuelle. Il n’existe donc pas de modèle de changement unique ni de solution globale : il existe des territoires et des histoires qui exigent des réponses différentes. Compte tenu des inégalités qui caractérisent notre monde, la diffusion de l’IA et des systèmes informatiques produit des effets différents selon les lieux. Les sociétés riches s’automatisent rapidement et de manière chaotique, réduisant le besoin de main-d’œuvre, ce qui engendre des zones de chômage et des frictions institutionnelles. De vastes régions du monde, en revanche, restent prisonnières d’économies hybrides où le travail humain sous-payé et des technologies partielles coexistent sans jamais vraiment se transformer. Ces territoires deviennent des réservoirs de main-d’œuvre précaire et des foyers d’instabilité et de migrations forcées. Les solutions doivent donc être trouvées aux niveaux national et local, en impliquant les communautés intermédiaires. Il faut des outils capables de s’adapter : des modèles articulés, des expérimentations locales, des redistributions progressives, de nouveaux droits d’accès aux biens essentiels. Sans rechercher une harmonie abstraite, il s’agit de construire des formes concrètes de coexistence humaine dans cette transformation.
154.  Le travail reste une dimension fondamentale de l’expérience humaine : non pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté. C’est pourquoi les problèmes liés au travail ne concernent pas uniquement le revenu nécessaire à la survie des familles. Une société qui ne garantirait du travail qu’à une petite partie de la population exposerait beaucoup de personnes à une situation d’inactivité forcée, d’absence de responsabilités, de manque d’engagement et de stimuli quotidiens, avec pour conséquence un appauvrissement humain et culturel en contradiction avec le niveau élevé de développement technique. Nous serions alors confrontés à un paradoxe de progrès matériel et de régression anthropologique, dans lequel les conditions d’une paix sociale juste et stable viendraient à manquer. C’est pourquoi la Doctrine sociale de l’Église insiste sur le fait que l’accès au travail pour tous doit rester un objectif prioritaire des politiques publiques et des processus économiques, un critère d’évaluation de la qualité humaine d’un modèle de développement[155]. D’ailleurs, dans les régions du monde où le travail tend à diminuer ou à se transformer radicalement sous l’effet de processus technologiques et organisationnels qui échappent au contrôle démocratique, il est nécessaire de repenser le travail lui-même et sa relation avec la citoyenneté, afin que l’absence d’emploi ne compromette pas la participation sociale.
155.  À la lumière de cette conviction nous pouvons également relire l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église après Rerum novarum. Les initiatives nées dans ce sillage – associations, syndicats, coopératives, œuvres caritatives – ont contribué de manière décisive à améliorer la législation du travail, à protéger les plus vulnérables et à promouvoir des conditions plus humaines[156]. Aujourd’hui, cependant, ces instruments ne suffisent plus à eux seuls face aux transformations induites par l’IA, la nouvelle organisation des marchés et une compétitivité qui se soucie rarement de la durabilité sociale. Un nouvel effort concerté des responsables politiques, des organisations de travailleurs, du monde des entreprises et de la communauté scientifique est nécessaire pour élaborer rapidement des règles et des protections adéquates et partagées, y compris au niveau international[157]. Les organisations syndicales, que l’Église a toujours soutenues, sont appelées à s’ouvrir aux nouvelles formes de travail et aux nouveaux travailleurs, afin de les représenter et de les défendre dans un contexte où, sans choix courageux, se profilent davantage de pauvreté et d’inégalités, avec une multitude d’exclus entourés de machines et de systèmes automatisés qui ont pris leur place.
156.  Dans cette transition, il ne suffit pas de réagir lorsque des emplois disparaissent, mais il faut anticiper la transformation. Une voie envisageable consiste tout d’abord à fixer des critères sociaux pour l’innovation : toute mise en place de l’automatisation et de l’IA devrait s’accompagner de mesures vérifiables en matière de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs, afin que la technologie vise à libérer du temps et des capacités humaines, et non à générer de l’exclusion. Deuxièmement, il est nécessaire que des politiques actives rendent accessibles à tous la formation continue et les transitions professionnelles, sans faire peser sur les individus l’intégralité du coût de l’adaptation aux transformations. Enfin, il faut une responsabilité des entreprises qui inclue la qualité et la dignité du travail parmi les indicateurs de réussite. Lorsque ces conditions sont réunies, l’innovation peut devenir l’alliée d’un travail plus sûr, plus créatif et plus digne ; lorsqu’elles font défaut, elle tend à se transformer en une accélération de l’injustice.
Une économie qui valorise la dignité
157.  Le marché du travail est l’un des domaines où les risques liés aux nouvelles technologies apparaissent le plus clairement. C’est pourquoi il faut rappeler que la liberté économique n’est pas absolue. Elle doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne. L’initiative entrepreneuriale peut être une véritable vocation, capable de générer de la richesse et d’améliorer la vie de tous, à condition que la création d’emplois dignes et de valeur soit considérée comme une partie essentielle de son service à la société et non comme une variable dépendant uniquement du profit[158].
158.  Avec un esprit prophétique, le pape François a mis en garde contre une liberté économique qui n’est proclamée qu’en paroles, alors que les conditions réelles empêchent beaucoup de personnes d’en bénéficier effectivement[159]. Les modèles économiques qui exaltent l’efficacité et la réussite individuelle ont tendance à considérer comme inutile ou peu rentable l’investissement dans les personnes issues de situations défavorisées ou dont le parcours de croissance est plus lent, comme si leur destin dépendait exclusivement de leur capacité à suivre le rythme des gagnants. En réalité, une société juste exige un État présent et des institutions civiles capables de dépasser la seule logique de l’efficacité, en orientant explicitement les ressources, la créativité et les normes en faveur des plus vulnérables[160]. Au lieu d’attendre les bénéfices d’une croissance qui éventuellement profitera aussi aux pauvres, il faut des choix qui rendent la croissance inclusive dès le départ. Les expériences des dernières décennies montrent que, lors des crises économiques et financières, ce sont toujours les pauvres qui paient le prix le plus élevé, tandis que les théories qui promettent un bien-être général automatique s’avèrent souvent illusoires.
159.  Depuis plus de quatre-vingts ans, on constate la nécessité de dépasser les paramètres actuels de mesure du niveau de développement étroitement liés au concept de Produit intérieur brut (PIB). Presque systématiquement, le PIB néglige des aspects essentiels du bien-être global des personnes et de l’environnement. Parallèlement, le PIB valorise des activités qui ont un impact, à court ou à long terme, sur la vie de notre planète. La mise au point de paramètres et d’indicateurs complémentaires au PIB est décisive pour améliorer les données de base utilisées pour effectuer des analyses, prendre des décisions politiques et économiques, et définir les priorités régionales, nationales et internationales. L’introduction de nouveaux paramètres permettra d’évaluer, avec une vision large et adaptée à notre époque, les effets des décisions législatives et réglementaires sur la dignité du travail, la prospérité partagée, la réduction des inégalités et la protection de l’environnement. Elle aura également une incidence sur le concept même de développement, sur les processus de formation, sur les mentalités et l’opinion publique, et aussi sur la paix qui n’est véritable que si elle repose sur la justice.
160.  La finance a pris une importance croissante ces dernières années et a connu une forte innovation également suite à l’introduction des cryptomonnaies. Les réflexions et les indications contenues dans le Magistère de mes prédécesseurs, en particulier dans les encycliques, ont mis en évidence que le fonctionnement de l’intermédiation financière « lorsqu’il est déconnecté des justes fondements anthropologiques et moraux, non seulement produit des abus et des injustices évidents, mais se révèle capable de créer des crises systémiques de portée mondiale[161] ». Il est tout aussi vrai que la rentabilité du capital risque de se substituer au revenu du travail, souvent relégué en marge des principaux intérêts du système économique. Pourtant, l’épargne qui se transforme en crédit pour l’économie réelle, et pour créer des emplois salariés ou indépendants, reste centrale pour le développement et pour les investissements qui doivent accompagner les transitions en cours. La fonction sociale du crédit reste irremplaçable. La finance pour la finance est bien différente de la finance pour le développement et pour la création et l’évolution du travail.
161.  Cette perspective doit s’inscrire dans une vision plus large des dynamiques mondiales. La richesse mondiale a augmenté en termes absolus, mais sa concentration entre quelques mains s’est accentuée et les déséquilibres se sont creusés, tant entre les pays qu’au sein d’un même pays : « Quelques-uns ont trop et trop de personnes ont trop peu, telle est la logique d’aujourd’hui[162]. » Les progrès scientifiques et technologiques, y compris dans le domaine médical, ne sont pas facilement accessibles à la grande majorité de la population, comme on l’a vu de manière dramatique lors de la récente pandémie. Alors que dans certaines régions, on investit dans des interventions superflues ou dans des rêves d’amélioration individuelle que peu de gens peuvent se permettre, dans d’autres parties du monde, il manque encore des équipements essentiels pour sauver des millions de vies humaines. Penser que les nouvelles technologies profiteront automatiquement à tous, c’est ignorer une évidence : si l’on ne gère pas les transformations en se fixant comme objectif prioritaire, dès la phase de conception, la prévention de nouvelles disparités supplémentaires, le progrès technologique engendrera automatiquement des inégalités structurelles. La justice passe aujourd’hui aussi par l’accès aux bienfaits de l’innovation : soins, connaissances, outils, opportunités.
162.  Il faut certes des lois justes et des instruments de redistribution qui corrigent les déséquilibres, notamment par le biais de systèmes fiscaux en allégeant la charge pesant sur les plus faibles et exigent davantage de ceux qui disposent de ressources plus importantes. Mais il ne faut pas considérer la recherche de la justice sociale comme une question distincte et postérieure à la production de richesse, comme si l’économie devait simplement créer de la valeur et la politique n’intervenir qu’ensuite pour la redistribuer. Au contraire, la justice concerne toutes les phases de l’activité économique, de la mobilisation des ressources au financement, de la production à la consommation, et chaque choix a des conséquences morales[163].
163.  À plus forte raison, à l’ère de l’IA et de la robotique, il n’est plus possible de se fier uniquement à la « main invisible » du marché[164] : la politique a pour mission d’orienter les dynamiques économicotechnologiques vers le bien commun, en favorisant un travail décent, l’inclusion sociale et une égale répartition des bénéfices de l’innovation. Comme de nombreuses décisions économiques dépassent les frontières des États, une coopération internationale capable de définir des stratégies communes est également nécessaire, surtout en faveur des pays et des groupes les plus vulnérables, afin de promouvoir le développement et de dépasser l’assistanat. La logique qui inspire ces choix est celle de l’infinie dignité de chaque personne, du bien commun et d’un monde véritablement pensé pour tous. L’interdépendance entre paix et développement, comme l’écrivait prophétiquement en 1967 saint Paul VI[165], pourrait ainsi être actualisée aujourd’hui : la prospérité ne peut contribuer à construire et à renforcer la paix que si elle est généralisée, inclusive et durable.
164.  Concrètement, orienter l’économie vers la dignité signifie adopter certains critères d’action stables, même à l’ère de l’IA. Tout d’abord, la transparence et la responsabilité : lorsque les données et les algorithmes influencent l’octroi de crédits, la sélection du personnel, l’accès aux services ou aux opportunités, il est nécessaire que les décisions soient compréhensibles, contestables et soumises à un contrôle, afin que la personne ne soit pas réduite à un simple profil. En second lieu, l’inclusion et l’accès : les bénéfices de l’innovation doivent s’accompagner d’investissements dans les compétences, les infrastructures et les services essentiels, afin que la technologie ne creuse pas davantage le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Enfin, des mesures d’équité : la fiscalité, la protection sociale et les politiques industrielles doivent corriger les déséquilibres créés par la concentration de la richesse et du pouvoir. Ces critères ne sont pas un frein à l’innovation : ils la rendent, en réalité, viable et humaine.
Famille et jeunes : conditions sociales de l’espérance
165.  La famille est un bien social primordial. Fondée sur l’union stable entre un homme et une femme, elle est le premier milieu dans lequel chacun développe ses potentialités, prend conscience de sa dignité et apprend les premières formes de vérité et de bonté, en intériorisant des habitudes qui préparent à la vie sociale[166]. Première société naturelle, dotée de droits originels, la famille est la cellule fondamentale et irremplaçable de toute organisation communautaire[167]. Par conséquent, lorsque les projets politiques et les grandes décisions économiques la relèguent à un rôle marginal ou secondaire, la croissance authentique de l’ensemble du corps social s’en trouve compromise[168].
166.  La famille est toutefois un bien social fragile, qui subit de plein fouet les transformations économiques et technologiques qui bouleversent le monde du travail, et qui a besoin d’un soutien culturel, juridique et économique. L’impact dévastateur du chômage et de la précarité sur le tissu familial est bien connu. À court terme, il peut sembler avantageux de réduire le coût du travail ou de maximiser l’efficacité financière, mais à long terme, cela sape les fondements mêmes de la vie en société : tandis que l’on célèbre les succès technologiques, la structure sociale s’érode progressivement, comme sous l’effet d’un virus silencieux.
167.  Pour les jeunes, la précarité de l’emploi est particulièrement dramatique. Comme le rappellent les évêques des États-Unis d’Amérique, le travail n’est pas seulement source de revenus, mais un domaine déterminant où se forge l’identité, où se nouent des amitiés et des relations, où l’on apprend des responsabilités concrètes et où l’on discerne sa vocation[169]. Lorsque l’accès à l’emploi est entravé par des taux de chômage élevés, des systèmes de formation inadéquats ou des barrières structurelles, de nombreux jeunes voient leur cheminement vers l’épanouissement humain et professionnel bloqué. La nécessité de changer plusieurs fois d’emploi au cours de la vie exige des parcours de mise à jour et de requalification permanents, qui rendent les nouvelles générations capables d’assumer, avec compétence et autonomie, les risques d’un contexte économique changeant et souvent imprévisible[170].
168.  Il en découle une responsabilité publique spécifique. L’État a le devoir de soutenir l’activité des entreprises en créant des conditions favorables à l’emploi, en favorisant le travail là où il fait défaut et en le défendant en temps de crise, car il est un bien essentiel pour les familles et pour la société[171]. En particulier en cette période de profondes transformations technologiques, une créativité politique en faveur du travail qui place la famille et les nouvelles générations au centre est requise, si nous ne voulons pas que les progrès économiques se traduisent par de nouvelles formes d’insécurité et d’exclusion.
169.  Soutenir les familles et les jeunes dans cette transition nécessite des choix qui rendent la stabilité possible. Ainsi qu’indiqué plus haut, il faut des politiques de l’emploi qui favorisent la continuité et la qualité de ce dernier, en luttant contre la précarité comme condition normale de vie et en promouvant des parcours réalistes d’accès à l’emploi et d’évolution professionnelle. Deuxièmement, il faut des mesures qui garantissent des rythmes humains : sans équilibre entre travail, services et repos, la famille s’affaiblit et les jeunes ont du mal à développer leur sens de la responsabilité. De plus, il est essentiel d’investir dans une formation et une reconversion accessibles, afin que la mobilité professionnelle exigée par l’économie numérique ne devienne pas une sélection cruelle entre ceux qui peuvent se former et ceux qui ne le peuvent pas. Enfin, il faut soutenir les liens sociaux : des réseaux et des communautés éducatives qui accompagnent les choix de vie et empêchent que l’incertitude ne génère solitude et dépendances. Ainsi, la transformation technologique peut être traversée sans briser ce qui rend une société féconde : la capacité de construire l’avenir.
Préserver la liberté face à la dépendance et à la marchandisation
Dépendances et contrôle social
170.  Après avoir abordé les thèmes de la vérité et de l’éducation, du travail et de la famille, nous devons maintenant nous pencher sur l’impact de la révolution numérique sur la liberté humaine, en réfléchissant à la manière d’affronter tant les risques liés à la psychologie individuelle que les grands drames sociaux. Il ne faut pas sous-estimer les formes les plus subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention, où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure. Lorsque des modèles commerciaux prospèrent sur la faiblesse humaine, la personne est traitée comme un moyen et non comme une fin, et ceux qui conçoivent ou financent ces systèmes assument une responsabilité morale à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Il est urgent de promouvoir une utilisation des technologies qui renforce la liberté intérieure : éducation à la sobriété numérique, protection des mineurs et lutte contre les modèles qui prospèrent sur la vulnérabilité.
171.  Un autre risque, moins visible mais non moins grave, est celui du contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données et l’utilisation de systèmes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des traces – déplacements, achats, relations, préférences –, un nouveau pouvoir se crée : celui de profiler, de prévoir et d’orienter les comportements, souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces données sont utilisées pour prendre des décisions qui ont une incidence sur des opportunités concrètes (accès au crédit, recrutement, services), on risque de porter atteinte à la liberté et de discriminer les plus vulnérables. De plus, le contrôle ne passe pas seulement par des interdictions explicites, mais par l’architecture de la visibilité : ce qui est amplifié ou rendu invisible, ce qui est récompensé ou pénalisé, finit par façonner les opinions et les choix, générant conformisme et autocensure. C’est pourquoi la liberté, à l’ère numérique, n’est pas seulement une question intérieure : elle est aussi une question publique, qui exige des règles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation de technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences.
172.  À l’origine de ces problèmes se trouve une mentalité technocratique et post-humaniste qui tend à considérer la personne comme un objet manipulable ou une ressource à optimiser[172], éliminant tout ce qui fixe des limites à la maximisation du profit : ce qui compte, c’est l’efficacité, et non le respect de la liberté et de la dignité humaine. Certains courants posthumanistes vont même jusqu’à envisager des êtres humains « de seconde classe », au service des intérêts d’élites qui se perçoivent comme supérieures : une perspective inquiétante, d’autant plus grave lorsqu’elle s’associe à des outils technologiques qui amplifient de manière exponentielle le pouvoir de contrôle et de sélection. De même certaines logiques d’endettement structurel qui maintiennent des peuples entiers dans des conditions de dépendance, révèlent la même mentalité en acceptant, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l’esclavage.
Briser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage
173.  Cette vision déformée de la personne se traduit aujourd’hui par diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique. Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique.
Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en « données » à tracer et en « colis » à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.
174.  La lutte contre les nouvelles formes d’esclavage constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA et de la transformation numérique. Dans le sillage de la tradition inaugurée par Léon XIII, l’Église renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d’esclavage, de traite et de marchandisation des personnes, et rappelle l’urgence d’un vaste mouvement de réflexion et d’action qui place au centre la dignité inaliénable de chaque être humain et le bien commun comme fins de la société et comme critères de tout choix personnel, social et politique. Sans cette réflexion éthique et humanisante, le pouvoir croissant des systèmes numériques risque de nous conduire vers de nouvelles atrocités, non moins honteuses que celles du passé que nous déplorons aujourd’hui, alors que nous continuons à nous présenter comme des sociétés « avancées » et « civilisées ».
175.  La traite doit être reconnue comme une forme contemporaine d’esclavage et comme une atteinte grave à la dignité humaine ; ne pas réagir avec fermeté ou tolérer de quelque manière que ce soit ces pratiques, revient dans une certaine mesure, à se rendre aujourd’hui complice des fautes commises hier, lorsque l’esclavage était justifié ou passé sous silence[173].
176.  Au fur et à mesure que sa doctrine mûrissait, l’Église a progressivement pris conscience de la gravité de ces réalités. Il est vrai que les événements du passé ne peuvent être jugés hors du contexte historique, comme si tous les critères qui se sont affinés au fil du temps avaient toujours existé. Cependant, nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage. Si, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, de nombreuses personnes et institutions ecclésiastiques avaient des esclaves, dès l’époque moderne, le Siège apostolique romain, sollicité par les demandes des souverains, est intervenu à plusieurs reprises pour réglementer et légitimer les modalités de soumission et, dans certains cas, de réduction en esclavage des « infidèles »[174]. Il faut attendre le xixe siècle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage, notamment avec Léon XIII[175]. Cela constitue un exemple clair de l’évolution de la compréhension, par l’Église, des vérités éternelles de la Révélation dont elle est la gardienne. Bien que l’on ne trouve pas d’homogénéité dans la question en soi – l’Église ayant longtemps toléré l’esclavage et n’en étant venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue –, il existe une continuité tout au long de l’histoire quant à la conviction de la dignité de chaque être humain, créé à l’image de Dieu, même si, en dix-huit siècles, elle n’est pas parvenue à en exprimer officiellement l’incompatibilité totale avec l’esclavage. Il s’agit d’une blessure dans la mémoire chrétienne de laquelle nous ne pouvons nous considérer étrangers[176]. Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes, infiniment aimées par le Seigneur, en contraste avec leur dignité sans limites. C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon.
177.  C’est précisément pour cette raison que le souvenir de la complicité et de l’aveuglement d’hier face à l’injustice de l’esclavage devient pour nous un appel à la vigilance : ce que nous avons appris doit se traduire en discernement et responsabilité dans le présent. Si nous ne voulons pas avoir à demander pardon à l’avenir pour ne pas avoir été fidèles au trésor de la dignité humaine que renferme notre foi, c’est à nous aujourd’hui d’être directs et fermes dans la dénonciation de la traite sous ses multiples formes et de soutenir, pas à pas, aux côtés de tous ceux qui s’y engagent, des parcours concrets de prévention, de protection, de libération et de réhabilitation.
178.  Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles « terres rares » du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés. Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme.
179.  Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent de chaînes économiques et d’infrastructures numériques. Il faut donc œuvrer dans plusieurs directions : tout d’abord, en renforçant les exigences en matière de transparence des filières qui soutiennent l’industrie technologique et l’économie numérique, afin qu’aucun avantage concurrentiel ne repose sur une exploitation invisible. Deuxièmement, il est nécessaire que les entreprises et les investisseurs adoptent des critères clairs de vérification éthique préventive (due diligence), en incluant parmi leurs priorités la protection des travailleurs, la lutte contre le travail forcé et l’impact social des modèles d’entreprise basés sur les données. En outre, les plateformes numériques doivent être appelées à coopérer de manière responsable avec les autorités et la société civile afin d’empêcher que les outils de communication, de paiement et de ciblage ne deviennent des canaux de recrutement et de contrôle des victimes. Lorsque ces choix convergent, l’environnement numérique peut se transformer d’un espace de prédation en un espace de protection, de prévention et de promotion de la dignité.
Une responsabilité partagée
180.  Les différents domaines abordés – la recherche de la vérité dans la vie publique, l’éducation dans l’environnement numérique, les transformations du monde du travail, la fragilité des familles et les nouvelles formes d’esclavage – ne constituent pas des phénomènes isolés. Ils manifestent le même enjeu : si la technique devient un critère absolu, la personne risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise ; si, au contraire, la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité.
181.  Dans cette perspective, la Doctrine sociale de l’Église prône une responsabilité partagée. Elle demande que ces processus soient conduits avec clairvoyance : par des institutions capables de réguler sans étouffer et de protéger sans se substituer ; par des entreprises qui reconnaissent dans le travail et la dignité un critère de réussite ; par des corps intermédiaires et des communautés éducatives qui rétablissent la confiance et les liens ; par des citoyens qui cultivent la responsabilité, la sobriété, le discernement et le sens de la vérité. Ce n’est qu’ainsi que l’innovation pourra véritablement devenir un développement humain intégral et non un facteur d’exclusion et de domination ; et ce n’est qu’ainsi que la promesse du progrès pourra être reconnue comme vraie, car mesurée à l’aune de la dignité inviolable de chaque homme et de chaque femme.
CHAPITRE CINQ : LA CULTURE DU POUVOIR ET LA CIVILISATION DE L’AMOUR
182.  Après avoir examiné comment l’IA transforme certains aspects de la vie et de la société, avec de graves répercussions sur la dignité humaine, il est nécessaire de tourner notre regard vers un domaine encore plus dramatique : la guerre. Ici, la question ne concerne pas seulement l’efficacité de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissociée de l’éthique et de la responsabilité, rende plus rapide et impersonnelle la décision sur la vie et la mort, et présente le recours à la force comme une option immédiate et réalisable. Dans un monde de plus en plus interdépendant, la paix n’est pas un thème parmi d’autres, mais une condition du bien commun universel et un banc d’essai de la maturité morale des peuples, spécialement de ceux qui sont appelés à assumer des responsabilités gouvernementales.
183.  La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits. La guerre visible côtoie désormais des formes hybrides : cyberattaques, manipulation de l’information, campagnes d’influence, automatisation des décisions stratégiques. L’IA intervient dans ces processus comme un facteur d’accélération, dans un contexte où de nombreuses technologies sont intrinsèquement ambivalentes : ce qui est conçu pour défendre peut rapidement être converti en attaque, et la frontière entre protection et agression tend à s’estomper. L’IA peut renforcer la défense et la protection des civils, mais elle peut aussi abaisser le seuil du recours à la force, rendre les responsabilités opaques, alimenter une culture où l’ennemi est réduit à une donnée et la victime à un « dommage collatéral ». Face à ces transformations, nous devons nous référer aux principes de la Doctrine sociale – dignité de la personne, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice – comme critères pour juger si les technologies servent réellement l’humanité ou finissent par l’asservir, et les considérer comme lignes directrices pour nos choix.
184.  Dans ce chapitre, j’entends donc mettre en parallèle deux logiques opposées, que j’ai déjà évoquées à l’aide d’images bibliques : d’une part, la tentation de construire la tour de Babel, en misant sur la puissance et l’orgueil ; d’autre part, la patience de reconstruire Jérusalem comme à l’époque de Néhémie, pierre par pierre, en préservant l’humain et le bien commun.
185.  Si l’on observe la dynamique mondiale, on constate toujours plus clairement l’expansion d’une culture de la force, faite de polarisations et de violences. La Babel moderne n’est pas seulement le paradigme technocratique mondialisé, mais aussi l’affrontement à distance entre des impérialismes opposés, entre des puissances qui veulent conserver leur suprématie et celles qui aspirent à la conquérir, avec une multitude de conflits locaux. C’est aussi la course au développement de technologies toujours plus puissantes, ou à s’en assurer le contrôle, selon une dynamique déshumanisante qui semble ne connaître aucune limite. Et pourtant, à côté de cette dérive, nous entrevoyons une grande partie de l’humanité qui cherche à rester humaine et à s’employer à construire la cité de la paix et de la coexistence. Nous en sommes tous souvent les artisans inconscients et les architectes désunis, capables d’élans généreux mais dépourvus d’une vision d’ensemble : c’est une construction plus lente, moins visible et moins spectaculaire, qui attend d’être mieux comprise et mieux coordonnée, pour devenir ainsi l’engagement conscient et structuré de chaque communauté, de la famille au gouvernement des États et à leurs relations. C’est à cet horizon d’engagement, à ce chantier d’espérance, que nous donnons le nom de « civilisation de l’amour ».
La civilisation de l’amour à l’ère  numérique
186.  Lorsque saint Paul VI introduisit l’expression « civilisation de l’amour[177] », le monde était marqué par la guerre froide, la course aux armements et de forts déséquilibres économiques. Dans ce contexte, l’Église proposait une voie alternative à l’opposition idéologique entre les systèmes, en imaginant un ordre social où justice et charité s’entremêlent et où l’amour devient le principe d’organisation de la vie économique, politique et culturelle. Aujourd’hui, nous devons retrouver avec force cette vision : la civilisation de l’amour n’est pas une utopie naïve, mais un projet exigeant. Elle consiste à traduire la charité en structures de justice, à donner une forme institutionnelle à la fraternité et à considérer l’autre – qu’il s’agisse d’une personne ou d’un peuple – comme un allié nécessaire à la construction du bien commun. Comme nous l’a rappelé l’encyclique Fratelli tutti, seul cet amour social, capable de devenir culture et norme, peut engendrer un ordre international stable, transformant la cohabitation d’une simple coexistence armée en une communauté de destin[178].
187.  Aujourd’hui, dans le contexte de la révolution numérique, cette intuition s’avère encore plus déterminante. Les réseaux numériques, l’économie mondialisée et le développement de l’IA créent des liens de plus en plus étroits, reliant en temps réel les décisions prises en un lieu aux effets qu’elles produisent ailleurs. Les paroles du concile Vatican II sur l’interdépendance croissante entre les peuples restent donc d’actualité : le bien commun revêt de plus en plus une dimension universelle, avec des droits et des devoirs qui concernent l’ensemble de la famille humaine[179]. Le projet de la civilisation de l’amour assume ici la tâche décisive de transformer cette interdépendance subie en une solidarité voulue et choisie. C’est le critère qui doit orienter les processus technologiques : il ne suffit pas que l’IA nous rende plus efficaces ou plus connectés, elle doit servir à édifier cette famille humaine universelle, avec des droits et des devoirs partagés, où la proximité numérique devient une occasion réelle de rencontre et de sollicitude réciproque.
La culture du pouvoir
188. Dans le monde actuel, une culture de la puissance s’installe progressivement, où la disponibilité des moyens et la capacité de dominer tendent à dicter l’ordre du jour et les critères de décision, en reléguant le bien commun de l’humanité au second plan et en réduisant le drame concret des peuples en guerre à une variable secondaire face aux intérêts stratégiques. Cette culture de la puissance s’infiltre dans la société, modifie les relations et les comportements, se répand en normalisant la guerre, en recherchant une puissance militaire toujours plus grande, en profitant de la crise du multilatéralisme et en alimentant un faux réalisme qui répète qu’il n’existe pas d’alternatives.
La banalisation de la guerre
189.  En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre[180] ! » Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits d’une férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant l’entredeux-guerres, un tournant s’est produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de l’ordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre[181] » ; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience qu’il fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.
190.  Aujourd’hui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant qu’instrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité l’usage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui s’éternisent, l’escalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour l’expansion territoriale que l’on croyait dépassées réapparaissent. L’opinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et l’opposition.
191.  Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent d’être prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.
192.  À tout cela s’ajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces d’information fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique s’estompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles s’affaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire « propre ». C’est dans ce climat que l’humanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix n’apparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la « guerre juste » trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict[182]. La magnifique humanité dispose d’outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne d’une pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.
La force sans limites
193.  Un élément déterminant du paysage actuel est l’essor de l’industrie de guerre, devenue un secteur clé de l’économie de certains pays. Le lien étroit entre les intérêts économiques, les appareils militaires et les décisions politiques engendre une « nation armée » où la guerre apparaît presque comme le prolongement naturel de la politique et où le marché de l’armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. Nous ne pouvons ignorer les énormes intérêts économiques qui se trouvent derrière la guerre. Les industries de l’armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits. En ce sens, il existe également une logique économique qui contribue à alimenter les tensions dans différentes régions du monde.
194.  Les arsenaux militaires font l’objet d’une attention renouvelée. Par le passé, la prise de conscience de la menace que représentent les armes capables de détruire l’humanité tout entière avait favorisé des voies de désescalade et de négociation en matière de désarmement. Nous sommes malheureusement sortis de cet horizon et l’évolution des arsenaux nucléaires – y compris la perspective d’utilisations tactiques – fait apparaître le recours à ces engins comme une possibilité de moins en moins lointaine. Dans ce contexte, l’entrée en vigueur en 2021 du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, soutenu par plus de soixante-dix pays, constitue un signe important, mais risque de rester en grande partie symbolique, puisque les principales puissances nucléaires n’y adhèrent pas. C’est ainsi que s’est répandue la conviction, erronée, que la dissuasion nucléaire est une condition indispensable à la sécurité. Cela a pour effet d’alimenter une nouvelle course aux armements difficilement contrôlable, accompagnée du démantèlement progressif des accords de réduction des armes nucléaires et du développement d’engins « miniaturisés », qui facilitent leur utilisation comme une option viable.
195.  On retrouve la même logique dans les conflits conventionnels : la puissance militaire, la faiblesse des initiatives diplomatiques et la complexité des intérêts en jeu favorisent des conflits qui ont tendance à s’enliser, avec un coût humain et environnemental extrêmement élevé. Il est bien plus facile de déclencher une guerre que d’y mettre fin, et pourtant, la réflexion sur la prévention des conflits reste dramatiquement marginale.
196.  La situation est encore plus instable en raison de la présence de nouveaux protagonistes armés – groupes djihadistes, milices privées, réseaux criminels – qui marquent la fin du monopole de l’État sur la force. Souvent, ces individus mélangent des motivations idéologiques vagues à des intérêts économiques très concrets, transformant la guerre en un véritable mode de vie pour des générations entières de jeunes et d’enfants : l’objectif n’est plus une victoire définitive, mais la perpétuation du conflit comme source de pouvoir et de revenus.
Armes et IA
197.  À ce contexte s’ajoute le développement incessant des systèmes d’armes, en particulier des armes liées à l’IA. Le Saint-Siège a récemment fait remarquer que la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés rend la guerre plus « accessible » et moins soumise au contrôle humain, ce qui va à l’encontre du principe selon lequel l’usage de la force armée ne doit intervenir qu’en dernier recours, en cas de légitime défense[183]. C’est pourquoi le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire doivent être soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements[184].
198.  On parle parfois d’« agents moraux artificiels » comme si une machine pouvait garantir, avec plus de cohérence qu’un être humain, la distinction entre le bien et le mal. Mais le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L’IA ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. Ainsi, elle nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser. Il est donc primordial d’inculquer des valeurs et un jugement prudent dans la programmation des systèmes artificiels que nous construisons, lesquels peuvent contribuer à un écosystème moral dans lequel les êtres humains seraient mieux à même d’écouter leur conscience et où les modèles d’IA fixent des limites appropriées.
199.  Il ne suffit pas d’invoquer l’éthique de manière générale : il faut définir des critères précis de discernement. Le premier concerne la responsabilité personnelle. Lorsque la décision de frapper devient automatique ou opaque, le risque de déresponsabilisation augmente. C’est pourquoi la chaîne des responsabilités doit rester identifiable et vérifiable : ceux qui planifient, forment, autorisent et utilisent doivent pouvoir rendre compte de leurs choix. Le deuxième critère concerne le délai du jugement moral. L’IA tend à raccourcir les délais de décision ; mais, en temps de guerre, les décisions irréversibles ne peuvent avoir pour critères suprêmes la rapidité et l’efficacité. Le troisième critère est l’identification et la protection des civils. Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit. La sélection des cibles et l’usage de la force ne peuvent confondre combattants et noncombattants, ni ignorer l’impact sur les populations sans défense.
200.  De ces critères découlent certaines exigences incontournables. Tout d’abord, pour tout système utilisé dans un contexte de guerre, la traçabilité et la possibilité de reconstituer les décisions doivent être garanties, afin que les responsabilités et les éventuelles fautes ne se perdent pas dans l’engrenage. En second lieu, la décision de recourir à la force létale ne peut être déléguée à des processus opaques ou automatisés, mais doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est nécessaire d’établir des règles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particulière aux civils comme aux infrastructures essentielles à leur survie.
La crise du multilatéralisme
201.  La culture de la puissance découle également de la crise du système multilatéral. Les institutions créées pour défendre l’idée d’un destin commun des peuples et d’un bien commun mondial semblent affaiblies, non seulement en raison de limites structurelles, mais aussi parce qu’il manque souvent une volonté commune de les soutenir, de les réformer et de reconnaître leur autorité morale. Au lieu de progresser, nous reculons par rapport au tournant historique du xxe siècle. Après 1989, l’effondrement en Europe des régimes communistes s’est accompagné d’une mondialisation essentiellement économique, dépourvue d’une architecture politique adéquate capable de soutenir le dialogue et la paix. On a confié presque aveuglément aux marchés la capacité de produire bien-être, démocratie et stabilité, alors qu’en réalité la mondialisation n’a pas généré automatiquement l’unité et la paix, mais a suscité des réactions fondamentalistes, identitaires et nationalistes. Le résultat est loin d’un multilatéralisme authentique : il s’apparente plutôt à un multipolarisme désordonné et conflictuel, où prévaut la méfiance envers l’autre.
202.  La tentation de construire une identité collective contre un ennemi refait surface, en alimentant des récits dans lesquels chacun se présente comme une victime ayant le droit de se venger. La simplification en schémas – « moi d’abord », « amiennemi », « nous-vous » – facilite des décisions souvent irresponsables qui sapent la confiance mutuelle entre les nations. La force du droit international est ainsi remplacée par le prétendu « droit du plus fort », et ses instruments – des tribunaux compétents en matière de crimes de guerre aux tribunaux chargés de régler les différends entre États – sont souvent contournés ou affaiblis, avec des conséquences dévastatrices sur la culture politique et la coexistence[185].
203.  Dans ce contexte, la construction de la paix est reléguée au second plan : la coopération au développement, le désarmement, la prévention des conflits et l’instauration d’une confiance mutuelle sont mis de côté, au nom de logiques de puissance. Ainsi les conquêtes du droit humanitaire s’affaiblissent également : le principe de proportionnalité dans la réponse aux agressions, la protection de l’accès à l’eau, à la nourriture et aux biens essentiels, le respect de la vie des civils et des enfants sont traités comme des vestiges naïfs du passé.
Un prétendu réalisme politique
204.  Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. Un faux pragmatisme nous invite à couper les racines de la mémoire, comme si l’on pouvait inaugurer une sorte de « nouvelle création » coupée du passé ; même ceux qui invoquent de grands principes moraux peuvent tomber dans ce nihilisme historique, en se berçant de l’illusion que les atrocités du xxe siècle ne peuvent plus se reproduire. En réalité, les mêmes dynamiques refont surface sous de nouvelles formes. La logique de l’équilibre armé et de la dissuasion semble revenir pour s’imposer. Mais, contrairement au scénario bipolaire de la guerre froide, la multiplication des acteurs et des fronts de conflit rend aujourd’hui cette logique de plus en plus fragile. L’exacerbation des affrontements conduit à des guerres asymétriques et « hybrides », menées également sur les plans économique, financier et informatique, avec le recours à la désinformation et aux campagnes qui alimentent la peur, pour influencer l’opinion publique. Dans de nombreux pays, y compris dans les pays du Sud, l’augmentation des dépenses militaires est présentée comme la seule réponse à un avenir incertain ou à des menaces perçues, tandis que le coût réel pèse sur les plus pauvres qui voient diminuer les ressources allouées à la santé, à l’éducation et aux services sociaux.
205.  Derrière tout cela se cache un faux « réalisme », fondé non seulement sur la logique bien établie de la force, mais aussi sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours été ainsi, dit-on, à l’exception de brèves parenthèses, et il en sera toujours ainsi ! Le problème n’est donc plus la paix, perdue comme référence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu’il serait irresponsable de ne pas se préparer à l’affrontement. Au contraire, ce qui est vraiment irresponsable, c’est la Realpolitik, cette forme de  “réalisme” politique qui sème dans les consciences comme dans la culture la résignation face à une guerre inéluctable, et qui considère la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles qui ignorent les risques en jeu. Au contraire, la paix n’est pas un espoir naïf ni une simple absence de guerre : elle est le fruit, toujours possible, de la justice et de la charité.
206.  Dans ce climat, le nihilisme et le pragmatisme finissent par s’entremêler et banaliser de très graves erreurs : extrémismes religieux et fanatismes identitaires s’allient à un économisme irrationnel, tandis que la politique recourt facilement à la désinformation, à la ridiculisation de l’adversaire et à la fabrication systématique de peurs et de ressentiments. Ainsi, la diversité de l’autre est vécue de plus en plus comme une menace, alimentant le désir de possession, la volonté de domination, les ambitions hégémoniques, les abus de pouvoir et la peur de la différence, préparant un terrain sur lequel de nouveaux conflits peuvent mûrir presque sans que nous nous en rendions compte[186].
207.  Cela constitue un terrain propice à de nouvelles guerres, peut-être encore plus dangereuses que celles du passé, car elles tendent à faire disparaître toute limite éthique. Ce qui était autrefois considéré comme inacceptable peut aujourd’hui être mis en œuvre presque sans hésitation, tandis que la réaction internationale s’adapte davantage à la convenance des différents gouvernements qu’à la gravité objective des faits. Les décisions semblent maintenant être guidées presque exclusivement par des calculs économiques, défendus par des illusions médiatiques, des euphories artificielles et des « rêves » qui finissent inévitablement par s’effondrer, provoquant des frustrations et de nouvelles violences. Lorsque l’on se persuade que rien n’est vraiment vrai et que les « principes » ne sont qu’une coquille vide, la mèche de nouvelles explosions d’intolérance et d’agressivité s’allume dans le cœur même des personnes.
208.  Dans ce cadre, la question relative aux garanties réelles contre de nouvelles violences reste ouverte. Lorsqu’une culture normalise et justifie le conflit, une dérive dangereuse s’installe : ce qui semble aujourd’hui impensable peut devenir demain acceptable selon des calculs d’utilité ou de sécurité. Dans les pays marqués par de graves tensions sociales, nous ne pouvons pas exclure que certains finissent par considérer le conflit armé comme un moyen efficace de détourner l’attention des problèmes internes et comme un instrument de gestion cynique des difficultés.
209.  Une responsabilité particulière incombe à ceux qui œuvrent dans le monde de la recherche. Tous les acteurs dans ce domaine – scientifiques, entrepreneurs, autorités académiques, responsables politiques, et autres – sont appelés à travailler dans une logique de transparence et de responsabilité, en gardant à l’esprit le cadre général dans lequel s’inscrivent les progrès technologiques auxquels ils contribuent, y compris ceux liés à l’IA. Lorsque l’on se limite à ne considérer que son propre secteur, on croit à tort accomplir une tâche moralement neutre et on évite de s’interroger sur les finalités ultimes qui orientent certaines expérimentations. Le risque est alors de coopérer, peut-être sans le vouloir, à des projets obscurs qui alimentent de nouvelles formes de violence, de manipulation et de domination.
Construire la civilisation de l’amour
210.  La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom. Cette manière de décrire la réalité que nous vivons peut paraître sombre ou pessimiste, mais je pense qu’il s’agit d’une dénonciation nécessaire. La perspective chrétienne ne se limite toutefois pas à dénoncer le mal. Nous regardons l’histoire à la lumière du Crucifié ressuscité, à qui le Père a donné « tout pouvoir au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Nous n’interprétons pas le présent comme un destin figé, mais comme un champ ouvert à la conversion personnelle et collective. Et nous croyons en la force du Royaume, qui se développe à partir de la petitesse d’un grain de sénevé, comme une semence qui, une fois semée, germe et grandit (cf. Mc 4, 26-32). Alors que le bruit de la confusion nous entoure, le bien grandit silencieusement de la terre. Comme le dit le prophète : « Voici que je vais faire une chose nouvelle : déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » (Is 43, 19).
211.  Une lecture attentive de l’histoire le confirme. Même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de persévérer dans le bien : des personnes protégeant les plus fragiles et ouvrant des voies de réconciliation. La mémoire des saints et des justes, des artisans de paix souvent oubliés, montre que la grâce n’élimine pas le conflit par un geste magique, mais engendre une résistance active contre le mal et une créativité surprenante dans le bien. Les chrétiens voient les ténèbres et les appellent par leur nom, mais ils ne restent pas immobiles à les contempler : ils connaissent la lumière et savent que les ténèbres ne l’ont pas accueillie et ne peuvent la vaincre (cf. Jn 1, 5). C’est pourquoi ils servent le bien là même où la souffrance semble avoir le dernier mot, soutenus par une espérance théologale qui donne à la réalité un horizon et une direction.
Tous nous pouvons apporter notre contribution
212.  Cependant, arrivés à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n’avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose de son propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention).
213.  Un écrivain catholique du xxe siècle, John Ronald Reuel Tolkien, a décrit ainsi notre responsabilité par la bouche de l’un des protagonistes d’un roman : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver[187]. » La civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation. C’est pourquoi il vaut la peine de s’arrêter et d’examiner la manière dont chacun dans son domaine peut contribuer à sa construction. Sans prétendre épuiser le sujet, je propose cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme.
Désarmer les mots
214. La première contribution que nous pouvons apporter à une civilisation plus humaine est de prêter attention à nos paroles. « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la terre[188] ». Le pouvoir des mots est immense et nous en faisons l’expérience dans notre communication quotidienne, lorsque quelqu’un nous dit quelque chose qui modifie notre état d’esprit, en bien ou en mal. « La paix commence par chacun de nous : par la manière dont nous regardons les autres, dont nous les écoutons, dont nous parlons d’eux ; et, en ce sens, la manière dont nous communiquons est d’une importance fondamentale : nous devons dire “non” à la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre[189]. » Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l’agressivité, ouverte ou latente, qui les habite. Nous avons une réelle possibilité de contribuer au bien chaque fois que nous disons la vérité, que nous donnons un conseil avisé, que nous soutenons ceux qui ont besoin de réconfort, que nous dénonçons une injustice, et que nous donnons la parole à ceux qui ne l’ont pas.
Construire la paix dans la justice
215. Tous, à quelque niveau que ce soit, nous pouvons contribuer au fondement de la paix, qui est la justice. Nous ne recherchons pas en effet n’importe quelle paix, une absence de conflit à tout prix, mais cette paix véritable qui naît de la justice. « Il existe un lien étroit entre la justice de chacun et la paix de tous[190]. » Commentant le verset du psaume « justice et paix s’embrassent » (Ps 85, 11b), saint Augustin écrit : « Il n’est personne pour ne point désirer la paix, mais tous ne veulent point faire la justice. […] Mais fais la justice, parce que la justice et la paix s’embrassent et ne sont point en désaccord. À quoi bon être en guerre avec la justice ? La justice te dit : Ne vole point, et tu n’entends pas ; ne commets point l’adultère, et tu ne veux pas entendre ; ne fais pas à autrui ce que tu ne veux point qu’on te fasse ; ne dis pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te dise. […] Veux-tu donc arriver à la paix ? Fais les œuvres de la justice[191] ! » Ne nous lassons donc pas de chercher la justice !
Adopter le regard des victimes
216.  Il y a des situations dans lesquelles, pour rester humains, nous devons abandonner nos hésitations et prendre position. Il y a des conflits où il n’est pas juste de rester neutre et où il ne suffit pas de s’estimer « ne pas être complice[192] ». Lorsque nous sommes devant des bombardements sur des civils, des attaques contre des hôpitaux, des écoles ou des infrastructures vitales, des violences qui frappent des enfants, nous sommes face à des scandales qui blessent l’humanité elle-même. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous cantonner à des analyses abstraites. Comme l’a rappelé le pape François, nous devons « toucher l’humanité » de ceux qui souffrent[193] : regarder les visages, écouter les histoires et reconnaître les blessures. Les événements douloureux ont besoin à la fois d’histoire et de mémoire, l’une pour tenter de raconter les faits, l’autre pour témoigner des expériences vécues.
217.  Donner une place, dans l’information et dans l’éducation, au regard et à la voix des victimes aide à prendre véritablement conscience de l’abîme du mal que recèle la guerre et, plus généralement, toute forme de violence ; elle aide à ne pas accepter comme normale la logique du conflit, à ne pas détourner le regard lorsqu’un outrage à la dignité humaine est commis, et à rendre aux personnes concernées la dignité de se sentir reconnues et écoutées[194]. L’attention portée à ces voix nourrit la conviction que, au-delà des minorités violentes, l’humanité ne souhaite pas la guerre. L’Église peut être d’une manière particulière un lieu de mémoire vivante des victimes. Comme le rappelait saint Paul VI, elle se sent appelée à faire sienne à la fois la voix de ceux qui sont morts dans les guerres passées et celle des vivants qui en portent encore les blessures, afin que leur cri devienne un appel à la paix et à la concorde et non le prélude à de nouveaux conflits[195].
Cultiver un sain réalisme
218. Nous avons besoin d’un sain réalisme qui évite autant l’idéalisme politique que le cynisme. Il y a en effet un idéalisme qui, pour préserver sa propre vision du monde, sélectionne les faits, les déforme, les renomme, et finit par vivre dans une réalité faite sur mesure pour ses propres convictions. Il existe d’autre part un réalisme dégradé qui confond constatation et résignation : puisque la force domine, il en conclut qu’elle doit dominer. Le réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde. Il commence par voir clairement les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force, précisément pour évaluer ce qu’il est possible d’obtenir et par quelles étapes. Il ne réduit pas la politique à la morale, mais ne la livre pas non plus à la violence. Il cherche des voies praticables pour que la paix soit plus qu’un mot, c’est-à-dire des institutions crédibles, des garanties vérifiables, des négociations patientes, une prévention des conflits et la protection des civils.
Relancer le dialogue
219.  Pour bâtir la civilisation de l’amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Pie XII le rappelait déjà à la veille de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il affirmait qu’on ne perd rien avec la paix alors qu’on peut tout perdre avec la guerre, et que les hommes doivent recommencer à se parler, car une confrontation sincère et persévérante ouvre toujours la possibilité d’une solution honorable[196].
220.  Le dialogue fait partie intégrante de la vie humaine et ne concerne pas uniquement les relations entre États. Il s’agit d’acquérir une attitude permettant de tisser des liens de fraternité fondés sur l’écoute, des regards sincères, du temps donné, voire du temps perdu ensemble. Car il devient beaucoup plus difficile ne serait-ce que d’imaginer la guerre si nous faisons l’expérience d’une rencontre authentique avec l’autre, celui qui est différent, l’étranger, le migrant.
221.  Sur le plan politique, il est urgent de passer de la « culture de la puissance » à une véritable « culture de la négociation » dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour gérer les conflits, comme le souhaitait Giorgio La Pira : « Il faudra remplacer la méthode de la guerre par la méthode de la paix : la méthode de la négociation, de la rencontre, de la convergence, c’est-à-dire la méthode véritablement humaine[197] ! » La conscience d’un destin commun des peuples exige que la « culture de la négociation » devienne de plus en plus un engagement partagé, politique et culturel, capable d’éloigner progressivement l’humanité de la spirale de la violence.
222.  À ceux qui ont l’honneur et la responsabilité de gouverner, je voudrais répéter quelques paroles que j’ai prononcées au début de mon pontificat : « Les peuples veulent la paix et, la main sur le cœur, je dis aux responsables des peuples : rencontronsnous, dialoguons, négocions ! La guerre n’est jamais inévitable, les armes peuvent et doivent se taire, car elles ne résolvent pas les problèmes, elles les aggravent ; ce sont ceux qui sèment la paix qui passeront à la postérité, pas ceux qui font des victimes ; les autres ne sont pas d’abord des ennemis, mais des êtres humains : pas des méchants à haïr, mais des personnes avec qui parler. Fuyons les visions manichéennes typiques des récits violents qui divisent le monde entre bons et méchants[198]. »
223.  En rejetant la logique de la violence, le dialogue interreligieux joue un rôle décisif, car au cœur des grands itinéraires spirituels se trouve un message de paix[199]. Ceux qui utilisent le nom de Dieu pour légitimer le terrorisme, la violence ou la guerre en trahissent le visage : combattre au nom de la religion revient, en réalité, à porter atteinte à la religion elle-même[200]. L’« esprit d’Assise », suscité par saint Jean-Paul II et poursuivi par l’engagement du pape François – par exemple dans le dialogue avec le grand imam d’al-Azhar –, montre que les croyants peuvent puiser à nouveau aux sources les plus authentiques de leurs traditions spirituelles, où il n’y a pas de place pour la haine sacralisée.
La nécessité de la diplomatie et du multilatéralisme
224.  Dans les relations internationales, le dialogue est l’outil irremplaçable de la diplomatie pour prévenir les conflits et retisser les liens de confiance. Face aux communications impulsives, aux rhétoriques agressives et aux logiques de puissance qui marquent notre époque, « la vocation de la diplomatie est de favoriser le dialogue avec tous, y compris avec les interlocuteurs considérés comme les plus “gênants” ou que l’on ne considère pas comme légitimes pour négocier[201] » en faisant preuve d’une humilité et d’une patience extrêmes pour renouer les liens de bonne volonté les plus ténus entre les parties en conflit, afin d’amorcer une pacification.
225.  Le cyberespace est lui aussi devenu un terrain d’affrontement. Les attaques informatiques, la manipulation des données et les campagnes de désinformation orchestrées à l’aide de l’IA peuvent déstabiliser des pays entiers avant même d’en arriver à un conflit armé ouvert. Dans ce domaine, l’attribution des responsabilités est souvent incertaine. Quand on ne sait pas clairement qui a frappé, le risque de réactions disproportionnées, d’erreurs d’appréciation et de spirales d’escalade augmente. C’est pourquoi il faut une diplomatie capable d’opérer également dans ce nouvel environnement, en négociant des règles communes sur l’utilisation des technologies numériques, en protégeant les civils et les personnes les plus vulnérables contre des formes de violence invisibles mais non pas moins réelles.
226.  Les organisations internationales, en particulier l’ONU, restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l’amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le règlement pacifique des conflits, le développement intégral des peuples, la protection des personnes les plus vulnérables, le désarmement et la sauvegarde de la création. À travers ces instances, la communauté internationale peut chercher à réduire les inégalités, à défendre les droits des réfugiés et des minorités, à libérer les ressources destinées à l’armement pour les affecter à la promotion humaine et à la protection de la Maison commune. Le Saint-Siège soutient et accompagne cet engagement, tout en reconnaissant que la faiblesse actuelle de l’ONU et du système politique international révèle la nécessité de réformes profondes. Il ne s’agit pas seulement d’ajustements techniques, puisque la crise des convictions et des valeurs touche également les fondements éthiques de la vie des nations et rend plus difficile d’orienter le multilatéralisme vers le véritable bien commun[202].
 
227.  Dans le contexte international, la diplomatie du Saint-Siège fait du principe évangélique de la miséricorde un critère concret de l’action politique. C’est l’une des manières par laquelle le Saint-Siège se met au service de l’humanité, en appelant les consciences à la charité et à la vérité, en défendant la dignité de chaque personne et en se faisant la voix des pauvres, des migrants et des victimes des guerres. La diplomatie pontificale exprime ainsi la catholicité de l’Église et contribue à l’édification d’une civilisation de l’amour au sein de laquelle même les nouvelles technologies sont orientées vers le bien commun.
Prier et espérer
228. Ces axes d’engagement se nourrissent de la prière et la nourrissent à leur tour. Pour nous, en effet, la paix « vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement[203] ». C’est un don que Jésus a remis à ses disciples le jour de Pâques : « Que la paix soit avec vous ! C’est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée et une paix désarmante, humble et persévérante[204]. » C’est par ces mots que j’ai salué l’Église et le monde le jour de mon élection au Siège de Pierre, et je souhaite les répéter pour inviter chacun à demander ce don. Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager à la réaliser dans nos relations et dans la société.
CONCLUSION
229. « Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit » (1 Co 3, 10) : ce sont là les paroles de saint Paul exhortant les chrétiens de Corinthe à préserver l’unité. Chers frères et sœurs, nous nous sommes interrogés sur le monde que nous construisons, en nous demandant ce que signifie préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Au terme de ce parcours, je souhaite vous proposer un itinéraire de vie chrétienne sobre et exigeant pour vivre ce changement d’époque à la lumière de l’Évangile. C’est un chemin qui naît de la contemplation du dessein de Dieu, vit l’unité ecclésiale en se nourrissant de la Parole et de l’Eucharistie, construit le monde dans le sens du bien et prie avec la Vierge Marie.
Le Verbe s’est fait chair
230.  Dans un monde où se multiplient les manœuvres visant à conquérir des marchés et des sphères d’influence, souvent revêtues de rhétoriques rassurantes et de constructions idéologiques séduisantes, notre cœur ressent le besoin de découvrir un dessein différent, sage et bienveillant, semblable à celui que Marie contemple dans le Magnificat, lorsqu’elle proclame que, de génération en génération, la miséricorde de Dieu s’étend sur ceux qui le craignent[205]. Ce dessein de miséricorde traverse l’histoire encore aujourd’hui, au cœur des changements les plus rapides et les plus troublants marqués par les algorithmes et les réseaux mondiaux, et devient la boussole d’une existence évangélique à l’ère numérique.
231.  Au cœur se trouve le mystère de l’Incarnation : le Verbe s’est fait chair et Il a planté sa tente parmi nous. La chair du Fils, pauvre et vulnérable, rappelle celle de tant de frères et sœurs dépouillés de leur dignité et réduits au silence[206]. Par cette proximité, le don de la paix entre dans le monde de manière paradoxale : comme un pouvoir de devenir enfants de Dieu, un pouvoir qui se réveille lorsque nous nous laissons toucher par les pleurs des petits, par la fragilité des personnes âgées, par le silence des victimes, par la fatigue de ceux qui luttent contre le mal qu’ils ne voudraient pas commettre[207]. Dans cette chair blessée et aimée, le Père nous montre la véritable humanité d’une vie qui trouve son accomplissement dans l’ouverture et la communion, jusqu’à nous faire désirer la réalisation de sa volonté sur la terre comme au ciel[208].
232.  Dans les promesses du transhumanisme et de certains courants posthumanistes, qui poursuivent une humanité améliorée et presque désincarnée, nous reconnaissons un désir qui nous concerne : le besoin d’une vie plus accomplie, moins exposée aux limites et à la fragilité. L’Incarnation ouvre cependant une voie différente. Alors que les idéologies anciennes et nouvelles poussent l’homme au dépassement technique de la limite et à s’élever au-dessus des autres pour affirmer une domination, le mystère du Fils de Dieu qui entre dans notre condition décrit un mouvement opposé : le Dieu vivant descend dans notre histoire pour nous libérer de toute servitude[209], Il prend sur Lui notre faiblesse et la transforme en lieu de salut. Il n’y a pas un moment ou une condition de l’humain qui ne soit digne de Dieu : « Selon les enseignements de notre foi, nous adorons en nos mystères un Dieu naissant en la crèche, un Dieu vivant et voyageant en la Judée, un Dieu mourant sur la croix, un Dieu mort dans le sépulcre[210]. » L’avenir de l’humanité trouve ainsi son critère dans la capacité d’accueillir cette manière divine de se faire proche, de partager le poids du monde, de transformer les relations de l’intérieur. « Ô merveille […] que l’homme soit Dieu et ce Dieu-homme passe par tous ces degrés, supporte tous ces états et les ennoblisse, les sanctifie, les déifie en soi-même[211] ! » Ce qui sauve l’homme, c’est l’amour divin qui descend jusqu’au point le plus fragile de son histoire et la régénère du plus profond.
233.  C’est pourquoi, en tant que croyant parmi les croyants, j’invite à contempler dans le visage du Fils une magnifique humanité qui éclaire également l’ère de l’IA. Dans le Christ, nous comprenons que l’homme est appelé à être un collaborateur dans l’œuvre de la création, plutôt qu’un spectateur résigné face à des processus technologiques limitant sa liberté et sa responsabilité[212]. La dignité que l’Esprit saint sculpte en chacun de nous se reconnaît aussi dans la capacité de réfléchir de manière critique, de choisir et d’aimer gratuitement, d’entrer dans des relations authentiques. Aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien. Même lorsque les machines excellent en efficacité, le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé. Ce visage humain est la plénitude vers laquelle l’histoire avance. C’est le mystère de la récapitulation, la certitude que le Père a décidé de ramener au Christ, Chef unique, toutes choses, celles du ciel et celles de la terre (cf. Ep 1, 10). Dans ce dessein, rien de ce qui est authentiquement humain ne sera perdu, mais tout sera purifié et réuni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie, chaque larme et chaque authentique conquête humaine pour les soustraire au néant et les remettre, rachetées, au Père.
Un seul corps dans le Christ
234.  La spiritualité dont nous avons besoin est une spiritualité eucharistique, c’est-à-dire une spiritualité de l’unité ecclésiale dans l’amour. L’Incarnation et Pâques révèlent Dieu qui entre dans notre condition humaine et la transfigure par le don de soi. Ce don reste présent et agissant dans l’Eucharistie où le Seigneur se communique et rassemble l’Église, afin que son offrande devienne principe d’unité et source de vie nouvelle. De cette communion naît aussi la solidarité chrétienne, car « l’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne ».[213] Comme l’explique saint Augustin aux nouveaux chrétiens de son Église, le pain et le vin sur l’autel sont le sacrement de l’unité des fidèles dans le Christ : « Ce que nous voyons est une apparence corporelle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel. Si vous voulez comprendre ce qu’est le corps du Christ, écoutez l’Apôtre, qui dit aux fidèles : Vous êtes le corps du Christ, et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps (1 Co 12, 17). Donc, si c’est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère qui se trouve sur la table du Seigneur, et c’est votre mystère que vous recevez. À cela, que vous êtes, vous répondez : « Amen », et par cette réponse, vous y souscrivez. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que cet Amen soit véridique ».[214]
235.  L’« Amen » que nous prononçons dans la liturgie, le Corps que nous mangeons et le Sang que nous buvons, façonnent toute notre vie. L’Eucharistie « est la rencontre très personnelle avec le Seigneur et, toutefois, elle n’est jamais seulement un acte individuel de dévotion[215] ». En elle, il apparaît clairement que nous « sommes l’Église du Christ, nous sommes ses membres, son corps. Nous sommes frères et sœurs en Lui. Et dans le Christ, bien que nous soyons nombreux et différents, nous sommes une seule chose : “In Illo uno unum”[216]. » L’Eucharistie nous ouvre à la justice et au partage, avec une attention préférentielle pour ceux qui portent le fardeau de la pauvreté et de la marginalisation. Et tandis que les nouveaux réseaux économiques et technologiques peuvent engendrer exclusion, isolement et dépendances, l’Église nourrie de l’Eucharistie est appelée à rendre visible une autre mesure, en préservant les liens, en redonnant la parole aux personnes invisibles et en orientant les processus vers la dignité des personnes.
Le chantier de notre époque
236. La spiritualité que je souhaite transmettre est celle du « sage architecte » qui, habité par l’espérance du Règne de Dieu, s’emploie à bâtir le monde pour le bien (cf. 1 Co 3, 10). Comme je l’ai écrit au début de cette réflexion[217], notre travail de construction doit aujourd’hui avoir pour fondement la relation avec Dieu, pour règle l’acceptation de la limite humaine telle une réalité naturelle et positive, et pour style la coresponsabilité et le langage évangélique. Au terme de ce parcours, le projet d’une civilisation de l’amour se dessine plus clairement ; et le chantier paraît déjà engagé, surtout grâce à tant de pierres vivantes solidement unies au Christ, la pierre angulaire (cf. 1 P 2, 4-6). Dans cette œuvre, nous sommes appelés à assumer un rôle actif, sans nous réfugier dans le spiritualisme ou dans nos petits mondes : nous devons être fidèles à la vérité, investir dans l’éducation, prendre soin des relations, aimer la justice et la paix.
237.  Restons fidèles à la vérité ! En vivant inondés par un flux incessant d’informations, d’opinions et d’images, nous savons combien il est facile d’orienter les décisions et les préférences à l’aide d’algorithmes toujours plus sophistiqués[218]. Dans ce contexte, il est important de garder un cœur qui aime la vérité et désire ce qui est juste plutôt que les contenus les plus attrayants, un cœur qui recherche la sagesse plutôt que les effets immédiats. La vérité que nous ne devons pas perdre de vue est celle qui concerne Dieu et l’être humain, telle que le Christ nous l’a révélée. Il convient d’abandonner une vision individualiste et technique de l’homme, comme si la réalité n’était que de la matière à modeler en fonction d’intérêts égoïstes, tant individuels que collectifs[219]. Cultivons plutôt ce que le pape François a défini comme un « anthropocentrisme situé[220] », qui reconnaît l’être humain comme une créature insérée dans un réseau de relations avec les autres êtres vivants et avec la création tout entière. La fidélité à la vérité exige d’intégrer les possibilités offertes par la technologie dans un cheminement de sagesse, capable de préserver à la fois la dignité de toute personne et l’avenir de notre Maison commune.
238.  Investissons dans l’éducation, qui commence par nous-mêmes ! Nous avons tous besoin de nous former à vivre le numérique de manière humaine, comme partie intégrante de l’éducation à la foi et à bien vivre de l’Évangile. Nous devons nous former à considérer le monde numérique comme un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et mûrs dans la foi. Plus particulièrement, il faut des adultes qui redécouvrent leur vocation d’artisans de l’éducation, disponibles pour un travail quotidien et patient, soutenu par des alliances éducatives larges et partagées. Accompagner les enfants et les jeunes à utiliser les technologies comme un espace de relation responsable, en les aidant à en reconnaître les risques et à choisir ce qui fait grandir la liberté intérieure, est aujourd’hui une forme concrète de charité et de sauvegarde de leur dignité. Éduquer les nouvelles générations à croire que l’évolution des technologies ne suit pas un parcours inévitable, mais peut être orientée par la responsabilité personnelle et collective, constitue l’un des services les plus précieux au bien commun.
239.  Prenons soin de nos relations ! À une époque qui tend à tout accélérer et à tout fragmenter, la chair humaine continue de demander à être soignée et reconnue par des mains capables de tendresse, par des esprits attentifs et par de bonnes paroles. La culture numérique multiplie les connexions et offre de nouvelles possibilités de rencontre ; pourtant, le cœur humain conserve un besoin irremplaçable de proximité. J’invite à préserver les lieux et les moments où la présence physique reste déterminante : la table partagée, la communauté chrétienne qui se rassemble, la visite à ceux qui sont seuls, le service aux pauvres. Ce sont là les signes d’une humanité qui continue de croire que chaque corps est temple de l’Esprit et demeure de Dieu, et c’est précisément cette alliance entre gloire et fragilité qui devient un critère pour évaluer les modèles anthropologiques proposés par la culture actuelle.
240.  Aimons la justice et la paix ! Les mêmes technologies qui facilitent la communication et l’accès aux ressources peuvent soutenir des modèles qui exploitent les plus vulnérables, alimentent de nouvelles formes d’esclavage et transforment les conflits en opportunités de profit. Chaque choix technologique ou économique devient un lieu de discernement spirituel, une occasion de vérifier si les progrès de l’IA ouvrent des espaces de justice et de participation ou bien concentrent la richesse et le pouvoir entre les mains d’un petit nombre. J’invite à observer avec lucidité les filières de la production numérique, les conditions de travail cachées derrière nos dispositifs, les mécanismes qui tirent profit de la manipulation et de la guerre ; et, en même temps, à chercher des voies concrètes pour faire grandir l’équité, la participation et le soin de la création. L’espérance que nous annonçons vient du ciel « pour engendrer, ici-bas, une histoire nouvelle ». C’est précisément pour cela que celui qui croit s’engage pour qu’à la place des inégalités s’installe une plus grande justice et pour que « l’industrie de la guerre cède la place à l’artisanat de la paix[221] ».
241.  En regardant vers l’avenir, je souhaite rappeler l’image de Néhémie que nous avons choisi au début de ce parcours comme compagnon et figure de référence. Néhémie entend le cri d’une ville meurtrie, porte cette douleur dans la prière, discerne devant Dieu, demande de l’aide, obtient la permission de partir, organise le travail, affronte les résistances internes et externes et, pierre après pierre, reconstruit avec le peuple les murs de Jérusalem. Je vois en lui une parabole lumineuse de notre vocation à être, à l’ère de la transformation numérique, non pas des spectateurs résignés face aux fractures sociales et culturelles, ni de simples commentateurs des ruines, mais des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l’histoire – laboratoires de recherche, entreprises technologiques, écoles, médias, institutions, communautés locales – pour relever ce qui s’est écroulé et protéger ce qui est exposé. Comme Néhémie, nous sommes, nous aussi, appelés à allier écoute et courage, prière et responsabilité, afin que la cité des hommes devienne plus vivable, même lorsque les logiques technocratiques et les intérêts partisans semblent prévaloir.
242.  L’image de la reconstruction de Jérusalem évoque la promesse du Nouveau Testament, celle de la ville sainte qui nous est d’abord donnée comme un don. Dans l’Apocalypse, la nouvelle Jérusalem descend vers nous comme un don pour tout le peuple de Dieu, « prête comme une épouse parée pour son époux » (Ap 21, 2). Les murs de Jérusalem ne sont plus des fortifications défensives, mais les parures précieuses de l’Épouse de l’Agneau. Ses portes, que Néhémie gardait avec tant de soin, restent ouvertes en permanence à toutes les nations. La présence de Dieu offre à chacun lumière et vie. La ville est un nouvel Éden, avec son eau vive donnée à ceux qui ont soif et son arbre de vie, dont les feuilles « servent à guérir les nations » (Ap 22, 2). Dans l’attente de son accomplissement, cette vision se présente à nous comme une exhortation, un appel à surmonter nos divisions et à travailler ensemble : telle est le chemin de Jésus-Christ, hier, aujourd’hui et toujours.
Le chant de l’espérance : le « Magnificat »
243.  Le quatrième point de ce programme de vie chrétienne, après la foi qui contemple le dessein d’amour du Père, la charité qui nous unit en un unique corps ecclésial et l’espérance qui soutient notre action dans le monde, est la prière. Le chant de Marie accompagne notre engagement. Devant Élisabeth qui lui annonce qu’elle est devenue la mère du Seigneur, Marie laisse éclater un hymne de louange et de joie. Son âme magnifie le Seigneur et son esprit exulte en Dieu son Sauveur, car Il a choisi pour son dessein de salut une jeune fille, pauvre et humble. Soudain, Marie voit toute l’histoire à travers le prisme de cette découverte. Rien n’a changé autour d’elle : la situation socio-politique de son époque reste la même, avec les Romains qui dominent sa terre et son peuple divisé et humilié. Et pourtant, tout a changé en elle, ce qui lui permet de voir l’invisible. Dieu a déjà déployé la puissance de son bras, il a déjà dispersé les superbes, renversé les puissants, élevé les humbles, comblé de biens ceux qui ont faim et renvoyé les riches les mains vides. Il a déjà secouru Israël, son serviteur. Dieu « se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l’apparence terne des événements humains, qui voient triompher “les superbes, les puissants et les riches”. Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin[222]. »
244.  La Vierge Marie non seulement nous apprend à voir l’œuvre invisible de Dieu, mais elle dirige aussi notre regard « sur les points de fracture de l’humanité, là où se produit la distorsion du monde, dans le contraste entre les humbles et les puissants, entre les pauvres et les riches, entre les repus et les affamés », en nous apprenant « à adopter un point de vue différent pour regarder le monde à partir du bas, avec les yeux de ceux qui souffrent, et non avec le regard des grands ; pour regarder l’histoire avec les yeux des petits et non avec la perspective des puissants ; pour interpréter les événements de l’histoire du point de vue de la veuve, de l’orphelin, de l’étranger, de l’enfant blessé, de l’exilé, du fugitif[223] ». Ainsi, la Vierge devient « poétesse et prophétesse de la rédemption », car de ses lèvres jaillit « l’hymne le plus puissant et le plus novateur qui ait jamais été prononcé, le Magnificat ; c’est elle qui révèle le dessein transformateur de l’économie chrétienne, le résultat historique et social qui tire encore aujourd’hui du christianisme son origine et sa force[224] ».
245.  Avec la même foi que Marie, devenons des tisseurs d’espérance dans notre monde, en partageant ce que nous sommes et ce que nous avons, afin que la présence de Jésus grandisse au milieu de nous et que son Royaume prenne forme. Dans l’humble fidélité de chaque jour, l’ère de l’IA peut elle aussi devenir un passage par lequel l’Esprit fait mûrir la civilisation de l’amour dans notre vie. Le Seigneur continue de faire toutes choses nouvelles et maintient ouverte, pour chaque époque, la possibilité de devenir une histoire de salut à la lumière de l’Incarnation. Je confie ce désir à la Mère du Christ, la femme du Magnificat, pour qu’elle accompagne nos pas dans ce présent en mutation et garde en chacun de nous la confiance en l’Évangile, afin que nous puissions témoigner de la beauté d’une magnifique humanité habitée par Dieu.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 15 mai de l’année 2026, la deuxième de mon Pontificat. 
 LÉON PP. XIV
[1] . Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 22 : AAS 58 (1966), p. 1042.
[2] . Cf. ibid., nº 11 : AAS 58 (1966), p. 1033-1034.
[3] . Id., Constitution dogmatique Lumen gentium, nº 1 : AAS 57 (1965), p. 5.
[4] . Cf. Léon XIII, Lettre encyclique Rerum novarum (15 mai 1891), nº 22 : AAS 23 (1890-1891), p. 648.
[5] . Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 69 : AAS 101 (2009), p. 702.
[6] . François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 104 : AAS 107 (2015), p. 888.
[7] . Ibid.
[8] . Saint Augustin, Confessions, I, 1, 1: CCSL 27, Turnhout 1981, p. 1.
[9] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 183 : AAS 105 (2013), p. 1097.
[10] . Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 36 : AAS 58 (1966), p. 1054 ; cf. Id., Décr. Apostolicam actuositatem, nº 7 : AAS 58 (1966), p. 843-844.
[11] . Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 44 : AAS 58 (1966), p. 1065.
[12] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 257 : AAS 105 (2013), p. 1123.
[13] . Saint Jean-Paul II, Lettre apostolique en forme de Motu proprio Socialium scientiarum (1er janvier 1994) : AAS 86 (1994), p. 209.
[14] . François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 61 : AAS 107 (2015), p. 871.
[15] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nº 41 : AAS 80 (1988), p. 570-572.
[16] . Id., Lettre apostolique Tertio millennio adveniente (10 novembre 1994), nº 35 : AAS 87 (1995), p. 27.
[17] . Discours aux membres de la Fondation Centesimus Annus Pro Pontifice (17 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 696.
[18] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 222 : AAS 105 (2013), p. 1111.
[19] . Cf. ibid., nº 236 : AAS 105 (2013), p. 1115 ; Id., Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 215 : AAS 112 (2020), p. 1045-1046.
[20] . Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, nº 13 : AAS 57 (1965), p. 17.
[21] . Cf. Saint Paul VI, Lettre apostolique Octogesima adveniens (14 mai 1971), nº 4 : AAS 63/6 (1971), p. 403.
[22] . Cf. François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 243 : AAS 105 (2013), p. 1118.
[23] . Cf. Pie XII, Exhortation apostolique Menti Nostrae (23 septembre 1950) : AAS 42 (1950), p. 657-702.
[24] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 5 : AAS 83 (1991), p. 799.
[25] . Pie XI, Lettre encyclique Quadragesimo anno (15 mai 1931), nº 39 : AAS 23 (1931), p. 189 ; cf. Pie XII, Message radiophonique à l’occasion du 50e anniversaire de « Rerum novarum » : AAS 33 (1941), p. 198.
[26] . Cf. Id., Discours au Sacré Collège des cardinaux et à la Prélature romaine (24 décembre 1940) : AAS 33 (1941), p. 13.
[27] . Cf. Saint Jean XXIII, Lettre encyclique Mater et magistra (15 mai 1961), no 2-3 : AAS 53 (1961), p. 402.
[28] . Cf. Id., Lettre encyclique Pacem in terris (11 avril 1963), nº 87 : AAS 55 (1963), p. 301.
[29] . Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 26 : AAS 58 (1966), p. 1046-1047.
[30] . Cf. Id., Décl. Dignitatis humanae, nº 2 : AAS 58 (1966), p. 930-931.
[31] . Cf. Saint Paul VI, Lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), nº 14 : AAS 59 (1967), p. 264.
[32] . Ibid., nº 87 : AAS 59 (1967), p. 299.
[33] . Id., Lettre apostolique Octogesima adveniens (14 mai 1971), no 4-7 : AAS 63 (1971), p. 404-406.
[34] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), p. 36 : AAS 80 (1988), p. 561.
[35] . Cf. Id., Lettre encyclique Laborem exercens (14 septembre 1981), nº 19 : AAS 73 (1981), p. 625-629.
[36] . Cf. ibid., nº 10 : AAS 73 (1981), p. 600-602.
[37] . Cf. Id., Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nº 14 : AAS 80 (1988), p. 526-528.
[38] . Cf. ibid., nº 16 : AAS 80 (1988), p. 531.
[39] . Cf. ibid., no 31-33 : AAS 80 (1988), p. 555-559.
[40] . Cf. Id., Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 46 : AAS 83 (1991), p. 850-851.
[41] . Cf. ibid., nº 42 : AAS 83 (1991), p. 845-846.
[42] . Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 21 : AAS 101 (2009), p. 656.
[43] . Cf. ibid., nº 22 : AAS 101 (2009), p. 657.
[44] . Cf. ibid., nº 24 : AAS 101 (2009), p. 658-659.
[45] . Cf. ibid., nº 36 : AAS 101 (2009), p. 671-672.
[46] . Ibid., nº 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
[47] . Cf. François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 198 : AAS 105 (2013), p. 1103.
[48] . Id., Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 49 : AAS 107 (2015), p. 866.
[49] . Id., Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 127 : AAS 112 (2020), p. 1013.
[50] . Id., Lettre encyclique Dilexit nos (24 octobre 2024), nº 167 : AAS 116 (2024), p. 1421.
[51] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, Cité du Vatican, 2004, nº 32.
[52] . Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 24 : AAS 58 (1966), p. 1045.
[53] . Ibid., nº 22 : AAS 58 (1966), p. 1042.
[54] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 38.
[55] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Redemptor hominis (4 mars 1979), nº 14 : AAS 71 (1979), p. 284.
[56] . Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 11 : AAS 101 (2009), p. 647-648.
[57] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Veritatis splendor (6 août 1993), nº 3 : AAS 85 (1993), p. 1159.
[58] . Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 26 : AAS 58 (1966), p. 1046-1047.
[59] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 11 : AAS 83 (1991), p. 806-807.
[60] . Cf. Dicastère pour la doctrine de la foi, Déclaration Dignitas infinita (2 avril 2024), nº 7 : AAS 116 (2024), p. 592-593.
[61] . Cf. ibid., nº 8 : AAS 116 (2024), p. 593-594.
[62] . Ibid., nº 1 : AAS 116 (2024), p. 589-590.
[63] . Cf. Saint Jean-Paul II, Angélus avec les personnes handicapées dans la cathédrale d’Osnabrück (16 novembre 1980) : Enseignements de JeanPaul II, vol. III/2, Cité du Vatican, 1980, p. 1232.
[64] . Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 152.
[65] . Cf. Saint Jean-Paul II, Discours à la 50e Assemblée générale des Nations unies (5 octobre 1995), nº 2 : Enseignements de Jean-Paul II, vol. XVIII/2, Cité du Vatican, 1998, p. 731.
[66] . Id., Discours à la 34e Assemblée générale des Nations unies (2 octobre 1979), nº 7 : AAS 71 (1979), p. 1148.
[67] . Id., Message pour la 32e Journée mondiale de la paix (1er janvier 1999), nº 3 : AAS 91 (1999), p. 379.
[68] . Cf. Saint Jean XXIII, Lettre encyclique Pacem in terris (11 avril 1963), nº 5 : AAS 55 (1963), p. 259.
[69] . Saint Paul VI, Message à la Conférence internationale sur les droits de l’homme (15 avril 1968) : AAS 60 (1968), p. 285.
[70] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelium vitae (25 mars 1995), nº 2 : AAS 87 (1995), p. 402.
[71] . Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 27 : AAS 58 (1966), p. 1047-1048 ; Saint JeanPaul II, Lettre encyclique Veritatis splendor, (6 août 1993), nº 80 : AAS 85 (1993), p. 1197-1198 ; Id., Lettre encyclique Evangelium vitae (25 mars 1995), nº 7-28 : AAS 87 (1995), p. 408-427.
[72] . François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 208 : AAS 112 (2020), p. 1043.
[73] . Cf. ibid., nº 209 : AAS 112 (2020), p. 1043-1044.
[74] . Ibid., nº 23 : AAS 112 (2020), p. 977. Cf. Id., Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 212 : AAS 105 (2013), p. 1108.
[75] . Benoît XVI, Exhortation apostolique Sacramentum caritatis (22 février 2007), nº 83 : AAS 99 (2007), p. 169.
[76] . Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 26 : AAS 58 (1966), p. 1046-1047.
[77] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 164.
[78] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 235 : AAS 105 (2013), p. 1115.
[79] . Id., Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 105 : AAS 112 (2020), p. 1005.
[80] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nº 38 : AAS 80 (1988), p. 564.
[81] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 220 : AAS 105 (2013), p. 1110.
[82] . Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 169.
[83] . François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 16 : AAS 112 (2020), p. 974.
[84] . Cf. Saint Jean-Paul II, Discours à la 50e Assemblée générale des Nations unies (5 octobre 1995), nº 8 : Enseignements de Jean-Paul II, vol. XVIII/2, p. 735.
[85] . Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 171.
[86] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 31 : AAS 83/10 (1991), p. 831.
[87] . Id., Homélie lors de la messe célébrée pour les agriculteurs à Recife, au Brésil (7 juillet 1980), nº 4 : AAS 72 (1980), p. 926.
[88] . Id., Lettre encyclique Laborem exercens (14 septembre 1981), nº 19 : AAS 73 (1981), p. 626.
[89] . François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 93 : AAS 107 (2025), p. 884 ; cf. Id., Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 120 : AAS 112 (2020), p. 1010.
[90] . Id., Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 189 : AAS 105 (2013), p. 1099.
[91] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 187.
[92] . Cf. Léon XIII, Lettre encyclique Rerum Novarum (15 mai 1891), nº 26 : AAS 23 (1890-1891), p. 656.
[93] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 11 : AAS 83 (1991), p. 806-807.
[94] . Cf. ibid.
[95] . Cf. ibid., nº 48 : AAS 83 (1991), p. 852-854.
[96] . Cf. François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 169 : AAS 112 (2020), p. 1028.
[97] . Cf. ibid., nº 168 : AAS 112 (2020), p. 1027-1028.
[98] . Cf. Saint Paul VI, Lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), nº 17 : AAS 59 (1967), p. 265-266.
[99] . François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 32 et 54 : AAS 112 (2020), p. 980 et 988.
[100] . Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 58 : AAS 101 (2009), p. 693-694.
[101] . François, Lettre encyclique Fratelli tutti, (3 octobre 2020), nº 116 : AAS 112 (2020), p. 1009.
[102] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nº 38 : AAS 80 (1988), p. 564.
[103] . François, Lettre encyclique Fratelli tutti, (3 octobre 2020), nº 116 : AAS 112 (2020), p. 1009.
[104] . Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 48 : AAS 101 (2009), p. 685.
[105] . Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 25 : AAS 58 (1966), p. 1045-1046.
[106] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nº 42 : AAS 80 (1988), p. 572-574.
[107] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, nº 53 (24 novembre 2013) : n°53 : AAS 105 (2013), p. 1042.
[108] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nº 36-37 : AAS 80 (1988), p. 561-564.
[109] . François, Message pour la 110e Journée mondiale du migrant et du réfugié, 2024 (29 septembre 2024) : AAS 116 (2024), p. 735.
[110] . Saint Paul VI, Lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), nº 14 : AAS 59 (1967), p. 264.
[111] . Cf. ibid., nº 17 : AAS 59 (1967), p. 265-266 ; François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 125-127 : AAS 112 (2020), p. 1012-1013.
[112] . Cf. Saint Paul VI, Lettre encyclique Populorum Progressio (26 mars 1967), nº 14 : AAS 59 (1967), p. 264 ; Benoît XVI, Discours au corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (8 janvier 2007) : AAS 99 (2007), p. 73 ; François, Discours aux représentants des peuples autochtones à l’occasion de la 60e session du Conseil des gouverneurs du Fonds international de développement agricole (15 février 2017) : AAS 109 (2017), p. 244-245.
[113] . Document final de la deuxième session de la 16e Assemblée générale ordinaire du Synode des évêques (26 octobre 2024), nº 17.
[114] . Cf. ibid., nº 11.
[115] . Cf. ibid., nº 103-108.
[116] . Cf. ibid., nº 100-101.
[117] . Cf. François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 94 : AAS 112 (2020), p. 1001.
[118] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 53.
[119] . Cf. François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), no 106109 : AAS 107 (2015), p. 889-891.
[120] . R. Guardini, Das Ende der Neuzeit, Würzburg, 9e éd., 1965, p. 87 (édition française : La fin des temps modernes, Paris, 1952, p. 92, par la suite éd. fr.).
[121] . Saint Paul VI, Discours à l’occasion du 25e anniversaire de la FAO (16 novembre 1970) : AAS 62 (1970), p. 833.
[122] . Cf. François, Discours aux membres du Conseil pour un capitalisme inclusif (11 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, 11-12 novembre 2019, p. 8.
[123] . Cf. Dicastère pour la doctrine de la foi – Dicastère pour la culture et l’éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025) : AAS 117 (2025), p. 159-210 ; François, Message pour la 57e Journée mondiale de la paix (8 décembre 2023) : AAS 116 (2024), p. 54-64 ; Id., Message pour la 58e Journée mondiale des communications sociales (24 janvier 2024) : AAS 116 (2024), p. 261-266 ; Id., Discours à la session du G7 sur l’intelligence artificielle. « Un outil fascinant et redoutable » (14 juin 2024) : AAS 116 (2024), p. 866-875 ; Commission théologique internationale, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026) ; Message pour la 60e Journée mondiale des communications sociales (24 janvier 2026) : L’Osservatore Romano, 24 janvier 2026, p. 2-3.
[124] . Cf. Dicastère pour la doctrine de la foi – Dicastère pour la culture et l’éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), nº 96 : AAS 117 (2025), p. 201.
[125] . François, Discours aux participants à la rencontre des « Minerva Dialogues » organisée par le Dicastère pour la Culture et l’Éducation (27 mars 2023) : AAS 115 (2023), p. 465.
[126] . Cf. Dicastère pour la doctrine de la foi – Dicastère pour la culture et l’éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), nº 41 : AAS 117 (2025), p. 178.
[127] . Cf. ibid., no 44-45 : AAS 117 (2025), p. 179-180.
[128] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 40 : AAS 83 (1991), p. 843.
[129] . Cf. Commission théologique internationale, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026), nº 63.
[130] . Cf. Saint Paul VI, Discours à l’occasion du 25e anniversaire de la FAO (16 novembre 1970) : AAS 62 (1970), p. 833.
[131] . Commission théologique internationale, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026), nº 3.
[132] . « Si le cœur est dévalorisé, alors parler avec le cœur, agir avec le cœur, mûrir et prendre soin du cœur est également dévalorisé. Lorsque la spécificité du cœur n’est pas prise en compte, sont perdues les réponses que l’intelligence à elle seule ne peut donner, perdue la rencontre avec les autres, perdue la poésie. Et nous passons à côté de l’histoire et de nos histoires, car la véritable aventure personnelle est celle qui se construit à partir du cœur. À la fin de la vie, c’est tout ce qui comptera » : François, Lettre encyclique Dilexit nos (24 octobre 2024), nº 11 : AAS 116 (2024), p. 1372.
[133] . V. Frankl, Man’s Search for Meaning. An Introduction to Logotherapy, Boston 1963, p. 213.
[134] . Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, I-II, q. 112, a. 1, co. ; q. 114, a. 5, co. : ed. Leonina, VII, Roma 1892, p. 323 et 349.
[135] . Cf. ibid., q. 114, a. 1, co. : ed. Leonina, VII, p. 344.
[136] . Cf. Id., Super Boetium De Trinitate, q. 1, a. 2, ad 3 : éd. Leonina, L, Rome 1992, 96 ; Summa Theologiae, I, q. 7, a. 1, ad 3 : éd. Leonina, IV, Rome 1888, p. 72.
[137] . François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 8 : AAS 105 (2013), p. 1022.
[138] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Redemptor hominis (4 mars 1979), nº 15 : AAS 71 (1979), p. 286-287.
[139] . Saint Augustin, De civitate Dei, XIV, 28 : CCSL 48, Turnhout 1955, p. 451.
[140] . Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 34 : AAS 101 (2009), p. 668-669.
[141] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Veritatis splendor (6 août 1993), nº 32 : AAS 85 (1993), p. 1159.
[142] . François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 207 : AAS 112 (2020), p. 1043.
[143] . H. Arendt, The Origins of Totalitarianism, III, New York 1962, p. 474.
[144] . Discours aux professionnels de la communication : AAS 117 (2025), pp. 681-682.
[145] . Benoît XVI, Message pour la 47e Journée mondiale des communications sociales (24 janvier 2013) : AAS 105 (2013), p. 183.
[146] . François, Discours à l’occasion de la remise de la médaille de Chevalier et de Dame Grand-Croix de l’Ordre de Pie IX à Philip Pullella et Valentina Alazraki, (13 novembre 2021) : L’Osservatore Romano, 13 novembre 2021, p. 12.
[147] . Cf. Platon, Lettre VII, 344b-c. : Trad. J. Souilhé, XIII/1, Paris, 1931 (CUF, Série grecque 63), p. 54.
[148] . Cf. Discours aux participants au Congrès organisé par la Fondation pour l’étude et la recherche sur l’enfance et l’adolescence sur la dignité des mineurs à l’ère du numérique (13 novembre 2025) : L’Osservatore Romano, 13 novembre 2025, p. 3.
[149] . Cf. Discours aux membres de l’Advisory Board de RCS Academy (7 novembre 2025) : L’Osservatore Romano, 7 novembre 2025, p. 4.
[150] . Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Laborem exercens (14 septembre 1981), nº 3 : AAS 73 (1981), p. 584.
[151] . Cf. François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 128 : AAS 107 (2015), p. 898.
[152] . Dicastère pour la doctrine de la foi – Dicastère pour la culture et l’éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), nº 67 : AAS 117 (2025), p. 188-189.
[153] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Laborem exercens (14 septembre 1981), nº 18 : AAS 73 (1981), p. 622-625.
[154] . Cf. François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 109 : AAS 107 (2015), p. 891.
[155] . Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 32 : AAS 101 (2009), p. 666.
[156] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 268.
[157] . Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 64 : AAS 101 (2009), p. 698.
[158] . Cf. François, Lettre encyclique Laudato si’ (24 mai 2015), nº 129 : AAS 107 (2015), p. 899.
[159] . Cf. ibid.
[160] . Cf. Id., Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 108 : AAS 112 (2020), p. 1006.
[161] . Dicastère pour la doctrine de la foi – Dicastère pour le service du développement humain intégral, Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel (6 janvier 2018), nº 6 : AAS 110 (2018), p. 772.
[162] . François, Salutation au personnel du Fonds international de développement agricole (IFAD) (14 février 2019) : AAS 111 (2019), p. 309. Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 22 : AAS 101 (2009), p. 657.
[163] . Cf. ibid., nº 36 : AAS 101 (2009), p. 671-672.
[164] . Cf. François, Exhort. apost. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), nº 204 : AAS 105 (2013), p. 1105-1106.
[165] . Cf. Saint Paul VI, Lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), nº 87 : AAS 59 (1967), p. 299.
[166] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), nº 39 : AAS 83 (1991), p. 841.
[167] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 211.
[168] . Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre Gratissimam sane (2 février 1994), nº 17 : AAS 86 (1994), p. 903-906.
[169] . Cf. Conférence des évêques catholiques des États-Unis, Sons and Daughters of the Light. A Pastoral Plan for Ministry with Young Adults (12 novembre 1996), Washington D.C. 1996, I, 3.
[170] . Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nº 290.
[171] . Cf. ibid., nº 214.
[172] . Cf. François, Message pour la célébration de la 48e Journée mondiale de la paix (8 décembre 2014), nº 4 : AAS 107 (2015), p. 70-71.
[173] . Cf. Commission théologique internationale, Mémoire et réconciliation : l’Église et les fautes du passé, Cité du Vatican, 2000, 5. 3.
[174] . Ainsi dans les Bulles Sicut dudum (13 janvier 1435) et Etsi suscepti (9 janvier 1442) d’Eugène IV et dans les Bulles Dum diversas (18 juin 1452) et Romanus Pontifex (8 janvier 1455) de Nicolas V. Les pressions politiques et, parfois aussi, économiques ont pris le pas sur les exigences évangéliques. L’évangélisation fut fréquemment mise de côté ou mal interprétée en fonction des ingérences des pouvoirs temporels, relativisant l’incompatibilité de l’esclavage avec la conscience chrétienne.
[175] . Cf. Léon XIII, Lettre encyclique In plurimis (5 mai 1888) : Acta Leonis XIII, VIII, Rome, 1889, p. 169-192. Il faut noter qu’en 1866 encore, le Saint-Office distinguait entre aspects immoraux et moraux de la servitude, sans la condamner pleinement : Rome, Archives du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Instr. 1293 : Instruction du Saint-Office sur divers doutes de Mgr Massaia, Vicaire apostolique dans le pays des Galla, avril 1866, réponse à la question nº 15.
[176] . Cf. Saint Jean-Paul II, Bulle Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), nº 11 : AAS 91 (1999), p. 139-141.
[177] . Cf. Saint Paul VI, Regina caeli (17 mai 1970) : Enseignements de Paul VI, VIII, Cité du Vatican, 1971, p. 506.
[178] . Cf. François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 183 : AAS 112 (2020), p. 1033-1034.
[179] . Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, nº 26 : AAS 58 (1966), p. 1046-1047.
[180] . Saint Paul VI, Discours à la 20e Assemblée générale des Nations unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.
[181] . Organisation des Nations unies, Charte des Nations unies (26 juin 1945), Préambule.
[182] . Cf. François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitime défense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimité morale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indûment même des attaques “préventives” ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Église catholique, nº 2309.
[183] . Cf. Dicastère pour la doctrine de la foi - Dicastère pour la culture et l’éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), nº 99 : AAS 117 (2025), p. 202-203.
[184] . Cf. ibid., nº 103 : AAS 117 (2025), p. 204.
[185] . Cf. Audience aux participants à l’Assemblée plénière de la réunion des œuvres d’aide aux Églises orientales (ROACO) (26 juin 2025) : AAS 117 (2025), p. 847-849.
[186] . Cf. François, Message pour la 53e Journée mondiale de la Paix (8 décembre 2019) : AAS 112 (2020), p. 54-61.
[187] . J.R.R. Tolkien, The Lord of the Rings. Part III : The Return of the King, New York 1965, 190 (Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi, Tome 3, Paris, Christian Bourgeois Éditeur, 1973, traduit de l’anglais par Francis Ledoux).
[188] . Discours aux professionnels de la communication (12 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 682.
[189] . Ibid.
[190] . Saint Jean-Paul II, Message pour la 31e Journée mondiale de la Paix (1er janvier 1998), nº 1 : AAS 90 (1998), p. 147.
[191] . Saint Augustin, Enarrationes in Psalmos, 84, 12 : CCSL 39, Turnhout, 1956, p. 1172-1173.
[192] . Cf. François, Lettre encyclique Dilexit nos (24 octobre 2024), nº 22 : AAS 116 (2024), p. 1375-1376.
[193] . Cf. Id., Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 115 : AAS 112 (2020), p. 1008-1009.
[194] . Cf. ibid., nº 261 : AAS 112 (2020), p. 1062.
[195] . Saint Paul VI, Discours à la 20e Assemblée générale des Nations unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 878-879.
[196] . Cf. Pie XII, Message radio Une heure grave (24 août 1939) : AAS 23 (1939), p. 334.
[197] . G. La Pira, Riflessioni sul Concilio. Discorso del Sindaco di Firenze Prof. Giorgio La Pira alle « Guides de France » (Rome, 4 septembre 1962), Florence, 1962, p. 6.
[198] . Discours aux participants au Jubilé des Églises orientales (14 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 686.
[199] . Cf. François, Lettre encyclique Fratelli tutti (3 octobre 2020), nº 271 : AAS 112 (2020), p. 1066.
[200] . Cf. Id., Appel de paix à Assise pour la Journée mondiale de prière pour la Paix. « Soif de paix. Religions et cultures en dialogue » (20 septembre 2016) : AAS 108 (2016), p. 1124.
[201] . Id., Discours aux membres du Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège pour la présentation des vœux pour la nouvelle année (9 janvier 2025) : AAS 117 (2025), p. 110.
[202] . Cf. Id., Discours aux participants à la 38e session de la FAO (20 juin 2013) : AAS 105 (2013), p. 616-617.
[203] . Première bénédiction Urbi et Orbi (8 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 660.
[204] . Ibid.
[205] . Cf. Homélie aux premières vêpres de la solennité de Marie, Mère de Dieu (31 décembre 2025) : L’Osservatore Romano, 2 janvier 2026, p. 1-2.
[206] . Cf. Homélie de la messe du jour en la solennité de la Nativité du Seigneur (25 décembre 2025) : L’Osservatore Romano, 27 décembre 2025, p. 3.
[207] . Cf. ibid.
[208] . Cf. Angélus de la solennité de l’Épiphanie (6 janvier 2026) : L’Osservatore Romano, 7 janvier 2026, p. 3.
[209] . Cf. Homélie de la messe de la nuit en la solennité de la Nativité du Seigneur (24 décembre 2025) : L’Osservatore Romano, 27 décembre 2025, p. 2.
[210] . P. de Bérulle, Discours de l’état et des grandeurs de Jésus, Discours IV, Unité de Dieu en l’incarnation : Œuvres complètes, Paris, 1856, col. 218, p. 181-182.
[211] . Ibid.
[212] . Cf. Discours à la Conférence « Artificial Intelligence and Care of Our Common Home » (5 décembre 2025) : L’Osservatore Romano, 5 décembre 2025, p. 2.
[213] . Benoît XVI, Lettre encyclique Deus caritas est (25 décembre 2025), nº 14 : AAS 98 (2006), p. 228.
[214] . Saint Augustin, Sermones, 272 : In die Pentecostes ad infantes de sacramento : PL 38, Paris, 1865, col. 1247.
[215] . Benoît XVI, Homélie lors de la messe in Coena Domini (21 avril 2011) : AAS 103 (2011), p. 321.
[216] . Discours à la Curie romaine à l’occasion des vœux de Noël (22 décembre 2025) : L’Osservatore Romano, 22 décembre 2025, p. 6-7.
[217] . Cf. supra, no 11-14.
[218] . Cf. Discours lors du colloque « La dignité des enfants et des adolescents à l’ère de l’intelligence artificielle » (13 novembre 2025) : L’Osservatore Romano, 13 novembre 2025, p. 3.
[219] . Cf. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), nº 34 : AAS 101 (2009), p. 668-670.
[220] . François, Exhortation apostolique Laudate Deum (4 octobre 2023), nº 67 : AAS 115 (2023), p. 1059.
[221] . Angélus de la solennité de l’Épiphanie (6 janvier 2026) : L’Osservatore Romano, 7 janvier 2026, p. 3.
[222] . Benoît XVI, Audience générale (15 février 2006) : L’Osservatore Romano, 16 février 2006, p. 4.
[223] . Méditation à l’occasion de la Veillée de prière et du Rosaire pour la paix (11 octobre 2025) : L’Osservatore Romano, 13 octobre 2025, p. 2.
[224] . Saint Paul VI, Homélie au sanctuaire marial de Notre-Dame de Bonaria (24 avril 1970) : AAS 62 (1970), p. 301.]]></description></item><item><title>Dilexi te</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/447-dilexi-te</link><description><![CDATA[PREMIER CHAPITRE : Quelques paroles indispensable
DEUXIÈME CHAPITRE : Dieu choisit les pauvres
TROISIÈME CHAPITRE : Une Église pour les pauvres
QUATRIÈME CHAPITRE : Une histoire qui continue
CINQUIÈME CHAPITRE : Un défi permanent
 
1.                 « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9), a dit le Seigneur à une communauté chrétienne qui n’avait ni importance ni ressources, contrairement à d’autres, et qui était exposée à la violence et au mépris : « Disposant pourtant de peu de puissance […] je les forcerai à venir se prosterner devant tes pieds » (Ap 3, 8-9). Ce texte rappelle les paroles du Cantique de Marie : « Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles. Il a comblé de biens les affamés, renvoyé les riches les mains vides » (Lc 1, 52-53).
2.                 La déclaration d’amour de l’Apocalypse renvoie au mystère inépuisable que le Pape François a approfondi dans l’encyclique Dilexit nos sur l’amour divin et humain du Cœur du Christ. Nous y admirons la manière dont Jésus s’est identifié “avec les plus petits de la société” et comment, par son amour donné jusqu’à la fin, il a révélé la dignité de tous les êtres humains, surtout lorsqu’« ils sont plus faibles, plus misérables et plus souffrants ».[1] Contempler l’amour du Christ « nous aide à être plus attentifs aux souffrances et aux besoins des autres, nous rend assez forts pour participer à son œuvre de libération en tant qu’instruments de diffusion de son amour ».[2]
3.                 C’est pourquoi dans les derniers mois de sa vie le Pape François prépara, en continuité avec l’encyclique Dilexit nos, une Exhortation apostolique sur l’attention de l’Église envers les pauvres et avec les pauvres, intitulée Dilexi te, imaginant que le Christ s’adresse à chacun d’eux en leur disant : tu as peu de force, peu de pouvoir, mais « moi, je t’ai aimé » (Ap 3, 9). Ayant reçu en héritage ce projet, je suis heureux de le faire mien – ajoutant quelques réflexions – et de le proposer au début de mon Pontificat, partageant ainsi le désir de mon bien-aimé Prédécesseur que tous les chrétiens puissent percevoir le lien fort qui existe entre l’amour du Christ et son appel à nous faire proches des pauvres. En effet, je pense moi aussi qu’il est nécessaire d’insister sur ce chemin de sanctification, parce que dans « cet appel à le reconnaître dans les pauvres et les souffrants, se révèle le cœur même du Christ, ses sentiments et ses choix les plus profonds, auxquels tout saint essaie de se conformer ».[3]
 
Premier chapitre : quelques paroles indispensables
4.                 Les disciples de Jésus critiquèrent la femme qui avait versé sur sa tête une huile parfumée très précieuse : « À quoi bon ce gaspillage ? – disaient-ils – Cela pouvait être vendu bien cher et donné à des pauvres ! ». Mais le Seigneur leur dit : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » (Mt 26, 8-9.11). Cette femme avait compris que Jésus était le Messie humble et souffrant sur lequel déverser son amour : quelle consolation ce baume sur sa tête qui, quelques jours plus tard, serait tourmentée par les épines ! C’était un petit geste, certes, mais ceux qui souffrent savent combien même un petit geste d’affection peut être grand, et quel soulagement il peut apporter. Jésus le comprend et en atteste la pérennité : « Partout où sera proclamé cet Évangile, dans le monde entier, on redira à sa mémoire ce qu’elle vient de faire » (Mt 26, 13). La simplicité de ce geste révèle quelque chose de grand. Aucun geste d’affection, même le plus petit, ne sera oublié, surtout s’il est adressé à ceux qui sont dans la souffrance, dans la solitude, dans le besoin, comme l’était le Seigneur à cette heure.
5.                 C’est précisément dans cette perspective que l’affection envers le Seigneur s’unit à celle envers les pauvres. Ce Jésus qui dit : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » exprime la même chose lorsqu’il promet aux disciples : « Je suis avec vous pour toujours » (Mt 28, 20). Et en même temps, ces paroles du Seigneur nous reviennent à l’esprit : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire.
 
Saint François
6.        Le Pape François, à propos du choix de son nom, a raconté qu’après son élection un Cardinal ami l’avait embrassé et lui avait dit : « N’oublie pas les pauvres ! ».[4] Il s’agit de la même recommandation faite à saint Paul par les autorités de l’Église lorsqu’il se rendit à Jérusalem pour rendre compte de sa mission (cf. Ga 2, 1-10). Des années plus tard, l’Apôtre pourra affirmer : c’est « ce que précisément j’ai eu à cœur de faire » (Ga 2, 10). Cela a été aussi le choix de saint François d’Assise : dans le lépreux, c’est le Christ Lui-même qui l’a embrassé, en changeant sa vie. La figure lumineuse du Poverello ne cessera jamais de nous inspirer.
7.        C’est lui qui, il y a huit siècles, provoqua une renaissance évangélique chez les chrétiens et dans la société de son temps. D’abord riche et arrogant, le jeune François renaît après avoir été confronté à la réalité de ceux qui sont exclus de la société. L’élan qu’il a donné ne cesse d’animer les cœurs des croyants et de nombreux non-croyants, et « a changé l’histoire ».[5] Le Concile Vatican II lui-même, selon les paroles de saint Paul VI, est sur cette voie : « L’antique histoire du bon Samaritain a été le paradigme de la spiritualité du Concile ».[6] Je suis convaincu que le choix prioritaire en faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que dans la société, lorsque nous sommes capables de nous libérer de l’autoréférentialité et que nous parvenons à écouter leur cri.
 
Le cri des pauvres
8.        À ce sujet, il y a un texte de l’Écriture Sainte d’où il faut toujours repartir. Il s’agit de la révélation de Dieu à Moïse dans le buisson ardent : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer […]. Maintenant va, je t’envoie » (Ex
3, 7-8.10).[7] Dieu se montre attentif aux besoins des pauvres : « Ils crièrent vers le Seigneur et le Seigneur leur suscita un sauveur » (Jg 3, 15). C’est pourquoi, en écoutant le cri du pauvre, nous sommes appelés à nous identifier au cœur de Dieu qui est attentif aux besoins de ses enfants, en particulier les plus démunis. Le pauvre crierait vers le Seigneur contre nous si nous restions indifférents à ce cri, et un péché serait sur nous (cf. Dt 15, 9), et nous nous éloignerions du cœur même de Dieu.
9.        La condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église. Sur le visage meurtri des pauvres, nous voyons imprimée la souffrance des innocents et, par conséquent, la souffrance même du Christ. En même temps, il serait peut-être plus correct de parler des nombreux visages des pauvres et de la pauvreté, car il s’agit d’un phénomène diversifié. Il existe en effet de nombreuses formes de pauvreté : celle de ceux qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins matériels, la pauvreté de ceux qui sont socialement marginalisés et n’ont pas les moyens d’exprimer leur dignité et leurs potentialités, la pauvreté morale et spirituelle, la pauvreté culturelle, celle de ceux qui se trouvent dans une situation de faiblesse ou de fragilité personnelle ou sociale, la pauvreté de ceux qui n’ont pas de droits, pas de place, pas de liberté.
10.   En ce sens, on peut dire que l’engagement en faveur des pauvres et pour l’élimination des causes sociales et structurelles de la pauvreté, bien qu’il ait pris de l’importance au cours des dernières décennies, reste toujours insuffisant. Cela aussi parce que les sociétés dans lesquelles nous vivons privilégient souvent des critères d’orientation de l’existence et de la politique marqués par de nombreuses inégalités. Par conséquent, aux vieilles pauvretés dont nous avons pris conscience et que nous essayons de combattre, s’ajoutent de nouvelles, parfois plus subtiles et plus dangereuses. De ce point de vue, il faut se féliciter que les Nations Unies aient fait de la lutte contre la pauvreté l’un des objectifs du Millénaire.
11.   L’engagement concret en faveur des pauvres doit également s’accompagner d’un changement de mentalité susceptible de se répercuter au niveau culturel. En effet, l’illusion d’un bonheur qui découlerait d’une vie aisée pousse nombre de personnes à avoir une vision de l’existence axée sur l’accumulation de richesses et la réussite sociale à tout prix, y compris au détriment des autres et en profitant d’idéaux sociaux et de systèmes politico-économiques injustes qui favorisent les plus forts. Ainsi, dans un monde où les pauvres sont de plus en plus nombreux, nous assistons paradoxalement à la croissance de certaines élites riches qui vivent dans une bulle de conditions très confortables et luxueuses, presque dans un autre monde par rapport aux gens ordinaires. Cela signifie que persiste encore - parfois bien masquée - une culture qui rejette les autres sans même s’en rendre compte et qui tolère avec indifférence que des millions de personnes meurent de faim ou survivent dans des conditions indignes de l’être humain. Il y a quelques années, la photo d’un enfant gisant sans vie sur une plage de la Méditerranée avait fait grand bruit. Malheureusement, à part une émotion momentanée, de tels événements deviennent de plus en plus insignifiants, relégués au rang d’informations marginales.
12.   Nous ne devons pas baisser la garde face à la pauvreté. Nous sommes particulièrement préoccupés par les conditions difficiles dans lesquelles vivent un grand nombre en raison d’un manque de nourriture et d’eau. Chaque jour, plusieurs milliers de personnes meurent de causes liées à la malnutrition. Dans les pays riches également, les chiffres relatifs à la pauvreté ne sont pas moins préoccupants. En Europe, de plus en plus de familles ont du mal à joindre les deux bouts. On constate de manière générale une augmentation des différentes manifestations de la pauvreté. Celle-ci ne se présente plus comme une condition unique et homogène, mais se décline sous de multiples formes d’appauvrissement économique et social, reflétant un phénomène d’inégalités croissantes, même dans des contextes généralement prospères. Rappelons que « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent de situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits. Cependant, nous trouvons tout le temps chez elles les plus admirables gestes d’héroïsme quotidien dans la protection et dans le soin de la fragilité de leurs familles ».[8] Bien que des changements importants soient observés dans certains pays, « l’organisation des sociétés dans le monde entier est loin de refléter clairement le fait que les femmes ont exactement la même dignité et les mêmes droits que les hommes. On affirme une chose par la parole, mais les décisions et la réalité livrent à cor et à cri un autre message »,[9] surtout si nous pensons en particulier aux femmes les plus pauvres.
 
Préjugés idéologiques
13.   Au-delà des données – qui sont parfois “interprétées” de manière à convaincre que la situation des pauvres n’est pas si grave –, la réalité générale est assez claire : « Des règles économiques se sont révélées efficaces pour la croissance, mais pas pour le développement humain intégral. La richesse a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il se fait que de nouvelles pauvretés apparaissent. Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois considéré comme un signe de pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté est toujours analysée et comprise dans le contexte des possibilités réelles d’un moment historique concret ».[10] Cependant, au-delà des situations spécifiques et contextuelles, dans un document de la Communauté européenne de 1984, « on entend par personnes pauvres les individus, les familles et les groupes de personnes dont les ressources (matérielles, culturelles et sociales) sont si faibles qu’ils sont exclus des modes de vie minimaux acceptable dans l’État membre dans lequel ils vivent ».[11] Mais si nous reconnaissons que tous les êtres humains ont la même dignité indépendamment du lieu de naissance, il ne faut pas ignorer les grandes différences qui existent entre les pays et les régions.
14.   Les pauvres ne sont pas là par hasard ni en raison d’un destin aveugle et amer. La pauvreté n’est pas non plus, pour la plupart d’entre eux, un choix. Certains osent pourtant encore l’affirmer, faisant preuve d’aveuglement et de cruauté. Bien sûr, parmi les pauvres, il y a ceux qui ne veulent pas travailler peut-être parce que leurs ancêtres, qui ont travaillé toute leur vie, sont morts pauvres. Mais il y en a beaucoup – hommes et femmes – qui travaillent du matin au soir, en ramassant des cartons ou en faisant des activités de ce genre, même s’ils savent que leurs efforts ne serviront qu’à les faire survivre et jamais à améliorer véritablement leur vie. Nous ne pouvons pas dire que la majorité des pauvres le sont parce qu’ils n’auraient pas acquis de “mérites”, selon cette fausse vision de la méritocratie où seuls ceux qui ont réussi dans la vie semblent avoir des mérites.
15.   Même les chrétiens, en de nombreuses occasions, se laissent contaminer par des attitudes marquées par des idéologies mondaines ou par des orientations politiques et économiques qui conduisent à des généralisations injustes et à des conclusions trompeuses. Le fait que l’exercice de la charité soit méprisé ou ridiculisé, comme s’il s’agissait d’une obsession de quelques-uns et non du cœur brûlant de la mission ecclésiale me fait penser qu’il faut toujours relire l’Évangile pour ne pas risquer de le remplacer par la mentalité mondaine. Il n’est pas possible d’oublier les pauvres si nous ne voulons pas sortir du courant vivant de l’Église qui jaillit de l’Évangile et féconde chaque moment de l’histoire.
       
Deuxième chapitre : Dieu choisit les pauvres
Le choix des pauvres
16.   Dieu est amour miséricordieux et son projet d’amour, qui s’étend et se réalise dans l’histoire, consiste avant tout à descendre parmi nous afin de nous libérer de l’esclavage, des peurs, du péché et du pouvoir de la mort. Le regard miséricordieux et le cœur rempli d’amour, il s’est tourné vers ses créatures, prenant soin de leur condition humaine, et donc de leur pauvreté. C’est précisément pour partager les limites et les fragilités de notre nature humaine qu’Il s’est fait Lui-même pauvre, qu’Il est né dans la chair comme nous, que nous l’avons connu dans la petitesse d’un enfant couché dans une mangeoire et dans l’humiliation extrême de la croix, là où Il a partagé notre pauvreté radicale qui est la mort. On comprend bien pourquoi on peut aussi parler théologiquement d’une option préférentielle de Dieu pour les pauvres, expression née dans le contexte du continent latino-américain, et en particulier lors de l’Assemblée de Puebla, mais qui a été bien intégrée dans le magistère ultérieur.[12] Cette “préférence” n’indique pas une exclusion ou une discrimination envers d’autres groupes, qui seraient impossibles en Dieu. Elle entend souligner l’action de Dieu qui est pris de compassion pour la pauvreté et la faiblesse de l’humanité tout entière et qui, voulant relever et inaugurer un Règne de justice, de fraternité et de solidarité, a particulièrement à cœur ceux qui sont discriminés et opprimés, demandant à nous aussi, son Église, un choix décisif et radical en faveur des plus faibles.
17.   Dans cette perspective, on comprend les nombreuses pages de l’Ancien Testament où Dieu est présenté comme l’ami et le libérateur des pauvres, Celui qui écoute le cri du pauvre et intervient pour le libérer (cf. Ps 34, 7). Dieu, refuge du pauvre, dénonce à travers les prophètes – rappelons en particulier Amos et Isaïe – les injustices commises envers les plus faibles et exhorte Israël à renouveler, également de l’intérieur, le culte, car on ne peut prier et offrir des sacrifices tout en opprimant les plus faibles et les plus pauvres. Dès le début, l’Écriture manifeste avec une telle intensité l’amour de Dieu à travers la protection des faibles et des moins fortunés, que l’on pourrait parler d’une sorte de “faiblesse” de Dieu à leur égard. « Les pauvres ont une place de choix dans le cœur de Dieu […]. Tout le chemin de notre rédemption est marqué par les pauvres ».[13]
 
Jésus, Messie pauvre
18.   L’histoire vétérotestamentaire de la prédilection de Dieu pour les pauvres et du désir divin d’écouter leur cri – que j’ai brièvement rappelée – trouve en Jésus de Nazareth sa pleine réalisation.[14] Dans son incarnation, Il « s’est dépouillé prenant la condition d’esclave ; devenant semblable aux hommes et reconnu à son aspect comme un homme » (Ph 2, 7), Il nous a apporté le salut sous cette forme. Il s’agit d’une pauvreté radicale, fondée sur sa mission de révéler le vrai visage de l’amour divin (cf. Jn 1, 18 ; 1 Jn 4, 9). C’est pourquoi, dans l’une de ses admirables synthèses, saint Paul peut affirmer : « Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’Il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté » (2 Co 8, 9).
19.   L’Évangile montre en effet que cette pauvreté touchait tous les aspects de la vie du Christ. Dès son entrée dans le monde, Jésus fait l’expérience des difficultés liées au rejet. L’évangéliste Luc, racontant l’arrivée à Bethléem de Joseph et de Marie, alors sur le point d’accoucher, observe avec regret : « Il n’y avait pas de place pour eux dans le logement » (Lc 2, 7). Jésus nait dans d’humbles conditions ; dès sa naissance, il est couché dans une mangeoire ; et très tôt, pour le sauver de la mort, ses parents fuient en Égypte (cf. Mt 2, 13-15). Au début de sa vie publique, il est chassé de Nazareth après avoir, dans la synagogue, annoncé en Lui l’accomplissement de l’année de grâce dont se réjouissent les pauvres (cf. Lc 4, 14-30). Il n’y a de lieu accueillant pas même pour sa mort : ils le conduisent hors de Jérusalem pour le crucifier (cf. Mc 15, 22). C’est à cette condition que l’on peut résumer de manière claire la pauvreté de Jésus. Il s’agit de la même exclusion qui caractérise la définition des pauvres : ils sont les exclus de la société. Jésus est la révélation de ce privilegium pauperum. Il se présente au monde non seulement comme le Messie pauvre, mais aussi comme le Messie des pauvres et pour les pauvres.
20.   Il y a des indices concernant la condition sociale de Jésus. En premier lieu, il exerce le métier d’artisan ou de charpentier, téktōn (cf. Mc 6, 3). Il s’agit de personnes vivant du travail manuel. N’étant pas propriétaires de terres, ils sont considérés comme inférieurs aux paysans. Lorsque le petit Jésus est présenté au Temple par Joseph et Marie, ses parents offrent une paire de tourterelles ou de colombes (cf. Lc 2, 22-24) qui, selon les prescriptions du Livre du Lévitique (cf. 12, 8), était l’offrande des pauvres. Un épisode évangélique assez significatif nous raconte comment Jésus, avec ses disciples, cueille des épis pour se nourrir en traversant les champs (cf. Mc 2, 2328), et cela – glaner dans les champs – n’était permis qu’aux pauvres. Jésus lui-même dit à son sujet : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête » (Mt 8, 20 ; Lc 9, 58). Il est en effet un maître itinérant dont la pauvreté et la précarité sont le signe de son lien avec le Père, et qui sont exigées aussi de ceux qui veulent le suivre sur le chemin du disciple, précisément pour que le renoncement aux biens, aux richesses et aux sécurités de ce monde devienne un signe visible de l’abandon à Dieu et à sa providence.
21.   Au début de son ministère public, Jésus se présente dans la synagogue de Nazareth en lisant le rouleau du prophète Isaïe et en appliquant à lui-même la parole du prophète : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18 ; cf. Is 61, 1). Il se manifeste donc comme Celui qui, aujourd’hui dans l’histoire, vient réaliser la proximité aimante de Dieu, qui est avant tout une œuvre de libération pour ceux qui sont prisonniers du mal, pour les faibles et les pauvres. Les signes qui accompagnent la prédication de Jésus sont en effet une manifestation de l’amour et de la compassion avec lesquels Dieu regarde les malades, les pauvres et les pécheurs qui, en raison de leur condition, sont marginalisés par la société mais également par la religion. Il ouvre les yeux des aveugles, guérit les lépreux, ressuscite les morts et annonce aux pauvres la bonne nouvelle : Dieu s’est fait proche, Dieu vous aime (cf. Lc 7, 22). Cela explique pourquoi Il proclame : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » (Lc 6, 20). Dieu montre en effet une prédilection pour les pauvres : c’est d’abord à eux que s’adresse la parole d’espérance et de libération du Seigneur et, par conséquent, même dans la pauvreté ou la faiblesse, personne ne doit plus se sentir abandonné. Et l’Église, si elle veut être celle du Christ, doit être l’Église des Béatitudes, l’Église qui fait place aux petits et qui marche pauvre avec les pauvres, le lieu où les pauvres ont une place privilégiée (cf. Jc 2, 2-4).
22.   Les indigents et les malades, incapables de se procurer le nécessaire pour vivre, étaient souvent contraints de mendier. À cela s’ajoutait le poids de la honte sociale, alimentée par la conviction que la maladie et la pauvreté étaient liées à quelque péché personnel. Jésus s’est fermement opposé à cette façon de penser, affirmant que « Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45). Il a même complètement renversé cette conception, comme l’illustre bien la parabole du riche repu et du pauvre Lazare : « Mon enfant, souvienstoi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement ses maux; maintenant ici il est consolé, et toi, tu es tourmenté » (Lc 16, 25).
23.   Il apparaît alors clairement que « de notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres et des exclus, découle la préoccupation pour le développement intégral des plus abandonnés de la société ».[15] Je me demande souvent pourquoi, malgré cette clarté des Écritures à propos des pauvres, beaucoup continuent à penser qu’ils peuvent tranquillement les exclure de leurs préoccupations. Mais restons dans le domaine biblique et essayons de réfléchir à notre relation avec les derniers de la société, et à leur place fondamentale dans le peuple de Dieu.
 
La miséricorde envers les pauvres dans la Bible
24.   L’apôtre Jean écrit : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20). De même, dans sa réponse au docteur de la loi, Jésus reprend les deux anciens commandements : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Dt 6, 5) et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18), en les fusionnant en un seul commandement. L’évangéliste Marc rapporte la réponse de Jésus en ces termes : « Le premier c’est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là » (Mc 12, 29-31).
25.   Le passage tiré du Lévitique exhorte à honorer son compatriote, alors que dans d’autres textes on trouve un enseignement qui appelle au respect – sinon à l’amour – même de l’ennemi : « Si tu rencontres le bœuf ou l’âne de ton ennemi qui vague, tu dois le lui ramener. Si tu vois l’âne de celui qui te déteste tomber sous sa charge, cesse de te tenir à l’écart ; avec lui tu lui viendras en aide » (Ex 23, 4-5). Cela montre la valeur intrinsèque du respect de la personne : quiconque se trouve en difficulté, même un ennemi, mérite toujours notre aide.
26.   Il est indéniable que la primauté de Dieu dans l’enseignement de Jésus s’accompagne d’un autre point ferme : que l’on ne peut aimer Dieu sans étendre son amour aux pauvres. L’amour du prochain est la preuve tangible de l’authenticité de l’amour pour Dieu, comme l’atteste l’apôtre Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais contemplé. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli. [...] Dieu est Amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 12.16). Il s’agit de deux amours distincts, mais non séparables. Même dans les cas où la relation avec Dieu n’est pas explicite, le Seigneur lui-même nous enseigne que tout acte d’amour envers le prochain est en quelque sorte un reflet de la charité divine : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).
27.   C’est pourquoi les œuvres de miséricorde sont recommandées comme signes de l’authenticité du culte qui, tout en rendant gloire à Dieu, a pour tâche de nous ouvrir à la transformation que l’Esprit peut opérer en nous, afin que nous devenions tous à l’image du Christ et de sa miséricorde envers les plus faibles. En ce sens, la relation avec le Seigneur, qui s’exprime dans le culte, vise également à nous libérer du risque de vivre nos relations dans une logique de calcul et d’intérêt, pour nous ouvrir à la gratuité qui existe entre ceux qui s’aiment et qui, par conséquent, mettent tout en commun. À ce sujet, Jésus conseille : « Lorsque tu donnes un déjeuner ou un diner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, de peur qu’eux aussi ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles ; heureux seras-tu alors de ce qu’ils n’ont pas de quoi te le rendre » (Lc 14, 12-14). 
28.   L’appel du Seigneur à la miséricorde envers les pauvres trouve sa pleine expression dans la grande parabole du jugement dernier (cf. Mt 25, 31-46), qui est aussi une illustration réaliste de la béatitude des miséricordieux. Le Seigneur nous y offre la clé pour atteindre notre plénitude, car « si nous recherchons cette sainteté qui plaît aux yeux de Dieu, nous trouvons précisément dans ce texte un critère sur la base duquel nous serons jugés ».[16] Les paroles fortes et claires de l’Évangile doivent être vécues « sans commentaire, sans élucubrations et sans des excuses qui les privent de leur force.
Le Seigneur nous a précisé que la sainteté ne peut pas être comprise ni être vécue en dehors de ces exigences ».[17] 
29.   Dans la première communauté chrétienne, le programme de charité ne découlait pas d’analyses ou de projets, mais directement de l’exemple de Jésus, des paroles mêmes de l’Évangile. La Lettre de Jacques consacre beaucoup de place au problème des relations entre riches et pauvres, mais elle lance aussi aux croyants deux appels très forts qui mettent en question leur foi : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : “J’ai la foi”, s’il n’a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : “Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous”, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? Ainsi en est-il de la foi : si elle n’a pas les œuvres, elle est tout à fait morte » (Jc 2, 14-17).
30 « Votre or et votre argent sont rouillés, et leur rouille témoignera contre vous : elle dévorera vos chairs ; c’est un feu que vous avez thésaurisé dans les derniers jours ! Voyez : le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées. Vous avez vécu sur terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage » (Jc 5, 3-5). Quelle force ont ces paroles, même si nous préférons faire la sourde oreille ! Dans la Première Lettre de Jean, nous trouvons un appel similaire : « Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17).
31.   La Parole révélée « est un message si clair, si direct, si simple et éloquent qu’aucune herméneutique ecclésiale n’a le droit de le relativiser. La réflexion de l’Église sur ces textes ne devrait pas obscurcir ni affaiblir leur sens exhortatif, mais plutôt aider à les assumer avec courage et ferveur. Pourquoi compliquer ce qui est si simple ? Les appareils conceptuels sont faits pour favoriser le contact avec la réalité que l’on veut expliquer, et non pour nous en éloigner ».[18] 
32.   D’autre part, nous trouvons un exemple ecclésial clair de partage des biens et d’attention à la pauvreté dans la vie quotidienne et le style de la première communauté chrétienne. Nous pouvons notamment rappeler la manière dont fut résolue la question de la distribution quotidienne des aides aux veuves (cf. Ac 6, 1-6). Il s’agissait d’un problème difficile, notamment parce que certaines de ces veuves, originaires d’autres pays, étaient parfois négligées en tant qu’étrangères. L’épisode rapporté dans les Actes des Apôtres met en évidence un certain mécontentement de la part des hellénistes, les juifs de culture grecque. Les apôtres ne répondent pas par un discours abstrait mais, en remettant au centre la charité envers tous, ils réorganisent l’aide aux veuves en demandant à la Communauté de rechercher des personnes sages et estimées à qui confier la gestion des tables, tandis qu’eux-mêmes s’occuperont de la prédication de la Parole.
33.   Lorsque Paul se rend à Jérusalem pour consulter les apôtres « de peur de courir ou d’avoir couru pour rien » (Ga 2, 2), on lui demande de ne pas oublier les pauvres (cf. Ga 2, 10). Il organisera donc plusieurs collectes pour aider les communautés pauvres. Parmi les motivations qu’il invoque pour justifier ce geste, il convient de souligner celle-ci : « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Co 9, 7). À ceux d’entre nous qui sont peu enclins aux gestes gratuits et n’y portent aucun intérêt, la Parole de Dieu indique que la générosité envers les pauvres est un véritable bien pour ceux qui l’exercent : en agissant ainsi, nous sommes aimés de Dieu d’une manière particulière. Mais les promesses bibliques adressées à ceux qui donnent généreusement sont nombreuses : « Qui fait la charité au pauvre prête à Yahvé qui paiera le bienfait de retour » (Pr 19, 17). « Donnez et l’on vous donnera [...] car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour » (Lc 6, 38). « Alors ta lumière éclatera comme l’aurore, ta blessure se guérira rapidement » (Is 58, 8). Les premiers chrétiens en étaient convaincus.
34.   La vie des premières communautés ecclésiales, racontée dans le canon biblique et parvenu jusqu’à nous comme Parole révélée, nous est offerte comme un exemple à imiter et comme un témoignage de la foi qui agit par la charité. Elle demeure comme une leçon permanente pour les générations à venir. Au cours des siècles, ces pages ont incité le cœur des chrétiens à aimer et à produire des œuvres de charité, comme des semences fertiles qui ne cessent de porter des fruits
 
       
Troisième chapitre : une Eglise pauvre pour les pauvres
35.   Trois jours après son élection, mon Prédécesseur avait exprimé aux représentants des médias son souhait que le soin et l’attention aux pauvres soient plus clairement présents dans l’Église : « Ah, comme je voudrais une Église pauvre et pour les pauvres ! ».[19]
36.   Ce désir reflète la conscience que l’Église « reconnaît l’image de son fondateur pauvre et souffrant, elle s’efforce de soulager leur misère et en eux c’est le Christ qu’elle veut servir ».[20] Ayant en effet été appelée à se configurer aux derniers, en son sein « aucun doute ni aucune explication, qui affaiblissent ce message si clair, ne doivent subsister […]. Il faut affirmer sans détour qu’il existe un lien inséparable entre notre foi et les pauvres ».[21] Nous en trouvons de nombreux témoignages tout au long de l’histoire bimillénaire des disciples de Jésus.[22]
 
La vraie richesse de l’Eglise
37.   Saint Paul rapporte que parmi les fidèles de la communauté chrétienne naissante, il n’y a « pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés » (1 Co 1, 26). Cependant, malgré leur pauvreté, les premiers chrétiens sont clairement conscients de la nécessité de prendre soin de ceux qui se trouvent davantage dans le besoin. Dès les débuts du christianisme, les Apôtres imposent les mains à sept hommes choisis par la communauté et, dans une certaine mesure, les intègrent à leur ministère en les instituant pour le service – diakonía en grec – des plus pauvres (cf. Ac 6, 1-5). Il est significatif que le premier disciple à avoir témoigné de sa foi dans le Christ jusqu’à l’effusion de son sang ait été Étienne qui faisait partie de ce groupe. En lui s’unissent le témoignage de vie dans le soin des pauvres et dans le martyre.
38.   Un peu plus de deux siècles plus tard, un autre diacre manifestera son adhésion à Jésus-Christ de manière similaire, en unissant dans sa vie le service des pauvres et le martyre : saint Laurent.[23] D'après le récit de saint Ambroise, Laurent, diacre à Rome sous le pontificat du Pape Sixte II, contraint par les autorités romaines à livrer les trésors de l’Église, « amena des pauvres le lendemain. Interrogé sur l’endroit où se trouvaient les trésors promis, il les désigna en disant : “Ce sont eux les trésors de l’Église”».[24] En racontant cet épisode, Ambroise se demande : « Quels trésors plus précieux Jésus possède-t-il que ceux en qui il aime se montrer ? ».[25] Et, rappelant que les ministres de l’Église ne doivent jamais négliger le soin des pauvres et encore moins accumuler des biens pour leur propre profit, il dit : « Cette tâche doit être accomplie avec une foi sincère et une sage prévoyance. Certes, si quelqu'un en tire un avantage personnel, il commet un crime ; mais s'il distribue le produit aux pauvres ou rachète un prisonnier, il accomplit une œuvre de miséricorde ».[26]
 
Les Pères de l’Eglise et les pauvres
39.   Dès les premiers siècles, les Pères de l’Église ont reconnu dans les pauvres un moyen privilégié d’accéder à Dieu, une manière particulière de le rencontrer. La charité envers les nécessiteux était comprise non seulement comme une vertu morale, mais aussi comme une expression concrète de la foi dans le Verbe incarné. La communauté des fidèles, soutenue par la force de l’Esprit Saint, était enracinée dans la proximité avec les pauvres qu’elle considérait, non pas comme un appendice, mais comme une partie essentielle de son Corps vivant. Saint Ignace d’Antioche, par exemple, alors qu’il allait au martyre, exhortait les fidèles de la communauté de Smyrne à ne pas négliger le devoir de charité envers les plus démunis, les avertissant de ne pas se comporter comme    ceux   qui       s’opposent   à        Dieu :        «        Considérez ceux qui ont une autre opinion sur la grâce de Jésus-Christ qui est venu sur nous : comme ils sont opposés à la pensée de Dieu ! De la charité ils n’ont aucun souci, ni de la veuve, ni de l’orphelin, ni de l’opprimé, ni des prisonniers ou des libérés, ni de l’affamé ou de l’assoiffé ».[27] L’évêque de Smyrne, Polycarpe, recommandait expressément aux ministres de l’Église de prendre soin des pauvres : « Les presbytes eux aussi doivent être compatissants, miséricordieux envers tous ; qu’ils ramènent les égarés, qu’ils visitent tous les malades, sans négliger la veuve, l’orphelin, le pauvre ; mais qu’ils pensent toujours à faire le bien devant Dieu et devant les hommes ».[28] À partir de ces deux témoignages, nous voyons que l’Église apparaît comme la mère des pauvres, un lieu d’accueil et de justice.
40.   Saint Justin, quant à lui, dans sa première Apologie adressée à l’empereur Hadrien, au Sénat et au peuple romain, expliquait que les chrétiens apportaient tout ce qu’ils pouvaient aux nécessiteux car ils voyaient en eux des frères et des sœurs dans le Christ. Écrivant à propos de l’assemblée en prière le premier jour de la semaine, il soulignait qu’au cœur de la liturgie chrétienne on ne peut séparer le culte de Dieu de l’attention aux pauvres. C’est pourquoi, à un certain moment de la célébration, « ceux qui ont du bien et qui le veulent donnent librement ce qu’ils veulent, chacun selon son gré ; ce qui est recueilli est mis en réserve auprès du président. C’est lui qui assure les secours aux orphelins, aux veuves, à ceux qui sont dans l’indigence du fait de la maladie ou de quelque autre cause, ainsi qu’aux prisonniers, aux hôtes étrangers ; en un mot il prend soin de tous ceux qui sont dans le besoin ».[29] Cela montre que l’Église naissante ne séparait pas le fait de croire de l’action sociale : la foi qui n’était pas accompagnée du témoignage des œuvres, comme l’enseigne saint Jacques, était considérée comme morte (cf. Jc 2, 17).
 
Saint Jean Chrysostome
41.   Parmi les Pères orientaux, le prédicateur le plus ardent de la justice sociale fut peutêtre saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople entre le IVème et le Vème siècle. Dans ses homélies, il exhortait les fidèles à reconnaître le Christ dans les nécessiteux : « Veux-tu honorer le corps du Christ ? Ne le méprise pas lorsqu’il est nu et, pendant qu’ici tu l’honores par des étoffes de soie, ne le méprise pas à l’extérieur en le laissant souffrir le froid et la nudité […]. En effet, [le corps de Jésus-Christ qui est sur l’autel] n’a pas besoin de vêtements, mais d’une âme pure, au lieu que cet autre a besoin de beaucoup de soin. Apprenons donc à être sages et à honorer le Christ comme Il le veut lui-même. L’honneur le plus agréable à celui que nous voulons honorer, c’est l’honneur qu’il désire lui-même, non celui auquel nous pensons […]. Honore-le donc aussi de la manière qu’Il a établie, c’est-à-dire en donnant ses richesses à des pauvres. Dieu n’a pas besoin d’objets en or, mais d’âmes en or ».[30] Affirmant avec une clarté cristalline que si les fidèles ne rencontrent pas le Christ dans les pauvres qui se trouvent à la porte, ils ne pourront pas non plus l’adorer sur l’autel, il poursuit : « À quoi lui sert une table pleine de coupes en or, tandis qu’il meurt de faim ? Commence par combler sa faim et, de ce qu’il restera, orne ensuite sa table ».[31] Il comprenait donc l’Eucharistie également comme l’expression sacramentelle de la charité et de la justice qui la précédent, qui l’accompagnent et qui doivent la prolonger, dans l’amour et l’attention aux pauvres.
42.   Par conséquent, la charité n’est pas une voie facultative, mais le critère du vrai culte. Chrysostome dénonçait avec véhémence le luxe excessif coexistant avec l’indifférence envers les pauvres. L’attention qui leur est due, plus qu’une simple exigence sociale, est une condition du salut, ce qui confère à la richesse injuste un poids condamnable : « Il fait un grand froid, et le pauvre en haillons est jeté au sol, mourant de froid, claquant des dents, capable d’interpeller simplement par sa vue et son aspect. Et toi, bien au chaud et dans l’ivresse, tu passes à côté ; comment mériteras-tu que Dieu te tire du malheur, quand tu y seras ? […] Souvent tu jettes mille manteaux variés brodés d’or autour d’un corps mort et insensible, désormais incapable de percevoir le sens des honneurs, tandis que tu dédaignes un corps souffrant, roué de coups, éprouvé et écartelé par la faim et le froid : tu fais plus de cas de la vaine gloire que de la crainte de Dieu ».[32] Ce sens profond de la justice sociale l’amène à affirmer que « ne pas donner à la pauvreté ce qui vient de nos propres biens, c’est voler les pauvres et les priver de leur vie : ce ne sont pas nos biens, mais les leurs, que nous gardons pour nous ».[33]
 
Saint Augustin
43.   Augustin a eu pour maître spirituel saint Ambroise qui insistait sur l’exigence éthique du partage des biens : « Tu ne donnes pas à un pauvre en prenant sur ce qui t’appartient, mais tu lui rends en prenant sur ce qui lui appartient. En effet, ce qui a été donné pour l’usage commun, toi seul te l’appropries ».[34] Pour l’évêque de Milan, l’aumône est le rétablissement de la justice, et non un geste paternaliste. Dans sa prédication, la miséricorde prend un caractère prophétique : elle dénonce les structures d’accumulation et réaffirme la communion comme vocation ecclésiale.
44.   Formé dans cette tradition, le saint évêque d’Hippone enseigna à son tour l’amour préférentiel pour les pauvres. Pasteur vigilant et théologien d’une rare clairvoyance, il se rend compte que la véritable communion ecclésiale s’exprime aussi dans la communion des biens. Dans ses Commentaires sur les Psaumes, il rappelle que les vrais chrétiens ne négligent pas l’amour pour les plus démunis : « Vous faites attention à vos frères, pour savoir s’ils ont besoin de quelque chose, mais si le Christ habite en vous, vous donnez aussi aux étrangers ».[35] Ce partage des biens naît donc de la charité théologale et a pour fin ultime l’amour du Christ. Pour Augustin, le pauvre n’est pas seulement une personne à aider, mais la présence sacramentelle du Seigneur.
45.   Le Docteur de la Grâce voyait dans le soin apporté aux pauvres une preuve concrète de la sincérité de la foi. Celui qui dit aimer Dieu et n’a pas compassion des nécessiteux est un menteur (cf. 1 Jn 4, 20). Commentant la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche et le “trésor dans le ciel” réservé à ceux qui donnent leurs biens aux pauvres (cf. Mt 19, 21), Augustin met dans la bouche du Seigneur les paroles suivantes : « J’ai reçu la terre, je donnerai le ciel ; j’ai reçu des biens temporels, je rendrai des biens éternels ; j’ai reçu du pain, je donnerai la vie. […] J’ai reçu l’hospitalité, mais je donnerai une maison ; on m’a visité quand j’étais malade, mais je donnerai la santé ; on est venu me voir en prison, mais je donnerai la liberté. Le pain que vous avez donné à mes pauvres a été consommé ; le pain que je donnerai vous rassasiera, sans jamais s’épuiser ».[36] Le Très-Haut ne se laisse pas vaincre en générosité envers ceux qui le servent dans les plus démunis : plus grand est l’amour pour les pauvres, plus grande est la récompense de Dieu.
46.   Cette perspective christocentrique et profondément ecclésiale conduit à affirmer que les offrandes, lorsqu’elles naissent de l’amour, non seulement soulagent les besoins du frère, mais purifient également le cœur de celui qui donne, s’il est disposé à changer : « Les aumônes peuvent te servir à détruire les péchés du passé, si tu changes comportement ».[37] C’est, pour ainsi dire, la voie ordinaire de la conversion pour ceux qui veulent suivre le Christ d’un cœur sans partage.
47.   Dans une Église qui reconnaît dans les pauvres le visage du Christ et dans les biens l’instrument de la charité, la pensée augustinienne reste une lumière sûre. Aujourd’hui, la fidélité aux enseignements d’Augustin exige non seulement l’étude de ses œuvres, mais aussi la disponibilité à vivre radicalement son invitation à la conversion, qui inclut nécessairement le service de la charité.
48.   De nombreux autres Pères de l’Église, d’Orient et d’Occident, se sont prononcés sur la primauté de l’attention aux pauvres dans la vie et la mission de tout fidèle chrétien. Dans cette perspective, on peut dire en résumé que la théologie patristique est pratique, elle vise une Église pauvre et pour les pauvres, rappelant que l’Évangile n’est annoncé correctement que lorsqu’il pousse à toucher la chair des derniers et avertissant que la rigueur doctrinale sans miséricorde est un discours vide.
 
Le soin des malades
49.   La compassion chrétienne se manifeste de manière particulière dans le soin des malades et des souffrants. Sur la base des signes présents dans le ministère public de Jésus – la guérison des aveugles, des lépreux et des paralytiques –, l’Église comprend que le soin des malades, dans lesquels elle reconnaît immédiatement le Seigneur crucifié, est une partie importante de sa mission. Lors d’une épidémie dans la ville de Carthage où il était évêque, saint Cyprien rappela aux chrétiens l’importance du soin des malades : « Cette épidémie, qui semble si horrible et fatale, met à l’épreuve la justice de chaque individu et jauge l’esprit des hommes, vérifiant si les bien-portants se mettent au service des infirmes, si les parents s’aiment sincèrement, si les maîtres ont pitié de la souffrance de leurs serviteurs, si les médecins n’abandonnent pas les malades qui les supplient ».[38] La tradition chrétienne de visiter les malades, de laver leurs blessures et de réconforter les affligés ne se réduit pas simplement à une œuvre philanthropique, mais elle est une action ecclésiale à travers laquelle, chez les malades, les membres de l’Église « touchent la chair souffrante du Christ ».[39]
50.   Au XVIème siècle, Saint Jean de Dieu, en fondant l’Ordre hospitalier qui porte son nom, créa des hôpitaux modèles qui accueillaient tout le monde, indépendamment de la condition sociale ou économique. Sa célèbre expression “Faites le bien, mes frères !” devint une devise pour la charité active envers les malades. À la même époque, Saint Camille de Lellis fonda l’Ordre des Clercs Réguliers Ministres des Infirmes – les Camilliens – dont la mission était de servir les malades avec un dévouement total. Sa règle commande : « Que chacun demande au Seigneur de lui donner un amour maternel envers son prochain afin que nous puissions le servir avec toute la charité de notre âme et de notre corps, car nous désirons, avec la grâce de Dieu, servir tous les malades avec l’amour qu’une mère aimante porte à son fils unique malade ».[40] Dans les hôpitaux, sur les champs de bataille, dans les prisons et dans les rues, les Camilliens ont incarné la miséricorde du Christ Médecin.
51.   En prenant soin des malades avec une affection maternelle, comme une mère prend soin de son enfant, de nombreuses femmes consacrées ont joué un rôle encore plus répandu dans les soins de santé aux pauvres. Les Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, les Sœurs Hospitalières, les Petites Sœurs de la Divine Providence et de nombreuses autres congrégations féminines, ont été une présence maternelle et discrète dans les hôpitaux, les maisons de santé et les maisons de retraite. Elles ont apporté réconfort, écoute, présence et, surtout, tendresse. Elles ont construit, souvent de leurs propres mains, des structures sanitaires dans des lieux dépourvus d’assistance médicale. Elles ont enseigné l’hygiène, assisté aux accouchements et administré des médicaments avec une sagesse naturelle et une foi profonde. Leurs maisons sont devenues des oasis de dignité dont personne n’était exclu. Le toucher de la compassion était le premier remède. Sainte Louise de Marillac écrivait à ses sœurs, les Filles de la Charité, leur rappelant qu’elles avaient reçu « une bénédiction de Dieu toute particulière pour le service des pauvres malades de  hôpitaux ».[41]
52.   Aujourd’hui, cet héritage se perpétue dans les hôpitaux catholiques, dans les centres de soins ouverts dans des régions reculées, dans les missions sanitaires opérant dans les forêts, dans les centres d’accueil pour toxicomanes et dans les hôpitaux de campagne en zones de guerre. La présence chrétienne auprès des malades révèle que le salut n’est pas une idée abstraite, mais une action concrète. En soignant une blessure, l’Église annonce que le Royaume de Dieu commence chez les plus vulnérables. Ce faisant, elle reste fidèle à Celui qui a dit : « J’étais [...] malade et vous m’avez visité » (Mt 25, 35.36). Lorsque l’Église s’agenouille auprès d’un lépreux, d’un enfant sousalimenté ou d’un mourant anonyme, elle réalise sa vocation la plus profonde : aimer le Seigneur là où il est le plus défiguré.
 
Le soin des pauvres dans la vie monastique
53.   La vie monastique, née dans le silence des déserts, a rendu dès ses débuts un témoignage de solidarité. Les moines abandonnaient tout – richesse, prestige, famille – non seulement parce qu’ils méprisaient les biens du monde – contemptus mundi – mais aussi pour rencontrer dans ce détachement radical le Christ pauvre. Saint Basile le Grand, dans sa Règle, ne voyait aucune contradiction entre la vie de prière et de recueillement des moines et leur travail en faveur des pauvres. Pour lui, l’hospitalité et le soin des nécessiteux faisaient partie intégrante de la spiritualité monastique et les moines, même après avoir tout quitté pour embrasser la pauvreté, devaient aider les plus pauvres par leur travail, car « pour pouvoir partager avec qui en a besoin, nous devons bien évidemment travailler avec ardeur [...]. Une telle manière de vivre nous est profitable non seulement parce qu’elle mortifie le corps, mais aussi parce qu’elle favorise la charité pour le prochain : par notre intermédiaire, Dieu offre l’indépendance matérielle à nos frères les plus faibles ».[42]
54.   À Césarée, où il était évêque, il construisit un lieu connu sous le nom de Basiliade, qui comprenait des logements, des hôpitaux et des écoles pour les pauvres et les malades. Le moine n’était donc pas seulement un ascète, mais aussi un serviteur. Basile démontra ainsi que pour être proche de Dieu, il faut être proche des pauvres. L’amour concret est le critère de la sainteté. Prier et soigner, contempler et guérir, écrire et accueillir : tout est expression du même amour pour le Christ.
55.   En Occident, saint Benoît de Nursie rédigea une règle qui allait devenir la colonne vertébrale de la spiritualité monastique européenne. L’accueil des pauvres et des pèlerins y occupe une place prépondérante : «  On accordera le maximum de soin et de sollicitude à la réception des pauvres et des étrangers, puisque l’on reçoit le Christ davantage en leur personne ».[43] Ce ne sont pas que des mots : pendant des siècles, les monastères bénédictins ont été des lieux de refuge pour les veuves, les enfants abandonnés, les pèlerins et les mendiants. Pour Benoît, la vie communautaire est une école de charité. Le travail manuel n’a pas seulement une fonction pratique, mais forme également le cœur au service. Le partage entre les moines, l’attention aux malades et l’écoute des plus vulnérables préparent à accueillir le Christ qui vient dans la personne du pauvre et de l’étranger. L’hospitalité monastique bénédictine reste encore aujourd’hui le signe d’une Église qui ouvre ses portes, qui accueille sans demander, qui guérit sans rien exiger en retour.
56.   Au fil du temps, les monastères bénédictins sont devenus des lieux s’opposant à la culture de l’exclusion. Les moines cultivaient la terre, produisaient de la nourriture, préparaient des médicaments et les offraient avec simplicité aux plus démunis. Leur travail silencieux était le levain d’une nouvelle civilisation où les pauvres n’étaient pas un problème à résoudre, mais des frères et sœurs à accueillir. La règle du partage, le travail commun et l’assistance aux plus vulnérables structuraient une économie solidaire, en contraste avec la logique de l’accumulation. Le témoignage des moines montrait que la pauvreté volontaire, loin d’être une misère, est un chemin de liberté et de communion. Ils ne se limitaient pas à aider les pauvres : ils se faisaient leurs proches, leurs frères dans le même Seigneur. Dans les cellules et les cloîtres se forma une mystique de la présence de Dieu dans les petits.
57.   Outre l’aide matérielle, les monastères jouaient un rôle fondamental dans la formation culturelle et spirituelle des plus humbles. En temps de peste, de guerre et de famine, ils étaient des lieux où les nécessiteux trouvaient du pain et des médicaments, mais également dignité et parole. C’est là que les orphelins étaient éduqués, que les apprentis recevaient une formation et que les paysans étaient initiés aux techniques agricoles et à la lecture. Le savoir était partagé comme un don et une responsabilité. L’Abbé était à la fois maître et père, et l’école monastique était un lieu de libération par la vérité. En effet, comme l’écrit Jean Cassien, le moine doit se caractériser par « l’humilité du cœur […], qui conduit, non pas à la science qui enfle, mais à celle qui éclaire par une charité parfaite ».[44] En formant les consciences et en transmettant la sagesse, les moines contribuèrent à une pédagogie chrétienne de l’inclusion. La culture, marquée par la foi, était partagée avec simplicité. La connaissance, éclairée par la charité, devenait service. Ainsi, la vie monastique se révèle comme un style de sainteté et un moyen concret de transformer la société.
58.   La tradition monastique enseigne ainsi que la prière et la charité, le silence et le service, les cellules et les hôpitaux forment un unique tissu spirituel. Le monastère est un lieu d’écoute et d’action, de culte et de partage. Saint Bernard de Clairvaux, le grand réformateur cistercien, « rappela avec fermeté la nécessité d’une vie sobre et mesurée, à table comme dans l’habillement et dans les édifices monastiques, recommandant de soutenir et de prendre soin des pauvres ».[45] Pour lui, la compassion n’est pas un choix accessoire, mais le véritable chemin de la suite du Christ. La vie monastique, si elle est fidèle à sa vocation originelle, montre que l’Église n’est pleinement épouse du Seigneur que lorsqu’elle est également sœur des pauvres. Le cloître n’est pas seulement un refuge du monde, mais une école où l’on apprend à mieux le servir. Là où les moines ont ouvert leurs portes aux pauvres, l’Église a révélé avec humilité et fermeté que la contemplation n’exclut pas la miséricorde mais l’exige comme son fruit le plus pur.
 
Libérer les captifs
59.   Dès les temps apostoliques l’Église a vu dans la libération des opprimés un signe du Royaume de Dieu. Jésus lui-même, au début de sa mission publique, a proclamé : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la délivrance » (Lc 4, 18). Les premiers chrétiens, même dans des conditions précaires, priaient et assistaient leurs frères et sœurs prisonniers, comme en témoignent les Actes des Apôtres (cf. 12, 5 ; 24, 23) et divers écrits des Pères. Cette mission de libération s’est poursuivie au cours des siècles à travers des actions concrètes, surtout lorsque le drame de l’esclavage et de la captivité marqua des sociétés entières.
60.   Entre la fin du XIIème siècle et le début du XIIIème siècle, alors que nombre de chrétiens sont capturés en Méditerranée ou réduits en esclavage dans les guerres, deux ordres religieux voient le jour : l’Ordre de la Très Sainte Trinité et de la Rédemption des Captifs (Trinitaires), fondé par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, et l’Ordre de Notre Dame de la Merci (Mercédaires), fondé par saint Pierre Nolasque avec le soutien de saint Raymond de Peñafort, dominicain. Ces communautés de consacrés ont le charisme spécifique de libérer les chrétiens réduits en esclavage, en mettant à leur disposition leurs propres biens[46] et, souvent, en offrant leur vie en échange. Les Trinitaires, avec leur devise Gloria Tibi Trinitas et captivis libertas (Gloire à toi, Trinité, et liberté aux captifs), et les Mercédaires, qui ajoutèrent un quatrième vœu[47] aux vœux religieux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté, ont témoigné que la charité peut être héroïque. La libération des prisonniers est une expression de l’amour trinitaire : un Dieu qui libère non seulement de l’esclavage spirituel, mais aussi de l’oppression concrète. Le geste de racheter de l’esclavage et de la captivité est considéré comme une extension du sacrifice rédempteur du Christ dont le sang est le prix de notre rachat (cf. 1 Co 6, 20).
61.   La spiritualité originale de ces Ordres était profondément enracinée dans la contemplation de la Croix. Le Christ est par excellence le Rédempteur des prisonniers et l’Église, son Corps, prolonge ce mystère dans le temps.[48] Les religieux ne considèrent pas la rançon comme une action politique ou économique, mais comme un acte quasi liturgique, l’offrande sacramentelle de soi-même. Beaucoup donnaient leur propre corps pour remplacer les prisonniers, accomplissant à la lettre le commandement : « Nul n’a plus grand amour que celui-ci : déposer sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). La tradition de ces Ordres n’est pas terminée. Elle a au contraire inspiré de nouvelles formes d’action face aux esclavages modernes : la traite des êtres humains, le travail forcé, l’exploitation sexuelle, les différentes formes de dépendance.[49] La charité chrétienne, lorsqu’elle s’incarne, devient libératrice. Et la mission de l’Église, lorsqu’elle est fidèle à son Seigneur, est toujours d’annoncer la libération. Aujourd’hui encore, lorsque « des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage »,[50] cet héritage est perpétué par ces ordres, et par d’autres institutions et congrégations qui travaillent dans les périphéries urbaines, dans les zones de conflit et sur les routes migratoires. Lorsque l’Église s’incline pour briser les nouvelles chaînes qui entravent les pauvres, elle devient un signe pascal.
62.   On ne peut conclure cette réflexion sur les personnes privées de liberté sans mentionner les détenus se trouvant dans des pénitenciers et centres de détention. À ce sujet, rappelons les paroles que le Pape François adressa à certains d’entre eux : « Entrer dans une prison est toujours un moment important pour moi, car la prison est un lieu d’une grande humanité [...]. Une humanité éprouvée, parfois accablée par les difficultés, la culpabilité, les jugements, les incompréhensions, les souffrances, mais en même temps chargée de force, de désir de pardon, de volonté de rédemption ».[51] Cette volonté a d’ailleurs été reprise par les Ordres dédiés au rachat des prisonniers comme service préférentiel à l’Église. Comme le proclamait saint Paul : « C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Et cette liberté n’est pas seulement intérieure : elle se manifeste dans l’histoire comme un amour qui prend soin et libère de tout lien d’esclavage.
 
Témoins de la pauvreté évangélique
63.   Au XIIIème siècle, face à la croissance des villes, la concentration des richesses et l’émergence de nouvelles formes de pauvreté, l’Esprit Saint donna naissance à un nouveau type de consécration dans l’Église : les Ordres mendiants. À la différence du modèle monastique stable, les mendiants adoptent une vie itinérante, sans propriété personnelle ni communautaire, entièrement livrés à la Providence. Ils ne se limitent pas à servir les pauvres : ils se font pauvres avec eux. Ils voient la ville comme un nouveau désert et les marginaux comme de nouveaux maîtres spirituels. Ces Ordres, comme les Franciscains, les Dominicains, les Augustins et les Carmes, représentent une révolution évangélique dans laquelle le style de vie simple et pauvre devient un signe prophétique pour la mission, faisant revivre l’expérience de la première communauté chrétienne (cf. Ac 4, 32). Le témoignage des mendiants défie à la fois l’opulence cléricale et la froideur de la société urbaine.
64.   Saint François d’Assise est devenu l’icône de ce printemps spirituel. En épousant la pauvreté, il a voulu imiter le Christ pauvre, nu et crucifié. Dans sa Règle, il demande que « les frères ne s’approprient rien, ni maison, ni lieu, ni quoi que ce soit. Et comme des pèlerins et des étrangers en ce siècle, servant le Seigneur dans la pauvreté et l’humilité, qu’ils aillent à l’aumône avec confiance ; et il ne faut pas qu’ils en aient honte, car le Seigneur s’est fait pauvre pour nous en ce monde ».[52] Sa vie a été un dépouillement permanent : du palais au lépreux, de l’éloquence au silence, de la possession au don total. François n’a pas fondé une réalité de service social, mais une fraternité évangélique. Il a vu dans les pauvres des frères et des images vivantes du Seigneur. Sa mission était d’être avec eux, dans une solidarité qui dépassait les distances, dans un amour compatissant. Sa pauvreté était relationnelle : elle le conduisait à se faire proche, égal, voire inférieur. Sa sainteté germait de la conviction que l’on ne peut vraiment recevoir le Christ qu’en se donnant généreusement aux frères.
65.   Sainte Claire d’Assise, inspirée par François, fonda l’Ordre des Pauvres Dames, plus tard appelées Clarisses. Son combat spirituel consista à maintenir fidèlement l’idéal de la pauvreté radicale. Elle refusa les privilèges pontificaux qui auraient pu garantir la sécurité matérielle de son monastère et obtint avec fermeté du Pape Grégoire IX le fameux Privilegium Paupertatis qui garantissait le droit de vivre sans posséder aucun bien matériel.[53] Ce choix exprimait sa confiance totale en Dieu et sa conscience que la pauvreté volontaire est une forme de liberté et de prophétie. Claire enseigna à ses sœurs que le Christ était leur seul héritage et que rien ne devait obscurcir la communion avec Lui. Sa vie cachée de prière fut un cri contre la mondanité et une défense silencieuse des pauvres et des oubliés.
66.   Saint Dominique de Guzmán, contemporain de François, fonda l’Ordre des Prêcheurs, avec un autre charisme mais dans la même radicalité. Il voulait proclamer l’Évangile avec l’autorité qui découle d’une vie pauvre, convaincu que la Vérité a besoin de témoins cohérents. L’exemple de la pauvreté de vie accompagnait la Parole prêchée. Libérés du poids des biens terrestres, les frères dominicains pouvaient mieux se consacrer à leur tâche principale, à savoir la prédication. Ils se rendaient dans les villes, surtout celles qui avaient une université, pour enseigner la vérité de Dieu.[54] En dépendant des autres, ils démontraient que la foi ne s’impose pas, mais s’offre. Et, en vivant parmi les pauvres, ils apprenaient la vérité de l’Évangile “d'en bas”, comme des disciples du Christ humilié.
67.   Les Ordres mendiants ont donc été une réponse vivante à l’exclusion et à l’indifférence. Ils n’ont pas expressément proposé des réformes sociales, mais une conversion, personnelle et communautaire, à la logique du Royaume. Pour eux, la pauvreté n’est pas une conséquence du manque de biens, mais un libre choix : se faire petit pour accueillir les petits. Comme le disait François Thomas de Celano : « Il montrait qu’il aimait intensément les pauvres [...]. Il se dépouillait souvent pour vêtir les pauvres, auxquels il cherchait à se rendre semblable ».[55] Les mendiants sont devenus le symbole d’une Église pèlerine, humble et fraternelle, qui vit parmi les pauvres non par prosélytisme, mais par identité. Ils enseignent que l’Église est lumière lorsqu’elle se dépouille de tout et que la sainteté passe à travers un cœur humble et tourné vers les petits.
 
L’Eglise et l’éducation des pauvres
68.   S’adressant à des éducateurs, le Pape François rappelait que l’éducation a toujours été l’une des plus hautes expressions de la charité chrétienne : « Votre mission est une mission remplie de difficultés mais aussi de joies. […] Une mission d’amour, car on ne peut enseigner sans aimer ».[56] En ce sens, depuis les temps les plus reculés, les chrétiens ont compris que la connaissance libère, donne de la dignité et rapproche de la vérité. Pour l’Église, enseigner aux pauvres est un acte de justice et de foi. Inspirée par l’exemple du Maître qui enseignait aux gens les vérités divines et humaines, elle a assumé la mission de former les enfants et les jeunes, surtout les plus pauvres, à la vérité et à l’amour. Cette mission a pris forme avec la fondation de Congrégations consacrées à l’éducation populaire.
69.   Au XVIème siècle, Saint Joseph de Calasanz, frappé par le manque d’instruction et de formation des jeunes pauvres de la ville de Rome, créa dans des pièces adjacentes à l’église Santa Dorotea in Trastevere la première école publique gratuite d’Europe. C’était le germe duquel devait naître et se développer, non sans difficultés, l’Ordre des Clerc Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Écoles Pies, dite des Piaristes, dans le but de transmettre aux jeunes « outre la science profane, la sagesse de l’Évangile, en leur enseignant à saisir dans les événements personnels et dans l’histoire l’action aimante de Dieu Créateur et Rédempteur ».[57] En fait, on peut considérer ce courageux prêtre comme le « véritable fondateur de l’école catholique moderne, visant à la formation intégrale de l’homme et ouverte à tous ».[58] Au XVIIème siècle, animé par la même sensibilité, saint Jean-Baptiste de La Salle, se rendant compte de l’injustice causée par l’exclusion des enfants des ouvriers et des paysans du système éducatif français de son temps, fonda les Frères des Écoles Chrétiennes avec l’idéal d’offrir une instruction gratuite, une formation solide et un environnement fraternel. La Salle considérait la classe comme un lieu de promotion humaine, mais également de conversion. Dans ses collèges, prière, méthode, discipline et partage étaient réunis.
Chaque enfant était considéré comme un don unique de Dieu et l’acte d’enseigner comme un service rendu au Royaume de Dieu.
70.   Au XIXème siècle, toujours en France, saint Marcellin Champagnat fonda l’Institut des Frères Maristes des Écoles. « Sensible aux besoins spirituels et éducatifs de son époque, spécialement à l’ignorance religieuse et aux situations d’abandon que connaissait particulièrement la jeunesse »,[59] il se consacra de tout cœur, en des temps où l’accès à l’éducation restait l’apanage de quelques privilégiés, à la mission d’éduquer et d’évangéliser les enfants et les jeunes, surtout les plus démunis. Dans le même esprit, en Italie, saint Jean Bosco initia la grande œuvre salésienne fondée sur les trois principes du “système préventif” – raison, religion et affection –[60]  et le bienheureux Antonio Rosmini fonda l’Institut de la Charité, où la “charité intellectuelle” – avec la “charité matérielle” et, au sommet, la “charité spirituellepastorale” – était présentée comme une dimension indispensable de toute action caritative visant le bien et le développement intégral de la personne.[61]
71.   De nombreuses Congrégations féminines ont également été les protagonistes de cette révolution pédagogique. Les Ursulines, les moniales de la Compagnie de MarieNotre-Dame, les Maestre Pie et beaucoup d’autres, fondées principalement au XVIIIème et XIXème siècles, ont occupé des espaces où l’État était absent. Elles créèrent des écoles dans les petits villages, les banlieues et les quartiers populaires. L’instruction des filles, en particulier, devint une priorité. Les religieuses alphabétisaient, évangélisaient, s’occupaient des questions pratiques de la vie quotidienne, élevaient l’esprit par la culture des arts et, surtout, formaient les consciences. Leur pédagogie était simple : proximité, patience, douceur. Elles enseignaient par leur vie plus que par leurs paroles. À une époque marquée par l’analphabétisme généralisé et l’exclusion structurelle, ces femmes consacrées ont été des lumières d’espoir. Leur mission était de former le cœur, apprendre à penser, promouvoir la dignité. Alliant vie de piété et dévouement envers le prochain, elles ont combattu l’abandon par la tendresse de celles qui éduquent au nom du Christ.
72.   Pour la foi chrétienne, l’éducation des pauvres n’est pas une faveur, mais un devoir. Les petits ont droit à la connaissance, condition fondamentale pour la reconnaissance de la dignité humaine. Les enseigner, c’est affirmer leur valeur en leur donnant des outils pour transformer leur réalité. La tradition chrétienne considère le savoir comme un don de Dieu et une responsabilité communautaire. L’éducation chrétienne ne forme pas seulement des professionnels, mais des personnes ouvertes au bien, à la beauté et à la vérité. L’école catholique, par conséquent, lorsqu’elle est fidèle à son nom, constitue un espace d’inclusion, de formation intégrale et de promotion humaine ; en conjuguant foi et culture, elle sème l’avenir, honore l’image de Dieu et construit une société meilleure.
 
Accompagner les migrants
73.   L’expérience de la migration accompagne l’histoire du Peuple de Dieu. Abraham part sans savoir où il va ; Moïse guide le peuple en pèlerinage à travers le désert ; Marie et Joseph fuient en Égypte avec l’Enfant. Le Christ lui-même, qui « est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1, 11), a vécu parmi nous comme un étranger. C’est pourquoi l’Église a toujours reconnu dans les migrants une présence vivante du Seigneur qui, au jour du jugement, dira à ceux qui seront à sa droite : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35).
74.   Au XIXème siècle, alors que des millions d’Européens émigraient à la recherche de meilleures conditions de vie, deux grands saints se distinguèrent dans la prise en charge pastorale des migrants : saint Jean-Baptiste Scalabrini et sainte Françoise-Xavière Cabrini. Scalabrini, évêque de Plaisance, fonda les Missionnaires de Saint-Charles pour accompagner les migrants dans leurs communautés de destination, leur offrant une assistance spirituelle, juridique et matérielle. Il voyait dans les migrants les destinataires d’une nouvelle évangélisation, mettant en garde contre les risques d’exploitation et de perte de la foi en terre étrangère. Répondant généreusement au charisme que le Seigneur lui avait donné, « Scalabrini regardait au-delà, il regardait en avant, vers un monde et une Église sans barrières, sans étrangers ».[62] Sainte Françoise Cabrini, née en Italie et naturalisée américaine, fut la première citoyenne américaine à être canonisée. Pour accomplir sa mission d’assistance aux migrants, elle traversa plusieurs fois l’Atlantique et, « armée d’une singulière audace, elle créa à partir de rien des écoles, des hôpitaux, des orphelinats pour les foules de déshérités qui s’étaient aventurés dans le nouveau monde à la recherche de travail, privés de la connaissance de la  langue et  des moyens en mesure de leur permettre une insertion digne dans la société américaine, et souvent victimes de personnes sans scrupules. Son cœur maternel, qui ne se mettait jamais au repos, les rejoignait partout : dans les taudis, dans les prisons, dans les mines ».[63] Au cours de l'Année Sainte 1950, le Pape Pie XII la proclama Patronne de tous les migrants.[64]
75.   La tradition de l’activité de l’Église pour et avec les migrants se poursuit et, aujourd’hui, ce service s’exprime à travers des initiatives telles que les centres d’accueil pour les réfugiés, les missions frontalières, les efforts de Caritas Internationalis et d’autres institutions. Le Magistère contemporain réaffirme clairement cet engagement. Le Pape François a rappelé que la mission de l’Église envers les migrants et les réfugiés est encore plus large, insistant sur le fait que « la réponse au défi posé par les migrations contemporaines peut se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Mais ces verbes ne valent pas seulement pour les migrants et pour les réfugiés. Ils expriment la mission de l’Église envers tous les habitants des périphéries existentielles qui doivent être accueillis, protégés, promus et intégrés ».[65] Et il disait également : « Tout être humain est enfant de Dieu ! L’image du Christ est imprimée en lui ! Il s’agit alors de voir, nous d’abord et d’aider ensuite les autres à voir, dans le migrant et dans le réfugié, non pas seulement un problème à affronter, mais un frère et une sœur à accueillir, à respecter et à aimer, une occasion que la Providence nous offre pour contribuer à la construction d’une société plus juste, une démocratie plus accomplie, un pays plus solidaire, un monde plus fraternel et une communauté chrétienne plus ouverte, selon l’Évangile ».[66] L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts. Elle sait que son annonce de l’Évangile est crédible seulement lorsqu’elle se traduit en gestes de proximité et d’accueil ; et que dans tout migrant rejeté, le Christ lui-même frappe à la porte de la communauté.
 
Auprès des derniers
76.   La sainteté chrétienne fleurit souvent dans les lieux les plus oubliés et les plus blessés de l’humanité. Les plus pauvres parmi les pauvres – ceux qui manquent non seulement de biens, mais aussi de voix et de reconnaissance de leur dignité – occupent une place spéciale dans le cœur de Dieu. Ils sont les préférés de l’Évangile, les héritiers du Royaume (cf. Lc 6, 20). C’est en eux que le Christ continue de souffrir et de ressusciter. C’est en eux que l’Église retrouve sa vocation à montrer sa réalité la plus authentique.
77.   Sainte Thérèse de Calcutta, canonisée en 2016, est devenue une icône universelle de la charité vécue jusqu’à l'extrême en faveur des plus indigents, des exclus de la société. Fondatrice des Missionnaires de la Charité, elle a consacré sa vie aux mourants abandonnés sur les routes de l’Inde. Elle recueillait les rejetés, lavait leurs blessures et les accompagnait jusqu’à leur mort avec une tendresse qui était prière. Son amour des plus pauvres parmi les pauvres a fait qu’elle ne s’est pas seulement occupée de leurs besoins matériels, mais elle leur aussi annoncé la bonne nouvelle de l’Évangile : « Nous voulons annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres : que Dieu les aime, que nous les aimons, qu’ils sont quelqu’un pour nous, que, eux aussi, ont été créés par la même main amoureuse de Dieu pour aimer et pour être aimés. Nos pauvres gens, nos splendides gens, sont des gens tout à fait dignes d’amour. Ils n’ont pas besoin de notre pitié ni de notre compassion. Ils ont besoin de notre amour compréhensif, ils ont besoin de notre respect, ils ont besoin que nous les traitions avec dignité ».[67] Tout cela venait d’une spiritualité profonde qui considérait le service des plus pauvres comme le fruit de la prière et de l’amour, générateur de paix véritable comme le rappela le Pape Jean-Paul II aux pèlerins venus à Rome pour sa béatification : « Où Mère Teresa a-t-elle trouvé la force de se mettre tout entière au service des autres? Elle la trouva dans la prière et dans la contemplation silencieuse de Jésus-Christ, de sa Sainte Face, de son Sacré Cœur. Elle l’a dit elle-même:  “Le fruit du silence c’est la prière :  le fruit de la prière c’est la foi ; le fruit de la foi c’est l’amour ; le fruit de l’amour c’est le service ; le fruit du service c’est la paix”. […] La prière emplissait son cœur de la paix du Christ et lui permettait de faire rayonner cette paix sur les autres ».[68] Teresa ne se considérait pas comme une philanthrope ou une militante, mais comme une épouse du Christ crucifié, qui servait avec un amour total les frères souffrants.
78.   Au Brésil, Sainte Dulce des Pauvres – connue comme “le bon ange de Bahia” – a incarné le même esprit évangélique avec des caractéristiques brésiliennes. En faisant référence à elle et à deux autres religieuses canonisées cours de la même célébration, le Pape François rappela leur amour pour les plus marginalisés de la société et déclara que les nouvelles Saintes « nous montrent que la vie religieuse est un chemin d’amour dans les périphéries existentielles du monde ».[69] Sœur Dulce a affronté la précarité avec créativité, les obstacles avec tendresse, le besoin avec une foi inébranlable. Elle commença par accueillir des malades dans un poulailler, puis fonda l’une des plus grandes œuvres sociales du pays. Elle assistait des milliers de personnes chaque jour, sans jamais perdre sa délicatesse. Elle se fit pauvre avec les pauvres par amour du plus Pauvre. Elle vivait avec peu, priait avec ferveur et servait avec joie. Sa foi ne l’éloignait pas du monde, mais l’introduisait encore plus profondément dans la souffrance des derniers.
79.   On pourrait citer aussi saint Benoît Menni et les Sœurs Hospitalières du SacréCœur de Jésus, aux côtés des personnes handicapées ; saint Charles de Foucauld dans les communautés du désert ; sainte Catherine Drexel auprès des groupes les plus défavorisés en Amérique du Nord ; sœur Emmanuelle avec les ramasseurs d’ordures dans le quartier d’Ezbet El Nakhl, au Caire ; et bien d’autres encore. Chacun, à sa manière, a découvert que les plus pauvres ne sont pas seulement objet de notre compassion, mais des maîtres d’Évangile. Il ne s’agit pas de “leur apporter” Dieu, mais de le rencontrer en eux. Tous ces exemples nous enseignent que servir les pauvres n’est pas un geste à faire du haut vers le bas, mais une rencontre entre égaux où le Christ est révélé et adoré. Saint Jean-Paul II nous rappelait que « dans la personne des pauvres il y a une présence spéciale du Fils de Dieu qui impose à l’Église une option préférentielle pour eux ».[70] C’est donc en se penchant pour prendre soin des pauvres que l’Église assume sa posture la plus élevée.
 
Les mouvements populaires
80.   Nous devons également reconnaître que, tout au long des siècles de l’histoire chrétienne, l’aide aux pauvres et la lutte pour leurs droits n’ont pas seulement concerné des individus, certaines familles, les institutions ou les communautés religieuses. Il y a eu, et il y a encore, des mouvements populaires variés, constitués de laïcs et guidés par des leaders populaires, souvent soupçonnés et même persécutés. Je fais référence à un « ensemble de personnes qui ne marchent pas comme des individus mais comme le tissu d’une communauté de tous et pour tous, et qui ne peut pas laisser les plus pauvres et les plus faibles rester en arrière. [...] Les leaders populaires sont ceux qui ont la capacité d’intégrer tout le monde. [...] Ils n’ont ni dégoût ni peur des jeunes blessés et crucifiés ».[71]
81.   Ces leaders populaires savent que la solidarité « c’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’empire de l’argent […]. La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires ».[72] C’est pourquoi lorsque les institutions réfléchissent aux besoins des pauvres, il est nécessaire qu’elles « incluent les mouvements populaires et animent les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun ».[73] Les mouvements populaires invitent en effet à dépasser « cette idée des politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples ».[74]  Si les hommes politiques et les professionnels ne les écoutent pas, « la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne en laissant le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin »[75]. Il en va de même pour les institutions de l’Église.
        
Quatrième chapitre : une histoire qui continue
 
 
Le siècle de la doctrine sociale de l’Eglise
82.   L’accélération des transformations technologiques et sociales des deux derniers siècles, qui abonde de contradictions tragiques, n’a pas seulement été subie mais aussi affrontée et pensée par les pauvres. Les mouvements de travailleurs, de femmes, de jeunes, de même que la lutte contre les discriminations raciales ont entraîné l’éveil d’une nouvelle conscience de la dignité de ceux qui sont en marge. La contribution de la Doctrine sociale de l’Église, depuis la révolution industrielle, a en soi également cette racine populaire qu’il ne faut pas oublier : sa relecture de la Révélation chrétienne dans les circonstances sociales modernes, professionnelles, économiques et culturelles modernes serait inimaginable sans les laïcs chrétiens confrontés aux défis de leur temps. À leurs côtés, travaillent des religieux et religieuses témoins d’une Église qui sort des sentiers battus. Le changement d’époque auquel nous sommes confrontés rend aujourd’hui encore plus nécessaire l’interaction continue entre les baptisés et le Magistère, entre les citoyens et les experts, entre le peuple et les institutions. En particulier, il faut reconnaître à nouveau que la réalité se voit mieux à partir des marges et que les pauvres sont dotés d’une intelligence particulière, indispensable à l’Église et à l’humanité.
83.   Le Magistère des 150 dernières années offre une véritable mine d’enseignements concernant les pauvres. Les Évêques de Rome se sont ainsi faits des porte-paroles de nouvelles prises de conscience passées au crible du discernement ecclésial. Par exemple, dans la Lettre encyclique Rerum novarum (15 mai 1891), Léon XIII aborda la question du travail en dénonçant la situation intolérable de nombreux ouvriers de l’industrie et proposant l’instauration d’un ordre social juste. D’autres Pontifes se sont exprimés dans ce sens. Saint Jean XXIII, dans la Lettre encyclique Mater et Magistra (1961), se fit le promoteur d’une justice à dimension mondiale : les pays riches ne peuvent rester indifférents face aux pays opprimés par la faim et la misère ; ils sont appelés à les secourir généreusement avec tous leurs biens.
84.   Le Concile Vatican II représente une étape fondamentale dans le discernement ecclésial sur les pauvres à la lumière de la Révélation. Bien que cette attention ait été marginale dans les documents préparatoires, un mois avant l’ouverture du Concile, dans le message radiophonique du 11 septembre 1962, saint Jean XXIII attira l’attention sur ce thème avec des mots inoubliables : « L’Église se présente telle qu’elle est et telle qu’elle veut être, comme l’Église de tous et en particulier l’Église des pauvres ».[76] Ce fut ensuite le grand travail d’évêques, de théologiens et d’experts soucieux du renouveau de l’Église – avec le soutien du même saint Jean XXIII – que de réorienter le Concile. La nature christocentrique, donc doctrinale et non seulement sociale, d’une telle effervescence est fondamentale. De nombreux pères conciliaires ont en effet favorisé le renforcement de la conscience, bien exprimé par le Cardinal Lercaro dans son intervention mémorable du 6 décembre 1962, que « le mystère du Christ dans l’Église a toujours été et est encore aujourd’hui, mais de manière particulière, le mystère du Christ dans les pauvres »[77] et qu’ « il ne s’agit pas d’un thème quelconque, mais en un certain sens, du seul thème de tout Vatican II ».[78] L’archevêque de Bologne notait  en préparant le texte de cette intervention : « C’est l’heure des pauvres, des millions de pauvres qui sont sur toute la terre, c’est l’heure du mystère de l’Église mère des pauvres, c’est l’heure du mystère du Christ surtout dans le pauvre ».[79] S’annonçait ainsi la nécessité d’une nouvelle forme ecclésiale, plus simple et plus sobre, impliquant tout le peuple de Dieu et sa figure historique. Une Église plus semblable à son Seigneur qu’aux puissances mondaines, déterminée à stimuler dans toute l’humanité un engagement concret pour la résolution du grand problème de la pauvreté dans le monde
85.   Saint Paul VI, lors de l’ouverture de la deuxième session du Concile, reprit le thème voulu par son prédécesseur, c’est-à-dire le fait que l’Église regarde avec un intérêt particulier « les pauvres, les nécessiteux, les affligés, les affamés, les souffrants, les prisonniers, c’est-à-dire toute l’humanité qui souffre et qui pleure : celle-ci lui appartient, de droit évangélique ».[80] Lors de l’audience générale du 11 novembre 1964, il souligna que « le pauvre est représentant du Christ » et, rapprochant l’image du Seigneur présente dans les derniers à celle qui se manifeste chez le Pape, il affirma : « La représentation du Christ dans le pauvre est universelle, chaque pauvre reflète le Christ. Celle du Pape est personnelle. […] Le Pauvre et Pierre peuvent coïncider, ils peuvent être la même personne, revêtue d’une double représentation, celle de la Pauvreté et celle de l’Autorité ».[81] Le lien intrinsèque entre l’Église et les pauvres était ainsi exprimé symboliquement avec une clarté inédite.
86.   Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, actualisant l’héritage des Pères de l’Église, le Concile réaffirme avec force la destination universelle des biens de la terre et la fonction sociale de la propriété qui en découle : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elles contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous [...]. C’est pourquoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres. D’ailleurs, tous les hommes ont le droit d’avoir une part suffisante de biens pour eux-mêmes et leur famille. [...] Celui qui se trouve dans l’extrême nécessité a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui. [...] De par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens. Là où ce caractère social n’est pas respecté, la propriété peut devenir une occasion fréquente de convoitises et de graves désordres ».[82] Cette conviction est reprise par saint Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio, où nous lisons que « nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire ».[83] Dans son discours aux Nations Unies, le Pape Montini se présenta comme l’avocat des peuples pauvres[84] exhortant la communauté internationale à construire un monde solidaire.
87.   Avec saint Jean-Paul II, la relation préférentielle de l’Église pour les pauvres s’est consolidée, du moins sur le plan doctrinal. Son magistère a en effet reconnu que l’option pour les pauvres est une « forme spéciale de primauté dans l’exercice de la charité chrétienne, dont toute la tradition de l’Église témoigne ».[85] Dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, il écrit également qu’aujourd’hui, étant donné la dimension mondiale  prise par la question sociale, « cet amour préférentiel, de même que les décisions qu’il nous inspire, ne peut pas ne pas embrasser les multitudes immenses des affamés, des mendiants, des sans-abri, des personnes sans assistance médicale et, pardessus tout, sans espérance d’un avenir meilleur : on ne peut pas ne pas prendre acte de l’existence de ces réalités. Les ignorer reviendrait à s’identifier au “riche bon vivant” qui feignait de ne pas connaître Lazare le mendiant gisant près de sa porte (cf. Lc 16, 19-31) ». [86] Son enseignement sur le travail prend toute son importance lorsque nous voulons réfléchir au rôle actif des pauvres dans le renouveau de l’Église et de la société, en laissant derrière nous le paternalisme de la simple assistance à leurs besoins immédiats. Dans l’encyclique Laborem exercens, il affirme que « le travail humain est une clé, et probablement la clé essentielle, de toute la question sociale ».[87] 
88.   Face aux multiples crises qui ont marqué le début du troisième millénaire, la lecture de Benoît XVI devient plus nettement politique. Ainsi, dans la lettre encyclique Caritas in veritate, il affirme que « l’on aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels ».[88] Il observe de plus que « la faim ne dépend pas tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature institutionnelle. Il manque en effet un ensemble d’institutions économiques qui soit en mesure aussi bien de garantir un accès à la nourriture et à l’eau, régulier et adapté du point de vue nutritionnel, que de faire face aux nécessités liées aux besoins primaires et aux urgences des véritables crises alimentaires, provoquées par des causes naturelles ou par l’irresponsabilité politique nationale ou internationale ».[89][90] 
89.   Le Pape François a reconnu combien, outre le magistère des évêques de Rome au cours des dernières décennies, les prises de position des Conférences Épiscopales nationales et régionales se sont multipliées. Il a pu constater personnellement, par exemple, l’engagement particulier de l’épiscopat latino-américain dans la réflexion sur la relation de l’Église avec les pauvres. Après le Concile, dans presque tous les pays d’Amérique latine, on a ressenti une forte identification de l’Église avec les pauvres ainsi qu’une participation active à leur rédemption. C’était le cœur même de l’Église qui s’émouvait devant tant de pauvres frappés par le chômage, le sous-emploi, les salaires de misère et contraints de vivre dans des conditions misérables. Le martyre de saint Oscar Romero, archevêque de San Salvador, a été à la fois un témoignage et une vigoureuse exhortation pour l’Église. Il ressentait comme sien le drame de la grande majorité de ses fidèles et les plaça au centre de son choix pastoral. Les Conférences de l’Épiscopat latino-américain à Medellín, Puebla, Saint-Domingue et Aparecida constituent également des étapes importantes pour l’Église tout entière. Moi-même, qui ai été missionnaire au Pérou pendant de longues années, je dois beaucoup à ce cheminement de discernement ecclésial, que le Pape François a su habilement relier à celui des autres Églises particulières, notamment celles du Sud global. Je voudrais maintenant reprendre deux thèmes spécifiques de ce magistère épiscopal.
 
Des structures de péché qui créent pauvreté et inégalités extrêmes
90.   À Medellín, les évêques se sont prononcés en faveur de l’option préférentielle pour les pauvres : « Le Christ notre Sauveur Jésus-Christ n’a pas seulement aimé les pauvres. Bien plus, “étant riche, il s’est fait pauvre”, il a vécu dans la pauvreté, il a centré sa mission sur l’annonce de leur libération et il a fondé son Église comme signe de cette pauvreté parmi les hommes. [...] La pauvreté de tant de frères demande justice, solidarité, témoignage, engagement, effort et dépassement pour que s’accomplisse pleinement la mission salvifique confiée par le Christ ».90 Les évêques affirment avec force que l’Église, pour être pleinement fidèle à sa vocation, doit non seulement partager la condition des pauvres, mais aussi se mettre à leurs côtés et s’engager activement pour leur promotion intégrale. Face à l’aggravation de la misère en Amérique latine, la Conférence de Puebla confirma les décisions de Medellín en vue d’une option franche et prophétique en faveur des pauvres et qualifia les structures d’injustice de “péché social”.
91.   La charité est une force qui change la réalité, une authentique puissance historique de changement. C’est à cette source que doit puiser tout engagement visant à « résoudre les causes structurelles de la pauvreté » [91] et à le mettre en œuvre de toute urgence. Je souhaite donc « que s’accroisse le nombre d’hommes politiques capables d’entrer dans un authentique dialogue qui s’oriente efficacement pour soigner les racines profondes, et non l’apparence, des maux de notre monde » [92], car « il s’agit d’écouter le cri de peuples entiers, des peuples les plus pauvres de la terre ».[93]
92.   Il est donc nécessaire de continuer à dénoncer la “dictature d’une économie qui tue” et de reconnaître qu’« alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette minorité heureuse. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles de façon unilatérale et implacable ». [94] Bien qu’il existe différentes théories qui tentent de justifier l’état actuel des choses ou d’expliquer que la rationalité économique exige que nous attendions que les forces invisibles du marché résolvent tout, la dignité de toute personne humaine doit être respectée maintenant, pas demain, et la situation de misère de tant de personnes à qui cette dignité est refusée doit être un rappel constant à notre conscience.
93.   Dans l’encyclique Dilexit nos, le Pape François a rappelé que le péché social prend forme comme “structure de péché” dans la société, qui « est souvent ancrée dans une mentalité dominante qui considère normal ou rationnel ce qui n’est rien d’autre que de l’égoïsme et de l’indifférence. Ce phénomène peut être défini comme une aliénation sociale ».[95] Il devient normal d’ignorer les pauvres et de vivre comme s’ils n’existaient pas. Le choix semble raisonnable d’organiser l’économie en demandant des sacrifices au peuple pour atteindre certains objectifs qui concernent les puissants. Pendant ce temps, seules les “miettes” qui tomberont sont promises aux pauvres jusqu’à ce qu’une nouvelle crise mondiale les ramène à leur situation antérieure. C’est une véritable aliénation qui conduit à ne trouver que des excuses théoriques et à ne pas chercher à résoudre aujourd’hui les problèmes concrets de ceux qui souffrent. Saint Jean-Paul II le disait déjà : « Une société est aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre les hommes ».[96]
94.   Nous devons nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la pauvreté. C’est une urgence qui « ne peut attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires ».[97] Le manque d’équité « est la racine des maux de la société ».[98] En effet, « on s’aperçoit bien des fois que, de fait, les droits humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde ».[99]
95.   Il arrive que « dans le modèle actuel de “succès” et de “droit privé”, il ne semble pas que cela ait un sens de s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie ».[100] La question qui revient est toujours la même : les moins pourvus ne sont-ils pas des personnes humaines ? Les faibles n’ont-ils pas la même dignité que nous ? Ceux qui sont nés avec moins de possibilités ont-ils moins de valeur en tant qu’êtres humains, doivent-ils se contenter de survivre ? La réponse que nous apportons à ces questions détermine la valeur de nos sociétés et donc notre avenir. Soit nous reconquérons notre dignité morale et spirituelle, soit nous tombons dans un puits d’immondices. Si nous ne nous arrêtons pas pour prendre les choses au sérieux, nous continuerons, de manière explicite ou dissimulée, à « légitimer le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation ».[101]
96.   Parmi les questions structurelles que l’on ne peut imaginer résoudre d’en haut et qui doivent être prises en compte au plus vite, il y a celle des lieux, des espaces, des maisons, des villes où vivent et marchent les pauvres. Nous le savons : « Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents, et qui font de cette intégration un nouveau facteur de développement ! Comme elles sont belles les villes qui, même dans leur architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ».[102] En même temps, « nous ne pouvons pas ne pas prendre en considération les effets de la dégradation de l’environnement, du modèle actuel de développement et de la culture du déchet, sur la vie des personnes ».[103] En effet, « la détérioration de l’environnement et celle de la société affectent d’une manière spéciale les plus faibles de la planète »[104]
97.   Il incombe donc à tous les membres du Peuple de Dieu de faire entendre, même de différentes manières, une voix qui réveille, qui dénonce, qui s’expose même au risque de passer pour des “idiots”. Les structures d’injustice doivent être reconnues et détruites par la force du bien, par un changement de mentalités, mais aussi, avec l’aide des sciences et de la technique, par le développement de politiques efficaces pour la transformation de la société. Il faut toujours se rappeler que la proposition de l’Évangile n’est pas seulement celle d’une relation individuelle et intime avec le Seigneur. La proposition est plus large : « elle est le Royaume de Dieu (cf. Lc 4, 43) ; il s’agit d’aimer Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous, la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de dignité pour tous. Donc, aussi bien l’annonce que l’expérience chrétienne tendent à provoquer des conséquences sociales. Cherchons son Royaume ».[105]
98.   Enfin, un document qui, au départ, n’a pas été bien accueilli par tous, nous offre une réflexion toujours d’actualité : « Aux défenseurs de “l’orthodoxie”, on adresse parfois le reproche de passivité, d’indulgence ou de complicité coupables à l’égard de situations d’injustice intolérables et de régimes politiques qui entretiennent ces situations. La conversion spirituelle, l’intensité de l’amour de Dieu et du prochain, le zèle pour la justice et pour la paix, le sens évangélique des pauvres et de la pauvreté, sont requis de tous, et tout spécialement des pasteurs et des responsables. Le souci de la pureté de la foi ne va pas sans le souci d’apporter, par une vie théologale intégrale, la réponse d’un témoignage efficace de service du prochain, et tout particulièrement du pauvre et de l’opprimé ».[106][107]
 
Les pauvres comme sujets
99.   Un don fondamental pour le cheminement de l’Église universelle est représenté par le document de la Conférence d’Aparecida, dans lequel les évêques latino-américains ont expliqué que le choix préférentiel de l’Église pour les pauvres « est inscrite dans la foi christologique en ce Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, pour nous enrichir de sa pauvreté ».107 Le document replace la mission dans le contexte actuel d’un monde globalisé marqué par de nouveaux déséquilibres dramatiques,[108] et les évêques écrivent dans le message final : « Les disparités criantes entre riches et pauvres nous invitent à travailler davantage à être des disciples qui sachent dresser pour tous la table de la vie, la table de tous les fils et filles du Père, une table ouverte, accueillante, où il ne manque personne. C’est pourquoi nous réaffirmons notre option préférentielle et évangélique en faveur des pauvres ».[109]
100.                      Dans le même temps, le document, approfondissant un thème déjà présent dans les Conférences précédentes de l’épiscopat latino-américain, insiste sur la nécessité de considérer les communautés marginalisées comme des sujets capables de créer leur propre culture, plutôt que comme des objets de bienfaisance. Cela implique que ces communautés ont le droit de vivre l’Évangile, de célébrer et de communiquer la foi selon les valeurs présentes dans leurs cultures. L’expérience de la pauvreté leur donne la capacité de reconnaître des aspects de la réalité que d’autres ne réussissent pas à voir, et c’est pourquoi la société a besoin de les écouter. Il en va de même pour l’Église qui doit évaluer positivement leur manière “populaire” de vivre la foi. Un beau texte du document final d’Aparecida nous aide à réfléchir sur ce point afin de trouver la bonne attitude : « C’est seulement la fréquentation des pauvres qui fait que nous devenons leurs amis, qui nous permet d’apprécier profondément leurs valeurs d’aujourd’hui, leurs légitimes désirs et leur manière propre de vivre la foi. [...] Jour après jour, les pauvres seront sujets de l’évangélisation et de la promotion humaine intégrale : car ils éduquent leurs enfants dans la foi, ils vivent une constante solidarité entre parents et voisins, ils cherchent Dieu continuellement et donnent vie à la marche de l’Église. À la lumière de l’Évangile, nous reconnaissons leur immense dignité et leur valeur sacrée aux yeux du Christ, lui qui fut pauvre comme eux et exclu comme eux. À partir de cette expérience croyante, nous partagerons avec eux la défense de leurs droits ».[110]
101.                      Tout cela implique la présence d’un aspect dans l’option pour les pauvres que nous devons constamment garder à l’esprit : cette option exige en effet de nous « une attention à l’autre […]. Cette attention aimante est le début d’une véritable préoccupation pour sa personne, à partir de laquelle je désire chercher effectivement son bien. Cela implique de valoriser le pauvre dans sa bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la foi. Le véritable amour est toujours contemplatif, il nous permet de servir l’autre non par nécessité ni par vanité, mais parce qu’il est beau, au-delà de ses apparences. […] C’est seulement à partir de cette proximité réelle et cordiale que nous pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de libération ».[111] C’est pourquoi j’adresse mes sincères remerciements à tous ceux qui ont choisi de vivre parmi les pauvres : ceux qui ne se contentent pas de leur rendre visite de temps en temps, mais qui vivent avec eux et comme eux. C’est une option qui doit trouver sa place parmi les formes les plus élevées de la vie évangélique.
102.                      Dans cette perspective, il apparaît clairement qu’ « il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser »[112] par les pauvres, et que nous reconnaissions tous « la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux »[113] Ayant grandi dans une extrême précarité, apprenant à survivre dans les conditions les plus défavorables, faisant confiance à Dieu avec la certitude que personne d’autre ne les prend au sérieux, s’aidant mutuellement dans les moments les plus sombres, les pauvres ont appris beaucoup de choses qu’ils gardent dans le mystère de leur cœur. Ceux d’entre nous qui n’ont pas vécu les expériences similaires d’une vie vécue à la limite ont certainement beaucoup à recevoir de cette source de sagesse qu’est l’expérience des pauvres. Ce n’est qu’en mettant en relation nos plaintes avec leurs souffrances et leurs privations que nous pouvons recevoir une réprimande qui nous invite à simplifier notre vie.
 
       
Cinquième chapitre : un défi permanent
103.                      J’ai voulu rappeler cette histoire bimillénaire d’attention ecclésiale envers les pauvres et avec les pauvres pour montrer qu’elle fait partie intégrante du cheminement ininterrompu de l’Église. Le souci des pauvres fait partie de la grande Tradition de l’Église comme un phare lumineux qui, à partir de l’Évangile, a éclairé les cœurs et les pas des chrétiens de tous les temps. C’est pourquoi nous devons sentir l’urgence d’inviter chacun à entrer dans ce fleuve de lumière et de vie qui jaillit de la reconnaissance du Christ dans le visage des nécessiteux et des souffrants. L’amour des pauvres est un élément essentiel de l’histoire de Dieu avec nous et, du cœur même de l’Église, il jaillit comme un appel continu aux cœurs des croyants, aussi bien des communautés que des fidèles individuels. En tant que Corps du Christ, l’Église ressent comme sa “chair” propre la vie des pauvres, lesquels sont une partie privilégiée du peuple en marche. C’est pourquoi l’amour des pauvres – quelle que soit la forme sous laquelle se manifeste cette pauvreté – est la garantie évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu. En effet, tout renouveau ecclésial a toujours eu parmi ses priorités cette attention préférentielle envers les pauvres, une attention qui se distingue, aussi bien dans ses motivations que dans son style, de l’activité de n’importe quelle autre organisation humanitaire.
104.                      Le chrétien ne peut pas considérer les pauvres seulement comme un problème social : ils sont une “question de famille” ; ils sont “des nôtres”. La relation avec eux ne peut pas être réduite à une activité ou à une fonction de l’Église. Comme l’enseigne la Conférence d’Aparecida : « On demande de consacrer du temps aux pauvres, de leur prêter une aimable attention, de les écouter avec intérêt, de les accompagner dans les moments plus difficiles ; de les choisir eux, pour partager des heures, des semaines ou des années de notre vie, en cherchant, à partir d’eux, à transformer leur situation. Nous ne pouvons oublier que Jésus lui-même l’a proposé, dans sa manière d’agir et de parler »[114]
 
De nouveau le Bon Samaritain
105. La culture dominante au début de ce millénaire pousse à abandonner les pauvres à leur sort, à ne pas les considérer dignes d’attention et encore moins de reconnaissance. Dans l’encyclique Fratelli tutti, le Pape François nous a invités à réfléchir sur la parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10, 25-37), précisément pour approfondir ce point. Dans la parabole, en effet, nous voyons que, face à cet homme blessé et abandonné sur le bord de la route, ceux qui passent ont des attitudes différentes. Seul le bon Samaritain s’occupe de lui. Alors revient la question qui interpelle chacun personnellement : « A qui t’identifies-tu ? Cette question est crue, directe et capitale. Parmi ces personnes à qui ressembles-tu ? Nous devons reconnaître la tentation qui nous guette de nous désintéresser des autres, surtout des plus faibles. Disons-le, nous avons progressé sur plusieurs plans, mais nous sommes analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles et aux plus faibles de nos sociétés développées. Nous sommes habitués à regarder ailleurs, à passer outre, à ignorer les situations jusqu’à ce qu’elles nous touchent directement ».[115]
106.                      Et cela nous fait beaucoup de bien de découvrir que cette scène du bon Samaritain se répète encore aujourd’hui. Rappelons-nous une situation actuelle : « Quand je rencontre une personne dormant exposée aux intempéries, dans une nuit froide, je peux considérer que ce tas est un imprévu qui m’arrête, un délinquant désœuvré, un obstacle sur mon chemin, un aiguillon gênant pour ma conscience, un problème que doivent résoudre les hommes politiques, et peut-être même un déchet qui pollue l’espace public. Ou bien je peux réagir à partir de la foi et de la charité, et reconnaître en elle un être humain doté de la même dignité que moi, une créature infiniment aimée par le Père, une image de Dieu, un frère racheté par Jésus-Christ. C’est cela être chrétien ! Est-il possible de comprendre la sainteté en dehors de cette reconnaissance vivante de la dignité de tout être humain ? ».[116] Que fit le bon Samaritain ?
107.                      La question est urgente car elle nous aide à prendre conscience d’une grave lacune dans nos sociétés et même dans nos communautés chrétiennes. Le fait est que de nombreuses formes d’indifférence que nous constatons aujourd’hui sont « des signes d’un mode de vie répandu qui se manifeste de diverses manières, peut-être plus subtiles. De plus, comme nous sommes tous obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nous perturbe, parce que nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance. Mieux vaut ne pas tomber dans cette misère. Regardons le modèle du bon Samaritain »[117]. Les derniers mots de la parabole évangélique – « va, toi aussi, fais de même » (Lc 10, 37) – sont un commandement qu’un chrétien doit entendre résonner chaque jour dans son cœur.
 
Un défi incontournable pour aujourd’hui
108.                      À une époque particulièrement difficile pour l’Église de Rome, alors que les institutions impériales s’effondraient sous la pression des barbares, le Pape saint Grégoire le Grand avertissait ainsi ses fidèles : « Chaque jour, si nous cherchons bien, nous trouvons Lazare ; chaque jour nous voyons Lazare, même sans le chercher. Voici que les pauvres se présentent à nous ; importuns ils nous prient, eux qui seront un jour nos intercesseurs. […] Ne perdez donc pas le temps de la miséricorde, ne négligez pas les remèdes que vous avez reçus ».[118] Il défiait courageusement les préjugés répandus à l’égard des pauvres, qui les considéraient comme responsables de leur propre misère : « Quand vous voyez des pauvres accomplir des actes répréhensibles, ne les méprisez pas et ne désespérez pas, car peut être le feu de la pauvreté purifie-t-il en eux les traces laissées par une très légère malice ».[119] Il n’est pas rare que le bien-être nous rende aveugles, au point de penser que notre bonheur ne peut se réaliser que si nous parvenons à nous passer des autres. En cela, les pauvres peuvent être pour nous comme des maîtres silencieux, ramenant notre orgueil et notre arrogance à une juste humilité.
109.                      S’il est vrai que les pauvres sont soutenus par ceux qui ont des moyens économiques, on peut également affirmer avec certitude l’inverse. C’est une expérience surprenante attestée par la tradition chrétienne et qui devient un véritable tournant dans notre vie personnelle, quand nous nous rendons compte que ce sont précisément les pauvres qui nous évangélisent. De quelle manière ? Dans le silence de leur condition, ceux-ci nous confrontent à notre faiblesse. La personne âgée, par exemple, de par la fragilité de son corps, nous rappelle notre vulnérabilité, même si nous essayons de la cacher derrière le bien-être ou les apparences. De plus, les pauvres nous font réfléchir sur l’inconsistance de cet orgueil agressif avec lequel nous affrontons souvent les difficultés de la vie. En substance, ils révèlent notre précarité et la vacuité d’une vie en apparence protégée et sûre. À ce propos, écoutons à nouveau saint Grégoire le Grand : « Que personne ne s’estime donc en sécurité en disant : “je ne prends pas le bien d’autrui, je jouis de biens reçus licitement”, puisque ce riche n’a pas été puni pour avoir pris le bien d’autrui, mais parce qu’ayant reçu des biens, il s’est oublié lui-même de façon coupable. Ce qui l’a livré à l’enfer c’est aussi le fait qu’il n’a éprouvé aucune crainte dans son opulence, qu’il a fait servir les dons reçus à son orgueil, qu’il a ignoré la tendresse et la compassion ».[120]
110.                      Pour nous chrétiens, la question des pauvres nous ramène à l’essentiel de notre foi. L’option préférentielle pour les pauvres, c’est-à-dire l’amour de l’Église envers eux, comme l’enseignait saint Jean-Paul II, « est capitale et fait partie de sa tradition constante, la pousse à se tourner vers le monde dans lequel, malgré le progrès technique et économique, la pauvreté menace de prendre des proportions gigantesques ».[121] La réalité est que, pour les chrétiens, les pauvres ne sont pas une catégorie sociologique, mais la chair même du Christ. En effet, il ne suffit pas d’énoncer de manière générale la doctrine de l’incarnation de Dieu. Pour entrer véritablement dans ce mystère, il faut préciser que le Seigneur s’est fait chair, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il est malade et emprisonné. « Une Église pauvre pour les pauvres commence par aller vers la chair du Christ. Si nous allons vers la chair du Christ, nous commençons à comprendre quelque chose, à comprendre ce qu’est cette pauvreté, la pauvreté du Seigneur. Et cela n’est pas facile ».[122]
111.                      Le cœur de l’Église, de par sa nature même, est solidaire avec ceux qui sont pauvres, exclus et marginalisés, ceux qui sont considérés comme des “rebuts” de la société. Les pauvres sont au centre même de l’Église, car c’est de « notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres et des exclus, [que] découle la préoccupation pour le développement intégral des plus abandonnés de la société ».[123] Il y a au cœur de chacun des fidèles « l’exigence d’écouter ce cri [qui] vient de l’œuvre libératrice de la grâce elle-même en chacun de nous ; il ne s’agit donc pas d’une mission réservée seulement à quelques-uns ».[124]
112.                      On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chrétiens un manque, voire une absence, d’engagement pour le bien commun de la société et, en particulier, pour la défense et la promotion des plus faibles et des plus défavorisés. Il convient de rappeler que la religion, en particulier la religion chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée comme si elle n’avait pas à se préoccuper des problèmes touchant la société civile et les événements qui intéressent les citoyens.[125]
113.                      En réalité, « toute communauté d’Église, dans la mesure où elle prétend rester tranquille sans se préoccuper de manière créative et sans coopérer avec efficacité pour que les pauvres vivent avec dignité et pour l’intégration de tous, court le risque de se désagréger, même si elle s’occupe de thèmes sociaux ou de critique aux gouvernements. Elle finira par être facilement dominée par la mondanité spirituelle, dissimulée sous des pratiques religieuses, avec des réunions infécondes et des discours vides ».[126]
114.                      Nous ne parlons pas seulement de l’assistance et du nécessaire combat pour la justice. Les croyants doivent rendre compte d’une autre forme d’incohérence à l’égard des pauvres. En vérité, « la pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle [...]. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse préférentielle et prioritaire ».[127] Or cette attention spirituelle aux pauvres est remise en question par certains préjugés, y compris chez les chrétiens, parce que nous nous sentons plus à l’aise sans les pauvres. Certains continuent à dire : “Notre tâche est de prier et d’enseigner la vraie doctrine”. Mais, en dissociant cet aspect religieux de la promotion intégrale, ils ajoutent que seul le gouvernement devrait s’occuper d’eux, ou qu’il vaudrait mieux les laisser dans la misère, en leur apprenant plutôt à travailler. Quelques fois, on adopte des critères pseudo-scientifiques pour affirmer que la liberté du marché conduira spontanément à la solution du problème de la pauvreté. Ou même on choisit une pastorale des soi-disant élites, en soutenant qu’au lieu de perdre son temps avec les pauvres, il vaut mieux prendre soin des riches, des puissants et des professionnels afin qu’à travers eux l’on puisse parvenir à des solutions plus efficaces. Il est facile de saisir la mondanité qui se cache derrière ces opinions : elles nous conduisent à regarder la réalité au moyen de critères superficiels et dépourvus de toute lumière surnaturelle, en privilégiant des fréquentations qui nous rassurent et en recherchant des privilèges qui nous arrangent.
 
Donner, encore aujourd’hui
115.                      Il convient de dire un dernier mot sur l’aumône, qui n’a pas bonne réputation aujourd’hui, souvent même parmi les croyants. Non seulement elle est rarement pratiquée, mais elle est parfois même méprisée. Je répète d’une part que l’aide la plus importante à une personne pauvre consiste à l’aider à trouver un bon travail, afin qu’elle puisse gagner sa vie de manière plus conforme à sa dignité en développant ses capacités et en offrant ses efforts personnels. Le fait est que « le manque de travail c’est beaucoup plus que le manque d’une source de revenus pour vivre. Le travail c’est aussi cela, mais il représente beaucoup, beaucoup plus. En travaillant, nous devenons davantage des personnes, notre humanité fleurit, les jeunes ne deviennent adultes qu’en travaillant. La Doctrine sociale de l’Église a toujours considéré le travail humain comme une participation à la création qui continue chaque jour, également grâce aux mains, à l’esprit et au cœur des travailleurs ».[128] D’autre part, si cette possibilité concrète n’existe pas encore, nous ne devons pas courir le risque de laisser une personne abandonnée à son sort, sans ce qui est indispensable pour vivre dignement. Et donc, l’aumône reste, entre-temps, un moment nécessaire de contact, de rencontre et d’identification à la condition d’autrui.
116.                      Il est évident, pour ceux qui aiment vraiment, que l’aumône ne dégage pas les autorités compétentes de leurs responsabilités, ni n’élimine l’engagement organisationnel des institutions, ni ne remplace la lutte légitime pour la justice. Mais elle invite au moins à s’arrêter et à regarder la personne pauvre en face, à la toucher et à partager avec elle quelque chose de soi-même. En tout état de cause, l’aumône, même modeste, apporte un peu de pietas dans une vie sociale où chacun court après son intérêt personnel. Le Livre des Proverbes dit : « L’homme bienveillant sera béni, car il donne de son pain au pauvre » (Pr 22, 9).
117.                      Tant l’Ancien que le Nouveau Testament contiennent de véritables hymnes à l’aumône : « Sois indulgent pour les malheureux, ne leur fais pas attendre tes aumônes. [...] Serre tes aumônes dans tes greniers, elles te délivreront de tout malheur » (Sir 29,8.12). Et Jésus reprend cet enseignement : « Vendez vos biens et donnez-les en aumône ; faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux » (Lc 12, 33).
118.                      On attribue à saint Jean Chrysostome l’expression : « L’aumône est l’aile de la prière. Si donc tu ne donnes pas une aile à ta prière, elle ne vole pas ».[129] Et saint Grégoire de Nazianze concluait l’un de ses célèbres discours par ces mots : « Si donc vous m’écoutez, serviteurs du Christ, frères et cohéritiers, pendant qu’il en est encore temps, visitons le Christ, soignons le Christ, nourrissons le Christ, habillons le Christ, accueillons le Christ, honorons le Christ, non seulement avec une table, comme certains, avec des onguents, comme Marie, avec un tombeau, comme Joseph d’Arimathie, par des rites funéraires, comme Nicodème, qui n’aimait le Christ qu’à moitié, par l’or, l’encens et la myrrhe, comme les mages, mais puisque le Maître de tout veut la miséricorde et non le sacrifice [...], offrons-la-lui dans les pauvres, afin qu’à notre départ d’ici, ils nous accueillent dans les tentes éternelles ».[130] 
119.                      L’amour et les convictions les plus profondes doivent être nourris, et cela se fait par des gestes. Rester dans le monde des idées et des discussions, sans gestes personnels, fréquents et sincères, sera la ruine de nos rêves les plus précieux. Pour cette simple raison, en tant que chrétiens, ne renonçons pas à l’aumône. Un geste qui peut être fait de différentes manières, et que nous pouvons essayer de faire de la manière la plus efficace possible, mais nous devons le faire. Et il vaudra toujours mieux faire quelque chose que ne rien faire. Dans tous les cas, cela touchera notre cœur. Ce ne sera pas la solution à la pauvreté dans le monde, qui doit être recherchée avec intelligence, lutte et engagement social. Mais nous avons besoin de nous exercer à l’aumône pour toucher la chair souffrante des pauvres.
120.                      L’amour chrétien brise toutes les barrières, rapproche ceux qui sont éloignés, unit les étrangers, rend familiers les ennemis, franchit des abîmes humainement insurmontables, pénètre dans les replis les plus cachés de la société. De par sa nature, l’amour chrétien est prophétique, il accomplit même des miracles, il n’a pas de limites : il est pour l’impossible. L’amour est avant tout une façon de concevoir la vie, une façon de la vivre. Eh bien, une Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer, est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui.
121.                      Que ce soit par votre travail, votre lutte pour changer les structures sociales injustes, ou encore par ce geste d’aide simple, très personnel et proche, il sera possible pour ce pauvre de sentir que les paroles de Jésus s’adressent à lui : « Je t’ai aimé » (Ap 3, 9).
 
Fait à Rome, près de Saint-Pierre, le 4 octobre de l’année 2025, la première de mon Pontificat.
 
 
 
 
[1] FRANÇOIS, Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre 2024), n. 170: AAS 116 (2024), 1422.
[2] Ibid., n. 171: AAS 116 (2024), 1422-1423.
[3] ID, Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), 96: AAS 110 (2018), 1137.
[4] FRANÇOIS, Rencontre avec les représentants des media (16 mars 2013): AAS 105 (2013), 381.
[5] J. BERGOGLIO – A. SKORKA, Sobre el cielo y la tierra, Buenos Aires 2013, 214.
[6] S. PAUL VI, Homélie de la Messe de la dernière session publique du Concile œcuménique Vatican II (7 décembre 1965): AAS 58 (1966), 55-56.
[7] Cf. FRANÇOIS, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 187: AAS 105 (2013), 1098.
 
[8] Ibid., 212: AAS 105 (2013), 1108
[9] ID., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 23: AAS 112 (2020), 977.
[10] Ibíd., 21: AAS 112 (2020), 976.
[11] CONSEIL DES COMMUNAUTES EUROPEENNES, Décision (85/8/CEE) concernant une action communautaire spécifique de lutte contre la pauvreté (19 décembre 1984), art 1, § 2: Journal officiel des Communautés Européennes, N. L 2/24.
[12] Cf. S. JEAN-PAUL II, Catéchèse (27 octobre 1999): L’Osservatore Romano, 28 octobre 1999, 4.
 
[13] FRANÇOIS, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 197: AAS 105 (2013), 1102.
[14] Cf. ID., Message pour la 5èmeJournée mondiale des pauvres (13 juin 2021), 3: AAS 113 (2021), 691: « Jésus est non seulement du côté des pauvres, mais partage avec eux le même sort. C’est aussi un enseignement fort pour ses disciples de tous les temps ».
 
[15] ID., Exhort. ap.  Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 186: AAS 105 (2013), 1098.
 
[16] ID., Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), 95: AAS 110 (2018), 1137.
[17] Ibid, 97: AAS 110 (2018), 1137.
[18] ID., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 194: AAS 105 (2013), 1101.
[19] FRANÇOIS, Rencontre avec les représentants des médias (16 mars 2013): AAS 105 (2013), 381. 
[20] CONC. ŒCUM. VAT. II, Const. dogm. Lumen Gentium, 8.
[21] FRANÇOIS, Exhort. ap. Evangelii Gaudium (24 novembre 2013), 48: AAS 105 (2013), 1040.
[22] Dans ce chapitre, nous proposons quelques exemples de sainteté qui ne prétendent pas être exhaustifs mais qui illustrent plutôt cette attention aux pauvres qui a toujours caractérisé la présence de l'Église dans le monde. Une réflexion approfondie sur l'histoire de cette attention aux plus démunis se trouve dans le livre de V. Paglia, Storia della povertà, Milan 2014.
 
[23] Cf. S. AMBROISE, De officiis ministrorum I, chap. 41, 205-206: CCSL 15, Turnhout 2000, 76-77; II, chap. 28, 140-143: CCSL 15, 148-149.
[24] Ibid., II, chap. 28, 140 : PL 16, 149.
[25] Ibid.
[26] Ibid., II, chap. 28, 142 : PL 16, 150.
[27] S. IGNACE D’ANTIOCHE, Epistula ad Smyrnaeos, 6, 2: SCh 10bis, Paris 2007, 136-138.
[28] S. POLYCARPE, Epistula ad Philippenses, 6, 1: SCh 10bis, 186.
[29] S. JUSTIN, Apologia prima, 67, 6-7: SCh 507, Paris 2006, 310.
[30] S. JEAN CHRYSOSTOME, Homiliae in Matthaeum, 50, 3: PG 58, Paris 1862, 508.
[31] Ibid., 50, 4 : PG 58, 509.
[32] ID., Homilia in Epistula ad Hebraeos 11, 3: PG 63, Paris 1862, 94.
[33] ID., Homilia II de Lazaro, 6: PG 48, Paris 1862, 992.
[34] S. AMBROISE, De Nabuthae, 12, 53: CSEL 32/2, Prague-Vienne-Leipzig 1897, 498.
[35] S. AUGUSTIN, Enarrationes in Psalmos, 125, 12: CSEL 95/3, Vienne 2001, 181.
[36] ID., Sermo LXXXVI, 5: CCSL 41Ab, Turnhout 2019, 411-412.
[37] PSEUDO-AGOSTINO, Sermo CCCLXXXVIII, 2: PL 39, Paris 1862, 1700.
[38] S. CYPRIEN De mortalitate, 16: CCSL 3A, Turnhout 1976, 25.
[39] FRANÇOIS, Message pour la 30èmeJournée Mondiale des Malades (10 décembre 2021), 3: AAS 114 (2022), 51.
[40] S. CAMILLE DE LELLIS, Règle de l’Ordre des Clercs Réguliers Ministres des Infirmes, n. 27: M. VANTI (ed.), Scritti di San Camillo de Lellis, Milan 1965, 67.
[41] S. LOUISE DE MARILLAC, Lettre aux sœurs Claude Carré et Marie Gaudoin (28 novembre 1657): E. CHARPY (ed.), Sainte Louise de Marillac. Écrits, Paris 1983, 576.
[42] S. BASILE LE GRAND, Regulae fusius tractatae, 37, 1: PG 31, Paris 1857, 1009 C-D.
[43] Regula Benedicti, 53, 15: SCh 182, Paris 1972, 614.
[44] S. JEAN CASSIEN, Collationes, XIV, 10: CSEL 13, Vienne 2004, 410.
[45] BENOÎT XVI, Catéchèse (21 octobre 2009): L’Osservatore Romano, 22 ottobre 2009, 1. 
[46] Cf. INNOCENT III, Bulle Operante divinae dispositionis – Règle Primitive des Trinitaires (17 décembre 1198), 2: J.L. AURRECOECHEA – A. MOLDON (edd.), Fuentes históricas de la Orden Trinitaria (s. XII-XV), Cordoue 2003, 6: « Tous les biens, quelle que soit leur provenance légitime, doivent être divisés en trois parts égales ; et dans la mesure où deux parts suffisent, ils doivent servir à accomplir des œuvres de miséricorde, ainsi qu'à assurer une subsistance modérée à euxmêmes et aux domestiques qui sont à leur service par nécessité. Cependant, la troisième part doit être réservée à la rançon des prisonniers en raison de leur foi en Christ ».
[47] Cf. Constitution de l’Ordre des Mercédaires, n.14: ORDEN DE LA BEATA VIRGEN MARIA DE LA MERCED, Regla y Constituciones, Rome 2014, 53: « Pour accomplir cette mission, poussés par la charité, nous nous consacrons à Dieu par un vœu particulier, appelé de Rédemption, en vertu duquel nous promettons de donner notre vie, si nécessaire, comme le Christ l'a donnée pour nous, afin de sauver les chrétiens qui se trouvent en danger extrême de perdre leur foi dans les nouvelles formes d'esclavage ».
[48] Cf. S. JEAN-BAPTISTE DE LA CONCEPTION, La regla de la Orden de la Santísima Trinidad, XX, 1: BAC Maior 60, Madrid 1999, 90: « En cela, les pauvres et les prisonniers sont comme le Christ, sur qui reposent les douleurs du monde [...]. Ce saint Ordre de la Très Sainte Trinité les appelle et les invite à venir boire l'eau du Sauveur, ce qui signifie que, si le Christ suspendu à la croix a été la rédemption et le salut des hommes, l'Ordre a pris cette rédemption et veut la distribuer aux pauvres et sauver et libérer les prisonniers ».
[49] Cf. ID., El recogimiento interior, XL, 4: BAC Maior 48, Madrid 1995, 689: « Le libre arbitre rend l'homme libre et maître parmi toutes les créatures, mais, que Dieu me vienne en aide, combien sont ceux qui, par ce biais, deviennent esclaves et prisonniers du diable, emprisonnés et enchaînés par leurs passions et leurs convoitises ».
[50] FRANÇOIS, Message pour la 48ème Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2014), 3: AAS 107 (2015), 69.
[51] ID, Rencontre avec les agents de police pénitentiaire, les détenus et les bénévoles (Vérone, 18 mai 2024): AAS 116 (2024), 766.
 
[52] HONORIUS III, Bulle Solet annuere - Regula bullata (29 novembre 1223), chap. VI: SCh 285, Paris 1981, 192.
[53] Cf. GRÉGOIRE IX, Bulle Sicut manifestum est (17 septembre 1228), 7: SCh 325, Paris 1985, 200: « Sicut igitur supplicastis, altissimae paupertatis propositum vestrum favore apostolico roboramus, auctoritate vobis praesentium indulgentes, ut recipere possessiones a nullo compelli possitis ».
[54] Cf. S. C. TUGWELL (ed), Early Dominicans. Selected Writings, Mahwah 1982, 16-19.
[55] THOMAS DE CELANO, Vita Secunda - pars prima, chap. IV, 8: AnalFranc, 10, Florence 1941, 135.
[56] FRANÇOIS, Discours après la visite à la tombe de Don Lorenzo Milani, (Barbiana, 20 juin 2017), 2: AAS 109 (2017), 745.
[57] S. JEAN-PAUL II, Discours aux participants au Chapitre général des Clercs Réguliers Pauvres de la Mère de Dieu des Écoles Pies (Piaristes) (5 juillet 1997), 2: L’Osservatore Romano, 6 juillet 1997, 5.
[58] Ibid. 
[59] ID, Homélie de la messe de canonisation, (18 avril 1999): AAS 91 (1999), 930.
[60] Cf. ID, Lett. Iuvenum Patris (31 janvier 1988), 9: AAS 80 (1988), 976.
[61] Cf. FRANÇOIS, Discours aux participants au Chapitre Général de l'Institut de la Charité (Rosminiens) (1er octobre 2018): L’Osservatore Romano, 1-2 octobre 2018, 7.
 
[62] ID., Homélie de la Messe de canonisation (9 octobre 2022): AAS 114 (2022), 1338.
[63] S. JEAN-PAUL II, Message à la Congrégation des Missionnaires du Sacré-Cœur (31 mai 2000), 3: L’Osservatore Romano, 16 juillet 2000, 5. 
[64] Cf. PIE XII, Breve ap. Superiore Iam Aetate (8 septembre 1950): AAS 43 (1951), 455-456.
[65] FRANÇOIS, Message pour la 105èmeJournée Mondiale du Migrant et du Réfugié (27 mai 2019): AAS 111 (2019), 911.
[66] ID, Message pour la 100èmeJournée Mondiale du Migrant et du Réfugié (5 août 2013): AAS 105 (2013), 930.
[67] S. TERESA DE CALCUTTA, Discours à l'occasion de la remise du Prix Nobel de la Paix (Oslo, 10 décembre 1979): ID, Aimer jusqu’à en avoir mal, Lyon 2017, 19-20.
[68] S. JEAN-PAUL II, Discours aux pèlerins venus à Rome pour la béatification de Mère Teresa de Calcutta (20 octobre 2003), 3: L’Osservatore Romano, 20-21 octobre 2003, 10.
[69] FRANÇOIS, Homélie de la messe et canonisation (13 octobre 2019): AAS 111 (2019), 1712.
[70] S. JEAN-PAUL II, Lett. ap. Novo millennio ineunte (6 janvier 2001), 49: AAS 93 (2001), 302.
[71] FRANÇOIS, Exhort. ap. Christus vivit (25 mars 2019), 231: AAS 111 (2019), 458
[72] ID., Discours aux participants à la Rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014): AAS 106 (2014), 851-852.
[73] Ibid.: AAS 106 (2014), 859.
[74] ID., Discours aux participants à la Rencontre mondiale des mouvements populaires (5 novembre 2016): L’Osservatore Romano, 7-8 novembre 2016, 5.
[75] Ibid.
[76] S. JEAN XXIII, Message radiophonique à tous les fidèles du monde à un mois de l’ouverture du Concile Œcuménique Vatican II (11 septembre 1962): AAS 54 (1962), 682.
[77] G. LERCARO, Intervention lors de la 35ème Congrégation Générale du Concile Œcuménique Vatican II (6 décembre 1962): AS I/IV, 329.
[78] Ibid., 4: AS I/IV, 329.
[79] ISTITUTO PER LE SCIENZE RELIGIOSE (ed.), Per la forza dello Spirito. Discorsi conciliari del Card. Giacomo Lercaro, Bologne 1984, 115.
[80] S. PAUL VI, Allocution lors de l’ouverture solennelle de la 2ème Session du Conc. Œcum. Vat. II (29 settembre 1963):
AAS 55 (1963), 857.
[81] ID., Catéchèse (11 novembre 1964): Insegnamenti di Paolo VI, II (1964), 984.
[82] CONC. ŒCUM. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, 69.71: AAS 58 (1966), 1090-1092.
[83] S. PAOLO VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), 23: AAS 59 (1967), 269.
[84] Cf. ibid., 4: AAS 59 (1967), 259.
[85] S. JEAN-PAUL II, Lett. enc. Siilicitudo rei socialis (30 décembre 1987), 42: AAS 80 (1988), 572.
[86] Ibid.: AAS 80 (1988), 573.
[87] ID., Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), 3: AAS 73 (1981), 584.
[88] BENOIT XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), 7: AAS 101 (2009), 645.
[89] Ibid., 27: AAS 101 (2009), 661.
[90] ème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN ET DES CARAÏBES, Document de Medellin (24 octobre 1968), 14, n. 7: CELAM, Medellín. Conclusiones, Lima 2005, 131-132.
[91] FRANÇOIS, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 202: AAS 105 (2013), 1105.
[92] Ibid., 205: AAS 105 (2013), 1106.
[93] Ibid., 190: AAS 105 (2013), 1099.
[94] Ibid., 56: AAS 105 (2013), 1043.
[95] ID., Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre 2024), 183: AAS 116 (2024), 1427.
[96] S. JEAN-PAUL II, Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), 41: AAS 83 (1991), 844-845.
[97] FRANÇOIS, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 202: AAS 105 (2013), 1105.
[98] Ibid.
[99] ID., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 22: AAS 112 (2020), 976.
[100] ID, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 209: AAS 105 (2013), 1107.
[101] ID, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), 50: AAS 107 (2015), 866.
[102] ID, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 210: AAS 105 (2013), 1107.
[103] ID, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), 43: AAS 107 (2015), 863.
[104] Ibid., 48: AAS 107 (2015), 865.
[105] ID., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 180: AAS 105 (2013), 1095.
[106] CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Instruction sur certains aspects de la « Théologie de la libération », 6 août 1984, XI, 18: AAS 76 (1984), 907-908.
[107] ème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT D'AMERIQUE LATINE ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 392, Bogota 2007, pp. 179-180. Cf. BENOIT XVI, Discours lors de la séance inaugurale des travaux de la 5ème Conférence générale de l'épiscopat d'Amérique latine et des Caraïbes (13 mai 2007), 3: AAS 99 (2007), 450.
[108] Cf. 5ème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT D'AMERIQUE LATINE ET DES CARAÏBES, Document d’Aparecida (29 juin 2007), nn. 43-87, pp. 31-47.
[109] ID., Message final (29 mai 2007) n. 4, Bogota 2007, p. 275.
[110] ID., Document d’Aparecida (29 giugno 2007), n. 398, p. 182.
[111] FRANÇOIS, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 199: AAS 105 (2013), 1103-1104.
[112] Ibid., 198: AAS 105 (2013), 1103. 113
[113] Ibid.
[114] 5ème CONFERENCE GENERALE DE L’EPISCOPAT LATINO-AMERICAIN E DES CARAÏBES, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 397, p. 182
[115] FRANÇOIS, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 64: AAS 112 (2020), 992.
[116] ID, Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), 98: AAS 110 (2018), 1137. 117
[117] ID, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), 65-66: AAS 112 (2020), 992.
[118] S. GREGOIRE LE GRAND, Homilia 40, 10: SCh 522, Paris 2008, 552-554.
[119] Ibid., 6: SCh 522, 546.
[120] Ibid., 3: SCh 522, 536.
[121] S. JEAN-PAUL II, Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), 57: AAS 83 (1991), 862-863.
[122] FRANÇOIS, Vigile de Pentecôte avec les Mouvements Ecclésiaux (18 mai 2013): L’Osservatore Romano, 20-21 mai 2013, 5.
[123] ID., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), 186: AAS 105 (2013), 1098.
[124] Ibid., 188: AAS 105 (2013), 1099.
[125] Cf. ibid., 182-183: AAS 105 (2013), 1096-1097.
[126] Ibid., 207: AAS 105 (2013), 1107.
[127] Ibid., 200: AAS 105 (2013), 1104.
[128] ID., Discours à l’occasion de la rencontre avec le monde du travail à l’usine ILVA de Gênes (27 mai 2017): AAS 109 (2017), 613.
[129] PSEUDO CHRYSOSTOME, Homilia de jejunio et eleemosyna: PG 48, 1060.
[130] S. GREGOIRE DE NAZIANZE, Oratio XIV, 40: PG 35, Paris 1886, 910.
 ]]></description></item><item><title>Laudate Deum</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/414-laudate-deum</link><description><![CDATA[1. « Louez Dieu pour toutes ses créatures ». C’est l’invitation que saint François d’Assise a lancée par sa vie, ses cantiques, ses gestes. Il reprenait ainsi la proposition des psaumes de la Bible et reproduisait la sensibilité de Jésus à l’égard des créatures de son Père :
« Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux » (Mt 6, 28-29). « Est- ce que l’on ne vend pas cinq moineaux pour deux sous ? Or pas un seul n’est oublié au regard de Dieu » (Lc 12, 6). Comment ne pas admirer cette tendresse de Jésus pour tous les êtres qui nous accompagnent sur notre route ?
2. Huit années se sont écoulées depuis que j’ai publié la Lettre encyclique Laudato si’, voulant partager avec vous tous, frères et sœurs de notre planète éprouvée, mes profondes préoccupations concernant la sauvegarde de la Maison commune. Mais je me rends compte au fil du temps que nos réactions sont insuffisantes alors que le monde qui nous accueille s’effrite et s’approche peut-être d’un point de rupture. Quoi qu’il en soit de cette éventualité, il ne fait aucun doute que l’impact du changement climatique sera de plus en plus préjudiciable à la vie et aux familles de nombreuses personnes. Nous en ressentirons les effets dans les domaines de la santé, de l’emploi, de l’accès aux ressources, du logement, des migrations forcées, etc.
3. Il s’agit d’un problème social global qui est intimement lié à la dignité de la vie humaine. Les évêques des États-Unis ont très bien exprimé le sens social de notre préoccupation à l’égard du changement climatique, qui va au-delà d’une approche purement écologique parce que « l’attention que nous portons les uns aux autres et l’attention que nous portons à la terre sont intimement liées. Le changement climatique est l’un des principaux défis auxquels la société et la communauté mondiale sont confrontées. Les effets du changement climatique sont supportés par les personnes les plus vulnérables, que ce soit chez elles ou dans le monde entier ».[i] Les évêques présents au Synode pour l’Amazonie l’ont également exprimé en peu de mots : « Les attaques contre la nature ont des conséquences sur la vie des peuples ».[ii] Et pour exprimer de manière convaincante qu’il ne s’agit plus d’une question secondaire ou idéologique mais d’un drame qui nuit à tout le monde, les évêques africains ont affirmé que le changement climatique met en lumière « un exemple frappant de péché structurel ».[iii]
4.    La réflexion et les informations que nous avons pu recueillir au cours de ces huit dernières années nous permettent de préciser et de compléter ce que nous avons affirmé il y a quelque temps. C’est pour cette raison, et parce que la situation est en train de devenir encore plus urgente, que j’ai voulu partager ces pages avec vous.
 
1   La crise climatique globale 
5.    Nous avons beau essayer de les nier, de les cacher, de les dissimuler ou de les relativiser, les signes du changement climatique sont là, toujours plus évidents. Nul ne peut ignorer que nous avons assisté ces dernières années à des phénomènes extrêmes, à de fréquentes périodes de chaleur inhabituelle, à des sécheresses et à d’autres gémissements de la terre qui ne sont que quelques-unes des expressions tangibles d’une maladie silencieuse qui nous affecte tous. Il est vrai que toute catastrophe ne peut être attribuée d’emblée au changement climatique global. Il est cependant vérifiable que certains changements climatiques provoqués par l’humanité augmentent considérablement la probabilité d’événements extrêmes de plus en plus fréquents et intenses. Ainsi, nous savons que chaque fois que la température mondiale augmente de 0,5 °C, l’intensité comme la fréquence des fortes pluies et des inondations dans certaines régions, des sécheresses graves en d’autres, des chaleurs extrêmes en certains lieux et des chutes de neige abondantes en d’autres, augmentent également.[iv] Si nous pouvions jusqu’à maintenant connaître quelques vagues de chaleur par an, que se passera-t-il avec une augmentation de la température globale de 1,5 °C, ce dont nous sommes proches ? De telles vagues de chaleur seront beaucoup plus fréquentes et plus intenses. Si l’on dépasse 2 °C, les couches de glace du Groenland fondront complètement et une bonne partie de celles de l’Antarctique,[v] ce qui aura des conséquences énormes et très graves pour tous.
Résistances et confusions
6. Ces dernières années, de nombreuses personnes ont tenté de se moquer de ce constat. Elles font appel à des données supposées scientifiquement solides, comme le fait que la planète a toujours connu et connaîtra toujours des périodes de refroidissement et de réchauffement. Elles oublient de mentionner un autre fait pertinent : ce à quoi nous assistons aujourd’hui est une accélération inhabituelle du réchauffement, à une vitesse telle qu’il suffit d’une génération - et non des siècles ou des millénaires - pour le constater. L’élévation du niveau des mers et la fonte des glaciers peuvent être facilement perceptibles à une personne au cours de sa vie, et il est probable que dans quelques années de nombreuses populations devront déplacer leurs habitations à cause de ces événements.
7. Pour ridiculiser ceux qui parlent de réchauffement global, il est fait référence au fait que, souvent, on constate aussi des froids extrêmes. On oublie que ces symptômes extraordinaires, avec d’autres, ne sont que des expressions alternatives de la même cause : le déséquilibre global provoqué par le réchauffement de la planète. Les sécheresses et les inondations, les lacs asséchés et les populations détruites par des raz-de-marée ou des inondations, ont en définitive la même origine. D’autre part, si nous parlons d’un phénomène global, nous ne pouvons pas le confondre avec des événements transitoires et changeants, qui s’expliquent en grande partie par des facteurs locaux.
8. Le manque d’information conduit à confondre les grandes projections climatiques qui portent sur de longues périodes – nous parlons de décennies – avec les prévisions météorologiques qui peuvent tout au plus couvrir quelques semaines. Lorsque nous parlons de changement climatique, nous faisons référence à une réalité globale – avec des variations locales constantes – qui perdure sur plusieurs décennies.
9. Dans une tentative de simplifier la réalité, certains attribuent la responsabilité aux pauvres parce qu’ils ont beaucoup d’enfants, et ils cherchent même à résoudre le problème en mutilant les femmes des pays les moins développés. Comme toujours, il semblerait que ce soit la faute des pauvres. Mais la réalité est qu’un faible pourcentage des plus riches de la planète pollue plus que les 50% plus pauvres de la population mondiale, et que les émissions par habitant des pays les plus riches sont très supérieures à celles des pays les plus pauvres.[vi] Comment oublier que l’Afrique, qui abrite plus de la moitié des personnes les plus pauvres de la planète, n’est responsable que d’une infime partie des émissions historiques ?
10.   On dit aussi souvent que les efforts visant à atténuer le changement climatique, en réduisant l’utilisation des combustibles fossiles et en développant des formes d’énergies plus propres, entraîneront une réduction des emplois. En réalité, des millions de personnes perdent leur travail en raison des diverses conséquences du changement climatique : tant l’élévation du niveau de la mer que les sécheresses, et bien d’autres phénomènes affectant la planète, ont laissé nombre de personnes à la dérive. Par ailleurs, la transition vers des formes d’énergies renouvelables bien gérées, ainsi que les efforts d’adaptation aux dommages du changement climatique, sont capables de créer d’innombrables emplois dans différents secteurs. Cela exige que les hommes politiques et les hommes d’affaires s’en occupent dès maintenant.
Les causes humaines
11.   On ne peut plus douter de l’origine humaine, - “anthropique” - du changement climatique. Voyons pourquoi. La concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, qui provoquent le réchauffement de la terre, est restée stable jusqu’au XIXème siècle, en dessous de 300 ppm en volume. Mais, au milieu de ce siècle, coïncidant avec le développement industriel, les émissions ont commencé à augmenter. Au cours des cinquante dernières années, l’augmentation s’est nettement accélérée, comme l’affirme l’observatoire de Mauna Loa qui mesure quotidiennement le dioxyde de carbone depuis 1958. Au moment où j’écrivais Laudato si', le taux atteignait le niveau record de l’histoire - de 400 ppm - pour atteindre 423 ppm en juin 2023.[vii] Plus de 42 % du total des émissions nettes produites depuis 1850 l’ont été après 1990.[viii]
12.   En même temps, nous constatons que, durant ces cinquante dernières années, la température a augmenté à une vitesse jamais vue au cours des deux derniers millénaires. Pendant cette période, la tendance a été d’un réchauffement de 0,15 °C par décennie, le double de ce qui s’est passé au cours des 150 dernières années. De 1850 à nos jours, la température globale a augmenté de 1,1 °C, un phénomène amplifié dans les zones polaires. À ce rythme, il est possible que nous atteindrons dans dix ans la limite supérieure recommandée de 1,5 °C.[ix] L’augmentation ne se produit pas seulement à la surface de la terre, mais aussi à plusieurs kilomètres d’altitude dans l’atmosphère, à la surface des océans et même à des centaines de mètres de profondeur. L’acidité des mers a ainsi augmenté et leur teneur en oxygène a été réduite. Les glaciers reculent, la couverture neigeuse diminue et le niveau des mers ne cesse de monter.[x]
13.   Il n’est pas possible de dissimuler la coïncidence entre ces phénomènes climatiques mondiaux et la croissance accélérée des émissions de gaz à effet de serre, en particulier depuis le milieu du XXème siècle. Cette corrélation est défendue par une écrasante majorité de spécialistes du climat, et seul un infime pourcentage d’entre eux tente de nier cette évidence. Malheureusement, la crise climatique n’est pas vraiment un sujet d’intérêt pour les grandes puissances économiques, soucieuses du plus grand profit au moindre coût et dans les plus brefs délais possibles.
14.   Je suis obligé d’apporter ces précisions, qui peuvent sembler évidentes, à cause de certaines opinions méprisantes et déraisonnables que je rencontre même au sein de l’Église catholique. Mais nous ne pouvons plus douter que la cause de la rapidité inhabituelle de ces changements dangereux est un fait indéniable : les énormes changements liés à l’intervention effrénée de l’homme sur la nature au cours des deux derniers siècles. Les éléments d’origine naturelle qui provoquent généralement un réchauffement, tels que les éruptions volcaniques et autres, ne suffisent pas à expliquer l’ampleur et la rapidité des changements survenus au cours des dernières décennies.[xi] L’évolution des températures moyennes à la surface ne peut être expliquée sans l’effet de l’augmentation des gaz à effet de serre.
Dommages et risques
15.   Certaines manifestations de cette crise climatique sont déjà irréversibles pour des centaines d’années au moins, comme l’augmentation de la température globale des océans, leur acidification et leur appauvrissement en oxygène. Les eaux océaniques ont une inertie thermique et il faut des siècles pour normaliser la température et la salinité, ce qui affecte la survie de nombreuses espèces. C’est un signe, parmi tant d’autres, que les autres créatures de ce monde ont cessé d’être nos compagnes de route pour devenir nos victimes.
16.   Il en va de même pour le processus conduisant à la diminution des glaces continentales. La fonte des pôles ne pourra être inversée avant des centaines d’années. En matière de climat, certains facteurs perdurent longtemps, indépendamment des faits qui les ont déclenchés. C’est pourquoi nous ne pouvons plus arrêter les énormes dégâts que nous avons causés. Nous avons juste le temps d’éviter des dégâts encore plus dramatiques.
17.   Certains diagnostics apocalyptiques semblent souvent peu rationnels ou insuffisamment fondés. Cela ne doit pas nous faire ignorer que la possibilité de parvenir à un point critique est réelle. Des changements mineurs peuvent provoquer des changements plus grands, imprévus et peut-être déjà irréversibles, en raison de facteurs d’inertie. Cela pourrait finir par déclencher une cascade d’événements qui se précipiteraient comme un effet boule de neige. Dans une telle éventualité, nous serons toujours en retard, car aucune intervention ne pourra arrêter le processus déjà commencé. Aucun retour en arrière ne sera possible. Nous ne pouvons pas affirmer avec certitude, à partir des conditions actuelles, que cela se produira. Mais cela est assurément une possibilité si l’on tient compte des phénomènes déjà en cours qui “sensibilisent” au climat, comme par exemple le rétrécissement de la banquise, la modification des flux océaniques, la déforestation des zones tropicales, la fonte du permafrost en Russie.[xii]
18.   Il est donc urgent d’adopter une vision plus large qui nous permette non seulement d’admirer les merveilles du progrès, mais aussi de prêter attention à d’autres effets que nous n’aurions probablement pas pu imaginer il y a un siècle. Il ne nous est rien demandé de plus qu’une certaine responsabilité face à l’héritage que nous laisserons de notre passage en ce monde.
19.   Enfin, on peut ajouter que la pandémie de Covid-19 a démontré l’étroite relation de la vie humaine avec celle des autres êtres vivants, et l’environnement. Mais elle a surtout confirmé combien ce qui se passe partout dans le monde a des répercussions sur l’ensemble de la planète. Cela me permet de répéter deux convictions sur lesquelles j’insiste infatigablement : “tout est lié” et “personne ne se sauve tout seul”.
 
2     Davantage de paradigme technocratique 
20.   J’ai donné dans Laudato si' une brève explication du paradigme technocratique qui se trouve derrière le processus actuel de dégradation de l’environnement. C’est « une manière de comprendre la vie et l’activité humaine qui a dévié et qui contredit la réalité jusqu’à lui nuire ».[xiii] Au fond, il consiste à penser « comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même ».[xiv] En conséquence logique, « on en vient facilement à l’idée d’une croissance infinie ou illimitée, qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues ».[xv]
21.   Au cours des dernières années, nous avons pu confirmer ce diagnostic tout en assistant à une nouvelle avancée du paradigme en question. L’intelligence artificielle et les dernières innovations technologiques partent de l’idée d’un être humain sans aucune limite, dont les capacités et les possibilités pourraient être étendues à l’infini grâce à la technologie. Le paradigme technocratique s’alimente ainsi lui-même de façon monstrueuse.
22.   Les ressources naturelles nécessaires à la technologie, comme le lithium, le silicium et bien d’autres, ne sont certes pas illimitées, mais le plus grand problème est l’idéologie qui sous-tend une obsession : accroître au-delà de l’imaginable le pouvoir de l’homme, face auquel la réalité non humaine est une simple ressource à son service. Tout ce qui existe cesse d’être un don qu’il faut apprécier, valoriser et protéger, et devient l’esclave, la victime de tous les caprices de l’esprit humain et de ses capacités.
23.   Il est effrayant de constater que les capacités accrues de la technologie donnent « à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier. Jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira bien, surtout si l’on considère la manière dont elle est en train de l’utiliser […]. En quelles mains se trouve et pourrait se trouver tant de pouvoir ? Il est terriblement risqué qu’il réside en une petite partie de l’humanité ».[xvi]
Repenser notre usage du pouvoir
24.   Toute augmentation de pouvoir n’est pas forcément un progrès pour l’humanité. Il suffit de penser aux technologies “admirables” qui ont été utilisées pour décimer des populations, lancer des bombes atomiques, anéantir des groupes ethniques. Il y a eu des moments de l’histoire où l’admiration du progrès ne permettait pas de voir l’horreur de ses effets. Mais c’est un risque toujours présent, car « l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience […]. L’homme est nu, exposé à son propre pouvoir toujours grandissant, sans avoir les éléments pour le contrôler. Il peut disposer de mécanismes superficiels, mais nous pouvons affirmer qu’il lui manque aujourd’hui une éthique solide, une culture et une spiritualité qui le limitent réellement et le contiennent dans une abnégation lucide ».[xvii] Il n’est pas étonnant qu’un pouvoir aussi grand en de telles mains puisse anéantir la vie, alors que la matrice de pensée propre au paradigme technocratique nous aveugle et ne nous permet pas de voir ce problème très grave de l’humanité d’aujourd’hui.
25.   Contrairement à ce paradigme technocratique, nous affirmons que le monde qui nous entoure n’est pas un objet d’exploitation, d’utilisation débridée, d’ambitions illimitées. Nous ne pouvons même pas dire que la nature serait un simple “cadre” où nous développerions nos vies et nos projets, car « nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle »,[xviii] de sorte que « le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur ».[xix]
26.   Cela exclut l’idée que l’être humain serait un étranger, un facteur externe capable seulement de nuire à l’environnement. Il doit être considéré comme faisant partie de la nature. La vie humaine, l’intelligence et la liberté sont insérées dans la nature qui enrichit notre planète, elles font partie de ses forces internes et de son équilibre.
27.   C’est pourquoi un environnement sain est aussi le produit de l'interaction de l’homme avec l’environnement, comme c’est le cas des cultures indigènes et comme cela a été le cas durant des siècles dans différentes régions du monde. Les groupes humains ont très souvent “créé” l’environnement,[xx] l’ont remodelé d’une manière ou d’une autre sans le détruire ni le mettre en danger. Le grand problème aujourd’hui est que le paradigme technocratique a détruit cette relation saine et harmonieuse. Cependant, l’indispensable dépassement de ce paradigme aussi néfaste et destructeur ne se trouve pas dans la négation de l’être humain, mais inclut l’interaction entre les systèmes naturels et « les systèmes sociaux ».[xxi]
28.        Nous devons tous repenser la question du pouvoir humain, de sa signification et de ses limites. En effet, notre pouvoir s’est accru de manière effrénée en peu de décennies. Nous avons fait des progrès technologiques impressionnants et stupéfiants, et nous ne nous rendons pas compte que, dans le même temps, nous sommes devenus extrêmement dangereux, capables de mettre en danger la vie de beaucoup d'êtres ainsi que notre propre survie. Il y a lieu de répéter aujourd’hui l’ironie de Soloviev : un siècle tellement avancé qu’il a des chances d’être le dernier.[xxii] Lucidité et honnêteté sont nécessaires pour reconnaître à temps que notre pouvoir et le progrès que nous générons se retournent contre nous-mêmes.[xxiii]
L’aiguillon éthique
29.   La décadence éthique du pouvoir réel est déguisée par le marketing et les fausses informations, qui sont des mécanismes utiles aux mains de ceux qui disposent de plus de ressources afin d’influencer l’opinion publique. Grâce à ces mécanismes, lorsqu’il est prévu de lancer un projet à fort impact environnemental et aux effets polluants importants, on illusionne les habitants de la région en leur parlant du progrès local qui pourra être généré, ou des opportunités économiques en matière d’emploi et de promotion humaine que cela signifiera pour leurs enfants. Mais en réalité, on ne semble pas s’intéresser vraiment à l’avenir de ces personnes, car on ne leur dit pas clairement qu’à la suite de tel projet, il résultera une terre dévastée, des conditions beaucoup plus défavorables pour vivre et prospérer, une région désolée, moins habitable, sans vie et sans la joie de la coexistence et de l’espérance, sans compter les dommages globaux qui finiront par nuire à beaucoup d’autres.
30.   Il suffit de penser à l’enthousiasme éphémère causé par l’argent reçu en échange du dépôt de déchets nucléaires sur un site. La maison que l’on a pu acheter avec cet argent s’est transformée en tombeau à cause des maladies qui se sont déclarées. Et je ne parle pas en raison d’une imagination débordante, mais à partir d’une expérience vécue. On pourra dire qu’il s'agit d’un exemple extrême, mais il n’est pas possible de parler ici de dommages “mineurs”, car c’est la somme totale de nombreux dommages considérés comme tolérables qui finit par conduire à la situation dans laquelle on se trouve aujourd'hui.
31.   Cette situation ne relève pas seulement de la physique ou de la biologie, mais aussi de l’économie et de notre façon de la penser. La logique du profit maximum au moindre coût, déguisée en rationalité, en progrès et en promesses illusoires, rend impossible tout souci sincère de la Maison commune et toute préoccupation pour la promotion des laissés-pour-compte de la société. Nous avons constaté ces dernières années que, étourdis et enchantés par les promesses de si nombreux faux prophètes, les pauvres eux-mêmes tombent parfois dans la tromperie d’un monde qui ne se construit pas pour eux.
32.   Des idées erronées se développent autour de la soi-disant “méritocratie” qui est devenue un pouvoir humain “mérité” auquel tout doit se soumettre, une domination de ceux qui sont nés dans de meilleures conditions de développement. Une chose est d’avoir une saine conception de la valeur de l’engagement, du développement de ses propres capacités et d’un louable esprit d'initiative ; mais si l’on ne recherche pas une réelle égalité des chances, cela devient facilement un écran qui renforce plus encore les privilèges de quelques-uns ayant davantage de pouvoir. Dans cette logique perverse, qu’ont-ils à faire des dommages causés à la Maison commune s’ils se sentent en sécurité sous la prétendue armure des ressources économiques qu’ils ont obtenues grâce à leurs capacités et à leurs efforts ?
33.   Dans leur conscience, et face au visage des enfants qui paieront les dégâts de leurs actions, la question du sens se pose : quel est le sens de ma vie, quel est le sens de mon passage sur cette terre, quel est le sens, en définitive, de mon travail et de mes efforts ?
 
3     La faiblesse de la politique internationale
34.         Alors que « l’histoire est en train de donner des signes de recul [...] chaque génération doit faire siens les luttes et les acquis des générations passées et les conduire à des sommets plus hauts encore. C’est là le chemin. Le bien, comme l’amour également, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour ».[xxiv] Pour obtenir un progrès solide et durable, j’insiste sur le fait que « les accords multilatéraux entre les États doivent avoir une place de choix ».[xxv]
35.         Le multilatéralisme ne doit pas être confondu avec une autorité mondiale concentrée sur une seule personne ou sur une élite au pouvoir excessif : « Lorsqu’on parle de la possibilité d’une forme d’autorité mondiale régulée par le droit, il ne faut pas nécessairement penser à une autorité personnelle ».[xxvi]  Nous parlons surtout « d’organisations mondiales plus efficaces, dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial, l’éradication de la faim et de la misère ainsi qu’une réelle défense des droits humains fondamentaux ».[xxvii] Il s’agit de les doter d’une véritable autorité pour “assurer” la réalisation de certains objectifs auxquels on ne peut renoncer. Il en résultera un multilatéralisme qui ne dépendra pas des circonstances politiques changeantes ou des intérêts de quelques-uns, et qui aura une efficacité stable.
36.   Il reste regrettable que les opportunités créées par les crises mondiales soient perdues alors qu’elles seraient l’occasion d’apporter des changements salutaires.[xxviii] C'est ce qui s'est passé lors de la crise financière de 2007-2008, et qui s'est reproduit lors de la crise de la Covid-19. En effet, « les réelles stratégies, développées ultérieurement dans le monde, semblent avoir visé plus d’individualisme, plus de désintégration, plus de liberté pour les vrais puissants qui trouvent toujours la manière de s’en sortir indemnes ».[xxix]
Reconfigurer le multilatéralisme
37.          Plutôt que de sauver l’ancien multilatéralisme, il semble que le défi consiste aujourd’hui à le reconfigurer et à le recréer à la lumière de la nouvelle situation mondiale. J’invite à reconnaître que « beaucoup de regroupements et d’organisations de la société civile aident à pallier les faiblesses de la Communauté Internationale, son manque de coordination dans des situations complexes, son manque de vigilance en ce qui concerne les droits humains fondamentaux ».[xxx] Le processus d’Ottawa contre l’utilisation, la production et la fabrication des mines antipersonnel est un exemple qui montre comment la société civile avec ses organisations est capable de créer des dynamiques efficaces que les Nations Unies ne peuvent pas atteindre. Ainsi, le principe de subsidiarité s’applique également à la relation mondial-local.
38.   À moyen terme, la mondialisation favorise les échanges culturels spontanés, une plus grande connaissance mutuelle et des chemins d’intégration des populations qui finissent par conduire à un multilatéralisme “d’en bas” et pas seulement décidé par les élites du pouvoir. Les revendications qui émergent d’en bas partout dans le monde, où les militants des pays les plus divers s’entraident et s’accompagnent, peuvent finir par exercer une pression sur les facteurs de pouvoir. On peut espérer qu’il en sera ainsi concernant la crise climatique. C’est pourquoi je répète que « si les citoyens ne contrôlent pas le pouvoir politique – national, régional et municipal – un contrôle des dommages sur l’environnement n’est pas possible non plus ».[xxxi]
39.   La culture post-moderne a généré une nouvelle sensibilité à l’égard des personnes les plus faibles et moins dotées de pouvoir. Cela rejoint mon insistance, dans l’Encyclique Fratelli tutti, sur le primat de la personne humaine et la défense de sa dignité en toutes circonstances. C’est une autre façon d’inviter au multilatéralisme pour résoudre les problèmes réels de l’humanité, en recherchant avant tout le respect de la dignité des personnes, de telle sorte que l’éthique prime sur les intérêts locaux ou de circonstance.
40.          Il ne s’agit pas de remplacer la politique, car, d’un autre côté, les puissances émergentes deviennent de plus en plus importantes et sont en fait capables d’obtenir des résultats significatifs dans la résolution de problèmes concrets, comme certaines d’entre elles l’ont démontré au cours de la pandémie. Le fait que les réponses aux problèmes peuvent venir de n’importe quel pays, aussi petit soit-il, finit par faire reconnaître le multilatéralisme comme une voie inévitable.
41.   La vieille diplomatie, elle aussi en crise, continue de montrer son importance et sa nécessité. Elle n’a cependant pas encore réussi à générer un modèle de diplomatie multilatérale qui réponde à la nouvelle configuration du monde, mais, si elle est capable de se reconfigurer, elle devra faire partie de la solution, car l’expérience des siècles ne peut pas non plus être rejetée.
42.   Le monde devient tellement multipolaire, et en même temps tellement complexe, qu’un cadre différent pour une coopération efficace est nécessaire. Il ne suffit pas de penser aux rapports de force, mais aussi à la nécessité de répondre aux nouveaux défis, et de réagir avec des mécanismes mondiaux aux défis environnementaux, sanitaires, culturels et sociaux, en particulier pour renforcer le respect des droits de l’homme les plus élémentaires, des droits sociaux et la protection de la Maison commune. Il s’agit d’établir des règles globales et efficaces pour “assurer” cette protection mondiale.
43. Tout cela suppose l’initiation d’un nouveau processus de prise de décisions et de légitimation de celles-ci, car ce qui a été mis en place il y a plusieurs décennies n’est pas suffisant et ne semble pas efficace. Dans ce cadre, des espaces de conversation, de consultation, d’arbitrage, de résolution des conflits et de supervision sont nécessaires, bref, une sorte de plus grande “démocratisation” dans la sphère mondiale pour exprimer et intégrer les différentes situations. Il n’est pas utile de soutenir des institutions dans le but préserver les droits des plus forts sans se préoccuper des droits de tous.
 
4     Les Conférences sur le climat : progrès et échecs
44.   Depuis des décennies, les représentants de plus de 190 pays se réunissent régulièrement pour aborder la question du climat. La Conférence de Rio de Janeiro de 1992 a débouché sur l’adoption de la Convention sur le Changement Climatique (UNFCCC), un traité qui est entré en vigueur lorsque les pays signataires ont procédé aux ratifications nécessaires, en 1994. Ces États se réunissent chaque année lors de la Conférence des Parties (COP), l'organe de décision le plus élevé. Certaines ont été des échecs, comme celle de Copenhague (2009), tandis que d’autres ont permis de franchir des étapes importantes, comme la COP3 de Kyoto (1997). Son précieux Protocole a fixé comme objectif la réduction des émissions globales de gaz à effet de serre de 5 % par rapport à 1990. L’échéance était fixée à 2012, mais elle n’a manifestement pas été respectée.
45.          Toutes les parties se sont en outre engagées à mettre en œuvre les programmes d’adaptation déjà en cours pour réduire les effets du changement climatique. Une aide a également été prévue pour couvrir les coûts de ces mesures dans les pays en voie de développement. Le Protocole est entré en vigueur en 2005.
46.   Par la suite, un mécanisme pour les pertes et dommages (loss and damage) causés par le changement climatique a été proposé, qui reconnaisse les pays les plus riches comme les principaux responsables et qui cherche à compenser les pertes et dommages provoqués par le changement climatique dans les pays les plus vulnérables. Il ne s’agit plus de financer l’“adaptation” de ces pays, mais de les indemniser pour les dommages qu’ils ont déjà subis. Cette question a fait l’objet d’importantes discussions lors de diverses COP.
47.   La COP21 de Paris (2015) a été un autre moment important car elle a débouché sur un accord impliquant tout le monde. Elle peut être considérée comme un nouveau départ étant donné que les objectifs fixés lors de l'étape précédente n'ont pas été atteints. L’accord est entré en vigueur le 4 novembre 2016. Bien qu’il s'agisse d’un accord contraignant, toutes les exigences ne sont pas des obligations au sens strict et certaines d’entre elles laissent une grande marge de manœuvre. En outre, pour les obligations qui ne sont pas respectées, aucune sanction n’est strictement prévue et il n’y a pas d’instruments efficaces pour en garantir l’observation. L’accord prévoit également des formes de flexibilité pour les pays en voie de développement.
48.   L’Accord de Paris présente un objectif majeur à long terme : maintenir l’augmentation de la température globale en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, tout en visant à descendre en dessous de 1,5 °C. On travaille encore à renforcer les procédures concrètes de suivi, et à fournir des critères généraux pour comparer les objectifs des différents pays. Cela rend difficile une évaluation plus objective (quantitative) des résultats réels.
49.   Après quelques Conférences aux résultats médiocres et la déception de la COP25 de Madrid (2019), on espérait que cette inertie serait inversée lors de la COP26 de Glasgow (2021). Fondamentalement, son résultat fut de relancer l’Accord de Paris, remis en cause par les contraintes et les effets de la pandémie. À cela s’ajouta une abondance d’“exhortations” dont l’impact réel était peu prévisible. Les propositions visant à assurer une transition rapide et efficace vers des énergies alternatives et moins polluantes n’ont pas pu progresser.
50.   La COP27 de Sharm El Sheikh (2022) a été menacée dès le départ par la situation créée par l’invasion de l’Ukraine qui a provoqué une importante crise économique et énergétique. L’utilisation du charbon a augmenté et tout le monde a voulu sécuriser son approvisionnement. Les pays en voie de développement ont considéré l’accès à l’énergie et aux opportunités de développement comme une priorité urgente. Il a été clairement reconnu que les combustibles fossiles fournissent encore 80 % de l’énergie mondiale et que leur utilisation continue d’augmenter.
51.   Cette Conférence égyptienne a été un nouvel exemple de la difficulté des négociations. On peut dire qu’elle a au moins permis d’avancer dans le renforcement du système de financement des “pertes et dommages” dans les pays les plus touchés par les catastrophes climatiques. Cela a semblé donner une nouvelle voix et une plus grande participation aux pays en voie de développement. Mais, même sur cette question, de nombreux points sont restés imprécis, en particulier la responsabilité spécifique des pays qui doivent contribuer.
52.   Aujourd’hui, nous pouvons continuer à affirmer que « les accords n’ont été que peu mis en œuvre parce qu’aucun mécanisme adéquat de contrôle, de révision périodique et de sanction en cas de manquement, n’a été établi. Les principes énoncés demandent encore des moyens, efficaces et souples, de mise en œuvre pratique ».[xxxii] En outre, « les négociations internationales ne peuvent pas avancer de manière significative en raison de la position des pays qui mettent leurs intérêts nationaux au-dessus du bien commun général. Ceux qui souffriront des conséquences que nous tentons de dissimuler rappelleront ce manque de conscience et de responsabilité ».[xxxiii]
 
5     Que peut-on espérer de la COP28 de Dubaï ?
53.   Les Émirats Arabes Unis accueilleront la prochaine Conférence des Parties (COP28). C’est un pays du Golfe Persique qui se définit comme un grand exportateur d’énergies fossiles, bien qu’il ait fait d’importants investissements dans les énergies renouvelables. Pendant ce temps, les compagnies pétrolières et gazières ambitionnent de réaliser de nouveaux projets pour augmenter encore la production. Dire qu’il n’y a rien à espérer serait un acte suicidaire qui conduirait à exposer toute l’humanité, en particulier les plus pauvres, aux pires impacts du changement climatique.
54.     Si nous avons confiance dans la capacité de l’être humain à transcender ses petits intérêts et à penser en grand, nous ne pouvons renoncer à rêver que cette COP28 conduira à une accélération marquée de la transition énergétique, avec des engagements effectifs et susceptibles d’un suivi permanent. Cette Conférence peut être un tournant si elle démontre que tout ce qui a été fait depuis 1992 était sérieux et en valait la peine, sans quoi elle sera une grande déception et mettra en péril tout le bien qui a pu être accompli jusqu’à maintenant.
55.   Malgré de multiples négociations et accords, les émissions mondiales ont continué à augmenter. Il est vrai que l’on peut affirmer que, sans ces accords, ils auraient augmenté plus encore. Mais sur d’autres sujets liés à l’environnement, des résultats très significatifs ont été obtenus lorsqu’il y a eu de la volonté, comme cela a été le cas pour la protection de la couche d’ozone. En revanche, la transition nécessaire vers les énergies propres comme les énergies éolienne et solaire, en abandonnant les combustibles fossiles, ne vas pas assez vite. Par conséquent, ce qui est fait risque d’être interprété comme un simple jeu de diversion.
56.   Nous devons cesser de sembler être conscients du problème, mais n’ayant pas, dans le même temps, le courage de faire des changements substantiels. Nous savons qu’à ce rythme nous dépasserons dans quelques années seulement la limite souhaitable de 1,5 °C et que nous pourrions atteindre en peu de temps 3 °C, avec le haut risque d’atteindre un point critique. Même si nous n’arrivons pas à ce point de non-retour, il est certain que les conséquences seraient désastreuses et que des mesures devraient être prises hâtivement, avec des coûts énormes et des conséquences économiques et sociales extrêmement graves et intolérables. Si les mesures que nous prenons maintenant ont des coûts, ceux-ci seront beaucoup plus lourds si nous attendons encore plus longtemps.
57.   Je considère qu’il est impératif d’insister sur le fait que « chercher seulement un remède technique à chaque problème environnemental qui surgit, c’est isoler des choses qui sont entrelacées dans la réalité, et c’est se cacher les vraies et plus profondes questions du système mondial ».[xxxiv] Il est vrai que des efforts d’adaptation sont nécessaires face aux maux qui sont irréversibles à court terme. Certaines interventions et avancées technologiques, qui permettent d’absorber ou de capturer les gaz émis, sont positives. Mais nous courons le risque de rester enfermés dans la logique du colmatage, du bricolage, du raboutage au fil de fer, alors qu’un processus de détérioration que nous continuons à alimenter se déroule par-dessous. Supposer que tout problème futur pourra être résolu par de nouvelles interventions techniques est un pragmatisme homicide, comme un effet boule de neige.
58.   Finissons-en une bonne fois avec les moqueries irresponsables qui présentent ce sujet comme étant uniquement environnemental, “vert”, romantique, souvent ridiculisé par des intérêts économiques. Acceptons enfin qu’il s’agit d’un problème humain et social aux multiples aspects. C’est pourquoi le soutien de tous est nécessaire. Lors des Conférences sur le climat, les actions de groupes fustigés comme “radicalisés” attirent souvent l’attention. Mais ils comblent un vide de la société dans son ensemble qui devrait exercer une saine “pression” ; car toute famille doit penser que l’avenir de ses enfants est en jeu.
59.     Si l’on veut sincèrement que la COP28 soit historique, qu’elle nous honore et nous ennoblisse en tant qu’êtres humains, on ne peut qu’attendre des formes contraignantes de transition énergétique qui présentent trois caractéristiques : efficaces, contraignantes et facilement contrôlables ; cela pour parvenir à initier un nouveau processus radical, intense et qui compte sur l’engagement de tous. Cela n’est pas advenu sur le chemin parcouru jusqu’à présent, mais ce n’est que par un tel processus que la crédibilité de la politique internationale pourra être rétablie, car ce n’est que de cette manière concrète qu’il sera possible de réduire notablement le dioxyde de carbone et éviter à temps les pires maux.
60.     Espérons que ceux qui interviendront seront des stratèges capables de penser au bien commun et à l’avenir de leurs enfants, plutôt qu’aux intérêts circonstanciels de certains pays ou entreprises. Puissent-ils montrer ainsi la noblesse de la politique et non sa honte. Aux puissants, j’ose répéter cette question : « Pourquoi veut- on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera le souvenir de son incapacité à intervenir lorsqu’il était urgent et nécessaire de le faire ? ».[xxxv]
 
6     Les motivations spirituelles
61.   Je ne veux pas manquer de rappeler aux fidèles catholiques les motivations qui naissent de leur foi. J’encourage les frères et sœurs des autres religions à faire de même, car nous savons que la foi authentique donne non seulement des forces au cœur humain, mais qu’elle transforme toute la vie, transfigure les objectifs personnels, éclaire la relation avec les autres et les liens avec toute la création.
À la lumière de la foi
62.   La Bible raconte que « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Gn 1, 31). À lui appartiennent « la terre et tout ce qui s’y trouve » (Dt 10, 14). C’est pourquoi il nous dit : « La terre ne sera pas vendue avec perte de tout droit, car la terre m’appartient et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes » (Lv 25, 23). Par conséquent, « cette responsabilité vis-à-vis d’une terre qui est à Dieu implique que l’être humain, doué d’intelligence, respecte les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde ».[xxxvi]
63.   D’autre part, « l’ensemble de l’univers, avec ses relations multiples, révèle mieux l’inépuisable richesse de Dieu ».[xxxvii] Par conséquent, pour être sages, « nous avons besoin de saisir la variété des choses dans leurs relations multiples ».[xxxviii] Sur ce chemin de sagesse, il n’est pas sans importance pour nous que nombre d’espèces disparaissent et que la crise climatique mette en danger la vie de tant d’êtres.
64.   Jésus « pouvait inviter les autres à être attentifs à la beauté qu’il y a dans le monde, parce qu’il était lui-même en contact permanent avec la nature et y prêtait une attention pleine d’affection et de stupéfaction. Quand il parcourait chaque recoin de sa terre, il s’arrêtait pour contempler la beauté semée par son Père, et il invitait ses disciples à reconnaître dans les choses un message divin ».[xxxix]
65.   En même temps, « les créatures de ce monde ne se présentent plus à nous comme une réalité purement naturelle, parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de plénitude. Même les fleurs des champs et les oiseaux qu’émerveillé il a contemplés de ses yeux humains, sont maintenant remplis de sa présence lumineuse ».[xl] Si « l’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier, il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre ».[xli] Le monde chante un Amour infini, comment ne pas en prendre soin ?
Marcher en communion et avec engagement
66.   Dieu nous a unis à toutes ses créatures. Pourtant, le paradigme technocratique nous isole de ce qui nous entoure et nous trompe en nous faisant oublier que le monde entier est une “zone de contact”.[xlii]
67.     La vision judéo-chrétienne du cosmos défend la valeur particulière et centrale de l’être humain au milieu du concert merveilleux de tous les êtres, mais aujourd’hui nous sommes obligés de reconnaître que seul un “anthropocentrisme situé” est possible. Autrement dit, reconnaître que la vie humaine est incompréhensible et insoutenable sans les autres créatures parce que « nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble ».[xliii]
68.     Cela n’est pas le produit de notre volonté, cela a une autre origine qui est à la racine de notre être, car « Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun ; et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation ».[xliv] Ainsi, nous mettons fin à l’idée d’un être humain autonome, tout- puissant et illimité, et nous nous repensons pour nous comprendre d’une manière plus humble et plus riche.
69.     J’invite chacun à accompagner ce chemin de réconciliation avec le monde qui nous accueille, et à l’embellir de sa contribution, car cet engagement concerne la dignité personnelle et les grandes valeurs. Toutefois, il faut être sincère et reconnaître que les solutions les plus efficaces ne viendront pas seulement d’efforts individuels, mais avant tout des grandes décisions de politique nationale et internationale.
70.     Cependant, tout s’ajoute, et éviter l’augmentation d’un dixième de degré de la température mondiale peut déjà suffire à épargner des souffrances à de nombreuses personnes. Mais, ce qui compte est une chose moins quantitative : rappeler qu’il n’y a pas de changement durable sans changement culturel, sans maturation du mode de vie et des convictions des sociétés, et il n’y a pas de changement culturel sans changement chez les personnes.
71.   L’effort des ménages pour polluer moins, réduire les déchets, consommer avec retenue, crée une nouvelle culture. Ce seul fait de modifier les habitudes personnelles, familiales et communautaires nourrit l’inquiétude face aux responsabilités non prises des secteurs politiques et l’indignation face au désintérêt des puissants. Nous remarquons donc que, même si cela n’a pas immédiatement un effet quantitatif notable, cela aide à mettre en place de grands processus de transformation qui opèrent depuis les profondeurs de la société.
72.     Si nous considérons que les émissions par habitant aux États-Unis sont environ le double de celles d’un habitant de la Chine, et environ sept fois supérieures à la moyenne des pays les plus pauvres,[xlv] nous pouvons affirmer qu’un changement généralisé du mode de vie irresponsable du modèle occidental auraient un impact significatif à long terme. De la sorte, avec les décisions politiques indispensables, nous serions sur la voie de l’attention mutuelle.
73.   « Louez Dieu » est le nom de cette lettre. Parce qu’un être humain qui prétend prendre la place de Dieu devient le pire danger pour lui-même.
 
Donné à Rome, Saint-Jean-de-Latran, le 4 octobre, fête de saint François d’Assise, de l’année 2023, la onzième de mon Pontificat.
 
[i] CONFERENCE DES ÉVEQUES CATHOLIQUES DES ÉTATS-UNIS, Global Climate Change Background, 2019.
[ii] ASSEMBLEE SPECIALE DU SYNODE DES ÉVEQUES POUR LA REGION PAN-AMAZONIENNE, Document final, octobre 2019, n. 10 : AAS 111 (2019), p. 1744.
[iii] SYMPOSIUM DES CONFERENCES ÉPISCOPALES D’AFRIQUE ET DE MADAGASCAR (SCEAM), African Climate Dialogues Communiqué, Nairobi, 17 octobre 2022.
[iv] Cf. INTERGOVERNMENTAL PANEL ON CLIMATE CHANGE (IPCC), Climate Change 2021,The Physical Science Basis, Cambridge and New York 2021, B.2.2.
[v] Cf. ID., Climate Change 2023, Synthesis Report, Summary for Policymakers, B.3.2. Pour le Rapport 2023 on se réfère à https://www.ipcc.ch/report/ar6/syr/downloads/report/IPCC_AR6_SYR_SPM.pdf.
[vi] Cf. UNITED         NATIONS       ENVIRONMENT       PROGRAM,        The        Emission        Gap        Report        2022:
https://www.unep.org/resources/emissions-gap-report-2022.
[vii] Cf. NATIONAL OCEANIC AND ATMOSPHERIC ADMINISTRATION, Earth System Research Laboratory, Global Monitoring Division, Trends in Atmospheric Carbon Dioxide : https://www.esrl.noaa.gov/gmd/ccgg/trends/.
[viii] Cf. IPCC, Climate Change 2023, Synthesis Report, Summary for Policymakers, A.1.3.
[ix] Cf. ibid., B.5.3.
[x] Ces données de l’IPCC sont basées sur 34000 études : INTERGOVERNMENTAL PANEL ON CLIMATE CHANGE; cf.
Synthesis Report of the Sixth Assessment Report (20/03/2023) : AR6 Synthesis Report : Climate Change 2023 (ipcc.ch).
[xi] Cf. IPCC, Climate Change 2023, Synthesis Report, Summary for Policymakers, A.1.2.
[xii] Cf. Ibid.
[xiii] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 101 : AAS 107 (2015), p. 887.
[xiv] Ibid., n. 105 : AAS 107 (2015), p. 889.
[xv] Ibid., n. 106 : AAS 107 (2015), p. 890.
[xvi] Ibid., n. 104 : AAS 107 (2015), pp. 888-889.
[xvii] Ibid., n. 105 : AAS 107 (2015), p. 889.
[xviii] Ibíd., n. 139 : AAS 107 (2015), p. 903.
[xix] Ibíd., n. 220 : AAS 107 (2015), p. 934.
[xx] Cf. S. SÖRLIN – P. WARDE, Making the Environment Historical. An Introduction, in IIDEM, Nature’s End : History and the Environment, Basingstoke – New York 2009, pp. 1-23.
[xxi] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 139 : AAS 107 (2015), p. 903.
[xxii] Cf. V. SOLOVIEV, Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion, Genève 2005.
[xxiii] Cf. S. PAUL VI, Discours à la FAO pour son 25ᵒ anniversaire (16 novembre 1970), n. 4 : AAS 62 (1970),
p. 833.
[xxiv] Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 11 : AAS 112 (2020), p. 972.
[xxv] Ibíd., n. 174 : AAS 112 (2020), p. 1030.
[xxvi] Ibíd., n. 172 : AAS 112 (2020), p. 1029.
[xxvii] Ibíd.
[xxviii] Cf. ibíd., n. 170 : AAS 112 (2020), p. 1029.
[xxix] Ibíd.
[xxx] Ibíd., n. 175 : AAS 112 (2020), p. 1031.
[xxxi] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 179 : AAS 107 (2015), p. 918.
[xxxii] Ibíd., n. 167 : AAS 107 (2015), p. 914.
[xxxiii] Ibíd., n. 169 : AAS 107 (2015), p. 915.
[xxxiv] Ibid., n. 111 : AAS 107 (2015), p. 982.
[xxxv] Ibid., n. 57 : AAS 107 (2015), p. 870.
[xxxvi] Ibid., n. 68 : AAS 107 (2015), p. 874.
[xxxvii] Ibid., n. 86 : AAS 107 (2015), p. 881.
[xxxviii] Idem
[xxxix] Ibid., n. 97 : AAS 107 (2015), p. 886.
[xl] Ibid., n. 100 : AAS 107 (2015), p. 887.
[xli] Ibid., n. 233 : AAS 107 (2015), p. 938.
[xlii] Cf. D. HARAWAY, When Species Meet, Minneapolis 2008, pp. 205-249.
[xliii] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 89 : AAS 107 (2015), p. 883.
[xliv] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 215 : AAS 105 (2013), p. 1109.
[xlv] Cf. UNITED NATIONS ENVIRONMENT PROGRAM, Emission Gap Report 2022 : https://www.unep.org/resources/emissions-gap-report-2022








































































]]></description></item><item><title>Fratelli Tutti</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/363-fratelli-tutti</link><description><![CDATA[Fratelli tutti1, écrivait saint François d’Assise, en s’adressant à tous ses frères et sœurs, pour leur proposer un mode de vie au goût de l’Évangile. Parmi ses conseils, je voudrais en souligner un par lequel il invite à un amour qui surmonte les barrières de la géographie et de l’espace. Il déclare heureux celui qui aime l’autre « autant lorsqu’il serait loin de lui comme quand il serait avec lui2». En quelques mots simples, il exprime l’essentiel d’une fraternité ouverte qui permet de reconnaître, de valoriser et d’aimer chaque personne indépendamment de la proximité physique, peu importe où elle est née ou habite.
2. Ce Saint de l’amour fraternel, de la simplicité et de la joie, qui m’a inspiré l’écriture de l’encyclique Laudato si´, me pousse cette fois-ci à consacrer la présente nouvelle encyclique à la fraternité et à l’amitié sociale. En effet, saint François, qui se sentait frère du soleil, de la mer et du vent, se savait encore davantage uni à ceux qui étaient de sa propre chair. Il a semé la paix partout et côtoyé les pauvres, les abandonnés, les malades, les marginalisés, les derniers.
Sans frontières
3. Il y a un épisode de sa vie qui nous révèle son cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion. C’est sa visite au Sultan Malik-el-Kamil, en Égypte, visite qui lui a coûté de gros efforts du fait de sa pauvreté, de ses ressources maigres, de la distance et des différences de langue, de culture et de religion. Ce voyage, en ce moment historique marqué par les croisades, révélait encore davantage la grandeur de l’amour qu’il voulait témoigner, désireux d’étreindre tous les hommes. La fidélité à son Seigneur était proportionnelle à son amour pour ses frères et sœurs. Bien que conscient des difficultés et des dangers, saint François est allé à la rencontre du Sultan en adoptant la même attitude qu’il demandait à ses disciples, à savoir, sans nier leur identité, quand ils sont « parmi les sarrasins et autres infidèles … de ne faire ni disputes ni querelles, mais d’être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu3». Dans ce contexte, c’était une recommandation extraordinaire. Nous sommes impressionnés, huit-cents ans après, que François invite à éviter toute forme d’agression ou de conflit et également à vivre une ‘‘soumission’’ humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi.
4. Il ne faisait pas de guerre dialectique en imposant des doctrines, mais il communiquait l’amour de Dieu. Il avait compris que « Dieu est Amour [et que] celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » (1Jn 4, 16). Ainsi, il a été un père fécond qui a réveillé le rêve d’une société fraternelle, car « seul l’homme qui accepte de rejoindre d’autres êtres dans leur mouvement propre, non pour les retenir à soi, mais pour les aider à devenir un peu plus eux-mêmes, devient réellement père4». Dans ce monde parsemé de tours de guet et de murs de protection, les villes étaient déchirées par des guerres sanglantes entre de puissants clans, alors que s’agrandissaient les zones misérables des périphéries marginalisées. Là, François a reçu la vraie paix intérieure, s’est libéré de tout désir de suprématie sur les autres, s’est fait l’un des derniers et a cherché à vivre en harmonie avec tout le monde. C’est lui qui a inspiré ces pages.
5. Les questions liées à la fraternité et à l’amitié sociale ont toujours été parmi mes préoccupations. Ces dernières années, je les ai évoquées à plusieurs reprises et en divers endroits. J’ai voulu recueillir dans cette encyclique beaucoup de ces interventions en les situant dans le contexte d’une réflexion plus large. En outre, si pour la rédaction de Laudato si’ j’ai trouvé une source d’inspiration chez mon frère Bartholomée, Patriarche orthodoxe qui a promu avec beaucoup de vigueur la sauvegarde de la création, dans ce cas-ci, je me suis particulièrement senti encouragé par le Grand Iman Ahmad Al-Tayyeb que j’ai rencontré à Abou Dhabi pour rappeler que Dieu « a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux5». Ce n’était pas un simple acte diplomatique, mais une réflexion faite dans le dialogue et fondée sur un engagement commun. Cette encyclique rassemble et développe des thèmes importants abordés dans ce document que nous avons signé ensemble. J’ai également pris en compte ici, dans mon langage personnel, de nombreuses lettres et documents contenant des réflexions, que j’ai reçus de beau- coup de personnes et de groupes à travers le monde.
6. Les pages qui suivent n’entendent pas résumer la doctrine sur l’amour fraternel, mais se focaliser sur sa dimension universelle, sur son ouverture à toutes les personnes. Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, nous soyons capables de réagir par un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Bien que je l’aie écrite à partir de mes convictions chrétiennes qui me soutiennent et me nourrissent, j’ai essayé de le faire de telle sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté.
7. De même, quand je rédigeais cette lettre, a soudainement éclaté la pandémie de la Covid-19 qui a mis à nu nos fausses certitudes. Au-delà des diverses réponses qu’ont apportées les différents pays, l’incapacité d’agir ensemble a été dévoilée. Bien que les pays soient très connectés, on a observé une fragmentation ayant rendu plus difficile la résolution des problèmes qui nous touchent tous. Si quelqu’un croit qu’il ne s’agirait que d’assurer un meilleur fonctionnement de ce que nous faisions auparavant, ou que le seul message est que nous devrions améliorer les systèmes et les règles actuelles, celui-là est dans le déni.
8. Je forme le vœu qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité. Tous ensemble : « Voici un très beau secret pour rêver et faire de notre vie une belle aventure. Personne ne peut affronter la vie de manière isolée. […] Nous avons besoin d’une communauté qui nous soutient, qui nous aide et dans laquelle nous nous aidons mutuellement à regarder de l’avant. Comme c’est important de rêver ensemble ! […] Seul, on risque d’avoir des mirages par lesquels tu vois ce qu’il n’y a pas ; les rêves se construisent ensemble6». Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères.
Premier chapitre : Les ombres d’un monde fermé
9. Sans prétendre procéder à une analyse exhaustive ni prendre en considération tous les aspects de la réalité que nous vivons, je propose seulement que nous fixions l’attention sur certaines tendances du monde actuel qui entravent la promotion de la fraternité universelle.
Des rêves qui brisent en morceaux
10. Des décennies durant, le monde a semblé avoir tiré leçon de tant de guerres et d’échecs et s’orienter lentement vers de nouvelles formes d’intégration. À titre d’exemple, le rêve d’une Europe unie, capable de reconnaître ses racines communes et de se féliciter de la diversité qui l’habite, a progressé. Souvenons-nous de « la ferme conviction des Pères fondateurs de l’Union Européenne, qui ont souhaité un avenir fondé sur la capacité de travailler ensemble afin de dépasser les divisions, et favoriser la paix et la communion entre tous les peuples du continent7». De même, le désir d’une intégration latino-américaine s’est renforcé et certains pas avaient commencé à être faits. Ailleurs, des tentatives de pacification et de rapprochement ont été couronnées de succès et d’autres ont paru prometteuses.
11. Mais l’histoire est en train de donner des signes de recul. Des conflits anachroniques considérés comme dépassés s’enflamment, des nationalismes étriqués, exacerbés, pleins de ressentiments et agressifs réapparaissent. Dans plus d’un pays, une idée d’unité du peuple et de la nation, imprégnée de diverses idéologies, crée de nouvelles formes d’égoïsme et de perte du sens social sous le prétexte d’une prétendue défense des intérêts nationaux. Ceci nous rappelle que « chaque génération doit faire siens les luttes et les acquis des générations passées et les conduire à des sommets plus hauts encore. C’est là le chemin. Le bien, comme l’amour également, la justice et la solidarité ne s’obtiennent pas une fois pour toutes ; il faut les conquérir chaque jour. Il n’est pas possible de se contenter de ce qui a été réalisé dans le passé et de s’installer pour en jouir comme si cette condition nous conduisait à ignorer que beaucoup de nos frères subissent des situations d’injustice qui nous interpellent tous 8».
12. ‘‘S’ouvrir au monde’’ est une expression qui, de nos jours, est adoptée par l’économie et les finances. Elle se rapporte exclusivement à l’ouverture aux intérêts étrangers ou à la liberté des pouvoirs économiques d’investir sans entraves ni complications dans tous les pays. Les conflits locaux et le désintérêt pour le bien commun sont instrumentalisés par l’économie mondiale pour imposer un modèle culturel unique. Cette culture fédère le monde mais divise les personnes et les nations, car « la société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères9». Plus que jamais nous nous trouvons seuls dans ce monde de masse qui fait prévaloir les intérêts individuels et affaiblit la dimension communautaire de l’existence. Il y a plutôt des marchés où les personnes jouent des rôles de consommateurs ou de spectateurs. L’avancée de cette tendance de globalisation favorise en principe l’identité des plus forts qui se protègent, mais tend à dissoudre les identités des régions plus fragiles et plus pauvres, en les rendant plus vulnérables et dépendantes. La politique est ainsi davantage fragilisée vis-à-vis des puissances économiques transnationales qui appliquent le ‘‘diviser pour régner’’.
La fin de la conscience historique
13. C’est précisément pourquoi s’accentue aussi une perte du sens de l’histoire qui se désagrège davantage. On observe la pénétration culturelle d’une sorte de ‘‘déconstructionnisme’’, où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro. Elle ne laisse subsister que la nécessité de consommer sans limites et l’exacerbation de nombreuses formes d’individualisme dénuées de contenu. C’est dans ce sens qu’allait un conseil que j’ai donné aux jeunes : « Si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs qui détruisent (ou déconstruisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés10».
14. Ce sont les nouvelles formes de colonisation culturelle. N’oublions pas que « les peuples qui aliènent leur tradition, et qui par une manie imitative, par violence sous forme de pressions, par une négligence impardonnable ou apathie, tolèrent qu’on leur arrache leur âme, perdent, avec leur identité spirituelle, leur consistance morale et, enfin, leur indépendance idéologique, économique et politique11». Un moyen efficace de liquéfier la conscience historique, la pensée critique, la lutte pour la justice ainsi que les voies d’intégration, consiste à vider de sens ou à instrumentaliser les mots importants. Que signifient aujourd’hui des termes comme démocratie, liberté, justice, unité ? Ils ont été dénaturés et déformés pour être utilisés comme des instruments de domination, comme des titres privés de contenu pouvant servir à justifier n’importe quelle action.
Sans un projet pour tous
15. La meilleure façon de dominer et d’avancer sans restrictions, c’est de semer le désespoir et de susciter une méfiance constante, même sous le prétexte de la défense de certaines valeurs. Aujourd’hui, dans de nombreux pays, on se sert du système politique pour exaspérer, exacerber et pour polariser. Par divers procédés, le droit d’exister et de penser est nié aux autres, et pour cela, on recourt à la stratégie de les ridiculiser, de les soupçonner et de les encercler. Leur part de vérité, leurs valeurs ne sont pas prises en compte, et ainsi la société est appauvrie et réduite à s’identifier avec l’arrogance du plus fort. De ce fait, la politique n’est plus une discussion saine sur des projets à long terme pour le développement de tous et du bien commun, mais uniquement des recettes de marketing visant des résultats immédiats qui trouvent dans la destruction de l’autre le moyen le plus efficace. Dans ce jeu mesquin de disqualifications, le débat est détourné pour créer une situation permanente de controverse et d’opposition.
16. Dans ces conflits d’intérêts qui nous opposent tous les uns aux autres, où gagner devient synonyme de détruire, comment est-il possible de lever la tête pour reconnaître son voisin ou pour se mettre du côté de celui qui est tombé en chemin ? Un projet visant de grands objectifs pour le développement de toute l’humanité apparaît aujourd’hui comme un délire. Les distances entre nous augmentent, tout comme la marche, difficile et lente vers un monde uni et plus juste, subit un recul nouveau et drastique.
17. Protéger le monde qui nous entoure et nous contient, c’est prendre soin de nous- mêmes. Mais il nous faut constituer un ‘‘nous’’ qui habite la Maison commune. Cette protection n’intéresse pas les pouvoirs économiques qui ont besoin d’un revenu rapide. Bien souvent, les voix qui s’élèvent en faveur de la défense de l’environnement sont réduites au silence ou ridiculisées, tandis qu’est déguisé en rationalité ce qui ne représente que des intérêts particuliers. Dans cette culture que nous développons, culture vide, obnubilée par des résultats immédiats et démunie de projet commun, « il est prévisible que, face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles12».
La marginalisation mondiale
18. Certaines parties de l’humanité semblent mériter d’être sacrifiées par une sélection qui favorise une catégorie d’hommes jugés dignes de vivre sans restrictions. Au fond, « les personnes ne sont plus perçues comme une valeur fonda- mentale à respecter et à protéger, surtout celles qui sont pauvres ou avec un handicap, si elles “ne servent pas encore” comme les enfants à naître , ou “ne servent plus” comme les personnes âgées. Nous sommes devenus insensibles à toute forme de gaspillage, à commencer par le gaspillage alimentaire, qui est parmi les plus déplorables13».
19. La baisse de la natalité, qui provoque le vieillissement des populations, associée à l’abandon des personnes âgées à une solitude douloureuse, est une manière subtile de signifier que tout se réduit à nous, que seuls comptent nos intérêts individuels. Ainsi, « ce ne sont pas seulement la nourriture ou les biens superflus qui sont objet de déchet, mais souvent les êtres humains eux- mêmes14». Nous avons vu ce qui est arrivé aux personnes âgées dans certaines parties du monde à cause du coronavirus. Elles ne devaient pas mourir de cette manière. Mais en réalité, quelque chose de similaire s’était déjà produit à cause des vagues de chaleur et dans d’autres circonstances : elles ont été cruellement marginalisées. Nous ne nous rendons pas compte qu’isoler les personnes âgées, tout comme les abandonner à la charge des autres sans un accompagnement adéquat et proche de la part de la famille, mutile et appauvrisse la famille elle-même. En outre, cela finit par priver les jeunes de ce contact nécessaire avec leurs racines et avec une sagesse que la jeunesse laissée à elle seule ne peut atteindre.
20. Ce rejet se manifeste de multiples façons, comme par exemple dans l’obsession de réduire les coûts du travail sans prendre en compte les graves conséquences que cela entraîne, car le chômage qui en est la résultante directe élargit les frontières de la pauvreté15. La marginalisation, en outre, prend des formes déplorables que nous croyions dépassées, telles que le racisme qui se cache et réapparaît sans cesse. Les manifestations du racisme viennent encore nous couvrir de honte, en montrant ainsi que les progrès supposés de la société ne sont ni si réels ni assurés pour toujours.
21. Il existe des règles économiques qui se sont révélées efficaces pour la croissance, mais pas pour le développement humain intégral16. La richesse a augmenté, mais avec des inégalités ; et ainsi, il se fait que « de nouvelles pauvretés apparaissent 17». Lorsqu’on affirme que le monde moderne a réduit la pauvreté, on le fait en la mesurant avec des critères d’autres temps qui ne sont pas comparables avec la réalité actuelle. En effet, par exemple, ne pas avoir accès à l’énergie électrique n’était pas autrefois considéré comme un signe de pauvreté ni comme un motif d’anxiété. La pauvreté est toujours analysée et comprise dans le contexte des possibilités réelles d’un mo- ment historique concret.
Des droits humains pas assez universels
22. On s’aperçoit bien des fois que, de fait, les droits humains ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Le respect de ces droits « est […] une condition préalable au développement même du pays, qu’il soit social ou économique. Quand la dignité de l’homme est respectée et que ses droits sont reconnus et garantis, fleurissent aussi la créativité et l’esprit d’initiative, et la personnalité humaine peut déployer ses multiples initiatives en faveur du bien commun18». Mais « en observant avec attention nos sociétés contemporaines, on constate de nombreuses contradictions qui conduisent à se demander si l’égale dignité de tous les êtres humains, solennellement proclamée il y a soixante-dix ans, est véritablement reconnue, respectée, protégée et promue en toute circonstance. De nombreuses formes d’injustice persistent aujourd’hui dans le monde, alimentées par des visions anthropologiques réductrices et par un modèle économique fondé sur le profit, qui n’hésite pas à exploiter, à exclure et même à tuer l’homme. Alors qu’une partie de l’humanité vit dans l’opulence, une autre partie voit sa dignité méconnue, méprisée ou piétinée et ses droits fondamentaux ignorés ou violés19». Qu’est-ce que cela signifie quant à l’égalité des droits fondée sur la même dignité humaine ?
23. De même, l’organisation des sociétés dans le monde entier est loin de refléter clairement le fait que les femmes ont exactement la même dignité et les mêmes droits que les hommes. On affirme une chose par la parole, mais les décisions et la réalité livrent à cor et à cri un autre message. C’est un fait, « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits20».
24. Reconnaissons aussi que « bien que la communauté internationale ait adopté de nombreux accords en vue de mettre un terme à l’esclavage sous toutes ses formes, et mis en marche diverses stratégies pour combattre ce phénomène, aujourd’hui encore des millions de personnes enfants, hommes et femmes de tout âge sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage. […] Aujourd’hui comme hier, à la racine de l’esclavage, il y a une conception de la personne humaine qui admet la possibilité de la traiter comme un objet. […] La personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, par la force, par la tromperie ou encore par la contrainte physique ou psychologique, est privée de sa liberté, commercialisée, réduite à être la propriété de quelqu’un, elle est traitée comme un moyen et non comme une fin ». Les réseaux criminels « utilisent habilement les technologies informatiques modernes pour appâter des jeunes, et des très jeunes, partout dans le monde21». L’aberration n’a pas de limites quand des femmes sont mal- menées, puis forcées à avorter ; l’abomination va jusqu’à la séquestration en vue du trafic d’organes. Cela fait de la traite des personnes et des autres formes actuelles d’esclavage un problème mondial qui doit être pris au sérieux par l’humanité dans son ensemble, car « comme les organisations criminelles utilisent des réseaux globaux pour atteindre leurs objectifs, de même l’engagement pour vaincre ce phénomène requiert un effort commun et tout autant global de la part des divers acteurs qui composent la société22».
Conflit et peur
25. Les guerres, les violences, les persécutions pour des raisons raciales ou religieuses, et tant d’atteintes à la dignité humaine sont vues de différentes manières selon qu’elles conviennent ou non à certains intérêts, fondamentalement économiques. Ce qui est vrai quand cela convient à une personne puissante cesse de l’être quand cela ne lui profite pas. Ces situations de violence se multiplient « douloureusement en de nombreuses régions du monde, au point de prendre les traits de ce qu’on pourrait appeler une ‘‘troisième guerre mondiale par morceaux’’23».
26. Cela n’est pas surprenant si nous considérons l’absence d’horizons à même de nous unir, car ce qui tombe en ruine dans toute guerre, c’est « le projet même de fraternité inscrit dans la vocation de la famille humaine » ; c’est pourquoi « toute situation de menace alimente le manque de confiance et le repli sur soi24». Ainsi, notre monde progresse dans une dichotomie privée de sens, avec la prétention de « garantir la stabilité et la paix sur la base d’une fausse sécurité soutenue par une mentalité de crainte et de méfiance25».
27. Paradoxalement, certaines peurs ancestrales n’ont pas été surmontées par le développement technologique ; au contraire, elles ont su se cacher et se renforcer derrière les nouvelles technologies. Aujourd’hui encore, derrière la muraille de la ville antique se trouve l’abîme, le territoire de l’inconnu, le désert. Ce qui en résulte n’inspire pas confiance, car c’est une chose inconnue qui n’est pas familière, qui n’a pas droit de cité. C’est le territoire du ‘‘barbare’’ dont il faut se défendre à tout prix. Par conséquent, de nouvelles barrières sont créées pour l’auto-préservation, de sorte que le monde cesse d’exister et que seul existe ‘‘mon’’ monde, au point que beaucoup de personnes cessent d’être considérées comme des êtres humains ayant une dignité inaliénable et deviennent seulement ‘‘eux’’. Réapparaît « la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité26».
28. La solitude, les peurs et l’insécurité de tant de personnes qui se sentent abandonnées par le système, créent un terrain fertile pour les groupes mafieux. Ils s’affirment, en effet, en se présentant comme les ‘‘protecteurs’’ des oubliés, souvent grâce à diverses aides, alors qu’ils poursuivent leurs intérêts criminels. Il existe une pédagogie typiquement mafieuse qui, avec une fausse mystique communautaire, crée des liens de dépendance et de subordination dont il est très difficile de se libérer.
Globalisation et progrès sans cap commun
29. Le grand imam Ahmad Al-Tayyeb et moi- même n’ignorons pas les avancées positives qui ont été réalisées dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés. Cependant, « nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir. […] Naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles ». Nous avons également attiré l’attention sur « les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles. […] À l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains en raison de la pauvreté et de la faim , règne un silence international inacceptable27». Devant ce panorama, même si beaucoup d’avancées nous séduisent, nous ne voyons pas de cap réellement humain.
30. Dans le monde d’aujourd’hui, les sentiments d’appartenance à la même humanité s’affaiblissent et le rêve de construire ensemble la justice ainsi que la paix semble être une utopie d’un autre temps. Nous voyons comment règne une indifférence commode, froide et globalisée, née d’une profonde déception qui se cache derrière le leurre d’une illusion : croire que nous pouvons être tout-puissants et oublier que nous sommes tous dans le même bateau. Cette désillusion qui fait tourner le dos aux grandes valeurs fraternelles conduit « à une sorte de cynisme. Telle est la tentation qui nous attend, si nous prenons cette route de désillusion ou de déception. […] L’isolement et le repli sur soi ou sur ses propres intérêts ne sont jamais la voie à suivre pour redonner l’espérance et opérer un renouvellement, mais c’est la proximité, c’est la culture de la rencontre. Isolement non, proximité oui. Culture de l’affrontement non, culture de la rencontre, oui28».
31. Dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où « la distance entre l’obsession envers notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser et nous conduit à considérer qu’un véritable schisme est désormais en cours entre l’individu et la communauté humaine. […] Parce que se sentir contraints à vivre ensemble est une chose, apprécier la richesse et la beauté des semences de vie commune qui doivent être recherchées et cultivées ensemble, en est une autre29». La technologie fait sans cesse des avancées, mais « comme ce serait merveilleux si la croissance de l’innovation scientifique et technologique créait plus d’égalité et de cohésion sociale ! Comme ce serait merveilleux, alors qu’on découvre de nouvelles planètes, de redécouvrir les besoins de nos frères et sœurs qui tournent en orbite autour de nous !30».
Les pandémies et autres chocs de l'histoire
32. Certes, une tragédie mondiale comme la pandémie de Covid-19 a réveillé un moment la conscience que nous constituons une communauté mondiale qui navigue dans le même bateau, où le mal de l’un porte préjudice à tout le monde. Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. C’est pourquoi j’ai affirmé que « la tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. […] À la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos ego toujours préoccupés de leur image ; et reste manifeste, encore une fois, cette [heureuse] appartenance commune […], à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : le fait d’être frères31».
33. Le monde a inexorablement progressé vers une économie qui, en se servant des progrès technologiques, a essayé de réduire les ‘‘coûts humains’’, et certains ont prétendu nous faire croire que le libre marché suffisait à tout garantir. Mais le coup dur et inattendu de cette pandémie hors de contrôle a forcé à penser aux êtres humains, à tous, plutôt qu’aux bénéfices de certains. Aujourd’hui, nous pouvons reconnaître que « nous nous sommes nourris de rêves de splendeur et de grandeur, et nous avons fini par manger distraction, fermeture et solitude. Nous nous sommes gavés de connexions et nous avons perdu le goût de la fraternité. Nous avons cherché le résultat rapide et sûr, et nous nous retrouvons opprimés par l’impatience et l’anxiété. Prisonniers de la virtualité, nous avons perdu le goût et la saveur du réel32». La douleur, l’incertitude, la peur et la conscience des limites de chacun, que la pandémie a suscitées, appellent à repenser nos modes de vie, nos relations, l’organisation de nos sociétés et surtout le sens de notre existence.
34. Si tout est connecté, il est difficile de penser que cette catastrophe mondiale n’ait aucune relation avec notre façon d’affronter la réalité, en prétendant que nous sommes les maîtres absolus de nos vies et de tout ce qui existe. Je ne veux pas dire qu’il s’agit d’une sorte de punition divine. Il ne suffirait pas non plus d’affirmer que les dommages causés à la nature finissent par se venger de nos abus. C’est la réalité même qui gémit et se rebelle. Vient à l’esprit le célèbre vers de Virgile qui évoque les larmes des choses ou de l’histoire33.
35. Mais nous oublions vite les leçons de l’histoire, « maîtresse de vie34». Après la crise sanitaire, la pire réaction serait de nous enfoncer davantage dans une fièvre consumériste et dans de nouvelles formes d’auto-préservation égoïste. Plaise au ciel qu’en fin de compte il n’y ait pas ‘‘les autres’’, mais plutôt un ‘‘nous’’ ! Plaise au ciel que ce ne soit pas un autre épisode grave de l’histoire dont nous n’aurons pas su tirer leçon ! Plaise au ciel que nous n’oublions pas les personnes âgées décédées par manque de respirateurs, en partie comme conséquence du démantèlement, année après année, des systèmes de santé ! Plaise au ciel que tant de souffrance ne soit pas inutile, que nous fassions un pas vers un nouveau mode de vie et découvrions définitivement que nous avons besoin les uns des autres et que nous avons des dettes les uns envers les autres, afin que l’humanité renaisse avec tous les visages, toutes les mains et toutes les voix au-delà des frontières que nous avons créées !
36. Si nous ne parvenons pas à retrouver la passion partagée pour une communauté d’appartenance et de solidarité à laquelle nous consacrerons du temps, des efforts et des biens, l’illusion collective qui nous berce tombera de manière déplorable et laissera beaucoup de personnes en proie à la nausée et au vide. En outre, il ne faudrait pas naïvement ignorer que « l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque35». Le “sauve qui peut” deviendra vite “tous contre tous”, et ceci sera pire qu’une pandémie.
Sans dignité humaine aux frontières
37. Aussi bien dans les milieux de certains régimes politiques populistes que sur la base d’approches économiques libérales, on soutient que l’arrivée des migrants doit être évitée à tout prix. Dans le même temps, on affirme que l’aide aux pays pauvres devrait être limitée, pour qu’ils touchent le fond et décident de prendre des mesures d’austérité. On ne se rend pas compte qu’au-delà de ces déclarations abstraites diffi- ciles à étayer, de nombreuses vies sont détruites. Beaucoup de personnes échappent à la guerre, aux persécutions, aux catastrophes naturelles. D’autres, à juste titre, « sont en quête d’opportunités pour [elles] et pour leur famille. [Elles] rêvent d’un avenir meilleur et désirent créer les conditions de sa réalisation36».
38. Malheureusement, d’autres « sont [attirées] par la culture occidentale, nourrissant parfois des attentes irréalistes qui les exposent à de lourdes déceptions. Des trafiquants sans scrupules, souvent liés aux cartels de la drogue et des armes, exploitent la faiblesse des migrants qui, au long de leur parcours, se heurtent trop souvent à la violence, à la traite des êtres humains, aux abus psychologiques et même physiques, et à des souffrances indicibles37». Ceux qui émigrent « vivent une séparation avec leur environnement d’origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles, en particulier quand un parent migre, ou les deux, laissant leurs enfants dans leur pays d’origine38». Par conséquent, il faut aussi « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de demeurer sur sa propre terre39».
39. Et pour comble, « dans certains pays d’arrivée, les phénomènes migratoires suscitent des alarmes et des peurs, souvent fomentées et exploitées à des fins politiques. Une mentalité xénophobe de fermeture et de repli sur soi se diffuse alors40». Les migrants ne sont pas jugés assez dignes pour participer à la vie sociale comme toute autre personne et l’on oublie qu’ils ont la même dignité intrinsèque que quiconque. C’est pourquoi ils doivent être « protagonistes de leur propre relèvement41». On ne dira jamais qu’ils ne sont pas des êtres humains, mais dans la pratique, par les décisions et la manière de les traiter, on montre qu’ils sont considérés comme des personnes ayant moins de valeur, moins d’importance, dotées de moins d’humanité. Il est inacceptable que les chrétiens partagent cette mentalité et ces attitudes, faisant parfois prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi : la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion, et la loi suprême de l’amour fraternel.
40. « Les migrations constitueront un élément fondamental de l’avenir du monde42». Mais, de nos jours, elles doivent compter avec la « perte du ‘‘sens de la responsabilité fraternelle’’, sur lequel est basé toute société civile43». L’Europe, par exemple, risque fort d’emprunter ce chemin. Cependant, « aidée par son grand patrimoine culturel et religieux, [elle] a les instruments pour défendre la centralité de la personne humaine et pour trouver le juste équilibre entre le double devoir moral de protéger les droits de ses propres citoyens, et celui de garantir l’assistance et l’accueil des migrants44».
41. Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. Mais il est également vrai qu’une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres. J’invite à dépasser ces réactions primaires, car « le problème, c’est quand [les doutes et les craintes] conditionnent notre façon de penser et d’agir au point de nous rendre intolérants, fermés, et peut-être même sans nous en rendre compte racistes. Ainsi, la peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre45».
L'illusion de la communication
42. Paradoxalement, alors que s’accroissent des attitudes de repli sur soi et d’intolérance qui nous amènent à nous fermer aux autres, les distances se raccourcissent ou disparaissent au point que le droit à la vie privée n’existe plus. Tout devient une sorte de spectacle qui peut être espion- né, surveillé et la vie est soumise à un contrôle constant. Dans la communication numérique, on veut tout montrer et chaque personne devient l’objet de regards qui fouinent, déshabillent et divulguent, souvent de manière anonyme. Le respect de l’autre a volé en éclats, et ainsi, en même temps que je le déplace, l’ignore et le tiens à distance, je peux sans aucune pudeur envahir sa vie de bout en bout.
43. D’autre part, les manifestations de haine et de destruction dans le monde virtuel ne constituent pas comme certains prétendent le faire croire une forme louable d’entraide, mais de vraies associations contre un ennemi. Par ailleurs, « les médias numériques peuvent exposer au risque de dépendance, d’isolement et de perte progressive de contact avec la réalité concrète, entravant ainsi le développement d’authentiques relations interpersonnelles46». Des gestes physiques, des expressions du visage, des silences, le langage corporel, voire du parfum, le tremblement des mains, le rougissement, la transpiration sont nécessaires, car tout cela parle et fait partie de la communication humaine. Les relations virtuelles, qui dispensent de l’effort de cultiver une amitié, une réciprocité stable ou même un consensus se renforçant à la faveur du temps, ne sont sociales qu’en apparence. Elles ne construisent pas vraiment un ‘‘nous’’ mais d’ordinaire dissimulent et amplifient le même individualisme qui se manifeste dans la xénophobie et le mépris des faibles. La connexion numérique ne suffit pas pour construire des ponts, elle ne suffit pas pour unir l’humanité.
Agressivité sans pudeur
44. En même temps que les gens préservent leur isolement consumériste et commode, ils font le choix d’être de manière constante et fébrile en contact. Cela favorise le foisonnement de formes étranges d’agressivité, d’insultes, de mauvais traitements, de disqualifications, de violences verbales qui vont jusqu’à détruire l’image de l’autre, dans un déchaînement qui ne pourrait pas exister dans le contact physique sans que nous ne finissions par nous détruire tous. L’agressivité sociale trouve un espace d’amplification hors pair dans les appareils mobiles et les ordinateurs.
45. Cette situation a fait perdre aux idéologies toute pudeur. Ce qui, jusqu’il y a quelques années, ne pouvait être dit par une personne sans qu’elle risque de perdre le respect de tout le monde, peut aujourd’hui être exprimé sans détour même par certaines autorités politiques et rester impuni. On ne peut pas ignorer que « de gigantesques intérêts économiques opèrent dans le monde numérique. Ils sont capables de mettre en place des formes de contrôle aussi subtiles qu’envahissantes, créant des mécanismes de manipulation des consciences et des processus démocratiques. Le fonctionnement de nombreuses plates-formes finit toujours par favoriser la rencontre entre les personnes qui pensent d’une même façon, empêchant de faire se confronter les différences. Ces circuits fermés facilitent la diffusion de fausses informations et de fausses nouvelles, fomentant les préjugés et la haine47».
46. Il faut reconnaître que les fanatismes qui conduisent à détruire les autres sont également le fait de personnes religieuses, sans exclure les chrétiens, qui « peuvent faire partie des réseaux de violence verbale sur Internet et à travers les différents forums ou espaces d’échange digital. Même dans des milieux catholiques, on peut dépasser les limites, on a coutume de banaliser la diffamation et la calomnie, et toute éthique ainsi que tout respect de la renommée d’autrui semblent évacués48». Qu’apporte-t-on ainsi à la fraternité que le Père commun nous propose ?
Information sans sagesse
47. La vraie sagesse suppose la conformité avec la réalité. Mais aujourd’hui tout peut être produit, dissimulé, altéré. De ce fait, la confrontation directe avec les limites de la réalité devient intolérable. En conséquence, on met en place un mécanisme de ‘‘sélection’’ et s’instaure l’habitude de séparer immédiatement ce que j’aime de ce que je n’aime pas, ce qui est attrayant de ce qui est laid. En suivant la même logique, on choisit les personnes avec qui on décide de partager le monde. Ainsi, les personnes ou les situations qui ont blessé notre sensibilité ou nous ont contrariés sont aujourd’hui tout simplement éliminées dans les réseaux virtuels ; il en résulte un cercle virtuel qui nous isole du monde dans lequel nous vivons.
48. S’asseoir pour écouter une autre personne, geste caractéristique d’une rencontre humaine, est un paradigme d’une attitude réceptive de la part de celui qui surmonte le narcissisme et reçoit l’autre, lui accorde de l’attention, l’accueille dans son propre cercle. Mais « le monde contemporain est en grande partie sourd. […] Parfois, la rapidité du monde moderne, la frénésie nous empêchent de bien écouter ce que dit l’autre. Et au beau milieu de son dialogue, nous l’interrompons déjà et nous voulons répondre alors qu’il n’a pas fini de parler. Il ne faut pas perdre la capacité d’écoute ». Saint François d’Assise « a écouté la voix de Dieu, il a écouté la voix du pauvre, il a écouté la voix du malade, il a écouté la voix de la nature. Et il a transformé tout cela en un mode de vie. Je souhaite que la semence de saint François pousse dans beaucoup de cœurs49».
49. Alors que le silence et l’écoute disparaissent, transformant tout en clics ou en messages rapides et anxieux, cette structure fondamentale d’une communication humaine sage est menacée. Un nouveau style de vie est créé où l’on construit ce qu’on veut avoir devant soi, en excluant tout ce qui ne peut pas être contrôlé ou connu superficiellement et instantanément. Cette dynamique, de par sa logique intrinsèque, empêche la réflexion sereine qui pourrait nous conduire à une sagesse commune.
50. Nous pouvons rechercher la vérité ensemble dans le dialogue, dans une conversation sereine ou dans une discussion passionnée. C’est un cheminement qui demande de la persévérance, qui est également fait de silences et de souffrances, capable de recueillir patiemment la longue expérience des individus et des peuples. L’accumulation écrasante d’informations qui nous inondent n’est pas synonyme de plus de sagesse. La sagesse ne se forge pas avec des recherches anxieuses sur internet, ni avec une somme d’informations dont la véracité n’est pas assurée. Ainsi, elle ne mûrit pas pour devenir rencontre avec la vérité. Les conversations ne tournent, somme toute, qu’autour des dernières données simplement horizontales et cumulatives. Mais on n’y prête pas une attention soutenue et on ne pénètre pas le cœur de la vie, on ne reconnaît pas ce qui est essentiel pour donner sens à l’existence. Ainsi, la liberté devient une illusion qu’on nous vend et qui se confond avec la liberté de naviguer devant un écran. Le problème, c’est qu’un chemin de fraternité, local et universel, ne peut être parcouru que par des esprits libres et prêts pour de vraies rencontres.
Soumissions et autodépréciation
51. Certains pays économiquement prospères se présentent comme des modèles culturels pour ceux qui sont moins développés, au lieu d’œuvrer pour que chaque pays croisse à sa propre manière, afin de développer ses capacités à innover à partir des valeurs de sa culture. Cette nostalgie superficielle et triste, qui porte à copier et à acheter au lieu de créer, aboutit à une fierté nationale très faible. Dans les milieux riches de nombreux pays pauvres, et parfois chez ceux qui ont réussi à sortir de la pauvreté, on constate une incapacité à accepter des caractéristiques et des processus spécifiques, ce qui provoque du mépris pour l’identité culturelle comme si celle-ci était la seule cause des maux.
52. Détruire l’estime de soi chez quelqu’un est un moyen facile de le dominer. Derrière ces tendances visant à uniformiser le monde, émergent des intérêts de pouvoir qui profitent d’une faible estime de soi chez les personnes, tout en essayant de créer une nouvelle culture à travers les médias et les réseaux, au service des plus puissants. Ceci est mis à profit par l’opportunisme de la spéculation financière et de l’exploitation, où les pauvres sont ceux qui perdent toujours. Par ailleurs, le fait d’ignorer la culture d’un peuple empêche de nombreux dirigeants politiques de parvenir à mettre en œuvre un projet efficace qui puisse être librement assumé et soutenu dans le temps.
53. On oublie qu’« il n’y a pas pire aliénation que de faire l’expérience de ne pas avoir de racines, de n’appartenir à personne. Une terre sera féconde, un peuple portera des fruits et sera en mesure de générer l’avenir uniquement dans la mesure où il donne vie à des relations d’appartenance entre ses membres, dans la mesure où il crée des liens d’intégration entre les générations et les diverses communautés qui le composent ; et également dans la mesure où il rompt les spirales qui embrouillent les sens, en nous éloignant toujours les uns des autres50».
Espérance
54. Malgré ces ombres épaisses qu’il ne faut pas ignorer, je voudrais évoquer dans les pages suivantes nombre de chemins d’espoir. En effet, Dieu continue de répandre des semences de bien dans l’humanité. La pandémie récente nous a permis de distinguer et de valoriser de nombreux hommes et femmes, compagnons de voyage, qui, dans la peur, ont réagi en offrant leur propre vie. Nous avons pu reconnaître comment nos vies sont tissées et soutenues par des personnes ordinaires qui, sans aucun doute, ont écrit les événements décisifs de notre histoire commune : médecins, infirmiers et infirmières, pharmaciens, employés de supermarchés, agents d’entretien, assistants, transporteurs, hommes et femmes qui travaillent pour assurer des services essentiels et de sécurité, bénévoles, prêtres, personnes consacrées... ont compris que personne ne se sauve seul51.
55. J’invite à l’espérance qui « nous parle d’une réalité qui est enracinée au plus profond de l’être humain, indépendamment des circonstances concrètes et des conditionnements historiques dans lesquels il vit. Elle nous parle d’une soif, d’une aspiration, d’un désir de plénitude, de vie réussie, d’une volonté de toucher ce qui est grand, ce qui remplit le cœur et élève l’esprit vers les grandes choses, comme la vérité, la bonté et la beauté, la justice et l’amour. […] L’espérance est audace, elle sait regarder au-delà du confort personnel, des petites sécurités et des compensations qui rétrécissent l’horizon, pour s’ouvrir à de grands idéaux qui rendent la vie plus belle et plus digne52». Marchons dans l’espérance !
Deuxième chapitre : Un étranger sur le chemin
56. Tout ce que j’ai évoqué dans le chapitre précédent est plus qu’une description froide de la réalité, car «les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur53». À la recherche d’une lumière au milieu de ce que nous vivons, et avant de présenter quelques pistes d’action, je propose de consacrer un chapitre à une parabole racontée par Jésus-Christ il y a deux mille ans. Car, bien que cette lettre s’adresse à toutes les personnes de bonne volonté, quelles que soient leurs convictions religieuses, la parabole se présente de telle manière que chacun d’entre nous peut se laisser interpeller par elle.
E">«Et «Et voici qu’un légiste se leva, et dit à Jésus pour l’éprouver : ‘‘Maître, que dois-je faire pour avoir en hé ritage la vie éternelle ?’’ Il lui dit : ‘‘Dans la Loi, qu’y- a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ?’’ Celui-ci répondit: ‘‘Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit; et ton prochain comme toi-même’’. ‘‘Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela et tu vivras’’. Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : ‘‘Et qui est mon prochain ?’’ Jésus reprit : ‘‘Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi-mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et duvin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant : Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour. Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ?’’Il dit:‘‘Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui.’’ Et Jésus lui dit : ‘‘Va, et toi aussi, fais de même.’’ (Lc 10, 25-37).
L'arrière-plan
57. Cette parabole illustre un arrière-plan de plusieurs siècles. Peu de temps après la narration de la création du monde et de l’être humain, la Bible présente le défi des relations entre nous. Caïn tue son frère Abel, et la question de Dieu résonne: «Où est [Abel], ton frère ?» (Gn 4, 9).La réponse est la même que celle que nous donnons souvent: « Suis-je le gardien de mon frère ?» (ibid.). En posant cette question, Dieu met en cause tous les genres de déterminisme ou de fatalisme qui cherchent à justifier l’indifférence comme la seule réponse possible. Il nous dote, au contraire, de la faculté de créer une culture différente qui nous permet de surmonter les inimitiés et de prendre soin les uns des autres.
58. Le livre de Job se réfère au fait d’avoir un même Créateur comme fondement de la défense de certains droits communs : « Ne les a-t-il pas créés comme moi dans le ventre ? Un même Dieu nous forma dans le sein » (Jb 31,15). Des siècles plus tard, saint Irénée l’exprimera par l’image de la mélodie : «Celui […] qui aime la vérité ne doit pas se laisser abuser par l’intervalle existant entre les différents sons ni soupçonner l’existence de plusieurs Artistes ou Auteurs, dont l’un aurait disposé les sons aigus, un autre, les sons graves, un autre encore, les sons intermédiaires54».
59. Dans les traditions juives, le commandement d’aimer et de prendre soin de l’autre semblait se limiter aux relations entre les membres d’une même nation. Le précepte ancien « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18) était généralement censé se rapporter à des concitoyens. Cependant, surtout dans le judaïsme qui s’est développé hors de la terre d’Israël, les frontières se sont élargies. L’invitation à ne pas faire aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent est apparue (cf. Tb 4, 15). Le sage Hillel (Ier siècle av J.C.) disait à ce sujet : «Voilà la loi et les prophètes ! Tout le reste n’est que commentaire55». Le désir d’imiter les attitudes divines a conduit à surmonter cette tendance à se limiter aux plus proches : « La pitié de l’homme est pour son prochain, mais la pitié du Seigneur est pour toute chair » (Si 18,13).
60. Dans le Nouveau Testament, le précepte d’Hillel est exprimé positivement : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes » (Mt 7, 12). Cet appel est universel ; il vise à inclure tous les hommes uniquement en raison de la condition humaine de chacun, car le Très-Haut, le Père qui est aux cieux, « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5, 45). En conséquence, il est demandé : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant » (Lc 6, 36).
61. Il y a une raison pour élargir le cœur de manière à ne pas exclure l’étranger, raison qu’on peut déjà trouver dans les textes les plus anciens de la Bible. Cela est dû au souvenir constant qu’entretient le peuple juif d’avoir vécu comme étranger en Égypte:
« « Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Egypte » (Ex 22,2 0).« Tu n’opprimeras pas l’étranger. Vous savez ce qu’éprouve l’étranger, car vous-mêmes avez été étrangers au pays d’Egypte » (Ex 23, 9).« Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Egypte » (Lv 19, 33-34).« Lorsque tu vendangeras ta vigne, tu n’iras rien y grappiller ensuite. Ce qui restera sera pour l’étranger, l’orphelin et la veuve. Et tu te souviendras que tu as été en servitude au pays d’Egypte » (Dt 24, 21-22).
Dans Dans le Nouveau Testament, l’appel à l’amour fraternel retentit avec force :
« « Car une seule formule contient toute la Loi en sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ga 5, 14).« Celui qui aime son frère demeure dans la lumière et il n’y a en lui aucune occasion de chute. Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres » (1 Jn 2, 10-11).« Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parceque nous aimons nos frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort » (1 Jn 3, 14).« Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20).
62. Même cette proposition d’amour pouvait être mal comprise. Ce n’est pas pour rien que, face à la tentation des premières communautés chrétiennes de créer des groupes fermés et isolés, Saint Paul exhortait ses disciples à vivre l’amour entre eux « et envers tous » (1 Th 3, 12), et que, dans la communauté de Jean, il était demandé de bien accueillir les frères « bien que ce soient des étrangers » (3 Jn 5). Ce contexte aide à comprendre la valeur de la parabole du bon Samaritain : il importe peu à l’amour que le frère blessé soit d’ici ou de là-bas. En effet, c’est l’«amour qui brise les chaînes qui nous isolent et qui nous séparent en jetant des ponts ; un amour qui nous permet de construire une grande famille où nous pouvons tous nous sentir chez nous. […] Un amour qui a saveur de compassion et de dignité56».
L'abandonné
63. Jésus raconte qu’il y avait un homme blessé, gisant sur le chemin, agressé. Plusieurs sont passés près de lui mais ont fui, ils ne se sont pas arrêtés. C’étaient des personnes occupant des fonctions importantes dans la société, qui n’avaient pas dans leur cœur l’amour du bien commun. Elles n’ont pas été capables de perdre quelques minutes pour assister le blessé ou du moins pour lui chercher de l’aide. Quelqu’un d’autre s’est arrêté, lui a fait le don de la proximité, a personnellement pris soin de lui, a également payé de sa poche et s’est occupé de lui. Surtout, il lui a donné quelque chose que, dans ce monde angoissé, nous thésaurisons tant : il lui a donné son temps. Il avait sûrement ses plans pour meubler cette journée selon ses besoins, ses engagements ou ses souhaits. Mais il a pu tout mettre de côté à la vue du blessé et, sans le connaître, il a trouvé qu’il méritait qu’il lui consacre son temps.
64. À qui t’identifies-tu ? Cette question est crue, directe et capitale. Parmi ces personnes à qui ressembles-tu ? Nous devons reconnaître la tentation, qui nous guette, de nous désintéresser des autres, surtout des plus faibles. Disons-le, nous avons progressé sur plusieurs plans, mais nous sommes analphabètes en ce qui concerne l’accompagnement, l’assistance et le soutien aux plus fragiles et aux plus faibles de nos sociétés développées. Nous sommes habitués à regarder ailleurs, à passer outre, à ignorer les situations jusqu’à ce qu’elles nous touchent directement.
65. Une personne est agressée dans la rue et beaucoup s’enfuient comme s’ils n’avaient rien vu. Souvent, des gens au volant d’une voiture percutent quelqu’un et s’enfuient. L’unique chose qui leur importe, c’est d’éviter des problèmes; ils se soucient peu de ce qu’un être humain meure par leur faute. Mais ce sont des signes d’un mode de vie répandu qui se manifeste de diverses manières, peut-être plus subtiles. De plus, comme nous sommes tous fort obnubilés par nos propres besoins, voir quelqu’un souffrir nous dérange, nousperturbe, parceque nous ne voulons pas perdre notre temps à régler les problèmes d’autrui. Ce sont les symptômes d’une société qui est malade, parce qu’elle cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance.
66. Mieux vaut ne pas tomber dans cette misère. Regardons le modèle du bon Samaritain. C’est un texte qui nous invite à raviver notre vocation de citoyens de nos pays respectifs et du monde entier, bâtisseurs d’un nouveau lien social. C’est un appel toujours nouveau, même s’il se présente comme la loi fondamentale de notre être : que la société poursuive la promotion du bien commun et, à partir de cet objectif, reconstruise inlassablement son ordonnancement politique et social, son réseau de relations, son projet humain. Par ses gestes, le bon Samaritain a montré que «notre existence à tous est profondément liée à celle des autres : la vie n’est pas un temps qui s’écoule, mais un temps de rencontre57».
67. Cette parabole est une icône éclairante, capable de mettre en évidence l’option de base que nous devons faire pour reconstruire ce monde qui nous fait mal. Face à tant de douleur, face à tant de blessures, la seule issue, c’est d’être comme le bon Samaritain. Toute autre option conduit soit aux côtés des brigands, soit aux côtés de ceux qui passent outre sans compatir avec lasouffrance du blessé gisant sur le chemin. La parabole nous montre par quelles initiatives une communauté peut être reconstruite grâce à des hommes et des femmes qui s’approprient la fragilité des autres, qui ne permettent pas qu’émerge une société d’exclusion mais qui se font proches et relèvent puis réhabilitent celui qui est à terre, pour que le bien soit commun. En même temps, la parabole nous met en garde contre certaines attitudes de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes et ne prennent pas en charge les exigences incontournables de la réalité humaine.
68. Le récit, disons-le clairement, n’offre pas un enseignement sur des idéaux abstraits, ni ne peut être réduit à une leçon de morale éthico-sociale. Il nous révèle une caractéristique essentielle de l’être humain, si souvent oubliée : nous avons été créés pour une plénitude qui n’est atteinte que dans l’amour. Vivre dans l’indifférence face à la douleur n’est pas une option possible; nousne pouvons laisser personne rester ‘‘en marge de la vie’’. Cela devrait nous indigner au point de nous faire perdre la sérénité, parce que nous aurions été perturbés par la souffrance humaine. C’est cela la dignité !
Une histoire qui se répète
69. La narration est simple et linéaire, mais elle a toute la dynamique de cette lutte interne qui est menée dans la construction de notre identité, dans chaque existence engagée sur le chemin de la réalisation de la fraternité humaine. Sur la route, nous rencontrons inévitablement l’homme blessé. Aujourd’hui, et de plus en plus, il y a des blessés. L’inclusion ou l’exclusion de la personne en détresse au bord de la route définit tous les projets économiques, politiques, sociaux et religieux. Chaque jour, nous sommes confrontés au choix d’être de bons samaritains ou des voyageurs indifférents qui passent outre. Et si nous étendons notre regard à l’ensemble de notre histoire et au monde de long en large, tous nous sommes ou avons été comme ces personnages : nous avons tous quelque chose d’un homme blessé, quelque chose d’un brigand, quelque chose de ceux qui passent outre et quelque chose du bon Samaritain.
70. Il est impressionnant que les caractéristiques des personnages du récit changent totalement quand ils sont confrontés à la situation affligeante de l’homme à terre, de l’homme humilié. Il n’y a plus de distinction entre l’habitant de Judée et l’habitant de Samarie, il n’est plus question ni de prêtre ni de marchand ; il y a simplement deux types de personnes : celles qui prennent en charge la douleur et celles qui passent outre ; celles qui se penchent en reconnaissant l’homme à terre et celles qui détournent le regard et accélèrent le pas. En effet, nos multiples masques, nos étiquettes et nos accoutrements tombent : c’est l’heure de vérité ! Allons-nous nouspencher pour toucher et soigner les blessures des autres ? Allons-nous nous pencher pour nous porter les uns les autres sur les épaules ? C’est le défi actuel dont nous ne devons pas avoir peur. En période de crise, le choix devient pressant : nous pourrions dire que dans une telle situation, toute personne qui n’est pas un brigand ou qui ne passe pas outre, ou bien elle est blessée ou bien elle charge un blessé sur ses épaules.
71. L’histoire du bon Samaritain se répète : il devient de plus en plus évident que la paresse sociale et politique transforme de nombreuses parties de notre monde en un chemin désolé, où les conflits internes et internationaux ainsi que le pillage des ressources créent beaucoup de marginalisés abandonnés au bord de la route. Dans sa parabole, Jésus ne propose pas d’alternatives comme : que serait-il arrivé à cet homme gravement blessé, ou à celui qui l’a aidé, si la colère ou la soif de vengeance avaient gagné leur cœur ? Il se fie au meilleur de l’esprit humain et l’encourage, par la parabole, à adhérer à l’amour, à réintégrer l’homme souffrant et à bâtir une société digne de ce nom.
Les personnages
72. La parabole commence par une allusion aux brigands. Le point de départ que Jésus présente est une agression déjà consommée. Nous n’avons pas à passer du temps à déplorer le fait; il n’oriente pas nos regards vers les brigands. Nous les connaissons. Nous avons vu avancer dans le monde les ombres épaisses de l’abandon, de la violence au service d’intérêts mesquins de pouvoir, de cupidité et de clivage. La question pourrait être celle-ci : laisserons-nous gisant à terre l’homme agressé pour courir chacun nous mettre à l’abri de la violence ou pour poursuivre lesbrigands ? L’homme blessé sera-t-il la justification de nos divisions irréconciliables, de nos indifférences cruelles, de nos affrontements internes ?
73. La parabole nous fait ensuite poser un regard franc sur ceux qui passent outre. Innocente ou non, cette indifférence redoutable consistant à passer son chemin, fruit du mépris ou d’une triste distraction, fait des personnages du prêtre et du lévite un reflet non moins triste de cette distance qu’on crée pour s’isoler de la réalité. Il existe de nombreuses façons de passer outre qui se complètent: l’une consiste à se replier sur soi-même, à se désintéresser des autres, à être indifférent. Une autre est de ne regarder que dehors. En ce qui concerne cette dernière façon de continuer son chemin, dans certains pays ou milieux, il y a un mépris envers les pauvres et envers leur culture, et un mode de vie caractérisé par le regard dirigé vers l’extérieur, comme si on tentait d’imposer de force un projet de société importé. L’indifférence de certains peut ainsi se justifier, car ceux qui pourraient toucher leur cœur par leurs revendications n’existent tout simplement pas. Ils se trouvent hors de l’horizon de leurs intérêts. Chez ceux qui passent outre, il y a un détail que nous ne pouvons ignorer : il s’agissait de personnes religieuses. Mieux, ils œuvraient au service du culte de Dieu : un prêtre et un lévite. C’est un avertissement fort : c’est le signe que croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté. Une personne de foi peut ne pas être fidèle à tout ce que cette foi exige d’elle, et pourtant elle peut se sentir proche de Dieu et penser avoir plus de dignité que les autres. Mais il existe des manières de vivre la foi qui favorisent l’ouverture du cœur aux frères; et celle-ci sera la garantie d’une authentique ouverture à Dieu. Saint Jean Chrysostome est parvenu à exprimer avec beaucoup de clarté ce défi auquel sont confrontés les chrétiens: «Veux-tu honorer le Corps du Christ ? Ne commence pas par le mépriser quand il est nu. Ne l’honore pas ici [à l’église] avec des étoffes de soie, pour le négliger dehors où il souffre du froid et de la nudité58». Le paradoxe, c’est que parfois ceux qui affirment ne pas croire peuvent accomplir la volonté de Dieu mieux que les croyants.
75. Les ‘‘brigands de la route’’ ont souvent comme alliés secrets ceux qui ‘‘passent outre en regardant de l’autre côté’’. Le cercle est fermé entre ceux qui utilisent et trompent la société pour la dépouiller et ceux qui croient rester purs dansleurfonctionimportante, mais en même temps vivent de ce système et de ses ressources. C’est une triste hypocrisie que l’impunité du crime, de l’utilisation d’institutions à des fins personnelles ou corporatives et d’autres maux que nous n’arrivons pas à éliminer aillent de pair avec une disqualification permanente de tout, avec la suspicion constamment semée, source de méfiance et de perplexité ! L’imposture du ‘‘tout va mal’’ a pour réponse ‘‘personne ne peut y remédier’’, ‘‘que puis-je faire ?’’. On alimente ainsi la désillusion et le désespoir, ce qui n’encourage pas un esprit de solidarité et de générosité. Enfoncer un peuple dans le découragement, c’est boucler un cercle pervers parfait : c’est ainsi que procède la dictature invisible des vrais intérêts cachés qui s’emparent des ressources et de la capacité de juger et de penser.
76. Regardons finalement l’homme blessé. Parfois, nous nous sentons, comme lui, gravement blessés et gisant à terre au bord du chemin. Nous nous sentons aussi troublés par nos institutions désarmées et démunies, ou mises au service des intérêts d’une minorité, de l’intérieur et de l’extérieur. En effet « dans la société globalisée, il y a une manière élégante de tourner le regard de l’autre côté qu’on adopte souvent : sous le couvert du politiquement correct ou des modes idéologiques, on regarde celui qui souffre sans le toucher, on le voit à la télévision en direct, et même on utilise un langage apparemment tolérant et plein d’euphémismes59».
Recommencer
77. Chaque jour, une nouvelle opportunité s’offre à nous, nous entamons une nouvelle étape. Nous ne devons pas tout attendre de nos gouvernants ; ce serait puéril. Nous disposons d’un espace de coresponsabilité pour pouvoir commencer et générer de nouveaux processus et transformations. Soyons parties prenantes de la réhabilitation et de l’aide aux sociétés blessées. Aujourd’hui, nous nous trouvons face à la grande opportunité de montrer que, par essence, nous sommes frères, l’opportunité d’être d’autres bons samaritains qui prennent sur eux-mêmes la douleur des échecs, au lieu d’accentuer leshaines et les ressentiments. Comme pour le voyageur de notre histoire qui passait par hasard, il suffirait juste d’être animé du désir spontané, pur et simple de vouloir constituer un peuple, d’être constant et infatigable dans le travail d’inclure, d’intégrer et de relever celui qui gît à terre; même si bien des fois nous nous sentons débordés et condamnés à reproduire la logique des violents, de ceux qui ne s’intéressent qu’à eux-mêmes, qui ne répandent que confusion et mensonges. Que d’autres continuent à penser à la politique60 ou à l’économie pour leurs jeux de pouvoir ! Quant à nous, promouvons le bien et mettons-nous au service du bien !
78. Il est possible, en commençant par le bas et le niveau initial, de lutter pour ce qui est le plus concret et le plus local, jusqu’à atteindre les confins de la patrie et du monde, avec la même attention que celle du voyageur de Samarie pour chaque blessure de l’homme agressé. Cherchons les autres et assumons la réalité qui est la nôtre sans peur ni de la souffrance ni del’impuissance, car c’est là que se trouve tout le bien que Dieu a semé dans le cœur de l’être humain. Les difficultés qui semblent énormes sont une opportunité pour grandir et non une excuse à une tristesse inerte qui favorise la soumission. Mais ne le faisons pas seuls, individuellement. Le Samaritaina cherché un hôte qui pouvait prendre soin de cet homme; nous aussi, nous sommes invités à nous mobiliser et à nous retrouver dans un ‘‘nous’’ qui soit plus fort que la somme de petites individualités. Rappelons-nous que « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci61». Renonçons à la mesquinerie et au ressentiment des replis sur soi stériles, des antagonismes sans fin ! Cessons de cacher la souffrance causée par les préjudices et assumons nos crimes, nos discordes et nos mensonges ! La réconciliation réparatrice nous ressuscitera et nous délivrera, aussi bien nous-mêmes que les autres, de la peur.
79. Le Samaritain en voyage est parti sans attendre ni remerciements ni gratitude. Ledévouement dans le service était sa grande satisfaction devant son Dieu et sa conscience, et donc, un devoir. Nous sommes tous responsables du blesé qui est le peuple lui-même et tous les peuples de la terre. Prenons soin de la fragilité de chaque homme, de chaque femme, de chaque enfant et de chaque personne âgée, par cette attitude solidaire et attentive, l’attitude de proximité du bon Samaritain.
Le prochain sans frontières
80. Jésus a proposé cette parabole pour répondre à une question : qui est mon prochain ? Le mot ‘‘prochain’’ dans la société du temps de Jésus indiquait d’ordinaire celui qui était le plus proche, voisin. On considérait que l’aide devait aller en premier lieu à celui qui appartient au même groupe que soi, à sa propre race. Un Samaritain, pour certains Juifs de cette époque, était considéré comme méprisable et impur, et on ne l’incluait pas parmi les proches qui devaient être aidés. Jésus, juif, transforme complètement cette approche: il ne nous invite pas à nous demander qui est proche de nous, mais à nous faire proches, prochains. Ce qui est proposé, c’est d’être présent aux côtés de celui qui a besoin d’aide, sans se soucier de savoir s’il fait partie ou non du même cercle d’appartenance. Dans ce cas-ci, c’est le Samaritain qui s’est fait proche duJuif blessé. Pour se faire proche et présent, il a franchi toutes les barrières culturelles et historiques. La conclusion de Jésus est une requête : « Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10, 37). Autrement dit, il nous exhorte à laisser de côté toutes les différences et, face à la souffrance, à devenir proche de toute personne. Donc, je ne dis plus que j’ai des ‘‘prochains’’ que je dois aider, mais plutôt que je me sens appeléà devenir un prochain pour les autres.
82. Leproblème, c’est que, Jésus le souligne intentionnellement, le blessé était un Juif habitant de Judée tandis que celui qui s’est arrêté et l’a aidé était un Samaritain habitant de Samarie. Ce détail est d’une importance exceptionnelle dans la réflexion sur un amour ouvert à tous. Les Samaritains habitaient une région gagnée par les rites païens, et, aux yeux des Juifs, cela les rendait impurs, détestables, dangereux. De fait, un ancien texte juif qui mentionne les nations détestées se réfère à la Samarie, en affirmant même qu’elle n’est pas une nation (cf. Si 50, 25) ; et il poursuit que c’est « le peuple stupide qui demeure à Sichem » (v.26).
83. Cela explique pourquoi une Samaritaine, lorsque Jésus lui a demandé à boire, a répondu avec emphase: «Comment ! toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine ?»(Jn 4, 9). Ceux qui recherchaient des accusations susceptibles de discréditer Jésus, la chose la plus blessante qu’ils aient trouvée, c’était de le qualifier de « possédé » et de « Samaritain » (Jn 8, 48). Par conséquent, cette rencontre miséricordieuse entre un Samaritain et un Juif est une interpellation puissante qui s’oppose à toute manipulation idéologique, afin que nous puissions élargir notre cercle pour donner à notre capacité d’aimer une dimension universelle capable de surmonter tous les préjugés, toutes les barrières historiques ou culturelles, tous les intérêts mesquins.
L'interpellation de la part de l'Étranger
84. Enfin, je me souviens que, dans un autre passage de l’Évangile, Jésus dit: «J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35). Jésus pouvait prononcer ces mots parce qu’il avait un cœur ouvert faisant siens les drames des autres. Saint Paul exhortait : « Réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure » (Rm12, 15). Lorsque le cœur adopte cette attitude, il est capable de s’identifier à l’autre, peu importe où il est né ou d’où il vient. En entrant dans cette dynamique, il fait finalement l’expérience queles autres sont « sa propre chair » (Is 58, 7).
85. Pour les chrétiens, les paroles de Jésus ont encore une autre dimension transcendante. Elles impliquent qu’il faut reconnaître le Christ lui-même dans chaque frère abandonné ou exclu (cf. Mt 25, 40.45). En réalité, la foi fonde la reconnaissance de l’autre sur des motivations inouïes, car celui qui croit peut parvenir à reconnaître que Dieu aime chaque être humain d’un amour infini et qu’« il lui confère ainsi une dignité infinie62». À cela s’ajoute le fait que nous croyons que le Christ a versé son sang pour tous et pour chacun, raison pour laquelle personne ne se trouve hors de son amour universel. Et si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. Sur ce point, il y a des développements théologiques de grande portée. La théologie continue de s’enrichir grâce à la réflexion sur cette grande vérité.
86. Parfois, je m’étonne que, malgré de telles motivations, il ait fallu si longtemps à l’Église pour condamner avec force l’esclavage et les diverses formes de violence. Aujourd’hui, avec le développement de la spiritualité et de la théologie, nous n’avons plus d’excuses. Cependant, il s’en trouve encore qui semblent se sentir encouragés, ou du moins autorisés, par leur foi à défendre diverses formes de nationalismes, fondés sur le repli sur soi et violents, des attitudes xénophobes, le mépris, voire les mauvais traitements à l’égard de ceux qui sont différents. La foi, de par l’humanisme qu’elle renferme, doit garder un vif sens critique face à ces tendances et aider à réagir rapidement quand elles commencent à s’infiltrer. C’est pourquoi il est important que la catéchèse et la prédication incluent plus directement et clairement le sens social de l’existence, la dimension fraternelle de la spiritualité, la conviction de la dignité inaliénable de chaque personne et les motivations pour aimer et accueillir tout lemonde.
Troisième chapitre : Penser et gérer un monde ouvert
87. Un être humain est fait de telle façon qu’il ne se réalise, ne se développe ni ne peut atteindre sa plénitude « que par le don désintéressé de lui- même63». Il ne peut même pas parvenir à reconnaître à fond sa propre vérité si ce n’est dans la rencontre avec les autres: «Je ne communique effectivement avec moi-même que dans la mesure où je communique avec l’autre64». Cela explique pourquoi personne ne peut expérimenter ce que vaut la vie sans des visages concrets à aimer. Il y a là un secret de l’existence humaine authentique, car « la vie subsiste où il y a un lien, la communion, la fraternité ; et c’est une vie plus forte que la mort quand elle est construite sur de vraies relations et des liens de fidélité. En revanche, il n’y a pas de vie là où on a la prétention de n’appartenir qu’à soi-même et de vivre comme des îles : dans ces attitudes, la mort prévaut65».
Plus loin
88. À partir de l’intimité de chaque cœur, l’amour crée des liens et élargit l’existence s’il fait sortir la personne d’elle-même vers l’autre66. Faits pour l’amour, nous avons en chacun d’entre nous « une loi d’‘‘extase’’ : sortir de soi-même pour trouver en autrui un accroissement d’être »67. Voilà pourquoi l’homme doit de toute manière mener à bien cette entreprise : sortir delui-même68.
89. Mais je ne peux pas réduire ma vie à la relation avec un petit groupe, pas même à ma propre famille, car il est impossible de me comprendre sans un réseau de relations plus large : non seulement mon réseau actuel mais aussi celui qui me précède et me façonne tout au long de ma vie. Ma relation avec une personne que j’apprécie ne peut pas méconnaître que cette personne ne vit pas seulement à cause de ses liens avec moi, ni que moi je ne vis pas uniquement en référence à elle. Notre relation, si elle est saine et vraie, nous ouvre à d’autres qui nous font grandir et nous enrichissent. Le sens social le plus noble est aujourd’hui facilement réduit à rien en faveur de liens égoïstes épousant l’apparence de relations intenses. En revanche, l’amour authentique, à même de faire grandir, et les formes les plus nobles d’amitié résident dans des cœurs qui se laissent compléter. Le fait de constituer un couple ou d’être des amis doit ouvrir nos cœurs à d’autres cercles pour nous rendre capables de sortir de nous-mêmes de sorte que nous accueillions tout le monde. Les groupes fermés et les couples autoréférentiels, qui constituent un ‘‘nous’’ contre tout le monde, sont souvent des formes idéalisées d’égoïsme et de pure auto-préservation.
90. Ce n’est pas pour rien que de nombreuses petites villes survivant dans les zones désertiques ont développé une capacité généreuse d’accueil des pèlerins de passage et ont forgé le devoir sacré de l’hospitalité. Les communautés monastiques médiévales en ont également fait montre, comme en témoigne la Règle de saint Benoît. Même si cela pouvait compromettre l’ordre et le silence des monastères, Benoît exigeait que les pauvres et les pèlerins soient traités « avec le plus grand soin et la plus grande sollicitude69». L’hospitalité est une manière concrète de ne pas se priver de ce défi et de ce don qu’est la rencontre avec l’humanité, indépendamment du groupe d’appartenance. Ces personnes comprenaient que toutes les valeurs qu’elles pouvaient cultiver devaient s’accompagner de cette capacité à se transcender dans une ouverture aux autres.
La valeur unique de l’amour
91. Les gens peuvent développer certaines attitudes qu’ils présentent comme des valeurs morales : force, sobriété, assiduité et autres vertus. Mais, pour bien orienter les actes correspondant aux différentes vertus morales, il faut aussi se demander dans quelle mesure ils créent un dynamisme d’ouverture et d’union avec les autres. Ce dynamisme, c’est la charité que Dieu répand. Autrement, nous ne cultiverions peut-être que l’apparence de vertus, incapables de construire la vie en commun. C’est pourquoi saint Thomas d’AquincitantAugustin affirmait que la tempérance d’une personne avare est loin d’être vertueuse70. Saint Bonaventure, en d’autres termes, expliquait que les autres vertus, sans la charité, n’accomplissent pas strictement les commande- ments « comme Dieu les entend71».
92. La teneur spirituelle d’une vie humaine est caractérisée par l’amour qui est somme toute «le critère pour la décision définitive concernant la valeur ou la non-valeur d’une vie humaine72». Cependant, il y a des croyants qui pensent que leur grandeur réside dans l’imposition de leurs idéologies aux autres, ou dans la défense violente de la vérité ou encore dans de grandes manifestations de force. Nous, croyants, nous devons tous le reconnaître : l’amour passe en premier, ce qui ne doit jamais être mis en danger, c’est l’amour ; le plus grand danger, c’est de ne pas aimer (cf. 1 Co 13,1-13).
93. Afin de clarifier en quoi consiste l’expérience de l’amour que Dieu rend possible par sa grâce, saint Thomas d’Aquin la définissait comme un mouvement qui amène à concentrer l’attention sur l’autre « en l’identifiant avec soi- même73». L’attention affective, qui est portée à l’autre, conduit à rechercher son bien gratuitement. Tout cela fait partie d’une appréciation, d’une valorisation, qui est finalement ce qu’exprime le mot ‘‘charité’’ : l’être aimé m’est ‘‘cher’’, c’est-à-dire qu’« il est estimé d’un grand prix74». Et « c’est de l’amour qu’on a pour une personne que dépend le don qu’on lui fait75».
94. L’amour implique donc plus qu’une série d’actions bénéfiques. Les actions jaillissent d’une union qui fait tendre de plus en plus vers l’autre, le considérant précieux, digne, agréable et beau, au-delà des apparences physiques ou morales. L’amour de l’autre pour lui-même nous amène à rechercher le meilleur pour sa vie. Ce n’est qu’en cultivant ce genre de relations que nous rendrons possibles une amitié sociale inclusive et une fraternité ouverte àtous.
L'ouverture croissante de l'amour
95. L’amour nous met enfin en tension vers la communion universelle. Personne ne mûrit ni n’atteint sa plénitude en s’isolant. De par sa propre dynamique, l’amour exige une ouverture croissante, une plus grande capacité à accueillir les autres, dans une aventure sans fin qui oriente toutes les périphéries vers un sens réel d’appartenance mutuelle. Jésus nous disait : « Tous vous êtes des frères » (Mt 23, 8).
96. Ce besoin d’aller au-delà de ses propres limites vaut également pour les divers régions et pays. De fait, « le nombre toujours croissant d’interconnexions et de communications qui enveloppent notre planète rend plus palpable la conscience […] du partage d’un destin commun entre les nations de la terre. Dans les dynamismes de l’histoire, de même que dans la diversité des ethnies, des sociétés et des cultures, nousvoyons ainsi semée la vocation à former une communauté composée de frères qui s’accueillent récipro- quement, en prenant soin les uns des autres76».
Sociétés ouvertes qui intègrent tout le monde
97. Certaines périphéries sont proches de nous, au centre d’une ville ou dans notre propre famille. Il y a aussi un aspect de l’ouverture universelle de l’amour qui n’est pas géographique mais existentiel. C’est la capacité quotidienne d’élargir mon cercle, de rejoindre ceux que je ne considère pas spontanément comme faisant partie de mon centre d’intérêts, même s’ils sont proches de moi. Par ailleurs, chaque sœur ou frère souffrant, abandonné ou ignoré par ma société, est un étranger existentiel, même s’il est natif du pays. Il peut s’agir d’un citoyen possédant tous les papiers, mais on le traite comme un étranger dans son propre pays. Le racisme est un virus qui mute facilement et qui, au lieu de disparaître, se dissimule, étant toujours à l’affût.
98. Je voudrais faire mémoire de ces ‘‘exilés cachés’’ qui sont traités comme des corps étrangers dans la société77. De nombreuses personnes porteuses de handicap « sentent qu’elles existent sans appartenance et sans participation ». Il y en a encore beaucoup d’autres « qu’on empêche d’avoir la pleine citoyenneté ». L’objectif, ce n’est pas seulement de prendre soin d’elles, mais qu’elles participent « activement à la communauté civile et ecclésiale. C’est un chemin exigeant mais aussi difficile, qui contribuera de plus en plus à former les consciences à reconnaître chaque individu comme une personne unique et irremplaçable ». Je pense aussi aux « personnes âgées, qui, notamment en raison de leur handicap, sont parfois perçues comme un fardeau ». Cependant, chacune d’entre elles peut apporter « une contribution irremplaçable au bien commun à travers son parcours de vie original ». Je me permets d’insister : il faut avoir « le courage de donner la parole à ceux qui subissent la discrimination à cause de leur handicap, parce que, malheureusement dans certains pays, on peine aujourd’hui encore à les reconnaître comme des personnes de dignité égale78».
Compréhensions inadéquates d’un amour universel
99. L’amour qui s’étend au-delà des frontières a pour fondement ce que nous appelons ‘‘l’amitié sociale’’ dans chaque ville ou dans chaque pays. Lorsqu’elle est authentique, cette amitié sociale au sein d’une communauté est la condition de la possibilité d’une ouverture universelle vraie. Il ne s’agit pas du faux universalisme de celui qui a constamment besoin de voyager parce qu’il ne supporte ni n’aime son propre peuple. Celui qui a du mépris pour son propre peuple établit dans la société des catégories, de première ou de deuxième classe, de personnes ayant plus ou moins de dignité et de droits. De cette façon, il nie qu’il y a de la place pour tout le monde.
100. Je ne propose pas non plus un universalisme autoritaire et abstrait, conçu ou planifié par certains et présenté comme une aspiration prétendue pour homogénéiser, dominer et piller. Il existe un modèle de globalisation qui « soigneu- sement vise une uniformité unidimensionnelleet tente d’éliminer toutes les différences et toutes les traditions dans une recherche superficielle d’unité. [...] Si une globalisation prétend [tout] aplanir […], comme s’il s’agissait d’une sphère, cette globalisation détruit la richesse ainsi que la particularité de chaque personne et de chaque peuple79». Ce faux rêve universaliste finit par priver le monde de sa variété colorée, de sa beauté et endéfinitive de son humanité. En effet, «l’avenir n’est pas monochromatique, mais […] est possible si nous avons le courage de le regarder dans la variété et dans la diversité de ce que chacun peut apporter. Comme notre famille humaine a besoin d’apprendre à vivre ensemble dans l’harmonie et dans la paix sans que nous ayons besoin d’être tous pareils !80».
Transcender un monde de partenaires
101. Revenons maintenant à cette parabole du bon Samaritain qui a encore beaucoup à nous enseigner. Un homme blessé gisait sur le chemin. Les autorités qui l’ont croisé n’avaient pas fixé leur attention sur cet appel intérieur à devenir proches, mais sur leur fonction, sur leur position sociale, sur une profession fondamentale dans la société. Elles se sentaient importantes pour la société du moment et leur urgence était le rôle qu’elles devaient jouer. L’homme blessé et abandonné sur la route était une gêne pour ce projet, une entrave, et par ailleurs il n’assumait aucune fonction. Il n’était rien, il n’appartenait pas à un groupe renommé, il n’avait aucun rôle dans la construction de l’histoire. Cependant, le généreux Samaritain a résisté à ces classifications étriquées, même s’il n’appartenait à aucune de ces catégories et était un simple étranger sans place spécifique dans la société. Ainsi, libre de tout titre et de toute charge, il a été en mesured’interrompre son voyage, de changer de projet, d’être disponible pour s’ouvrir à la surprise de l’homme blessé qui avait besoin de lui.
102. Quelle réaction une telle narration peut-elle provoquer aujourd’hui, dans un monde où apparaissent et grandissent constamment des groupes sociaux qui s’accrochent à une identité qui les sépare des autres ? Comment peut-elle toucher ceux qui ont tendance à s’organiser de manière à empêcher toute présence étrangère susceptible de perturber cette identité et cette organisation auto-protectrice et autoréférentielle ? Dans ce schéma, la possibilité de se faire prochain est exclue, sauf de celui par qui on est assuré d’obtenir des avantages personnels. Ainsi le terme ‘‘prochain’’ perd tout son sens, et seul le mot ‘‘partenaire’’, l’associé pour des intérêts déterminés, a du sens81.
Liberté, égalité et fraternité
103. La fraternité n’est pas que le résultat des conditions de respect des libertés individuelles, ni même d’une certaine équité observée. Bien qu’il s’agisse de présupposés qui la rendent possible, ceux-ci ne suffisent pas pour qu’elle émerge comme un résultat immanquable. La fraternité a quelque chose de positif à offrir à la liberté et à l’égalité. Que se passe-t-il sans unefraternité cultivée consciemment, sans une volonté politique de fraternité, traduite en éducation à la fraternité, au dialogue, à la découverte de la réciprocité et de l’enrichissement mutuel comme valeur ? Ce qui se passe, c’est que la liberté s’affaiblit, devenant ainsi davantage une condition de solitude, de pure indépendance pour appartenir à quelqu’un ou à quelque chose, ou simplement pour posséder et jouir. Cela n’épuise pas du tout la richesse de la liberté qui est avant tout ordonnée à l’amour.
104. On n’obtient pas non plus l’égalité en définissant dans l’abstrait que ‘‘tous les êtres humains sont égaux’’, mais elle est le résultat d’uneculture consciente et pédagogique de la fraternité. Ceux qui ne peuvent être que des partenaires créent des cercles fermés. Quel sens peut avoir dans ce schéma une personne qui n’appartient pas au cercle des partenaires et arrive en rêvant d’une vie meilleure pour elle-même et sa famille ?
105. L’individualisme ne nous rend pas plus libres, plus égaux, plus frères. La simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité. Ellene peut même pas nous préserver de tant de maux qui prennent de plus en plus une envergure mondiale. Mais l’individualisme radical est le virus le plus difficile à vaincre. Il nous trompe. Il nous fait croire que tout consiste à donner libre cours aux ambitions personnelles, comme si en accumulant les ambitions et les sécurités individuelles nous pouvions construire le bien commun.
Amour universel qui promeut les personnes
106. Il est quelque chose de fondamental et d’essentiel à reconnaître pour progresser vers l’amitié sociale et la fraternité universelle: réaliser combien vaut un être humain, combien vaut une personne, toujours et en toute circonstance. Si tous les hommes et femmes ont la même valeur, il faut dire clairement et fermement que « le seul fait d’être né en un lieu avec moins de ressources ou moins de développement ne justifie pas que des personnes vivent dans une moindre dignité82 ». Il s’agit d’un principe élémentaire de la vie sociale qui est souvent ignoré de différentes manières par ceux qui estiment qu’il n’apporte rien à leur vision du monde ni ne sert à leurs fins.
107. Tout être humain a le droit de vivre dans la dignité et de se développer pleinement, et ce droit fondamental ne peut être nié par aucun pays. Il possède ce droit même s’il n’est pas très efficace, même s’il est né ou a grandi avec des limites. Car cela ne porte pas atteinte à son immense dignité de personne humaine qui ne repose pas sur les circonstances mais sur la valeur deson être.Lorsque ce principe élémentaire n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité.
108. Certaines sociétés acceptent en partie ce principe. Elles acceptent qu’il existe des possibilités pour tout le monde, mais en déduisent que tout dépend de chacun. Dans cette perspective partielle, il serait absurde de « s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie83». Investir en faveur des personnes fragiles peut ne pas être rentable, cela peut impliquer moins d’efficacité. Cela requiert un État présent et actif ainsi que des institutions de la société civile qui, du fait qu’elles sont vraiment ordonnées d’abord aux personnes et au bien commun, aillent au-delà de la liberté des mécanismes, axés sur l’efficacité, de certains systèmes économiques, politiques ou idéologiques.
109. Certains naissent dans des familles aisées, reçoivent une bonne éducation, grandissent en se nourrissant bien ou possèdent naturellement des capacités exceptionnelles. Ceux-là n’auront sûrement pas besoin d’un État actif et ne revendiqueront que la liberté. Mais évidemment, la même règle ne vaut pas pour une personne porteusede handicap, pour quelqu’un qui est né dans une famille très pauvre, pour celui qui a bénéficié d’une éducation de qualité inférieure et de ressources limitées en vue de soigner convenablement ses maladies. Si la société est régie principalement par les critères de liberté du marché et d’efficacité, il n’y a pas de place pour eux et la fraternité est une expression romantique de plus.
110. C’est un fait qu’ « une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement […] devient un discours contradictoire84». Des termes comme liberté, démocratie ou fraternité se vident de leurs sens. Car la réalité, c’est que « tant que notre système économique et social produira encore une seule victime et tant qu’il y aura une seule personne mise à l’écart, la fête de la fraternité universelle ne pourra pas avoir lieu85». Une société humaine et fraternelle est capable de veiller de manière efficace et stable à ce que chacun soit accompagné au cours de sa vie, non seulement pour subvenir à ses besoins fondamentaux, mais aussi pour pouvoir donner le meilleur de lui-même, même si son rendement n’est pas le meilleur, même s’il est lent, même si son efficacité n’est pas exceptionnelle.
111. La personne humaine, dotée de droits inaliénables, est de par sa nature même ouverte aux liens. L’appel à se transcender dans la rencontre avec les autres se trouve à la racine même de son être. C’est pourquoi « il convient de faire attention pour ne pas tomber dans des équivoques qui peuvent naître d’un malentendu sur le concept de droits humains et de leur abus paradoxal. Il y a en effet aujourd’hui la tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels je suis tenté de dire individualistes , qui cache une conception de la personne humaine détachée de tout contexte social et anthropologique, presque comme une « monade » (monás), toujours plus insensible. […] Si le droit de chacun n’est pas harmonieusement ordonné au bien plus grand, il finit par se concevoir comme sans limites et, par conséquent, devenir source de conflits et de violences86».
Promouvoir le bien moral
112. Nous n’aurons de cesse de le dire, le désir et la recherche du bien d’autrui et de l’humanité tout entière impliquent également la recherche d’une maturation des personnes et des sociétés dans les différentes valeurs morales qui conduisent à un développement humain intégral. Dans le Nouveau Testament, un fruit du Saint-Esprit (cf. Ga 5, 22) est désigné par le terme grec agazosúne. Il indique l’attachement au bien, la recherche du bien. Mieux encore, c’estla quête de ce qui est excellent, du meilleur pour les autres: leur maturation, leur croissance dans une vie saine, la promotion des valeurs et pas seulement le bien-être matériel. Il y a une expression latine analogue: bene-volentia, qui indique le fait de vouloir le bien de l’autre. C’est un désir fort du bien, un penchant vers tout ce qui est bon et excellent, qui pousse à remplir la vie des autres de choses belles, sublimes et édifiantes.
113. À ce sujet, je viens encore souligner avec tristesse que « depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts87». Revenons à la promotion du bien, pour nous- mêmes et pour l’humanité tout entière, et nous progresserons ainsi ensemble vers une croissance authentique et intégrale. Chaque société doit veiller à ce que les valeurs soient transmises, car, autrement, l’égoïsme, la violence, la corruption sous leurs différentes formes, l’indifférence et, finalement, une vie fermée à toute transcendance et emmurée dans les intérêts individuels sont véhiculés.
La valeur de la solidarité
114. Je voudrais mettre en exergue la solidarité qui « comme vertu morale et attitude sociale, fruit de la conversion personnelle, exige un engagement d’une multiplicité de sujets qui ont une responsabilité de caractère éducatif et formateur. Ma première pensée va aux familles, appelées à une mission éducative première et incontournable. Elles constituent le premier lieu où se vivent et se transmettent les valeurs de l’amour et de la fraternité, de la convivialité et du partage, de l’attention et du soin de l’autre. Elles sont aussi le milieu privilégié pour la transmission de la foi, en commençant par ces simples gestes de dévotion que les mères enseignent à leurs enfants. Pour ce qui concerne les éducateurs et les formateurs qui, à l’école ou dans les différents centres de socialisation infantile et juvénile, ont la tâche exigeante d’éduquer des enfants et des jeunes, ils sont appelés à être conscients que leur responsabilité regarde les dimensions morales, spirituelles et sociales de la personne. Les valeurs de la liberté, du respect réciproque et de la solidarité peuvent être transmises dès le plus jeune âge. [...] Les agents culturels et des moyens de communication sociale ont aussi une responsabilité dans le domaine de l’éducation et de la formation, spécialement dans la société contemporaine, où l’accès aux instruments d’information et de communication est toujours plus répandu88».
115. En ces moments où tout semble se diluer et perdre consistance, il convient de recourir à la solidité89 tirant sa source de la conscience que nous avons d’être responsables de la fragilité des autres dans notre quête d’un destin commun. La solidarité se manifeste concrètement dans le service qui peut prendre des formes très différentes de s’occuper des autres. Servir, c’est « en grande partie, prendre soin de la fragilité. Servir signifie prendre soin des membres fragiles de nos familles, de notre société, de notre peuple ». Dans cette tâche, chacun est capable de « laisser de côté, ses aspirations, ses envies, ses désirs de toute puissance, en voyant concrètement les plus fragiles. [...] Le service vise toujours le visage du frère, il touche sa chair, il sent sa proximité et même dans certains cas la ‘‘souffre’’ et cherche la promotion du frère. Voilà pourquoi, le service n’est jamais idéologique, puisqu’il ne sert pas des idées, mais des personnes90».
116. En général, les laissés-pour-compte « pratiquent la solidarité si spéciale qui existe entre ceux qui souffrent, entre les pauvres, et que notre civilisation semble avoir oublié, ou tout au moins a très envie d’oublier. La solidarité est un mot qui ne plaît pas toujours; je dirais que parfois, nous l’avons transformé en un gros mot, on ne peut pas le prononcer; mais c’est un mot qui exprime beaucoup plus que certains gestes de générosité ponctuels. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens de la part de certains. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’Empire de l’argent. […] La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires91».
117. Lorsque nous parlons de protection de la maison commune qu’est la planète, nous nous référons à ce minimum de conscience universelle et de sens de sollicitude mutuelle qui peuvent encore subsister chez les personnes. En effet, si quelqu’un a de l’eau en quantité surabondante et malgré cela la préserve en pensant à l’humanité, c’est qu’il a atteint un haut niveau moral qui lui permet de se transcender lui-même ainsi que son groupe d’appartenance. Cela est merveilleusement humain ! Cette même attitude est nécessaire pour reconnaître les droits de tout être humain, même né ailleurs.
Remettre l'accent sur la fonction sociale de la propriété
118. Le monde existe pour tous, car nous tous, en tant qu’êtres humains, nous naissons surcette terre avec la même dignité. Les différences de couleur, de religion, de capacités, de lieu de naissance, de lieu de résidence, et tant d’autres différences, ne peuvent pas être priorisées ou utilisées pour justifier les privilèges de certains sur les droits de tous. Par conséquent, en tant que communauté, nous sommes appelés à veiller à ce que chaque personne vive dans la dignité et ait des opportunités appropriées pour son développement intégral.
119. Au cours des premiers siècles de la foi chrétienne, plusieurs sages ont développé un sens universel dans leur réflexion sur le destin commun des biens créés92. Cela a amené à penser que si une personne ne dispose pas de ce qui est nécessaire pour vivre dignement, c’est que quelqu’un d’autre l’en prive. Saint Jean Chrysostome le résume en disant que « ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs93». Ou en d’autres termes, comme l’a affirmé saint Grégoire le Grand: « Quand nous donnons aux pauvres les choses qui leur sont nécessaires, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux94».
120. Je viens de nouveau faire miennes et proposer à tous quelques paroles de saint Jean-Paul II dont la force n’a peut-être pas été perçue: « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne95». Dans ce sens, je rappelle que «la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droità la propriété privée, et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée96». Le principe de l’usage commun des biens créés pour tous est le « premier principe de tout l’ordre éthico-social97» ; c’est un droit naturel, originaire et prioritaire98. Tous les autres droits concernant les biens nécessaires à l’épanouissement intégral des personnes, y compris celui de la propriété privée et tout autre droit « n’en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation99», comme l’affirmait saint Paul VI. Le droit à la propriété privée ne peut être considéré que comme un droit naturel secondaire et dérivé du principe de la destination universelle des biens créés; et cela comporte des conséquences très concrètes qui doivent se refléter sur le fonctionnement de la société. Mais il arrive souvent que les droits secondaires se superposent aux droits prioritaires et originaires en les privant de toute portée pratique.
Droits sans frontières
121. Personne ne peut donc être exclu, peu importe où il est né, et encore moins en raison des privilèges dont jouissent les autres parce qu’ils sont nés quelque part où existent plus de possibilités. Les limites et les frontières des États ne peuvent pas s’opposer à ce que cela s’accomplisse. Tout comme il est inacceptable qu’une personne ait moins de droits parcequ’elle est une femme, il est de même inacceptable que le lieu de naissance ou de résidence implique à lui seul qu’on ait moins de possibilités d’une vie digne et de développement.
122. Le développement ne doit pas être orienté vers l’accumulation croissante au bénéfice de quelques-uns, mais doit assurer « les droits humains, personnels et sociaux, économiques et politiques, y compris les droits des nations et des peuples100». Le droit de certains à la liberté d’entreprise ou de marché ne peut se trouver au-dessus des droits des peuples et de la dignité des pauvres, pas plus qu’au-dessus du respect de l’environnement, car « celui qui s’approprie quelque chose, c’est seulement pour l’administrer pour le bien de tous101 ».
123. Certes, l’activité des entrepreneurs « est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous102». Dieu nous promeut; il attend de nous que nous exploitions les capacités qu’il nous a données et il a rempli l’univers de ressources. Dans ses desseins, « chaque homme est appelé à se développer103», et cela comprend le développement des capacités économiques et technologiques d’accroître les biens et d’augmenter la richesse. Mais dans tous les cas, ces capacités des entrepreneurs, qui sont un don de Dieu, devraient être clairement ordonnées au développement des autres personnes et à la suppression de la misère, notamment par la création de sources de travail diversifiées. À côté du droit de propriété privée, il y a toujours le principe, plus important et prioritaire, de la subordination de toute propriété privée à la destination universelle des biens de la terre et, par conséquent, le droit de tous à leur utilisation104.
Les droits des peuples
124. La conviction concernant la destination commune des biens de la terre doit s’appliquer aujourd’hui également aux pays, à leurs territoires et à leurs ressources. En considérant tout cela non seulement du point de vue de la légitimité de la propriété privée et des droits des citoyens d’une nation déterminée, mais aussi à partir du principe premier de la destination commune des biens, nous pouvons alors affirmer que chaque pays est également celui de l’étranger, étant donné que les ressources d’un territoire ne doivent pas être niées à une personne dans le besoin provenant d’ailleurs. Eneffet, comme l’ont enseigné les évêques des États-Unis, il existe des droits fondamentaux qui « précèdent toute société, car ils découlent de la dignité inhérente à chaque personne en tant que créature de Dieu105».
125. Cela suppose également une autre manière de comprendre les relations et les échanges entre les pays. Si toute personne a une dignité inaliénable, si chaque être humain est mon frère ou ma sœur et si le monde appartient vraiment à tous, peu importe que quelqu’un soit né ici ou vive hors de son propre pays. Ma nation est également coresponsable de son développement, bien qu’elle puisse s’acquitter de cette responsabilité de diverses manières : en l’accueillant généreusement en cas de besoin urgent, en le soutenant dans son propre pays, en se gardant d’utiliser ou de vider des pays entiers de leurs ressources naturelles par des systèmes corrompus qui entravent le développement digne des peuples. Ceci, qui vaut pour les nations, s’applique également aux différentes régions de chaque pays entre lesquelles il existe souvent de graves inégalités. Mais l’incapacité à reconnaître une dignité humaine égale pour tous conduit parfois les régions les plus développées de certains pays à rêver de se libérer du ‘‘fardeau’’ des parties les plus pauvres pour augmenter davantage encore leur niveau de consommation.
126. Nous parlons d’un nouveau réseau dans les relations internationales, car il est impossible de résoudre les graves problèmes du monde en ne pensant qu’à des formes d’entraide entre individus ou petits groupes. Souvenons-nous que « l’inégalité n’affecte pas seulement les individus, mais aussi des pays entiers, et oblige à penser à une éthique des relations internationales106». Et la justice exige que soient reconnus et respectés non seulement les droits individuels, mais aussi les droits sociaux et les droits des peuples107. Ce que nous disons implique que soit garanti « le droit fondamental des peuples à leursubsistance et à leur progrès108» qui est parfois gravement entravé par la pression exercée par la dette extérieure. Le service de la dette, dans bien des cas, non seulement ne favorise pas le développement mais le limite et le conditionne fortement. Restant ferme le principe selon lequel toute dette légitimement contractée est à payer, la manière dont de nombreux pays pauvres l’honorent envers les pays riches ne doit pas en arriver à compromettre leur survie et leurcroissance.
127. Il s’agit, sans aucun doute, d’une autre logique. Si l’on n’essaie pas d’entrer dans cette logique, mes paroles auront l’air de fantasmes. Mais si l’on accepte le grand principe des droits qui découlent du seul fait de posséder la dignité humaine inaliénable, il est possible d’accepter le défi de rêver et de penser à une autre humanité. On peut aspirer à une planète qui assure terre, toit et travail à tous. C’est le vrai chemin de la paix, et non la stratégie, dénuée de sens et à courte vue, de semer la peur ou la méfiance face aux menaces extérieures. En effet, une paix réelle et durable n’est possible « qu’à partir d’une éthique globale de solidarité et de coopération auservice d’un avenir façonné par l’interdépendance et la coresponsabilité au sein de toute la famille humaine109».
Quatrième chapitre : Un cœur ouvert au monde
128. Si l’affirmation selon laquelle tous en tant qu’êtres humains nous sommes frères et sœurs n’est pas seulement une abstraction mais devient réalité et se concrétise, cela nous met face à une série de défis qui nous bouleversent, nous obligent à envisager de nouvelles perspectives et à développer de nouvelles réactions.
La limite des frontières
129. Lorsque le prochain est une personne migrante, des défis complexes s’entremêlent110. Certes, l’idéal serait d’éviter les migrations inutiles et pour y arriver, il faudrait créer dans les pays d’origine la possibilité effective de vivre et de grandir dans la dignité, de sorte que sur place les conditions pour le développement intégral de chacun puissent se réunir. Mais quand des progrès notables dans ce sens manquent, il faut respecter le droit de tout être humain de trouverun lieu où il puisse non seulement répondre à ses besoins fondamentaux et à ceux de sa famille, mais aussi se réaliser intégralement comme personne. Nos efforts vis-à-vis des personnes migrantes qui arrivent peuvent se résumer en quatre verbes: accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. En effet, « il ne s’agit pas d’imposer d’en haut des programmes d’assistance, mais d’accomplir ensemble un chemin à travers ces quatre actions, pour construire des villes et des pays qui, tout en conservant leurs identités culturelles et religieuses respectives, soient ouvertes aux différences et sachent les valoriser sous le signe de la fraternité humaine111».
130. Cela implique des réponses indispensables, notamment face à ceux qui fuient de graves crises humanitaires. Par exemple: augmenter et simplifier l’octroi des visas, adopter des programmes de parrainage privé et communautaire, ouvrir des couloirs humanitaires pour les réfugiés les plus vulnérables, offrir un logement approprié et décent, garantir la sécurité personnelle et l’accès aux services essentiels, assurer une assistance consulaire appropriée, garantir leur droit d’avoir toujours des documents personnels d’identité, un accès équitable à la justice, la possibilité d’ouvrir des comptes bancaires et d’avoir ce qui est essentiel pour leur subsistance vitale, leur donner la liberté de mouvement et la possibilité de travailler, protéger les mineurs et leur assurer l’accès régulier à l’éducation, envisager des programmes de garde provisoire ou d’accueil, garantir la liberté religieuse, promouvoir l’insertion sociale, favoriser le regroupement familial et préparer les communautés locales aux processus d’intégration112.
131. Il est important d’appliquer aux migrants arrivés depuis quelque temps et intégrés à la société le concept de ‘‘citoyenneté’’ qui « se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant113».
132. Au-delà des différentes actions indispensables, les États ne peuvent pas trouver tout seuls des solutions adéquates « car les conséquences des choix de chacun retombent inévitablement sur la Communauté internationale tout entière ». Par conséquent, « les réponses pourront être seulement le fruit d’un travail commun »114, en élaborant une législation (gouvernance) globale pour les migrations. De toute façon, «il convient d’établir des projets à moyen et à long terme qui aillent plus loin que la réponse d’urgence. Ceux-ci devraient d’un côté aider effectivement l’intégration des migrants dans les pays d’accueil, et en même temps favoriser le développement des pays de provenance par des politiques solidaires, mais qui ne soumettent pas les aides à des stratégies et à des pratiques idéologiquement étrangères ou contraires aux cultures des peuples auxquels elles s’adressent115».
Les dons réciproques
133. L’arrivée de personnes différentes, provenant d’un autre contexte de vie et de culture, devient un don, parce que « les histoires des migrants sont aussi des histoires de rencontre entre personnes et cultures: pour les communautés et les sociétés d’accueil, ils représentent une opportunité d’enrichissement et de développement humain intégral de tous116». C’est pourquoi « je demande en particulier aux jeunes de ne pas se laisser enrôler dans les réseaux de ceux qui veulent les opposer à d’autres jeunes qui arrivent dans leurs pays, en les présentant comme des êtres dangereux et comme s’ils n’étaient pas dotés de la même dignité inaliénable propre à chaque être humain117».
134. D’autre part, lorsqu’on accueille l’autre de tout cœur, on lui permet d’être lui-même tout en lui offrant la possibilité d’un nouveau développement. Les cultures différentes, qui ont développé leur richesse au cours des siècles, doivent être préservées afin que le monde ne soit pas appauvri. Il faut cependant les stimuler à faire jaillir quelque chose de nouveau dans la rencontre avec d’autres réalités. On ne peut pas ignorer le risque de se retrouver victime d’une sclérose culturelle. Voilà pourquoi « nous avons besoin de communiquer, de découvrir les richesses de chacun, de valoriser ce qui nous unit et de regarder les différences comme des possibilités de croissance dans le respect de tous. Un dialogue patient et confiant est nécessaire, en sorte que les personnes, les familles et les communautés puissent transmettre les valeurs de leur propre culture et accueillir le bien provenant de l’expérience des autres118 ».
135. Je reprends des exemples que j’ai donnés il y a quelque temps: la culture des latinos est « un ferment de valeurs et de possibilités qui peut faire beaucoup de bien aux États Unis. […] Une forte immigration finit toujours par marquer et transformer la culture locale. En Argentine, la forte immigration italienne a marqué la culture de la société, et parmi les traits culturels de Buenos Aires la présence d’environ deux cent mille Juifs prend un relief important. Les migrants, si on les aide à s’intégrer, sont une bénédiction, une richesse et un don qui invitent une société à grandir119».
136. En élargissant le regard, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons rappelé que « la relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure120».
L’échange fécond
137. Les apports mutuels entre les pays, en réalité, finissent par profiter àt ous. Un pays qui progresse à partir de son substrat culturel original est un trésor pour l’humanité tout entière. Il faut développer cette conscience qu’aujourd’hui ou bien nous nous sauvons tous ou bien personne ne se sauve. La pauvreté, la décadence, les souffrances, où que ce soit dans le monde, sont un terreau silencieux pour les problèmes qui finiront par affecter toute la planète. Si la disparition de certaines espèces nous préoccupe, nous devrions nous inquiéter du fait qu’il y a partout des personnes et des peuples qui n’exploitent pas leur potentiel ni leur beauté, à cause de la pauvreté ou d’autres limites structurelles, car cela finit par nous appauvrir tous.
138. Si cela a toujours été vrai, aujourd’hui ce l’est plus que jamais, en raison de la réalité d’un monde très connecté par la globalisation. Nous avons besoin d’un ordre juridique, politique et économique mondial « susceptible d’accroître et d’orienter la collaboration internationale vers le développement solidaire de tous les peuples121». Cela profitera finalement à la planète entière parce que « l’aide au développement des pays pauvres » entraîne la « création de richesse pour tous122». Du point de vue du développement intégral, cela suppose qu’il faut également accorder « aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes123» et qu’on s’efforce « de favoriser l’accès au marché international de la part des pays marqués par la pauvreté et le sous-développement124».
Une gratuité qui accueille
139. Cependant, je ne voudrais pas limiter cette approche à un genre d’utilitarisme. La gratuité existe. C’est la capacité de faire certaines choses uniquement parce qu’elles sont bonnes en elles- mêmes, sans attendre aucun résultat positif, sans attendre immédiatement quelque chose en retour. Cela permet d’accueillir l’étranger même si, pour le moment, il n’apporte aucun bénéfice tangible. Mais certains pays souhaitent n’accueillir que les chercheurs ou les investisseurs.
140. Celui qui ne vit pas la gratuité fraternelle fait de son existence un commerce anxieux; il est toujours en train de mesurer ce qu’il donne et ce qu’il reçoit en échange. Dieu, enrevanche, donne gratuitement au point d’aider même ceux qui ne sont pas fidèles, et « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons » (Mt 5, 45). Ce n’est pas pour rien que Jésus recommande: « Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète » (Mt 6, 3-4). Nous avons reçu la vie gratuitement, nous n’avons pas payé pour l’avoir. Alors nous pouvons tous donner sans rien attendre en retour, faire du bien sans exiger autant de cette personne qu’on aide. C’est ce que Jésus disait à ses disciples: « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10, 8).
141. La vraie qualité des différents pays du monde se mesure par cette capacité de penser non seulement comme pays mais aussi comme famille humaine, et cela se prouve particulièrement dans les moments critiques. Les nationalismes fondés sur le repli sur soi traduisent en définitive cette incapacité de gratuité, l’erreur de croire qu’on peut se développer à côté de la ruine des autres et qu’en se fermant aux autres on est mieux protégé. Le migrant est vu comme un usurpateur qui n’offre rien. Ainsi, on arrive à penser naïvement que les pauvres sont dangereux ou inutiles et que les puissants sont de généreux bienfaiteurs. Seule une culture sociale et politique, qui prend en compte l’accueil gratuit, pourra avoir de l’avenir.
Local et universel
142. Il convient de rappeler qu’« entre la globalisation et la localisation se produit aussi une tension. Il faut prêter attention à la dimension globale pour ne pas tomber dans une mesquinerie quotidienne. En même temps, il ne faut pas perdre de vue ce qui est local, ce qui nous fait marcher les pieds sur terre. L’union des deux empêche de tomber dans l’un de ces deux extrêmes: l’un, que les citoyens vivent dans un universalisme abstrait et globalisant. […] L’autre, qu’ils se transforment en un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières125». Il faut considérer ce qui est global, qui nous préserve de l’esprit de clocher. Lorsque la maison n’est plus un foyer, mais une prison, un cachot, ce qui est global nous sauve parce qu’il est comme la cause finale qui nous conduit vers la plénitude. En même temps, il faut avec soin prendre en compte ce qui est local, parce qu’il a quelque chose que ne possède pas ce qui est global : le fait d’être la levure, d’enrichir, de mettre en marche les mécanismes de subsidiarité. Par conséquent, la fraternité universelle et l’amitié sociale constituent partout deux pôles inséparables et coessentiels. Les séparer entraîne une déformation et une polarisation préjudiciables.
La saveur locale
143. La solution ne réside pas dans une ouverture qui renonce à son trésor propre. Tout comme il n’est pas de dialogue avec l’autre sans une identité personnelle, de même il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels. Je ne rencontre pas l’autre si je ne possède pas un substrat dans lequel je suis ancré et enraciné, car c’est de là que je peux accueillir le don de l’autre et lui offrir quelque chose d’authentique. Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent et de recevoir son apport original que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture. Chacun aime et prend soin de sa terre avec une attention particulière et se soucie de son pays, tout comme chacun doit aimer et prendre soin de sa maison pourqu’elle ne s’écroule pas, car les voisins ne le feront pas. Le bien de l’univers exige également que chacun protège et aime sa propre terre. Autrement, les conséquences du désastre d’un pays finiront par affecter la planète tout entière. Cela se fonde sur le sens positif du droit de propriété: je protège et je cultive quelque chose que je possède, de telle sorte que cela puisse être une contribution au bien de tous.
144. En outre, il s’agit d’un présupposé pour des échanges sains et enrichissants. L’arrière-plan de l’expérience de la vie dans un milieu et une culture déterminés est ce qui permet à quelqu’un de percevoir des aspects de la réalité, alors que ceux qui n’ont pas cette expérience sont incapables de les saisir avec la même facilité. L’universel ne doit pas être l’empire homogène, uniforme et standardisé d’une forme culturelle dominante unique qui finalement fera perdre au polyèdre ses couleurs et aboutira à la lassitude. C’est la tentation exprimée dans le récit antique de la tour de Babel: la construction d’une tour qui puisse atteindre le ciel n’exprimait pas l’unité entre les différents peuples à même de communiquer à partir de leur diversité. C’était plutôt une tentative mal avisée, née de l’orgueil et de l’ambition, de créer une unité différente de celle voulue par Dieu dans son plan providentiel pour les nations (cf. Gn 11, 1-9).
145. Il y a une fausse ouverture à l’universel procédant de la superficialité vide de celui qui n’est pas capable de pénétrer à fond les réalités de sa patrie, ou bien de celui qui nourrit un ressentiment qu’il n’a pas surmonté envers son peuple. Dans tous les cas, « il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de lefaire sans s’évader, sans se déraciner. Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans l’histoire de son propre lieu, qui est un don de Dieu. On travaille sur ce qui est petit, avec ce qui est proche, mais dans une perspective plus large. […] Ce n’est ni la sphère globale, qui annihile, ni la partialité isolée, qui rend stérile126», c’est le polyèdre où, en même temps que chacun est respecté dans sa valeur, « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci127».
L’horizon universel
146. Les narcissismes, obsédés par le particularisme local, ne sont pas un amour sain de son peuple et de sa culture. Ils cachent un esprit étriqué qui, à cause d’une certaine insécurité et par peur de l’autre, préfère créer des remparts pour se protéger. Or il n’est pas possible d’être local de manière saine sans une ouverture sincère et avenante à l’universel, sans se laisser interpeler par ce qui se passe ailleurs, sans se laisser enrichir par d’autres cultures ou sans se solidariser avec les drames des autres peuples. Ce particularisme local se recroqueville d’une manière obsessive sur quelques idées, coutumes et sécurités, incapable d’admiration devant la multitude de possibilités et de beautés que le monde tout entier offre, et dépourvu d’une solidarité authentique et généreuse. Ainsi, la vie locale n’est plus authentiquement réceptive, elle ne se laisse plus compléter par l’autre; elle est par conséquent limitée quant à ses possibilités de développement, devient statique et dépérit. Car au fond toute culture saine est ouverte et accueillante par nature, de telle sorte qu’« une culture sans valeurs universelles n’est pas une vraie culture128».
147. Reconnaissons que, moins une personne a une ouverture d’esprit et de cœur, moins elle pourra interpréter la réalité environnante dans laquelle elle se trouve. Sans relation et sans contraste avec celui qui est différent, il est difficile de se comprendre de façon claire et complète soi-même ainsi que son propre pays, puisque les autres cultures ne sont pas des ennemis contre lesquels il faudrait se protéger, mais des reflets divers de la richesse inépuisable de la vie humaine. En se regardant soi- même par rapport au point de référence de l’autre, de celui qui est différent, chacun peut mieux reconnaître les particularités de sa personne et de sa culture: leurs richesses, leurs possibilités et leurs limites. L’expérience qui se réalise à un endroit doit être développée “en contraste” et “en syntonie” avec les expériences des autres qui vivent dans des contextes culturels distincts129.
148. En réalité, une ouverture saine ne porte jamais atteinte à l’identité. Car en s’enrichissant avecdes éléments venus d’ailleurs, une culture vivante ne copie pas ou ne reçoit pas simplement mais intègre les nouveautés “à sa façon”. Cela donne naissance à une nouvelle synthèse qui profite finalement à tous, parceque la culture d’où proviennent ces apports finit par être alimentée en retour. C’est pourquoi j’ai exhorté les peuples autochtones à prendre soin de leurs racines et de leurs cultures ancestrales, mais j’ai tenu à clarifier que « mon intention n’est […] pas de proposer un indigénisme complètement fermé, anhistorique, figé, qui se refuserait à toute forme de métissage », puisque « la propre identité culturelle s’approfondit et s’enrichit dans le dialogueavec les différences, et le moyen authentique de la conserver n’est pas un isolement qui appauvrit130». Le monde croît et se remplit d’une beauté nouvelle grâce à des synthèses successives qui se créent entre des cultures ouvertes, en dehors de toute impositionculturelle.
149. Pour stimuler une saine relation entre l’amour de la patrie et l’intégration cordiale dans l’humanité vue dans sa totalité, il est bon de rappeler que la communauté mondiale n’est pas le résultat de la somme des pays distincts, mais la communion même qui existe entre eux, l’inclusion mutuelle qui est antérieure à l’apparition de tout groupe particulier. Chaque groupe humain s’intègre dans ce réseau de communion universelle qui trouve là sa beauté. De ce fait, chaque personne qui naît dans un contexte déterminé sait qu’elle appartient à une famille plus grande sans laquelle il est impossible de se comprendre pleinement.
150. Cette approche suppose en définitive qu’on accepte sans réserve qu’aucun peuple, tout comme aucune culture ou personne, ne peut tout obtenir de lui-même. Les autres sont constitutivement nécessaires pour la construction d’une vie épanouie. La conscience d’avoir des limites ou de n’être pas parfait, loin de constituer une menace, devient l’élément-clé pour rêver et élaborer un projet commun. Car « l’homme est tout autant l’être-frontière qui n’a pas de frontière131».
À partir de la région de chacun
151. Grâce à l’échange régional par lequel les pays les plus faibles s’ouvrent au monde entier, l’universalité peut préserver les particularités. Une ouverture adéquate et authentique au monde suppose la capacité de s’ouvrir au prochain, dans une famille des nations. L’intégration culturelle, économique et politique avec les peuples voisins devrait être accompagnée d’un processus éducatif qui promeuve la valeur de l’amour du prochain, premier exercice indispensable pour obtenir une intégration universelle saine.
152. Dans certains quartiers populaires, où chacun ressent spontanément le devoir d’accompagner et d’aider le voisin, survit encore l’esprit de ‘‘voisinage’’. Dans ces endroits qui préservent ces valeurs communautaires, on entretient des relations de proximité caractérisées par la gratuité, la solidarité et la réciprocité, à partir du sens d’un ‘‘nous’’ de quartier132. Puisse cela se vivre également entre les pays voisins, afin qu’ils soient capables de construire des relations cordiales de voisinage entre leurs peuples ! Mais les visions individualistes se manifestent dans les relations entre pays. Le danger de vivre en se méfiant les uns des autres, en considérant les autres comme de dangereux concurrents ou ennemis, en vient à affecter les relations entre les peuples d’une même région. Peut-être avons-nous été éduqués dans cette peur et dans cette méfiance !
153. Certaines nations puissantes et de grandes entreprises profitent de cet isolement et préfèrent négocier avec chaque pays séparément. En revanche, pour les pays petits ou pauvres s’ouvre la possibilité de conclure avec leurs voisins des accords régionaux qui leur permettent de négocier en bloc et d’éviter de devenir des segments marginaux et dépendants des grandes puissances. Aujourd’hui aucun État national isolé n’est en mesure d’assurer le bien commun de sa population.
Cinquième chapitre : La meilleure politique
154. Une meilleure politique, mise au service du vrai bien commun, est nécessaire pour permettre le développement d’une communauté mondiale, capable de réaliser la fraternité à partir des peuples et des nations qui vivent l’amitié sociale. Au contraire, malheureusement, la politique prend souvent aujourd’hui des formes qui entravent la marche vers un monde différent.
Populismes et libéralismes
155. Le mépris des faibles peut se cacher sous des formes populistes, qui les utilisent de façon démagogique à leurs fins, ou sous des formes libérales au service des intérêts économiques des puissants. Dans les deux cas, on perçoit des difficultés à penser un monde ouvert où il y ait de la place pour tout le monde, qui intègre les plus faibles et qui respecte les différentescultures.
Populaire ou populiste
156. Au cours des dernières années, le terme “populisme” ou “populiste” a envahi les médias et le langage en général. Il perd ainsi la valeur qu’il pourrait avoir et devient l’une des polarités de la société divisée, à telle enseigne qu’on prétend classer toutes les personnes, les groupes, les sociétés et les gouvernements à partir d’une division binaire: “populiste” ou “non populiste”. Il n’est plus possible qu’une personne exprime son opinion sur un thème sans qu’on essaye de la classer dans l’un des deux camps, parfois pour la discréditer injustement ou pour l’exalter à l’excès.
157. La prétention d’établir le populisme comme une grille de lecture de la réalité sociale a une autre faiblesse: elle ignore la légitimité de la notion de peuple. La tentative de faire disparaître du langage cette catégorie pourrait conduire à éliminer le terme même de ‘‘démocratie’’ c’est- à-dire le “gouvernement du peuple” . Même si on ne veut pas affirmer que la société est plus que la simple somme des individus, on a besoin du vocable “peuple”. La réalité, c’est qu’il y a des phénomènes sociaux qui structurent les majorités, qu’il existe des mégatendances et des prospections communautaires. On peut également penser aux objectifs communs, au-delà des différences, pour façonner un projet commun. Enfin, il est très difficile de projeter quelque chose de grand à long terme si cela ne devient pas un rêve collectif. Tout cela est exprimé par le substantif “peuple” et par l’adjectif “populaire”. S’ils n’étaient pas pris en compte avec une critique solide de la démagogie , on laisserait de côté un aspect fondamental de la réalité sociale.
158. Il existe, en effet, un malentendu: « Peuple n’est pas une catégorie logique, ni une catégorie mystique, si nous le comprenons dans le sens où tout ce que le peuple fait est bon, ou bien dans le sens où le peuple est une catégorie angélique. Il s’agit d’une catégorie mythique […]. Lorsque vous expliquez ce qu’est un peuple, vous utilisez des catégories logiques parce que vous devez l’expliquer: vraiment, c’est nécessaire. Mais vous n’expliquez pas le sens d’appartenance à un peuple. Le terme peuple a quelque chose de plus qu’on ne peut pas expliquer de manière logique. Faire partie d’un peuple, c’est faire partie d’une identité commune faite de liens sociaux et culturels. Et cela n’est pas quelque chose d’automatique, tout au contraire: c’est un processus lent, difficile…vers un projet commun133».
159. Il y a des dirigeants populaires capables d’interpréter le sentiment d’un peuple, sa dynamique culturelle et les grandes tendances d’une société. La fonction qu’ils exercent, en rassemblant et en dirigeant, peut servir de base pour un projet durable de transformation et de croissance qui implique aussi la capacité d’accorder une place à d’autres en vue du bien commun. Mais elle se mue en un populisme malsain lorsqu’elle devient l’habileté d’un individu à captiver afin d’instrumentaliser politiquement la culture du peuple, grâce à quelque symbole idéologique, au service de son projet personnel et de son maintien au pouvoir. Parfois, on cherche à gagner en popularité en exacerbant les penchants les plus bas et égoïstes de certains secteurs de la population. Cela peut s’aggraver en devenant, sous des formes grossières ou subtiles, un asservissement des institutions et des lois.
160. Les groupes populistes fermés défigurent le terme “peuple”, puisqu’en réalité ce dont il parle n’est pas le vrai peuple. En effet, la catégorie de ‘‘peuple’’ est ouverte. Un peuple vivant, dynamique et ayant un avenir est ouvert de façon permanente à de nouvelles synthèses intégrant celui qui est différent. Il ne le fait pas en se reniant lui-même, mais en étant disposé au changement, à la remise en question, au développement, à l’enrichissement par d’autres ; et ainsi, il peut évoluer.
161. Un autre signe de la dégradation du leadership populaire, c’est l’immédiateté. On répond à des exigences populaires afin de garantir des voix ou une approbation, mais sans progresser dans une tâche ardue et constante qui offre aux personnes les ressources pour leur développement, afin qu’elles puissent gagner leur vie par leur effort et leur créativité. Dans ce sens, j’ai clairement affirmé qu’est « loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable134». D’une part, vaincre les inégalités suppose le développement économique, en exploitant les possibilités de chaque région et en assurant ainsi une équité durable135. D’autre part, « les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires136».
162. La grande question, c’est le travail. Ce qui est réellement populaire parce qu’il contribue au bien du peuple , c’est d’assurer à chacun la possibilité de faire germer les semences que Dieu a mises en lui, ses capacités, son sens d’initiative, ses forces. C’est la meilleure aide que l’on puisse apporter à un pauvre, c’est le meilleur chemin vers une existence digne. C’est pourquoi j’insiste sur le fait qu’« aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail137». Les mécanismes de production ont beau changer, la politique ne peut pas renoncer à l’objectif de faire en sorte que l’organisation d’une société assure à chacun quelque moyen d’apporter sa contribution et ses efforts. En effet, « il n’existe pas pire pauvreté que celle qui prive du travail et de la dignité du travail138». Dans une société réellement développée, le travail est une dimension inaliénable dela vie sociale, car il n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie, mais aussi une voie pour l’épanouissement personnel, en vue d’établir des relations saines, de se réaliser, de partager des dons, de se sentir coresponsable de l’amélioration du monde et en définitive de vivre comme peuple.
Valeurs et limites des visions libérales
163. La catégorie de peuple, qui intègre une valorisation positive des liens communautaires et culturels, est généralement rejetée par les visions libérales individualistes où la société est considérée comme une simple somme d’intérêts qui coexistent. Elles parlent de respect des libertés, mais sans la racine d’une histoire commune. Dans certains contextes, il est fréquent de voir traiter de populistes tous ceux qui défendent les droits des plus faibles de la société. Pour ces visions, la catégorie de peuple est une mythification de quelque chose qui, en réalité, n’existe pas. Toutefois, il se crée ici une polarisation inutile, car ni l’idée de peuple ni celle de prochain ne sont des catégories purement mythiques ou romantiques qui excluent ou méprisent l’organisation sociale, la science et les institutions de la société civile139.
164. La charité réunit les deux dimensions mythique et institutionnelle puisqu’elle implique un processus efficace de transformation de l’histoire qui exige que tout soit intégré : notamment les institutions, le droit, la technique, l’expérience, les apports professionnels, l’analyse scientifique, les procédures administratives. En effet, « il n’y a […] de vie privée que protégée par un ordre public; le foyer n’a d’intimité qu’à l’abri d’une légalité, d’un état de tranquillité fondé sur la loi et sur la force et sous la condition d’un bien-être minimum assuré par la division du travail, les échanges commerciaux, la justice sociale, la citoyenneté politique140».
165. La vraie charité est capable d’intégrer tout cela dans son déploiement et doit se manifester dans la rencontre interpersonnelle; elle est aussi capable d’atteindre un frère ou une sœur éloignés, voire ignorés, à travers les différentes ressources que les institutions d’une société organisée, libre et créative sont en mesure de créer. Si nous prenons ce cas, même le bon Samaritain a eu besoin de l’existence d’une auberge qui lui a permis de résoudre ce que, toutseul, en ce moment-là, il n’était pas en mesure d’assurer. L’amour du prochain est réaliste et ne dilapide rien qui soit nécessaire pour changer le cours de l’histoire en faveur des pauvres. Autrement, des idéologies de gauche ou des pensées sociales en viennent quelquefois à côtoyer des habitudes individualistes et des façons de faire inefficaces qui ne profitent qu’à une petite minorité. Dans le même temps, la multitude de ceux qui sont abandonnés reste à la merci du bon vouloir éventuel de quelques-uns. Cela révèle qu’il est nécessaire de promouvoir non seulement une mystique de la fraternité mais aussi une organisation mondiale plus efficace pour aider à résoudre les problèmes pressants des personnes abandonnées qui souffrent et meurent dans les pays pauvres. Vice-versa, cela implique qu’il n’y a pas qu’une seule sortie possible, une méthodologie acceptable unique, une recette économique qui peut être appliquée uniformément pour tous, et cela suppose que même la science la plus rigoureuse peut proposer des voies différentes.
166. Tout cela serait précaire si nous perdions la capacité de percevoir la nécessité d’un changement dans les cœurs humains, dans les habitudes et dans les modes de vie. C’est ce qui se produit lorsque la propagande politique, les médias et les faiseurs d’opinion publique persistent à encourager une culture individualiste et naïve face aux intérêts économiques effrénés et à l’organisation des sociétés au service de ceux qui ont déjà trop de pouvoir. Voilà pourquoi ma critique du paradigme technocratique n’implique pas que nous pourrions nous trouver en sécurité en essayant uniquement de contrôler ses travers. Car le plus grand danger ne réside pas dans les choses, dans les réalités matérielles, dans les organisations, mais dans la manière dont les personnes les utilisent. Le problème, c’est la fragilité humaine, la tendance constante à l’égoïsme de la part de l’homme qui fait partie de ce que la tradition chrétienneappelle “concupiscence”: le penchant de l’être humain à s’enfermer dans l’immanence de son moi, de son groupe, de ses intérêts mesquins. Cette concupiscence n’est pas un défaut de notre temps. Elle existe depuis que l’homme est homme et simplement se transforme, prend des formes différentes à chaque époque; et, somme toute, elle utilise les instruments que le moment historique met à sa disposition. Mais il est possible de la dominer avec l’aide de Dieu.
167. Le travail d’éducation, le développement des habitudes solidaires, la capacité de penser la vie humaine plus intégralement et la profondeur spirituelle sont nécessaires pour assurer la qualité des relations humaines, de telle manière que ce soit la société elle-même qui réagisse face à ses inégalités, à ses déviations, aux abus des pouvoirs économiques, technologiques, politiques ou médiatiques. Certaines visions libérales ignorent ce facteur de la fragilité humaine et imaginent un monde obéissant à un ordre déterminé qui, à lui seul, pourrait garantir l’avenir et la résolution de tous les problèmes.
168. Le marché à lui seul ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. Il s’agit là d’une pensée pauvre, répétitive, qui propose toujours les mêmes recettes face à tous les défis qui se présentent. Le néolibéralisme ne fait que se reproduire lui-même, en recourant aux notions magiques de “ruissellement” ou de“retombées” sans les nommer comme les seuls moyens de résoudre les problèmes sociaux. Il ne se rend pas compte que le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, qu’il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social. D’une part, une politique économique active visant à « promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale141» s’impose, pour qu’il soit possible d’augmenter les emplois au lieu de les réduire. La spéculation financière, qui poursuit comme objectif principal le gain facile, continue de faire des ravages. D’autre part, « sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut142». Le résultat final n’a pas correspondu aux prévisions et les recettes dogmatiques de la théorie économique dominante ont montré qu’elles n’étaient pas infaillibles. La fragilité des systèmes mondiaux face aux pandémies a mis en évidence que tout ne se résout pas avec la liberté de marché et que, outre la réhabilitation d’une politique saine qui ne soit pas soumise au diktat des finances, il faut « replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin143».
169. Dans certaines visions économiques étriquées et monochromatiques, il ne semble pas y avoir de place, par exemple, pour les mouvements populaires rassemblant des chômeurs, des travailleurs précaires et informels ainsi que beaucoup d’autres personnes qui n’entrent pas facilement dans les grilles préétablies. En réalité, elles génèrent plusieurs formes d’économie populaire et de production communautaire. Il faut penser à la participation sociale, politique et économique de telle manière « qu’elle [in- clue] les mouvements populaires et anime les structures de gouvernement locales, nationales et internationales, avec le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun ». Et en même temps, il convient de travailler à ce que « ces mouvements, ces expériences de solidarité qui grandissent du bas, du sous-sol dela planète, confluent, soient davantage coordonnées, se rencontrent144». Mais sans trahir leurs caractéristiques, parce que ce « sont des semeurs de changement, des promoteurs d’un processus dans lequel convergent des millions de petites et grandes actions liées de façon créative, comme dans une poésie145». En ce sens, les “poètes sociaux” sont ceux qui travaillent, qui proposent, qui promeuvent et qui libèrent à leur manière. Grâce à eux, un développement humain intégral sera possible, qui implique que soit dépassée « cette idée de politiques sociales conçues comme une politique vers les pauvres, mais jamais avec les pauvres, jamais des pauvres, et encore moins insérée dans un projet réunissant les peuples146». Bien qu’ils dérangent, bien que quelques “penseurs” ne sachent pas comment les classer, il faut avoir le courage de reconnaître que, sans eux, « la démocratie s’atrophie, devient un nominalisme, une formalité, perd de sa représentativité, se désincarne car elle laisse le peuple en dehors, dans sa lutte quotidienne pour la dignité, dans la construction de son destin147».
Le pouvoir international
170. Je me permets de répéter que « la crise financière de 2007-2008 était une occasion pour le développement d’une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière spéculative et de la richesse fictive. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent à régir le monde148». Pire, les réelles stratégies, développées ultérieurement dans le monde, semblent avoir visé plus d’individualisme, plus de désintégration, plus de liberté pour les vrais puissants qui trouvent toujours la manière de s’en sortir indemnes.
171. Je voudrais souligner que « donner à chacun ce qui lui revient, en suivant la définition classique de la justice, signifie qu’aucun individu ou groupe humain ne peut se considérer tout-puissant, autorisé à passer par-dessus la dignité et les droits des autres personnes physiques ou de leurs regroupements sociaux. La distribution de fait du pouvoir surtout politique, économique, de défense, technologique entre une pluralité de sujets ainsi que la création d’un système juridique de régulation des prétentions et des intérêts, concrétise la limitation du pouvoir. Le panorama mondial aujourd’hui nous présente, cependant, beaucoup de faux droits, et à la fois de grands secteurs démunis, victimes plutôt d’un mauvais exercice du pouvoir149».
172. Le XXIe siècle « est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. Dans ce contexte, la maturation d’institutions internationales devient indispensable, qui doivent être plus fortes et efficacement organisées, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, et dotées de pouvoir pour sanctionner150». Lorsqu’on parle de la possibilité d’une forme d’autorité mondiale régulée par le droit151, il ne faut pas nécessairement penser à une autorité personnelle. Toutefois, on devrait au moins inclure la création d’organisations mondiales plus efficaces, dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial, l’éradication de la faim et de la misère ainsi qu’une réelle défense des droits humains fondamentaux.
173. Dans ce sens, je rappelle qu’il faut une réforme « de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations152». Sans doute cela suppose des limites juridiques précises pour éviter que cette autorité ne soit cooptée par quelques pays et en même temps pour empêcher des impositions culturelles ou la violation des libertés fondamentales des nations les plus faibles à cause de différences idéologiques. En effet, « la Communauté Internationale est une communauté juridique fondée sur la souveraineté de chaque État membre, sans liens de subordination qui nient ou limitent son indépendance153». Mais « le travail des Nations Unies, à partir des postulats du Préambule etdes premiers articles de sa Charte constitutionnelle, peut être considéré comme le développement et la promotion de la primauté du droit, étant entendu que la justice est une condition indispensable pour atteindre l’idéal de la fraternité universelle. […] Il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juri dique fondamentale154». Il est à éviter que cette Organisation soit délégitimée, parce que ses problèmes ou ses insuffisances peuvent être affrontés ou résolus dans la concertation.
174. Il faut du courage et de la générosité pour établir librement certains objectifs communs et assurer le respect dans le monde entier de certaines normes fondamentales. Afin que cela soit réellement utile, on doit observer « l’exigence de respecter les engagements souscrits pacta sunt servanda155», de telle sorte qu’on évite « la tentation de recourir au droit de la force plutôt qu’à la force du droit156». Cela exige une consolidation des « instruments normatifs pour la solution pacifique des controverses [qui] doivent être repensés de façon à renforcer leur portée et leur caractère obligatoire157». Parmi ces instruments juridiques, les accords multilatéraux entre les États doivent avoir une place de choix, car ils garantissent, mieux que les accords bilatéraux, la sauvegarde d’un bien commun réellement universel et la protection des États les plusfaibles.
175. Grâce à Dieu, beaucoup de regroupements et d’organisations de la société civile aident à pallier les faiblesses de la Communauté Internationale, son manque de coordination dans des situations complexes, son manque de vigilance en ce qui concerne les droits humains fondamentaux et les situations très critiques de certains groupes. Ainsi, le principe de subsidiarité devient une réalité concrète garantissant la participation et l’action des communautés et des organisations de rang inférieur qui complètent l’action de l’État. Très souvent, elles accomplissent des efforts admirables en pensant au bien commun; et certains de leurs membres arrivent à réaliser des gestes vraiment héroïques qui révèlent la beauté dont notre humanité est encore capable.
Une charité sociale et politique
176. Pour beaucoup de personnes, la politique est aujourd’hui un vilain mot et on ne peut pas ignorer qu’à la base de ce fait, il y a souvent les erreurs, la corruption, l’inefficacité de certains hommes politiques. À cela s’ajoutent les stratégies qui cherchent à affaiblir la politique, à la remplacer par l’économie ou la soumettre à quelque idéologie. Mais le monde peut-il fonctionner sans la politique ? Peut-il y avoir un chemin approprié vers la fraternité universelle et la paix sociale sans une bonne politique158 ?
La politique appropriée
Je Je me permets d’insister à nouveau sur le fait que « la politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie159». Même s’il faut rejeter le mauvais usage du pouvoir, la corruption, la violation des lois et l’inefficacité, « on ne peut pas justifier une économie sans politique, qui serait incapable de promouvoir une autre logique qui régisse les divers aspects de la crise actuelle160». Tout au contraire, « nous avons besoin d’une politique aux vues larges, qui suive une approche globale en intégrant dans un dialogue interdisciplinaire les divers aspects de la crise161». Je pense à « une saine politique, capable de réformer les institutions, de les coordonner et de les doter de meilleures pratiques qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses162». On ne peut pas demander cela à l’économie, ni accepter qu’elle s’empare du pouvoir réel del’État.
178. Face à tant de formes mesquines de politique et à courte vue, je rappelle que « la grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme.Il est très difficile pour le pouvoir politique d’assumer ce devoir dans un projet de Nation163» et encore davantage dans un projet commun pour l’humanité présente et future. Penser à ceux qui viendront ne sert pas aux objectifs électoraux, mais c’est ce qu’une justice authentique exige, parce que, comme l’ont enseigné les Évêques du Portugal, la terre « est un prêt que chaque génération reçoit et doit transmettre à la génération suivante164».
179. Sur le plan mondial, la société a de sérieux défauts structurels qu’on ne résout pas avec des rapiècements ou des solutions rapides, purement occasionnelles. Certaines choses sont à changer grâce à des révisions de fond et des transformations importantes. Seule une politique saine sera à même de les conduire, en engageant les secteurs les plus divers et les connaissances les plus variées. De cette manière, une économie intégrée dans un projet politique, social, culturel etpopulaire visant le bien commun peut « ouvrir le chemin à différentes opportunités qui n’impliquent pas d’arrêter la créativité de l’homme et son rêve de progrès, mais d’orienter cette énergie vers des voies nouvelles165».
L’amour politique
180. Reconnaître chaque être humain comme un frère ou une sœur et chercher une amitié sociale qui intègre tout le monde ne sont pas de simples utopies. Cela exige la décision et la capacité de trouver les voies efficaces qui les rendent réellement possibles. Tout engagement dans ce sens devient un exercice suprême de la charité. En effet, un individu peut aider une personne dans le besoin, mais lorsqu’il s’associe à d’autres pour créer des processus sociaux de fraternité et de justice pour tous, il entre dans « le champ de la plus grande charité, la charité politique166». Il s’agit de progresser vers un ordre social et politique dont l’âme sera la charité sociale167. Une fois de plus, j’appelle à réhabiliter la politique qui « est une vocation très noble, elle est unedes formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun168».
181. Tous les engagements qui naissent de la doctrine sociale de l’Église « sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40) »169. Cela suppose qu’on reconnaisse que « l’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur170». Voilà pourquoi l’amour s’exprime non seulement dans des relations d’intimité et de proximité, mais aussi dans « des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques 171».
182. Cette charité politique suppose qu’on ait développé un sentiment social qui dépasse toute mentalité individualiste: « La charité sociale nous fait aimer le bien commun et conduit à chercher effectivement le bien de toutes les personnes, considérées non seulement individuellement, mais aussi dans la dimension sociale qui les unit172». Chacun n’est pleinement une personne qu’en appartenant à un peuple, et en même temps, il n’y a pas de vrai peuple sans le respect du visage de chaque personne. Peuple et personne sont des termes qui s’appellent. Cependant, on prétend aujourd’hui réduire les personnes aux individus, facilement dominés par des pouvoirs en quête d’intérêts fallacieux. La bonne politique cherche des voies de construction de communautés aux différents niveaux de la vie sociale, afin de rééquilibrer et de réorienter la globalisation pour éviter ses effets de désagrégation.
Amour effectif
183. Grâce à l’« amour social »173, il est possible de progresser vers une civilisation de l’amour à laquelle nous pouvons nous sentir tous appelés. La charité, par son dynamisme universel, peut construire un monde nouveau174, parce qu’elle n’est pas un sentiment stérile mais la meilleure manière d’atteindre des chemins efficaces de développement pour tous. L’amour social est une« force capable de susciter de nouvelles voies pour affronter les problèmes du monde d’aujourd’hui et pour renouveler profondément de l’intérieur les structures, les organisations sociales, les normes juridiques175».
184. La charité est au cœur de toute vie sociale saine et ouverte. Cependant, aujourd’hui, « il n’est pas rare qu’elle soit déclarée incapable d’interpréter et d’orienter les responsabilités morales176». Elle est bien plus qu’un sentimentalisme subjectif si elle est unie à l’engagement envers la vérité, de sorte qu’elle ne soit pas « la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains177». Précisément, sa relation avec la vérité permet à la charité d’être universelle et lui évite ainsi d’être « reléguée dans un espace restreint et relationnellement appauvri178». Autrement, « dans le dialogue entre les connaissances et leur mise en œuvre, elle [sera] exclue des projets et des processus de construction d’un développement humain d’envergure universelle179». Sans la vérité, l’émotivité est privée de contenus relationnels et sociaux. C’est pourquoi l’ouverture à la vérité protège la charité d’une fausse foi dénuée de « souffle humain et universel180».
185. La charité a besoin de la lumière de la vérité que nous cherchons constamment et « cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi181», sans relativisme. Cela suppose aussi le développement des sciences et leur contribution irremplaçable pour trouver les voies concrètes et les plus sûres en vue d’obtenir les résultats espérés. Eneffet, lorsque le bien des autres est en jeu, les bonnes intentions ne suffisent pas, mais il faut effectivement accomplir ce dont ils ont besoin, ainsi que leurs nations, pour se réaliser.
L'activité de l'amour politique
186. Il y a un amour dit “élicite” qui consiste dans les actes procédant directement de la vertu de charité envers les personnes et les peuples. Il y a également un amour “impéré” : ces actes de charité qui poussent à créer des institutions plus saines, des réglementations plus justes, des structures plus solidaires182. Ainsi, « l’engagement tendant à organiser et à structurer la société de façon à ce que le prochain n’ait pas à se trouver dans la misère est un acte de charité tout aussi indispensable183». C’est de la charité que d’accompagner une personne qui souffre, et c’est également charité tout ce qu’on réalise, même sans être directement en contact avec cette personne, pour changer les conditions sociales qui sont à la base de sa souffrance. Si quelqu’un aide une personne âgée à traverser une rivière, et c’est de la charité exquise, le dirigeant politique lui construit unpont, et c’est aussi de la charité. Si quelqu’un aide les autres en leur donnant de la nourriture, l’homme politique crée pour lui un poste de travail et il exerce un genre très élevé de charité qui ennoblit son action politique.
La sollicitude de l’amour
187. Cette charité, cœur de l’esprit de la politique, est toujours un amour préférentiel pour les derniers qui anime secrètement toutes les actions en leur faveur184. Ce n’est qu’avec un regard dont l’horizon est transformé par la charité, le conduisant à percevoir la dignité de l’autre, que les pauvres sont découverts et valorisés dans leur immense dignité, respectés dans leur mode de vie et leur culture, et par conséquent vraiment intégrés dans la société. Ce regard est le cœur de l’esprit authentique de la politique. À partir de là, les voies qui s’ouvrent sont différentes de celles d’un pragmatisme sans âme. Par exemple, « on ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de contrôle qui ne font que tranquilliser et transformer les pauvres en des êtres apprivoisés et inoffensifs. Qu’il est triste de voir que, derrière de présumées œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité185» ! Il faut qu’il y ait différents modes d’expression et de participation sociale. L’éducation est au service de cette voie pour que chaque être humain puisse être artisan de son destin. Le principe de subsidiarité révèle ici sa valeur, inséparable du principe desolidarité.
188. Cela crée l’urgence de résoudre toutes les questions qui portent atteinte aux droits humains fondamentaux. Les hommes politiques sont appelés à « prendre soin de la fragilité, de la fragilité des peuples et des personnes. Prendre soin de la fragilité veut dire force et tendresse, lutte et fécondité, au milieu d’un modèle fonctionnaliste et privatisé qui conduit inexorablement à la “culture du déchet”. [… Cela] signifie prendre en charge la personne présente dans sa situation la plus marginale et angoissante et être capable de l’oindre de dignité186». On crée ainsi, bien entendu, une activité intense, car « tout doit […] être fait pour sauvegarder le statut et la dignité de la personne humaine187». Le dirigeant politique est un homme d’action, un constructeur porteur de grands objectifs, doté d’une vision large, réaliste et pragmatique, qui va même au-delà de son propre pays. Les préoccupations majeures d’un homme politique ne devraient pas être celles causées par une chute dans les sondages, mais par le fait de ne pas résoudre effectivement « le phénomène de l’exclusion sociale et économique, avec ses tristes conséquences de traites d’êtres humains, de commerce d’organes et de tissus humains, d’exploitation sexuelle d’enfants, de travail d’esclave y compris la prostitution , de trafic de drogues et d’armes, de terrorisme et de crime international organisé. L’ampleur de ces situations et le nombre de vies innocentes qu’elles sacrifient sont tels que nous devons éviter toute tentation de tomber dans un nominalisme de déclarations à effet tranquillisant sur les consciences. Nous devons veiller à ce que nos institutions soient réellement efficaces dans la lutte contre tous ces fléaux188». On le fait en se servant intelligemment des moyens importants offerts par le progrès technologique.
189. Nous sommes encore loin d’une mondialisation des droits humains les plus fondamentaux. C’est pourquoi la politique mondiale ne peut se passer de classer l’éradication efficace de la faim parmi ses objectifs primordiaux et impérieux. En effet, « lorsque la spéculation financière conditionne le prix des aliments, en les traitant comme une marchandise quelconque, des millions de personnes souffrent et meurent defaim. De l’autre côté, on jette des tonnes de nourriture. Cela est un véritable scandale. La faim est un crime. L’alimentation est un droit inaliénable189». Souvent plongés dans des discussions sémantiques ou idéologiques, nous permettons qu’il y ait encore aujourd’hui des frères et des sœurs qui meurent de faim ou de soif, sans un toit ou sans accès aux soins de santé. Outre ces besoins élémentaires non satisfaits, la traite des personnes est une autre honte pour l’humanité, que la politique internationale ne devrait pas continuer à tolérer, au-delà des discours et des bonnes intentions. Ils constituent un minimum urgent.
Amour qui intègre et rassemble
190. La charité politique s’exprime aussi par l’ouverture à tous les hommes. Principalement, celui qui a la charge de gouverner est appelé à des renoncements permettant la rencontre; et il recherche la convergence, au moins sur certaines questions. Il sait écouter le point de vue de l’autre, faisant en sorte que tout le monde ait de l’espace. Par des renoncements et de la patience, un gouvernant peut aider à créer ce magnifique polyèdre où tout le monde trouve une place. En cela, les négociations de nature économique ne fonctionnent pas. C’est quelque chose de plus; il s’agit d’un échange de dons en faveur du bien commun. Cela semble une utopie naïve, mais nous ne pouvons pas renoncer à cet objectif très noble.
191. Alors que nous voyons toutes sortes d’intolérances fondamentalistes détériorer les relations entre les personnes, les groupes et les peuples, vivons et enseignons la valeur du respect, l’amour capable d’assumer toute différence, la priorité de la dignité de tout être humain sur ses idées, ses sentiments, ses pratiques, voire sur ses péchés, quels qu’ils soient ! Pendant que, dans la société actuelle, les fanatismes, les logiques de repli sur soi ainsi que la fragmentation sociale et culturelle prolifèrent, un bon responsable politique fait le premier pas pour que les différentes voix se fassent entendre. Certes, les différences créent des conflits, mais l’uniformité génère l’asphyxie et fait que nous nous étouffons culturellement. Ne nous résignons pas à vivre enfermés dans un fragment de la réalité !
192. Dans ce contexte, je voudrais rappeler que le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi- même avons demandé « aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent190». Et lorsqu’une politique donnée sème la haine ou la peur envers d’autres nations au nom du bien d’un pays, il faut s’alarmer, réagir à temps et changer immédiatement decap.
Plus de fécondité que de succès
En En même temps qu’il exerce inlassablement cette activité, tout homme politique est aussi un être humain. Il est appelé à vivre l’amour dans ses relations interpersonnelles quotidiennes. Il est une personne et il lui faut se rendre compte que « le monde moderne tend de plus en plus à rationaliser la satisfaction des besoins humains qui ont été étiquetés et répartis entre des services divers. De moins en moins on appelle un homme par son nom propre, de moins en moins il sera traité comme une personne, cet être unique au monde, qui a un cœur, ses souffrances à lui, ses problèmes, ses joies, et une famille qui n’est pas celle des autres. On connaîtra seulement ses maladies pour les soigner, ses manques d’argent pour y pourvoir, sa nécessité d’un toit pour le loger, ses besoins de détente de loisirs pour les organiser ». Mais « ce n’est pas perdre sontemps que d’aimer le plus petit des hommes commeun frère, comme s’il était seul au monde191».
194. En politique il est aussi possible d’aimer avec tendresse. « Qu’est-ce que la tendresse ? C’est l’amour qui se fait proche et se concrétise. C’est un mouvement qui part du cœur et arrive aux yeux, aux oreilles, aux mains. […] La tendresse est le chemin à suivre par les femmes et les hommes les plus forts et les plus courageux192». Dans l’activité politique, « les plus petits, lesplus faibles, les plus pauvres doivent susciter notre tendresse. Ils ont le droit de prendre possession de notre âme, de notre cœur. Oui, ils sont nos frères et nous devons les traiter comme tels193».
195. Cela nous aide à reconnaître qu’il ne s’agit pas toujours d’obtenir de grands succès, qui parfois sont impossibles. Dans l’activité politique, il faut se rappeler qu’« au-delà de toute apparence, chaque être est infiniment sacré et mérite notre affection et notre dévouement. C’est pourquoi, si je réussis à aider une seule personne à vivre mieux, cela justifie déjà le don de ma vie. C’est beau d’être un peuple fidèle de Dieu. Et nous atteignons la plénitude quand nous brisons les murs, pour que notre cœur se remplisse de visages et de noms !194». Les grands objectifs rêvés dans les stratégies ne sont que partiellement atteints. Mais au-delà, celui qui aime et qui a cessé de comprendre la politique comme une simple recherche de pouvoir « est sûr qu’aucune de ses œuvres faites avec amour ne sera perdue, ni aucune de ses préoccupations sincères pour les autres, ni aucun de ses actes d’amour envers Dieu, ni aucune fatigue généreuse, ni aucune patience douloureuse. Tout cela envahit le monde, comme une force de vie195».
196. D’autre part, il y a une grande noblesse dans le fait d’être capable d’initier des processus dont les fruits seront recueillis par d’autres, en mettant son espérance dans les forces secrètes du bien qui est semé. La bonne politique unit l’amour, l’espérance, la confiance dans les réserves de bien qui se trouvent dans le cœur du peuple, en dépit de tout. C’est pourquoi « la vie politique authentique, qui se fonde sur le droit et sur un dialogue loyal entre les personnes, se renouvelle avec la conviction que chaque femme, chaque homme et chaque génération portent en eux une promesse qui peut libérer de nouvelles énergies relationnelles, intellectuelles, culturelles et spirituelles196».
197. Ainsi vue, la politique est plus noble que ce qui paraît, que le marketing, que les différentes formes de maquillage médiatique. Tout ce que ces choses arrivent à semer, c’est la division, l’inimitié et un scepticisme désolant, incapable de susciter un projet commun. En pensant à l’avenir, certains jours, les questions devraient être : “ À quelle fin ? Quel est l’objectif que je vise réellement ? ” En effet, dans quelques années, en réfléchissant sur le passé, la question ne sera pas : “ Combien de personnes m’ont approuvé ? Combien de personnes ont voté pour moi ? Combien de personnes ont eu une image positive de moi ? ”. Les questions, peut-être douloureuses, seront plutôt : “ Quel amour ai-je mis dans le travail ? En quoi ai-je fait progresser le peuple ? Quelle marque ai-je laissée dans la vie de lasociété, quels liens réels ai-je construits, quelles forces positives ai-je libérées, quelle paix sociale ai-je semée, qu’ai-je réalisé au poste qui m’a été confié ? ”
Sixième chapitre : Dialogue et amitié sociale
198. Se rapprocher, s’exprimer, s’écouter, se regarder, se connaître, essayer de se comprendre, chercher des points de contact, tout cela se résume dans le verbe ‘‘dialoguer’’. Pour nous rencontrer et nous entraider, nous avons besoin de dialoguer. Il est inutile de dire à quoi sert le dialogue. Ilsuffit d’imaginer ce que serait le monde sans ce dialogue patient de tant de personnes généreuses qui ont maintenu unies familles et communautés. Le dialogue persévérant et courageux ne fait pas la une comme les désaccords et les conflits, mais il aide discrètement le monde à mieux vivre, beaucoup plus que nous ne pouvons imaginer.
Le dialogue social pour une nouvelle culture
199. Certains essaient de fuir la réalité en se réfugiant dans leurs mondes à part, d’autres l’affrontent en se servant de la violence destructrice. Cependant, « entre l’indifférence égoïste et la protestation violente il y a une option toujours possible: le dialogue. Le dialogue entre les générations, le dialogue dans le peuple, car tous nous sommes peuple, la capacité de donner et de recevoir, en demeurant ouverts à la vérité. Un pays grandit quand dialoguent de façon constructive ses diverses richesses culturelles: la culture populaire, la culture universitaire, la culture des jeunes, la culture artistique et technologique, la culture économique et la culture de la famille, et la culture des médias197».
200. On confond en général le dialogue avec quelque chose de très différent : un échange fébrile d’opinions sur les réseaux sociaux, très souvent orienté par des informations provenant de médias pas toujours fiables. Ce ne sont que des monologues parallèles qui s’imposent peut-être à l’attention des autres plutôt en raison de leurs tons élevés et agressifs. Mais les monologues n’engagent personne, au point que leurs contenus sont souvent opportunistes et contradictoires.
201. Souvent, la diffusion retentissante de faits et de plaintes dans les médias tend en réalité à entraver les possibilités de dialogue, parce qu’elle permet à chacun de garder, intangibles et sans nuances, ses idées, ses intérêts et ses opinions, avec, pour excuse, les erreurs des autres. L’habitude de disqualifier instantanément l’adversaire en lui appliquant des termes humiliants prévaut, en lieu et place d’un dialogue ouvert et respectueux visant une synthèse supérieure. Le pire, c’est que ce langage, habituel dans le contexte médiatique d’une campagne politique, s’est généralisé de telle sorte que tout le monde l’utilise quotidiennement. Le débat est souvent manipulé par certains intérêts qui ont un pouvoir plus grand et qui cherchent malhonnêtement à faire pencher l’opinion publique en leur faveur. Je ne pense pas seulement à un gouvernement en fonction, car ce pouvoir manipulateur peut être économique, politique, médiatique, religieux ou de tout autre genre. Parfois, on justifie cette pratique, ou on l’excuse, quand sa dynamique répond à des intérêts économiques ou idéologiques, mais, tôt ou tard, cela se retourne contre ces mêmes intérêts.
202. Le manque de dialogue implique que personne, dans les différents secteurs, ne se soucie de promouvoir le bien commun; mais chacun veut obtenir des avantages que donne le pouvoir, ou, dans le meilleur des cas, imposer une façon de penser. Les dialogues deviennent ainsi de simples négociations pour que chacun puisse conquérir la totalité du pouvoir et le plus de profi possible, en dehors d’une quête commune générant le bien commun. Les héros de l’avenir seront ceux qui sauront rompre cette logique malsaine et décideront de défendre avec respect un langage chargé de vérité, au-delà des avantages personnels. Plaise à Dieu que ces héros soient en gestation dans le silence au cœur de nos sociétés !
Construire en commun
203. Le dialogue social authentique suppose la capacité de respecter le point de vue de l’autre en acceptant la possibilité qu’il contienne quelque conviction ou intérêt légitime. De par son identité, l’autre a quelque chose à apporter. Et il est souhaitable qu’il approfondisse ou expose son point de vue pour que le débat public soit encore plus complet. Certes, lorsqu’une personne ou un groupe est cohérent avec ce qu’il pense, adhère fermement à des valeurs ainsi qu’à des convictions et développe une pensée, ceci profitera d’une manière ou d’une autre à la société. Mais cela ne s’accomplit que dans la mesure où le processus en question se réalise dans le dialogue et dans un esprit d’ouverture aux autres. En effet, « dans un esprit vrai de dialogue, la capacité de comprendre le sens de ce que l’autre dit et fait se nourrit, bien qu’on ne puisse pas l’assumer comme sa propre conviction. Il devient ainsi possible d’être sincère, de ne pas dissimuler ce que nous croyons, sans cesser de dialoguer, de chercher des points de contact, et surtout detravailler et de lutter ensemble198». La discussion publique, si elle accorde véritablement de l’espace à chacun et ne manipule ni ne cache l’information, est un tremplin permanent qui permet de mieux atteindre la vérité, ou du moins, de mieux l’exprimer. Elle empêche les divers groupes de s’accrocher avec assurance et autosuffisance à leur conception de la réalité et à leurs intérêts limités. Soyons persuadés que « les différences sont créatrices, elles créent des tensions et dans la résolution d’une tension se trouve le progrès de l’humanité199» !
204. La conviction existe aujourd’hui que, outre les développements scientifiques spécialisés, la communication entre disciplines s’impose étant donné que la réalité est une, même si elle peut être abordée selon des approches différentes et avec diverses méthodologies. On ne doit pas éluder le risque qu’une avancée scientifique soit considérée comme l’unique approche possible pour saisir tous les aspects de la vie, de la société et du monde. En revanche, un chercheur, qui avance avec efficacité dans ses analyses et qui est également disposé à reconnaître d’autres dimensions de la réalité qu’il étudie, parvient à connaître la réalité de manière plus intégrale et plus complète grâce au travail d’autres sciences et savoirs.
205. En ce monde globalisé « les médias peuvent contribuer à nous faire sentir plus proches les uns des autres ; à nous faire percevoir un sens renouvelé de l’unité de la famille humaine, qui pousse à la solidarité et à l’engagement sérieux pour une vie plus digne [pour tous…] Les médias peuvent nous aider dans ce domaine, surtout aujourd’hui, alors que les réseaux de communication humaine ont atteint une évolution extraordinaire. En particulier, internet peut offrir plus de possibilités de rencontre et de solidarité entre tous, et c’est une bonne chose, c’est un don de Dieu200». Mais il est nécessaire de s’assurer constamment que les formes de communication actuelles nous orientent effectivement vers une rencontre généreuse, vers la recherche sincère de la vérité intégrale, le service des pauvres, la proximité avec eux, vers la tâche de construction du bien commun. En même temps, comme l’ont enseigné les évêques d’Australie, « nous ne pou- vons pas accepter un monde numérique conçu pour exploiter notre faiblesse et faire émerger ce qu’il y a de pire chez les personnes201».
Le fondement des consensus
206. Le relativisme n’est pas une solution. Sous le couvert d’une prétendue tolérance, il finit par permettre que les valeurs morales soient interprétées par les puissants selon les convenances du moment. En définitive, « s’il n’existe pas de vérités objectives ni de principes solides hors de la réalisation de projets personnels et de la satisfaction de nécessités immédiates […], nous ne pouvons pas penser que les projets politiques et la force de la loi seront suffisants […]. Lorsque la culture se corrompt et qu’on ne reconnaît plus aucune vérité objective ni de principes universellement valables, les lois sont comprises uniquement comme des impositions arbitraires et comme des obstacles à contourner202».
207. Est-il possible de prêter attention à la vérité, de rechercher la vérité qui correspond à notre réalité la plus profonde ? Qu’est-ce que la loi sans la conviction, acquise après un long cheminement de réflexion et de sagesse, que tout être humain est sacré et inviolable ? Pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons. Par conséquent, on n’évitera pas de tuer quelqu’un uniquement pour éluder la réprimande de la société et le poids de la loi, mais par conviction. C’est une vérité incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales.
208. Il faut s’exercer à démasquer les divers genres de manipulation, de déformation et de dissimulation de la vérité, dans les domaines publics et privés. Ce que nous appelons “vérité”, ce n’est pas seulement la diffusion de faits par la presse. C’est avant tout la recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois. Cela suppose qu’on admette que l’intelligence humaine puisse aller au-delà des convenances du moment et saisir certaines vérités qui ne changent pas, qui étaient vraies avant nous et le seront toujours. En explorant la nature humaine, la raison découvre des valeurs qui sont universelles parce qu’elles en dérivent.
209. Autrement, ne pourrait-il pas arriver que les droits humains élémentaires, considérés aujourd’hui comme inaliénables, soient niés par les puissants du moment avec le ‘‘consentement’’ d’une population endormie et intimidée ? Un simple consensus entre les différents peuples, qui peuvent aussi être manipulés, ne serait pas non plus suffisant. Les preuves abondent sur tout le bien que nous sommes en mesure d’accomplir, mais en même temps, nous devons reconnaître la capacité de destruction qui nous habite. L’individualisme indifférent et impitoyable dans lequel nous sommes tombés n’est-il pas aussi le résultat de la paresse à rechercher les valeurs les plus élevées qui sont au-dessus des besoins de circonstance ? S’ajoute au relativisme le risque que le puissant ou le plus rusé finisse par imposer une prétendue vérité. Par contre, « par rapport aux normes morales qui interdisent le mal intrinsèque, il n’y a de privilège ni d’exception pour personne. Que l’on soit le maître du monde ou le dernier des misérables sur la face de la terre, cela ne fait aucune différence : devant les exigences morales, nous sommes tous absolument égaux203».
210. Ce qui nous arrive aujourd’hui et qui nous entraîne dans une logique perverse et vide, c’est qu’il se produit une assimilation de l’éthique et de la politique à la physique. Le bien et le mal en soi n’existent pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages. Ce glissement de la raison morale a pour conséquence que le droit ne peut pas se référer à une conception essentielle de la justice mais qu’il devient le reflet des idées dominantes. Nous entrons là dans une dégradation : avancer “en nivelant par le bas” au moyen d’un consensus superficiel et négocié. Ainsi triomphe en définitive la logique de la force.
Le consensus et la vérité
211. Dans une société pluraliste, le dialogue est le chemin le plus adéquat pour parvenir à reconnaître ce qui doit toujours être affirmé et respecté, au-delà du consensus de circonstance. Nous parlons d’un dialogue qui a besoin d’être enrichi et éclairé par des justifications, des arguments rationnels, des perspectives différentes, par des apports provenant de divers savoirs et points de vue, un dialogue qui n’exclut pas la conviction qu’il est possible de parvenir à certaines vérités élémentaires qui doivent ou devraient être toujours soutenues. Accepter qu’existent des valeurs permanentes, même s’il n’est pas toujours facile de les connaître, donne solidité et stabilité à une éthique sociale. Même lorsque nous les avons reconnues et acceptées grâce au dialogue et au consensus, nous voyons que ces valeurs fondamentales sont au-dessus de tout consensus ; nous les reconnaissons comme des valeurs qui transcendent nos contextes et qui ne sont jamais négociables. Notre compréhension de leursignification et de leur portée pourra croître et en ce sens le consensus est une chose dynamique mais, en elles-mêmes, elles sont considérées comme stables en raison de leur sens intrinsèque.
212. Si quelque chose est toujours souhaitable pour le bon fonctionnement de la société, n’est- ce pas parce que derrière se trouve une vérité permanente que l’intelligence peut saisir ? Dans la réalité même de l’être humain et de la société, dans leur nature intime, réside une série de structures fondamentales qui soutiennent leur développement et leur survie. Il en découle certaines exigences qui peuvent être découvertes grâce au dialogue, bien qu’elles ne soient pas strictement le fruit d’un consensus. Le fait que certaines normes soient indispensables à la vie sociale elle-même est un indice extérieur qu’elles sont une chose bonne en soi. Par conséquent, il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective.Ces trois choses peuvent s’unir harmonieusement lorsque, à travers le dialogue, les personnes osent aller jusqu’au fond d’une question.
213. S’il faut respecter en toute situation la dignité d’autrui, ce n’est pas parce que nous inventons ou supposons la dignité des autres, mais parce qu’il y a effectivement en eux une valeur qui dépasse les choses matérielles et les circonstances, et qui exige qu’on les traite autrement. Que tout être humain possède une dignité inaliénable est une vérité qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel. C’est pourquoi l’être humain a la même dignité inviolable en toute époque de l’histoire et personne ne peut se sentir autorisé par les circonstances à nier cette conviction ou à ne pas agir en conséquence. L’intelligence peut donc scruter la réalité des choses, à travers la réflexion, l’expérience et le dialogue, pour reconnaître, dans cette réalité qui la transcende, le fondement de certaines exigences morales universelles.
214. Ce fondement pourra paraître suffisant aux agnostiques pour conférer aux principes éthiques fondamentaux et non négociables une validité universelle ferme et stable en mesure d’empêcher de nouvelles catastrophes. Pour les croyants, cette nature humaine, source de principes éthiques, a été créée par Dieu qui, en définitive, donne un fondement solide à ces principes204. Cela ne conduit pas au fixisme éthique ni n’implique l’imposition d’un quelconque système moral, vu que les principes moraux élémentaires et universellement valides peuvent générer diverses normes pratiques. Mais cela laisse toujours de la place au dialogue.
Une culture nouvelle
215. « La vie, c’est l’art de la rencontre, même s’il y a tant de désaccords dans la vie205». À plusieurs reprises, j’ai invité à développer une culture de la rencontre qui aille au-delà des dialectiques qui s’affrontent. C’est un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances, puisque « le tout est supérieur à la partie206». Le polyèdre représente une société où les différences coexistent en se complétant, en s’enrichissant et en s’éclairant réciproquement, même si cela implique des discussions et de la méfiance. En effet, on peut apprendre quelque chose de chacun, personne n’est inutile, personne n’est superflu. Cela implique que les périphéries soient intégrées. Celui qui s’y trouve a un autre point de vue, il voit des aspects de la réalité qui ne sont pas reconnus des centres du pouvoir où se prennent les décisions les plus déterminantes.
La rencontre devenue culture
216. Le terme “culture” désigne quelque chose qui s’est enraciné dans le peuple, dans ses convictions les plus profondes et dans son mode de vie. Si nous parlons d’une “culture” dans le peuple, c’est plus qu’une idée ou une abstraction. Celle-ci inclut les envies, l’enthousiasme et, finalement, une façon de vivre qui caractérise tel groupe humain. Par conséquent, parler de “culture de la rencontre” signifie que, en tant que peuple, chercher à nous rencontrer, rechercher des points de contact, construire des ponts, envisager quelque chose qui inclut tout le monde, nous passionnent. Cela devient un désir et un mode de vie. Lesujet de cette culture, c’est le peuple et non unsecteur de la société qui cherche à tranquilliser les autres par des moyens professionnels et médiatiques.
217. La paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale. Il serait plus facile de limiter les libertés et les différences par un peu d’astuce et de moyens. Mais cette paix serait superficielle et fragile ; elle ne serait pas le fruit d’une culture de la rencontre qui la soutienne. Intégrer les différences est beaucoup plus difficile et plus lent, mais c’est la garantie d’une paix réelle et solide. Cela ne s’obtient pas en mettant ensemble uniquement les purs, car « même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu207». Cela ne consiste pas non plus en une paix issue de l’étouffement des revendications sociales ou de la prohibition de toute protestation, puisque ce n’est pas « un consensus de bureau ou une paix éphémère pour une minorité heureuse208». Ce qui est bon, c’est de créer des processus de rencontre, des processus qui bâtissent un peuple capable d’accueillir les différences. Outillons nos enfants des armes du dialogue ! Enseignons-leur le bon combat de la rencontre !
Le bonheur de reconnaître l’autre
218. Cela implique l’effort de reconnaître à l’autre le droit d’être lui-même et d’être différent. À partir de cette reconnaissance faite culture, l’élaboration d’un pacte social devient possible. Sans cette reconnaissance apparaissent des manières subtiles d’œuvrer pour que l’autre perde toute signification, qu’il devienne négligeable, qu’on ne lui reconnaisse aucune valeur dans la société. Derrière le rejet de certaines formes visibles de violence, se cache souvent une autre violence plus sournoise : celle de ceux qui méprisent toute personne différente, surtout quand ses revendications portent préjudice d’une manière ou d’une autre à leurs intérêts.
219. Quand un secteur de la société prétend profiter de tout ce qu’offre le monde, comme si les pauvres n’existaient pas, cela entraîne des conséquences à un moment ou à un autre. Ignorer l’existence et les droits des autres provoque, tôt ou tard, une certaine forme de violence, très souvent inattendue. Les rêves de liberté, d’égalité et de fraternité peuvent rester de pures formalités s’ils ne sont pas effectivement pour tous. Il ne s’agit donc pas seulement de rechercher la rencontre entre ceux qui détiennent diverses formes de pouvoir économique, politique ou universitaire. Une rencontre sociale réelle met véritablement en dialogue les grandes formes culturelles qui représentent la majeure partie de la population. Bien souvent, les bonnes intentions ne sont pas souscrites par les secteurs les plus pauvres, parce qu’elles se présentent sous un habillement culturel qui n’est pas le leur et avec lequel ils ne peuvent pas s’identifier. Par conséquent, un pacte social réaliste et inclusif doit être aussi un “pacte culturel” qui respecte et prenne en compte les diverses visions de l’univers, les diverses cultures et les divers modes de vie coexistant dans la société.
220. Par exemple, les peuples autochtones ne sont pas opposés au progrès, même s’ils ont une conception différente du progrès, souvent plus humaniste que celle de la culture moderne du monde développé. Ce n’est pas une culture orientée vers le bénéfice de ceux qui ont le pouvoir, de ceux qui ont besoin de créer une sorte de paradis éternel sur terre. L’intolérance et le mépris envers les cultures populaires indigènes est une véritable forme de violence propre aux élites dénuées de bonté qui vivent en jugeant les autres. Mais aucun changement authentique, profond et durable, n’est possible s’il ne se réalise à partir des diverses cultures, principalement celle des pauvres. Un pacte culturel suppose qu’on renonce à comprendre l’identité d’un endroit de manière monolithique et exige qu’on respecte la diversité en ouvrant à celle-ci des voies de promotion et d’intégration sociales.
221. Ce pacte implique aussi qu’on accepte la possibilité de céder quelque chose pour le bien commun. Personne ne pourra détenir toute la vérité ni satisfaire la totalité de ses désirs, parce que cette prétention conduirait à vouloir détruire l’autre en niant ses droits. La recherche d’une fausse tolérance doit céder le pas au réalisme dialoguant de la part de ceux qui croient devoir être fidèles à leurs principes mais qui reconnaissent que l’autre aussi a le droit d’essayer d’être fidèle aux siens. Voilà la vraie reconnaissance de l’autre que seul l’amour rend possible et qui signifie se mettre à la place de l’autre pour découvrir ce qu’il y a d’authentique, ou au moins de compréhensible, dans ses motivations et intérêts !
Retrouver la bienveillance
222. L’individualisme consumériste provoque beaucoup de violations. Les autres sont considérés comme de vrais obstacles à une douce tranquillité égoïste. On finit alors par les traiter comme des entraves et l’agressivité grandit. Cela s’accentue et atteint le paroxysme lors des crises, des catastrophes, dans les moments difficiles où l’esprit du “sauve qui peut” apparaît en pleine lumière. Il est cependant possible de choisir de cultiver la bienveillance. Certaines personnes le font et deviennent des étoiles dansl’obscurité.
223. Saint Paul désignait un fruit de l’Esprit Saint par le terme grec jrestótes (Ga 5, 22) exprimant un état d’âme qui n’est pas âpre, rude, dur, mais bienveillant, suave, qui soutient et réconforte. La personne dotée de cette qualité aide les autres pour que leurs vies soient plus supportables, surtout quand elles ploient sous le poids des problèmes, des urgences et des angoisses. C’est une manière de traiter les autres qui se manifeste sous diverses formes telles que : la bienveillance dans le comportement, l’attention pour ne pas blesser par des paroles ou des gestes, l’effort d’alléger le poids aux autres. Cela implique qu’on dise « des mots d’encouragements qui ré- confortent, qui fortifient, qui consolent qui stimulent », au lieu de « paroles qui humilient, qui attristent, qui irritent, qui dénigrent209».
224. La bienveillance est une libération de la cruauté qui caractérise parfois les relations humaines, de l’anxiété qui nous empêche de penser aux autres, de l’empressement distrait qui ignore que les autres aussi ont le droit d’être heureux. Aujourd’hui, on n’a ni l’habitude ni assez de temps et d’énergies pour s’arrêter afin de bien traiter les autres, de dire “s’il te plait”, “pardon”, “merci”. Mais de temps en temps le miracle d’une personne aimable apparaît, qui laisse de côté ses anxiétés et ses urgences pour prêter attention, pour offrir un sourire, pour dire une parole qui stimule, pour rendre possible un espace d’écoute au milieu de tant d’indifférence. Cet effort, vécu chaque jour, est capable de créer une cohabitation saine qui l’emporte sur les incompréhensions et qui prévient les conflits. Cultiver la bienveillance n’est pas un détail mineur ni une attitude superficielle ou bourgeoise. Puisqu’elle suppose valorisation et respect, elle transfigure profondément le mode de vie, les relations sociales et la façon de débattre et de confronter les idées, lorsqu’elle devient culture dans une société. Elle facilite la recherche du consensus et ouvre des chemins là où l’exaspération détruit tout pont.
Septième chapitre : Des parcours pour se retrouver
225. En bien des endroits dans le monde, des parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures sont nécessaires. Il faut des artisans de paix disposés à élaborer, avec intelligence et audace, des processus pour guérir et pour se retrouver.
Repartir de la vérité
226. Se retrouver ne signifie pas retourner à un moment antérieur aux conflits. Nous avons tous changé avec le temps. La souffrance et les affrontements nous ont transformés. Par ailleurs, il n’ya plus de place pour les diplomaties vides, pour les faux-semblants, pour le double langage, pour les dissimulations, les bonnes manières qui cachent la réalité. Ceux qui se sont durement affrontés doivent dialoguer à partir de la vérité, claire et nue. Ils ont besoin d’apprendre à cultiver la mémoire pénitentielle, capable d’assumer le passé pour libérer l’avenir de ses insatisfactions, confusions et projections. Ce n’est qu’à partir de la vérité historique des faits qu’ils pourront faire l’effort, persévérant et prolongé, de se comprendre mutuellement et de tenter une nouvelle synthèse pour le bien de tous. La réalité, c’est que « leprocessus de paix est un engagement qui dure dans le temps. C’est un travail patient de recherche de la vérité et de la justice qui honore la mémoire des victimes et qui ouvre, pas à pas, à une espérance commune plus forte que la vengeance210». Comme l’ont dit les évêques du Congo au sujet d’un conflit qui se répète, « des accords de paix sur le papier ne suffiront pas. Il faudra aller plus loin, en intégrant l’exigence de vérité sur les origines de cette crise récurrente. Le peuple a le droit de savoir ce qui s’est passé211».
227. En effet, « la vérité est une compagne indissociable de la justice et de la miséricorde. Toutes les trois sont essentielles pour construire la paix et, d’autre part, chacune d’elle empêche que les autres soient altérées. [...] La vérité ne doit pas, de fait, conduire à la vengeance, mais bien plutôt à la réconciliation et au pardon. La vérité, c’est dire aux familles déchirées par la douleur ce qui est arrivé à leurs parents disparus. La vérité, c’est avouer ce qui s’est passé avec les plus jeunes enrôlés par les acteurs violents. La vérité, c’est reconnaître la souffrance des femmes victimes de violence et d’abus. […] Chaque violence commise contre un être humain est une blessure dans la chair de l’humanité; chaque mort violente nous diminue en tant que personnes. […] La violence engendre la violence, la haine engendre plus de haine et la mort plus de mort. Nous devons briser cette chaîne qui paraît inéluctable212».
Architecture et artisanat de la paix
228. Le cheminement vers la paix n’implique pas l’homogénéisation de la société; il nous permet par contre de travailler ensemble. Il peut unir un grand nombre de personnes en vue de recherches communes où tous sont gagnants. Face à un objectif commun déterminé, il est possible d’apporter diverses propositions techniques,différentes expériences et de travailler au bien commun. Il faut essayer de bien identifier les problèmes que traverse une société pour accepter qu’il existe diverses façons de voir les difficultés et de les résoudre. Le chemin vers une meilleure cohabitation implique toujours que soit reconnue la possibilité que l’autre fasse découvrir une perspective légitime, au moins en partie,quelque chose qui peut être pris en compte, même quand il s’est trompé ou a mal agi. En effet, « l’autre ne doit jamais être enfermé dans ce qu’il a pu dire ou faire, mais il doit être considéré selon la promesse qu’il porte en lui213», promesse qui laisse toujours une lueur d’espérance.
229. Comme l’ont enseigné les évêques sud-africains, la vraie réconciliation s’obtient de manière proactive, « en créant une nouvelle société fondée sur le service des autres plus que sur le désir de domination, une société fondée sur le partage avec les autres de ce que l’on possède plus que sur la lutte égoïste de chacun pour accumuler le plus de richesse possible; une société dans laquelle la valeur d’être ensemble en tant qu’êtres humains prime incontestablement sur l’appartenance à tout autre groupe plus restreint, que ce soit la famille, la nation, la race ou la culture214». Les évêques de la Corée du Sud ont signalé qu’une véritable paix « ne peut être obtenue que si nous luttons pour la justice à travers le dialogue, en recherchant la réconciliation et la croissance mutuelle215».
230. Le difficile effort de dépasser ce qui nous divise sans perdre l’identité personnelle suppose qu’un sentiment fondamental d’appartenance demeure vivant en chacun. En effet, « notre société gagne quand chaque personne, chaque groupe social, se sent vraiment à la maison. Dans une famille, les parents, les grands-parents, les enfants sont de la maison; personne n’est exclu. Si l’un d’eux a une difficulté, même grave, bien qu’il l’ait cherchée, les autres vont à son secours, le soutiennent; sa douleur est partagée par tous. […] Dans les familles, tous contribuent au projet commun, tous travaillent pour le bien commun, mais sans annihiler chaque membre; au contraire, ils le soutiennent, ils le promeuvent. Ils se querellent, mais il y a quelque chose qui ne change pas : ce lien familial. Les querelles de famille donnent lieu par la suite à des réconciliations. Les joies et les peines de chacun sont assumées par tous. Ça oui c’est être famille ! Si nous pouvions réussir à voir l’adversaire politique ou le voisin de maison du même œil que nos enfants, nos épouses, époux, nos pères ou nos mères, que ce serait bien ! Aimons-nous notre société ou bien continue-t-elle d’être quelque chose de lointain, quelque chose d’anonyme, qui ne nous implique pas, que nous ne portons en nous, qui ne nous engage pas216? ».
231. Bien souvent, il est fort nécessaire de négocier et par ce biais de développer des processus concrets pour la paix. Mais les processus efficaces d’une paix durable sont avant tout des transformations artisanales réalisées par les peuples, où chaque être humain peut être un ferment efficace par son mode de vie quotidien. Lesgrandes transformations ne sont pas produites dans des bureaux ou dans des cabinets. Par conséquent, « chacun joue un rôle fondamental, dans un unique projet innovant, pour écrire une nouvelle page de l’histoire, une page remplie d’espérance, remplie de paix, remplie de réconciliation217». Il y a une “architecture” de la paix où interviennent les diverses institutions de la société, chacune selon sa compétence, mais il y a aussi un “artisanat” de la paix qui nous concerne tous. À partir de divers processus de paix réalisés en plusieurs endroits dans le monde, « nous avons appris que ces chemins de pacification, de primauté de la raison sur la vengeance, de délicate harmonie entre la politique et le droit, ne peuvent pas ignorer les cheminements des gens. On n’y arrive pas avec l’élaboration de cadres juridiques et d’arrangements institutionnels entre groupes politiques ou économiques de bonne volonté. […] Deplus, il est toujours enrichissant d’introduire dans nos processus de paix l’expérience de secteurs qui, en de nombreuses occasions, ont été rendus invi- sibles, pour que ce soient précisément les communautés qui peignent elles-mêmes les processus de mémoire collective 218».
232. Il n’y a pas de point final à la construction de la paix sociale d’un pays. Celle-ci est plutôt « une tâche sans répit qui exige l’engagement de tous. Travail qui nous demande de ne pas relâcher l’effort de construire l’unité de la nation et, malgré les obstacles, les différences et les diverses approches sur la manière de parvenir à la cohabitation pacifique, de persévérer dans la lutte afin de favoriser la culture de la rencontre qui exige de mettre au centre de toute action, sociale et économique, la personne humaine, sa très haute dignité et le respect du bien commun. Que cet effort nous fasse fuir toute tentation de vengeance et de recherche d’intérêts uniquement particuliers et à court terme219». Les manifestations publiques violentes, d’un côté ou de l’autre, n’aident pas à trouver d’issues. Surtout parce que, comme l’ont bien souligné les évêques de Colombie, lorsque sont encouragées « des mobilisations citoyennes, leurs origines et leurs objectifs n’apparaissent pas toujours clairement; il y a des genres de manipulations politiques et on a observé des appropriations en faveur d’intérêts particuliers220».
Surtout avec les derniers
233. La recherche de l’amitié sociale n’implique pas seulement le rapprochement entre groupes sociaux éloignés après une période conflictuelle dans l’histoire, mais aussi la volonté de se retrouver avec les secteurs les plus appauvris et vulnérables. « La paix n’est pas seulement l’absencede guerre, mais l’engagement inlassable surtout de la part de nous autres qui exerçons une charge liée à une plus grande responsabilité de reconnaître, de garantir et de reconstruire concrètement la dignité, bien des fois oubliée ou ignorée, de nos frères, pour qu’ils puissent se sentir les principaux protagonistes du destin de leur Nation221».
234. Souvent, les derniers de la société ont été offensés par des généralisations injustes. Si parfois les plus pauvres et les exclus réagissent par des actes qui paraissent antisociaux, il est important de comprendre que ces réactions sont très souvent liées à une histoire de mépris et de manque d’inclusion sociale. Comme l’ont enseigné les évêques latino-américains, « ce n’est que la proximité avec les pauvres qui fait de nous leurs amis, qui nous permet d’apprécier profondément leurs valeurs actuelles, leurs légitimes désirs et leur manière propre de vivre la foi. L’option pour les pauvres doit nous conduire à l’amitié avec les pauvres222».
235. Ceux qui cherchent à pacifier la société ne doivent pas oublier que l’iniquité et le manque de développement humain intégral ne permettent pas de promouvoir la paix. En effet, « sanségalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société locale, nationale ou mondiale abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui puissent assurer sans fin la tranquillité223». S’il s’avère nécessaire de recommencer, ce sera toujours à partir des derniers.
La valeur et le sens du pardon
236. Certains préfèrent ne pas parler de réconciliation parce qu’ils pensent que le conflit, la violence et les ruptures font partie du fonctionnement normal d’une société. De fait, au sein de tout groupe humain, il y a des luttes de pouvoir plus ou moins subtiles entre différents secteurs. D’autres soutiennent qu’accorder de la place au pardon, c’est renoncer à sa propre place pour laisser d’autres dominer la situation. C’est pourquoi ils considèrent qu’il vaut mieux préserver un jeu de pouvoir qui permette de préserver un équilibre des forces entre les différents groupes. D’autres croient que la réconciliation est l’affaire des faibles qui ne sont pas capables d’un dialogue de fond et qui choisissent donc de fuir les difficultés en dissimulant les injustices. Incapables d’affronter les problèmes, ils font l’option d’une paix apparente.
Le conflit inévitable
237. Le pardon et la réconciliation sont des thèmes fortement mis en exergue dans le christianisme et, de diverses manières, dans d’autres religions. Le risque, c’est de ne pas comprendre convenablement les convictions des croyants et de les présenter de telle sorte qu’elles finissent par alimenter le fatalisme, l’inertie ou l’injustice, ou alors l’intolérance et la violence.
238. Jésus-Christ n’a jamais invité à fomenter la violence ou l’intolérance. Il condamnait ouvertement l’usage de la force pour s’imposer aux autres : « Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous » (Mt 20, 25-26). Par ailleurs, l’Évangile demande de pardonner « soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22), et donne comme exemple le serviteur impitoyable qui, pardonné, n’a pas été capable, à son tour, de pardonner aux autres (cf. Mt 18, 23-35).
239. Dans d’autres textes du Nouveau Testament, nous pouvons remarquer que, de fait, les communautés primitives, plongées dans un monde païen saturé de corruption et de dérives, avaient le sens de la patience, de la tolérance, de la compréhension. Certains textes sont très clairs à cet égard : on invite à reprendre les adversaires « avec douceur » (2 Tm2, 25).On exhorte à « n’outrager personne, éviter les disputes, se montrer bienveillant, témoigner à tous les hommes une parfaite douceur. Car, nous aussi, nous étions naguère des insensés » (Tt3, 2-3). Le livre des Actes des Apôtres affirme que les disciples, persécutés par certaines autorités, « avaient la faveur de tout le peuple » (2, 47 ; cf. 4, 21.23 ; 5,13).
240. Cependant, quand nous réfléchissons sur le pardon, la paix et la concorde sociale, nous nous trouvons face à une affirmation de Jésus-Christ qui nous surprend : « N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille » (Mt 10, 34-36). Il est important de situer cette affirmation dans le contexte du chapitre où elle se trouve. De toute évidence, le thème qui y est abordé est celui de la fidélité à un choix, sans honte, même si cela comporte des contrariétés, et même si des proches s’opposent au choix en question. Par conséquent, cette affirmation n’invite pas à rechercher les conflits, mais simplement à supporter le conflit inéluctable, pour que le respect humain ne conduise pas à s’écarter de la fidélité en vue d’une supposée paix familiale ou sociale. Saint Jean-Paul II a déclaré que l’Église « n’entend pas condamner tout conflit social sous quelque forme que ce soit : l’Église sait bien que les conflits d’intérêts entre divers groupes sociaux surgissent inévitablement dans l’histoire et que le chrétien doit souvent prendre position à leur sujet avec décision et cohérence224».
Les luttes légitimes et le pardon
241. Il ne s’agit pas de proposer un pardon en renonçant à ses droits devant un puissant corrompu, devant un criminel ou devant quelqu’un qui dégrade notre dignité. Nous sommes appelés à aimer tout le monde, sans exception. Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, ce n’est pas non plus lui faire penser que ce qu’il fait est admissible. Au contraire, l’aimer comme il faut, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain. Pardonner ne veut pas dire lui permettre de continuer à piétiner sa propre dignité et celle de l’autre, ou laisser un criminel continuer à faire du mal. Celui qui subit une injustice doit défendre avec force ses droits et ceux de sa famille précisément parce qu’il doit préserver la dignité qui lui a été donnée, une dignité que Dieu aime. Si un malfaiteur m’a fait du tort, à moi ou à un être cher, personne ne m’interdit d’exiger justice et de veiller à ce que cette personne ou toute autre ne me nuise de nouveau ou ne fasse le même tort à d’autres. Il faut le faire, et le pardon non seulement n’annule pas cette nécessité, mais l’exige.
242. L’essentiel, c’est de ne pas le faire pour nourrir une colère qui nuit à notre âme et à l’âme de notre peuple, ou par un besoin pathologique de détruire l’autre qui déclenche une course à la vengeance. Personne n’obtient la paix intérieure ni ne se réconcilie avec la vie de cette manière. La vérité, c’est qu’« aucune famille, aucun groupe de voisins ni aucune ethnie, encore moins aucun pays n’a d’avenir si le moteur qui unit, agrège et couvre les différences, [est] la vengeance et la haine. Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord et nous unir pour nous venger, pour perpétrer contre celui qui a été violent ce qu’il nous a fait, pour planifier des occasions de représailles sous des formes apparemment légales225». On ne gagne rien ainsi, et, à la longue, on perd tout.
243. Certes, « dépasser l’héritage amer d’injustices, d’hostilités et de défiance laissé par le conflit n’est pas une tâche facile. Cela ne peut être réalisé qu’en faisant vaincre le mal par le bien (Cf. Rm 12, 21) et en cultivant les vertus qui promeuvent la réconciliation, la solidarité et la paix226». De cette manière, à « celui qui la fait grandir en lui, la bonté donne une conscience tranquille, une joie profonde même au milieu des difficultés et des incompréhensions. Jusque dans les offenses subies, la bonté n’est pas faiblesse, mais vraie force capable de renoncer à la vengeance227». Il faut également que je reconnaisse à mon niveau que le jugement sévère que je porte dans mon cœur contre mon frère et ma sœur, cette cicatrice jamais refermée, cette offense jamais pardonnée, cette rancœur qui ne peut que me nuire, que tout cela est un nouvel épisode de la guerre en moi, un feu dans mon cœur qu’il faut éteindre avant qu’il ne s’embrase228.
La vraie victoire
244. Quand les conflits ne sont pas résolus mais plutôt dissimulés ou enterrés dans le passé, il y a des silences qui peuvent être synonymes de complicité avec des erreurs et des péché sgraves. Mais la vraie réconciliation, loin de fuir le conflit, se réalise plutôt dans leconflit, en le dépassant par le dialogue et la négociation transparente, sincère et patiente. La lutte entre divers secteurs, « si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts, fondée sur la recherche de la justice229».
245. À plusieurs reprises, j’ai proposé « un principe indispensable pour construire l’amitié sociale: l’unité est supérieure au conflit. […] Il ne s’agit pas de viser au syncrétisme ni à l’absorption de l’un dans l’autre, mais de la résolution à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition230». Nous les avons parfaitement, « chaque fois que, en tant que personnes et communautés, nous apprenons à viser plus haut que nous-mêmes et que nos intérêts particuliers, la compréhension et l’engagement réciproques se transforment […] en un domaine où les conflits, les tensions et aussi ceux qui auraient pu se considérer comme des adversaires par le passé, peuvent atteindre une unité multiforme qui engendre une nouvelle vie231 ».
La mémoire
On On ne doit pas exiger une sorte de “pardon social” de la part de celui qui a beaucoup souffert injustement et cruellement. La réconciliation est un fait personnel, et personne ne peut l’imposer à l’ensemble d’une société, même si elle doit être promue. Dans le domaine strictement personnel, par une décision libre et généreuse, quelqu’un peut renoncer à exiger un châtiment (cf. Mt 5, 44-46), même si la société et sa justice le demandent légitimement. Mais il n’est pas possible de décréter une “réconciliation générale” en prétendant refermer par décret les blessures ou couvrir les injustices d’un manteau d’oubli. Qui peut s’arroger le droit de pardonner au nom des autres ? Il est émouvant de voir la capacité de pardon de certaines personnes qui ont su aller au-delà du mal subi, mais il est aussi humain de comprendre ceux qui ne peuvent pas le faire. Dans tous les cas, ce qui ne doit jamais être proposé, c’est l’oubli.
247. La Shoa ne doit pas être oubliée. Elle est le « symbole du point où peut arriver la méchanceté de l’homme quand, fomentée par de fausses idéologies, il oublie la dignité fondamentale de chaque personne qui mérite un respect absolu quel que soit le peuple auquel elle appartient et la religion qu’elle professe232». Pour la rappeler, je ne peux pas ne pas répéter cette prière: « Souviens-toi de nous dans ta miséricorde. Donne-nous la grâce d’avoir honte de ce que, comme hommes, nous avons été capables de faire, d’avoir honte de cette idolâtrie extrême, d’avoir déprécié et détruit notre chair, celle que tu as modelée à partir de la boue, celle que tu as vivifiée par ton haleine de vie. Jamais plus, Seigneur, jamais plus !233».
248. On ne doit pas oublier les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. Une fois encore, « je fais mémoire ici de toutes les victimes et je m’incline devant la force et la dignité de ceux qui, ayant survécu à ces premiers moments, ont supporté dans leurs corps, de nombreuses années durant, les souffrances les plus atroces et, dans leur esprit, les germes de la mort qui continuaient à consumer leur énergie vitale. […] Nous ne pouvons pas permettre que les générations présentes et nouvelles perdent la mémoire de ce qui est arrivé, cette mémoire qui est garantie et encouragement pour construire un avenir plus juste et plus fraternel234». On ne doit pas non plus oublier les persécutions, le trafic d’esclaves et les massacres ethniques qui se sontproduits,et qui se produisent dans plusieurs pays, ainsi que tous les autres faits historiques qui nous font honte d’être des hommes. Nous devons toujours nous en souvenir, sans relâche, inlassablement, sans nous laisser anesthésier.
249. Il est facile aujourd’hui de céder à la tentation de tourner la page en disant que beaucoup de temps est passé et qu’il faut regarder en avant. Non, pour l’amour de Dieu ! On ne progresse jamais sans mémoire, on n’évolue pas sans une mémoire complète et lumineuse. Nous avons besoin de garder « vivante la flamme de la conscience collective, témoignant aux générations successives l’horreur de ce qui est arrivé » qui « réveille et conserve de cette façon la mémoire des victimes afin que la conscience humaine devienne toujours plus forte face à toute volonté de domination et de destruction235». Les victimes elles-mêmes personnes, groupes sociaux ou nations en ont besoin pour ne pas céder à la logique qui porte à justifier les représailles et quelque violence au nom de l’énorme préjudice subi. C’est pourquoi, je ne me réfère pas uniquement à la mémoire des horreurs, mais aussi au souvenir de ceux qui, dans un contexte malsain et corrompu, ont été capables de retrouver la dignité et, par de petits ou grands gestes, ont fait le choix de la solidarité, du pardon, de la fraternité. Il est très sain de faire mémoire du bien.
Pardon sans oubli
250. Le pardon n’implique pas l’oubli. Nous disons plutôt que lorsqu’il y a quelque chose qui ne peut, en aucune manière, être nié, relativisé ou dissimulé, il est cependant possible de pardonner. Lorsqu’il y a quelque chose qui ne doit jamais être toléré, justifié, ou excusé, il est cependant possible de pardonner. Quand il y a quelque chose que pour aucune raison nous ne pouvons nous permettre d’oublier, nous pouvons cependant pardonner. Le pardon libre et sincère est une grandeur qui reflète l’immensité du pardon divin. Si le pardon est gratuit, alors on peut pardonner même à quelqu’un qui résiste au repentir et qui est incapable de demander pardon.
251. Ceux qui pardonnent en vérité n’oublient pas, mais renoncent à être possédés par cette même force destructrice dont ils ont été victimes. Ils brisent le cercle vicieux, ralentissent les progrès des forces de destruction. Ils décident de ne pas continuer à inoculer dans la société l’énergie de la vengeance qui, tôt ou tard, finit par retomber une fois de plus sur eux-mêmes. En effet, la vengeance ne satisfait jamais vraiment les victimes. Certains crimes sont si horribles et si cruels qu’infliger des peines à leurs auteurs ne peut pas donner le sentiment que le dommage causé a été réparé. Il ne suffit pas non plus de tuer le criminel ; il serait de même impossible de trouver des tortures qui équivaillent aux souffrances que la victime a pu avoir endurées. La vengeance ne résout rien.
252. Cependant, nous ne parlons pas d’impunité. Mais la justice ne se recherche que par amour de la justice elle-même, par respect pour les victimes, pour prévenir de nouveaux crimes et en vue de préserver le bien commun, mais certainement pas pour évacuer sa colère. Le pardon, c’est précisément ce qui permet de rechercher la justice sans tomber dans le cercle vicieux de la vengeance, ni dans l’injustice de l’oubli.
253. Quand des injustices sont commises de part et d’autre, il faut clairement reconnaître qu’elles peuvent ne pas avoir la même gravité ou n’être pas comparables. La violence exercée par les structures et le pouvoir de l’État n’est pas au même niveau que la violence perpétrée par des groupes particuliers. De toute manière, on ne peut pas demander que l’on se souvienne uniquement des souffrances injustes d’une seule des parties. Comme l’on enseigné les évêques de Croatie : « Nous devons à toutes les victimes innocentes le même respect. Il ne peut ici y avoir de différences raciales, confessionnelles, nationales ou politiques236».
254. Je demande à Dieu « de préparer nos cœurs à la rencontre avec nos frères au-delà des différences d’idées, de langues, de cultures, de religions ; demandons-lui d’oindre tout notre être de l’huile de sa miséricorde qui guérit les blessures des erreurs, des incompréhensions, des controverses; demandons-lui la grâce de nous envoyer avec humilité et douceur sur les sentiers exigeants, mais féconds, de la recherche de la paix237».
La guerre et la peine de mort
255. Certaines situations extrêmes peuvent finir par se présenter comme des solutions dans des circonstances particulièrement dramatiques, sans qu’on se rende compte que ce sont de fausses réponses, qui ne résolvent pas les problèmes posés, et qu’en définitive elles ne font qu’ajouter de nouveaux facteurs de destruction dans le tissu de la société nationale et planétaire. Il s’agit de la guerre et de la peine de mort.
L’injustice de la guerre
256. « Au cœur qui médite le mal : la fraude ; aux conseillers pacifiques : la joie » (Pr 12, 20). Toutefois, certains cherchent des solutions dans la guerre qui se nourrit souvent de la perversion des relations, d’ambitions hégémoniques, d’abus de pouvoir, de la peur de l’autre et de la différence perçue comme un obstacle238. La guerre n’est pas un fantasme du passé mais au contraire elle est devenue une menace constante. Le monde rencontre toujours plus d’obstacles dans le lent cheminement vers la paix qu’il avait initié et qui commençait à porter quelques fruits.
257. Puisque de nouveau les conditions se réunissent pour la prolifération des guerres, je rappelle que « la guerre est la négation de tous les droits et une agression dramatique contre l’environnement. Si l’on veut un vrai développement humain intégral pour tous, on doit poursuivre inlassablement l’effort pour éviter la guerre entre les nations et les peuples. À cette fin, il faut assurer l’incontestable état de droit et le recours inlassable à la négociation, aux bons offices et à l’arbitrage, comme proposé par la Charte des Nations Unies, vraie norme juridique fondamentale239». Je voudrais souligner que les soixante-quinze ans des Nations Unies et l’expérience des vingt premières années de ce millénaire montrent que la pleine application des normes internationales est réellement efficace et que leur violation est nuisible. La Charte des Nations Unies, respectée et appliquée dans la transparence et en toute sincérité, est un point de référence obligatoire de justice et une voie de paix. Mais cela suppose que des intentions spécieuses ne soient pas masquées et que des intérêts particuliers d’un pays ou d’un groupe ne soient pas placés au-dessus du bien commun du monde entier. Si la loi est considérée comme un instrument auquel on recourt lorsque cela s’avère favorable et qu’on la contourne dans le cas contraire, des forces incontrôlables se déclenchent qui nuisent gravement aux sociétés, aux plus faibles, à la fraternité, à l’environnement, aux biens culturels, entraînant des pertes irrécupérables sur le plan mondial.
258. C’est ainsi qu’on fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitime défense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines « conditions rigoureuses de légitimité morale240». Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument même des attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer241». Le problème, c’est que depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes. Incontestablement, « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien242». Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre243 !
259. Il est important d’ajouter qu’avec le développement de la mondialisation, ce qui peut apparaître comme une solution immédiate ou pratique à un endroit dans le monde crée un enchaînement de facteurs violents, très souvent imperceptibles, qui finit par affecter toute la planète et ouvrir la voie à de nouvelles et pires guerres à l’avenir. Dans notre monde il n’y a plus seulement des “morceaux” de guerre dans tel ou tel pays, mais on affronte une “guerre mondiale par morceaux”, car les destins des pays sont fortement liés entre eux sur la scène mondiale.
260. Comme le disait saint Jean XXIII, « il devient impossible de penser que la guerre soit le moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation de droits244». Il l’affirmait à un moment de forte tension internationale et il a ainsi exprimé le grand désir de paix qui se répandait à l’époque de la guerre froide. Il a renforcé la conviction que les raisons pour la paix sont plus fortes que tout calcul lié à des intérêts particuliers et toute confiance dans l’usage des armes. Mais, par manque d’une vision d’avenir et par manque d’une conscience partagée concernan notre destin commun, on n’a pas profité, comme il le fallait, des occasions qu’offrait la fin de la guerre froide. Au contraire, on a cédé à la quête d’intérêts particuliers sans se soucier du bien commun universel. La voie a été ainsi rouverte à la trompeuse terreur de la guerre.
261. Toute guerre laisse le monde pire que dans l’état où elle l’a trouvé. La guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal. N’en restons pas aux discussions théoriques, touchons les blessures, palpons la chair des personnes affectées. Retournons contempler les nombreux civils massacrés, considérés comme des “dommages collatéraux”. Interrogeons les victimes. Prêtons attention aux réfugiés, à ceux quisouffrent des radiations atomiques ou des attaques chimiques, aux femmes qui ont perdu leurs enfants, à ces enfants mutilés ou privés de leur jeunesse. Prêtons attention à la vérité de ces victimes de la violence, regardons la réalité avec leurs yeux et écoutons leurs récits le cœur ouvert. Nous pourrons ainsi reconnaître l’abîme de mal qui se trouve au cœur de la guerre, et nous ne serons pas perturbés d’être traités de naïfs pour avoir fait le choix de la paix.
262. Les lois ne suffiront pas non plus si l’on pense que la solution aux problèmes actuels consiste à dissuader les autres par la peur, en menaçant de l’usage d’armes nucléaires, chimiques ou biologiques. Car « si nous prenons en considération les principales menaces à la paix et à la sécurité dans leurs multiples dimensions dans ce monde multipolaire du XXIème siècle, comme par exemple le terrorisme, les conflits asymétriques, la cybersécurité, les problèmes environnementaux, la pauvreté, de nombreux doutes surgissent en ce qui concerne l’insuffisance de la dissuasion nucléaire comme réponse efficace à ces défis. Ces préoccupations assument une importance encore plus grande si nous considérons les conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques qui découlent de toute utilisation des armes nucléaires ayant des effets dévastateurs indiscriminés et incontrôlables, dans le temps et dans l’espace. […] Nous devons également nous demander dans quelle mesure un équilibre fondé sur la peur est durable, quand il tend de fait à accroître la peur et à porter atteinte aux relations de confiance entre les peuples. La paix et la stabilité internationales ne peuvent être fondées sur un faux sentiment de sécurité, sur la menace d’une destruction réciproque ou d’un anéantissement total, ou sur le seul maintien d’un équilibre des pouvoirs. […] Dans ce contexte, l’objectif ultime de l’élimination totale des armes nucléaires devient à la fois un défi et un impératif moral et humanitaire. […] L’interdépendance croissante et la mondialisation signifient que, quelle que soit la réponse que nous apportons à la menace des armes nucléaires, celle-ci doit être collective et concertée, basée sur la confiance mutuelle.Cette confiance ne peut être construite qu’à travers un dialogue véritablement tourné vers le bien commun et non vers la protection d’intérêts voilés ou particuliers245». Et avec les ressources financières consacrées aux armes ainsi qu’à d’autres dépenses militaires, créons un Fonds mondial246, en vue d’éradiquer une bonne fois pour toutes la faim et pour le développement des pays les plus pauvres, de sorte que leurs habitants ne recourent pas à des solutions violentes ou trompeuses ni n’aient besoin de quitter leurs pays en quête d’une vie plus digne.
La peine de mort
263. Il est une autre façon d’éliminer l’autre, qui ne concerne pas les pays mais les personnes. C’est la peine de mort. Saint Jean-Paul II a affirmé de manière claire et ferme qu’elle est inadéquate sur le plan moral et n’est pas nécessaire sur le plan pénal247. Il n’est pas possible de penser revenir sur cette position. Aujourd’hui, nous disons clairement que « la peine de mort est inadmissible248» et l’Église s’engage résolument à proposer qu’elle soit abolie dans le monde entier249.
264. Dans le Nouveau Testament, alors que l’on demande aux individus de ne pas se rendre justice eux-mêmes (cf. Rm 12, 17.19), on reconnaît la nécessité que les autorités imposent des peines à ceux qui font le mal (cf. Rm 13, 4 ; 1P 2, 14). En effet, « la vie en commun, structurée autour de communautés organisées, a besoin de règles de coexistence dont la violation libre exige une réponse adaptée250». Cela implique que l’autorité publique légitime peut et doit « infliger des peines proportionnées à la gravité des délits251» et que « l’indépendance nécessaire dans le domaine de la loi252» doit être garantie au pouvoir judiciaire.
265. Dès les premiers siècles de l’Église, certains se sont clairement déclarés contraires à la peine capitale. Par exemple, Lactance soutenait qu’« il ne fallait faire aucune distinction : tuer un homme sera toujours un crime253». Le Pape Nicolas Ier exhortait : « Tâchez de délivrer de la peine de mort non seulement les innocents mais aussi tous les coupables254». À l’occasion d’un procès contre des meurtriers qui avaient assassiné deux prêtres, saint Augustin a demandé au juge de ne pas leur ôter la vie. Et il se justifiait ainsi : « Ce n’est pas que nous nous opposions à ce qui doit ôter aux méchants la liberté du crime, mais nous voulons qu’on leur laisse la vie et qu’on ne fasse subir à leur corps aucune mutilation ; il nous paraîtrait suffisant qu’une peine légale mît fin à leur agitation insensée et les aidât à retrouver le bon sens, ou qu’on les détournât du mal en les employant à quelque travail utile. Ce serait là aussi une condamnation; mais qui ne comprend qu’un état où l’audace criminelle ne peut plus se donner carrière et où on laisse le temps au repentir, doit être appelé un bienfait plutôt qu’un supplice. […] Réprimez le mal sans oublier ce qui est dû à l’humanité ; que les atrocités des pécheurs ne soient pas pour vous une occasion de goûter le plaisir de la vengeance, mais qu’elles soient comme des blessures que vous preniez soin de guérir255».
266. Les peurs et les rancunes conduisent facilement à une conception vindicative, voire cruelle, des peines, alors qu’elles doivent être comprises comme faisant partie d’un processus de guérison et de réinsertion dans la société. Aujourd’hui « aussi bien dans certains secteurs de la politique que dans certains moyens de communication, on incite parfois à la violence et à la vengeance, publique et privée, non seulement contre ceux qui sont responsables d’avoir commis des délits, mais aussi contre ceux sur lesquels retombe le soupçon, fondé ou non, d’avoir violé la loi. […] Il y a parfois la tendance à construire délibérément des ennemis : des figures stéréotypées, qui concentrent en elles-mêmes toutes les caractéristiques que la société perçoit ou interprète comme menaçantes. Les mécanismes de formation de ces images sont les mêmes qui, en leur temps, permirent l’expansion des idées racistes256». Cela a rendu particulièrement dangereuse l’habitude croissante, dans certains pays, de recourir à la prison préventive, à des incarcérations sans jugement et surtout à la peine de mort.
267. Je voudrais faire remarquer qu’« il est impossible d’imaginer qu’aujourd’hui les États ne puissent pas disposer d’un autre moyen que la peine capitale pour défendre la vie d’autres personnes contre un agresseur injuste ». Les exécutions dites extrajudiciaires ou extra-légales sont particulièrement graves ; elles sont « des meurtres délibérés commis par certains États et par leurs agents, souvent maquillés en affrontements avec des délinquants ou présentés comme des conséquences involontaires du recours raisonnable, nécessaire et proportionnel à la force pour faire appliquer la loi257».
268. « Les arguments contraires à la peine de mort sont nombreux et bien connus. L’Église en a opportunément souligné quelques-uns, comme la possibilité de l’existence de l’erreur judiciaire et l’usage qu’en font les régimes totalitaires et dictatoriaux qui l’utilisent comme instrument de suppression de la dissidence politique ou de persécution des minorités religieuses et culturelles, autant de victimes qui, selon leurs législations respectives, sont des “délinquants”. Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés […] à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. […] La prison à perpétuité est une peine de mort cachée258».
269. Rappelons-nous que le meurtrier « garde sa dignité personnelle et Dieu lui-même s’en fait le garant259». Le rejet ferme de la peine de mort montre à quel point il est possible de reconnaître l’inaliénable dignité de tout être humain et d’accepter sa place dans cet univers. Étant donné que si je ne la nie pas au pire des criminels, je ne la nierai à personne, je donnerai à chacun la possibilité de partager avec moi cette planète malgré ce qui peut nous séparer.
270. J’invite les chrétiens qui doutent et qui sont tentés de céder face à la violence, quelle qu’en soit la forme, à se souvenir de cette annonce du livre d’Isaïe : « Ils briseront leurs épées pour en faire des socs » (2, 4). Pour nous, cette prophétie prend chair en Jésus-Christ, qui, face à un disciple gagné par la violence, disait avec fermeté : « Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive » (Mt 26, 52). C’était un écho de cette ancienne mise en garde : « Je demanderai compte du sang de chacun de vous. Qui verse le sang de l’homme, par l’homme aura son sang versé » (Gn 9, 5-6). Cette réaction de Jésus jaillissant de son cœur traverse les siècles et parvient jusqu’au temps actuel comme un avertissement permanent.
Huitième chapitre : Les religions au service de la fraternité dans le monde
271. Les différentes religions, par leur valorisation de chaque personne humaine comme créature appelée à être fils et fille de Dieu, offrent une contribution précieuse à la construction de la fraternité et pour la défense de la justice dans la société. Le dialogue entre personnes de religions différentes ne se réalise pas par simple diplomatie, amabilité ou tolérance. Comme l’ont enseigné les évêques de l’Inde, « l’objectif du dialogue est d’établir l’amitié, lapaix, l’harmonie et de partager des valeurs ainsi que des expériences morales et spirituelles dans un esprit de vérité et d’amour260».
Le fondement ultime
272. Nous, croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que « c’est seulement avec cette conscience d’être des enfants qui ne sont pas orphelins que nous pouvons vivre en paix avec les autres261 ». En effet, « la raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité262 ».
273. Dans ce sens, je voudrais rappeler un texte mémorable : « S’il n’existe pas de vérité transcendante, par l’obéissance à laquelle l’homme acquiert sa pleine identité, dans ces conditions, il n’existe aucun principe sûr pour garantir des rapports justes entre les hommes. Leurs intérêts de classe, de groupe ou de nation les opposent inévitablement les uns aux autres. Si la vérité transcendante n’est pas reconnue, la force du pouvoir triomphe, et chacun tend à utiliser jusqu’au bout les moyens dont il dispose pour faire prévaloir ses intérêts ou ses opinions, sans considération pour les droits des autres. […] Il faut donc situer la racine du totalitarisme moderne dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, précisément pour cela, de par sa nature même, sujet de droits que personne ne peut violer, ni l’individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l’État. La majorité d’un corps social ne peut pas non plus le faire, en se dressant contre la minorité263».
274. À la faveur de notre expérience de foi et de la sagesse accumulée au cours des siècles, en apprenant aussi de nos nombreuses faiblesses et chutes, nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés. Chercher Dieu d’un cœur sincère, à condition de ne pas l’utiliser à nos intérêts idéologiques ou d’ordre pratique, nous aide à nous reconnaître comme des compagnons de route, vraiment frères. Nous croyons que « lorsqu’au nom d’une idéologie, on veut expulser Dieu de la société, on finit par adorer des idoles, et bien vite aussi l’homme s’égare lui-même, sa dignité est piétinée, ses droits violés. Vous savez bien à quelles brutalités peut conduire la privation de la liberté de conscience et de la liberté religieuse, et comment à partir de ces blessures se forme une humanité radicalement appauvrie, parce que privée d’espérance et de référence à des idéaux264».
275. Il faut reconnaître que « parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants265». Il est inadmissible que, dans le débat public, seuls les puissants et les hommes ou femmes de science aient droit à la parole. Il doit y avoir de la place pour la réflexion qui procède d’un arrière-plan religieux, recueillant des siècles d’expérience et de sagesse. « Les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les époques, et ont une forcede motivation » mais de fait « ils sont dépréciés par l’étroitesse d’esprit des rationalismes266».
276. C’est pour cela que, même si l’Église respecte l’autonomie de la politique, elle ne limite pas pour autant sa mission au domaine du privé. Au contraire, « elle ne peut ni ne doit […] rester à l’écart » dans la construction d’un monde meilleur, ni cesser de « réveiller les forces spirituelles267» qui fécondent toute la vie sociale. Les ministres religieux ne doivent certes pas faire de la politique partisane, qui revient aux laïcs, mais ils ne peuvent pas non plus renoncer à la dimension politique de l’existence268 qui implique une constante attention au bien commun et le souci du développement humain intégral. L’Église « a un rôle public qui ne se borne pas à ses activités d’assistance ou d’éducation », mais qui favorise « la promotion de l’homme et de la fraternité universelle269». Elle n’entend pas revendiquer des pouvoirs temporels mais s’offrir comme « une famille parmi les familles, c’est cela, l’Église ouverte pour témoigner au monde d’aujourd’hui de la foi, de l’espérance et de l’amour envers le Seigneur et envers ceux qu’il aime avec prédilection. Une maison avec les portes ouvertes. L’Église est une maison qui a les portes ouvertes, car elle est mère270». Et comme Marie, la Mère de Jésus, « nous voulons être une Église qui sert, qui sort de chez elle, qui sort de ses temples, qui sort de ses sacristies, pour accompagner la vie, soutenir l’espérance, être signe d’unité […] pour établir des ponts, abattre les murs, semer la réconciliation271».
L’identité chrétienne
277. L’Église valorise l’action de Dieu dans les autres religions et « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui […] reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes272 ». Mais nous, chrétiens, nous ne pouvons pas cacher que « si la musique de l’Évangile cesse de vibrer dans nos entrailles, nous aurons perdu la joie qui jaillit de la compassion, la tendresse qui naît de la confiance, la capacité de la réconciliation qui trouve sa source dans le fait de se savoir toujours pardonnés et envoyés. Si la musique de l’Évangile cesse de retentir dans nos maisons, sur nos places, sur nos lieux de travail, dans la politique et dans l’économie, nous aurons éteint la mélodie qui nous pousse à lutter pour la dignité de tout homme et de toute femme273 ». D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ. C’est de là que surgit « pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière comme vocation de tous274 ».
278. Appelée à s’incarner en tout lieu et présente pendant des siècles partout sur la terre - c’est le sens de “catholique” - l’Église peut comprendre, à partir de son expérience de grâce et de péché, la beauté de l’invitation à l’amour universel. Car « tout ce qui est humain nous regarde. […] Partout où les assemblées des peuples se réunissent pour établir les droits et les devoirs de l’homme, nous sommes honorés quand ils nous permettent de nous asseoir au milieu d’eux275 ». Pour de nombreux chrétiens, ce chemin de fraternité a aussi une Mère, appelée Marie. Elle a reçu au pied de la Croix cette maternité universelle (cf. Jn 19, 26) et elle est pleine de sollicitude, non seulement pour Jésus, mais aussi pour le « reste de ses enfants » (Ap12, 17). Forte du pouvoir du Ressuscité, elle veut enfanter un monde nouveau où nous serons tous frères, où il y aura de la place pour chacun des exclus de nos sociétés, où resplendiront la justice et la paix.
279. Nous, chrétiens, nous demandons la liberté dans les pays où nous sommes minoritaires, comme nous la favorisons pour ceux qui ne sont pas chrétiens là où ils sont en minorité. Il y a un droit fondamental qui ne doit pas être oublié sur le chemin de la fraternité et de la paix. C’est la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions. Cette liberté affirme que nous pouvons « trouver un bon accord entre cultures et religions différentes ; elle témoigne que les choses que nous avons en commun sont si nombreuses et si importantes qu’il est possible de trouver une voie de cohabitation sereine, ordonnée et pacifique, dans l’accueil des différences et dans la joie d’être frères parce que enfants d’un unique Dieu276 ».
280. En même temps, nous demandons à Dieu de renforcer à l’intérieur de l’Église l’unité, laquelle s’enrichit des différences qui s’harmonisent par l’action de l’Esprit Saint. En effet, « c’est en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul corps » (1 Co 12, 13) où chacun apporte sa contribution spécifique. Comme le disait saint Augustin : « L’oreille voit à travers l’œil, et l’œil entend à travers l’oreille277 ». Il est aussi urgent de continuer à témoigner d’un cheminement de rencontre entre les différentes confessions chrétiennes. Nous ne pouvons pas oublier ce désir exprimé par Jésus-Christ : « Que tous soient un » (Jn 17, 21). Ecoutant son appel, nous reconnaissons avec tristesse que la contribution prophétique et spirituelle de l’unité entre tous les chrétiens manque encore au processus de globalisation. Toutefois, « en faisant ensemble cette route vers la pleine communion, nous avons maintenant le devoir d’offrir le témoignage commun de l’amour de Dieu envers tous, en travaillant ensemble au service de l’humanité278 ».
Religion et violence
281. Un cheminement de paix est possible entre les religions. Le point de départ doit être le regard de Dieu. Car « Dieu ne regarde pas avec les yeux, Dieu regarde avec le cœur. Et l’amour de Dieu est le même pour chaque personne, quelle que soit sa religion. Et si elle est athée, c’est le même amour. Au dernier jour et quand il y aura la lumière suffisante sur la terre pour voir les choses telles qu’elles sont, il y aura des surprises279 ! ».
282. Aussi, « les croyants ont besoin de trouver des espaces où discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres. Il ne s’agit pas de vivre plus light ou de cacher les convictions qui nous animent afin de pouvoir rencontrer les autres qui pensent différemment. […] Parce que, plus une identité est profonde, solide et riche, plus elle tendra à enrichir les autres avec sa contribution spécifique280 ». En tant que croyants, nous nous trouvons face au défi de retourner à nos sources pour nous concentrer sur l’essentiel : l’adoration de Dieu et l’amour du prochain, de manière à ce que certains aspects de nos doctrines, hors de leur contexte, ne finissent pas par alimenter des formes de mépris, de haine, de xénophobie, de négation de l’autre. La vérité, c’est que la violence ne trouve pas de fondement dans les convictions religieuses fondamentales, mais dans leurs déformations.
283. Le culte sincère et humble de Dieu « conduit non pas à la discrimination, à la haine et à la violence, mais au respect de la sacralité de la vie, au respect de la dignité et de la liberté des autres, et à l’engagement affectueux pour le bien-être de tous281 ». En réalité, « celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est Amour » (1Jn 4, 8). C’est pourquoi « le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion même si les terroristes l’instrumentalisent mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations282 ». Les convictions religieuses sur le sens sacré de la vie humaine nous permettent de « reconnaître les valeurs fondamentales de la commune humanité, valeurs au nom desquelles on peut et on doit collaborer, construire et dialoguer, pardonner et grandir, en permettant à l’ensemble des diverses voix de former un chant noble et harmonieux, au lieu de hurlements fanatiques de haine283 ».
284. La violence fondamentaliste est parfois déclenchée, dans certains groupes de l’une ou l’autre religion, par l’imprudence de leurs responsables. Mais « le commandement de la paix est profondément inscrit dans les traditions religieuses que nous représentons. […] Les chefs religieux sont appelés à être de véritables “personnes de dialogue”, à œuvrer à la construction de la paix non comme des intermédiaires mais comme d’authentiques médiateurs. Les intermédiaires cherchent à faire des remises à toutes les parties dans le but d’en tirer un gain personnel. En revanche, le médiateur est celui qui ne garde rien pour lui, mais qui se dépense généreusement, jusqu’à se laisser consumer, en sachant que l’unique gain est celui de la paix. Chacun de nous est appelé à être un artisan de paix, qui unit au lieudediviser, qui étouffe la haine au lieu de l’entretenir, qui ouvre des chemins de dialogue au lieu d’élever de nouveaux murs284 ».
Appel
285. Lors de cette rencontre fraternelle, dont je garde un heureux souvenir, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons déclaré « fermement que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé à certaines phases de l’histoire de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes. […] En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens285 ». C’est pourquoi je veux reprendre ici l’appel à la paix, à la justice et à la fraternité que nous avons fait ensemble :
« « Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de lapaix.Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.Au nom des orphelins, des veuves, desréfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.Au nom de la ‘‘fraternité humaine’’ qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux. Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.Au nom de Dieu et de tout cela, [… nous déclarons] adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère286 ».
286. Dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise, et également par d’autres frères qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi et beaucoup d’autres encore. Mais je voudrais terminer en rappelant une autre personne à la foi profonde qui, grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes. Il s’agit du bienheureux Charles de Foucauld.
287. Il a orienté le désir du don total de sa personne à Dieu vers l’identification avec les derniers, les abandonnés, au fond du désert africain. Il exprimait dans ce contexte son aspiration de sentir tout être humain comme un frère ou une sœur287, et il demandait à un ami : « Priez Dieu pour que je sois vraiment le frère de toutes les âmes […]288». Il voulait en définitive être « le frère universel289». Mais c’est seulement en s’identifiant avec les derniers qu’il est parvenu à devenir le frère de tous. Que Dieu inspire ce rêve à chacun d’entre nous. Amen !
Prière au Créateur
Seigneur Seigneur et Père de l’humanité,toi qui as créé tous les êtres humains avec la même dignité,insuffle en nos cœurs un esprit de frères et sœurs. Inspire-nous un rêve de rencontre, de dialogue, de justice et depaix.Aide-nous à créer des sociétés plus saines et un monde plus digne, sans faim, sans pauvreté, sans violence, sans guerres.Que notre cœur s’ouvre à tous les peuples et nations de la terre, pour reconnaître le bien et la beauté que tu as semés en chacun pour forger des liens d’unité, des projets communs, des espérances partagées. Amen !
Prière chrétienne œcuménique
Notre Notre Dieu, Trinité d’amour,par la force communautaire de ton intimité divinefais couler en nous le fleuve de l’amour fraternel. Donne-nous cet amour qui se reflétait dans les gestes de Jésusdans sa famille de Nazareth et dans la première communauté chrétienne.Accorde aux chrétiens que nous sommes de vivre l’Évangileet de pouvoir découvrir le Christ en tout être humain,pour le voir crucifiédans les angoisses des abandonnés et des oubliés de ce mondeet ressuscité en tout frère qui se relève.Viens, Esprit Saint, montre-nous ta beautéreflétée en tous les peuples de la terre,pour découvrir qu’ils sont tous importants, que tous sont nécessaires, qu’ils sont des visages différents de la même humanité que tu aimes. Amen !
Donné à Assise près la tombe de saint François, le 3 octobre de l’année 2020, veille de la fête du ‘‘Poverello’’, la huitième de mon Pontificat.

1 Admonitions, 6, 1 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 287.
2 Ibid., 25 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 294.
3 St François d’Assise, Règle non bullata des frères mineurs, 16, 3.6 : Écrits, vies, témoignages, Cerf, Éd. Franciscaines (2010), p. 208.
4 Eloi Leclerc,ofm., Exil et tendresse, Éd. Franciscaines (1962), p. 205.
5 Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), pp. 10.
6 Discours lors de la rencontre œcuménique et interreligieuse avec les jeunes, Skopje - Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 12.
7 Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : L'Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 8.
8 Rencontre avec les Autorités, la société civile et le Corps diplomatique, Santiago - Chili (16 janvier 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (18 janvier 2018), p. 2.
9 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 19 : AAS 101 (2009), p. 655.
10 Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 181.
11 Card. Raul Silva Henriquez, S.D.B., Homélie lors du Te deum à Santiago du Chili (18 septembre 1974).
12 Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), LS 57 : AAS 107 (2015), p. 869.
13 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 9.
14 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (13 janvier 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 janvier 2014), p. 10.
15 Cf. Discours à la Fondation ‘‘Centesimus annus pro Pontifice’’ (25 mai 2013) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (30 mai 2013), pp. 3-4.
16 Cf. St Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), PP 14 : AAS 59 (1967), p. 264.
17 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 22 : AAS 101 (2009), p. 657.
18 Discours aux Autorités, Tirana - Albanie (21 septembre 2014) : L'Osservatore Romano, éd. en langue française (25 sep- tembre 2014), p. 3.
19 Message aux participants à la Conférence Internationale ‘‘Les droits humains dans le monde contemporain : conquêtes, omissions, négations’’ (10 décembre 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (18-25 décembre 2018), p. 6.
20 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 212 : AAS 105 (2013), p. 1108.
21 Message pour la 48ème Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2015 (8 décembre 2014), nn. 3-4 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 décembre 2014), p. 9.
22 Ibid., n. 5 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 décembre 2014), p. 10.
23 Message pour la 49ème Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p. 7.
24 Message pour la 53ème Journée Mondiale de la Paix, 1er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
25 Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki - Japon (24 novembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.
26 Discours aux enseignants et étudiants du Collège Saint Charles de Milan (6 avril 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (30 avril 2019), p. 9.
27 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p. 11.
28 Discours au monde de la culture, Cagliari - Italie (22 sep- tembre 2013) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (26 septembre 2013), p. 5.
29 Humana communitas : Lettre au Président de l’Académie Pontificale pour la Vie à l’occasion du 25ème anniversaire de son institution (6 janvier 2019), nn. 2.6 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (22 janvier 2019), p. 9.
30 Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.
31 Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L'Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p. 5.
32 Homélie pour la Sainte Messe, Skopje - Macédoine du Nord (7 mai 2019) : L´Osservatore Romano, ed. en langue française (14 mai 2019), p. 10.
33 Cf. Énéide, 1, 462 : « Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt ».
34 « Historia… magistra vitae » : Marcus Tullius Cicéron, De Oratore, (Dialogues de l’Orateur), 2, 36.
35 Lettre enc. Laudato si´ (24 mai 2015), LS 204 : AAS 107 (2015), p. 928.
36 Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 91.
37 Ibid., n. 92.
38 Ibid., n. 93.
39 Benoît XVI, Message pour la 99ème Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (12 octobre 2012) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (1er novembre 2012), p. 5.
40 Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 92.
41 Message pour la 106ème Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (13 mai 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (19 mai 2020), p. 4.
42 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.
43 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (13 janvier 2014) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 janvier 2014), p. 6.
44 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.
45 Message pour la 105ème Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié 2020 (27 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (28 mai 2019), p. 6.
46 Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 88.
47 Ibid., n. 89.
48 Exhort. ap. Gaudete et exsultate (19 mars 2018), GE 115.
49 Du film Le Pape François – Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).
50 Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Tallinn - Estonie (25 septembre 2018) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 10.
51 Cf. Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie (27 mars 2020) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (31 mars 2020), p.5 ; Message pour la 4ème Journée Mondiale des pauvres 2020 (13 juin 2020), n. 6 : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (16 juin 2020), p. 6.
52 Salutation aux étudiants du Centre Culturel Père Félix Varela, La Havane – Cuba (20 septembre 2015) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 10.
53 Conc Oecum Vat II, Const.Past. Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, GS 1.
54 St Irénée de Lyon, Adversus Haereses (Contre les hérésies) 2, 25,2: PG7/1, col.798-s, Sources Chrétiennes, n.294, p.253
55 Talmud Bavli (Talmud de Babylone), Sabbat, 31 a.
56 Discours aux personnes assistées par les œuvres caritatives de l’Eglise, Tallin - Estonie (25 septembre 2018) : L'Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 12.
57 Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L´Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p. 4.
58 Homiliae in Matthaeum, 50, 3 :PG 58, col. 508.
59 Message à l’occasion de la rencontre mondiale des mouvements populaires, Modesto–États-Unis (10février2017): L'Osservatore Romano, éd. en langue française (9 mars 2017), p.7.
60 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 235 : AAS 105 (2013), p.1115.
61 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 235 : AAS 105 (2013), p.1115.
62 Sy Jean-Paul II, Message aux personnes porteuses de handicap, Angélus à Osnabrück-Allemagne (16novembre1980): L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (19 novembre 1980), p.13.
63 Conc.Œcum.Vat.II, Const.Past. Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, GS 24
64 Gabriel Marcel, Du refus à l’invocation, éd. N.R.F., Paris (1940), p.50.
65 Angélus, (10 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 novembre 2019), p. 3.
66 St Thomas d'Aquin, Scriptum super Sententiis, lib.3, dist. 27.7.1.a. ad 4 : « Dicitur amor extasim facere, et fervere, quia quod fervet extra se bullit et exhalat ».
67 Karol Wojtila. Amour et responsabilité, éd. Dialogue/ Stock, Paris (1978) p. 115.
68 cf. Karlra Hner, SJ, Kleines Kirchenjahr. Ein Gangdurch den Festkreis, éd. Herderbücherei 901, Freiburg (1981), p.30.
69 Regula, 53, 15 : « Pauperum et peregrinorum maxime susceptioni cura sollicite exhibetur ».
70 Cf.Summa Theologiae II-II, q.23, art.7: St Augustin, Contra Julianum, 4, 18 PL 44, col. 748 : « De que de plaisirs se privent les avares pour augmenter leurs trésors ou par crainte de les voir diminuer !».
71 “Secundum acceptionem divinam”, (Scriptum super Sen- tentiis, lib. 3, dist., 27, a. 1, q. 1, concl. 4)
72 Benoît XVI Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), DCE 15 : AAS 98 (2006), p. 230.
73 Summa Theologiae II-II, q. 27, art.2, resp.
74 Ibid.,I-II, q. 26, art. 3, resp.
75 Ibid., q. 110, art. 1, resp.
76 Message pour la 47ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2014 (8 décembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 décembre 2013), p. 8.
77 Cf. Angélus (29 décembre 2013): L’Osservatore Romano, éd. en langue française (2 janvier 2014), p. 5 ; Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (12 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 8.
78 Message pour la Journée Internationale des personnes porteuses de handicap (3 décembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 décembre 2019), p.8.
79 Discours lors de la rencontre pour la liberté religieuse avec la communauté hispanique et d’autres immigrés, Philadelphie - États- Unis (26 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (8 octobre 2015), p. 11
80 Discours aux jeunes, Tokyo - Japon (25 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p.10.
81 Pour ces considérations, je me suis inspiré de la pensée de Paul Ricœur, ‘‘Le socius et le prochain’’, in: Histoire et vérité, éd. du Seuil, Paris (1967), pp.113-127.
82 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 190 : AAS 105 (2013), p.1100
83 Ibid., EG 209 : AAS 105 (2013), p. 1107
84 Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 129 : AAS 107 (2015), p. 899.
85 Message pour l’événement “Economy of Francesco” (1er mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (21 mai 2019), p. 9.
86 Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014): L’Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 8.
87 Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 229 : AAS 107 (2015), p. 937.
88 Message pour la 49ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2015), p.9.
89 Solidité se trouve à la racine étymologique du terme solidarité. La solidarité, dans le sens éthique et politique qu’il a pris ces deux derniers siècles, donne lieu à une construction sociale sûre et stable.
90 Homélie lors de la Sainte Messe, La Havane Cuba (20 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 6.
91 Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 4.
92 Cf. St.Basile, Homilia21. Quod rebu smundanis adhaerendum non sit, 3.5: PG 31, col.545-549; Regulae brevius tractatae, 92, PG31, col.1145-1148; St Pierre Hrysologue, Sermo123, PL 52, col. 536-540 ; S. Ambroise, De Nabuthe 27.52 : PL 14, col.738s; St Augustin, In Iohannis Evangelium 6,25:PL35, col. 1436s.
93 De Lazaro Concio 2, 6 :PG 48, col. 992D.
94 Regula pastoralis 3, 2 : PL 77, p. 87.
95 Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), CA 31 : AAS
 83 83 (1991), p. 831.
96 Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 93 : AAS 107 (2015), p. 884.
97 St Jean-Paul II, Lettre enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), LE 19 : AAS 73 (1981), p. 626.
98 Cf. Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n.172.
99 Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), PP 22 :
 AAS AAS 59 (1967), p. 268.
100 St Jean-Paul II. Lettre enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre1987), SRS 33 : AAS80(1988), p.557
101 Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 95 : AAS 107 (2015), p. 885.
102 Ibid., LS 129 , AAS 107 (2015), p. 899.
103 St Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), PP 15 : AAS 59 (1967), p. 265; cf. Benoit XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 16 , AAS 101(2009), p.652.
104 Cf. Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 93 : AAS 107 (2015), pp. 884-885 ; Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 189 -190 : AAS 105 (2013), pp. 1099-1100.
105 Conférence des Évêques catholiques des États-Unis, Lettre pastorale contre le racisme Open wide our Hearts: The enduring Call to Love, (novembre 2018).
106 Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 51 : AAS 107 (2015), p. 867.
107 Cf.Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 6 : AAS 101(2009), p.644.
108 St Jean-Paul II, Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), CA 35 : AAS 83 (1991), p.838.
109 Discours sur les armes nucléaires, Nagasaki - Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 5.
110 Cf. Évêques catholiques du Mexique et des États-Unis, Lettre pastorale sur la migration Strangers no longer : together on the journey of hope, (janvier2003).
111 Audience générale (3 avril 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (9 avril 2019), p.2.
112 Cf. Message pour la 104ème Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié (14 janvier 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 août 2017), p.6
113 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février), p.12.
114 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (11 janvier 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 janvier 2016), p. 10.
115 Ibid., pp. 9.10.
116 Exhort. ap. post-syn. Christus vivit (25 mars 2019) n.93.
117 Ibid., n. 94.
118 Discours aux autorités, Sarajevo Bosnie-Herzégovine (6 juin2015): L’OsservatoreRomano, éd.en langue française (11juin 2015), p.4.
119 Latinoamérica, Conversaciones con Herrán Reyes Alcaide, éd. Planeta, Buenos Aires (2017), p. 105.
120 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février), p.12.
121 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 67 : AAS 101 (2009), p. 700.
122 Ibid., CV 60 , AAS 101 (2009), p.695.
123 Ibid., CV 67 , AAS 101 (2009), p.700.
124 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n.447.
125 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 234 : AAS 105 (2013), p.1115.
126 Ibid., EG 235 , AAS 105 (2013), p. 1115.
127 Ibid.
128 St Jean-Paul II, Discours aux représentants du monde de la culture argentine, Buenos Aires -Argentine (12 avril 1987), n.4: L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (14 avril 1987), p.7.
129 Cf. id., Discours aux Cardinaux (21 décembre 1984), n. 4 : AAS 76 (1984), p.506
130 Exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia (2 février 2020), QuA 37 .
131 Georg Simmel, Pont et porte, in : La tragédie de la culture, éd. Rivages, Paris (1988), p. 166.
132 Cf. Jaime Hoyos-Vasquez, S.J., Lógica de las relaciones sociales. Reflexión onto-lógicain: Revista Universitas Philosophical 15-16, Bogota (décembre1990-juin1991), pp.95-106
133 Antonio Spadaro, S.J., Las huellas de un pastor. Una conversación con el Papa Francisco, in: Jorge Mario Bergoglio Papa Francisco, En tus ojos está mi palabra. Homilías y discursos de Buenos Aires (1999-2013), Publicaciones Claretianas, Madrid (2017), pp.24-25; cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24novembre 2013), EG 220 -221: AAS105 (2013), pp.1110-1111.
134 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 204 : AAS 105 (2013), p.1106.
135 Cf. Ibid., AAS 105 (2013), pp. 1105-1106.
136 Ibid., EG 202 , AAS 105 (2013), p. 1105.
137 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 128 : AAS 107 (2015), p.898
138 Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (12 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 8 ; cf. Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p.5.
139 On pourrait dire autant de la catégorie biblique de ‘‘Royaume de Dieu’’.
140 Paul Ricoeur, Histoire et vérité, éd. du Seuil, Paris (1967), p. 122
141 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 129 : AAS 107 (2015), p. 899.
142 Benoit XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 35 : AAS 101 (2009), p. 670
143 Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p. 6
144 Ibid.
145 Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (5 novembre 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17 novembre 2016), p. 8.
146 Ibid., p. 10.
147 Ibid.
148 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 189 : AAS 107 (2015), p. 922.
149 Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 16.
150 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 175 : AAS 107 (2015), pp. 916-917.
151 Cf. Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 67 : AAS 101 (2009), pp. 700-701.
152 Ibid., AAS 101 (2009), p. 700
153 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendiumdela doctrine sociale de l’Église, n.434.
154 Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), pp. 15-16.
155 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendiumdela doctrine sociale de l’Église, n.437.
156 Jean-Paul II, Message pour la 37e Journée Mondialede la Paix 1er janvier 2004, n. 5 : AAS 96 (204), p. 117
157 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendiumdela doctrine sociale de l’Église, n.439.
158 Cf. Commission sociale des Évêques de France, Déclaration Réhabiliter la politique (17 février 1999).
159 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 189 : AAS 107 (2015), p. 922.
160 Ibid., LS 196 :AAS 107 (2015), p.925.
161 Ibid., LS 197 :AAS 107 (2015), p.925.
162 Ibid., LS 181 :AAS 107 (2015), p.919.
163 Ibid., LS 178 :AAS 107 (2015), p. 918.
164 Conférence Épiscopale portugaise, Lettre pastorale Responsabilidade solidária pelo bem comum (15 septembre 2003), p.20 ; cf. Lettre enc. Laudato si ’, LS 159 : AAS107(2015), p.911.
165 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 191 : AAS 107 (2015), p. 923.
166 Pie XI, Discours à la Fédération Universitaire Catholique Italienne (18 décembre 1927) : L’Osservatore Romano, éd. en langue italienne (23 décembre 1927), p.3.
167 Cf. id., Lettre enc. Quadragesimo anno (15 mai 1931), QA 88 : AAS 23 (1931), pp.206-207.
168 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 205 : AAS 105 (2013), p.1106.
169 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
170 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 231 : AAS 107 (2015), p. 937.
171 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 2 : AAS 101 (2009), p. 642
172 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n.207.
173 St Jean-Paul II, Lettre enc. Redemptor hominis (4 mars 1979), RH 15 : AAS 71 (1979), p. 288.
174 Cf. St Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), PP 44 : AAS 59 (1967), p.279.
175 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n.207.
176 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
177 Ibid., CV 3 : AAS 101 (2009), p. 643.
178 Ibid., CV 4 :AAS 101 (2009), p. 643.
179 Ibid.
180 Ibid., CV 3 :AAS 101 (2009), p. 643.
181 Ibid, AAS 101 (2009), p. 642.
182 La doctrine morale catholique, en suivant l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, fait une distinction entre l’acte ‘‘élicite’’ et l’acte ‘‘impéré’’; cf. Summa Theologiae, II-II, q, 184; Marcellino Zalba, S.J., Theologiae moralis summa. Theologia moralis fundamentalis. Tractatus de virtutibus theologicis, ed. BAC, Madrid 1952, vol. 1, 69; Antonio Royo Marín, O.P., Teología de la Perfección cristiana, éd. BAC, Madrid (1962), 192-196.
183 Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendiumdela doctrine sociale de l’Église, n.208.
184 Cf. St Jean-Paul II, Lettre enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), SRS 42 : AAS80(1988), pp.572-574; id., Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), CA 11 : AAS 83 (1991), pp.806-807.
185 Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L'Oservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p.4.
186 Discours au Parlement européen, Strasbourg (25 novembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (27 novembre 2014), p. 10.
187 Discours à la classe dirigeante et au Corps diplomatique, Bangui - République Centrafricaine (29 novembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2015), p. 17.
188 Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 17.
189 Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires (28 octobre 2014) : L'Oservatore Romano, éd. en langue française (6 novembre 2014), p.4.
190 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p.10.
191 René Voillaume, Frères de tous, éd. du Cerf, Paris (1968), pp. 12-13.
192 Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) :L’Osservatore Romano,éd. en langue française (11mai 2017), p.4.
193 Audience générale (18 février 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (19 février 2015) p. 2.
194 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 274 : AAS 105 (2013), p.1130.
195 Ibid., EG 279 : AAS 105 (2013), p. 1132.
196 Message pour la 52e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2019 (8 décembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (18-25 décembre 2018), p. 11.
197 Discours lors de la rencontre avec la classe dirigeante, Théâtre municipal de Rio de Janeiro - Brésil (27 juillet 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er août 2013), p.14.
198 Exhort. ap. post-syn. Querida Amazonia (2 février 2020), QuA 108 .
199 Du film Le Pape François Un homme de parole. L’espérance est un message universel, de Wim Wenders (2018).
200 Message pour la 48e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 janvier 2014), p. 4.
201 Conférence des Évêques catholiques d'Australie, Département de la Justice Sociale, Making it real : genuine human encounter in our digital world (novembre 2019), p. 5.
202 Lettre enc. Laudato si ’ (24 mai 2015), LS 123 : AAS 107 (2015), p. 896.
203 St Jean-Paul II, Lettre enc. Veritatis splendor (6août 1993), n. 96 : AAS 85 (1993), p. 1209. 
204 Nous, chrétiens, nous croyons en outre que Dieu nous accorde sa grâce afin que nous puissions agir comme des frères.
205 Vinicius de Moraes, Samba de la bendición (Samba da Bênção), dans le disque Um encontro no Au bon Gourmet, Rio de Janeiro (2 août 1962).
206 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 237 : AAS 105 (2013), p.1116.
207 Ibid., EG 236 :AAS 105 (2013), p.1115.
208 Ibid., EG 218 :AAS 105 (2013), p.1110.
209 Exhort. Ap. post-syn. Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 100 : AAS 108 (2016), p.351.
210 Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 2 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
211 Conférence Épiscopale du Congo, Message au Peuple de Dieu et aux femmes et aux hommes de bonne volonté (9 mai 2018).
212 Discours lors de la grande rencontre de prière pour la réconciliation nationale, Villavicencio - Colombie (8 septembre 2017) : AAS 109 (2017), pp. 1063-1064.1066.
213 Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 3 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 11.
214 Conférence des Évêques d'Afrique du Sud, Pastoral letter on christian hope in the current crisis (mai 1986).
215 Conférence des Évêques catholiques de la Corée du Sud, Appeal of the Catholic Church in Korea for Peace on the Korean Peninsula (15 août2017).
216 Discours à la société civile, Quito Equateur (7 juillet 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 juillet 2015), p. 3.
217 Rencontre interreligieuse avec les jeunes, Maputo Mozambique (5 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p. 4.
218 Homélie lors de la Sainte Messe, Carthagène des Indes Colombie (10 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (21 septembre 2017), p. 10.
219 Discours aux Autorités, au Corps diplomatique et à certains représentants de la société civile, Bogota - Colombie (7 septembre 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 septembre 2017), p. 3.
220 Conférence Épiscopale de Colombie, Por el bien de Colombia : dialogo, reconciliación y desarrollo integral (26novembre 2019), n.4.
221 Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Maputo Mozambique (5 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p.3.
222 5e Conférence Générale de l'Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 398.
223 Exhort. Ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 59 : AAS 105 (2013), p.1044.
224 Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), CA 14 : AAS
 83 83 (1991), p. 810.
225 Homélie lors de la Sainte Messe pour le progrès des peuples, Maputo Mozambique (6 septembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (10 septembre 2019), p.9.
226 Discours à la cérémonie de bienvenue, Colombo Sri Lanka (13 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier), p. 3.
227 Discours aux enfants du Centre Béthanie et à des représentants d’autres centres caritatifs en Albanie, Tirana-Albanie (21septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 sep- tembre 2014), p.7.
228 Cf. Message vidéo à la conférence TED 2017 de Vancouver (26 avril 2017) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 mai 2017), p.4.
229 Pie XI, Lettre enc. Quadregesimo anno (15 mai 1931), QA 114 : AAS 23 (1931), p. 213.
230 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 228 : AAS 105 (2013), p. 1113.
231 Discours aux Autorités, à la société civile et au Corps diplomatique, Palais Présidentiel de Riga - Lettonie (24 septembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre 2018), p. 6.
232 Discours lors de la cérémonie de bienvenue, Tel Aviv (25 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 10.
233 Discours au Mémorial de Yad Vashem, Jérusalem (26 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 15.
234 Discours au Mémorial de la Paix, Hiroshima - Japon (24 novembre 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 décembre 2019), p. 8.15.
235 Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019), n. 2 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17-24 décembre 2019), p. 10.
236 Conférence des Évêques de Croatie, Letter on the Fiftieth Anniversary of the End of the Second World War (1er mai1995).
237 Homélie lors de la Sainte Messe, Aman - Jordanie (24 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 5.
238 Cf. Message pour la 53e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2020 (8 décembre 2019) : L´Osservatore Romano, éd.en langue française (17-24 décembre 2019), p.10.
239 Discours à l’Organisation des Nations Unies, New York (25 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (1er octobre 2015), p. 17.
240 N. 2309.
241 Ibid.
242 Lettre enc. Laudato si ´ (24 mai 2015), LS 104 : AAS 107 (2015), p.888.
243 Même saint Augustin qui a forgé le concept de ‘‘guerre juste’’ que nous ne soutenons plus aujourd’hui a affirmé que «mettre un terme à la guerre par la parole, en poursuivant et en obtenant la paix par la paix et non par la guerre glorifie davantage que de la donner aux hommes par l’épée» (Epistula 229, 2: PL 33, col.1020.
244 Lettre enc. Pacem in terris (11 avril 1963), PT 127 : AAS
 55 55 (1963), p. 291.
245 Message à la Conférence de l’ONU pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète (28 mars 2017) :L’Osservatore Romano, éd. en langue française (6 avril 2017), p.5.
246 Cf.St Paul VI, Lettre enc. Populorum progressio (26 mars 1967), PP 51 : AAS 59 (1967), p.282.
247 Cf.St Jean-Paul II, Lettre enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), n. 56 : AAS 87 (1995), pp. 463-464.
248 Discours à l’occasion du 25ème anniversaire du Catéchisme de l’Église catholique (11 octobre 2017) : AAS 109 (2017), p. 1196.
249 Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux Évêques à propos de la nouvelle formulation du n.2267 du catéchisme de l’Eglise catholique sur la peine de mort (1er août2018): L´Osservatore Romano, éd. En langue française (9 août 2018), p.6-7.
250 Discours à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal (23 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 octobre 2014), p. 8.
251 Conseil Pontifical Justice et Paix,Compendium de la doctrine sociale de l’Église, n.402.
252 St Jean-Paul II, Discours à l’Association Nationale Italienne des Magistrats (31 mars 2000), n.4 : AAS 92 (2000), p.633.
253 Divinae Institutiones 6, 20, 17 : PL 6, p. 708.
254 Nicolas Ier, Epistula 97 (responsa ad consulta bulgarorum) 25 : PL 119, col. 991.
255 Epistula ad Marcellinum 133, 1 et 2 : PL 33, col. 509.
256 Discours à une délégation de l’Association Internationale de Droit Pénal (23 octobre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (30 octobre 2014), p. 8.
257 Ibid., p. 8.
258 Ibid.
259 St. Jean-Paul II, Lettre enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), n. 9 : AAS 87 (1995), p. 411.
260 Conférence des Évêques Catholiques de l’Inde, Response of the Church in India to the present day challenges (9 mars 2016).
261 Homélie lors de la Sainte Messe, Domus Sanctae Marthae (17 mai 2020).
262 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 19 : AAS 101 (2009), p. 655.
263 St. Jean-Paul II, Lettre enc. Centesimus annus (1er mai 1991), CA 44 : AAS 83 (1991), p. 849
264 Discours aux responsables des diverses religions et des autres dénominations chrétiennes, Tirana - Albanie (21 septembre 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (25 septembre 2014), p. 5.
265 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p.11.
266 Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 256 : AAS 105 (2013), p.1123.
267 Benoît XVI, Lettre enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), DCE 28 : AAS 98 (2006), p. 240.
268 Cf. Aristote, Politique, 1253a 1-3 : « L’être humain est un animal politique ».
269 Benoît XVI, Lettre enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 11 : AAS 101 (2009), p. 648.
270 Discours à la Communauté catholique, Rakovski - Bulgarie (6 mai 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (14 mai 2019), p. 5;
271 Homélie lors de la Sainte Messe, Santiago d Cuba (22 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p.13.
272 Conc. Œcum. Vat. II, Déclaration Nostra aetate sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, n.2.
273 Discours lors de la rencontre œcuménique, Riga - Lettonie (24 septembre 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (4 octobre), p. 7
274 Lectio divina à l’Université Pontificale du Latran (26 mars 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (16 avril 2019), p. 6.
275 St. Paul VI, Lettre enc. Ecclesiam suam (6août1964), n. 101 :AAS 56 (1964), p. 650.
276 Discours aux Autorités, Bethleem - Palestine (25 mai 2014) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 7.
277 Enarrationes in Psalmos, 130, n. 6 :PL 37, col. 1707.
278 Déclaration commune du Pape François et du Patriarche Œcuménique Bartholomée, Jérusalem (25 mai 2014), n. 5 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 11.
279 Du film Le Pape François Un homme de parole. L’espé- rance est un message universel, de Wim Wenders (2018).
280 Exhort. ap. Querida Amazonia (2 février 2020), QuA 106 .
281 Homélie lors de la Sainte Messe, Colombo Sri Lanka (14 janvier 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (15 janvier 2015), p. 4.
282 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p.12.
283 Discours aux Autorités, Sarajevo - Bosnie-Herzégovine (6 juin 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (11 juin 2015), p.4-5.
284 Discours lors de la Rencontre Internationale pour la Paix organisée par la communauté de San Egidio (30 septembre 2013) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (3 octobre 2013), p. 16.
285 Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, Abou Dhabi (4 février 2019):L’Osservatore Romano, éd. en langue française (12 février 2019), p.11.
286 Ibid., p. 10.
287 Cf. Charles de Foucauld, Méditations sur le Notre Père (23 janvier 1897)
288 id., Lettre à Henry de Castries (29 novembre 1901).
289  id., Lettre à Madame de Bondy (7 janvier 1902). C’est ainsi que saint PaulVI aussi le désignait, en louant son engagement : Populorum progressio (26 mars 1967), PP 12 : AAS 59 (1967), p.263.




]]></description></item><item><title>Querida Amazon&#xED;a</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/335-querida-amazonia</link><description><![CDATA[  1. L’Amazonie bien-aimée se présente au monde dans toute sa splendeur, son drame et son mystère. Dieu nous a fait la grâce de l’avoir tenue spécialement présente au cours du Synode qui s’est déroulé à Rome du 6 au 27 octobre, et qui s’est achevé par un texte ayant pour titre Amazonie : nouveaux chemins pour l’Église et pour une écologie intégrale.
Le sens de cette Exhortation
2. J’ai écouté les interventions pendant le Synode et j’ai lu avec intérêt les contributions des cercles mineurs. Dans cette Exhortation, je souhaite exprimer les résonnances qu’a provoquées en moi ce parcours de dialogue et de discernement. Je ne développerai pas toutes les questions abondamment exposées dans le Document de conclusion. Je ne prétends pas le remplacer ni le répéter. Je désire seulement fournir un bref cadre de réflexions qui incarne, dans la réalité amazonienne, une synthèse de certaines grandes préoccupations que j’ai exprimées dans mes documents antérieurs, et qui aide et oriente vers une réception harmonieuse, créative et fructueuse de tout le chemin synodal.
3. En même temps, je veux présenter officiellement ce Document qui nous expose les conclusions du Synode auquel ont collaboré de nombreuses personnes qui connaissent, mieux que moi et que la Curie romaine, la problématique de l’Amazonie, parce qu’elles y vivent, elles y souffrent et elles l’aiment avec passion. J’ai préféré ne pas citer ce Document dans cette Exhortation parce que j’invite à le lire intégralement.
4. Dieu veuille que toute l’Église se laisse enrichir et interpeler par ce travail ; que les pasteurs, les personnes consacrées et les fidèles laïcs de l’Amazonie s’engagent pour son application et qu’il puisse inspirer, d’une manière ou d’une autre, toutes les personnes de bonne volonté.
Rêves pour l’Amazonie
5. L’Amazonie est une totalité plurinationale interconnectée, un grand biome partagé par neuf pays : le Brésil, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, la Guyane, le Pérou, le Surinam, le Venezuela et la Guyane Française. Cependant, j’adresse cette Exhortation à tous. Je le fais, d’une part en vue d’aider à réveiller l’affection et la préoccupation pour cette terre qui est aussi la "nôtre" et vous inviter à l’admirer et à la reconnaître comme un mystère sacré. D'autre part, parce que l’attention de l’Église aux problématiques de ce lieu nous oblige à reprendre brièvement certains thèmes que nous ne devrions pas oublier et qui peuvent inspirer d’autres régions du monde face à leurs propres défis.
6. Tout ce que l’Église offre doit s’incarner de manière originale dans chaque lieu du monde, de sorte que l’Épouse du Christ acquière des visages multiformes qui manifestent mieux l’inépuisable richesse de la grâce. La prédication doit s’incarner, la spiritualité doit s’incarner, les structures de l’Église doivent s’incarner. Voilà pourquoi je me permets humblement, dans cette brève Exhortation, d’exprimer quatre grands rêves que l’Amazonie m’inspire.
7. Je rêve d’une Amazonie qui lutte pour les droits des plus pauvres, des peuples autochtones, des derniers, où leur voix soit écoutée et leur dignité soit promue.
Je rêve d’une Amazonie qui préserve cette richesse culturelle qui la distingue, où la beauté humaine brille de diverses manières.
Je rêve d’une Amazonie qui préserve jalousement l’irrésistible beauté naturelle qui la décore, la vie débordante qui remplit ses fleuves et ses forêts.
Je rêve de communautés chrétiennes capables de se donner et de s’incarner en Amazonie, au point de donner à l’Église de nouveaux visages aux traits amazoniens.
Premier chapitre : un rêve social
8. Notre rêve est celui d’une Amazonie qui intègre et promeuve tous ses habitants pour qu’ils puissent renforcer un "bien-vivre". Mais un cri prophétique est nécessaire et une tâche exigeante est à accomplir en faveur des plus pauvres. Parce que même, si l’Amazonie se trouve devant un désastre écologique, il convient de souligner qu’« une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (Laudato si’, LS 49). Un conservatisme « qui se préoccupe du biome mais qui ignore les peuples amazoniens »1 est inutile.
Injustice et crime
9. Les intérêts colonisateurs qui ont répandu et exercent -légalement et illégalement - l’extraction du bois et l’industrie minéralière, et qui ont chassé et encerclé les peuples indigènes, riverains et d’origine africaine, provoquent une clameur vers le ciel :
« Nombreux sont les arbres   où la torture a vécu,   et vastes les forêts     achetées au milieu de mille morts »2
« Les bûcherons possèdent des parlementaires        et notre Amazonie, personne ne la défend [...].       Les perroquets et les singes sont exilés [...]  la récolte des châtaignes ne sera plus la même »3.
10. Cela a favorisé les récents mouvements migratoires des indigènes vers les périphéries des villes. Ils n’y trouvent pas une véritable libération de leurs drames, mais les pires formes d’esclavages, d’asservissements et de misères. Dans ces villes, caractérisées par une grande inégalité, où la majeure partie de la population de l’Amazonie habite aujourd’hui, la xénophobie, l’exploitation sexuelle et le trafic de personnes se développent également. C’est pour cela que le cri de l’Amazonie ne jaillit pas seulement du cœur des forêts, mais aussi de l’intérieur de ses villes.
11. Il n’est pas nécessaire de répéter ici les analyses, amples et complètes, qui ont été présentées avant et pendant le Synode. Rappelons au moins l’une des voix entendues : « Nous sommes affectés par les commerçants de bois, les éleveurs et autres. Nous sommes menacés par les acteurs économiques qui mettent en œuvre un modèle étranger à nos régions. Les entreprises forestières entrent sur le territoire pour exploiter la forêt ; nous autres prenons soin de la forêt pour nos enfants, nous avons de la viande, du poisson, des médicaments à base de plantes, des arbres fruitiers [...]. La construction d’installations hydroélectriques et les projets de voies navigables ont un impact sur le fleuve et sur les territoires [...]. Nous sommes une région aux territoires volés »4.
12. Mon prédécesseur Benoît XVI dénonçait déjà « la destruction de l'environnement en Amazonie et les menaces contre la dignité humaine de ses populations »5. Je désire ajouter que de nombreux drames ont été mis en relation avec une fausse “mystique amazonienne”. Il est connu que, depuis les dernières décennies du siècle passé, l’Amazonie a été présentée comme un vide énorme dont il fallait s’occuper, comme une richesse brute à exploiter, comme une immensité sauvage à domestiquer. Tout cela avec un regard qui ne reconnaissait pas les droits des peuples autochtones, ou simplement les ignorait comme s’ils n’existaient pas, ou comme si ces terres qu’ils habitent ne leur appartenaient pas. Même dans les programmes éducatifs des enfants et des jeunes, les indigènes ont été vus comme des intrus ou des usurpateurs. Leurs vies, leurs inquiétudes, leurs manières de lutter et de survivre n’importaient pas, et on les considérait plus comme un obstacle dont il fallait se débarrasser que comme des êtres humains ayant la même dignité que tout un chacun, et avec des droits acquis.
13. Certains slogans ont accentué cette erreur, par exemple : « Ne pas livrer »6 [aux étrangers], comme si cet asservissement ne pouvait venir que des pays étrangers, alors que les pouvoirs locaux, avec l’excuse du développement, ont participé aux alliances avec l’objectif de détruire la forêt – y  compris les formes de vie qu’elle héberge – en toute impunité et sans limites. Les peuples autochtones ont assisté, souvent avec impuissance, à la destruction de cet environnement naturel qui leur permettait de s’alimenter, de se soigner, de survivre et de garder un style de vie et une culture qui leur donnaient une identité et un sens. La disparité de pouvoir est énorme, les faibles n’ont pas les moyens pour se défendre, alors que le gagnant continue à tout emporter. « Les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches » (Populorum progressio, PP 57).
14.  Il faut donner aux entreprises, nationales ou internationales, qui détruisent l’Amazonie et ne respectent pas le droit des peuples autochtones au territoire avec ses frontières, à l’autodétermination et au consentement préalable, les noms qui leur correspondent : injustice et crime. Quand certaines entreprises, assoiffées de gain facile, s’approprient des terrains et vont jusqu’à privatiser même l’eau potable, ou bien quand les autorités donnent libre cours aux industries du bois, aux projets miniers et pétroliers, et à d’autres activités qui dévastent les forêts et polluent l’environnement, les relations économiques se transforment abusivement et deviennent un instrument qui tue. Le recours à des moyens éloignés de toute éthique est fréquent, comme sanctionner les protestations, y compris en ôtant la vie aux autochtones qui s’opposent aux projets, provoquer intentionnellement des incendies forestiers, ou corrompre les politiciens et les indigènes eux-mêmes. Cela est accompagné par de graves violations des droits humains et de nouvelles formes d’esclavage qui frappent spécialement les femmes, par la peste du trafic de drogue qui prétend soumettre les indigènes, ou par la traite des personnes qui profite de ceux qui ont été chassés de leur contexte culturel. Nous ne pouvons pas permettre que la globalisation se transforme en « un nouveau type de colonialisme »7.
S’indigner et demander pardon
15. Il faut s’indigner8, comme s’indignait Moïse (cf. Ex 11, 8), comme s’indignait Jésus (cf. Mc 3, 5), comme Dieu s’indigne devant l’injustice (cf. Am 2, 4-8; 5, 7-12; Ps 106, 40). Il n’est pas sain de s’habituer au mal, il n’est pas bien de le laisser anesthésier la conscience sociale, alors qu’un « sillage de gaspillage, et aussi de mort, à travers toute notre région [...] met en péril la vie des milliers de personnes et spécialement l’habitation des paysans et des indigènes »9. Les histoires d’injustices et de cruautés en Amazonie, déjà au siècle passé, devraient provoquer un profond refus, et en même temps nous rendre plus sensibles pour reconnaître les formes actuelles d’exploitation humaine, d’abus de pouvoir et de mort. De ce passé honteux, recueillons, à titre d’exemple, un récit sur les souffrances des indigènes à l’époque du caoutchouc en Amazonie vénézuélienne : « Ils ne donnaient pas d’argent aux indigènes, seulement des marchandises à des prix élevés qu’ils ne finissaient jamais de payer [...]. Ils payaient mais ils disaient à l’indigène : "Vous avez une grande dette" et l’indigène devait retourner pour travailler [...]. Plus de vingt villages ye’kuana ont été entièrement dévastés. Les femmes ye’kuana ont été violées et leurs poitrines amputées, les femmes enceintes éventrées. On coupait aux hommes les doigts de la main ou les pouces, de sorte qu’ils ne puissent pas naviguer, [...] et d’autres scènes du plus absurde sadisme »10.
16. Cette histoire de douleur et de mépris ne se guérit pas facilement. Et la colonisation ne s’arrête pas, elle se transforme même en certains lieux, se déguise et se dissimule11, mais ne perd pas sa domination sur la vie des pauvres et la fragilité de l’environnement. Les évêques de l’Amazonie brésilienne ont rappelé que « l’histoire de l’Amazonie révèle qu’une minorité a toujours profité de la pauvreté de la majorité et du pillage sans scrupules des richesses naturelles de la région, don divin aux peuples qui y vivaient depuis des millénaires et aux migrants qui sont arrivés au cours des siècles passés »12.
17. En même temps, laissons naître une saine indignation, rappelons qu’il est toujours possible de vaincre les diverses mentalités de colonisation pour construire des réseaux de solidarité et de développement. « Le défi est d'assurer une mondialisation dans la solidarité, une mondialisation sans marginalisation »13. On peut trouver des alternatives d’élevage et d’agriculture durables, des énergies qui ne polluent pas, des sources de travail digne qui ne provoquent pas la destruction de l’environnement et des cultures. En même temps, il faut pour les indigènes et pour les plus pauvres assurer une éducation adéquate qui développe leurs capacités et les valorise.  Concernant, justement, ces objectifs, la véritable adresse et l’authentique capacité des politiques entrent en jeu. Il ne s’agit pas de rendre aux morts la vie qui leur a été refusée, pas même de dédommager les survivants de ces massacres, mais il s’agit que nous soyons, aujourd’hui, réellement humains.
18. Cela nous encourage à rappeler que, au milieu des graves excès de la colonisation, faite de « contradictions et de blessures »14, de l’Amazonie, de nombreux missionnaires sont arrivés là avec l’Évangile, laissant leurs pays et acceptant une vie austère et difficile aux côtés des personnes les plus vulnérables. Nous savons que tous n’ont pas été exemplaires, mais le travail de ceux qui sont restés fidèles à l’Évangile a inspiré « une législation, comme les Lois des Indes, qui protégeait la dignité des autochtones contre les abus sur leurs populations et leurs territoires »15. C’étaient souvent les prêtres qui protégeaient les indigènes des agresseurs et des abuseurs. C’est pourquoi les missionnaires racontent qu’« ils nous demandaient avec insistance que nous ne les abandonnions pas et ils nous arrachaient la promesse de revenir à nouveau »16.
19. À présent, l’Église ne peut pas être moins engagée et elle est appelée à écouter les cris des peuples amazoniens « afin de pouvoir exercer son rôle prophétique de manière transparente »17. En même temps, nous ne pouvons pas nier que le grain ne se soit mélangé avec l’ivraie et que les missionnaires n’ont pas toujours été aux côtés des opprimés. J’ai honte et, une fois encore, « je demande humblement pardon, non seulement pour les offenses de l’Église même, mais pour les crimes contre les peuples autochtones durant ce que l’on appelle la conquête de l’Amérique »18, et pour les crimes atroces qui se sont produits à travers toute l’histoire de l’Amazonie. Je remercie les membres des peuples autochtones, et je leur dis de nouveau que, « par votre vie, vous constituez un cri pour qu’on prenne conscience […]. Vous êtes la mémoire vivante de la mission que Dieu nous a donnée à nous tous : sauvegarder la Maison commune »19.
Sens communautaire
20. La lutte sociale implique une capacité de fraternité, un esprit de communion humaine. Sans diminuer l’importance de la liberté personnelle, on constate que les peuples autochtones de l’Amazonie ont un sens communautaire fort. Ils vivent de cette manière « le travail, le repos, les relations humaines, les rites et les célébrations. Tout se partage, les espaces privés - typiques de la modernité - sont minimes. La vie est un cheminement communautaire dans lequel les tâches et les responsabilités sont réparties et partagées en fonction du bien commun. On ne conçoit pas l’individu détaché de la communauté ou de son territoire »20. Ces relations humaines sont imprégnées de la nature environnante parce qu’ils la sentent et la perçoivent comme une réalité qui s’intègre dans leur société et dans leur culture, comme un prolongement de leur corps personnel, familial et de groupe:
« Cette étoile du matin s'approche,les colibris battent des ailes,plus que la chute d'eau, mon cœur bat.Avec tes lèvres, j'arroserai la terreque le vent joue en nous »21.
21. Cela multiplie l’effet désintégrateur du déracinement que vivent les indigènes qui se voient obligés d’immigrer en ville en tentant de survivre, même indignement, au milieu des habitats urbains plus individualistes et dans un environnement hostile. Comment guérir un dommage aussi grave ? Comment recomposer toutes ces vies déracinées ? Face à cette réalité, il faut valoriser et accompagner tous les efforts que font plusieurs de ces groupes pour conserver leurs valeurs et leur style de vie et s’intégrer dans des environnements nouveaux sans les perdre mais plutôt en les offrant comme une contribution au bien commun.
22. Le Christ a sauvé l’être humain tout entier et veut restaurer en chacun sa capacité d’entrer en relation avec les autres. L’Évangile propose la charité divine qui jaillit du Cœur du Christ engendrant une recherche de la justice qui est inséparablement un chant de fraternité et de solidarité, une stimulation pour la culture de la rencontre. La sagesse de la manière de vivre des peuples autochtones – malgré toutes ses limites – nous pousse à approfondir cette aspiration. Pour cette raison, les évêques de l’Équateur ont réclamé « un nouveau système social et culturel qui privilégie les relations fraternelles, dans un cadre de reconnaissance et de valorisation des différentes cultures et écosystèmes, capable de s’opposer à toute forme de discrimination et de domination entre les êtres humains »22.
Institutions dégradées
23. Nous rappelions dans Laudato si’ que « si tout est lié, l’état des institutions d’une société a aussi des conséquences sur l’environnement et sur la qualité de vie humaine […]. À l’intérieur de chacun des niveaux sociaux et entre eux, se développent les institutions qui régulent les relations humaines. Tout ce qui leur porte préjudice a des effets nocifs, comme la perte de la liberté, l’injustice et la violence. Divers pays s’alignent sur un niveau institutionnel précaire, au prix de la souffrance des populations » (LS 142).
24. Comment les institutions de la société civile en Amazonie sont-elles ? L’Instrumentum laboris du Synode, qui recueille de nombreuses contributions de personnes et de groupes de l’Amazonie, parle d’« une culture qui empoisonne l’État et ses institutions, imprégnant toutes les couches de la société, y compris les communautés autochtones. C’est un véritable fléau moral qui aboutit à une perte de confiance dans les institutions et dans leurs représentants, discréditant totalement la politique et les organisations sociales. Les peuples amazoniens ne sont pas étrangers à la corruption et en deviennent les principales victimes » (n°82).
25. Nous ne pouvons pas exclure le fait que des membres de l’Église ont fait partie de réseaux de corruption au point, parfois, d’accepter de garder le silence en échange d’aides économiques pour les œuvres ecclésiales. C’est précisément pourquoi des propositions sont arrivées au Synode, invitant à « accorder une attention particulière à l’origine des dons ou à l’origine d’autres types d’avantages, ainsi qu’aux investissements réalisés par les institutions ecclésiales ou par les chrétiens » (Instrumentum laboris, n°83).
Dialogue social
26. L’Amazonie devrait être aussi un lieu de dialogue social, spécialement entre les divers peuples autochtones, pour trouver des formes de communion et de lutte conjointe. Nous autres, nous sommes appelés à participer comme "invités" et à chercher avec le plus grand respect les voies de rencontre qui enrichissent l’Amazonie. Mais si nous voulons dialoguer, nous devrions le faire avant tout avec les derniers. Ils ne sont pas des interlocuteurs quelconques qu’il faudrait convaincre, ils ne sont pas, non plus, un de plus assis à une table de pairs. Ils sont les principaux interlocuteurs desquels nous devons avant tout apprendre, que nous devons écouter par devoir de justice, et auxquels nous devons demander la permission afin de pouvoir présenter nos propositions. Leurs paroles, leurs espérances, leurs craintes devraient être la voix la plus forte autour de n’importe quelle table de dialogue sur l’Amazonie, et la grande question est : comment eux-mêmes imaginent-ils leur bien-vivre, pour eux et pour leurs descendants ?
27. Le dialogue ne doit pas seulement privilégier l’option préférentielle pour la défense des pauvres, des marginalisés et des exclus, mais il doit les respecter comme des protagonistes. Il s’agit de reconnaître l’autre et de l’apprécier "comme autre", avec sa sensibilité, ses opinions plus intimes, sa manière de vivre et de travailler. Autrement, le résultat sera, comme toujours, « un projet de quelques-uns destiné à quelques-uns » (Evangelii Gaudium, EG 239), quand il ne sera pas « un consensus de bureau ou une paix éphémère, pour une minorité heureuse » (EG 218). Si cela se produit, « une voix prophétique est nécessaire » (EG 218) et, comme chrétiens, nous sommes appelés à la faire entendre.
D’ici naît le rêve suivant.
Deuxième chapitre : un rêve culturel
28. La question est de promouvoir l’Amazonie. C’est pourquoi il ne s’agit pas de la coloniser culturellement mais plutôt de faire en sorte qu’elle tire le meilleur d’elle-même. Voilà le sens de la meilleure œuvre éducative : cultiver sans déraciner, aider à croître sans affaiblir l’identité, promouvoir sans envahir. De même qu’il y a des potentialités dans la nature qui peuvent se perdre pour toujours, la même chose peut arriver avec les cultures qui portent un message non encore écouté, cultures plus que jamais menacées aujourd’hui.
Le polyèdre amazonien
29. En Amazonie il y a de nombreux peuples et nationalités et plus de cent dix peuples indigènes en état d’isolement volontaire (PIAV)23. Leur situation est très fragile, et beaucoup sentent qu’ils sont les derniers dépositaires d’un trésor destiné à disparaître, comme si on leur permettait seulement de survivre sans déranger pendant que la colonisation post-moderne avance. Il faut éviter de les considérer comme des sauvages "non civilisés". Ils ont simplement donné vie à des cultures différentes et à d’autres formes de civilisations qui autrefois étaient très développées24.
30. Avant la colonisation, la population était concentrée le long des rives des fleuves et des lacs, mais l’avancée colonisatrice a expulsé les habitants autochtones vers l’intérieur de la forêt. Aujourd’hui, la désertification croissante recommence à en expulser un grand nombre qui vont vivre dans les périphéries ou sur les trottoirs des villes, souvent dans une extrême misère, mais aussi brisés intérieurement à cause de la perte des valeurs qui les soutenaient. Là, en général, les points de repère et les racines culturels qui leur conféraient une identité et un sentiment de dignité leur manquent, et ils augmentent le nombre des exclus. C’est ainsi que la transmission culturelle d’une sagesse qui a franchi des siècles, de génération en génération, s’interrompt. Les villes, qui devraient être des lieux de rencontre, d’enrichissement mutuel, de fécondation entre diverses cultures, se transforment en un douloureux lieu de rejet.
31. Les peuples qui ont réussi à survivre en Amazonie conservent leur identité culturelle et une richesse unique, dans un univers multiculturel qui est dû à l’étroite relation que les habitants établissent avec leur environnement, dans une symbiose – non déterministe – difficile à comprendre avec les schémas mentaux étrangers :
« Il était une fois un paysage qui se dévoilait avec son fleuve,ses animaux, ses nuages et ses arbres.Mais parfois, quand on ne voyait nulle partle paysage avec son fleuve et ses arbres,il fallait que les choses sortent de l’imagination d'un garçon »25.
« De la rivière, fais ton sang [...]Ensuite, plante-toi,germe et croîs.Que ta racines’accroche à la terrepour toujours et à jamais.
Et enfin,sois un canoë,une barque, un radeau,une liane, une jarre,un enclos et un homme »26.
32. Les groupes humains, leurs styles de vie et leur vision du monde sont aussi variés que le territoire, puisqu’ils ont dû s’adapter à la géographie et à ses possibilités. Les peuples de pêcheurs ne sont pas les mêmes que les peuples de chasseurs ou de cultivateurs sur terre ferme, ou que les peuples qui cultivent les terres inondables. De plus, nous rencontrons en Amazonie des milliers de communautés autochtones, d’ascendances africaines, riveraines et habitant les villes qui, à leur tour, sont très différentes les unes des autres et hébergent une grande diversité humaine. À travers un territoire et ses caractéristiques, Dieu se manifeste, reflète quelque chose de son inépuisable beauté. Par conséquent, les divers groupes, dans une synthèse vitale avec leur entourage, développent un mode particulier de sagesse. Nous devrions éviter envers ceux que nous observons de l’extérieur des généralisations injustes, des discours simplistes ou des conclusions faites seulement à partir de nos structures mentales et de nos expériences.
Prendre soin des racines
33. Je désire maintenant rappeler que « la vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité » (LS 144). Ceci touche de très près les jeunes, quand on tend « à dissoudre les différences propres à leur lieu d’origine, à les transformer en êtres manipulables, fabriqués en série »27. Pour éviter cette dynamique d’appauvrissement humain, il faut aimer les racines et en prendre soin car elles sont « un point d’ancrage qui nous permet de nous développer et de répondre à de nouveaux défis »28. J’invite les jeunes de l’Amazonie, surtout les autochtones, à « prendre en charge les racines, parce que des racines provient la force qui les fait croître, fleurir, fructifier »29. Pour les baptisés, l’histoire du peuple d’Israël et de l’Église jusqu’à aujourd’hui font partie de ces racines. Les connaître est une source de joie et surtout d’espérance qui inspire des actions braves et courageuses.
34. Des siècles durant, les peuples amazoniens ont transmis leur sagesse culturelle oralement, par des mythes, des légendes, des narrations, comme c’était le cas avec « ces conteurs anciens qui parcouraient la forêt racontant des fables de village en village, maintenant vivante une communauté qui, sans le cordon ombilical de ces histoires, aurait été fragmentée et dissoute par la distance et l’isolement »30. C’est pourquoi il est important que « les personnes âgées racontent de longues histoires »31 et que les jeunes s’arrêtent pour boire à cette source.
35. Alors que le risque est toujours plus grand que cette richesse culturelle se perde, ces dernières années, grâce à Dieu, certains peuples ont commencé à écrire pour raconter leurs histoires et décrire le sens de leurs coutumes. Ils peuvent ainsi reconnaître eux-mêmes, de manière explicite, qu’il y a quelque chose de plus qu’une identité ethnique et qu’ils sont dépositaires de précieuses mémoires personnelles, familiales et collectives. Je me réjouis de voir que ceux qui ont perdu le contact avec leurs propres racines cherchent à retrouver la mémoire perdue. Par ailleurs, une plus grande perception de l’identité amazonienne s’est aussi développée dans les secteurs professionnels, et même pour eux, très souvent descendants d’immigrants, l’Amazonie est devenue une source d’inspiration artistique, littéraire, musicale, culturelle. Les divers arts, et en particulier la poésie, se sont laissé inspirer par l’eau, par la forêt, par la vie qui bouillonne, ainsi que par la diversité culturelle et par les défis écologiques et sociaux.
Rencontre interculturelle
36. Comme toute réalité culturelle, les cultures de l’Amazonie profonde ont leurs limites. Les cultures urbaines de l’Occident les ont aussi. Des facteurs comme le consumérisme, l’individualisme, la discrimination, l’inégalité, et beaucoup d’autres, sont des aspects fragiles des cultures prétendument plus évoluées. Les ethnies qui ont développé un trésor culturel en étant liées à la nature, avec un fort sens communautaire, perçoivent facilement nos ténèbres que nous ne reconnaissons pas au milieu du prétendu progrès. Par conséquent, recueillir leur expérience de vie nous fera du bien.
37. Partant de nos racines, nous nous asseyons à la table commune, lieu de conversation et d’espérances partagées. De cette façon, la différence que peut représenter un drapeau ou une frontière se transforme en un pont. L’identité et le dialogue ne sont pas ennemis. La propre identité culturelle s’approfondit et s’enrichit dans le dialogue avec les différences, et le moyen authentique de la conserver n’est pas un isolement qui appauvrit. Mon intention n’est donc pas de proposer un indigénisme complètement fermé, anhistorique, figé, qui se refuserait à toute forme de métissage. Une culture peut devenir stérile lorsqu’ « elle se ferme sur elle-même et cherche à perpétuer des manières de vivre vieillies, en refusant tout échange et toute confrontation au sujet de la vérité de l'homme » (Centesimus annus, CA 50). Il est vrai que cela pourrait sembler peu réaliste, puisqu’il est difficile de se protéger de l’invasion culturelle. C’est pourquoi la sauvegarde des valeurs culturelles des groupes indigènes devrait être une préoccupation de tous, parce que leur richesse est aussi la nôtre. Si on ne progresse pas dans ce sens de coresponsabilité face à la diversité qui embellit notre humanité, on ne pourra demander aux groupes qui habitent la forêt de s’ouvrir naïvement à la "civilisation".
38. En Amazonie, il est possible de développer, même entre les divers peuples autochtones, « des relations interculturelles où la diversité ne représente pas une menace, ne justifie pas les hiérarchies de pouvoir des uns sur les autres, mais signifie un dialogue à partir de visions culturelles différentes concernant les façons de célébrer, d’entrer en relation et de raviver l’espérance »32.
Cultures menacées, peuples à risque
39. L’économie globalisée altère sans pudeur la richesse humaine, sociale et culturelle. La désintégration des familles, en raison des migrations forcées, affecte la transmission des valeurs, parce que « la famille est, et a toujours été, l’institution sociale qui a le plus contribué à maintenir vivantes nos cultures »33. De plus, « face à une invasion colonisatrice des moyens de communication de masse », il est nécessaire de promouvoir pour les peuples autochtones « des communications alternatives dans leurs propres langues et cultures » et que « les sujets autochtones soient présents dans les moyens de communication déjà existants »34.
40. Dans tout projet en faveur de l’Amazonie, « il faut inclure la perspective des droits des peuples et des cultures, et comprendre ainsi que le développement d’un groupe social […] requiert de la part des acteurs sociaux locaux un engagement constant en première ligne, à partir de leur propre culture. Même la notion de qualité de vie ne peut être imposée, mais elle doit se concevoir à l’intérieur du monde des symboles et des habitudes propres à chaque groupe humain » (LS 144). Mais si les cultures ancestrales des peuples autochtones sont nées et se développent en étroite relation avec l’environnement naturel, elles peuvent difficilement rester intactes quand cet environnement se détériore.
Ceci ouvre la voie au rêve suivant.
Troisième chapitre : un rêve écologique
41. Dans une réalité culturelle comme l’Amazonie, où existe une relation si étroite entre l’homme et la nature, l’existence quotidienne est toujours cosmique. Libérer les autres de leurs servitudes implique certainement de prendre soin de leur environnement et de le défendre35, mais plus encore d’aider le cœur de l’homme à s’ouvrir avec confiance à ce Dieu qui, non seulement a créé tout ce qui existe, mais qui s’est aussi donné lui-même à nous en Jésus-Christ. Le Seigneur, qui le premier prend soin de nous, nous enseigne à prendre soin de nos frères et sœurs et de l’environnement qu’il nous offre chaque jour. C’est la première écologie dont nous avons besoin. En Amazonie on comprend mieux les paroles de Benoît XVI lorsqu’il disait : « En plus de l'écologie de la nature, il y a donc une écologie que nous pourrions appeler “humaine”, qui requiert parfois une “écologie sociale”. Et cela implique pour l'humanité […] d'avoir toujours plus présents à l'esprit les liens qui existent entre l'écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l'écologie humaine »36. Cette insistance sur le fait que « tout est lié » (LS 16 ; LS 91 ; LS 117 ; LS 138 ; LS 240) vaut spécialement pour un territoire comme l’Amazonie.
42. La protection des personnes et celle des écosystèmes sont inséparables. Cela signifie en particulier que là où « la forêt n’est pas une ressource à exploiter, elle est un être, ou plusieurs êtres avec qui entrer en relation »37. La sagesse des peuples autochtones d’Amazonie encourage « la protection et le respect de la création, avec la conscience claire de ses limites, interdisant d’en abuser. Abuser de la nature c’est abuser des ancêtres, des frères et sœurs, de la création et du Créateur, en hypothéquant l’avenir »38. Les autochtones, « quand ils restent sur leurs territoires, ce sont précisément eux qui les préservent le mieux » (LS 146), tant qu’ils ne se laissent pas piéger par le chant des sirènes et par les offres intéressées des groupes de pouvoir. Les dommages faits à la nature les touchent de façon très directe et visible, parce que – disent-ils - « Nous sommes eau, air, terre et vie du milieu ambiant créé par Dieu. Par conséquent, nous demandons que cessent les mauvais traitements et les destructions de la Mère terre. La terre a du sang et elle saigne, les multinationales ont coupé les veines à notre Mère terre »39.
Ce rêve fait d’eau
43. L’eau est la reine en Amazonie, les rivières et les ruisseaux sont comme des veines, elle est déterminante pour toute forme de vie :
« Là, en plein cœur des étés torrides, quand les dernières rafales du vent d’est se diluent dans l’air stagnant, l’hygromètre remplace le thermomètre pour définir le climat. Les êtres vivants sont soumis aux flux et reflux des grands fleuves : affligeante alternative. Les crues s’élèvent d’une façon effrayante. L’Amazone s’enfle, sort de son lit, hausse en quelques jours le niveau de ses eaux […]. L’inondation est une pause dans la vie. Pris dans les mailles des igarapés, l’homme attend alors, avec un stoïcisme rare devant cette fatalité inéluctable, la fin de cet hiver paradoxal, aux températures élevées. Reflux et été sont synonymes. C’est la reviviscence de l’activité rudimentaire des hommes de ces régions, qui se démènent comme ils le peuvent face à une nature qui abuse des manifestations contradictoires et rend impossible la continuité de tout effort »40.
44. L’eau est éblouissante dans le grand Amazone qui rassemble et vivifie tout alentour :
« Amazonecapitale des syllabes de l’eau,père patriarche, tu esla mystérieuse éternitédes fécondations,les fleuves choient en toi comme des vols d’oiseaux… »41.
45. Il est également la colonne vertébrale qui harmonise et unit : « Le fleuve ne nous sépare pas, il nous unit, il nous aide à vivre ensemble avec des cultures et des langues différentes  »42. Cela est si vrai qu’ il y a beaucoup d’ “Amazonies” sur ce territoire, son axe principal est le grand fleuve, enfant de nombreuses rivières :
« De l'extrême hauteur de la cordillère, où les neiges sont éternelles, l'eau se détache et trace un contour tremblant sur la peau ancienne de la pierre : l'Amazone vient de naître. Elle naît à chaque instant. Elle descend lentement, lumière un peu occultée, pour croître dans la terre. D'un vert saisissant, elle invente son chemin et se développe. Les eaux souterraines affleurent pour accueillir l'eau qui descend des Andes. Du ventre des nuages très blancs, touchés par le vent, tombe l'eau céleste. Ensemble, ils avancent, multipliés selon des chemins infinis, baignant l'immense plaine [...] C'est la Grande Amazonie, tout entière sous l’humide tropique, avec sa forêt compacte et étourdissante, où palpite encore, intacte et en de vastes lieux, jamais surprise par l'homme, la vie qui s'est tissée dans les intimités de l'eau [...]. Depuis que l'homme l'habite, jaillit des profondeurs de ses eaux, et glisse des centres élevés de sa forêt une peur terrible : que cette vie, lentement, coure vers la fin »43.
46. Les poètes populaires, qui sont tombés amoureux de son immense beauté, ont essayé d’exprimer ce que ce fleuve leur fait ressentir, et la vie qu’il offre sur son passage dans une danse de dauphins, d’anacondas, d’arbres et de pirogues. Mais ils déplorent aussi des dangers qui le menacent. Ces poètes contemplatifs et prophétiques nous aident à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui détruit la nature et qui nous laisse sans existence véritablement digne :
« Le monde souffre de la transformation des pieds en caoutchouc, des jambes en cuir, du corps en tissu et de la tête en acier [...] Le monde souffre de la transformation de la bêche en fusil, de la charrue en char de guerre, de l'image du semeur qui sème en celle de l'automate avec son lance-flammes, dont le semis germe en désert. Seule la poésie, grâce à l'humilité de sa voix, pourra sauver ce monde »44.
Le cri de l’Amazonie
47. La poésie aide à exprimer une douloureuse sensation que beaucoup aujourd’hui partagent. La vérité inéluctable est que, dans les conditions actuelles, avec cette façon de traiter l’Amazonie, beaucoup de vie et de beauté sont en train de “courir vers la fin”, même si un grand nombre veulent continuer à croire que rien n’arrivera :
« Ceux qui pensaient que le fleuve était une corde à jouer se trompaient.Le fleuve est une veine très fine à la surface de la terre. […]Le fleuve est une corde à laquelle s’attachent les animaux et les arbres.Si vous tiriez trop fort, le fleuve pourrait déborder.Il pourrait déborder et nous laver le visage avec l'eau et le sang »45.
48. L’équilibre planétaire dépend aussi de la santé de l’Amazonie. Avec le biome du Congo et de Bornéo, elle éblouit par la diversité de ses forêts desquelles dépendent aussi les cycles des pluies, l’équilibre du climat, et une grande variété d’êtres vivants. Elle fonctionne comme un grand filtre à dioxyde de carbone qui aide à éviter le réchauffement de la terre. Son sol est, en grande partie, pauvre en humus ; c’est pourquoi la forêt « pousse, en réalité, sur le sol et non du sol »46. Lorsque l’on élimine la forêt, elle n’est pas remplacée car elle fait place à un terrain contenant peu de nutriments qui devient désertique ou pauvre en végétation. Cela est grave car, dans les entrailles de la forêt amazonienne, d’innombrables ressources subsistent qui pourraient être indispensables à la guérison des maladies. Ses poissons, ses fruits, et autres dons surabondants, enrichissent l’alimentation humaine. De plus, dans un écosystème comme l’Amazonie, chaque partie, en raison de son importance, devient indispensable à la conservation de l’ensemble. Les basses terres et la végétation marine ont aussi besoin d’être fertilisées par ce que draine l’Amazone. Le cri de l’Amazonie parvient à tous car « la conquête et l’exploitation des ressources […] menacent aujourd’hui la capacité même d’accueil de l’environnement : l’environnement comme “ressource” met en danger l’environnement comme “maison” »47. L’intérêt d’un petit nombre d’entreprises puissantes ne devrait pas être mis au-dessus du bien de l’Amazonie et de l’humanité entière.
49. Il ne suffit pas de prêter attention à la conservation des espèces les plus visibles en voie d’extinction. Il est crucial de prendre en compte le fait que « pour le bon fonctionnement des écosystèmes, les champignons, les algues, les vers, les insectes, les reptiles et l’innombrable variété de micro-organismes sont aussi nécessaires. Certaines espèces peu nombreuses, qui sont d’habitude imperceptibles, jouent un rôle fondamental pour établir l’équilibre d’un lieu » (LS 34). Cela est facilement ignoré dans l’évaluation de l’impact environnemental des projets économiques d’industries extractives, énergétiques, forestières et autres, qui détruisent et polluent. D’autre part, l’eau, abondante en Amazonie, est un bien essentiel pour la survie humaine, mais les sources de pollution sont toujours plus grandes (cf LS 28-31).
50. Il est vrai qu’en plus des intérêts économiques d’entrepreneurs et de politiciens locaux, il y a aussi « les énormes intérêts économiques internationaux » (LS 38). La solution n’est donc pas dans une “internationalisation” de l’Amazonie48, mais la responsabilité des gouvernements nationaux devient plus lourde. Pour cette même raison, « elle est louable la tâche des organismes internationaux et des organisations de la société civile qui sensibilisent les populations et coopèrent de façon critique, en utilisant aussi des systèmes de pression légitimes, pour que chaque gouvernement accomplisse son propre et intransférable devoir de préserver l’environnement ainsi que les ressources naturelles de son pays, sans se vendre à des intérêts illégitimes locaux ou internationaux » (LS 38).
51. Pour sauvegarder l’Amazonie, il est bon de conjuguer les savoirs ancestraux avec les connaissances techniques contemporaines, mais toujours en cherchant à intervenir sur le terrain de manière durable, en préservant en même temps le style de vie et les systèmes de valeurs des habitants (cf LS 144). À eux, et de manière spéciale aux peuples autochtones, il revient de recevoir – en plus de la formation de base - une information complète et transparente sur les projets, leur étendue, leurs effets et risques, afin de pouvoir confronter cette information avec leurs intérêts et leur connaissance des lieux, et ainsi donner ou non leur consentement, ou bien proposer des alternatives (cf LS 183).
52. Les plus puissants ne se contentent jamais des gains qu’ils obtiennent, et les ressources du pouvoir économique s’accroissent beaucoup avec le développement scientifique et technologique. C’est pourquoi nous devrions tous insister sur l’urgence de « créer un système normatif qui implique des limites infranchissables et assure la protection des écosystèmes, avant que les nouvelles formes de pouvoir dérivées du paradigme techno-économique ne finissent par raser non seulement la politique mais aussi la liberté et la justice » (LS 53). Si l’appel de Dieu exige une écoute attentive de la clameur des pauvres et de la terre (cf LS 49), pour nous,  « le cri que l’Amazonie fait monter vers le Créateur est semblable au cri du Peuple de Dieu en Egypte (cf. Ex 3, 7). C’est un cri d’esclavage et d’abandon, qui appelle la liberté »49.
La prophétie de la contemplation
53. Souvent nous laissons notre conscience devenir insensible, car la « distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et fini » (LS 56). Si nous regardons les choses en surface, il semble peut-être « qu’elles ne soient pas si graves et que la planète pourrait subsister longtemps dans les conditions actuelles. Ce comportement évasif nous permet de continuer à maintenir nos styles de vie, de production et de consommation. C’est la manière dont l’être humain s’arrange pour alimenter tous les vices autodestructifs : en essayant de ne pas les voir, en luttant pour ne pas les reconnaître, en retardant les décisions importantes, en agissant comme si de rien n’était » (LS 59).
54. Au-delà de tout cela, je voudrais rappeler que chacune des différentes espèces a une valeur en elle-même, or « chaque année, disparaissent des milliers d’espèces végétales et animales que nous ne pourrons plus connaître, que nos enfants ne pourront pas voir, perdues pour toujours. L’immense majorité disparaît pour des raisons qui tiennent à une action humaine. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en n’avons pas le droit » (LS 33).
55. Apprenant des peuples autochtones, nous pouvons contempler l’Amazonie, et pas seulement l’étudier, pour reconnaître ce mystère qui nous dépasse. Nous pouvons l’aimer, et pas seulement l’utiliser, pour que l’amour réveille un intérêt profond et sincère. Qui plus est, nous pouvons nous sentir intimement unis à elle, et pas seulement la défendre, et alors l’Amazonie deviendra pour nous comme une mère. Car « le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres » (LS 220).
56. Réveillons le sens esthétique et contemplatif que Dieu a mis en nous et que parfois nous laissons atrophier. Rappelons-nous que « quand quelqu’un n’apprend pas à s’arrêter pour observer et pour évaluer ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d’usage et d’abus sans scrupule » (LS 215). En revanche, si nous entrons en communion avec la forêt, notre voix s’unira facilement à la sienne et deviendra prière : « Couchés à l’ombre d’un vieil eucalyptus notre prière de lumière s’immerge dans le chant du feuillage éternel »50. Cette conversion intérieure est ce qui permettra de pleurer pour l’Amazonie et de crier avec elle devant le Seigneur.
57. Jésus disait : « Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux sous ? Et pas un d’entre eux n’est en oubli devant Dieu » (Lc 12, 6). Dieu le Père, qui a créé chaque être de l’univers avec un amour infini, nous appelle à être ses instruments pour écouter le cri de l’Amazonie. Si nous nous rendons présents à cette clameur déchirante, il sera manifeste que les créatures de l’Amazonie n’ont pas été oubliées par le Père du ciel. Pour les chrétiens, Jésus lui-même nous interpelle à partir d’elles « parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de plénitude. Même les fleurs des champs et les oiseaux qu’émerveillé il a contemplés de ses yeux humains, sont maintenant remplis de sa présence lumineuse » (LS 100). C’est pourquoi les croyants trouvent dans l’Amazonie un lieu théologique, un espace où Dieu lui-même se montre et appelle ses enfants.
 Éducation et habitudes écologiques
58. Nous pouvons ainsi faire un pas de plus et rappeler qu’une écologie intégrale ne se contente pas de régler des questions techniques ou de prendre des décisions politiques, juridiques et sociales. La grande écologie inclut un aspect éducatif qui provoque le développement de nouvelles habitudes chez les personnes et les groupes humains. Malheureusement, beaucoup d’habitants de l’Amazonie ont adopté des habitudes propres aux grandes villes où le consumérisme et la culture du déchet sont très enracinés. Il n’y aura pas d’écologie saine et durable, capable de transformer les choses, si les personnes ne changent pas, si on ne les encourage pas à choisir un autre style de vie, moins avide, plus serein, plus respectueux, moins anxieux, plus fraternel.
59. En effet, « plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer. Dans ce contexte, il ne semble pas possible qu’une personne accepte que la réalité lui fixe des limites […] Nous ne pensons pas seulement à l’éventualité de terribles phénomènes climatiques ou à de grands désastres naturels, mais aussi aux catastrophes dérivant de crises sociales, parce que l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque, surtout quand seul un petit nombre peut se le permettre » (LS 204).
60. L’Église, avec sa grande expérience spirituelle, avec sa conscience renouvelée de la valeur de la création, avec son souci de la justice, avec son option pour les derniers, avec sa tradition éducative et avec son histoire d’incarnation dans des cultures si diverses dans le monde entier, veut à son tour contribuer à la sauvegarde et à la croissance de l’Amazonie.
Cela donne lieu au rêve suivant que je désire partager plus directement avec les pasteurs et les fidèles catholiques.
Quatrième chapitre : un rêve ecclésial
61. L’Église est appelée à marcher avec les peuples de l’Amazonie. En Amérique Latine, cette marche a connu des expressions privilégiées comme la Conférence des Evêques de Medellín (1968) et son application à l’Amazonie à Santarem (1972)51 ; puis à Puebla (1979), Santo Domingo (1992) et Aparecida (2007). La marche se poursuit, et si l’on veut développer une Église au visage amazonien le travail missionnaire a besoin de croître dans une culture de la rencontre visant une « harmonie multiforme » (EG 220). Mais pour que cette incarnation de l’Église et de l’Évangile soit possible, la grande annonce missionnaire doit résonner, encore et encore.
L’annonce indispensable en Amazonie
62. Face à tant de besoins et d’angoisses qui crient du cœur de l’Amazonie, nous pouvons répondre par des organisations sociales, des ressources techniques, des espaces de discussion, des programmes politiques, et tout cela peut faire partie de la solution. Mais nous ne renonçons pas, en tant que chrétiens, à la proposition de la foi que nous recevons de l’Évangile. Même si nous voulons lutter avec tous, coude à coude, nous n’avons pas honte de Jésus-Christ. Pour ceux qui l’ont rencontré, vivent dans son amitié et s’identifient à son message, il est impossible de ne pas parler de lui et de proposer aux autres sa proposition de vie nouvelle : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » (1Co 9, 16).
63. L’option authentique pour les pauvres et les oubliés, en même temps qu’elle nous pousse à les libérer de la misère matérielle et à défendre leurs droits, implique que nous leurs proposions l’amitié avec le Seigneur qui les promeut et leur donne dignité. Il serait triste qu’ils reçoivent de nous un code de doctrines ou une obligation morale, et non pas la grande annonce salvifique, ce cri missionnaire qui vise le cœur et donne sens à tout le reste. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter d’un message social. Si nous donnons notre vie pour eux, pour la justice et la dignité qu’ils méritent, nous ne pouvons pas leur cacher que nous le faisons parce que nous reconnaissons le Christ en eux et parce que nous découvrons l’immense dignité que leur donne le Père qui les aime infiniment.
64. Ils ont le droit à l’annonce de l’Évangile, surtout à cette première annonce qui s’appelle kérygme et qui est « l’annonce principale, celle que l’on doit toujours écouter de nouveau de différentes façons et que l’on doit toujours annoncer de nouveau sous une forme ou une autre » (EG 164). C’est l’annonce d’un Dieu qui aime infiniment chaque être humain, qui a manifesté pleinement cet amour dans le Christ crucifié pour nous et ressuscité dans nos vies. Je propose de relire un bref résumé de ce contenu dans le Chapitre 4 de l’Exhortation Christus vivit. Cette annonce doit résonner constamment en Amazonie, exprimée de nombreuses manières différentes. Sans cette annonce passionnée, toute structure ecclésiale se transformera en une ONG de plus, et ainsi, nous ne répondrons pas à la demande de Jésus-Christ : « Allez dans le monde entier, et proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15).
65. Toute proposition de mûrissement de la vie chrétienne a besoin d’avoir pour axe permanent cette annonce, car « toute la formation chrétienne est avant tout l’approfondissement du kérygme qui se fait chair toujours plus et toujours mieux » (EG 165). La réponse fondamentale face à cette annonce, quand elle parvient à provoquer une rencontre personnelle avec le Seigneur, est la charité fraternelle, « ce commandement nouveau qui est le premier, le plus grand, celui qui nous identifie le mieux comme disciples » (EG 161). Ainsi, le kérygme et l’amour fraternel constituent la grande synthèse de tout le contenu de l’Évangile qui ne peut pas ne pas être proposé en Amazonie. C’est ce qu’ont vécu les grands évangélisateurs de l’Amérique Latine comme saint Toribio de Mogrovejo ou saint José de Anchieta.
L’inculturation
66. L’Église, alors même qu’elle annonce encore et encore le kérygme, doit se développer en Amazonie. Pour cela elle reconfigure toujours sa propre identité par l’écoute et le dialogue avec les personnes, les réalités et les histoires de leur terre. De cette façon, pourra se développer de plus en plus un processus nécessaire d’inculturation qui ne déprécie rien de ce qu’il y a de bon dans les cultures amazoniennes, mais qui le recueille et le porte à sa plénitude à la lumière de l’Évangile52. Il ne dépréciera pas non plus la richesse de la sagesse chrétienne transmise pendant des siècles, comme si l’on prétendait ignorer l’histoire dans laquelle Dieu a œuvré de multiples manières, car l’Église a un visage multiforme « non seulement dans une perspective spatiale […] mais aussi dans sa réalité temporelle »53. Il s’agit de l’authentique Tradition de l’Église qui n’est pas un dépôt statique ni une pièce de musée, mais la racine d’un arbre qui grandit54. C’est la tradition millénaire qui témoigne de l’action de Dieu dans son Peuple et qui « a la mission d’entretenir vivant le feu plus que de conserver les cendres »55.
67. Saint Jean-Paul II enseignait qu’en présentant la proposition évangélique « l’Église ne prétend pas nier l’autonomie de la culture. Au contraire, elle a envers elle le plus grand respect », car la culture « n’est pas seulement sujet de rédemption et d’élévation, mais elle peut aussi jouer un rôle de médiation et de collaboration »56. En s’adressant aux indigènes du continent américain, il a rappelé qu’ « une foi qui ne se fait pas culture est une foi non pleinement accueillie, non pleinement pensée, non fidèlement vécue »57. Les défis des cultures invitent l’Église à « un sens critique aigu mais aussi [à la] confiance »58.
68. Il convient de reprendre ici ce que j’ai déjà dit dans l’Exhortation Evangelii gaudium sur l’inculturation, qui a comme base la conviction que « la grâce suppose la culture, et le don de Dieu s’incarne dans la culture de la personne qui le reçoit » (EG 115). Nous percevons que cela implique un double mouvement. D’une part, une dynamique de fécondation qui permet d’exprimer l’Évangile en un lieu, puisque « quand une communauté accueille l’annonce du salut, l’Esprit Saint féconde sa culture avec la force transformatrice de l’Évangile » (EG 116). D’autre part, l’Église elle-même vit un chemin de réception qui l’enrichit de ce que l’Esprit a déjà semé mystérieusement dans cette culture. De cette manière, « l’Esprit Saint embellit l’Église, en lui indiquant de nouveaux aspects de la Révélation et en lui donnant un nouveau visage » (EG 116). Il s’agit, en définitive, d’encourager et de permettre que l’annonce inlassable de l’Évangile, transmis avec « des catégories propres à la culture où il est annoncé, provoque une nouvelle synthèse avec cette culture » (EG 129).
69. C’est pourquoi, « comme nous pouvons le voir dans l’histoire de l’Église, le christianisme n’a pas un modèle culturel unique » (EG 116) et « ce n’est pas faire justice à la logique de l’incarnation que de penser à un christianisme mono culturel et monocorde » (EG 117). Par conséquent, le risque pour les évangélisateurs qui arrivent en un lieu est de croire qu’ils doivent non seulement transmettre l’Évangile, mais aussi la culture dans laquelle ils ont grandi, oubliant qu’il ne s’agit pas d’ « imposer une forme culturelle particulière, aussi belle et antique qu’elle soit » (EG 117). Il faut accepter avec courage la nouveauté de l’Esprit qui est capable de créer toujours quelque chose de nouveau avec le trésor inépuisable de Jésus-Christ, car « l’inculturation engage l’Église sur un chemin difficile, mais nécessaire »59. Il est vrai que, « bien que ces processus soient toujours lents, parfois la crainte nous paralyse trop » et nous finissons comme « spectateurs d’une stagnation stérile de l’Église » (EG 129). Ne craignons pas, ne coupons pas les ailes à l’Esprit Saint.
Chemins d’inculturation en Amazonie
70. Pour réaliser une nouvelle inculturation de l’Évangile en Amazonie, l’Église doit écouter sa sagesse ancestrale, redonner la parole aux personnes âgées, reconnaître les valeurs présentes dans le style de vie des communautés autochtones, récupérer à temps les riches récits des peuples. En Amazonie, nous avons déjà reçu des richesses qui viennent des cultures précolombiennes, « comme l’ouverture à l’action de Dieu, le sens de la reconnaissance pour les fruits de la terre, le caractère sacré de la vie humaine et la valorisation de la famille, le sens de la solidarité et la coresponsabilité dans le travail commun, l’importance du cultuel, la croyance en une vie au-delà de la vie terrestre, et beaucoup d’autres valeurs »60.
71. Dans ce contexte, les peuples autochtones amazoniens expriment la qualité authentique de la vie comme un “bien-vivre” qui implique une harmonie personnelle, familiale, communautaire et cosmique, et qui s’exprime dans leur manière communautaire de concevoir l’existence, dans la capacité de trouver la joie et la plénitude au milieu d’une vie austère et simple, comme dans la protection responsable de la nature qui préserve les ressources pour les futures générations. Les peuples aborigènes pourraient nous aider à percevoir ce qu’est une heureuse sobriété et, dans ce sens, « ils ont beaucoup à nous enseigner » (EG 198). Ils savent être heureux avec peu, ils jouissent des petits dons de Dieu sans accumuler beaucoup de choses, ils ne détruisent pas sans nécessité, ils prennent soin des écosystèmes et reconnaissent que la terre, en même temps qu’elle est offerte pour soutenir leur vie comme une source généreuse, a un sens maternel qui éveille à une tendresse respectueuse. Tout cela doit être valorisé et repris dans l’évangélisation61.
72. Pendant que nous luttons pour eux et avec eux, nous sommes appelés « à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux » (EG 198). Les habitants des villes doivent valoriser cette sagesse et se laisser “rééduquer” face à la consommation effrénée et à l’isolement urbain. L’Église elle-même peut être un moyen qui aide à cette récupération culturelle dans une précieuse synthèse avec l’annonce de l’Évangile. Par ailleurs, elle devient un instrument de charité dans la mesure où les communautés urbaines sont non seulement missionnaires dans leur environnement, mais aussi accueillantes envers les pauvres qui arrivent de l’intérieur du pays poussés par la misère. Elle l’est également dans la mesure où les communautés sont proches des jeunes migrants pour les aider à s’intégrer dans la ville sans tomber dans les réseaux de dégradation. Ces actions ecclésiales qui jaillissent de l’amour sont des voies précieuses à l’intérieur d’un processus d’inculturation.
73. Mais l’inculturation élève et apporte plénitude. Certainement, il faut valoriser cette mystique autochtone de l’interconnexion et de l’interdépendance de toute la création, une mystique de gratuité qui aime la vie comme un don, une mystique d’admiration sacrée devant la nature qui déborde de tant de vie. Cependant, il s’agit aussi de faire en sorte que cette relation avec Dieu présent dans le cosmos se transforme toujours plus en une relation personnelle avec un Tu qui soutient sa réalité et qui veut lui donner un sens, un Tu qui nous connaît et qui nous aime :
« Mon ombre flotte, au milieu des bois morts.Mais l’étoile est née sans reprochesur les mains de cet enfant, expertes,qui conquièrent les eaux et la nuit.Il doit me suffire de savoirque tu me connaistout entier, bien avant ma naissance »62.
74. De même, la relation avec Jésus-Christ, Dieu et vrai homme, libérateur et rédempteur, n’est pas contraire à cette vision du monde fortement cosmique qui caractérise ces peuples, parce qu’il est aussi le Ressuscité qui pénètre toute chose63. Pour l’expérience chrétienne, « toutes les créatures de l’univers matériel trouvent leur vrai sens dans le Verbe incarné, parce que le Fils de Dieu a intégré dans sa personne une partie de l’univers matériel, où il a introduit un germe de transformation définitive » (LS 235). Il est glorieux et mystérieusement présent dans le fleuve, dans les arbres, dans les poissons, dans le vent, comme le Seigneur qui règne dans la création sans perdre ses plaies transfigurées, et dans l’Eucharistie il assume les éléments du monde en donnant à chacun le sens du don pascal.
Inculturation sociale et spirituelle
75. Cette inculturation, étant donné la situation de pauvreté et d’abandon de nombreux habitants de l’Amazonie, devra nécessairement avoir une odeur fortement sociale et se caractériser par une défense ferme des droits humains, en faisant briller le visage du Christ qui « a voulu s’identifier par une tendresse spéciale avec les plus faibles et les plus pauvres »64. Parce qu’ « à partir du cœur de l’Évangile, nous reconnaissons la connexion intime entre évangélisation et promotion humaine » (EG 178), et cela implique pour les communautés chrétiennes un engagement clair pour le Règne de justice dans la promotion des exclus. C’est pourquoi une formation adéquate des agents pastoraux dans la Doctrine Sociale de l’Église est particulièrement importante.
76. En même temps, l’inculturation de l’Évangile en Amazonie doit mieux intégrer la dimension sociale à la dimension spirituelle, de sorte que les plus pauvres ne doivent pas aller chercher hors de l’Église une spiritualité qui réponde aux aspirations de leur dimension transcendante. Par conséquent, il ne s’agit pas d’une religiosité aliénante et individualiste qui évite les revendications sociales pour une vie plus digne, mais il ne s’agit pas non plus de mutiler la dimension transcendante et spirituelle comme si seul le développement matériel suffisait à l’être humain. Cela nous invite, non seulement à combiner les deux choses, mais aussi à les relier intimement. Ainsi resplendira la vraie beauté de l’Évangile qui est pleinement humanisant, qui honore intégralement les personnes et les peuples, qui comble le cœur et la vie entière.
Points de départ pour une sainteté amazonienne
77. Ainsi pourront naître des témoins de sainteté au visage amazonien qui ne soient pas des copies de modèles des autres régions, une sainteté faite de rencontre et de don de soi, de contemplation et de service, de solitude réceptive et de vie commune, de sobriété joyeuse et de lutte pour la justice. Cette sainteté est atteinte par « chacun à sa manière »65, et cela vaut aussi pour les peuples où la grâce s’incarne et resplendit avec des traits distinctifs. Imaginons une sainteté aux traits amazoniens, appelée à interpeler l’Église universelle.
78. Un processus d’inculturation, qui implique des chemins non seulement individuels mais aussi populaires, exige un amour du peuple plein de respect et de compréhension. Dans une bonne partie de l’Amazonie, ce processus a déjà été initié. Il y a plus de quarante ans, les évêques de l’Amazonie du Pérou soulignaient que, dans bon nombre de groupes présents dans cette région, « le sujet évangélisateur, modelé par une culture multiple et changeante, est initialement évangélisé », il possède « certains traits du catholicisme populaire qui, bien que peut-être promus à l’origine par des agents pastoraux, sont actuellement une réalité que les gens ont fait leur, et même en ont changé la signification et les ont transmis de génération en génération »66. Ne nous précipitons pas pour qualifier de superstition ou de paganisme certaines expressions religieuses qui surgissent spontanément de la vie des peuples. Il faut plutôt savoir reconnaître le blé qui grandit au milieu de l’ivraie, parce que « dans la piété populaire, on peut comprendre comment la foi reçue s’est incarnée dans une culture et continue à se transmettre » (EG 123).
79. Il est possible de recueillir d’une certaine manière un symbole autochtone sans le qualifier nécessairement d’idolâtrie. Un mythe chargé de sens spirituel peut être utilisé et pas toujours être considéré comme une erreur païenne. Certaines fêtes religieuses contiennent une signification sacrée et sont des espaces de rencontre et de fraternité, bien qu’un lent processus de purification ou de maturation soit requis. Un missionnaire zélé essaie de trouver quelles aspirations légitimes cherchent une voie dans des manifestations religieuses parfois imparfaites, partielles ou équivoques, et veut répondre à partir d’une spiritualité inculturée.
80. Ce sera certainement une spiritualité centrée sur l’unique Dieu et Seigneur, mais en même temps capable d’entrer en contact avec les nécessités quotidiennes des personnes qui cherchent une vie digne, qui veulent apprécier les belles choses de l’existence, trouver la paix et l’harmonie, résoudre les crises familiales, soigner leurs maladies, voir leurs enfants grandir heureux. Le pire danger serait de les éloigner de la rencontre avec le Christ en le présentant comme un ennemi du bonheur, ou comme indifférent aux quêtes et aux angoisses humaines (Gaudete et exsultate, GE 126-127). Aujourd’hui, il est indispensable de montrer que la sainteté ne laisse pas les personnes sans « forces, ni vie, ni joie » (GE 32).
L’inculturation de la liturgie
81. L’inculturation de la spiritualité chrétienne dans les cultures des peuples autochtones trouve, dans les sacrements, un chemin d’une valeur particulière parce que le divin et le cosmique, la grâce et la création s’unissent en eux. En Amazonie, ils ne devraient pas être interprétés comme séparés de la création. Ils « sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle » (LS 235). Ils sont un accomplissement de la création où la nature est élevée pour qu’elle soit le lieu et l’instrument de la grâce afin d’« embrasser le monde à un niveau différent » (LS 235).
82. Dans l’Eucharistie, Dieu « au sommet du mystère de l’Incarnation, a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière. […] [Elle] unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création » (LS 236). C’est pourquoi elle peut être une « motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement, et elle nous invite à être gardiens de toute la création » (LS 236). Ainsi, « nous ne nous évadons pas du monde, et nous ne nions pas la nature quand nous voulons rencontrer Dieu » (LS 235). Cela nous permet de retrouver dans la liturgie beaucoup d’éléments propres de l’expérience des indigènes dans leur contact intime avec la nature et de favoriser des expressions autochtones en chants, danses, rites, gestes et symboles. Déjà le Concile Vatican II avait demandé cet effort d’inculturation de la liturgie chez les peuples autochtones67, mais plus de cinquante ans se sont écoulés et nous avons fait peu de progrès dans cette ligne68.
83. Le dimanche, « la spiritualité chrétienne intègre la valeur du loisir et de la fête. L’être humain tend à réduire le repos contemplatif au domaine de l’improductif ou de l’inutile, en oubliant qu’ainsi il retire à l’œuvre qu’il réalise le plus important : son sens. Nous sommes appelés à inclure dans notre agir une dimension réceptive et gratuite » (LS 237). Les peuples autochtones connaissent cette gratuité et ce sain loisir contemplatif. Nos célébrations devraient les aider à vivre cette expérience dans la liturgie dominicale et à rencontrer la lumière de la Parole et de l’Eucharistie qui illumine nos vies concrètes.
84. Les sacrements montrent et communiquent le Dieu proche qui vient avec miséricorde pour soigner et fortifier ses enfants. C’est pourquoi ils doivent être accessibles, surtout aux pauvres, et ils ne doivent jamais être refusés pour des raisons d’argent. Il ne faut pas non plus qu’ils soient pour les pauvres et les oubliés de l’Amazonie une discipline qui exclut et éloigne, car ils seraient finalement mis à l’écart par une Église transformée en douane. Au contraire, « dans les situations difficiles que vivent les personnes qui sont le plus dans le besoin, l’Église doit surtout avoir à cœur de les comprendre, de les consoler, de les intégrer, en évitant de leur imposer une série de normes, comme si celles-ci étaient un roc, avec pour effet qu’elles se sentent jugées et abandonnées précisément par cette Mère qui est appelée à les entourer de la miséricorde de Dieu »69. Dans l’Église, la miséricorde peut devenir une simple expression romantique si elle ne se manifeste pas concrètement dans la tâche pastorale70.
L’inculturation de la ministérialité
85. L’inculturation doit aussi se développer et se traduire dans une manière incarnée de mettre en œuvre l’organisation ecclésiale et la ministérialité. Si l’on inculture la spiritualité, si l’on inculture la sainteté, si l’on inculture même l’Évangile, comment ne pas penser à une inculturation de la manière dont les ministères ecclésiaux se structurent et se vivent ? La présence pastorale de l’Église en Amazonie est précaire, en partie à cause de l’immense extension territoriale, avec de nombreux lieux d’accès difficiles, une grande diversité culturelle, de sérieux problèmes sociaux, et avec l’option, propre à certains peuples, de s’isoler. Cela ne peut nous laisser indifférents et exige de l’Église une réponse spécifique et courageuse.
86. Il faudra veiller à ce que la ministérialité se configure de telle manière qu’elle soit au service d’une plus grande fréquence de la célébration de l’Eucharistie, même dans les communautés les plus éloignées et cachées. Aparecida a invité à écouter la plainte de nombreuses communautés de l’Amazonie « privées de l’Eucharistie dominicale durant de longues périodes »71. Mais en même temps, il faut des ministres qui puissent comprendre de l’intérieur la sensibilité et les cultures amazoniennes.
87. La manière de configurer la vie et l’exercice du ministère des prêtres n’est pas monolithique, et acquiert diverses nuances en différents lieux de la terre. C’est pourquoi il est important de déterminer ce qui est spécifique au prêtre, ce qui ne peut pas être délégué. La réponse se trouve dans le sacrement de l’Ordre sacré qui le configure au Christ prêtre. Et la première conclusion est que ce caractère exclusif reçu dans l’Ordre le rend capable, seulement lui, de présider l’Eucharistie72. C’est sa fonction spécifique principale et qui ne peut être déléguée. Certains pensent que ce qui distingue le prêtre est le pouvoir, le fait d’être l’autorité suprême de la communauté. Mais saint Jean-Paul II a expliqué que, même si le sacerdoce est considéré comme “hiérarchique”, cette fonction n’équivaut pas à le mettre au-dessus des autres, mais l’ordonne « totalement à la sainteté des membres du Christ »73. Lorsqu’on affirme que le prêtre est signe du “Christ tête”, le sens principal est que le Christ est la source de la grâce : il est la tête de l’Église « parce qu’il peut communiquer la grâce à tous les membres de l’Église »74.
88. Le prêtre est signe de cette Tête qui répand la grâce, en particulier lorsqu’il célèbre l’Eucharistie, source et sommet de toute la vie chrétienne75. C’est son grand pouvoir qui peut être reçu seulement dans le sacrement de l’Ordre. C’est pourquoi lui seul peut dire : “Ceci est mon corps”. Il y a d’autres paroles que lui seul peut prononcer : “Je te pardonne tes péchés”, parce que le pardon sacramentel est au service d’une célébration eucharistique digne. Le cœur de son identité exclusive se trouve dans ces deux sacrements76
89. Dans les circonstances spécifiques de l’Amazonie, en particulier dans ses forêts et ses zones très reculées, il faut trouver un moyen d’assurer ce ministère sacerdotal. Les laïcs pourront annoncer la Parole, enseigner, organiser leurs communautés, célébrer certains sacrements, chercher différentes voies pour la piété populaire et développer la multitude des dons que l’Esprit répand en eux. Mais ils ont besoin de la célébration de l’Eucharistie parce qu’elle « fait l’Église »77, et nous en sommes arrivés à dire qu’ « aucune communauté chrétienne ne peut se construire sans trouver sa racine et son centre dans la célébration de la très sainte Eucharistie »78. Si vraiment nous croyons qu’il en est ainsi, il est urgent d’éviter que les peuples amazoniens soient privés de cet aliment de vie nouvelle et du sacrement du pardon.
90. Cette nécessité urgente m’amène à exhorter tous les évêques, en particulier ceux de l’Amérique Latine, non seulement à promouvoir la prière pour les vocations sacerdotales, mais aussi à être plus généreux en orientant ceux qui montrent une vocation missionnaire à choisir l’Amazonie79. En même temps, il convient de réviser complètement la structure et le contenu tant de la formation initiale que de la formation permanente des prêtres, afin qu’ils acquièrent les attitudes et les capacités que requiert le dialogue avec les cultures amazoniennes. Cette formation doit être éminemment pastorale et favoriser le développement de la miséricorde sacerdotale80.
Communautés pleines de vie
91. Par ailleurs, l’Eucharistie est le grand sacrement qui signifie et réalise l’unité de l’Église81, et qui est célébré « afin que d’étrangers, de dispersés, et d’indifférents les uns les autres, nous devenions unis, égaux et amis »82. Celui qui préside l’Eucharistie doit prendre soin de la communion qui n’est pas une unité appauvrie, mais qui accueille la multiple richesse des dons et des charismes que l’Esprit répand dans la communauté.
92. C’est pourquoi l’Eucharistie, source et sommet, exige que cette richesse multiforme se développe. Il faut des prêtres, mais cela n’empêche pas que, d’une façon ordinaire, les diacres permanents – qui devraient être beaucoup plus nombreux en Amazonie –, les religieuses et même les laïcs assument des responsabilités importantes pour la croissance des communautés, et arrivent à maturité dans l’exercice de ces fonctions grâce à un accompagnement adéquat.
93. Il ne s’agit pas seulement de faciliter une plus grande présence des ministres ordonnés qui peuvent célébrer l’Eucharistie. Cela serait un objectif très limité si nous n’essayions pas aussi de susciter une nouvelle vie dans les communautés. Nous devons promouvoir la rencontre avec la Parole et la maturation dans la sainteté à travers des services laïcs variés qui supposent un processus de préparation – biblique, doctrinale, spirituelle et pratique – et divers parcours de formation permanente.
94. Une Église aux visages amazoniens requiert la présence stable de responsables laïcs adultes et dotés d’autorité83 qui connaissent les langues, les cultures, l’expérience spirituelle et la manière de vivre en communauté de chaque lieu et qui laissent en même temps un espace à la multiplicité des dons que l’Esprit Saint sème en tous. Car là où il y a des besoins particuliers, l’Esprit a déjà répandu les charismes qui permettent de leur donner une réponse. Cela demande à l’Église une capacité d’ouvrir des chemins à l’audace de l’Esprit, pour faire confiance et pour permettre de façon concrète le développement d’une culture ecclésiale propre, nettement laïque. Les défis de l’Amazonie exigent de l’Église un effort particulier pour assurer une présence capillaire qui est possible seulement avec un rôle important des laïcs.
95. Beaucoup de personnes consacrées ont dépensé leurs énergies et une bonne partie de leurs vies pour le Règne de Dieu en Amazonie. La vie consacrée, capable de dialogue, de synthèse, d’incarnation et de prophétie, occupe une place de choix dans cette configuration plurielle et harmonieuse de l’Église amazonienne. Mais elle a besoin d’un nouvel effort d’inculturation qui mette en jeu la créativité, l’audace missionnaire, la sensibilité et la force particulière de la vie communautaire.
96. Les communautés de base, quand elles ont su intégrer la défense des droits sociaux à l’annonce missionnaire et à la spiritualité, ont été de vraies expériences de synodalité dans le cheminement d’évangélisation de l’Église en Amazonie. Elles ont souvent « aidé à former des chrétiens engagés dans la foi, disciples et missionnaires du Seigneur, comme en témoigne le don généreux, jusqu’au sang versé, de tant de leurs membres »84.
97. J’encourage l’approfondissement du travail commun qui se réalise à travers le REPAM et d’autres associations, avec l’objectif de renforcer ce que demandait Aparecida : « Établir entre les Églises locales des divers pays sud-américains qui sont dans le bassin de l’Amazonie une pastorale d’ensemble aux priorités différenciées »85. Cela vaut particulièrement pour les relations entre les Églises limitrophes.
98. Enfin, je voudrais rappeler que nous ne pouvons pas toujours penser à des projets pour des communautés stables, parce qu’il y a une grande mobilité interne en Amazonie, une migration constante souvent journalière, et « la région s’est transformée “de fait” en un couloir migratoire »86. La « transhumance amazonienne n’a pas été bien appréhendée ni suffisamment étudiée du point de vue pastoral »87. C’est pourquoi il faut penser à des équipes missionnaires itinérantes et « soutenir l’insertion et l’itinérance des personnes consacrées, hommes et femmes, pour être avec les plus pauvres et les exclus »88. D’autre part, cela met au défi nos communautés urbaines qui devraient cultiver avec ingéniosité et générosité, en particulier dans les périphéries, différentes formes d’approche et d’accueil envers les familles et les jeunes qui arrivent de l’intérieur du territoire.
La force et le don des femmes
99. En Amazonie, il y a des communautés qui se sont longtemps maintenues et ont transmis la foi sans qu’un prêtre ne passe les voir ; durant même des décennies. Cela s’est fait grâce à la présence de femmes fortes et généreuses. Les femmes baptisent, sont catéchistes, prient, elles sont missionnaires, certainement appelées et animées par l’Esprit Saint. Pendant des siècles, elles ont maintenu l’Église debout dans ces régions avec un dévouement admirable et une foi ardente. Elles-mêmes, au Synode, nous ont tous émus par leur témoignage.
100. Cela nous invite à élargir le champ de vision pour éviter de réduire notre compréhension de l’Église à des structures fonctionnelles. Ce réductionnisme nous conduirait à penser qu’on n’accorderait aux femmes un statut et une plus grande participation dans l’Église seulement si on leur donnait accès à l’Ordre sacré. Mais cette vision, en réalité, limiterait les perspectives, nous conduirait à cléricaliser les femmes, diminuerait la grande valeur de ce qu’elles ont déjà donné et provoquerait un subtil appauvrissement de leur apport indispensable.
101. Jésus-Christ se présente comme Époux de la communauté qui célèbre l’Eucharistie à travers la figure d’un homme qui la préside comme signe de l’unique Prêtre. Ce dialogue entre l’Époux et l’épouse, qui s’élève dans l’adoration et qui sanctifie la communauté, ne devrait pas nous enfermer dans des approches partielles sur le pouvoir dans l’Église. Car le Seigneur a voulu manifester son pouvoir et son amour à travers deux visages humains : celui de son divin Fils fait homme et celui d’une créature qui est une femme, Marie. Les femmes apportent leur contribution à l’Église d’une manière spécifique et en prolongeant la force et la tendresse de Marie, la Mère. Ainsi, nous ne nous limitons pas à une approche fonctionnelle mais nous entrons dans la structure intime de l’Église. Nous comprenons radicalement pourquoi, sans les femmes, elle s’effondre, comme beaucoup de communautés de l’Amazonie seraient tombées en lambeaux si les femmes n’avaient pas été là, en les soutenant, en les maintenant et en s’occupant d’elles. Cela montre ce qui caractérise leur pouvoir.
102. Nous ne pouvons pas cesser d’encourager les dons populaires qui ont donné tant d’importance aux femmes en Amazonie, même si aujourd’hui les communautés sont soumises à de nouveaux risques qui n’existaient pas à d’autres époques. La situation actuelle nous demande d’encourager l’émergence d’autres services et d’autres charismes féminins qui répondent aux nécessités spécifiques des peuples amazoniens en ce moment historique.
103. Dans une Église synodale, les femmes qui jouent un rôle central dans les communautés amazoniennes devraient pouvoir accéder à des fonctions, y compris des services ecclésiaux, qui ne requièrent pas l’Ordre sacré et qui permettent de mieux exprimer leur place. Il convient de rappeler que ces services impliquent une stabilité, une reconnaissance publique et l’envoi par l’évêque. Cela donne lieu aussi à ce que les femmes aient un impact réel et effectif dans l’organisation, dans les décisions les plus importantes et dans la conduite des communautés, mais sans cesser de le faire avec le style propre de leur empreinte féminine.
Élargir des horizons au-delà des conflits
104. Il arrive souvent que, dans un endroit déterminé, les agents pastoraux entrevoient des solutions très différentes pour les problèmes qui se posent, et proposent des formes d’organisation ecclésiale apparemment opposées. Lorsque cela se produit, il est probable que la vraie réponse aux défis de l’évangélisation se trouve dans le dépassement des deux propositions en trouvant d’autres voies meilleures, peut-être non encore imaginées. Le conflit est surmonté à un niveau supérieur où chacune des parties, sans cesser d’être fidèle à elle-même, est intégrée avec l’autre dans une nouvelle réalité. Tout se résout « à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition » (EG 228). Autrement le conflit nous enferme, « nous perdons la perspective, les horizons se limitent et la réalité même reste fragmentée » (EG 226).
105. Cela ne veut assurément pas dire qu’il faille relativiser les problèmes, les fuir ou laisser les choses comme elles étaient. Les vraies solutions ne sont jamais atteintes en affaiblissant l’audace, en se soustrayant aux exigences concrètes ou en cherchant les culpabilités en dehors. Au contraire, l’issue réside dans le “débordement”, en transcendant la dialectique qui limite la vision afin de pouvoir reconnaître un plus grand don que Dieu offre. De ce nouveau don accueilli avec courage et générosité, de ce don inattendu qui suscite une nouvelle et une plus grande créativité, couleront comme d’une source généreuse les réponses que la dialectique ne nous laissait pas voir. À ses débuts, la foi chrétienne s’est répandue admirablement en suivant cette logique qui lui a permis, à partir d’une matrice juive, de s’incarner dans les cultures gréco-romaines et d’acquérir sur son passage différentes modalités. De façon analogue, en ce moment historique, l’Amazonie nous met au défi de surmonter des perspectives limitées, des solutions pragmatiques qui demeurent enfermées dans les aspects partiels des grandes questions, pour chercher des voies plus larges et audacieuses d’inculturation.
La cohabitation œcuménique et interreligieuse
106. Dans une Amazonie multi religieuse, les croyants ont besoin de trouver des espaces afin de discuter et agir ensemble pour le bien commun et la promotion des plus pauvres. Il ne s’agit pas de vivre plus light ou de cacher les convictions qui nous animent afin de pouvoir rencontrer les autres qui pensent différemment. Si quelqu’un croit que l’Esprit Saint peut agir dans la diversité, alors il essayera de se laisser enrichir par cette lumière, mais il l’accueillera avec ses propres convictions et avec sa propre identité. Parce que, plus une identité est profonde, solide et riche, plus elle tendra à enrichir les autres avec sa contribution spécifique.
107. Nous, les catholiques, nous avons un trésor dans les Saintes Ecritures que d’autres religions n’acceptent pas, même si elles sont parfois capables de les lire avec intérêt et même de valoriser certaines parties de leur contenu. Nous essayons de faire quelque chose de semblable devant les textes sacrés des autres religions et communautés religieuses où l’on trouve « ces règles et ces doctrines qui, […] reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes »89. Nous avons aussi une grande richesse dans les sept sacrements que certaines communautés chrétiennes n’acceptent pas dans leur totalité ou de manière identique. En même temps que nous croyons fermement en Jésus comme unique Rédempteur du monde, nous cultivons une profonde dévotion envers sa Mère. Bien que nous sachions que cela n’existe pas dans toutes les confessions chrétiennes, nous avons le devoir de communiquer à l’Amazonie la richesse de cet ardent amour maternel dont nous sommes les dépositaires. Et je finirai cette Exhortation par quelques mots à l’intention de Marie.
108. Tout cela ne devrait pas nous rendre ennemis. Dans un esprit vrai de dialogue, la capacité de comprendre le sens de ce que l’autre dit et fait se nourrit, bien qu’on ne puisse pas l’assumer comme sa propre conviction. Il devient ainsi possible d’être sincère, de ne pas dissimuler ce que nous croyons, sans cesser de dialoguer, de chercher des points de contact, et surtout de travailler et de lutter ensemble pour le bien de l’Amazonie. La force de ce qui unit tous les chrétiens a une valeur immense. Parfois, nous prêtons beaucoup plus d’attention à ce qui nous divise et nous n’apprécions ni ne valorisons ce qui nous unit. Et ce qui nous unit c’est ce qui nous permet de vivre dans le monde sans que l’immanence terrestre, le vide spirituel, l’égocentrisme confortable, l’individualisme de consommation et d’autodestruction nous dévorent.
109. Nous tous, chrétiens, nous sommes unis dans la foi en Dieu le Père qui nous donne la vie et qui nous aime tant. Nous sommes unis dans la foi en Jésus-Christ, l’unique Rédempteur qui nous a libérés par son Sang béni et par sa Résurrection glorieuse. Nous sommes unis dans le désir de sa Parole qui guide nos pas. Nous sommes unis dans le feu de l’Esprit qui nous pousse à la mission. Nous sommes unis dans le commandement nouveau que Jésus nous a laissé, la recherche d’une civilisation de l’amour, la passion pour le Royaume que le Seigneur nous appelle à construire avec lui. Nous sommes unis dans la lutte pour la paix et la justice. Nous sommes unis dans la conviction que tout ne s’achève pas dans cette vie, mais nous sommes appelés à la fête céleste où Dieu sèchera toutes les larmes et reconnaîtra ce que nous avons fait pour ceux qui souffrent.
110. Nous sommes unis par tout cela. Comment ne pas lutter ensemble ? Comment ne pas prier ensemble et travailler côte à côte pour défendre les pauvres de l’Amazonie, pour montrer la sainte face du Seigneur et pour prendre soin de sa création ?
 
Conclusion : la Mère de l’Amazonie
111. Après avoir partagé quelques rêves, j’encourage chacun à s’engager sur des chemins concrets qui permettront de transformer la réalité de l’Amazonie et de la libérer des maux qui l’affectent. À présent, levons les yeux vers Marie. La Mère que le Christ nous a laissée est l’unique Mère de tous, mais se manifeste en Amazonie de différentes manières. Nous savons que « les autochtones rencontrent vitalement Jésus-Christ par différentes voies ; mais la voie mariale a le plus contribué à cette rencontre »90. Devant la merveille de l’Amazonie que nous avons découverte de mieux en mieux dans la préparation et le déroulement du Synode, je crois qu’il est préférable de conclure cette Exhortation en nous adressant à elle :
Mère de la vie,dans ton sein maternel s’est formé Jésus,qui est le Seigneur de tout ce qui existe.Ressuscité, il t’a transformée par sa lumièreet t’a faite reine de toute la création.C’est pourquoi nous te demandons de régner, Marie,dans le cœur palpitant de l’Amazonie.
Montre-toi comme mère de toutes les créatures,dans la beauté des fleurs, des rivières,du grand fleuve qui la traverseet de tout ce qui vibre dans ses forêts.
Prends soin avec tendresse de cette explosion de splendeur.Demande à Jésus de répandre son amoursur les hommes et les femmes qui y vivent,pour qu’ils sachent l’admirer et prendre soin d’elle.
Fais naître ton Fils dans leurs cœurspour qu’il resplendisse en Amazonie,dans ses peuples et ses cultures,par la lumière de sa Parole, par le réconfort de son amour,par son message de fraternité et de justice.
Que dans chaque Eucharisties’élève aussi une telle merveillepour la gloire du Père.
Mère, regarde les pauvres de l’Amazonie,parce que leur maison est en cours de destructionpour des intérêts mesquins.Que de douleur et que de misère,que d’abandon et que de violationsen cette terre bénie,débordante de vie !
Touche la sensibilité des puissantsparce que, même si nous sentons qu’il est tard,tu nous appelles à sauverce qui vit encore.
Mère au cœur transpercé,toi qui souffres dans tes enfants abuséset dans la nature blessée,règne toi-même en Amazonieavec ton Fils.Règne pour que personne ne se sente plus jamais maîtrede l’œuvre de Dieu.
Nous nous confions à toi, Mère de la vie,ne nous abandonne pasen cette heure sombre.Amen.


1 Instrumentum laboris, n. 45.


2 Ana Varela Tafur, « Timareo » in Lo que no veo en visiones, Lima (1992).


3 Jorge Vega Márquez, « Amazonia solitária », in Posesía obrera, Cobija-Pando – Bolivie (2009), p. 39.


4 Red Eclesial Panamzónica (REPAM), Brésil, Synthèse de l’apport au Synode, n. 120 : cf. Instrumentum laboris, n. 45.


5 Discours durant la rencontre avec les jeunes, San Paolo - Brésil (10 mai 2007), n. 2 : Insegnamenti 3, 1 (2007), p. 808.


6 Cf. Alberto C. Araújo, « Imaginario amazónico », in Amazonia real : amazoniareal.com.br, (29 janvier 2014).


7 S. Jean Paul II, Discours à l’Académie Pontificale des Sciences Sociales (27 avril 2001), n. 4 : AAS 93 (2001), p. 600.


8 Cf. Instrumentum laboris, n. 41.


9 Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 473.


10 Ramón Iribertegui, Amazonas : El hombre y el caucho, Vicariat Apostolique de Puerto Ayacucho - Venezuela, Monografia, n. 4, Caracas (1987), p. 307ss.


11Cf. Amarílis Tupiassú, « Amazônia, das travessias lusitanas à literatura de até agora », in Estudos Avançados, vol. 19, n. 53, San Paolo - Brésil (janvier/avril 2005) : « En effet, après la fin de la première colonisation, l’Amazonie a continué son parcours comme région sujette à une avidité séculaire, maintenant sous de nouveaux paramètres rhétoriques […] de la part des agents "civilisateurs" qui n’ont pas besoin de personnification pour générer et multiplier les nouveaux visages de la vieille extermination, maintenant à travers une mort lente ».


12 Evêques de l’Amazonie du Brésil, Lettre au peuple de Dieu, Santarem - Brésil (6 juillet 2012).


13 S. Jean-Paul II, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 1998, n. 3 : AAS 90 (1998), p. 150.


14 IIIème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document de Puebla (23 mars 1979), n. 6.


15 Instrumentum laboris, n. 6. Le Pape Paul III, avec le Bref Véritas ipsa (2 juin 1537), a condamné les thèses racistes, reconnaissant aux Indiens, chrétiens ou non, la dignité de la personne humaine ; il leur reconnut le droit à leurs biens et interdit qu’ils soient réduits en esclavage. Il affirmait : « Étant des hommes comme les autres, […] ils ne peuvent absolument pas être privés de leur liberté ni de la possession de leurs biens, pas plus que ceux qui sont en dehors de la foi en Jésus-Christ ». Ce magistère a été réaffirmé par les papes Gregoire XIV, Bulle Cum sicuti (28 avril 1591); Urbain VIII, Bulle Commissum nobis (22 avril 1639); Benoît XIV, Bulle Immensa pastorum principis, adressée aux évêques du Brésil (20 décembre 1741); Gregoire XVI, Bref In supremo (3 décembre 1839); Léon XIII, Lettre aux Évêques du Brésil sur l’esclavage (5 mai 1888); S. Jean-Paul II, Message aux indigènes du Continent américain, Saint Domingue (12 octobre 1992), n. 2 : Insegnamenti, 15, 2 (1992), pp. 341-347.


16 Frederico Benício de Souza Costa, Lettre pastorale (1909), éd. Imprenta del gobierno de estado de Amazonas, Manaos (1994), p. 83.


17 Instrumentum laboris, n. 7.


18 Discours à l’occasion de la IIème Rencontre Mondiale des Mouvements Populaires, Santa Cruz de la Sierra - Bolivie (9 juillet 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 16 juillet 2015, p. 16.


19 Discours lors de la Rencontre avec les peuples de l’Amazonie, Puerto Maldonado – Pérou (19 janvier 2018) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française, 25 janvier 2018, p. 10.


20 Instrumentum laboris, n. 24.


21 Yana Lucila Lema, Tamyahuan Shamakupani (Con la lluvia estoy viviendo), 1, in http://siwarmayu.com/es/yana-lucila-lema-6-poemas-de-tamyawan-shamukupani-con-la-lluvia-estoy-viviendo/.


22 Conférence Episcopale Equatorienne, Cuidemos nuestro planeta, (20 avril 2012), n. 3.


23 Cf. Instrumentum laboris, n. 57.


24 Cf. Evaristo Eduardo de Miranda, Quando o Amazonas corria para o Pacífico, Petrópolis (2007), pp. 83-93.


25 Juan Carlos Galeano, «Paisajes», in Amazonia y otros poemas, éd. Universidad Externado de Colombia, Bogota (2011), p. 31.


26 Javier Yglesias, «Llamado», in Revista peruana de literatura, n. 6 (juin 2007), p. 31.


27 Exhort. ap. postsyn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 186.


28Christus vivit, n. 200.


29 Vidéo message pour la Rencontre Mondiale des Jeunes Indigènes, Soloy - Panama (18 janvier 2019).


30 Mario Vargas Llosa, Prologue de El Hablador, Madrid (8 octobre 2007).


31 Exhort. ap. postsyn. Christus vivit (25 mars 2019), n. 195.


32 Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 97.


33 Discours lors de la rencontre avec le Peuples de l’Amazonie, Puerto Maldonado - Pérou (19 janvier 2018).


34 Instrumentum laboris, n. 123 e.


35 Cf. Benoît XVI, Caritas in veritate, CV 51 : « À notre époque en particulier, la nature est tellement intégrée dans les dynamiques sociales et culturelles qu’elle ne constitue presque plus une donnée indépendante. La désertification et la baisse de la productivité de certaines régions agricoles sont aussi le fruit de l’appauvrissement et du retard des populations qui y habitent ».


36 Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2007, n. 8 ; Insegnamenti, 2, 2 (2006), p. 776.


37 Document Bolivia : informe país, Consulta pre-sinodal (2019), n. 36 ; cf. Instrumentum laboris, n. 23.


38 Instrumentum laboris, n. 26.


39 Documento con aportes al Sínodo de la Diócesis de San José del Guaviare y de l’Arquidiócesis de Villavicencio y Granada ; cf. Instrumentum laboris, n. 17.


40 Euclides da Cunha, Los Sertones (Os Sertões) Buenos Aires (1946), pp. 65-66 : Trad. Française, Hautes Terres, La guerre de Canudos, ed. Métaillé, Paris (2012), p. 107.


41 Pablo Neruda, « Amazonas », in Canto General (1938), I, IV ; Trad. française, Chant général, Gallimard, Paris (1977), p. 23.


42 REPAM, Doc. Eje de Fronteras. Préparation pour le Synode de l’Amazonie, Tabatinga – Brésil (13 février 2019), p. 3 ; cf. Instrumentum laboris, n. 8.


43 Amadeu Thiago de Mello, Amazonas, patria de agua.


44 Vinicius de Moraes, Para vivir un gran amor, Buenos Aires (2013), p. 166.


45 Juan Carlos Galean, « Los que creyeron », in Amazonia y otros poemas, ed. Universidad Externado de Colombia, Bogota (2011), p. 44.


46 Harald Sioli, A Amazônia, Petropolis (1985), p. 60.


47 S. Jean-Paul II, Discours aux participants au Congrès Internationale sur “Environnement et Santé” (24 mars 1997), n. 2 : Insegnamenti 20, 1 (1997), p. 521.


48 Cf. Vème Conférence Générale des Episcopats Latino-américains et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2017), n. 86.


49 Document préparatoire à l’Assemblée spéciale du Synode des Evêques pour la Région Panamazonienne, n. 8.


50 Sui Yun, Cantos para el mendigo y el rey, Wiesbaden (2000).


51 Cf. Documents de Santarem (1972) et de Manaos (1997) : in Conférence Nationale des Evêques du Brésil, Desafio missionário. Documentos da Igreja na Amazônia, Brasilia (2014), pp. 9-28 ; 67-84.


52 Ainsi le présente le Concile Vatican II au n. 44 de la Constitution Gaudium et spes lorsqu’il dit : « Dès les débuts de son histoire, [l’Église] a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et des langues des divers peuples et, de plus, elle s’est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes : ceci afin d’adapter l’Évangile, dans les limites convenables, et à la compréhension de tous et aux exigences des sages. À vrai dire, cette manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation. C’est de cette façon, en effet, que l’on peut susciter en toute nation la possibilité d’exprimer le message chrétien selon le mode qui lui convient, et que l’on promeut en même temps un échange vivant entre l’Église et les diverses cultures ».


53 Lettre au Peuple de Dieu en marche en Allemagne (29 juin 2019), n. 9.


54 Cf. S. Vincent de Lérins, Commonitorium primum, chap. 23 : PL 50, p. 668 : « Ut annis scilicet consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate ».


55 Lettre au Peuple de Dieu en marche en Allemagne (29 juin 2019), n. 9 : cf. l’expression attribuée à Gustav Mahler : « La tradition est la garantie de l’avenir et non la conservation des cendres ».


56 Discours aux professeurs d’université et aux hommes de culture, Coimbra (15 mai 1982), n. 5 : Insegnamenti 5, 2 (1982), pp. 1702-1703.


57 Message aux indigènes du Continent américain, Saint Domingue (12 octobre 1992), n. 6 : Insegnamenti, 15, 2 (1992), p. 346 ; cf. Discours aux participants au Congrès national du Mouvement Ecclesial de l’engagement Culturel (16 janvier 1982), n. 2 : Insegnamenti, 5, 1 (1982), p. 131.


58 Exhort. ap. postsyn. Vita consacrata (25 mars 1996), n. 98 : AAS 88 (1996), pp. 474-475.


59 S. Jean-Paul II, Discours à l’Assemblée plénière du Conseil Pontifical pour la Culture (17 janvier 1987), n. 5 : Insegnamenti 10, 1 (1987), p. 125.


60 IVème Conférence générale de l’Episcopat latino-américain et des Caraïbes, Document de Saint Domingue, (12-28 octobre 1992), n. 17.


61 Cf. Vittorio Messori - Joseph Ratzinger, Informe sobrae la fe, ed. BAC, Madrid (2015), pp. 209-210.


62 Pedro Casaldáliga, « Carta de navegar (Por el Tocantins amazónico) », in El tiempo y la espera, Santander (1986).


63 Saint Thomas d’Aquin l’explique de cette manière : « La triple manière dont Dieu est dans les choses : l’une est commune, par essence, présence et puissance ; une autre par la grâce dans ses saints, la troisième, singulière dans le Christ, par l’union » (Ad Colossenses, c. II, I. 2).


64 IIIème Conférence générale de l’Episcopat latino-américain et des Caraïbes, Document de Puebla (23 mars 1979), n. 196.


65 Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium sur l’Église, n. 11 ; cf. Exhortation Gaudete et exsultate (19 mars 2018), GE 10-11.


66 Vicariats Apostoliques de l’Amazonie Péruvienne, « Deuxième assemblée épiscopale régionale de la forêt », San Ramón – Pérou (5 octobre 1973), in Éxodo de la Iglesia en la Amazonia. Documentos pastorales de la Iglesia en la Amazonia peruana, Iquitos (1976), p. 121.


67 Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. Sacrosanctum Concilium, sur la Liturgie sacrée, nn. 37-40 ; 65 ; 77 ; 81.


68 Dans le Synode a germé la proposition d’élaborer un “rite amazonien”.


69 Exhort. ap. postsyn. Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 49 : AAS 108 (2016), p. 331 ; cf. Ibid. n. 305 : AAS 108 (2016), pp. 436-437.


70 Cf. Ibid., nn. 296 ; 308 : AAS 108 (2016), pp. 430-431 ; 438.


71 Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 100, e.


72 Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre Sacerdotium ministeriale aux évêques de l’Église Catholique sur quelques questions concernant le ministre de l’Eucharistie (6 août 1983) : AAS 75 (1983) pp. 1001-1009.


73 Lett. ap. Mulieris dignitatem (15 août 1988), n. 27 : AAS 80 (1988), p. 1718.


74 S. Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, III, q. 8, a. 1, rép.


75Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Decr. Presbyterorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres, n. 5 ; S. Jean-Paul II, Lett. enc. Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), n. 22 : AAS 95 (2003), p. 448.


76 Il appartient aussi exclusivement au prêtre d’administrer l’Onction des malades, qui demeure intimement liée au pardon des péchés : « S’il a commis des péchés, ils lui seront remis » (Jc 5, 15).


77 Catéchisme de l’Église Catholique, n. 1396 ; S. Jean-Paul II, Lett. enc. Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), n. 26 : AAS  95 (2003), p. 451 ; cf. Henri de Lubac, Méditations sur l’Église, Paris (1968), p. 101.


78 Conc. Œcum. Vat. II, Decr. Presbyterorum ordinis, sur le ministère et la vie des prêtres, n. 6.


79 J’attire l’attention sur le fait que, dans certains pays du bassin amazonien, il y a plus de missionnaires pour l’Europe ou pour les Etats Unis que pour aider leurs propres Vicariats de l’Amazonie.


80 Dans le Synode, on a également parlé du manque de séminaires pour la formation sacerdotale des personnes indigènes.


81 Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium sur l’Église, n. 3.


82 S. Paul VI, Homélie en la Solennité du Corpus Christi, (17 juin 1965) : Insegnamenti 3 (1965), p. 358.


83 Il est possible, qu’à cause du manque de prêtres, l’Evêque confie « une participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse à un diacre ou à une autre personne non revêtue du caractère sacerdotal, ou encore à une communauté de personnes » (Code de Droit Canonique, can. 517 § 2).


84 Vème Conférence Générale de l’Episcopat Latino-Américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 178.


85 Ibid., n. 475.


86 Instrumentum laboris, n. 65.


87 Ibid., n. 63.


88 Ibid., n. 129 d, 2.


89 Conc. Œcum. Vat. II, Dec. Nostra aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, n. 2.


90 Celam, IIIème Symposium latino-américain sur la Théologie indienne, Guatemala (23-27 octobre 2006).
]]></description></item><item><title>Gaudete et Exsultate</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/257-gaudete-et-exsultate</link><description><![CDATA[Exhortation apostolique (extraits)
du Saint-Père François
[...]
Premier chapitre : l'appel à la sainteté
[...]
Les saints de la porte d’à côté
6. Ne pensons pas uniquement à ceux qui sont déjà béatifiés ou canonisés. L’Esprit Saint répand la sainteté partout, dans le saint peuple fidèle de Dieu, car « le bon vouloir de Dieu a été que les hommes ne reçoivent pas la sanctification et le salut séparément, hors de tout lien mutuel ; il a voulu en faire un peuple qui le connaîtrait selon la vérité et le servirait dans la sainteté »3. Le Seigneur, dans l’histoire du salut, a sauvé un peuple. Il n’y a pas d’identité pleine sans l’appartenance à un peuple. C’est pourquoi personne n’est sauvé seul, en tant qu’individu isolé, mais Dieu nous attire en prenant en compte la trame complexe des relations interpersonnelles qui s’établissent dans la communauté humaine : Dieu a voulu entrer dans une dynamique populaire, dans la dynamique d’un peuple.
7. J’aime voir la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de sourire. Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté ‘‘de la porte d’à côté’’, de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu, ou, pour employer une autre expression, ‘‘la classe moyenne de la sainteté’’4.
[..]
Deuxième chapitre : Deux ennemis subtils de la sainteté
[...]
Le pélagianisme actuel
[...]
Une volonté sans humilité
49. Ceux qui épousent cette mentalité pélagienne ou semi-pélagienne, bien qu’ils parlent de la grâce de Dieu dans des discours édulcorés, « en définitive font confiance uniquement à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un certain style catholique »46. Quand certains d’entre eux s’adressent aux faibles en leur disant que tout est possible avec la grâce de Dieu, au fond ils font d’habitude passer l’idée que tout est possible par la volonté humaine, comme si celle-ci était quelque chose de pur, de parfait, de tout-puissant, auquel s’ajoute la grâce. On cherche à ignorer que ‘‘tous ne peuvent pas tout’’47, et qu’en cette vie les fragilités humaines ne sont pas complètement et définitivement guéries par la grâce48. De toute manière, comme l’enseignait saint Augustin, Dieu t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas49; ou bien à dire humblement au Seigneur : « Donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux »50.
50. Au fond, l’absence de la reconnaissance sincère, douloureuse et priante de nos limites est ce qui empêche la grâce de mieux agir en nous, puisqu’on ne lui laisse pas de place pour réaliser ce bien possible qui s’insère dans un cheminement sincère et réel de croissance51. La grâce, justement parce qu’elle suppose notre nature, ne fait pas de nous, d’un coup, des surhommes. Le prétendre serait placer trop de confiance en nous-mêmes. Dans ce cas, derrière l’orthodoxie, nos attitudes pourraient ne pas correspondre à ce que nous affirmons sur la nécessité de la grâce, et dans les faits nous finissons par compter peu sur elle. Car si nous ne percevons pas notre réalité concrète et limitée, nous ne pourrons pas voir non plus les pas réels et possibles que le Seigneur nous demande à chaque instant, après nous avoir rendus capables et nous avoir conquis par ses dons. La grâce agit historiquement et, d’ordinaire, elle nous prend et nous transforme de manière progressive52. C’est pourquoi si nous rejetons ce caractère historique et progressif, nous pouvons, de fait, arriver à la nier et à la bloquer, bien que nous l’exaltions par nos paroles.
[...]
Le résumé de la Loi
60. Pour éviter cela, il est bon de rappeler fréquemment qu’il y a une hiérarchie des vertus qui nous invite à rechercher l’essentiel. Le primat revient aux vertus théologales qui ont Dieu pour objet et cause. Et au centre se trouve la charité. Saint Paul affirme que ce qui compte vraiment, c’est la « la foi opérant par la charité » (Ga 5, 6). Nous sommes appelés à préserver plus soigneusement la charité : « Celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi […]. La charité est donc la loi dans sa plénitude » (Rm 13, 8.10). « Car une seule formule contient toute la Loi en sa plénitude : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” » (Ga 5, 14).
61. En d’autres termes : dans l’épaisse forêt de préceptes et de prescriptions, Jésus ouvre une brèche qui permet de distinguer deux visages : celui du Père et celui du frère. Il ne nous offre pas deux formules ou deux préceptes de plus. Il nous offre deux visages, ou mieux, un seul, celui de Dieu qui se reflète dans beaucoup d’autres. Car en chaque frère, spécialement le plus petit, fragile, sans défense et en celui qui est dans le besoin, se trouve présente l’image même de Dieu. En effet, avec cette humanité vulnérable considérée comme déchet, à la fin des temps, le Seigneur façonnera sa dernière œuvre d’art. Car « qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui a de la valeur dans la vie, quelles richesses ne s’évanouissent pas ? Sûrement deux : le Seigneur et le prochain. Ces deux richesses ne s’évanouissent pas »65.
Quatrième chapitre : Quelques caractéristiques de la sainteté dans le monde actuel
[...]
Les idéologies qui mutilent le cœur de l’Evangile
100. Je regrette que parfois les idéologies nous conduisent à deux erreurs nuisibles. D’une part, celle des chrétiens qui séparent ces exigences de l’Evangile de leur relation personnelle avec le Seigneur, de l’union intérieure avec lui, de la grâce. Ainsi, le christianisme devient une espèce d’ONG, privée de cette mystique lumineuse qu’ont si bien vécue et manifestée saint François d’Assise, saint Vincent de Paul, sainte Teresa de Calcutta, et beaucoup d’autres. Chez ces grands saints, ni la prière, ni l’amour de Dieu, ni la lecture de l’Evangile n’ont diminué la passion ou l’efficacité du don de soi au prochain, mais bien au contraire.
101. Est également préjudiciable et idéologique l’erreur de ceux qui vivent en suspectant l’engagement social des autres, le considérant comme quelque chose de superficiel, de mondain, de laïcisant, d’immanentiste, de communiste, de populiste. Ou bien, ils le relativisent comme s’il y avait d’autres choses plus importantes ou comme si les intéressait seulement une certaine éthique ou une cause qu’eux-mêmes défendent. La défense de l’innocent qui n’est pas encore né, par exemple, doit être sans équivoque, ferme et passionnée, parce que là est en jeu la dignité de la vie humaine, toujours sacrée, et l’amour de chaque personne indépendamment de son développement exige cela. Mais est également sacrée la vie des pauvres qui sont déjà nés, de ceux qui se débattent dans la misère, l’abandon, le mépris, la traite des personnes, l’euthanasie cachée des malades et des personnes âgées privées d’attention, dans les nouvelles formes d’esclavage, et dans tout genre de marginalisation84. Nous ne pouvons pas envisager un idéal de sainteté qui ignore l’injustice de ce monde où certains festoient, dépensent allègrement et réduisent leur vie aux nouveautés de la consommation, alors que, dans le même temps, d’autres regardent seulement du dehors, pendant que leur vie s’écoule et finit misérablement.
102. On entend fréquemment que, face au relativisme et aux défaillances du monde actuel, la situation des migrants, par exemple, serait un problème mineur. Certains catholiques affirment que c’est un sujet secondaire à côté des questions “sérieuses” de la bioéthique. Qu’un homme politique préoccupé par ses succès dise une telle chose, on peut arriver à la comprendre ; mais pas un chrétien, à qui ne sied que l’attitude de se mettre à la place de ce frère qui risque sa vie pour donner un avenir à ses enfants. Pouvons-nous reconnaître là précisément ce que Jésus-Christ nous demande quand il nous dit que nous l’accueillons lui-même dans chaque étranger (cf. Mt 25, 35) ? Saint Benoît l’avait accepté sans réserve et, bien que cela puisse “compliquer” la vie des moines, il a disposé que tous les hôtes qui se présenteraient au monastère, on les accueille « comme le Christ »85 en l’exprimant même par des gestes d’adoration86, et que les pauvres et les pèlerins soient traités « avec le plus grand soin et sollicitude »87.
103. L’Ancien Testament ordonne quelque chose de semblable quand il dit : « Tu ne molesteras pas l’étranger ni ne l’opprimeras, car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d’Égypte » (Ex 22, 20). « L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été des étrangers au pays d’Égypte » (Lv 19, 33-34). Par conséquent, il ne s’agit pas d’une invention d’un Pape ou d’un délire passager. Nous aussi, dans le contexte actuel, nous sommes appelés à parcourir le chemin de l’illumination spirituelle que nous indiquait le prophète Isaïe quand il s’interrogeait sur ce qui plaît à Dieu : « N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ? Alors ta lumière éclatera comme l’aurore » (58, 7-8).
[...]
 
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 19 mars, Solennité de Saint Joseph, de l’an 2018, sixième année de mon Pontificat.



3. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, sur l’Église, n. 9.
4. Cf. Joseph Malègue, Pierres noires. Les classes moyennes du Salut, Paris 1958.
46. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 94 : AAS 105 (2013), p. 1059.
47. Cf. Bonaventure de Bagnoregio, De sex alis Seraphim 3, 8 : « Non omnes omnia possunt ». Il faut le comprendre dans la ligne du Catéchisme de l’Église catholique, n. 1735.
48. Cf. Thomas d’Aquin, Somme Théologique I-II, q. 109, a. 9, ad 1. « La grâce est de quelque manière imparfaite en ce qu’elle ne guérit pas totalement l’homme ».
49. Cf. La nature et la grâce XLIII, 50 : PL 44, p. 271.
50. Confessions X, XXIX, 40 (Paris 1962, Livres VIII-XIII, p. 213).
51. Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038.
52. Dans la compréhension de la foi chrétienne, la grâce est prévenante, concomitante et subséquente à tout notre agir. (Cf. Conc. œcum. de Trente, Sess. VI, Decr. de iustificatione, ch. 5, in DH, n. 1525).
65.  Homélie de la Sainte Messe à l’occasion du Jubilé des personnes socialement exclues (13 novembre 2016) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (17 novembre 2016), p. 7.
84. Suivant le magistère constant de l’Église, la 5ème Conférence générale de l’Épiscopat latino-américain et des Caraïbes a enseigné que l’être humain « est toujours sacré, depuis sa conception, dans toutes les étapes de son existence, jusqu’à sa mort naturelle et après la mort », et que sa vie doit être protégée « depuis la conception, à toutes les étapes, et jusqu’à la mort naturelle » (Document d’Aparecida (29 juin 2007), nn. 388.464).
85. Règle, 53, 1 : PL 66, p. 749.
86. Cf. Ibid., 53, 7 : PL 66, p. 750.
87. Ibid. 53, 15 : PL 66, p. 751.
]]></description></item><item><title>Laudato si</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/211-laudato-si</link><description><![CDATA[1. «Laudato si’, mi’ Signore» («Loué sois-tu, mon Seigneur») chantait saint François d’Assise. Dans ce beau cantique, il nous rappelait que notre maison commune est aussi comme une sœur, avec laquelle nous partageons l’existence, et comme une mère, belle, qui nous accueille à bras ouverts : «Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la terre, qui nous soutient et nous gouverne, et produit divers fruits avec les fleurs colorées et l’herbe1.»
2. Cette sœur crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. Nous avons grandi en pensant que nous étions ses propriétaires et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter. La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste aussi à travers les symptômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants. C’est pourquoi, parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités, se trouve notre terre opprimée et dévastée, qui «gémit en travail d’enfantement» (Rm 8, 22). Nous oublions que nous-mêmes, nous sommes poussière (cf. Gn 2, 7). Notre propre corps est constitué d’éléments de la planète, son air nous donne le souffle et son eau nous vivifie comme elle nous restaure.
Rien de ce monde ne nous est indifférent
3. Il y a plus de cinquante ans, quand le monde vacillait au bord d’une crise nucléaire, le pape saint Jean XXIII a écrit une encyclique dans laquelle il ne se contentait pas de rejeter une guerre, mais a voulu transmettre une proposition de paix. Il a adressé son message Pacem in terris «aux fidèles de l’univers» tout entier, mais il ajoutait «ainsi qu’à tous les hommes de bonne volonté». À présent, face à la détérioration globale de l’environnement, je voudrais m’adresser à chaque personne qui habite cette planète. Dans mon exhortation Evangelii gaudium, j’ai écrit aux membres de l’Église en vue d’engager un processus de réforme missionnaire encore en cours. Dans la présente encyclique, je me propose spécialement d’entrer en dialogue avec tous au sujet de notre maison commune.
4. Huit ans après Pacem in terris, en 1971, le bienheureux pape Paul VI s’est référé à la problématique écologique, en la présentant comme une crise qui est «une conséquence… dramatique» de l’activité sans contrôle de l’être humain : «Par une exploitation inconsidérée de la nature [l’être humain] risque de la détruire et d’être à son tour la victime de cette dégradation 2.» Il a parlé également à la FAO de la possibilité de «l’effet des retombées de la civilisation industrielle, [qui risquait] de conduire à une véritable catastrophe écologique», en soulignant «l’urgence et la nécessité d’un changement presque radical dans le comportement de l’humanité», parce que «les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme ».3
5. Saint Jean-Paul II s’est occupé de ce thème avec un intérêt toujours grandissant. Dans sa première encyclique, il a prévenu que l’être humain semble «ne percevoir d’autres significations de son milieu naturel que celles de servir à un usage et à une consommation dans l’immédiat » 4. Par la suite, il a appelé à une conversion écologique globale 5. Mais en même temps, il a fait remarquer qu’on s’engage trop peu dans «la sauvegarde des conditions morales d’une “écologie humaine” authentique 6». La destruction de l’environnement humain est très grave, parce que non seulement Dieu a confié le monde à l’être humain, mais encore la vie de celui-ci est un don qui doit être protégé de diverses formes de dégradation. Toute volonté de protéger et d’améliorer le monde suppose de profonds changements dans «les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd’hui les sociétés 7». Le développement humain authentique a un caractère moral et suppose le plein respect de la personne humaine, mais il doit aussi prêter attention au monde naturel et «tenir compte de la nature de chaque être et de ses liens mutuels dans un système ordonné 8». Par conséquent, la capacité propre à l’être humain de transformer la réalité doit se développer sur la base du don des choses fait par Dieu à l’origine 9.
Unis par une même préoccupation
6. Mon prédécesseur Benoît XVI a renouvelé l’invitation à «éliminer les causes structurelles des dysfonctionnements de l’économie mondiale et à corriger les modèles de croissance qui semblent incapables de garantir le respect de l’environnement 10». Il a rappelé qu’on ne peut pas analyser le monde seulement en isolant l’un de ses aspects, parce que «le livre de la nature est unique et indivisible» et inclut, entre autres, l’environnement, la vie, la sexualité, la famille et les relations sociales. Par conséquent, «la dégradation de l’environnement est étroitement liée à la culture qui façonne la communauté humaine 11». Le pape Benoît nous a proposé de reconnaître que l’environnement naturel est parsemé de blessures causées par notre comportement irresponsable. L’environnement social a lui aussi ses blessures. Mais toutes, au fond, sont dues au même mal, c’est-à-dire à l’idée qu’il n’existe pas de vérités indiscutables qui guident nos vies, et donc que la liberté humaine n’a pas de limites. On oublie que «l’homme n’est pas seulement une liberté qui se crée de soi. L’homme ne se crée pas lui-même. Il est esprit et volonté, mais il est aussi nature 12.» Avec une paternelle préoccupation, il nous a invités à réaliser que la création subit des préjudices, là «où nous-mêmes sommes les dernières instances, où le tout est simplement notre propriété que nous consommons uniquement pour nous-mêmes. Et le gaspillage des ressources de la Création commence là où nous ne reconnaissons plus aucune instance au-dessus de nous, mais ne voyons plus que nous-mêmes 13.»
7. Ces apports des papes recueillent la réflexion d’innombrables scientifiques, philosophes, théologiens et organisations sociales qui ont enrichi la pensée de l’Église sur ces questions. Mais nous ne pouvons pas ignorer qu’outre l’Église catholique, d’autres Églises et Communautés chrétiennes — comme aussi d’autres religions — ont nourri une grande préoccupation et une précieuse réflexion sur ces thèmes qui nous préoccupent tous. Pour prendre un seul exemple remarquable, je voudrais recueillir brièvement en partie l’apport du cher patriarche œcuménique Bartholomée, avec qui nous partageons l’espérance de la pleine communion ecclésiale.
8. Le patriarche Bartholomée s’est référé particulièrement à la nécessité de se repentir, chacun, de ses propres façons de porter préjudice à la planète, parce que «dans la mesure où tous nous causons de petits préjudices écologiques», nous sommes appelés à reconnaître «notre contribution — petite ou grande — à la défiguration et à la destruction de la création 14». Sur ce point, il s’est exprimé à plusieurs reprises d’une manière ferme et stimulante, nous invitant à reconnaître les péchés contre la création : «Que les hommes dégradent l’intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles ou en détruisant ses zones humides ; que les hommes portent préjudice à leurs semblables par des maladies en contaminant les eaux, le sol, l’air et l’environnement par des substances polluantes, tout cela, ce sont des péchés 15» ; car «un crime contre la nature est un crime contre nous-mêmes et un péché contre Dieu 16».
9. En même temps, Bartholomée a attiré l’attention sur les racines éthiques et spirituelles des problèmes environnementaux qui demandent que nous trouvions des solutions non seulement grâce à la technique mais encore à travers un changement de la part de l’être humain, parce qu’autrement nous affronterions uniquement les symptômes. Il nous a proposé de passer de la consommation au sacrifice, de l’avidité à la générosité, du gaspillage à la capacité de partager, dans une ascèse qui «signifie apprendre à donner, et non simplement à renoncer. C’est une manière d’aimer, de passer progressivement de ce que je veux à ce dont le monde de Dieu a besoin. C’est la libération de la peur, de l’avidité, de la dépendance 17.» Nous chrétiens, en outre, nous sommes appelés à «accepter le monde comme sacrement de communion, comme manière de partager avec Dieu et avec le prochain à une échelle globale. C’est notre humble conviction que le divin et l’humain se rencontrent même dans les plus petits détails du vêtement sans coutures de la création de Dieu, jusque dans l’infime grain de poussière de notre planète 18.»
Saint François d’Assise
10. Je ne veux pas poursuivre cette encyclique sans recourir à un beau modèle capable de nous motiver. J’ai pris son nom comme guide et inspiration au moment de mon élection en tant qu’évêque de Rome. Je crois que François est l’exemple par excellence de la protection de ce qui est faible et d’une écologie intégrale, vécue avec joie et authenticité. C’est le saint patron de tous ceux qui étudient et travaillent autour de l’écologie, aimé aussi par beaucoup de personnes qui ne sont pas chrétiennes. Il a manifesté une attention particulière envers la création de Dieu ainsi qu’envers les pauvres et les abandonnés. Il aimait et était aimé pour sa joie, pour son généreux engagement et pour son cœur universel. C’était un mystique et un pèlerin qui vivait avec simplicité et dans une merveilleuse harmonie avec Dieu, avec les autres, avec la nature et avec lui-même. En lui, on voit jusqu’à quel point sont inséparables la préoccupation pour la nature, la justice envers les pauvres, l’engagement pour la société et la paix intérieure.
11. Son témoignage nous montre aussi qu’une écologie intégrale requiert une ouverture à des catégories qui transcendent le langage des mathématiques ou de la biologie, et nous orientent vers l’essence de l’humain. Tout comme cela arrive quand nous tombons amoureux d’une personne, chaque fois qu’il regardait le soleil, la lune ou les animaux même les plus petits, sa réaction était de chanter, en incorporant dans sa louange les autres créatures. Il entrait en communication avec toute la création, et il prêchait même aux fleurs «en les invitant à louer le Seigneur, comme si elles étaient dotées de raison19». Sa réaction était bien plus qu’une valorisation intellectuelle ou qu’un calcul économique, parce que pour lui, n’importe quelle créature était une sœur, unie à lui par des liens d’affection. Voilà pourquoi il se sentait appelé à protéger tout ce qui existe. Son disciple saint Bonaventure rapportait que, «considérant que toutes les choses ont une origine commune, il se sentait rempli d’une tendresse encore plus grande et il appelait les créatures, aussi petites soient-elles, du nom de frère ou de sœur20». Cette conviction ne peut être considérée avec mépris comme un romantisme irrationnel, car elle a des conséquences sur les opinions qui déterminent notre comportement. Si nous nous approchons de la nature et de l’environnement sans cette ouverture à l’étonnement et à l’émerveillement, si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément. La pauvreté et l’austérité de saint François n’étaient pas un ascétisme purement extérieur, mais quelque chose de plus radical : un renoncement à transformer la réalité en pur objet d’usage et de domination.
12. D’autre part, saint François, fidèle à l’Écriture, nous propose de reconnaître la nature comme un splendide livre dans lequel Dieu nous parle et nous révèle quelque chose de sa beauté et de sa bonté : «La grandeur et la beauté des créatures font contempler, par analogie, leur Auteur» (Sg 13, 5), et «ce que Dieu a d’invisible depuis la création du monde, se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité» (Rm 1, 20). C’est pourquoi il demandait qu’au couvent on laisse toujours une partie du jardin sans la cultiver, pour qu’y croissent les herbes sauvages, de sorte que ceux qui les admirent puissent élever leur pensée vers Dieu, auteur de tant de beauté 21. Le monde est plus qu’un problème à résoudre, il est un mystère joyeux que nous contemplons dans la joie et dans la louange.
Mon appel
13. Le défi urgent de sauvegarder notre maison commune inclut la préoccupation d’unir toute la famille humaine dans la recherche d’un développement durable et intégral, car nous savons que les choses peuvent changer. Le Créateur ne nous abandonne pas, jamais il ne fait marche arrière dans son projet d’amour, il ne se repent pas de nous avoir créés. L’humanité possède encore la capacité de collaborer pour construire notre maison commune. Je souhaite saluer, encourager et remercier tous ceux qui, dans les secteurs les plus variés de l’activité humaine, travaillent pour assurer la sauvegarde de la maison que nous partageons. Ceux qui luttent avec vigueur pour affronter les conséquences dramatiques de la dégradation de l’environnement sur la vie des plus pauvres dans le monde, méritent une gratitude spéciale. Les jeunes nous réclament un changement. Ils se demandent comment il est possible de prétendre construire un avenir meilleur sans penser à la crise de l’environnement et aux souffrances des exclus.
14. J’adresse une invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète. Nous avons besoin d’une conversion qui nous unisse tous, parce que le défi environnemental que nous vivons, et ses racines humaines, nous concernent et nous touchent tous. Le mouvement écologique mondial a déjà parcouru un long chemin, digne d’appréciation, et il a généré de nombreuses associations citoyennes qui ont aidé à la prise de conscience. Malheureusement, beaucoup d’efforts pour chercher des solutions concrètes à la crise environnementale échouent souvent, non seulement à cause de l’opposition des puissants, mais aussi par manque d’intérêt de la part des autres. Les attitudes qui obstruent les chemins de solutions, même parmi les croyants, vont de la négation du problème jusqu’à l’indifférence, la résignation facile, ou la confiance aveugle dans les solutions techniques. Il nous faut une nouvelle solidarité universelle. Comme l’ont affirmé les évêques d’Afrique du Sud, «les talents et l’implication de tous sont nécessaires pour réparer les dommages causés par les abus humains à l’encontre de la création de Dieu22». Tous, nous pouvons collaborer comme instruments de Dieu pour la sauvegarde de la création, chacun selon sa culture, son expérience, ses initiatives et ses capacités.
15. J’espère que cette lettre encyclique, qui s’ajoute au Magistère social de l’Église, nous aidera à reconnaître la grandeur, l’urgence et la beauté du défi qui se présente à nous. En premier lieu, je présenterai un bref aperçu des différents aspects de la crise écologique actuelle, en vue de prendre en considération les meilleurs résultats de la recherche scientifique disponible aujourd’hui, d’en faire voir la profondeur et de donner une base concrète au parcours éthique et spirituel qui suit. À partir de cet aperçu, je reprendrai certaines raisons qui se dégagent de la tradition judéo-chrétienne, afin de donner plus de cohérence à notre engagement en faveur de l’environnement. Ensuite, j’essaierai d’arriver aux racines de la situation actuelle, pour que nous ne considérions pas seulement les symptômes, mais aussi les causes les plus profondes. Nous pourrons ainsi proposer une écologie qui, dans ses différentes dimensions, incorpore la place spécifique de l’être humain dans ce monde et ses relations avec la réalité qui l’entoure. À la lumière de cette réflexion, je voudrais avancer quelques grandes lignes de dialogue et d’action qui concernent aussi bien chacun de nous que la politique internationale. Enfin, puisque je suis convaincu que tout changement a besoin de motivations et d’un chemin éducatif, je proposerai quelques lignes de maturation humaine inspirées par le trésor de l’expérience spirituelle chrétienne.
16. Bien que chaque chapitre possède sa propre thématique et une méthodologie spécifique, il reprend à son tour, à partir d’une nouvelle optique, des questions importantes abordées dans les chapitres antérieurs. C’est le cas spécialement de certains axes qui traversent toute l’encyclique. Par exemple : l’intime relation entre les pauvres et la fragilité de la planète ; la conviction que tout est lié dans le monde ; la critique du nouveau paradigme et des formes de pouvoir qui dérivent de la technologie ; l’invitation à chercher d’autres façons de comprendre l’économie et le progrès ; la valeur propre de chaque créature ; le sens humain de l’écologie ; la nécessité de débats sincères et honnêtes ; la grave responsabilité de la politique internationale et locale ; la culture du déchet et la proposition d’un nouveau style de vie. Ces thèmes ne sont jamais clos, ni ne sont laissés de côté, mais ils sont constamment repris et enrichis.
Chapitre 1 : Ce qui se passe dans notre maison
17. Les réflexions théologiques ou philosophiques sur la situation de l’humanité et du monde, peuvent paraître un message répétitif et abstrait, si elles ne se présentent pas de nouveau à partir d’une confrontation avec le contexte actuel, en ce qu’il a d’inédit pour l’histoire de l’humanité. Voilà pourquoi avant de voir comment la foi apporte de nouvelles motivations et de nouvelles exigences face au monde dont nous faisons partie, je propose de nous arrêter brièvement pour considérer ce qui se passe dans notre maison commune.
18. L’accélération continuelle des changements de l’humanité et de la planète s’associe aujourd’hui à l’intensification des rythmes de vie et de travail, dans ce que certains appellent «rapidación». Bien que le changement fasse partie de la dynamique des systèmes complexes, la rapidité que les actions humaines lui imposent aujourd’hui contraste avec la lenteur naturelle de l’évolution biologique. À cela, s’ajoute le fait que les objectifs de ce changement rapide et constant ne sont pas nécessairement orientés vers le bien commun, ni vers le développement humain, durable et intégral. Le changement est quelque chose de désirable, mais il devient préoccupant quand il en vient à détériorer le monde et la qualité de vie d’une grande partie de l’humanité.
19. Après un temps de confiance irrationnelle dans le progrès et dans la capacité humaine, une partie de la société est en train d’entrer dans une phase de plus grande prise de conscience. On observe une sensibilité croissante concernant aussi bien l’environnement que la protection de la nature, tout comme une sincère et douloureuse préoccupation grandit pour ce qui arrive à notre planète. Faisons un tour, certainement incomplet, de ces questions qui aujourd’hui suscitent notre inquiétude, et que nous ne pouvons plus mettre sous le tapis. L’objectif n’est pas de recueillir des informations ni de satisfaire notre curiosité, mais de prendre une douloureuse conscience, d’oser transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde, et ainsi de reconnaître la contribution que chacun peut apporter.
I. Pollution et changement climatique
Pollution, ordure et culture du déchet
20. Il existe des formes de pollution qui affectent quotidiennement les personnes. L’exposition aux polluants atmosphériques produit une large gamme d’effets sur la santé, en particulier des plus pauvres, en provoquant des millions de morts prématurées. Ces personnes tombent malades, par exemple, à cause de l’inhalation de niveaux élevés de fumées provenant de la combustion qu’elles utilisent pour faire la cuisine ou pour se chauffer. À cela, s’ajoute la pollution qui affecte tout le monde, due aux moyens de transport, aux fumées de l’industrie, aux dépôts de substances qui contribuent à l’acidification du sol et de l’eau, aux fertilisants, insecticides, fongicides, désherbants et agro-chimiques toxiques en général. La technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre.
21. Il faut considérer également la pollution produite par les déchets, y compris les ordures dangereuses présentes dans différents milieux. Des centaines de millions de tonnes de déchets sont produites chaque année, dont beaucoup ne sont pas biodégradables : des déchets domestiques et commerciaux, des déchets de démolition, des déchets cliniques, électroniques et industriels, des déchets hautement toxiques et radioactifs. La terre, notre maison commune, semble se transformer toujours davantage en un immense dépotoir. À plusieurs endroits de la planète, les personnes âgées ont la nostalgie des paysages d’autrefois, qui aujourd’hui se voient inondés d’ordures. Aussi bien les déchets industriels que les produits chimiques utilisés dans les villes et dans l’agriculture peuvent provoquer un effet de bio-accumulation dans les organismes des populations voisines, ce qui arrive même quand le taux de présence d’un élément toxique en un lieu est bas. Bien des fois, on prend des mesures seulement quand des effets irréversibles pour la santé des personnes se sont déjà produits.
22. Ces problèmes sont intimement liés à la culture du déchet, qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses, vite transformées en ordures. Réalisons, par exemple, que la majeure partie du papier qui est produit, est gaspillée et n’est pas recyclée. Il nous coûte de reconnaître que le fonctionnement des écosystèmes naturels est exemplaire : les plantes synthétisent des substances qui alimentent les herbivores ; ceux-ci à leur tour alimentent les carnivores, qui fournissent d’importantes quantités de déchets organiques, lesquels donnent lieu à une nouvelle génération de végétaux. Par contre, le système industriel n’a pas développé, en fin de cycle de production et de consommation, la capacité d’absorber et de réutiliser déchets et ordures. On n’est pas encore arrivé à adopter un modèle circulaire de production qui assure des ressources pour tous comme pour les générations futures, et qui suppose de limiter au maximum l’utilisation des ressources non renouvelables, d’en modérer la consommation, de maximiser l’efficacité de leur exploitation, de les réutiliser et de les recycler. Aborder cette question serait une façon de contrecarrer la culture du déchet qui finit par affecter la planète entière, mais nous remarquons que les progrès dans ce sens sont encore très insuffisants.
Le climat comme bien commun
23. Le climat est un bien commun, de tous et pour tous. Au niveau global, c’est un système complexe en relation avec beaucoup de conditions essentielles pour la vie humaine. Il existe un consensus scientifique très solide qui indique que nous sommes en présence d’un réchauffement préoccupant du système climatique. Au cours des dernières décennies, ce réchauffement a été accompagné de l’élévation constante du niveau de la mer, et il est en outre difficile de ne pas le mettre en relation avec l’augmentation d’événements météorologiques extrêmes, indépendamment du fait qu’on ne peut pas attribuer une cause scientifiquement déterminable à chaque phénomène particulier. L’humanité est appelée à prendre conscience de la nécessité de réaliser des changements de style de vie, de production et de consommation, pour combattre ce réchauffement ou, tout au moins, les causes humaines qui le provoquent ou l’accentuent. Il y a, certes, d’autres facteurs (comme le volcanisme, les variations de l’orbite et de l’axe de la terre, le cycle solaire), mais de nombreuses études scientifiques signalent que la plus grande partie du réchauffement global des dernières décennies est due à la grande concentration de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, méthane, oxyde de nitrogène et autres) émis surtout à cause de l’activité humaine. En se concentrant dans l’atmosphère, ils empêchent la chaleur des rayons solaires réfléchis par la terre de se perdre dans l’espace. Cela est renforcé en particulier par le modèle de développement reposant sur l’utilisation intensive de combustibles fossiles, qui constitue le cœur du système énergétique mondial. Le fait de changer de plus en plus les utilisations du sol, principalement la déforestation pour l’agriculture, a aussi des impacts.
24. À son tour, le réchauffement a des effets sur le cycle du carbone. Il crée un cercle vicieux qui aggrave encore plus la situation, affectera la disponibilité de ressources indispensables telles que l’eau potable, l’énergie ainsi que la production agricole des zones les plus chaudes, et provoquera l’extinction d’une partie de la biodiversité de la planète. La fonte des glaces polaires et de celles des plaines d’altitude menace d’une libération à haut risque de méthane ; et la décomposition de la matière organique congelée pourrait accentuer encore plus l’émanation de dioxyde de carbone. De même, la disparition de forêts tropicales aggrave la situation, puisqu’elles contribuent à tempérer le changement climatique. La pollution produite par le dioxyde de carbone augmente l’acidité des océans et compromet la chaîne alimentaire marine. Si la tendance actuelle continuait, ce siècle pourrait être témoin de changements climatiques inédits et d’une destruction sans précédent des écosystèmes, avec de graves conséquences pour nous tous. L’élévation du niveau de la mer, par exemple, peut créer des situations d’une extrême gravité si on tient compte du fait que le quart de la population mondiale vit au bord de la mer ou très proche, et que la plupart des mégapoles sont situées en zones côtières.
25. Le changement climatique est un problème global aux graves répercussions environnementales, sociales, économiques, distributives ainsi que politiques, et constitue l’un des principaux défis actuels pour l’humanité. Les pires conséquences retomberont probablement au cours des prochaines décennies sur les pays en développement. Beaucoup de pauvres vivent dans des endroits particulièrement affectés par des phénomènes liés au réchauffement, et leurs moyens de subsistance dépendent fortement des réserves naturelles et des services de l’écosystème, comme l’agriculture, la pêche et les ressources forestières. Ils n’ont pas d’autres activités financières ni d’autres ressources qui leur permettent de s’adapter aux impacts climatiques, ni de faire face à des situations catastrophiques, et ils ont peu d’accès aux services sociaux et à la protection. Par exemple, les changements du climat provoquent des migrations d’animaux et de végétaux qui ne peuvent pas toujours s’adapter, et cela affecte à leur tour les moyens de production des plus pauvres, qui se voient aussi obligés d’émigrer avec une grande incertitude pour leur avenir et pour l’avenir de leurs enfants. L’augmentation du nombre de migrants fuyant la misère, accrue par la dégradation environnementale, est tragique ; ces migrants ne sont pas reconnus comme réfugiés par les conventions internationales et ils portent le poids de leurs vies à la dérive, sans aucune protection légale. Malheureusement, il y a une indifférence générale face à ces tragédies qui se produisent en ce moment dans diverses parties du monde. Le manque de réactions face à ces drames de nos frères et sœurs est un signe de la perte de ce sens de responsabilité à l’égard de nos semblables, sur lequel se fonde toute société civile.
26. Beaucoup de ceux qui détiennent plus de ressources et de pouvoir économique ou politique semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes, en essayant seulement de réduire certains impacts négatifs du changement climatique. Mais beaucoup de symptômes indiquent que ces effets ne cesseront pas d’empirer si nous maintenons les modèles actuels de production et de consommation. Voilà pourquoi il devient urgent et impérieux de développer des politiques pour que, les prochaines années, l’émission du dioxyde de carbone et d’autres gaz hautement polluants soit réduite de façon drastique, par exemple en remplaçant l’utilisation de combustibles fossiles et en accroissant des sources d’énergie renouvelable. Dans le monde, il y a un niveau d’accès réduit à des énergies propres et renouvelables. Il est encore nécessaire de développer des technologies adéquates d’accumulation. Cependant, dans certains pays, des progrès qui commencent à être significatifs ont été réalisés, bien qu’ils soient loin d’atteindre un niveau suffisant. Il y a eu aussi quelques investissements dans les moyens de production et de transport qui consomment moins d’énergie et requièrent moins de matière première, comme dans le domaine de la construction ou de la réfection d’édifices pour en améliorer l’efficacité énergétique. Mais ces bonnes pratiques sont loin de se généraliser.
II. La question de l'eau
27. D’autres indicateurs de la situation actuelle concernent l’épuisement des ressources naturelles. Nous sommes bien conscients de l’impossibilité de maintenir le niveau actuel de consommation des pays les plus développés et des secteurs les plus riches des sociétés, où l’habitude de dépenser et de jeter atteint des niveaux inédits. Déjà les limites maximales d’exploitation de la planète ont été dépassées, sans que nous ayons résolu le problème de la pauvreté.
28. L’eau potable et pure représente une question de première importance, parce qu’elle est indispensable pour la vie humaine comme pour soutenir les écosystèmes terrestres et aquatiques. Les sources d’eau douce approvisionnent des secteurs sanitaires, agricoles et de la pêche ainsi qu’industriels. La provision d’eau est restée relativement constante pendant longtemps, mais en beaucoup d’endroits la demande dépasse l’offre durable, avec de graves conséquences à court et à long terme. De grandes villes qui ont besoin d’une importante quantité d’eau en réserve, souffrent de périodes de diminution de cette ressource, qui n’est pas toujours gérée de façon équitable et impartiale aux moments critiques. Le manque d’eau courante s’enregistre spécialement en Afrique, où de grands secteurs de la population n’ont pas accès à une eau potable sûre, ou bien souffrent de sécheresses qui rendent difficile la production d’aliments. Dans certains pays, il y a des régions qui disposent de l’eau en abondance et en même temps d’autres qui souffrent de grave pénurie.
29. Un problème particulièrement sérieux est celui de la qualité de l’eau disponible pour les pauvres, ce qui provoque beaucoup de morts tous les jours. Les maladies liées à l’eau sont fréquentes chez les pauvres, y compris les maladies causées par les micro-organismes et par des substances chimiques. La diarrhée et le choléra, qui sont liés aux services hygiéniques et à l’approvisionnement en eau impropre à la consommation, sont un facteur significatif de souffrance et de mortalité infantile. Les eaux souterraines en beaucoup d’endroits sont menacées par la pollution que provoquent certaines activités extractives, agricoles et industrielles, surtout dans les pays où il n’y a pas de régulation ni de contrôles suffisants. Ne pensons pas seulement aux décharges des usines. Les détergents et les produits chimiques qu’utilise la population dans beaucoup d’endroits du monde continuent de se déverser dans des rivières, dans des lacs et dans des mers.
30. Tandis que la qualité de l’eau disponible se détériore constamment, il y a une tendance croissante, à certains endroits, à privatiser cette ressource limitée, transformée en marchandise sujette aux lois du marché. En réalité, l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains. Ce monde a une grave dette sociale envers les pauvres qui n’ont pas accès à l’eau potable, parce que c’est leur nier le droit à la vie, enraciné dans leur dignité inaliénable. Cette dette se règle en partie par des apports économiques conséquents pour fournir l’eau potable et l’hygiène aux plus pauvres. Mais on observe le gaspillage d’eau, non seulement dans les pays développés, mais aussi dans les pays les moins développés qui possèdent de grandes réserves. Cela montre que le problème de l’eau est en partie une question éducative et culturelle, parce que la conscience de la gravité de ces conduites, dans un contexte de grande injustice, manque.
31. Une grande pénurie d’eau provoquera l’augmentation du coût des aliments comme celle du coût de différents produits qui dépendent de son utilisation. Certaines études ont alerté sur la possibilité de souffrir d’une pénurie aiguë d’eau dans quelques décennies, si on n’agit pas en urgence. Les impacts sur l’environnement pourraient affecter des milliers de millions de personnes, et il est prévisible que le contrôle de l’eau par de grandes entreprises mondiales deviendra l’une des principales sources de conflits de ce siècle23.
III. La perte de biodiversité
32. Les ressources de la terre sont aussi objet de déprédation à cause de la conception de l’économie ainsi que de l’activité commerciale et productive fondées sur l’immédiateté. La disparition de forêts et d’autres végétations implique en même temps la disparition d’espèces qui pourraient être à l’avenir des ressources extrêmement importantes, non seulement pour l’alimentation, mais aussi pour la guérison de maladies et pour de multiples services. Les diverses espèces contiennent des gènes qui peuvent être des ressources-clefs pour subvenir, à l’avenir, à certaines nécessités humaines ou pour réguler certains problèmes de l’environnement.
33. Mais il ne suffit pas de penser aux différentes espèces seulement comme à d’éventuelles «ressources» exploitables, en oubliant qu’elles ont une valeur en elles-mêmes. Chaque année, disparaissent des milliers d’espèces végétales et animales que nous ne pourrons plus connaître, que nos enfants ne pourront pas voir, perdues pour toujours. L’immense majorité disparaît pour des raisons qui tiennent à une action humaine. À cause de nous, des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message. Nous n’en avons pas le droit.
34. Probablement, cela nous inquiète d’avoir connaissance de l’extinction d’un mammifère ou d’un oiseau, à cause de leur visibilité plus grande. Mais, pour le bon fonctionnement des écosystèmes, les champignons, les algues, les vers, les insectes, les reptiles et l’innombrable variété de micro-organismes sont aussi nécessaires. Certaines espèces peu nombreuses, qui sont d’habitude imperceptibles, jouent un rôle fondamental pour établir l’équilibre d’un lieu. Certes, l’être humain doit intervenir quand un géo-système entre dans un état critique ; mais aujourd’hui le niveau d’intervention humaine, dans une réalité si complexe comme la nature, est tel que les constants désastres provoqués par l’être humain appellent une nouvelle intervention de sa part, si bien que l’activité humaine devient omniprésente, avec tous les risques que cela implique. Il se crée en général un cercle vicieux où l’intervention de l’être humain pour résoudre une difficulté, bien des fois, aggrave encore plus la situation. Par exemple, beaucoup d’oiseaux et d’insectes qui disparaissent à cause des agro-toxiques créés par la technologie, sont utiles à cette même agriculture et leur disparition devra être substituée par une autre intervention technologique qui produira probablement d’autres effets nocifs. Les efforts des scientifiques et des techniciens, qui essaient d’apporter des solutions aux problèmes créés par l’être humain, sont louables et parfois admirables. Mais en regardant le monde, nous remarquons que ce niveau d’intervention humaine, fréquemment au service des finances et du consumérisme, fait que la terre où nous vivons devient en réalité moins riche et moins belle, toujours plus limitée et plus grise, tandis qu’en même temps le développement de la technologie et des offres de consommation continue de progresser sans limite. Il semble ainsi que nous prétendions substituer à une beauté, irremplaçable et irrécupérable, une autre créée par nous.
35. Quand on analyse l’impact environnemental d’une entreprise, on en considère ordinairement les effets sur le sol, sur l’eau et sur l’air, mais on n’inclut pas toujours une étude soignée de son impact sur la biodiversité, comme si la disparition de certaines espèces ou de groupes d’animaux ou de végétaux était quelque chose de peu d’importance. Les routes, les nouvelles cultures, les grillages, les barrages et d’autres constructions prennent progressivement possession des habitats, et parfois les fragmentent de telle manière que les populations d’animaux ne peuvent plus migrer ni se déplacer librement, si bien que certaines espèces sont menacées d’extinction. Il existe des alternatives qui peuvent au moins atténuer l’impact de ces ouvrages, comme la création de corridors biologiques, mais on observe cette attention et cette prévention en peu de pays. Quand on exploite commercialement certaines espèces, on n’étudie pas toujours leur forme de croissance pour éviter leur diminution excessive, avec le déséquilibre de l’écosystème qui en résulterait.
36. La sauvegarde des écosystèmes suppose un regard qui aille au-delà de l’immédiat, car lorsqu’on cherche seulement un rendement économique rapide et facile, leur préservation n’intéresse réellement personne. Mais le coût des dommages occasionnés par la négligence égoïste est beaucoup plus élevé que le bénéfice économique qui peut en être obtenu. Dans le cas de la disparition ou de graves dommages à certaines espèces, nous parlons de valeurs qui excèdent tout calcul. C’est pourquoi nous pouvons être des témoins muets de bien graves injustices, quand certains prétendent obtenir d’importants bénéfices en faisant payer au reste de l’humanité, présente et future, les coûts très élevés de la dégradation de l’environnement.
37. Quelques pays ont progressé dans la préservation efficace de certains lieux et de certaines zones — sur terre et dans les océans — où l’on interdit toute intervention humaine qui pourrait en modifier la physionomie ou en altérer la constitution originelle. Dans la préservation de la biodiversité, les spécialistes insistent sur la nécessité d’accorder une attention spéciale aux zones les plus riches en variétés d’espèces, aux espèces endémiques rares ou ayant un faible degré de protection effective. Certains endroits requièrent une protection particulière à cause de leur énorme importance pour l’écosystème mondial, ou parce qu’ils constituent d’importantes réserves d’eau et assurent ainsi d’autres formes de vie.
38. Mentionnons, par exemple, ces poumons de la planète pleins de biodiversité que sont l’Amazonie et le bassin du fleuve Congo, ou bien les grandes surfaces aquifères et les glaciers. On n’ignore pas l’importance de ces lieux pour toute la planète et pour l’avenir de l’humanité. Les écosystèmes des forêts tropicales ont une biodiversité d’une énorme complexité, presqu’impossible à répertorier intégralement, mais quand ces forêts sont brûlées ou rasées pour développer des cultures, d’innombrables espèces disparaissent en peu d’années, quand elles ne se transforment pas en déserts arides. Cependant, un équilibre délicat s’impose, quand on parle de ces endroits, parce qu’on ne peut pas non plus ignorer les énormes intérêts économiques internationaux qui, sous prétexte de les sauvegarder, peuvent porter atteinte aux souverainetés nationales. De fait, il existe «des propositions d’internationalisation de l’Amazonie, qui servent uniquement des intérêts économiques des corporations transnationales24». Elle est louable la tâche des organismes internationaux et des organisations de la société civile qui sensibilisent les populations et coopèrent de façon critique, en utilisant aussi des mécanismes de pression légitimes, pour que chaque gouvernement accomplisse son propre et intransférable devoir de préserver l’environnement ainsi que les ressources naturelles de son pays, sans se vendre à des intérêts illégitimes locaux ou internationaux.
39. Le remplacement de la flore sauvage par des aires reboisées, qui généralement sont des monocultures, ne fait pas ordinairement l’objet d’une analyse adéquate. En effet, ce remplacement peut affecter gravement une biodiversité qui n’est pas hébergée par les nouvelles espèces qu’on implante. Les zones humides, qui sont transformées en terrain de culture, perdent aussi l’énorme biodiversité qu’elles accueillaient. Dans certaines zones côtières, la disparition des écosystèmes constitués par les mangroves est préoccupante.
40. Les océans non seulement constituent la majeure partie de l’eau de la planète, mais aussi la majeure partie de la grande variété des êtres vivants, dont beaucoup nous sont encore inconnus et sont menacés par diverses causes. D’autre part, la vie dans les fleuves, les lacs, les mers et les océans, qui alimente une grande partie de la population mondiale, se voit affectée par l’extraction désordonnée des ressources de pêche, provoquant des diminutions drastiques de certaines espèces. Des formes sélectives de pêche, qui gaspillent une grande partie des espèces capturées, continuent encore de se développer. Les organismes marins que nous ne prenons pas en considération sont spécialement menacés, comme certaines formes de plancton qui constituent une composante très importante dans la chaîne alimentaire marine, et dont dépendent, en définitive, les espèces servant à notre subsistance.
41. En pénétrant dans les mers tropicales et subtropicales, nous trouvons les barrières de corail, qui équivalent aux grandes forêts de la terre, parce qu’elles hébergent approximativement un million d’espèces, incluant des poissons, des crabes, des mollusques, des éponges, des algues, et autres. Déjà, beaucoup de barrières de corail dans le monde sont aujourd’hui stériles ou déclinent continuellement : «Qui a transformé le merveilleux monde marin en cimetières sous-marins dépourvus de vie et de couleurs25?» Ce phénomène est dû en grande partie à la pollution qui atteint la mer, résultat de la déforestation, des monocultures agricoles, des déchets industriels et des méthodes destructives de pêche, spécialement celles qui utilisent le cyanure et la dynamite. Il s’aggrave à cause de l’élévation de la température des océans. Tout cela nous aide à réaliser comment n’importe quelle action sur la nature peut avoir des conséquences que nous ne soupçonnons pas à première vue, et que certaines formes d’exploitation de ressources se font au prix d’une dégradation qui finalement atteint même le fond des océans.
42. Il est nécessaire d’investir beaucoup plus dans la recherche pour mieux comprendre le comportement des écosystèmes et analyser adéquatement les divers paramètres de l’impact de toute modification importante de l’environnement. En effet, toutes les créatures sont liées, chacune doit être valorisée avec affection et admiration, et tous en tant qu’êtres, nous avons besoin les uns des autres. Chaque territoire a une responsabilité dans la sauvegarde de cette famille et devrait donc faire un inventaire détaillé des espèces qu’il héberge, afin de développer des programmes et des stratégies de protection, en préservant avec un soin particulier les espèces en voie d’extinction.
IV. Détérioration de la qualité de la vie humaine et dégradation sociale
43. Si nous tenons compte du fait que l’être humain est aussi une créature de ce monde, qui a le droit de vivre et d’être heureux, et qui de plus a une dignité éminente, nous ne pouvons pas ne pas prendre en considération les effets de la dégradation de l’environnement, du modèle actuel de développement et de la culture du déchet, sur la vie des personnes.
44. Aujourd’hui nous observons, par exemple, la croissance démesurée et désordonnée de beaucoup de villes qui sont devenues insalubres pour y vivre, non seulement du fait de la pollution causée par les émissions toxiques, mais aussi à cause du chaos urbain, des problèmes de transport, et de la pollution visuelle ainsi que sonore. Beaucoup de villes sont de grandes structures inefficaces qui consomment énergie et eau en excès. Certains quartiers, bien que récemment construits, sont congestionnés et désordonnés, sans espaces verts suffisants. Les habitants de cette planète ne sont pas faits pour vivre en étant toujours plus envahis par le ciment, l’asphalte, le verre et les métaux, privés du contact physique avec la nature.
45. À certains endroits, en campagne comme en ville, la privatisation des espaces a rendu difficile l’accès des citoyens à des zones particulièrement belles. À d’autres endroits, on crée des urbanisations ”écologiques» seulement au service de quelques-uns, en évitant que les autres entrent pour perturber une tranquillité artificielle. Une ville belle et pleine d’espaces verts bien protégés se trouve ordinairement dans certaines zones «sûres», mais beaucoup moins dans des zones peu visibles, où vivent les marginalisés de la société.
46. Parmi les composantes sociales du changement global figurent les effets de certaines innovations technologiques sur le travail, l’exclusion sociale, l’inégalité dans la disponibilité et la consommation d’énergie et d’autres services, la fragmentation sociale, l’augmentation de la violence et l’émergence de nouvelles formes d’agressivité sociale, le narcotrafic et la consommation croissante de drogues chez les plus jeunes, la perte d’identité. Ce sont des signes, parmi d’autres, qui montrent que la croissance de ces deux derniers siècles n’a pas signifié sous tous ses aspects un vrai progrès intégral ni une amélioration de la qualité de vie. Certains de ces signes sont en même temps des symptômes d’une vraie dégradation sociale, d’une rupture silencieuse des liens d’intégration et de communion sociale.
47. À cela s’ajoutent les dynamiques des moyens de communication sociale et du monde digital, qui, en devenant omniprésentes, ne favorisent pas le développement d’une capacité de vivre avec sagesse, de penser en profondeur, d’aimer avec générosité. Les grands sages du passé, dans ce contexte, auraient couru le risque de voir s’éteindre leur sagesse au milieu du bruit de l’information qui devient divertissement. Cela exige de nous un effort pour que ces moyens de communication se traduisent par un nouveau développement culturel de l’humanité, et non par une détérioration de sa richesse la plus profonde. La vraie sagesse, fruit de la réflexion, du dialogue et de la rencontre généreuse entre les personnes, ne s’obtient pas par une pure accumulation de données qui finissent par saturer et obnubiler, comme une espèce de pollution mentale. En même temps, les relations réelles avec les autres tendent à être substituées, avec tous les défis que cela implique, par un type de communication transitant par Internet. Cela permet de sélectionner ou d’éliminer les relations selon notre libre arbitre, et il naît ainsi un nouveau type d’émotions artificielles, qui ont plus à voir avec des dispositifs et des écrans qu’avec les personnes et la nature. Les moyens actuels nous permettent de communiquer et de partager des connaissances et des sentiments. Cependant, ils nous empêchent aussi parfois d’entrer en contact direct avec la détresse, l’inquiétude, la joie de l’autre et avec la complexité de son expérience personnelle. C’est pourquoi nous ne devrions pas nous étonner qu’avec l’offre écrasante de ces produits se développe une profonde et mélancolique insatisfaction dans les relations interpersonnelles, ou un isolement dommageable.
V. Inégalité planétaire
48. L’environnement humain et l’environnement naturel se dégradent ensemble, et nous ne pourrons pas affronter adéquatement la dégradation de l’environnement si nous ne prêtons pas attention aux causes qui sont en rapport avec la dégradation humaine et sociale. De fait, la détérioration de l’environnement et celle de la société affectent d’une manière spéciale les plus faibles de la planète : «Tant l’expérience commune de la vie ordinaire que l’investigation scientifique démontrent que ce sont les pauvres qui souffrent davantage des plus graves effets de toutes les agressions environnementales26.» Par exemple, l’épuisement des réserves de poissons nuit spécialement à ceux qui vivent de la pêche artisanale et n’ont pas les moyens de la remplacer ; la pollution de l’eau touche particulièrement les plus pauvres qui n’ont pas la possibilité d’acheter de l’eau en bouteille, et l’élévation du niveau de la mer affecte principalement les populations côtières appauvries qui n’ont pas où se déplacer. L’impact des dérèglements actuels se manifeste aussi à travers la mort prématurée de beaucoup de pauvres, dans les conflits générés par manque de ressources et à travers beaucoup d’autres problèmes qui n’ont pas assez d’espace dans les agendas du monde27.
49. Je voudrais faire remarquer que souvent on n’a pas une conscience claire des problèmes qui affectent particulièrement les exclus. Ils sont la majeure partie de la planète, des milliers de millions de personnes. Aujourd’hui, ils sont présents dans les débats politiques et économiques internationaux, mais il semble souvent que leurs problèmes se posent comme un appendice, comme une question qui s’ajoute presque par obligation ou de manière marginale, quand on ne les considère pas comme un pur dommage collatéral. De fait, au moment de l’action concrète, ils sont relégués fréquemment à la dernière place. Cela est dû en partie au fait que beaucoup de professionnels, de leaders d’opinion, de moyens de communication et de centres de pouvoir sont situés loin d’eux, dans des zones urbaines isolées, sans contact direct avec les problèmes des exclus. Ceux-là vivent et réfléchissent à partir de la commodité d’un niveau de développement et à partir d’une qualité de vie qui ne sont pas à la portée de la majorité de la population mondiale. Ce manque de contact physique et de rencontre, parfois favorisé par la désintégration de nos villes, aide à tranquilliser la conscience et à occulter une partie de la réalité par des analyses biaisées. Ceci cohabite parfois avec un discours «vert». Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres.
50. Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité. Les pressions internationales sur les pays en développement ne manquent pas, conditionnant des aides économiques à certaines politiques de «santé reproductive». Mais «s’il est vrai que la répartition inégale de la population et des ressources disponibles crée des obstacles au développement et à l’utilisation durable de l’environnement, il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire28 ». Accuser l’augmentation de la population et non le consumérisme extrême et sélectif de certains est une façon de ne pas affronter les problèmes. On prétend légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser, parce que la planète ne pourrait même pas contenir les déchets d’une telle consommation. En outre, nous savons qu’on gaspille approximativement un tiers des aliments qui sont produits, et «que lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre29». De toute façon, il est certain qu’il faut prêter attention au déséquilibre de la distribution de la population sur le territoire, tant au niveau national qu’au niveau global, parce que l’augmentation de la consommation conduirait à des situations régionales complexes, à cause des combinaisons de problèmes liés à la pollution environnementale, au transport, au traitement des déchets, à la perte de ressources et à la qualité de vie, entre autres.
51. L’inégalité n’affecte pas seulement les individus, mais aussi des pays entiers, et oblige à penser à une éthique des relations internationales. Il y a, en effet, une vraie «dette écologique», particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux, avec des conséquences dans le domaine écologique, et liée aussi à l’utilisation disproportionnée des ressources naturelles, historiquement pratiquée par certains pays. Les exportations de diverses matières premières pour satisfaire les marchés du Nord industrialisé ont causé des dommages locaux, comme la pollution par le mercure dans l’exploitation de l’or ou par le dioxyde de souffre dans l’exploitation du cuivre. Il faut spécialement tenir compte de l’utilisation de l’espace environnemental de toute la planète, quand il s’agit de stocker les déchets gazeux qui se sont accumulés durant deux siècles et ont généré une situation qui affecte actuellement tous les pays du monde. Le réchauffement causé par l’énorme consommation de certains pays riches a des répercussions sur les régions les plus pauvres de la terre, spécialement en Afrique, où l’augmentation de la température jointe à la sécheresse fait des ravages au détriment du rendement des cultures. À cela, s’ajoutent les dégâts causés par l’exportation vers les pays en développement des déchets solides ainsi que de liquides toxiques, et par l’activité polluante d’entreprises qui s’autorisent dans les pays moins développés ce qu’elles ne peuvent dans les pays qui leur apportent le capital : «Nous constatons que souvent les entreprises qui agissent ainsi sont des multinationales, qui font ici ce qu’on ne leur permet pas dans des pays développés ou du dénommé premier monde. Généralement, en cessant leurs activités et en se retirant, elles laissent de grands passifs humains et environnementaux tels que le chômage, des populations sans vie, l’épuisement de certaines réserves naturelles, la déforestation, l’appauvrissement de l’agriculture et de l’élevage local, des cratères, des coteaux triturés, des fleuves contaminés et quelques œuvres sociales qu’on ne peut plus maintenir30.»
52. La dette extérieure des pays pauvres s’est transformée en un instrument de contrôle, mais il n’en est pas de même avec la dette écologique. De diverses manières, les peuples en développement, où se trouvent les plus importantes réserves de la biosphère, continuent d’alimenter le développement des pays les plus riches au prix de leur présent et de leur avenir. La terre des pauvres du Sud est riche et peu polluée, mais l’accès à la propriété des biens et aux ressources pour satisfaire les besoins vitaux leur est interdit par un système de relations commerciales et de propriété structurellement pervers. Il faut que les pays développés contribuent à solder cette dette, en limitant de manière significative la consommation de l’énergie non renouvelable et en apportant des ressources aux pays qui ont le plus de besoins, pour soutenir des politiques et des programmes de développement durable. Les régions et les pays les plus pauvres ont moins de possibilités pour adopter de nouveaux modèles en vue de réduire l’impact des activités de l’homme sur l’environnement, parce qu’ils n’ont pas la formation pour développer les processus nécessaires, et ils ne peuvent pas en assumer les coûts. C’est pourquoi il faut maintenir claire la conscience que, dans le changement climatique, il y a des responsabilités diversifiées et, comme l’ont exprimé les évêques des États-Unis, on doit se concentrer «spécialement sur les besoins des pauvres, des faibles et des vulnérables, dans un débat souvent dominé par les intérêts les plus puissants31». Nous avons besoin de renforcer la conscience que nous sommes une seule famille humaine. Il n’y a pas de frontières ni de barrières politiques ou sociales qui nous permettent de nous isoler, et pour cela même il n’y a pas non plus de place pour la globalisation de l’indifférence.
VI. La faiblesse des réactions
53. Ces situations provoquent les gémissements de sœur terre, qui se joignent au gémissement des abandonnés du monde, dans une clameur exigeant de nous une autre direction. Nous n’avons jamais autant maltraité ni fait de mal à notre maison commune qu’en ces deux derniers siècles. Mais nous sommes appelés à être les instruments de Dieu le Père pour que notre planète soit ce qu’il a rêvé en la créant, et pour qu’elle réponde à son projet de paix, de beauté et de plénitude. Le problème est que nous n’avons pas encore la culture nécessaire pour faire face à cette crise ; et il faut construire des leaderships qui tracent des chemins, en cherchant à répondre aux besoins des générations actuelles comme en incluant tout le monde, sans nuire aux générations futures. Il devient indispensable de créer un système normatif qui implique des limites infranchissables et assure la protection des écosystèmes, avant que les nouvelles formes de pouvoir dérivées du paradigme techno-économique ne finissent par raser non seulement la politique mais aussi la liberté et la justice.
54. La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets. En ce sens, le Document d’Aparecida réclame que «dans les interventions sur les ressources naturelles ne prédominent pas les intérêts des groupes économiques qui ravagent déraisonnablement les sources de la vie32 ». L’alliance entre l’économie et la technologie finit par laisser de côté ce qui ne fait pas partie de leurs intérêts immédiats. Ainsi, on peut seulement s’attendre à quelques déclarations superficielles, quelques actions philanthropiques isolées, voire des efforts pour montrer une sensibilité envers l’environnement, quand, en réalité, toute tentative des organisations sociales pour modifier les choses sera vue comme une gêne provoquée par des utopistes romantiques ou comme un obstacle à contourner.
55. Peu à peu certains pays peuvent enregistrer des progrès importants, le développement de contrôles plus efficaces et une lutte plus sincère contre la corruption. Il y a plus de sensibilité écologique de la part des populations, bien que cela ne suffise pas pour modifier les habitudes nuisibles de consommation, qui ne semblent pas céder mais s’amplifient et se développent. C’est ce qui arrive, pour donner seulement un exemple simple, avec l’augmentation croissante de l’utilisation et de l’intensité des climatiseurs. Les marchés, en cherchant un gain immédiat, stimulent encore plus la demande. Si quelqu’un observait de l’extérieur la société planétaire, il s’étonnerait face à un tel comportement qui semble parfois suicidaire.
56. Pendant ce temps, les pouvoirs économiques continuent de justifier le système mondial actuel, où priment une spéculation et une recherche du revenu financier qui tendent à ignorer tout contexte, de même que les effets sur la dignité humaine et sur l’environnement. Ainsi, il devient manifeste que la dégradation de l’environnement comme la dégradation humaine et éthique sont intimement liées. Beaucoup diront qu’ils n’ont pas conscience de réaliser des actions immorales, parce que la distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et fini. Voilà pourquoi aujourd’hui «tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue33».
57. Il est prévisible que, face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles. La guerre produit toujours de graves dommages à l’environnement comme à la richesse culturelle des populations, et les risques deviennent gigantesques quand on pense aux armes nucléaires ainsi qu’aux armes biologiques. En effet, «malgré l’interdiction par des accords internationaux de la guerre chimique, bactériologique et biologique, en réalité la recherche continue dans les laboratoires pour développer de nouvelles armes offensives capables d’altérer les équilibres naturels34 ». Une plus grande attention est requise de la part de la politique pour prévenir et pour s’attaquer aux causes qui peuvent provoquer de nouveaux conflits. Mais c’est le pouvoir lié aux secteurs financiers qui résiste le plus à cet effort, et les projets politiques n’ont pas habituellement de largeur de vue. Pourquoi veut-on préserver aujourd’hui un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ?
58. Dans certains pays, il y a des exemples positifs de réussites dans les améliorations de l’environnement tels que l’assainissement de certaines rivières polluées durant de nombreuses décennies, ou la récupération de forêts autochtones, ou l’embellissement de paysages grâce à des œuvres d’assainissement environnemental, ou des projets de construction de bâtiments de grande valeur esthétique, ou encore, par exemple, grâce à des progrès dans la production d’énergie non polluante, dans les améliorations du transport public. Ces actions ne résolvent pas les problèmes globaux, mais elles confirment que l’être humain est encore capable d’intervenir positivement. Comme il a été créé pour aimer, du milieu de ses limites, jaillissent inévitablement des gestes de générosité, de solidarité et d’attention.
59. En même temps, une écologie superficielle ou apparente se développe, qui consolide un certain assoupissement et une joyeuse irresponsabilité. Comme cela arrive ordinairement aux époques de crises profondes, qui requièrent des décisions courageuses, nous sommes tentés de penser que ce qui est en train de se passer n’est pas certain. Si nous regardons les choses en surface, au-delà de quelques signes visibles de pollution et de dégradation, il semble qu’elles ne soient pas si graves et que la planète pourrait subsister longtemps dans les conditions actuelles. Ce comportement évasif nous permet de continuer à maintenir nos styles de vie, de production et de consommation. C’est la manière dont l’être humain s’arrange pour alimenter tous les vices autodestructifs : en essayant de ne pas les voir, en luttant pour ne pas les reconnaître, en retardant les décisions importantes, en agissant comme si de rien n’était.
VII. Diversité d'opinions
60. Finalement, reconnaissons que diverses visions et lignes de pensée se sont développées à propos de la situation et des solutions possibles. À l’extrême, d’un côté, certains soutiennent à tout prix le mythe du progrès et affirment que les problèmes écologiques seront résolus simplement grâce à de nouvelles applications techniques, sans considérations éthiques ni changements de fond. De l’autre côté, d’autres pensent que, à travers n’importe laquelle de ses interventions, l’être humain ne peut être qu’une menace et nuire à l’écosystème mondial, raison pour laquelle il conviendrait de réduire sa présence sur la planète et d’empêcher toute espèce d’intervention de sa part. Entre ces deux extrêmes, la réflexion devrait identifier de possibles scénarios futurs, parce qu’il n’y a pas une seule issue. Cela donnerait lieu à divers apports qui pourraient entrer dans un dialogue en vue de réponses intégrales.
61. Sur beaucoup de questions concrètes, en principe, l’Église n’a pas de raison de proposer une parole définitive et elle comprend qu’elle doit écouter puis promouvoir le débat honnête entre scientifiques, en respectant la diversité d’opinions. Mais il suffit de regarder la réalité avec sincérité pour constater qu’il y a une grande détérioration de notre maison commune. L’espérance nous invite à reconnaître qu’il y a toujours une voie de sortie, que nous pouvons toujours repréciser le cap, que nous pouvons toujours faire quelque chose pour résoudre les problèmes. Cependant, des symptômes d’un point de rupture semblent s’observer, à cause de la rapidité des changements et de la dégradation, qui se manifestent tant dans des catastrophes naturelles régionales que dans des crises sociales ou même financières, étant donné que les problèmes du monde ne peuvent pas être analysés ni s’expliquer de façon isolée. Certaines régions sont déjà particulièrement en danger et, indépendamment de toute prévision catastrophiste, il est certain que l’actuel système mondial est insoutenable de divers points de vue, parce que nous avons cessé de penser aux fins de l’action humaine : «Si le regard parcourt les régions de notre planète, il s’aperçoit immédiatement que l’humanité a déçu l’attente divine35.»
Chapitre 2 : L'Évangile de la Création
62. Pourquoi inclure dans ce texte, adressé à toutes les personnes de bonne volonté, un chapitre qui fait référence à des convictions de foi ? Je n’ignore pas que, dans les domaines de la politique et de la pensée, certains rejettent avec force l’idée d’un Créateur, ou bien la considèrent comme sans importance au point de reléguer dans le domaine de l’irrationnel la richesse que les religions peuvent offrir pour une écologie intégrale et pour un développement plénier de l’humanité. D’autres fois on considère qu’elles sont une sous-culture qui doit seulement être tolérée. Cependant, la science et la religion, qui proposent des approches différentes de la réalité, peuvent entrer dans un dialogue intense et fécond pour toutes deux.
I. La lumière qu’offre la foi
63. Si nous prenons en compte la complexité de la crise écologique et ses multiples causes, nous devrons reconnaître que les solutions ne peuvent pas venir d’une manière unique d’interpréter et de transformer la réalité. Il est nécessaire d’avoir aussi recours aux diverses richesses culturelles des peuples, à l’art et à la poésie, à la vie intérieure et à la spiritualité. Si nous cherchons vraiment à construire une écologie qui nous permette de restaurer tout ce que nous avons détruit, alors aucune branche des sciences et aucune forme de sagesse ne peut être laissée de côté, la sagesse religieuse non plus, avec son langage propre. De plus, l’Église catholique est ouverte au dialogue avec la pensée philosophique, et cela lui permet de produire diverses synthèses entre foi et raison. En ce qui concerne les questions sociales, cela peut se constater dans le développement de la doctrine sociale de l’Église, qui est appelée à s’enrichir toujours davantage à partir des nouveaux défis.
64. Par ailleurs, même si cette encyclique s’ouvre au dialogue avec tous pour chercher ensemble des chemins de libération, je veux montrer dès le départ comment les convictions de la foi offrent aux chrétiens, et aussi à d’autres croyants, de grandes motivations pour la protection de la nature et des frères et sœurs les plus fragiles. Si le seul fait d’être humain pousse les personnes à prendre soin de l’environnement dont elles font partie, «les chrétiens, notamment, savent que leurs devoirs à l’intérieur de la création et leurs devoirs à l’égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de leur foi36 ». Donc, c’est un bien pour l’humanité et pour le monde que nous, les croyants, nous reconnaissions mieux les engagements écologiques qui jaillissent de nos convictions.
II. La sagesse des récits bibliques
65. Sans répéter ici l’entière théologie de la création, nous nous demandons ce que disent les grands récits bibliques sur la création et sur la relation entre l’être humain et le monde. Dans le premier récit de l’œuvre de la création, dans le livre de la Genèse, le plan de Dieu inclut la création de l’humanité. Après la création de l’être humain, il est dit que «Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon» (Gn 1, 31). La Bible enseigne que chaque être humain est créé par amour, à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 26). Cette affirmation nous montre la très grande dignité de toute personne humaine, qui «n’est pas seulement quelque chose, mais quelqu’un. Elle est capable de se connaître, de se posséder, et de librement se donner et entrer en communion avec d’autres personnes37». Saint Jean Paul II a rappelé que l’amour très particulier que le Créateur a pour chaque être humain lui confère une dignité infinie38. Ceux qui s’engagent dans la défense de la dignité des personnes peuvent trouver dans la foi chrétienne les arguments les plus profonds pour cet engagement. Quelle merveilleuse certitude de savoir que la vie de toute personne ne se perd pas dans un chaos désespérant, dans un monde gouverné par le pur hasard ou par des cycles qui se répètent de manière absurde ! Le Créateur peut dire à chacun de nous : «Avant même de te former au ventre maternel, je t’ai connu» (Jr 1, 5). Nous avons été conçus dans le cœur de Dieu, et donc, «chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu. Chacun de nous est voulu, chacun est aimé, chacun est nécessaire39.»
66. Les récits de la création dans le livre de la Genèse contiennent, dans leur langage symbolique et narratif, de profonds enseignements sur l’existence humaine et sur sa réalité historique. Ces récits suggèrent que l’existence humaine repose sur trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain, et avec la terre. Selon la Bible, les trois relations vitales ont été rompues, non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Cette rupture est le péché. L’harmonie entre le Créateur, l’humanité et l’ensemble de la création a été détruite par le fait d’avoir prétendu prendre la place de Dieu, en refusant de nous reconnaître comme des créatures limitées. Ce fait a dénaturé aussi la mission de «soumettre» la terre (cf. Gn 1, 28), de «la cultiver et la garder» (Gn 2, 15). Comme résultat, la relation, harmonieuse à l’origine entre l’être humain et la nature, est devenue conflictuelle (cf. Gn 3, 17-19). Pour cette raison, il est significatif que l’harmonie que vivait saint François d’Assise avec toutes les créatures ait été interprétée comme une guérison de cette rupture. Saint Bonaventure disait que par la réconciliation universelle avec toutes les créatures, d’une certaine manière, François retournait à l’état d’innocence40 . Loin de ce modèle, le péché aujourd’hui se manifeste, avec toute sa force de destruction, dans les guerres, sous diverses formes de violence et de maltraitance, dans l’abandon des plus fragiles, dans les agressions contre la nature.
67. Nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée. Cela permet de répondre à une accusation lancée contre la pensée judéo-chrétienne : il a été dit que, à partir du récit de la Genèse qui invite à «dominer» la terre (cf. Gn 1, 28), on favoriserait l’exploitation sauvage de la nature en présentant une image de l’être humain comme dominateur et destructeur. Ce n’est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l’Église. S’il est vrai que, parfois, nous les chrétiens avons mal interprété les Écritures, nous devons rejeter aujourd’hui avec force que, du fait d’avoir été créés à l’image de Dieu et de la mission de dominer la terre, découle pour nous une domination absolue sur les autres créatures. Il est important de lire les textes bibliques dans leur contexte, avec une herméneutique adéquate, et de se souvenir qu’ils nous invitent à «cultiver et garder» le jardin du monde (cf. Gn 2, 15). Alors que «cultiver» signifie labourer, défricher ou travailler, «garder» signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l’être humain et la nature. Chaque communauté peut prélever de la bonté de la terre ce qui lui est nécessaire pour survivre, mais elle a aussi le devoir de la sauvegarder et de garantir la continuité de sa fertilité pour les générations futures ; car, en définitive, «au Seigneur la terre» (Ps 24, 1), à lui appartiennent «la terre et tout ce qui s’y trouve» (Dt 10, 14). Pour cette raison, Dieu dénie toute prétention de propriété absolue : «La terre ne sera pas vendue avec perte de tout droit, car la terre m’appartient, et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes» (Lv 25, 23).
68. Cette responsabilité vis-à-vis d’une terre qui est à Dieu implique que l’être humain, doué d’intelligence, respecte les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que «lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera» (Ps 148, 5b-6). C’est pourquoi la législation biblique s’attarde à proposer à l’être humain diverses normes, non seulement en relation avec ses semblables, mais aussi en relation avec les autres êtres vivants : «Si tu vois tomber en chemin l’âne ou le bœuf de ton frère, tu ne te déroberas pas […] Si tu rencontres en chemin un nid avec des oisillons ou des œufs, sur un arbre ou par terre, et que la mère soit posée sur les oisillons ou les œufs, tu ne prendras pas la mère sur les petits» (Dt 22, 4.6). Dans cette perspective, le repos du septième jour n’est pas proposé seulement à l’être humain, mais aussi «afin que se reposent ton âne et ton bœuf» (Ex 23, 12). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures.
69. En même temps que nous pouvons faire un usage responsable des choses, nous sommes appelés à reconnaître que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu et, «par leur simple existence ils le bénissent et lui rendent gloire41», puisque «le Seigneur se réjouit en ses œuvres» (Ps 104, 31). Précisément en raison de sa dignité unique et par le fait d’être doué d’intelligence, l’être humain est appelé à respecter la création avec ses lois internes, car «le Seigneur, par la sagesse, a fondé la terre» (Pr 3, 19). Aujourd’hui l’Église ne dit pas seulement que les autres créatures sont complètement subordonnées au bien de l’homme, comme si elles n’avaient aucune valeur en elles-mêmes et que nous pouvions en disposer à volonté. Pour cette raison, les évêques d’Allemagne ont enseigné au sujet des autres créatures qu’«on pourrait parler de la priorité de l’être sur le fait d’être utile42». Le Catéchisme remet en cause, de manière très directe et insistante, ce qui serait un anthropocentrisme déviant : «Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres […] Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C’est pour cela que l’homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses43.»
70. Dans le récit concernant Caïn et Abel, nous voyons que la jalousie a conduit Caïn à commettre l’injustice extrême contre son frère. Ce qui a provoqué à son tour une rupture de la relation entre Caïn et Dieu, et entre Caïn et la terre dont il a été exilé. Ce passage est résumé dans la conversation dramatique entre Dieu et Caïn. Dieu demande : «Où est ton frère Abel ?». Caïn répond qu’il ne sait pas et Dieu insiste : «Qu’as-tu fait ? Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! Maintenant, sois maudit et chassé du sol fertile» (Gn 4, 9-11). La négligence dans la charge de cultiver et de garder une relation adéquate avec le voisin, envers lequel j’ai le devoir d’attention et de protection, détruit ma relation intérieure avec moi-même, avec les autres, avec Dieu et avec la terre. Quand toutes ces relations sont négligées, quand la justice n’habite plus la terre, la Bible nous dit que toute la vie est en danger. C’est ce que nous enseigne le récit sur Noé, quand Dieu menace d’exterminer l’humanité en raison de son incapacité constante à vivre à la hauteur des exigences de justice et de paix : «La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes» (Gn 6, 13). Dans ces récits si anciens, emprunts de profond symbolisme, une conviction actuelle était déjà présente : tout est lié, et la protection authentique de notre propre vie comme de nos relations avec la nature est inséparable de la fraternité, de la justice ainsi que de la fidélité aux autres.
71. Même si «la méchanceté de l’homme était grande sur la terre» (Gn 6, 5) et que Dieu «se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre» (Gn 6, 6), il a cependant décidé d’ouvrir un chemin de salut à travers Noé qui était resté intègre et juste. Ainsi, il a donné à l’humanité la possibilité d’un nouveau commencement. Il suffit d’un être humain bon pour qu’il y ait de l’espérance ! La tradition biblique établit clairement que cette réhabilitation implique la redécouverte et le respect des rythmes inscrits dans la nature par la main du Créateur. Cela se voit, par exemple, dans la loi sur le Sabbat. Le septième jour, Dieu se reposa de toutes ses œuvres. Il ordonna à Israël que chaque septième jour soit un jour de repos, un Sabbat (cf. Gn 2, 2-3 ; Ex 16, 23 ; 20, 10). Par ailleurs, une année sabbatique fut également instituée pour Israël et sa terre, tous les sept ans (cf. Lv 25, 1-4), pendant laquelle un repos complet était accordé à la terre ; on ne semait pas, on moissonnait seulement ce qui était indispensable pour subsister et offrir l’hospitalité (cf. Lv 25, 4-6). Enfin, passées sept semaines d’années, c’est-à-dire quarante-neuf ans, le Jubilé était célébré, année de pardon universel et d’«affranchissement de tous les habitants» (Lv 25, 10). Le développement de cette législation a cherché à assurer l’équilibre et l’équité dans les relations de l’être humain avec ses semblables et avec la terre où il vivait et travaillait. Mais en même temps c’était une reconnaissance que le don de la terre, avec ses fruits, appartient à tout le peuple. Ceux qui cultivaient et gardaient le territoire devaient en partager les fruits, spécialement avec les pauvres, les veuves, les orphelins et les étrangers : «Lorsque vous récolterez la moisson de votre pays, vous ne moissonnerez pas jusqu’à l’extrême bout du champ. Tu ne glaneras pas ta moisson, tu ne grappilleras pas ta vigne et tu ne ramasseras pas les fruits tombés dans ton verger. Tu les abandonneras au pauvre et à l’étranger» (Lv 19, 9-10).
72. Les Psaumes invitent souvent l’être humain à louer le Dieu créateur : «qui affermit la terre sur les eaux, car éternel est son amour !» (Ps 136, 6). Mais ils invitent aussi les autres créatures à le louer : «Louez-le Soleil et Lune, louez-le, tous les astres de lumière ; louez-le, cieux des cieux, et les eaux par-dessus les cieux ! Qu’ils louent le nom du Seigneur : lui commanda et ils furent créés» (Ps 148, 3-5). Nous existons non seulement par le pouvoir de Dieu, mais aussi face à lui et près de lui. C’est pourquoi nous l’adorons.
73. Les écrits des prophètes invitent à retrouver la force dans les moments difficiles en contemplant le Dieu tout-puissant qui a créé l’univers. Le pouvoir infini de Dieu ne nous porte pas à fuir sa tendresse paternelle, parce qu’en lui affection et vigueur se conjuguent. De fait, toute saine spiritualité implique en même temps d’accueillir l’amour de Dieu, et d’adorer avec confiance le Seigneur pour sa puissance infinie. Dans la Bible, le Dieu qui libère et sauve est le même qui a créé l’univers, et ces deux modes divins d’agir sont intimement et inséparablement liés : «Ah Seigneur, voici que tu as fait le ciel et la terre par ta grande puissance et ton bras étendu. À toi, rien n’est impossible ! […] Tu fis sortir ton peuple Israël du pays d’Égypte par signes et prodiges» (Jr 32, 17.21). «Le Seigneur est un Dieu éternel, créateur des extrémités de la terre. Il ne se fatigue ni ne se lasse, insondable est son intelligence. Il donne la force à celui qui est fatigué, à celui qui est sans vigueur il prodigue le réconfort» (Is 40, 28b-29).
74. L’expérience de la captivité à Babylone a engendré une crise spirituelle qui a favorisé un approfondissement de la foi en Dieu, explicitant sa toute-puissance créatrice, pour exhorter le peuple à retrouver l’espérance dans sa situation malheureuse. Des siècles plus tard, en un autre moment d’épreuves et de persécution, quand l’Empire romain cherchait à imposer une domination absolue, les fidèles retrouvaient consolation et espérance en grandissant dans la confiance au Dieu tout-puissant, et ils chantaient : «Grandes et merveilleuses sont tes œuvres, Seigneur, Dieu Maître-de-tout ; justes et droites sont tes voies, ô Roi des nations» (Ap 15, 3). S’il a pu créer l’univers à partir de rien, il peut aussi intervenir dans ce monde et vaincre toute forme de mal. Par conséquent l’injustice n’est pas invincible.
75. Nous ne pouvons pas avoir une spiritualité qui oublie le Dieu tout-puissant et créateur. Autrement, nous finirions par adorer d’autres pouvoirs du monde, ou bien nous nous prendrions la place du Seigneur au point de prétendre piétiner la réalité créée par lui, sans connaître de limite. La meilleure manière de mettre l’être humain à sa place, et de mettre fin à ses prétentions d’être un dominateur absolu de la terre, c’est de proposer la figure d’un Père créateur et unique maître du monde, parce qu’autrement l’être humain aura toujours tendance à vouloir imposer à la réalité ses propres lois et intérêts.
III. Le mystère de l’univers
76. Pour la tradition judéo-chrétienne, dire «création», c’est signifier plus que «nature», parce qu’il y a un rapport avec un projet de l’amour de Dieu dans lequel chaque créature a une valeur et une signification. La nature s’entend d’habitude comme un système qui s’analyse, se comprend et se gère, mais la création peut seulement être comprise comme un don qui surgit de la main ouverte du Père de tous, comme une réalité illuminée par l’amour qui nous appelle à une communion universelle.
77. «Par la parole du Seigneur les cieux ont été faits» (Ps 33, 6). Il nous est ainsi indiqué que le monde est issu d’une décision, non du chaos ou du hasard, ce qui le rehausse encore plus. Dans la parole créatrice il y a un choix libre exprimé. L’univers n’a pas surgi comme le résultat d’une toute puissance arbitraire, d’une démonstration de force ni d’un désir d’auto-affirmation. La création est de l’ordre de l’amour. L’amour de Dieu est la raison fondamentale de toute la création : «Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de dégout pour rien de ce que tu as fait ; car si tu avais haï quelque chose, tu ne l’aurais pas formé» (Sg 11, 24). Par conséquent, chaque créature est l’objet de la tendresse du Père, qui lui donne une place dans le monde. Même la vie éphémère de l’être le plus insignifiant est l’objet de son amour, et, en ces peu de secondes de son existence, il l’entoure de son affection. Saint Basile le Grand disait que le Créateur est aussi «la bonté sans mesure44», et Dante Alighieri parlait de l’«amour qui meut le soleil et les étoiles45». Voilà pourquoi à partir des œuvres créées, on s’élève «vers sa miséricorde pleine d’amour46».
78. En même temps, la pensée judéo-chrétienne a démystifié la nature. Sans cesser de l’admirer pour sa splendeur et son immensité, elle ne lui a plus attribué de caractère divin. De cette manière, notre engagement envers elle est davantage mis en exergue. Un retour à la nature ne peut se faire au prix de la liberté et de la responsabilité de l’être humain, qui fait partie du monde avec le devoir de cultiver ses propres capacités pour le protéger et en développer les potentialités. Si nous reconnaissons la valeur et la fragilité de la nature, et en même temps les capacités que le Créateur nous a octroyées, cela nous permet d’en finir aujourd’hui avec le mythe moderne du progrès matériel sans limite. Un monde fragile, avec un être humain à qui Dieu en confie le soin, interpelle notre intelligence pour reconnaître comment nous devrions orienter, cultiver et limiter notre pouvoir.
79. Dans cet univers, constitué de systèmes ouverts qui entrent en communication les uns avec les autres, nous pouvons découvrir d’innombrables formes de relations et de participations. Cela conduit à penser également à l’ensemble comme étant ouvert à la transcendance de Dieu, dans laquelle il se développe. La foi nous permet d’interpréter le sens et la beauté mystérieuse de ce qui arrive. La liberté humaine peut offrir son apport intelligent à une évolution positive, mais elle peut aussi être à l’origine de nouveaux maux, de nouvelles causes de souffrance et de vrais reculs. Cela donne lieu à la passionnante et dramatique histoire humaine, capable de se convertir en un déploiement de libération, de croissance, de salut et d’amour, ou en un chemin de décadence et de destruction mutuelle. Voilà pourquoi l’action de l’Église ne tente pas seulement de rappeler le devoir de prendre soin de la nature, mais en même temps «elle doit aussi surtout protéger l’homme de sa propre destruction47».
80. Cependant Dieu, qui veut agir avec nous et compte sur notre coopération, est aussi capable de tirer quelque chose de bon du mal que nous commettons, parce que «l’Esprit Saint possède une imagination infinie, propre à l’Esprit divin, qui sait prévoir et résoudre les problèmes des affaires humaines, même les plus complexes et les plus impénétrables48». Il a voulu se limiter lui-même de quelque manière, en créant un monde qui a besoin de développement, où beaucoup de choses que nous considérons mauvaises, dangereuses ou sources de souffrances, font en réalité partie des douleurs de l’enfantement qui nous stimulent à collaborer avec le Créateur49. Il est présent au plus intime de toute chose, sans conditionner l’autonomie de sa créature, et cela aussi donne lieu à l’autonomie légitime des réalités terrestres50. Cette présence divine, qui assure la permanence et le développement de tout être, «est la continuation de l’action créatrice51». L’Esprit de Dieu a rempli l’univers de potentialités qui permettent que, du sein même des choses, quelque chose de nouveau peut surgir : «La nature n’est rien d’autre que la connaissance d’un certain art, concrètement l’art divin inscrit dans les choses, et par lequel les choses elles-mêmes se meuvent vers une fin déterminée. Comme si l’artisan constructeur de navires pouvait accorder au bois de pouvoir se modifier de lui-même pour prendre la forme de navire52.»
81. Bien que l’être humain suppose aussi des processus évolutifs, il implique une nouveauté qui n’est pas complètement explicable par l’évolution d’autres systèmes ouverts. Chacun de nous a, en soi, une identité personnelle, capable d’entrer en dialogue avec les autres et avec Dieu lui-même. La capacité de réflexion, l’argumentation, la créativité, l’interprétation, l’élaboration artistique, et d’autres capacités inédites, montrent une singularité qui transcende le domaine physique et biologique. La nouveauté qualitative qui implique le surgissement d’un être personnel dans l’univers matériel suppose une action directe de Dieu, un appel particulier à la vie et à la relation d’un Tu avec un autre tu. À partir des récits bibliques, nous considérons l’être humain comme un sujet, qui ne peut jamais être réduit à la catégorie d’objet.
82. Mais il serait aussi erroné de penser que les autres êtres vivants doivent être considérés comme de purs objets, soumis à la domination humaine arbitraire. Quand on propose une vision de la nature uniquement comme objet de profit et d’intérêt, cela a aussi de sérieuses conséquences sur la société. La vision qui consolide l’arbitraire du plus fort a favorisé d’immenses inégalités, injustices et violences pour la plus grande partie de l’humanité, parce que les ressources finissent par appartenir au premier qui arrive ou qui a plus de pouvoir : le gagnant emporte tout. L’idéal d’harmonie, de justice, de fraternité et de paix que propose Jésus est aux antipodes d’un pareil modèle, et il l’exprimait ainsi avec respect aux pouvoirs de son époque : «Les chefs des nations dominent sur elles en maîtres, et les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur» (Mt 20, 25-26).
83. L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ ressuscité, axe de la maturation universelle53. Nous ajoutons ainsi un argument de plus pour rejeter toute domination despotique et irresponsable de l’être humain sur les autres créatures. La fin ultime des autres créatures, ce n’est pas nous. Mais elles avancent toutes, avec nous et par nous, jusqu’au terme commun qui est Dieu, dans une plénitude transcendante où le Christ ressuscité embrasse et illumine tout ; car l’être humain, doué d’intelligence et d’amour, attiré par la plénitude du Christ, est appelé à reconduire toutes les créatures à leur Créateur.
IV. Le message de chaque créature dans l’harmonie de toute la création
84. Quand nous insistons pour dire que l’être humain est image de Dieu, cela ne doit pas nous porter à oublier que chaque créature a une fonction et qu’aucune n’est superflue. Tout l’univers matériel est un langage de l’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous. Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu. L’histoire de l’amitié de chacun avec Dieu se déroule toujours dans un espace géographique qui se transforme en un signe éminemment personnel, et chacun de nous a en mémoire des lieux dont le souvenir lui fait beaucoup de bien. Celui qui a grandi dans les montagnes, ou qui, enfant, s’asseyait pour boire l’eau au ruisseau, ou qui jouait sur une place de son quartier, quand il retourne sur ces lieux se sent appelé à retrouver sa propre identité.
85. Dieu a écrit un beau livre «dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers54». Les évêques du Canada ont souligné à juste titre qu’aucune créature ne reste en dehors de cette manifestation de Dieu : «Des vues panoramiques les plus larges à la forme de vie la plus infime, la nature est une source constante d’émerveillement et de crainte. Elle est, en outre, une révélation continue du divin55.» Les évêques du Japon, pour leur part, ont rappelé une chose très suggestive : «Entendre chaque créature chanter l’hymne de son existence, c’est vivre joyeusement dans l’amour de Dieu et dans l’espérance56». Cette contemplation de la création nous permet de découvrir à travers chaque chose un enseignement que Dieu veut nous transmettre, parce que «pour le croyant contempler la création c’est aussi écouter un message, entendre une voix paradoxale et silencieuse57 ». Nous pouvons affirmer qu’«à côté de la révélation proprement dite, qui est contenue dans les Saintes Écritures, il y a donc une manifestation divine dans le soleil qui resplendit comme dans la nuit qui tombe58». En faisant attention à cette manifestation, l’être humain apprend à se reconnaître lui-même dans la relation avec les autres créatures : «Je m’exprime en exprimant le monde ; j’explore ma propre sacralité en déchiffrant celle du monde59.»
86. L’ensemble de l’univers, avec ses relations multiples, révèle mieux l’inépuisable richesse de Dieu. Saint Thomas d’Aquin faisait remarquer avec sagesse que la multiplicité et la variété proviennent «de l’intention du premier agent», qui a voulu que «ce qui manque à chaque chose pour représenter la bonté divine soit suppléé par les autres60 », parce qu’«une seule créature ne saurait suffire à […] représenter comme il convient61» sa bonté. C’est pourquoi nous avons besoin de saisir la variété des choses dans leurs relations multiples62. Par conséquent, on comprend mieux l’importance et le sens de n’importe quelle créature si on la contemple dans l’ensemble du projet de Dieu. Le Catéchisme l’enseigne ainsi : «L’interdépendance des créatures est voulue par Dieu. Le soleil et la lune, le cèdre et la petite fleur, l’aigle et le moineau : le spectacle de leurs innombrables diversités et inégalités signifie qu’aucune des créatures ne se suffit à elle-même. Elles n’existent qu’en dépendance les unes des autres, pour se compléter mutuellement, au service les unes des autres63.»
87. Quand nous prenons conscience du reflet de Dieu qui se trouve dans tout ce qui existe, le cœur expérimente le désir d’adorer le Seigneur pour toutes ses créatures, et avec elles, comme cela est exprimé dans la belle hymne de saint François d’Assise :
Loué sois-tu, mon Seigneur,avec toutes tes créatures,spécialement messire frère soleil, qui est le jour, et par lui tu nous illumines.Et il est beau et rayonnant avec grande splendeur,de toi, Très Haut, il porte le signe.Loué sois-tu, mon Seigneur,pour sœur lune et les étoiles,dans le ciel tu les as forméesclaires, précieuses et belles.Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère vent,et pour l’air et le nuage et le ciel sereinet tous les temps,par lesquels à tes créatures tu donnes soutien.Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur eau,qui est très utile et humble,et précieuse et chaste.Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère feu,par lequel tu illumines la nuit,et il est beau et joyeux, et robuste et fort64.

88. Les évêques du Brésil ont souligné que toute la nature, en plus de manifester Dieu, est un lieu de sa présence. En toute créature habite son Esprit vivifiant qui nous appelle à une relation avec lui65. La découverte de cette présence stimule en nous le développement des «vertus écologiques66». Mais en disant cela, n’oublions pas qu’il y a aussi une distance infinie entre la nature et le Créateur, et que les choses de ce monde ne possèdent pas la plénitude de Dieu. Autrement, nous ne ferions pas de bien aux créatures, parce que nous ne reconnaîtrions pas leur vraie et propre place, et nous finirions par exiger d’elles indûment ce que, en leur petitesse, elles ne peuvent pas nous donner.
V. Une communion universelle
89. Les créatures de ce monde ne peuvent pas être considérées comme un bien sans propriétaire : «Tout est à toi, Maître, ami de la vie» (Sg 11, 26). D’où la conviction que, créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble. Je veux rappeler que «Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation67.»
90. Cela ne signifie pas que tous les êtres vivants sont égaux ni ne retire à l’être humain sa valeur particulière, qui entraîne en même temps une terrible responsabilité. Cela ne suppose pas non plus une divinisation de la terre qui nous priverait de l’appel à collaborer avec elle et à protéger sa fragilité. Ces conceptions finiraient par créer de nouveaux déséquilibres pour échapper à la réalité qui nous interpelle68. Parfois on observe une obsession pour nier toute prééminence à la personne humaine, et il se mène une lutte en faveur d’autres espèces que nous n’engageons pas pour défendre l’égale dignité entre les êtres humains. Il est vrai que nous devons nous préoccuper que d’autres êtres vivants ne soient pas traités de manière irresponsable. Mais les énormes inégalités qui existent entre nous devraient nous exaspérer particulièrement, parce que nous continuons à tolérer que les uns se considèrent plus dignes que les autres. Nous ne nous rendons plus compte que certains croupissent dans une misère dégradante, sans réelle possibilité d’en sortir, alors que d’autres ne savent même pas quoi faire de ce qu’ils possèdent, font étalage avec vanité d’une soi-disant supériorité, et laissent derrière eux un niveau de gaspillage qu’il serait impossible de généraliser sans anéantir la planète. Nous continuons à admettre en pratique que les uns se sentent plus humains que les autres, comme s’ils étaient nés avec de plus grands droits.
91. Le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel si en même temps il n’y a pas dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains. L’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplaît. Ceci met en péril le sens de la lutte pour l’environnement. Ce n’est pas un hasard si dans l’hymne à la création où saint François loue Dieu pour ses créatures, il ajoute ceci : «Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi». Tout est lié. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société.
92. D’autre part, quand le cœur est authentiquement ouvert à une communion universelle, rien ni personne n’est exclu de cette fraternité. Par conséquent, il est vrai aussi que l’indifférence ou la cruauté envers les autres créatures de ce monde finissent toujours par s’étendre, d’une manière ou d’une autre, au traitement que nous réservons aux autres êtres humains. Le cœur est unique, et la même misère qui nous porte à maltraiter un animal ne tarde pas à se manifester dans la relation avec les autres personnes. Toute cruauté sur une quelconque créature «est contraire à la dignité humaine69». Nous ne pouvons pas considérer que nous aimons beaucoup si nous excluons de nos intérêts une partie de la réalité : «Paix, justice et sauvegarde de la création sont trois thèmes absolument liés, qui ne pourront pas être mis à part pour être traités séparément sous peine de tomber de nouveau dans le réductionnisme70.» Tout est lié, et, comme êtres humains, nous sommes tous unis comme des frères et des sœurs dans un merveilleux pèlerinage, entrelacés par l’amour que Dieu porte à chacune de ses créatures et qui nous unit aussi, avec une tendre affection, à frère soleil, à sœur lune, à sœur rivière et à mère terre.
VI. La destination commune des biens
93. Aujourd’hui croyants et non croyants, nous sommes d’accord sur le fait que la terre est essentiellement un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous. Pour les croyants cela devient une question de fidélité au Créateur, puisque Dieu a créé le monde pour tous. Par conséquent, toute approche écologique doit incorporer une perspective sociale qui prenne en compte les droits fondamentaux des plus défavorisés. Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens et, par conséquent, le droit universel à leur usage, est une «règle d’or» du comportement social, et «le premier principe de tout l’ordre éthico-social71». La tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée, et elle a souligné la fonction sociale de toute forme de propriété privée. Saint Jean Paul II a rappelé avec beaucoup de force cette doctrine en affirmant que «Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne72 ». Ce sont des paroles denses et fortes. Il a souligné qu’«un type de développement qui ne respecterait pas et n’encouragerait pas les droits humains, personnels et sociaux, économiques et politiques, y compris les droits des nations et des peuples, ne serait pas non plus digne de l’homme73». Avec une grande clarté, il a expliqué que «l’Église défend, certes, le droit à la propriété privée, mais elle enseigne avec non moins de clarté que sur toute propriété pèse toujours une hypothèque sociale, pour que les biens servent à la destination générale que Dieu leur a donnée74». Par conséquent, il a rappelé qu’«il n’est […] pas permis, parce que cela n’est pas conforme au dessein de Dieu, de gérer ce don d’une manière telle que tous ces bienfaits profitent seulement à quelques-uns75». Cela remet sérieusement en cause les habitudes injustes d’une partie de l’humanité76.
94. Le riche et le pauvre ont une égale dignité parce que «le Seigneur les a faits tous les deux» (Pr 22, 2), «petits et grands, c’est lui qui les a faits» (Sg 6, 7), et «il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons» (Mt 5, 45). Cela a des conséquences pratiques, comme celles qu’ont énoncées les évêques du Paraguay : «Tout paysan a le droit naturel de posséder un lot de terre raisonnable, où il puisse établir sa demeure, travailler pour la subsistance de sa famille et avoir la sécurité de l’existence. Ce droit doit être garanti pour que son exercice ne soit pas illusoire mais réel. Cela signifie que, en plus du titre de propriété, le paysan doit compter sur les moyens d’éducation technique, sur des crédits, des assurances et la commercialisation77.»
95. L’environnement est un bien collectif, patrimoine de toute l’humanité, sous la responsabilité de tous. Celui qui s’approprie quelque chose, c’est seulement pour l’administrer pour le bien de tous. Si nous ne le faisons pas, nous chargeons notre conscience du poids de nier l’existence des autres. Pour cette raison, les évêques de Nouvelle-Zélande se sont demandés ce que le commandement «tu ne tueras pas» signifie quand «vingt pour cent de la population mondiale consomment les ressources de telle manière qu’ils volent aux nations pauvres, et aux futures générations, ce dont elles ont besoin pour survivre78».
VII. Le regard de Jésus
96. Jésus reprend la foi biblique au Dieu créateur et met en relief un fait fondamental : Dieu est Père (cf. Mt 11, 25). Dans les dialogues avec ses disciples, Jésus les invitait à reconnaître la relation paternelle que Dieu a avec toutes ses créatures, et leur rappelait, avec une émouvante tendresse, comment chacune d’elles est importante aux yeux de celui-ci : «Ne vend-on pas cinq passereaux pour deux as ? Et pas un d’entre eux n’est en oubli devant Dieu» (Lc 12, 6). «Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit» (Mt 6, 26).
97. Le Seigneur pouvait inviter les autres à être attentifs à la beauté qu’il y a dans le monde, parce qu’il était lui-même en contact permanent avec la nature et y prêtait une attention pleine d’affection et de stupéfaction. Quand il parcourait chaque coin de sa terre, il s’arrêtait pour contempler la beauté semée par son Père, et il invitait ses disciples à reconnaître dans les choses un message divin : «Levez les yeux et regardez les champs, ils sont blancs pour la moisson» (Jn 4, 35). «Le Royaume des Cieux est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les graines, mais quand il a poussé, c’est la plus grande des plantes potagères, qui devient même un arbre» (Mt 13, 31-32).
98. Jésus vivait en pleine harmonie avec la création, et les autres s’en émerveillaient : «Quel est donc celui-ci pour que même la mer et les vents lui obéissent ?» (Mt 8, 27). Il n’apparaissait pas comme un ascète séparé du monde ou un ennemi des choses agréables de la vie. Il disait, se référant à lui-même : «Vient le Fils de l’homme, mangeant et buvant, et l’on dit : voilà un glouton et un ivrogne» (Mt 11, 19). Il était loin des philosophies qui dépréciaient le corps, la matière et les choses de ce monde. Cependant, ces dualismes malsains en sont arrivés à avoir une influence importante chez certains penseurs chrétiens au long de l’histoire, et ont défiguré l’Évangile. Jésus travaillait de ses mains, au contact direct quotidien avec la matière créée par Dieu pour lui donner forme avec son habileté d’artisan. Il est frappant que la plus grande partie de sa vie ait été consacrée à cette tâche, dans une existence simple qui ne suscitait aucune admiration. «N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie ?» (Mc 6, 3). Il a sanctifié de cette manière le travail et lui a conféré une valeur particulière pour notre maturation. Saint Jean Paul II enseignait qu’«en supportant la peine du travail en union avec le Christ crucifié pour nous, l’homme collabore en quelque manière avec le Fils de Dieu à la Rédemption79».
99. Pour la compréhension chrétienne de la réalité, le destin de toute la création passe par le mystère du Christ, qui est présent depuis l’origine de toutes choses : «Tout est créé par lui et pour lui» (Col 1, 16)80. Le Prologue de l’Évangile de Jean (1, 1-18) montre l’activité créatrice du Christ comme Parole divine (Logos). Mais ce prologue surprend en affirmant que cette Parole «s’est faite chair» (Jn 1, 14). Une Personne de la Trinité s’est insérée dans le cosmos créé, en y liant son sort jusqu’à la croix. Dès le commencement du monde, mais de manière particulière depuis l’Incarnation, le mystère du Christ opère secrètement dans l’ensemble de la réalité naturelle, sans pour autant en affecter l’autonomie.
100. Le Nouveau Testament ne nous parle pas seulement de Jésus terrestre et de sa relation si concrète et aimable avec le monde. Il le montre aussi comme ressuscité et glorieux, présent dans toute la création par sa Seigneurie universelle : «Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix» (Col 1, 19-20). Cela nous projette à la fin des temps, quand le Fils remettra toutes choses au Père et que «Dieu sera tout en tous» (1 Co 15, 28). De cette manière, les créatures de ce monde ne se présentent plus à nous comme une réalité purement naturelle, parce que le Ressuscité les enveloppe mystérieusement et les oriente vers un destin de plénitude. Même les fleurs des champs et les oiseaux qu’émerveillé il a contemplés de ses yeux humains, sont maintenant remplis de sa présence lumineuse.
Chapitre 3 : La racine humaine de la crise écologique
101. Il ne sert à rien de décrire les symptômes de la crise écologique, si nous n’en reconnaissons pas la racine humaine. Il y a une manière de comprendre la vie et l’activité humaine qui a dévié et qui contredit la réalité jusqu’à lui nuire. Pourquoi ne pouvons-nous pas nous arrêter pour y penser ? Dans cette réflexion, je propose que nous nous concentrions sur le paradigme technocratique dominant ainsi que sur la place de l’être humain et de son action dans le monde.
I. La technologie : créativité et pouvoir
102. L’humanité est entrée dans une ère nouvelle où le pouvoir technologique nous met à la croisée des chemins. Nous sommes les héritiers de deux siècles d’énormes vagues de changement : la machine à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, l’électricité, l’automobile, l’avion, les industries chimiques, la médecine moderne, l’informatique, et, plus récemment, la révolution digitale, la robotique, les biotechnologies et les nanotechnologies. Il est juste de se réjouir face à ces progrès, et de s’enthousiasmer devant les grandes possibilités que nous ouvrent ces constantes nouveautés, parce que «la science et la technologie sont un produit merveilleux de la créativité humaine, ce don de Dieu81». La modification de la nature à des fins utiles est une caractéristique de l’humanité depuis ses débuts, et ainsi la technique «exprime la tendance de l’esprit humain au dépassement progressif de certains conditionnements matériels82». La technologie a porté remède à d’innombrables maux qui nuisaient à l’être humain et le limitaient. Nous ne pouvons pas ne pas valoriser ni apprécier le progrès technique, surtout dans la médecine, l’ingénierie et les communications. Et comment ne pas reconnaître tous les efforts de beaucoup de scientifiques et de techniciens qui ont apporté des alternatives pour un développement durable ?
103. La techno-science, bien orientée, non seulement peut produire des choses réellement précieuses pour améliorer la qualité de vie de l’être humain, depuis les objets usuels pour la maison jusqu’aux grands moyens de transports, ponts, édifices, lieux publics, mais encore est capable de produire du beau et de «projeter» dans le domaine de la beauté l’être humain immergé dans le monde matériel. Peut-on nier la beauté d’un avion, ou de certains gratte-ciels ? Il y a de belles œuvres picturales et musicales réalisées grâce à l’utilisation de nouveaux instruments techniques. Ainsi, dans la recherche de la beauté de la part de celui qui produit la technique, et en celui qui contemple cette beauté, se réalise un saut vers une certaine plénitude proprement humaine.
104. Mais nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises, nous donnent un terrible pouvoir. Mieux, elles donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier. Jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien, surtout si l’on considère la manière dont elle est en train de l’utiliser. Il suffit de se souvenir des bombes atomiques lancées en plein XXe siècle, comme du grand déploiement technologique étalé par le nazisme, par le communisme et par d’autres régimes totalitaires au service de l’extermination de millions de personnes, sans oublier, qu’aujourd’hui, la guerre possède des instruments toujours plus mortifères. En quelles mains se trouve et pourrait se trouver tant de pouvoir ? Il est terriblement risqué qu’il réside en une petite partie de l’humanité.
105. On a tendance à croire «que tout accroissement de puissance est en soi “progrès”, un degré plus haut de sécurité, d’utilité, de bien-être, de force vitale, de plénitude des valeurs83», comme si la réalité, le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même. Le fait est que «l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir84», parce que l’immense progrès technologique n’a pas été accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience. Chaque époque tend à développer peu d’auto-conscience de ses propres limites. C’est pourquoi, il est possible qu’aujourd’hui l’humanité ne se rende pas compte de la gravité des défis qui se présentent, et «que la possibilité devienne sans cesse plus grande pour l’homme de mal utiliser sa puissance» quand «existent non pas des normes de liberté, mais de prétendues nécessités : l’utilité et la sécurité85». L’être humain n’est pas pleinement autonome. Sa liberté est affectée quand elle se livre aux forces aveugles de l’inconscient, des nécessités immédiates, de l’égoïsme, de la violence. En ce sens, l’homme est nu, exposé à son propre pouvoir toujours grandissant, sans avoir les éléments pour le contrôler. Il peut disposer de mécanismes superficiels, mais nous pouvons affirmer qu’il lui manque aujourd’hui une éthique solide, une culture et une spiritualité qui le limitent réellement et le contiennent dans une abnégation lucide.
II. La globalisation du paradigme technocratique
106. Le problème fondamental est autre, encore plus profond : la manière dont l’humanité a, de fait, assumé la technologie et son développement avec un paradigme homogène et unidimensionnel. Une conception du sujet y est mise en relief qui, progressivement, dans le processus logique et rationnel, embrasse et ainsi possède l’objet qui se trouve à l’extérieur. Ce sujet se déploie dans l’élaboration de la méthode scientifique avec son expérimentation, qui est déjà explicitement une technique de possession, de domination et de transformation. C’est comme si le sujet se trouvait devant quelque chose d’informe, totalement disponible pour sa manipulation. L’intervention humaine sur la nature s’est toujours vérifiée, mais longtemps elle a eu comme caractéristique d’accompagner, de se plier aux possibilités qu’offrent les choses elles-mêmes. Il s’agissait de recevoir ce que la réalité naturelle permet de soi, comme en tendant la main. Maintenant, en revanche, ce qui intéresse c’est d’extraire tout ce qui est possible des choses par l’imposition de la main de l’être humain, qui tend à ignorer ou à oublier la réalité même de ce qu’il a devant lui. Voilà pourquoi l’être humain et les choses ont cessé de se tendre amicalement la main pour entrer en opposition. De là, on en vient facilement à l’idée d’une croissance infinie ou illimitée, qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. Cela suppose le mensonge de la disponibilité infinie des biens de la planète, qui conduit à la «presser» jusqu’aux limites et même au-delà des limites. C’est le faux présupposé «qu’il existe une quantité illimitée d’énergie et de ressources à utiliser, que leur régénération est possible dans l’immédiat et que les effets négatifs des manipulations de l’ordre naturel peuvent être facilement absorbés86».
107. On peut dire, par conséquent, qu’à l’origine de beaucoup de difficultés du monde actuel, il y a avant tout la tendance, pas toujours consciente, à faire de la méthodologie et des objectifs de la techno-science un paradigme de compréhension qui conditionne la vie des personnes et le fonctionnement de la société. Les effets de l’application de ce moule à toute la réalité, humaine et sociale, se constatent dans la dégradation de l’environnement, mais cela est seulement un signe du réductionnisme qui affecte la vie humaine et la société dans toutes leurs dimensions. Il faut reconnaître que les objets produits par la technique ne sont pas neutres, parce qu’ils créent un cadre qui finit par conditionner les styles de vie, et orientent les possibilités sociales dans la ligne des intérêts de groupes de pouvoir déterminés. Certains choix qui paraissent purement instrumentaux sont, en réalité, des choix sur le type de vie sociale que l’on veut développer.
108. Il n’est pas permis de penser qu’il est possible de défendre un autre paradigme culturel, et de se servir de la technique comme d’un pur instrument, parce qu’aujourd’hui le paradigme technocratique est devenu tellement dominant qu’il est très difficile de faire abstraction de ses ressources, et il est encore plus difficile de les utiliser sans être dominé par leur logique. C’est devenu une contre-culture de choisir un style de vie avec des objectifs qui peuvent être, au moins en partie, indépendants de la technique, de ses coûts, comme de son pouvoir de globalisation et de massification. De fait, la technique a un penchant pour chercher à tout englober dans sa logique de fer, et l’homme qui possède la technique «sait que, en dernière analyse, ce qui est en jeu dans la technique, ce n’est ni l’utilité, ni le bien-être, mais la domination : une domination au sens le plus extrême de ce terme87». Et c’est pourquoi «il cherche à saisir les éléments de la nature comme ceux de l’existence humaine88». La capacité de décision, la liberté la plus authentique et l’espace pour une créativité alternative des individus, sont réduits.
109. Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son emprise sur l’économie et la politique. L’économie assume tout le développement technologique en fonction du profit, sans prêter attention à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être humain. Les finances étouffent l’économie réelle. Les leçons de la crise financière mondiale n’ont pas été retenues, et on prend en compte les leçons de la détérioration de l’environnement avec beaucoup de lenteur. Dans certains cercles on soutient que l’économie actuelle et la technologie résoudront tous les problèmes environnementaux. De même on affirme, en langage peu académique, que les problèmes de la faim et de la misère dans le monde auront une solution simplement grâce à la croissance du marché. Ce n’est pas une question de validité de théories économiques, que peut-être personne aujourd’hui n’ose défendre, mais de leur installation de fait dans le développement de l’économie. Ceux qui n’affirment pas cela en paroles le soutiennent dans les faits quand une juste dimension de la production, une meilleure répartition des richesses, une sauvegarde responsable de l’environnement et les droits des générations futures ne semblent pas les préoccuper. Par leurs comportements, ils indiquent que l’objectif de maximiser les bénéfices est suffisant. Mais le marché ne garantit pas en soi le développement humain intégral ni l’inclusion sociale89. En attendant, nous avons un «surdéveloppement, où consommation et gaspillage vont de pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante90» ; et les institutions économiques ainsi que les programmes sociaux qui permettraient aux plus pauvres d’accéder régulièrement aux ressources de base ne se mettent pas en place assez rapidement. On n’a pas encore fini de prendre en compte les racines les plus profondes des dérèglements actuels qui sont en rapport avec l’orientation, les fins, le sens et le contexte social de la croissance technologique et économique.
110. La spécialisation de la technologie elle-même implique une grande difficulté pour regarder l’ensemble. La fragmentation des savoirs sert dans la réalisation d’applications concrètes, mais elle amène en général à perdre le sens de la totalité, des relations qui existent entre les choses, d’un horizon large qui devient sans importance. Cela même empêche de trouver des chemins adéquats pour résoudre les problèmes les plus complexes du monde actuel, surtout ceux de l’environnement et des pauvres, qui ne peuvent pas être abordés d’un seul regard ou selon un seul type d’intérêts. Une science qui prétendrait offrir des solutions aux grandes questions devrait nécessairement prendre en compte tout ce qu’a produit la connaissance dans les autres domaines du savoir, y compris la philosophie et l’éthique sociale. Mais c’est une habitude difficile à prendre aujourd’hui. C’est pourquoi de véritables horizons éthiques de référence ne peuvent pas non plus être reconnus. La vie est en train d’être abandonnée aux circonstances conditionnées par la technique, comprise comme le principal moyen d’interpréter l’existence. Dans la réalité concrète qui nous interpelle, divers symptômes apparaissent qui montrent cette erreur, comme la dégradation de l’environnement, l’angoisse, la perte du sens de la vie et de la cohabitation. On voit ainsi, une fois de plus, que « la réalité est supérieure à l’idée91».
111. La culture écologique ne peut pas se réduire à une série de réponses urgentes et partielles aux problèmes qui sont en train d’apparaître par rapport à la dégradation de l’environnement, à l’épuisement des réserves naturelles et à la pollution. Elle devrait être un regard différent, une pensée, une politique, un programme éducatif, un style de vie et une spiritualité qui constitueraient une résistance face à l’avancée du paradigme technocratique. Autrement, même les meilleures initiatives écologiques peuvent finir par s’enfermer dans la même logique globalisée. Chercher seulement un remède technique à chaque problème environnemental qui surgit, c’est isoler des choses qui sont entrelacées dans la réalité, et c’est se cacher les vraies et plus profondes questions du système mondial.
112. Cependant, il est possible d’élargir de nouveau le regard, et la liberté humaine est capable de limiter la technique, de l’orienter, comme de la mettre au service d’un autre type de progrès, plus sain, plus humain, plus social, plus intégral. La libération par rapport au paradigme technocratique régnant a lieu, de fait, en certaines occasions, par exemple, quand des communautés de petits producteurs optent pour des systèmes de production moins polluants, en soutenant un mode de vie, de bonheur et de cohabitation non consumériste ; ou bien quand la technique est orientée prioritairement pour résoudre les problèmes concrets des autres, avec la passion de les aider à vivre avec plus de dignité et moins de souffrances ; de même quand l’intention créatrice du beau et sa contemplation arrivent à dépasser le pouvoir objectivant en une sorte de salut qui se réalise dans le beau et dans la personne qui le contemple. L’authentique humanité, qui invite à une nouvelle synthèse, semble habiter au milieu de la civilisation technologique presque de manière imperceptible, comme le brouillard qui filtre sous une porte close. Serait-ce une promesse permanente, malgré tout, jaillissant comme une résistance obstinée de ce qui est authentique ?
113. D’autre part, les gens ne semblent plus croire en un avenir heureux, ils ne mettent pas aveuglément leur confiance dans un lendemain meilleur à partir des conditions actuelles du monde et des capacités techniques. Ils prennent conscience que les avancées de la science et de la technique ne sont pas équivalentes aux avancées de l’humanité et de l’histoire, et ils perçoivent que les chemins fondamentaux sont autres pour un avenir heureux. Cependant, ils ne s’imaginent pas pour autant renoncer aux possibilités qu’offre la technologie. L’humanité s’est profondément transformée, et l’accumulation des nouveautés continuelles consacre une fugacité qui nous mène dans une seule direction, à la surface des choses. Il devient difficile de nous arrêter pour retrouver la profondeur de la vie. S’il est vrai que l’architecture reflète l’esprit d’une époque, les mégastructures et les maisons en séries expriment l’esprit de la technique globalisée, où la nouveauté permanente des produits s’unit à un pesant ennui. Ne nous résignons pas à cela, et ne renonçons pas à nous interroger sur les fins et sur le sens de toute chose. Autrement, nous légitimerions la situation actuelle et nous aurions besoin de toujours plus de succédanés pour supporter le vide.
114. Ce qui arrive en ce moment nous met devant l’urgence d’avancer dans une révolution culturelle courageuse. La science et la technologie ne sont pas neutres, mais peuvent impliquer, du début à la fin d’un processus, diverses intentions et possibilités, et elles peuvent se configurer de différentes manières. Personne ne prétend vouloir retourner à l’époque des cavernes, cependant il est indispensable de ralentir la marche pour regarder la réalité d’une autre manière, recueillir les avancées positives et durables, et en même temps récupérer les valeurs et les grandes finalités qui ont été détruites par une frénésie mégalomane.
III. Crise et conséquences de l’anthropocentrisme moderne
115. L’anthropocentrisme moderne, paradoxalement, a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité, parce que l’être humain «n’a plus le sentiment ni que la nature soit une norme valable, ni qu’elle lui offre un refuge vivant. Il la voit sans suppositions préalables, objectivement, sous la forme d’un espace et d’une matière pour une œuvre où l’on jette tout, peu importe ce qui en résultera92.» De cette manière, la valeur que possède le monde en lui-même s’affaiblit. Mais si l’être humain ne redécouvre pas sa véritable place, il ne se comprend pas bien lui-même et finit par contredire sa propre réalité : «Non seulement la terre a été donnée par Dieu à l’homme, qui doit en faire usage dans le respect de l’intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l’homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté93.»
116. Dans la modernité, il y a eu une grande démesure anthropocentrique qui, sous d’autres formes, continue aujourd’hui à nuire à toute référence commune et à toute tentative pour renforcer les liens sociaux. C’est pourquoi, le moment est venu de prêter de nouveau attention à la réalité avec les limites qu’elle impose, et qui offrent à leur tour la possibilité d’un développement humain et social plus sain et plus fécond. Une présentation inadéquate de l’anthropologie chrétienne a pu conduire à soutenir une conception erronée de la relation entre l’être humain et le monde. Un rêve prométhéen de domination sur le monde s’est souvent transmis, qui a donné l’impression que la sauvegarde de la nature est pour les faibles. La façon correcte d’interpréter le concept d’être humain comme «seigneur» de l’univers est plutôt celle de le considérer comme administrateur responsable94.
117. Le manque de préoccupation pour mesurer les préjudices causés à la nature et l’impact environnemental des décisions est seulement le reflet le plus visible d’un désintérêt pour reconnaître le message que la nature porte inscrit dans ses structures mêmes. Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, la valeur d’un pauvre, d’un embryon humain, d’une personne vivant une situation de handicap — pour prendre seulement quelques exemples — on écoutera difficilement les cris de la nature elle-même. Tout est lié. Si l’être humain se déclare autonome par rapport à la réalité et qu’il se pose en dominateur absolu, la base même de son existence s’écroule, parce qu’«au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et ainsi finit par provoquer la révolte de la nature95».
118. Cette situation nous conduit à une schizophrénie permanente, qui va de l’exaltation technocratique qui ne reconnaît pas aux autres êtres une valeur propre, à la réaction qui nie toute valeur particulière à l’être humain. Mais on ne peut pas faire abstraction de l’humanité. Il n’y aura pas de nouvelle relation avec la nature sans un être humain nouveau. Il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate. Quand la personne humaine est considérée seulement comme un être parmi d’autres, qui procéderait des jeux du hasard ou d’un déterminisme physique, «la conscience de sa responsabilité risque de s’atténuer dans les esprits96». Un anthropocentrisme dévié ne doit pas nécessairement faire place à un «bio-centrisme», parce que cela impliquerait d’introduire un nouveau déséquilibre qui, non seulement ne résoudrait pas les problèmes mais en ajouterait d’autres. On ne peut pas exiger de l’être humain un engagement respectueux envers le monde si on ne reconnaît pas et ne valorise pas en même temps ses capacités particulières de connaissance, de volonté, de liberté et de responsabilité.
119. La critique de l’anthropocentrisme dévié ne devrait pas non plus faire passer au second plan la valeur des relations entre les personnes. Si la crise écologique est l’éclosion ou une manifestation extérieure de la crise éthique, culturelle et spirituelle de la modernité, nous ne pouvons pas prétendre soigner notre relation à la nature et à l’environnement sans assainir toutes les relations fondamentales de l’être humain. Quand la pensée chrétienne revendique une valeur particulière pour l’être humain supérieure à celle des autres créatures, cela donne lieu à une valorisation de chaque personne humaine, et entraîne la reconnaissance de l’autre. L’ouverture à un «tu» capable de connaître, d’aimer, et de dialoguer continue d’être la grande noblesse de la personne humaine. C’est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n’est pas nécessaire d’affaiblir la dimension sociale de l’être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au «Tu» divin. En effet, on ne peut pas envisager une relation avec l’environnement isolée de la relation avec les autres personnes et avec Dieu. Ce serait un individualisme romantique, déguisé en beauté écologique, et un enfermement asphyxiant dans l’immanence.
120. Puisque tout est lié, la défense de la nature n’est pas compatible non plus avec la justification de l’avortement. Un chemin éducatif pour accueillir les personnes faibles de notre entourage, qui parfois dérangent et sont inopportunes, ne semble pas praticable si l’on ne protège pas l’embryon humain, même si sa venue cause de la gêne et des difficultés : «Si la sensibilité personnelle et sociale à l’accueil d’une nouvelle vie se perd, alors d’autres formes d’accueil utiles à la vie sociale se dessèchent97.»
121. Le développement d’une nouvelle synthèse qui dépasse les fausses dialectiques des derniers siècles reste en suspens. Le christianisme lui-même, en se maintenant fidèle à son identité et au trésor de vérité qu’il a reçu de Jésus-Christ, se repense toujours et se réexprime dans le dialogue avec les nouvelles situations historiques, laissant apparaître ainsi son éternelle nouveauté98.
Le relativisme pratique
122. Un anthropocentrisme dévié donne lieu à un style de vie dévié. Dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, j’ai fait référence au relativisme pratique qui caractérise notre époque, et qui est «encore plus dangereux que le relativisme doctrinal99». Quand l’être humain se met lui-même au centre, il finit par donner la priorité absolue à ses intérêts de circonstance, et tout le reste devient relatif. Par conséquent, il n’est pas étonnant que, avec l’omniprésence du paradigme technocratique et le culte du pouvoir humain sans limites, se développe chez les personnes ce relativisme dans lequel tout ce qui ne sert pas aux intérêts personnels immédiats est privé d’importance. Il y a en cela une logique qui permet de comprendre comment certaines attitudes, qui provoquent en même temps la dégradation de l’environnement et la dégradation sociale, s’alimentent mutuellement.
123. La culture du relativisme est la même pathologie qui pousse une personne à exploiter son prochain et à le traiter comme un pur objet, l’obligeant aux travaux forcés, ou en faisant de lui un esclave à cause d’une dette. C’est la même logique qui pousse à l’exploitation sexuelle des enfants ou à l’abandon des personnes âgées qui ne servent pas des intérêts personnels. C’est aussi la logique intérieure de celui qui dit : «Laissons les forces invisibles du marché réguler l’économie, parce que ses impacts sur la société et sur la nature sont des dommages inévitables.» S’il n’existe pas de vérités objectives ni de principes solides hors de la réalisation de projets personnels et de la satisfaction de nécessités immédiates, quelles limites peuvent alors avoir la traite des êtres humains, la criminalité organisée, le narcotrafic, le commerce de diamants ensanglantés et de peaux d’animaux en voie d’extinction ? N’est-ce pas la même logique relativiste qui justifie l’achat d’organes des pauvres dans le but de les vendre ou de les utiliser pour l’expérimentation, ou le rejet d’enfants parce qu’ils ne répondent pas au désir de leurs parents ? C’est la même logique du «utilise et jette», qui engendre tant de résidus, seulement à cause du désir désordonné de consommer plus qu’il n’est réellement nécessaire. Par conséquent, nous ne pouvons pas penser que les projets politiques et la force de la loi seront suffisants pour que soient évités les comportements qui affectent l’environnement, car, lorsque la culture se corrompt et qu’on ne reconnaît plus aucune vérité objective ni de principes universellement valables, les lois sont comprises uniquement comme des impositions arbitraires et comme des obstacles à contourner.
La nécessité de préserver le travail
124. Dans n’importe quelle approche d’une écologie intégrale qui n’exclue pas l’être humain, il est indispensable d’incorporer la valeur du travail, développée avec grande sagesse par saint Jean Paul II dans son encyclique Laborem exercens. Rappelons que, selon le récit biblique de la création, Dieu a placé l’être humain dans le jardin à peine créé (cf. Gn 2, 15) non seulement pour préserver ce qui existe (protéger) mais aussi pour le travailler de manière à ce qu’il porte du fruit (labourer). Ainsi, les ouvriers et les artisans «assurent une création éternelle» (Si 38, 34). En réalité, l’intervention humaine qui vise le développement prudent du créé est la forme la plus adéquate d’en prendre soin, parce qu’elle implique de se considérer comme instrument de Dieu pour aider à faire apparaître les potentialités qu’il a lui-même mises dans les choses : «Le Seigneur a créé les plantes médicinales, l’homme avisé ne les méprise pas» (Si 38, 4).
125. Si nous essayons de considérer quelles sont les relations adéquates de l’être humain avec le monde qui l’entoure, la nécessité d’une conception correcte du travail émerge, car si nous parlons de la relation de l’être humain avec les choses, la question du sens et de la finalité de l’action humaine sur la réalité apparaît. Nous ne parlons pas seulement du travail manuel ou du travail de la terre, mais de toute activité qui implique quelque transformation de ce qui existe, depuis l’élaboration d’une étude sociale jusqu’au projet de développement technologique. N’importe quelle forme de travail suppose une conception d’une relation que l’être humain peut ou doit établir avec son semblable. La spiritualité chrétienne, avec l’admiration contemplative des créatures que nous trouvons chez saint François d’Assise, a développé aussi une riche et saine compréhension du travail, comme nous pouvons le voir, par exemple, dans la vie du bienheureux Charles de Foucauld et de ses disciples.
126. Recueillons aussi quelque chose de la longue tradition du monachisme. Au commencement, il favorisait, d’une certaine manière, la fuite du monde, essayant d’échapper à la décadence urbaine. Voilà pourquoi les moines cherchaient le désert, convaincus que c’était le lieu propice pour reconnaître la présence de Dieu. Plus tard, saint Benoît de Nurcie a proposé que ses moines vivent en communauté, alliant la prière et la lecture au travail manuel (ora et labora). Cette introduction du travail manuel, imprégné de sens spirituel, était révolutionnaire. On a appris à chercher la maturation et la sanctification dans la compénétration du recueillement et du travail. Cette manière de vivre le travail nous rend plus attentifs et plus respectueux de l’environnement, elle imprègne de saine sobriété notre relation au monde.
127. Nous disons que «l’homme est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale100». Malgré cela, quand la capacité de contempler et de respecter est détériorée chez l’être humain, les conditions sont créées pour que le sens du travail soit défiguré101. Il faut toujours se rappeler que l’être humain est «capable d’être lui-même l’agent responsable de son mieux-être matériel, de son progrès moral, et de son épanouissement spirituel102». Le travail devrait être le lieu de ce développement personnel multiple où plusieurs dimensions de la vie sont en jeu : la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration. C’est pourquoi, dans la réalité sociale mondiale actuelle, au-delà des intérêts limités des entreprises et d’une rationalité économique discutable, il est nécessaire que «l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail… pour tous103».
128. Nous sommes appelés au travail dès notre création. On ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain, car ainsi l’humanité se dégraderait elle-même. Le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. Dans ce sens, aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail. Mais l’orientation de l’économie a favorisé une sorte d’avancée technologique pour réduire les coûts de production par la diminution des postes de travail qui sont remplacés par des machines. C’est une illustration de plus de la façon dont l’action de l’être humain peut se retourner contre lui-même. La diminution des postes de travail «a aussi un impact négatif sur le plan économique à travers l’érosion progressive du “capital social”, c’est-à-dire de cet ensemble de relations de confiance, de fiabilité, de respect des règles indispensables à toute coexistence civile104». En définitive, «les coûts humains sont toujours aussi des coûts économiques, et les dysfonctionnements économiques entraînent toujours des coûts humains105». Cesser d’investir dans les personnes pour obtenir plus de profit immédiat est une très mauvaise affaire pour la société.
129. Pour qu’il continue d’être possible de donner du travail, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale. Par exemple, il y a une grande variété de systèmes alimentaires ruraux de petites dimensions qui continuent à alimenter la plus grande partie de la population mondiale, en utilisant une faible proportion du territoire et de l’eau, et en produisant peu de déchets, que ce soit sur de petites parcelles agricoles, vergers, ou grâce à la chasse, à la cueillette et la pêche artisanale, entre autres. Les économies d’échelle, spécialement dans le secteur agricole, finissent par forcer les petits agriculteurs à vendre leurs terres ou à abandonner leurs cultures traditionnelles. Les tentatives de certains pour développer d’autres formes de production plus diversifiées, finissent par être vaines en raison des difficultés pour entrer sur les marchés régionaux et globaux, ou parce que l’infrastructure de vente et de transport est au service des grandes entreprises. Les autorités ont le droit et la responsabilité de prendre des mesures de soutien clair et ferme aux petits producteurs et à la variété de la production. Pour qu’il y ait une liberté économique dont tous puissent effectivement bénéficier, il peut parfois être nécessaire de mettre des limites à ceux qui ont plus de moyens et de pouvoir financier. Une liberté économique seulement déclamée, tandis que les conditions réelles empêchent beaucoup de pouvoir y accéder concrètement et que l’accès au travail se détériore, devient un discours contradictoire qui déshonore la politique. L’activité d’entreprise, qui est une vocation noble orientée à produire de la richesse et à améliorer le monde pour tous, peut être une manière très féconde de promouvoir la région où elle installe ses projets ; surtout si on comprend que la création de postes de travail est une partie incontournable de son service du bien commun.
L'innovation biologique à partir de la recherche
130. Dans la vision philosophique et théologique de la création que j’ai cherché à proposer, il reste clair que la personne humaine, avec la particularité de sa raison et de sa science, n’est pas un facteur extérieur qui doit être totalement exclu. Cependant, même si l’être humain peut intervenir sur le monde végétal et animal et en faire usage quand c’est nécessaire pour sa vie, le Catéchisme enseigne que les expérimentations sur les animaux sont légitimes seulement «si elles restent dans des limites raisonnables et contribuent à soigner ou sauver des vies humaines106». Il rappelle avec fermeté que le pouvoir de l’homme a des limites et qu’«il est contraire à la dignité humaine de faire souffrir inutilement les animaux et de gaspiller leurs vies107». Toute utilisation ou expérimentation «exige un respect religieux de l’intégrité de la création108».
131. Je veux recueillir ici la position équilibrée de saint Jean Paul II, mettant en évidence les bienfaits des progrès scientifiques et technologiques, qui «manifestent la noblesse de la vocation de l’homme à participer de manière responsable à l’action créatrice de Dieu dans le monde». Mais en même temps il rappelait qu’«aucune intervention dans un domaine de l’écosystème ne peut se dispenser de prendre en considération ses conséquences dans d’autres domaines109». Il soulignait que l’Église valorise l’apport de «l’étude et des applications de la biologie moléculaire, complétée par d’autres disciplines, comme la génétique et son application technologique dans l’agriculture et dans l’industrie110», même s’il affirme aussi que cela ne doit pas donner lieu à une «manipulation génétique menée sans discernement111» qui ignore les effets négatifs de ces interventions. Il n’est pas possible de freiner la créativité humaine. Si on ne peut interdire à un artiste de déployer sa capacité créatrice, on ne peut pas non plus inhiber ceux qui ont des dons spéciaux pour le développement scientifique et technologique, dont les capacités ont été données par Dieu pour le service des autres. En même temps, on ne peut pas cesser de préciser toujours davantage les objectifs, les effets, le contexte et les limites éthiques de cette activité humaine qui est une forme de pouvoir comportant de hauts risques
132. C’est dans ce cadre que devrait se situer toute réflexion autour de l’intervention humaine sur les végétaux et les animaux qui implique aujourd’hui des mutations génétiques générées par la biotechnologie, dans le but d’exploiter les possibilités présentes dans la réalité matérielle. Le respect de la foi envers la raison demande de prêter attention à ce que la science biologique elle-même, développée de manière indépendante par rapport aux intérêts économiques, peut enseigner sur les structures biologiques ainsi que sur leurs possibilités et leurs mutations. Quoi qu’il en soit, l’intervention légitime est celle qui agit sur la nature «pour l’aider à s’épanouir dans sa ligne, celle de la création, celle voulue par Dieu112».
133. Il est difficile d’émettre un jugement général sur les développements de transgéniques (OGM), végétaux ou animaux, à des fins médicales ou agro-pastorales, puisqu’ils peuvent être très divers entre eux et nécessiter des considérations différentes. D’autre part, les risques ne sont pas toujours dus à la technique en soi, mais à son application inadaptée ou excessive. En réalité, les mutations génétiques ont été, et sont très souvent, produites par la nature elle-même. Même celles provoquées par l’intervention humaine ne sont pas un phénomène moderne. La domestication des animaux, le croisement des espèces et autres pratiques anciennes et universellement acceptées peuvent entrer dans ces considérations. Il faut rappeler que le début des développements scientifiques de céréales transgéniques a été l’observation d’une bactérie qui produit naturellement et spontanément une modification du génome d’un végétal. Mais dans la nature, ces processus ont un rythme lent qui n’est pas comparable à la rapidité qu’imposent les progrès technologiques actuels, même quand ces avancées font suite à un développement scientifique de plusieurs siècles.
134. Même en l’absence de preuves irréfutables du préjudice que pourraient causer les céréales transgéniques aux êtres humains, et même si, dans certaines régions, leur utilisation est à l’origine d’une croissance économique qui a aidé à résoudre des problèmes, il y a des difficultés importantes qui ne doivent pas être relativisées. En de nombreux endroits, suite à l’introduction de ces cultures, on constate une concentration des terres productives entre les mains d’un petit nombre, due à «la disparition progressive des petits producteurs, qui, en conséquence de la perte de terres exploitables, se sont vus obligés de se retirer de la production directe113». Les plus fragiles deviennent des travailleurs précaires, et beaucoup d’employés ruraux finissent par migrer dans de misérables implantations urbaines. L’extension de la surface de ces cultures détruit le réseau complexe des écosystèmes, diminue la diversité productive, et compromet le présent ainsi que l’avenir des économies régionales. Dans plusieurs pays, on perçoit une tendance au développement des oligopoles dans la production de grains et d’autres produits nécessaires à leur culture, et la dépendance s’aggrave encore avec la production de grains stériles qui finirait par obliger les paysans à en acheter aux entreprises productrices.
135. Sans doute, une attention constante, qui porte à considérer tous les aspects éthiques concernés, est nécessaire. Pour cela, il faut garantir une discussion scientifique et sociale qui soit responsable et large, capable de prendre en compte toute l’information disponible et d’appeler les choses par leur nom. Parfois, on ne met pas à disposition toute l’information, qui est sélectionnée selon les intérêts particuliers, qu’ils soient politiques, économiques ou idéologiques. De ce fait, il devient difficile d’avoir un jugement équilibré et prudent sur les diverses questions, en prenant en compte tous les paramètres pertinents. Il est nécessaire d’avoir des espaces de discussion où tous ceux qui, de quelque manière, pourraient être directement ou indirectement concernés (agriculteurs, consommateurs, autorités, scientifiques, producteurs de semences, populations voisines des champs traités, et autres) puissent exposer leurs problématiques ou accéder à l’information complète et fiable pour prendre des décisions en faveur du bien commun présent et futur. Il s’agit d’une question d’environnement complexe dont le traitement exige un regard intégral sous tous ses aspects, et cela requiert au moins un plus grand effort pour financer les diverses lignes de recherche, autonomes et interdisciplinaires, en mesure d’apporter une lumière nouvelle.
136. D’autre part, il est préoccupant que certains mouvements écologistes qui défendent l’intégrité de l’environnement et exigent avec raison certaines limites à la recherche scientifique, n’appliquent pas parfois ces mêmes principes à la vie humaine. En général, on justifie le dépassement de toutes les limites quand on fait des expérimentations sur les embryons humains vivants. On oublie que la valeur inaliénable de l’être humain va bien au-delà de son degré de développement. Du reste, quand la technique ignore les grands principes éthiques, elle finit par considérer comme légitime n’importe quelle pratique. Comme nous l’avons vu dans ce chapitre, la technique séparée de l’éthique sera difficilement capable d’autolimiter son propre pouvoir.
Chapitre 4 : Une écologie intégrale
137. Étant donné que tout est intimement lié, et que les problèmes actuels requièrent un regard qui tienne compte de tous les aspects de la crise mondiale, je propose à présent que nous nous arrêtions pour penser aux diverses composantes d’une écologie intégrale, qui a clairement des dimensions humaines et sociales.
I. L'écologie environnementale, économique et sociale
138. L’écologie étudie les relations entre les organismes vivants et l’environnement où ceux-ci se développent. Cela demande de s’asseoir pour penser et pour discuter avec honnêteté des conditions de vie et de survie d’une société, pour remettre en question les modèles de développement, de production et de consommation. Il n’est pas superflu d’insister sur le fait que tout est lié. Le temps et l’espace ne sont pas indépendants l’un de l’autre, et même les atomes ou les particules sous-atomiques ne peuvent être considérés séparément. Tout comme les différentes composantes de la planète — physiques, chimiques et biologiques — sont reliées entre elles, de même les espèces vivantes constituent un réseau que nous n’avons pas encore fini d’identifier et de comprendre. Une bonne partie de notre information génétique est partagée par beaucoup d’êtres vivants. Voilà pourquoi les connaissances fragmentaires et isolées peuvent devenir une forme d’ignorance si elles refusent de s’intégrer dans une plus ample vision de la réalité.
139. Quand on parle d’«environnement», on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés avec elle. Les raisons pour lesquelles un endroit est pollué exigent une analyse du fonctionnement de la société, de son économie, de son comportement, de ses manières de comprendre la réalité. Étant donné l’ampleur des changements, il n’est plus possible de trouver une réponse spécifique et indépendante à chaque partie du problème. Il est fondamental de chercher des solutions intégrales qui prennent en compte les interactions des systèmes naturels entre eux et avec les systèmes sociaux. Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale. Les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature.
140. À cause de la quantité et de la variété des éléments à prendre en compte, il devient indispensable, au moment de déterminer l’impact d’une initiative concrète sur l’environnement, de donner aux chercheurs un rôle prépondérant et de faciliter leur interaction, dans une grande liberté académique. Ces recherches constantes devraient permettre de reconnaître aussi comment les différentes créatures sont liées et constituent ces unités plus grandes qu’aujourd’hui nous nommons «écosystèmes». Nous ne les prenons pas en compte seulement pour déterminer quelle est leur utilisation rationnelle, mais en raison de leur valeur intrinsèque indépendante de cette utilisation. Tout comme chaque organisme est bon et admirable, en soi, parce qu’il est une créature de Dieu, il en est de même de l’ensemble harmonieux d’organismes dans un espace déterminé, fonctionnant comme un système. Bien que nous n’en ayons pas conscience, nous dépendons de cet ensemble pour notre propre existence. Il faut rappeler que les écosystèmes interviennent dans la capture du dioxyde de carbone, dans la purification de l’eau, dans le contrôle des maladies et des épidémies, dans la formation du sol, dans la décomposition des déchets, et dans beaucoup d’autres services que nous oublions ou ignorons. Beaucoup de personnes, remarquant cela, recommencent à prendre conscience du fait que nous vivons et agissons à partir d’une réalité qui nous a été offerte au préalable, qui est antérieure à nos capacités et à notre existence. Voilà pourquoi, quand on parle d’une «utilisation durable», il faut toujours y inclure la capacité de régénération de chaque écosystème dans ses divers domaines et aspects.
141. Par ailleurs, la croissance économique tend à produire des automatismes et à homogénéiser, en vue de simplifier les procédures et de réduire les coûts. C’est pourquoi une écologie économique est nécessaire, capable d’obliger à considérer la réalité de manière plus ample. En effet, «la protection de l’environnement doit faire partie intégrante du processus de développement et ne peut être considérée isolément114». Mais en même temps, devient actuelle la nécessité impérieuse de l’humanisme qui, en soi, fait appel aux différents savoirs, y compris à la science économique, pour un regard plus intégral et plus intégrant. Aujourd’hui l’analyse des problèmes environnementaux est inséparable de l’analyse des contextes humains, familiaux, de travail, urbains, et de la relation de chaque personne avec elle-même qui génère une façon déterminée d’entrer en rapport avec les autres et avec l’environnement. Il y a une interaction entre les écosystèmes et entre les divers mondes de référence sociale, et ainsi, une fois de plus, il s’avère que «le tout est supérieur à la partie115».
142. Si tout est lié, l’état des institutions d’une société a aussi des conséquences sur l’environnement et sur la qualité de vie humaine : «Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement116.» Dans ce sens, l’écologie sociale est nécessairement institutionnelle et atteint progressivement les différentes dimensions qui vont du groupe social primaire, la famille, en passant par la communauté locale et la Nation, jusqu’à la vie internationale. À l’intérieur de chacun des niveaux sociaux et entre eux, se développent les institutions qui régulent les relations humaines. Tout ce qui leur porte préjudice a des effets nocifs, comme la perte de la liberté, l’injustice et la violence. Divers pays s’alignent sur un niveau institutionnel précaire, au prix de la souffrance des populations et au bénéfice de ceux qui tirent profit de cet état des choses. Tant dans l’administration de l’État que dans les diverses expressions de la société civile, ou dans les relations entre citoyens, on constate très souvent des conduites éloignées des lois. Celles-ci peuvent être correctement écrites, mais restent ordinairement lettre morte. Peut-on alors espérer que la législation et les normes relatives à l’environnement soient réellement efficaces ? Nous savons, par exemple, que des pays dotés d’une législation claire pour la protection des forêts continuent d’être des témoins muets de la violation fréquente de ces lois. En outre, ce qui se passe dans une région exerce, directement ou indirectement, des influences sur les autres régions. Ainsi, par exemple, la consommation de narcotiques dans les sociétés opulentes provoque une demande constante ou croissante de ces produits provenant de régions appauvries, où les conduites se corrompent, des vies sont détruites et où l’environnement finit par se dégrader.
II. L'écologie culturelle
143. Il y a, avec le patrimoine naturel, un patrimoine historique, artistique et culturel, également menacé. Il fait partie de l’identité commune d’un lieu et il est une base pour construire une ville habitable. Il ne s’agit pas de détruire, ni de créer de nouvelles villes soi-disant plus écologiques, où il ne fait pas toujours bon vivre. Il faut prendre en compte l’histoire, la culture et l’architecture d’un lieu, en maintenant son identité originale. Voilà pourquoi l’écologie suppose aussi la préservation des richesses culturelles de l’humanité au sens le plus large du terme. D’une manière plus directe, elle exige qu’on fasse attention aux cultures locales, lorsqu’on analyse les questions en rapport avec l’environnement, en faisant dialoguer le langage scientifique et technique avec le langage populaire. C’est la culture, non seulement dans le sens des monuments du passé mais surtout dans son sens vivant, dynamique et participatif, qui ne peut pas être exclue lorsqu’on repense la relation de l’être humain avec l’environnement.
144. La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. C’est pourquoi prétendre résoudre toutes les difficultés à travers des réglementations uniformes ou des interventions techniques, conduit à négliger la complexité des problématiques locales qui requièrent l’intervention active des citoyens. Les nouveaux processus en cours ne peuvent pas toujours être incorporés dans des schémas établis de l’extérieur, mais ils doivent partir de la culture locale elle-même. Comme la vie et le monde sont dynamiques, la préservation du monde doit être flexible et dynamique. Les solutions purement techniques courent le risque de s’occuper des symptômes qui ne répondent pas aux problématiques les plus profondes. Il faut y inclure la perspective des droits des peuples et des cultures, et comprendre ainsi que le développement d’un groupe social suppose un processus historique dans un contexte culturel, et requiert de la part des acteurs sociaux locaux un engagement constant en première ligne, à partir de leur propre culture. Même la notion de qualité de vie ne peut être imposée, mais elle doit se concevoir à l’intérieur du monde des symboles et des habitudes propres à chaque groupe humain.
145. Beaucoup de formes hautement concentrées d’exploitation et de dégradation de l’environnement peuvent non seulement épuiser les ressources de subsistance locales, mais épuiser aussi les capacités sociales qui ont permis un mode de vie ayant donné, pendant longtemps, une identité culturelle ainsi qu’un sens de l’existence et de la cohabitation. La disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale. L’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut être autant nuisible que l’altération des écosystèmes.
146. Dans ce sens, il est indispensable d’accorder une attention spéciale aux communautés aborigènes et à leurs traditions culturelles. Elles ne constituent pas une simple minorité parmi d’autres, mais elles doivent devenir les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces. En effet, la terre n’est pas pour ces communautés un bien économique, mais un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin d’interagir pour soutenir leur identité et leurs valeurs. Quand elles restent sur leurs territoires, ce sont précisément elles qui les préservent le mieux. Cependant, en diverses parties du monde, elles font l’objet de pressions pour abandonner leurs terres afin de les laisser libres pour des projets d’extraction ainsi que pour des projets agricoles et de la pêche, qui ne prêtent pas attention à la dégradation de la nature et de la culture.
III. L'écologie de la vie quotidienne
147. Pour parler d’un authentique développement il faut s’assurer qu’une amélioration intégrale dans la qualité de vie humaine se réalise ; et cela implique d’analyser l’espace où vivent les personnes. Le cadre qui nous entoure influe sur notre manière de voir la vie, de sentir et d’agir. En même temps, dans notre chambre, dans notre maison, sur notre lieu de travail et dans notre quartier, nous utilisons l’environnement pour exprimer notre identité. Nous nous efforçons de nous adapter au milieu, et quand un environnement est désordonné, chaotique ou chargé de pollution visuelle et auditive, l’excès de stimulations nous met au défi d’essayer de construire une identité intégrée et heureuse.
148. La créativité et la générosité sont admirables de la part de personnes comme de groupes qui sont capables de transcender les limites de l’environnement, en modifiant les effets négatifs des conditionnements et en apprenant à orienter leur vie au milieu du désordre et de la précarité. Par exemple, dans certains endroits où les façades des édifices sont très abîmées, il y a des personnes qui, avec beaucoup de dignité, prennent soin de l’intérieur de leurs logements, ou bien qui se sentent à l’aise en raison de la cordialité et de l’amitié des gens. La vie sociale positive et bénéfique des habitants répand une lumière sur un environnement apparemment défavorable. Parfois, l’écologie humaine, que les pauvres peuvent développer au milieu de tant de limitations, est louable. La sensation d’asphyxie, produite par l’entassement dans des résidences et dans des espaces à haute densité de population, est contrebalancée si des relations humaines d’un voisinage convivial sont développées, si des communautés sont créées, si les limites de l’environnement sont compensées dans chaque personne qui se sent incluse dans un réseau de communion et d’appartenance. De cette façon, n’importe quel endroit cesse d’être un enfer et devient le cadre d’une vie digne.
149. Il est aussi clair que l’extrême pénurie que l’on vit dans certains milieux qui manquent d’harmonie, d’espace et de possibilités d’intégration, facilite l’apparition de comportements inhumains et la manipulation des personnes par des organisations criminelles. Pour les habitants des quartiers très pauvres, le passage quotidien de l’entassement à l’anonymat social, qui se vit dans les grandes villes, peut provoquer une sensation de déracinement qui favorise les conduites antisociales et la violence. Cependant, je veux insister sur le fait que l’amour est plus fort. Dans ces conditions, beaucoup de personnes sont capables de tisser des liens d’appartenance et de cohabitation, qui transforment l’entassement en expérience communautaire où les murs du moi sont rompus et les barrières de l’égoïsme dépassées. C’est cette expérience de salut communautaire qui ordinairement suscite de la créativité pour améliorer un édifice ou un quartier117.
150. Étant donné la corrélation entre l’espace et la conduite humaine, ceux qui conçoivent des édifices, des quartiers, des espaces publics et des villes, ont besoin de l’apport de diverses disciplines qui permettent de comprendre les processus, le symbolisme et les comportements des personnes. La recherche de la beauté de la conception ne suffit pas, parce qu’il est plus précieux encore de servir un autre type de beauté : la qualité de vie des personnes, leur adaptation à l’environnement, la rencontre et l’aide mutuelle. Voilà aussi pourquoi il est si important que les perspectives des citoyens complètent toujours l’analyse de la planification urbaine.
151. Il faut prendre soin des lieux publics, du cadre visuel et des signalisations urbaines qui accroissent notre sens d’appartenance, notre sensation d’enracinement, notre sentiment d’«être à la maison», dans la ville qui nous héberge et nous unit. Il est important que les différentes parties d’une ville soient bien intégrées et que les habitants puissent avoir une vision d’ensemble, au lieu de s’enfermer dans un quartier en se privant de vivre la ville tout entière comme un espace vraiment partagé avec les autres. Toute intervention dans le paysage urbain ou rural devrait considérer que les différents éléments d’un lieu forment un tout perçu par les habitants comme un cadre cohérent avec sa richesse de sens. Ainsi les autres cessent d’être des étrangers, et peuvent se sentir comme faisant partie d’un «nous» que nous construisons ensemble. Pour la même raison, tant dans l’environnement urbain que dans l’environnement rural, il convient de préserver certains lieux où sont évitées les interventions humaines qui les modifient constamment.
152. Le manque de logements est grave dans de nombreuses parties du monde, tant dans les zones rurales que dans les grandes villes, parce que souvent les budgets étatiques couvrent seulement une petite partie de la demande. Non seulement les pauvres, mais aussi une grande partie de la société rencontrent de sérieuses difficultés pour accéder à son propre logement. La possession d’un logement est très étroitement liée à la dignité des personnes et au développement des familles. C’est une question centrale de l’écologie humaine. Si déjà des agglomérations chaotiques de maisons précaires se sont développées dans un lieu, il s’agit surtout d’urbaniser ces quartiers, non d’éradiquer et d’expulser. Quand les pauvres vivent dans des banlieues polluées ou dans des agglomérations dangereuses, «si l’on doit procéder à leur déménagement […], pour ne pas ajouter la souffrance à la souffrance, il est nécessaire de fournir une information adéquate et préalable, d’offrir des alternatives de logements dignes et d’impliquer directement les intéressés118». En même temps, la créativité devrait amener à intégrer les quartiers précaires dans une ville accueillante : «Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents, et qui font de cette intégration un nouveau facteur de développement ! Comme elles sont belles les villes qui, même dans leur architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre119!»
153. La qualité de vie dans les villes est étroitement liée au transport, qui est souvent une cause de grandes souffrances pour les habitants. Dans les villes, circulent beaucoup d’automobiles utilisées seulement par une ou deux personnes, raison pour laquelle la circulation devient difficile, le niveau de pollution élevé, d’énormes quantités d’énergie non renouvelable sont consommées et la construction d’autoroutes supplémentaires se révèle nécessaire ainsi que des lieux de stationnement qui nuisent au tissu urbain. Beaucoup de spécialistes sont unanimes sur la nécessité d’accorder la priorité au transport public. Mais certaines mesures nécessaires seront à grand-peine acceptées pacifiquement par la société sans des améliorations substantielles de ce transport, qui, dans beaucoup de villes, est synonyme de traitement indigne infligé aux personnes à cause de l’entassement, de désagréments ou de la faible fréquence des services et de l’insécurité.
154. La reconnaissance de la dignité particulière de l’être humain contraste bien des fois avec la vie chaotique que les personnes doivent mener dans nos villes. Mais cela ne devrait pas détourner l’attention de l’état d’abandon et d’oubli dont souffrent aussi certains habitants des zones rurales, où les services essentiels n’arrivent pas, et où se trouvent des travailleurs réduits à des situations d’esclavage, sans droits ni perspectives d’une vie plus digne.
155. L’écologie humaine implique aussi quelque chose de très profond : la relation de la vie de l’être humain avec la loi morale inscrite dans sa propre nature, relation nécessaire pour pouvoir créer un environnement plus digne. Benoît XVI affirmait qu’il existe une «écologie de l’homme» parce que «l’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté120». Dans ce sens, il faut reconnaître que notre propre corps nous met en relation directe avec l’environnement et avec les autres êtres vivants. L’acceptation de son propre corps comme don de Dieu est nécessaire pour accueillir et pour accepter le monde tout entier comme don du Père et maison commune ; tandis qu’une logique de domination sur son propre corps devient une logique, parfois subtile, de domination sur la création. Apprendre à recevoir son propre corps, à en prendre soin et à en respecter les significations, est essentiel pour une vraie écologie humaine. La valorisation de son propre corps dans sa féminité ou dans sa masculinité est aussi nécessaire pour pouvoir se reconnaître soi-même dans la rencontre avec celui qui est différent. De cette manière, il est possible d’accepter joyeusement le don spécifique de l’autre, homme ou femme, œuvre du Dieu créateur, et de s’enrichir réciproquement. Par conséquent, l’attitude qui prétend «effacer la différence sexuelle parce qu’elle ne sait plus s’y confronter121», n’est pas saine.
IV. Le principe du bien commun
156. L’écologie intégrale est inséparable de la notion de bien commun, un principe qui joue un rôle central et unificateur dans l’éthique sociale. C’est «l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée122».
157. Le bien commun présuppose le respect de la personne humaine comme telle, avec des droits fondamentaux et inaliénables ordonnés à son développement intégral. Le bien commun exige aussi le bien-être social et le développement des divers groupes intermédiaires, selon le principe de subsidiarité. Parmi ceux-ci, la famille se distingue spécialement comme cellule de base de la société. Finalement, le bien commun requiert la paix sociale, c’est-à-dire la stabilité et la sécurité d’un certain ordre, qui ne se réalise pas sans une attention particulière à la justice distributive, dont la violation génère toujours la violence. Toute la société — et en elle, d’une manière spéciale l’État, — a l’obligation de défendre et de promouvoir le bien commun.
158. Dans les conditions actuelles de la société mondiale, où il y a tant d’inégalités et où sont toujours plus nombreuses les personnes marginalisées, privées des droits humains fondamentaux, le principe du bien commun devient immédiatement comme conséquence logique et inéluctable, un appel à la solidarité et à une option préférentielle pour les plus pauvres. Cette option implique de tirer les conséquences de la destination commune des biens de la terre, mais, comme j’ai essayé de l’exprimer dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium123, elle exige de considérer avant tout l’immense dignité du pauvre à la lumière des convictions de foi les plus profondes. Il suffit de regarder la réalité pour comprendre que cette option est aujourd’hui une exigence éthique fondamentale pour la réalisation effective du bien commun.
V. La justice entre générations
159. La notion de bien commun inclut aussi les générations futures. Les crises économiques internationales ont montré de façon crue les effets nuisibles qu’entraîne la méconnaissance d’un destin commun, dont ceux qui viennent derrière nous ne peuvent pas être exclus. On ne peut plus parler de développement durable sans une solidarité intergénérationnelle. Quand nous pensons à la situation dans laquelle nous laissons la planète aux générations futures, nous entrons dans une autre logique, celle du don gratuit que nous recevons et que nous communiquons. Si la terre nous est donnée, nous ne pouvons plus penser seulement selon un critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel. Nous ne parlons pas d’une attitude optionnelle, mais d’une question fondamentale de justice, puisque la terre que nous recevons appartient aussi à ceux qui viendront. Les évêques du Portugal ont exhorté à assumer ce devoir de justice : «L’environnement se situe dans la logique de la réception. C’est un prêt que chaque génération reçoit et doit transmettre à la génération suivante124.» Une écologie intégrale possède cette vision ample.
160. Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent ? Cette question ne concerne pas seulement l’environnement de manière isolée, parce qu’on ne peut pas poser la question de manière fragmentaire. Quand nous nous interrogeons sur le monde que nous voulons laisser, nous parlons surtout de son orientation générale, de son sens, de ses valeurs. Si cette question de fond n’est pas prise en compte, je ne crois pas que nos préoccupations écologiques puissent obtenir des effets significatifs. Mais si cette question est posée avec courage, elle nous conduit inexorablement à d’autres interrogations très directes : pour quoi passons-nous en ce monde, pour quoi venons-nous à cette vie, pour quoi travaillons-nous et luttons-nous, pour quoi cette terre a-t-elle besoin de nous ? C’est pourquoi, il ne suffit plus de dire que nous devons nous préoccuper des générations futures. Il est nécessaire de réaliser que ce qui est en jeu, c’est notre propre dignité. Nous sommes, nous-mêmes, les premiers à avoir intérêt à laisser une planète habitable à l’humanité qui nous succédera. C’est un drame pour nous-mêmes, parce que cela met en crise le sens de notre propre passage sur cette terre.
161. Les prévisions catastrophistes ne peuvent plus être considérées avec mépris ni ironie. Nous pourrions laisser trop de décombres, de déserts et de saletés aux prochaines générations. Le rythme de consommation, de gaspillage et de détérioration de l’environnement a dépassé les possibilités de la planète, à tel point que le style de vie actuel, parce qu’il est insoutenable, peut seulement conduire à des catastrophes, comme, de fait, cela arrive déjà périodiquement dans diverses régions. L’atténuation des effets de l’actuel déséquilibre dépend de ce que nous ferons dans l’immédiat, surtout si nous pensons à la responsabilité que ceux qui devront supporter les pires conséquences nous attribueront.
162. La difficulté de prendre au sérieux ce défi est en rapport avec une détérioration éthique et culturelle, qui accompagne la détérioration écologique. L’homme et la femme du monde post-moderne courent le risque permanent de devenir profondément individualistes, et beaucoup de problèmes sociaux sont liés à la vision égoïste actuelle axée sur l’immédiateté, aux crises des liens familiaux et sociaux, aux difficultés de la reconnaissance de l’autre. Bien des fois, il y a une consommation des parents, immédiate et excessive, qui affecte leurs enfants de plus en plus de difficultés pour acquérir une maison et pour fonder une famille. En outre, notre incapacité à penser sérieusement aux générations futures est liée à notre incapacité à élargir notre conception des intérêts actuels et à penser à ceux qui demeurent exclus du développement. Ne pensons pas seulement aux pauvres de l’avenir, souvenons-nous déjà des pauvres d’aujourd’hui, qui ont peu d’années de vie sur cette terre et ne peuvent pas continuer d’attendre. C’est pourquoi, «au-delà d’une loyale solidarité intergénérationnelle, l’urgente nécessité morale d’une solidarité intra-générationnelle renouvelée doit être réaffirmée125».
Chapitre 5 : Quelques lignes d'orientation et d'action
163. J’ai cherché à analyser la situation actuelle de l’humanité, tant dans les fissures qui s’observent sur la planète que nous habitons, que dans les causes plus profondément humaines de la dégradation de l’environnement. Bien que cette observation de la réalité nous montre déjà en soi la nécessité d’un changement de direction, et nous suggère certaines actions, essayons à présent de tracer les grandes lignes de dialogue à même de nous aider à sortir de la spirale d’autodestruction dans laquelle nous nous enfonçons.
I. Le dialogue sur l'environnement dans la politique internationale
164. Depuis la moitié du siècle dernier, après avoir surmonté beaucoup de difficultés, on a eu de plus en plus tendance à concevoir la planète comme une patrie, et l’humanité comme un peuple qui habite une maison commune. Que le monde soit interdépendant ne signifie pas seulement comprendre que les conséquences préjudiciables des modes de vie, de production et de consommation affectent tout le monde, mais surtout faire en sorte que les solutions soient proposées dans une perspective globale, et pas seulement pour défendre les intérêts de certains pays. L’interdépendance nous oblige à penser à un monde unique, à un projet commun. Mais la même intelligence que l’on déploie pour un impressionnant développement technologique, ne parvient pas à trouver des formes efficaces de gestion internationale pour résoudre les graves difficultés environnementales et sociales. Pour affronter les problèmes de fond qui ne peuvent pas être résolus par les actions de pays isolés, un consensus mondial devient indispensable, qui conduirait, par exemple, à programmer une agriculture durable et diversifiée, à développer des formes d’énergies renouvelables et peu polluantes, à promouvoir un meilleur rendement énergétique, une gestion plus adéquate des ressources forestières et marines, à assurer l’accès à l’eau potable pour tous.
165. Nous savons que la technologie reposant sur les combustibles fossiles très polluants — surtout le charbon, mais aussi le pétrole et, dans une moindre mesure, le gaz — a besoin d’être remplacée, progressivement et sans retard. Tant qu’il n’y aura pas un développement conséquent des énergies renouvelables, développement qui devrait être déjà en cours, il est légitime de choisir le moindre mal et de recourir à des solutions transitoires. Cependant, on ne parvient pas, dans la communauté internationale, à des accords suffisants sur la responsabilité de ceux qui doivent supporter les coûts de la transition énergétique. Ces dernières décennies, les questions d’environnement ont généré un large débat public qui a fait grandir dans la société civile des espaces pour de nombreux engagements et un généreux dévouement. La politique et l’entreprise réagissent avec lenteur, loin d’être à la hauteur des défis mondiaux. En ce sens, alors que l’humanité de l’époque post-industrielle sera peut-être considérée comme l’une des plus irresponsables de l’histoire, il faut espérer que l’humanité du début du XXIe siècle pourra rester dans les mémoires pour avoir assumé avec générosité ses graves responsabilités.
166. Le mouvement écologique mondial a déjà fait un long parcours, enrichi par les efforts de nombreuses organisations de la société civile. Il n’est pas possible ici de les mentionner toutes, ni de retracer l’histoire de leurs apports. Mais grâce à un fort engagement, les questions environnementales ont été de plus en plus présentes dans l’agenda public et sont devenues une invitation constante à penser à long terme. Cependant, les Sommets mondiaux de ces dernières années sur l’environnement n’ont pas répondu aux attentes parce que, par manque de décision politique, ils ne sont pas parvenus à des accords généraux, vraiment significatifs et efficaces, sur l’environnement.
167. Il convient de mettre l’accent sur le Sommet planète Terre, réuni en 1992 à Rio de Janeiro. Il y a été proclamé que «les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable126». Reprenant des éléments de la Déclaration de Stockholm (1972), il a consacré la coopération internationale pour préserver l’écosystème de la terre entière, l’obligation pour celui qui pollue d’en assumer économiquement la charge, le devoir d’évaluer l’impact sur l’environnement de toute entreprise ou projet. Il a proposé comme objectif de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour inverser la tendance au réchauffement global. Il a également élaboré un agenda avec un programme d’action et un accord sur la diversité biologique, il a déclaré des principes en matière de forêts. Même si ce Sommet a vraiment été innovateur et prophétique pour son époque, les accords n’ont été que peu mis en œuvre parce qu’aucun mécanisme adéquat de contrôle, de révision périodique et de sanction en cas de manquement, n’avait été établi. Les principes énoncés demandent encore des moyens, efficaces et souples, de mise en œuvre pratique.
168. Parmi les expériences positives, on peut mentionner, par exemple, la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et leur élimination, avec un système de déclaration, de standards et de contrôles ; on peut citer également la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, qui inclut des missions de vérification de son respect effectif. Grâce à la Convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone, et sa mise en œuvre à travers le Protocole de Montréal et ses amendements, le problème de l’amincissement de cette couche semble être entré dans une phase de solution.
169. Pour ce qui est de la protection de la diversité biologique et en ce qui concerne la désertification, les avancées ont été beaucoup moins significatives. S’agissant du changement climatique, les avancées sont hélas très médiocres. La réduction des gaz à effet de serre exige honnêteté, courage et responsabilité, surtout de la part des pays les plus puissants et les plus polluants. La Conférence des Nations unies sur le développement durable, dénommée Rio+20 (Rio de Janeiro 2012), a émis un long et inefficace Document final. Les négociations internationales ne peuvent pas avancer de manière significative en raison de la position des pays qui mettent leurs intérêts nationaux au dessus du bien commun général. Ceux qui souffriront des conséquences que nous tentons de dissimuler rappelleront ce manque de conscience et de responsabilité. Alors que se préparait cette encyclique, le débat a atteint une intensité particulière. Nous, les croyants, nous ne pouvons pas cesser de demander à Dieu qu’il y ait des avancées positives dans les discussions actuelles, de manière à ce que les générations futures ne souffrent pas des conséquences d’ajournements imprudents.
170. Certaines des stratégies de basse émission de gaz polluants cherchent l’internationalisation des coûts environnementaux, avec le risque d’imposer aux pays de moindres ressources de lourds engagements de réduction des émissions, comparables à ceux des pays les plus industrialisés. L’imposition de ces mesures porte préjudice aux pays qui ont le plus besoin de développement. Une nouvelle injustice est ainsi ajoutée sous couvert de protection de l’environnement. Comme toujours, le fil est rompu à son point le plus faible. Étant donné que les effets du changement climatique se feront sentir pendant longtemps, même si des mesures strictes sont prises maintenant, certains pays aux maigres ressources auront besoin d’aide pour s’adapter aux effets qui déjà se produisent et qui affectent leurs économies. Il reste vrai qu’il y a des responsabilités communes mais différenciées, simplement parce que, comme l’ont relevé les évêques de Bolivie, «les pays qui ont bénéficié d’un degré élevé d’industrialisation, au prix d’une énorme émission de gaz à effet de serre, ont une plus grande responsabilité dans l’apport de la solution aux problèmes qu’ils ont causés127».
171. La stratégie d’achat et de vente de «crédits de carbone» peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la sur-consommation de certains pays et secteurs.
172. Les pays pauvres doivent avoir comme priorité l’éradication de la misère et le développement social de leurs habitants ; bien qu’ils doivent analyser le niveau de consommation scandaleux de certains secteurs privilégiés de leur population et contrôler la corruption. Il est vrai aussi qu’ils doivent développer des formes moins polluantes de production d’énergie, mais pour cela ils doivent pouvoir compter sur l’aide des pays qui ont connu une forte croissance au prix de la pollution actuelle de la planète. L’exploitation directe de l’abondante énergie solaire demande que des mécanismes et des subsides soient établis, de sorte que les pays en développement puissent accéder au transfert de technologies, à l’assistance technique, et aux ressources financières, mais toujours en faisant attention aux conditions concrètes, puisque «on n’évalue pas toujours de manière adéquate la compatibilité des infrastructures avec le contexte pour lequel elles ont été conçues128 ». Les coûts seraient faibles si on les comparait aux risques du changement climatique. De toute manière, c’est avant tout une décision éthique, fondée sur la solidarité entre tous les peuples.
173. Étant donnée la fragilité des instances locales, des accords internationaux sont urgents, qui soient respectés pour intervenir de manière efficace. Les relations entre les États doivent sauvegarder la souveraineté de chacun, mais aussi établir des chemins consensuels pour éviter des catastrophes locales qui finiraient par toucher tout le monde. Il manque de cadres régulateurs généraux qui imposent des obligations, et qui empêchent des agissements intolérables, comme le fait que certains pays puissants transfèrent dans d’autres pays des déchets et des industries hautement polluants.
174. Mentionnons aussi le système de gestion des océans. En effet, même s’il y a eu plusieurs conventions internationales et régionales, l’éparpillement et l’absence de mécanismes sévères de réglementation, de contrôle et de sanction finissent par miner tous les efforts. Le problème croissant des déchets marins et de la protection des zones marines au-delà des frontières nationales continue de représenter un défi particulier. En définitive, il faut un accord sur les régimes de gestion, pour toute la gamme de ce qu’on appelle les «biens communs globaux».
175. La même logique qui entrave la prise de décisions drastiques pour inverser la tendance au réchauffement global, ne permet pas non plus d’atteindre l’objectif d’éradiquer la pauvreté. Il faut une réaction globale plus responsable, qui implique en même temps la lutte pour la réduction de la pollution et le développement des pays et des régions pauvres. Le XXIe siècle, alors qu’il maintient un système de gouvernement propre aux époques passées, est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États nationaux, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. Dans ce contexte, la maturation d’institutions internationales devient indispensable, qui doivent être plus fortes et efficacement organisées, avec des autorités désignées équitablement par accord entre les gouvernements nationaux, et dotées de pouvoir pour sanctionner. Comme l’a affirmé Benoît XVI dans la ligne déjà développée par la doctrine sociale de l’Église : «Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, [saint] Jean XXIII129.» Dans cette perspective, la diplomatie acquiert une importance inédite, en vue de promouvoir des stratégies internationales anticipant les problèmes plus graves qui finissent par affecter chacun.
II. Le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales
176. Non seulement il y a des gagnants et des perdants entre les pays, mais aussi entre les pays pauvres, où diverses responsabilités doivent être identifiées. Pour cela, les questions concernant l’environnement et le développement économique ne peuvent plus se poser seulement à partir des différences entre pays, mais demandent qu’on prête attention aux politiques nationales et locales.
177. Face à la possibilité d’une utilisation irresponsable des capacités humaines, planifier, coordonner, veiller, et sanctionner sont des fonctions impératives de chaque État. Comment la société prépare-t-elle et protège-t-elle son avenir dans un contexte de constantes innovations technologiques ? Le droit, qui établit les règles des comportements acceptables à la lumière du bien commun, est un facteur qui fonctionne comme un modérateur important. Les limites qu’une société saine, mature et souveraine doit imposer sont liées à la prévision, à la précaution, aux régulations adéquates, à la vigilance dans l’application des normes, à la lutte contre la corruption, aux actions de contrôle opérationnel sur les effets émergents non désirés des processus productifs, et à l’intervention opportune face aux risques incertains ou potentiels. Il y a une jurisprudence croissante visant à diminuer les effets polluants des activités des entreprises. Mais le cadre politique et institutionnel n’est pas là seulement pour éviter les mauvaises pratiques, mais aussi pour encourager les bonnes pratiques, pour stimuler la créativité qui cherche de nouvelles voies, pour faciliter les initiatives personnelles et collectives.
178. Le drame de l’«immédiateté» politique, soutenue aussi par des populations consuméristes, conduit à la nécessité de produire de la croissance à court terme. Répondant à des intérêts électoraux, les gouvernements ne prennent pas facilement le risque de mécontenter la population avec des mesures qui peuvent affecter le niveau de consommation mettre en péril des investissements étrangers. La myopie de la logique du pouvoir ralentit l’intégration de l’agenda environnemental aux vues larges, dans l’agenda public des gouvernements. On oublie ainsi que «le temps est supérieur à l’espace130», que nous sommes toujours plus féconds quand nous nous préoccupons plus d’élaborer des processus que de nous emparer des espaces de pouvoir. La grandeur politique se révèle quand, dans les moments difficiles, on œuvre pour les grands principes et en pensant au bien commun à long terme. Il est très difficile pour le pouvoir politique d’assumer ce devoir dans un projet de Nation.
179.En certains lieux, se développent des coopératives pour l’exploitation d’énergies renouvelables, qui permettent l’autosuffisance locales, et même la vente des  excédents. Ce simple exemple montre que l’instance locale peut faire la différence alors que l’ordre mondial existant se révèle incapable de prendre ses responsabilités. En effet, on peut à ce niveau susciter une plus grande responsabilité, un fort sentiment communautaire, une capacité spéciale de protection et une créativité plus généreuse, un amour profond pour sa terre ; là aussi, on pense à ce qu’on laisse aux enfants et aux petits-enfants. Ces valeurs ont un enracinement notable dans les populations aborigènes. Étant donné que le droit se montre parfois insuffisant en raison de la corruption, il faut que la décision politique soit incitée par la pression de la population. La société, à travers des organismes non gouvernementaux et des associations intermédiaires, doit obliger les gouvernements à développer des normes, des procédures et des contrôles plus rigoureux. Si les citoyens ne contrôlent pas le pouvoir politique — national, régional et communal — un contrôle des dommages sur l’environnement n’est pas possible non plus. D’une part, les législations des Communes peuvent être plus efficaces s’il y a des accords entre populations voisines pour soutenir les mêmes politiques environnementales.
180. On ne peut pas penser à des recettes uniformes, parce que chaque pays ou région a des problèmes et des limites spécifiques. Il est aussi vrai que le réalisme politique peut exiger des mesures et des technologies de transition, à condition qu’elles soient toujours accompagnées par le projet et par l’acceptation d’engagements progressifs contraignants. Mais, tant au niveau national que local il reste beaucoup à faire, comme, par exemple, promouvoir des formes d’économies d’énergie. Ceci implique de favoriser des modes de production industrielle ayant une efficacité énergétique maximale et utilisant moins de matière première, retirant du marché les produits peu efficaces du point de vue énergétique, ou plus polluants. On peut aussi mentionner une bonne gestion des transports, ou des formes de construction ou de réfection d’édifices qui réduisent leur consommation énergétique et leur niveau de pollution. D’autre part, l’action politique locale peut s’orienter vers la modification de la consommation, le développement d’une économie des déchets et du recyclage, la protection des espèces et la programmation d’une agriculture diversifiée avec la rotation des cultures. Il est possible d’encourager l’amélioration agricole de régions pauvres par les investissements dans des infrastructures rurales, dans l’organisation du marché local ou national, dans des systèmes d’irrigation, dans le développement de techniques agricoles durables. On peut faciliter des formes de coopération ou d’organisation communautaire qui défendent les intérêts des petits producteurs et préservent les écosystèmes locaux de la déprédation. Il y a tant de choses que l’on peut faire !
181. La continuité est indispensable parce que les politiques relatives au changement climatique et à la sauvegarde de l’environnement ne peuvent pas changer chaque fois que change un gouvernement. Les résultats demandent beaucoup de temps et supposent des coûts immédiats, avec des effets qui ne seront pas visibles au cours du mandat du gouvernement concerné. C’est pourquoi sans la pression de la population et des institutions, il y aura toujours de la résistance à intervenir, plus encore quand il y aura des urgences à affronter. Qu’un homme politique assume ces responsabilités avec les coûts que cela implique, ne répond pas à la logique d’efficacité et d’immédiateté de l’économie ni à celle de la politique actuelle ; mais s’il ose le faire, cela le conduira à reconnaître la dignité que Dieu lui a donnée comme homme, et il laissera dans l’histoire un témoignage de généreuse responsabilité. Il faut accorder une place prépondérante à une saine politique, capable de réformer les institutions, de les coordonner et de les doter de meilleures pratiques qui permettent de vaincre les pressions et les inerties vicieuses. Cependant, il faut ajouter que les meilleurs mécanismes finissent par succomber quand manquent les grandes finalités, les valeurs, une compréhension humaniste et riche de sens qui donnent à chaque société une orientation noble et généreuse.
III. Dialogue et transparence dans les processus de prise de décision
182. La prévision de l’impact sur l’environnement des initiatives et des projets requiert des processus politiques transparents et soumis au dialogue, alors que la corruption, qui cache le véritable impact environnemental d’un projet en échange de faveurs, conduit habituellement à des accords fallacieux au sujet desquels on évite information et large débat.
183. Une étude de l’impact sur l’environnement ne devrait pas être postérieure à l’élaboration d’un projet de production ou d’une quelconque politique, plan ou programme à réaliser. Il faut qu’elle soit insérée dès le début, et élaborée de manière interdisciplinaire, transparente et indépendante de toute pression économique ou politique. Elle doit être en lien avec l’analyse des conditions de travail et l’analyse des effets possibles, entre autres, sur la santé physique et mentale des personnes, sur l’économie locale, sur la sécurité. Les résultats économiques pourront être ainsi déduits de manière plus réaliste, prenant en compte les scénarios possibles et prévoyant éventuellement la nécessité d’un plus grand investissement pour affronter les effets indésirables qui peuvent être corrigés. Il est toujours nécessaire d’arriver à un consensus entre les différents acteurs sociaux, qui peuvent offrir des points de vue, des solutions et des alternatives différents. Mais à la table de discussion, les habitants locaux doivent avoir une place privilégiée, eux qui se demandent ce qu’ils veulent pour eux et pour leurs enfants, et qui peuvent considérer les objectifs qui transcendent l’intérêt économique immédiat. Il faut cesser de penser en terme d’«interventions» sur l’environnement, pour élaborer des politiques conçues et discutées par toutes les parties intéressées. La participation requiert que tous soient convenablement informés sur les divers aspects ainsi que sur les différents risques et possibilités ; elle ne se limite pas à la décision initiale d’un projet, mais concerne aussi les actions de suivi et de surveillance constante. La sincérité et la vérité sont nécessaires dans les discussions scientifiques et politiques, qui ne doivent pas se limiter à considérer ce qui est permis ou non par la législation.
184. Quand d’éventuels risques pour l’environnement, qui affectent le bien commun, présent et futur, apparaissent, cette situation exige que «les décisions soient fondées sur une confrontation entre les risques et les bénéfices envisageables pour tout choix alternatif possible131». Cela vaut surtout si un projet peut entraîner un accroissement de l’utilisation des ressources naturelles, des émissions ou des rejets, de la production de déchets, ou une modification significative du paysage, de l’habitat des espèces protégées, ou d’un espace public. Certains projets qui ne sont pas suffisamment analysés peuvent affecter profondément la qualité de vie dans un milieu pour des raisons très diverses, comme une pollution acoustique non prévue, la réduction du champ visuel, la perte de valeurs culturelles, les effets de l’utilisation de l’énergie nucléaire. La culture consumériste, qui donne priorité au court terme et à l’intérêt privé, peut encourager des procédures trop rapides ou permettre la dissimulation d’information.
185. Dans toute discussion autour d’une initiative, une série de questions devrait se poser en vue de discerner si elle offrira ou non un véritable développement intégral : Pour quoi ? Par quoi ? Où ? Quand ? De quelle manière ? Pour qui ? Quels sont les risques ? À quel coût ? Qui paiera les coûts et comment le fera-t-il ? Dans ce discernement, certaines questions doivent avoir la priorité. Par exemple, nous savons que l’eau est une ressource limitée et indispensable, et y avoir accès est un droit fondamental qui conditionne l’exercice des autres droits humains. Ceci est indubitable et conditionne toute analyse de l’impact environnemental d’une région.
186. Dans la Déclaration de Rio de 1992, il est affirmé : «En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives132» qui empêcheraient la dégradation de l’environnement. Ce principe de précaution permet la protection des plus faibles, qui disposent de peu de moyens pour se défendre et pour apporter des preuves irréfutables. Si l’information objective conduit à prévoir un dommage grave et irréversible, bien qu’il n’y ait pas de preuve indiscutable, tout projet devra être arrêté ou modifié. Ainsi, on inverse la charge de la preuve, puisque dans ce cas il faut apporter une démonstration objective et indiscutable que l’activité proposée ne va pas générer de graves dommages à l’environnement ou à ceux qui y habitent.
187. Cela n’entraîne pas qu’il faille s’opposer à toute innovation technologique qui permette d’améliorer la qualité de vie d’une population. Mais, dans tous les cas, il doit toujours être bien établi que la rentabilité ne peut pas être l’unique élément à prendre en compte et que, au moment où apparaissent de nouveaux critères de jugement à partir de l’évolution de l’information, il devrait y avoir une nouvelle évaluation avec la participation de toutes les parties intéressées. Le résultat de la discussion pourrait être la décision de ne pas avancer dans un projet, mais pourrait être aussi sa modification ou l’élaboration de propositions alternatives.
188. Dans certaines discussions sur des questions liées à l’environnement, il est difficile de parvenir à un consensus. Encore une fois, je répète que l’Église n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique, mais j’invite à un débat honnête et transparent, pour que les besoins particuliers ou les idéologies n’affectent pas le bien commun.
IV. Politique et économie en dialogue pour la plénitude humaine
189. La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie. Aujourd’hui, en pensant au bien commun, nous avons impérieusement besoin que la politique et l’économie, en dialogue, se mettent résolument au service de la vie, spécialement de la vie humaine. Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer de nouvelles crises après une longue, couteuse et apparente guérison. La crise financière de 2007-2008 était une occasion pour le développement d’une nouvelle économie plus attentive aux principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière spéculative et de la richesse fictive. Mais il n’y a pas eu de réaction qui aurait conduit à repenser les critères obsolètes qui continuent à régir le monde. La production n’est pas toujours rationnelle, et souvent elle est liée à des variables économiques qui fixent pour les produits une valeur qui ne correspond pas à leur valeur réelle. Cela conduit souvent à la surproduction de certaines marchandises, avec un impact inutile sur l’environnement qui, en même temps, porte préjudice à de nombreuses économies régionales133. La bulle financière est aussi, en général, une bulle productive. En définitive, n’est pas affrontée avec énergie la question de l’économie réelle, qui permet par exemple que la production se diversifie et s’améliore, que les entreprises fonctionnent bien, que les petites et moyennes entreprises se développent et créent des emplois.
190. Dans ce contexte, il faut toujours se rappeler que «la protection de l’environnement ne peut pas être assurée uniquement en fonction du calcul financier des coûts et des bénéfices. L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate134». Une fois de plus, il faut éviter une conception magique du marché qui fait penser que les problèmes se résoudront tout seuls par l’accroissement des bénéfices des entreprises ou des individus. Est-il réaliste d’espérer que celui qui a l’obsession du bénéfice maximum s’attarde à penser aux effets environnementaux qu’il laissera aux prochaines générations ? Dans le schéma du gain il n’y a pas de place pour penser aux rythmes de la nature, à ses périodes de dégradation et de régénération, ni à la complexité des écosystèmes qui peuvent être gravement altérés par l’intervention humaine. De plus, quand on parle de biodiversité, on la conçoit au mieux comme une réserve de ressources économiques qui pourrait être exploitée, mais on ne prend pas en compte sérieusement, entre autres, la valeur réelle des choses, leur signification pour les personnes et les cultures, les intérêts et les nécessités des pauvres.
191. Quand on pose ces questions, certains réagissent en accusant les autres de prétendre arrêter irrationnellement le progrès et le développement humain. Mais nous devons nous convaincre que ralentir un rythme déterminé de production et de consommation peut donner lieu à d’autres formes de progrès et de développement. Les efforts pour une exploitation durable des ressources naturelles ne sont pas une dépense inutile, mais un investissement qui pourra générer d’autres bénéfices économiques à moyen terme. Si nous ne souffrons pas d’étroitesse de vue, nous pouvons découvrir que la diversification d’une production plus innovante, et ce avec un moindre impact sur l’environnement, peut être très rentable. Il s’agit d’ouvrir le chemin à différentes opportunités qui n’impliquent pas d’arrêter la créativité de l’homme et son rêve de progrès, mais d’orienter cette énergie vers des voies nouvelles.
192. Par exemple, un chemin de développement productif plus créatif et mieux orienté pourrait corriger le fait qu’il y a un investissement technologique excessif pour la consommation et faible pour résoudre les problèmes en suspens de l’humanité ; il pourrait générer des formes intelligentes et rentables de réutilisation, d’utilisation multifonctionnelle et de recyclage ; il pourrait encore améliorer l’efficacité énergétique des villes. La diversification de la production ouvre d’immenses possibilités à l’intelligence humaine pour créer et innover, en même temps qu’elle protège l’environnement et crée plus d’emplois. Ce serait une créativité capable de faire fleurir de nouveau la noblesse de l’être humain, parce qu’il est plus digne d’utiliser l’intelligence, avec audace et responsabilité, pour trouver des formes de développement durable et équitable, dans le cadre d’une conception plus large de ce qu’est la qualité de vie. Inversement, il est moins digne, il est superficiel et moins créatif de continuer à créer des formes de pillage de la nature seulement pour offrir de nouvelles possibilités de consommation et de gain immédiat.
193. De toute manière, si dans certains cas le développement durable entraînera de nouvelles formes de croissance, dans d’autres cas, face à l’accroissement vorace et irresponsable produit durant de nombreuses décennies, il faudra penser aussi à marquer une pause en mettant certaines limites raisonnables, voire à retourner en arrière avant qu’il ne soit trop tard. Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine. C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. Benoît XVI affirmait qu’«il est nécessaire que les sociétés technologiquement avancées soient disposées à favoriser des comportements plus sobres, réduisant leurs propres besoins d’énergie et améliorant les conditions de son utilisation135».
194. Pour que surgissent de nouveaux modèles de progrès nous devons «convertir le modèle de développement global136 », ce qui implique de réfléchir de manière responsable «sur le sens de l’économie et de ses objectifs, pour en corriger les dysfonctionnements et les déséquilibres137». Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès. D’autre part, la qualité réelle de vie des personnes diminue souvent — à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources — dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image.
195. Le principe de la maximalisation du gain, qui tend à s’isoler de toute autre considération, est une distorsion conceptuelle de l’économie : si la production augmente, il importe peu que cela se fasse au prix des ressources futures ou de la santé de l’environnement ; si l’exploitation d’une forêt fait augmenter la production, personne ne mesure dans ce calcul la perte qu’implique la désertification du territoire, le dommage causé à la biodiversité ou l’augmentation de la pollution. Cela veut dire que les entreprises obtiennent des profits en calculant et en payant une part infime des coûts. Seul pourrait être considéré comme éthique un comportement dans lequel «les coûts économiques et sociaux dérivant de l’usage des ressources naturelles communes soient établis de façon transparente et soient entièrement supportés par ceux qui en jouissent et non par les autres populations ou par les générations futures138». La rationalité instrumentale, qui fait seulement une analyse statique de la réalité en fonction des nécessités du moment, est présente aussi bien quand c’est le marché qui assigne les ressources, que lorsqu’un État planificateur le fait.
196. Qu’en est-il de la politique ? Rappelons le principe de subsidiarité qui donne la liberté au développement des capacités présentes à tous les niveaux, mais qui exige en même temps plus de responsabilité pour le bien commun de la part de celui qui détient plus de pouvoir. Il est vrai qu’aujourd’hui certains secteurs économiques exercent davantage de pouvoir que les États eux-mêmes. Mais on ne peut pas justifier une économie sans politique, qui serait incapable de promouvoir une autre logique qui régisse les divers aspects de la crise actuelle. La logique qui ne permet pas d’envisager une préoccupation sincère pour l’environnement est la même qui empêche de nourrir le souci d’intégrer les plus fragiles, parce que «dans le modèle actuel de “succès” et de “droit privé”, il ne semble pas que cela ait un sens de s’investir pour que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie139».
197. Nous avons besoin d’une politique aux vues larges, qui suive une approche globale en intégrant dans un dialogue interdisciplinaire les divers aspects de la crise. Souvent la politique elle-même est responsable de son propre discrédit, à cause de la corruption et du manque de bonnes politiques publiques. Si l’État ne joue pas son rôle dans une région, certains groupes économiques peuvent apparaître comme des bienfaiteurs et s’approprier le pouvoir réel, se sentant autorisés à ne pas respecter certaines normes, jusqu’à donner lieu à diverses formes de criminalité organisée, de traite de personnes, de narcotrafic, et de violence, très difficiles à éradiquer. Si la politique n’est pas capable de rompre une logique perverse, et de plus reste enfermée dans des discours appauvris, nous continuerons à ne pas faire face aux grands problèmes de l’humanité. Une stratégie de changement réel exige de repenser la totalité des processus, puisqu’il ne suffit pas d’inclure des considérations écologiques superficielles pendant qu’on ne remet pas en cause la logique sous-jacente à la culture actuelle. Une saine politique devrait être capable d’assumer ces défis.
198. La politique et l’économie ont tendance à s’accuser mutuellement en ce qui concerne la pauvreté et la dégradation de l’environnement. Mais il faut espérer qu’elles reconnaîtront leurs propres erreurs et trouveront des formes d’interaction orientées vers le bien commun. Pendant que les uns sont obnubilés uniquement par le profit économique et que d’autres ont pour seule obsession la conservation ou l’accroissement de leur pouvoir, ce que nous avons ce sont des guerres, ou bien des accords fallacieux où préserver l’environnement et protéger les plus faibles est ce qui intéresse le moins les deux parties. Là aussi vaut le principe : «l’unité est supérieure au conflit140».
V. Les religions dans le dialogue avec les sciences
199. On ne peut pas soutenir que les sciences empiriques expliquent complètement la vie, la structure de toutes les créatures et la réalité dans son ensemble. Cela serait outrepasser de façon indue leurs frontières méthodologiques limitées. Si on réfléchit dans ce cadre fermé, la sensibilité esthétique, la poésie, et même la capacité de la raison à percevoir le sens et la finalité des choses disparaissent141. Je veux rappeler que «les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les époques, et ont une force de motivation qui ouvre toujours de nouveaux horizons […]. Est-il raisonnable et intelligent de les reléguer dans l’obscurité, seulement du fait qu’ils proviennent d’un contexte de croyance religieuse142?» En réalité, il est naïf de penser que les principes éthiques puissent se présenter de manière purement abstraite, détachés de tout contexte, et le fait qu’ils apparaissent dans un langage religieux ne les prive pas de toute valeur dans le débat public. Les principes éthiques que la raison est capable de percevoir peuvent réapparaître toujours de manière différente et être exprimés dans des langages divers, y compris religieux.
200. D’autre part, toute solution technique que les sciences prétendent apporter sera incapable de résoudre les graves problèmes du monde si l’humanité perd le cap, si l’on oublie les grandes motivations qui rendent possibles la cohabitation, le sacrifice, la bonté. De toute façon, il faudra inviter les croyants à être cohérents avec leur propre foi et à ne pas la contredire par leurs actions ; il faudra leur demander de s’ouvrir de nouveau à la grâce de Dieu et de puiser au plus profond de leurs propres convictions sur l’amour, la justice et la paix. Si une mauvaise compréhension de nos propres principes nous a parfois conduits à justifier le mauvais traitement de la nature, la domination despotique de l’être humain sur la création, ou les guerres, l’injustice et la violence, nous, les croyants, nous pouvons reconnaître que nous avons alors été infidèles au trésor de sagesse que nous devions garder. Souvent les limites culturelles des diverses époques ont conditionné cette conscience de leur propre héritage éthique et spirituel, mais c’est précisément le retour à leurs sources qui permet aux religions de mieux répondre aux nécessités actuelles.
201. La majorité des habitants de la planète se déclare croyante, et cela devrait inciter les religions à entrer dans un dialogue en vue de la sauvegarde de la nature, de la défense des pauvres, de la construction de réseaux de respect et de fraternité. Un dialogue entre les sciences elles-mêmes est aussi nécessaire parce que chacune a l’habitude de s’enfermer dans les limites de son propre langage, et la spécialisation a tendance à devenir isolement et absolutisation du savoir de chacun. Cela empêche d’affronter convenablement les problèmes de l’environnement. Un dialogue ouvert et respectueux devient aussi nécessaire entre les différents mouvements écologistes, où les luttes idéologiques ne manquent pas. La gravité de la crise écologique exige que tous nous pensions au bien commun et avancions sur un chemin de dialogue qui demande patience, ascèse et générosité, nous souvenant toujours que «la réalité est supérieure à l’idée143».
Chapitre 6 : Éducation et spiritualité écologiques
202. Beaucoup de choses doivent être réorientées, mais avant tout l’humanité a besoin de changer. La conscience d’une origine commune, d’une appartenance mutuelle et d’un avenir partagé par tous, est nécessaire. Cette conscience fondamentale permettrait le développement de nouvelles convictions, attitudes et formes de vie. Ainsi un grand défi culturel, spirituel et éducatif, qui supposera de longs processus de régénération, est mis en évidence.
I. Miser sur un autre style de vie
203. Étant donné que le marché tend à créer un mécanisme consumériste compulsif pour placer ses produits, les personnes finissent par être submergées, dans une spirale d’achats et de dépenses inutiles. Le consumérisme obsessif est le reflet subjectif du paradigme techno-économique. Il arrive ce que Romano Guardini signalait déjà : l’être humain «accepte les choses usuelles et les formes de la vie telles qu’elles lui sont imposées par les plans rationnels et les produits normalisés de la machine et, dans l’ensemble, il le fait avec l’impression que tout cela est raisonnable et juste144». Ce paradigme fait croire à tous qu’ils sont libres, tant qu’ils ont une soi-disant liberté pour consommer, alors que ceux qui ont en réalité la liberté, ce sont ceux qui constituent la minorité en possession du pouvoir économique et financier. Dans cette équivoque, l’humanité postmoderne n’a pas trouvé une nouvelle conception d’elle-même qui puisse l’orienter, et ce manque d’identité est vécu avec angoisse. Nous possédons trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques.
204. La situation actuelle du monde «engendre un sentiment de précarité et d’insécurité qui, à son tour, nourrit des formes d’égoïsme collectif145». Quand les personnes deviennent autoréférentielles et s’isolent dans leur propre conscience, elles accroissent leur voracité. En effet, plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer. Dans ce contexte, il ne semble pas possible qu’une personne accepte que la réalité lui fixe des limites. À cet horizon, un vrai bien commun n’existe pas non plus. Si c’est ce genre de sujet qui tend à prédominer dans une société, les normes seront seulement respectées dans la mesure où elles ne contredisent pas des besoins personnels. C’est pourquoi nous ne pensons pas seulement à l’éventualité de terribles phénomènes climatiques ou à de grands désastres naturels, mais aussi aux catastrophes dérivant de crises sociales, parce que l’obsession d’un style de vie consumériste ne pourra que provoquer violence et destruction réciproque, surtout quand seul un petit nombre peut se le permettre.
205. Cependant, tout n’est pas perdu, parce que les êtres humains, capables de se dégrader à l’extrême, peuvent aussi se surmonter, opter de nouveau pour le bien et se régénérer, au-delà de tous les conditionnements mentaux et sociaux qu’on leur impose. Ils sont capables de se regarder eux-mêmes avec honnêteté, de révéler au grand jour leur propre dégoût et d’initier de nouveaux chemins vers la vraie liberté. Il n’y a pas de systèmes qui annulent complètement l’ouverture au bien, à la vérité et à la beauté, ni la capacité de réaction que Dieu continue d’encourager du plus profond des cœurs humains. Je demande à chaque personne de ce monde de ne pas oublier sa dignité que nul n’a le droit de lui enlever.
206. Un changement dans les styles de vie pourrait réussir à exercer une pression saine sur ceux qui détiennent le pouvoir politique, économique et social. C’est ce qui arrive quand les mouvements de consommateurs obtiennent qu’on n’achète plus certains produits, et deviennent ainsi efficaces pour modifier le comportement des entreprises, en les forçant à considérer l’impact environnemental et les modèles de production. C’est un fait, quand les habitudes de la société affectent le gain des entreprises, celles-ci se trouvent contraintes à produire autrement. Cela nous rappelle la responsabilité sociale des consommateurs : «Acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral146.» C’est pourquoi, aujourd’hui «le thème de la dégradation environnementale met en cause les comportements de chacun de nous147».
207. La Charte de la Terre nous invitait tous à tourner le dos à une étape d’autodestruction et à prendre un nouveau départ, mais nous n’avons pas encore développé une conscience universelle qui le rende possible. Voilà pourquoi j’ose proposer de nouveau ce beau défi : «Comme jamais auparavant dans l’histoire, notre destin commun nous invite à chercher un nouveau commencement […] Faisons en sorte que notre époque soit reconnue dans l’histoire comme celle de l’éveil d’une nouvelle forme d’hommage à la vie, d’une ferme résolution d’atteindre la durabilité, de l’accélération de la lutte pour la justice et la paix et de l’heureuse célébration de la vie148.»
208. Il est toujours possible de développer à nouveau la capacité de sortir de soi vers l’autre. Sans elle, on ne reconnaît pas la valeur propre des autres créatures, on ne se préoccupe pas de protéger quelque chose pour les autres, on n’a pas la capacité de se fixer des limites pour éviter la souffrance ou la détérioration de ce qui nous entoure. L’attitude fondamentale de se transcender, en rompant avec l’isolement de la conscience et l’autoréférentialité, est la racine qui permet toute attention aux autres et à l’environnement, et qui fait naître la réaction morale de prendre en compte l’impact que chaque action et chaque décision personnelle provoquent hors de soi-même. Quand nous sommes capables de dépasser l’individualisme, un autre style de vie peut réellement se développer et un changement important devient possible dans la société.
II. Éducation pour l'alliance entre l'humanité et l'environnement
209. La conscience de la gravité de la crise culturelle et écologique doit se traduire par de nouvelles habitudes. Beaucoup savent que le progrès actuel, tout comme la simple accumulation d’objets ou de plaisirs, ne suffit pas à donner un sens ni de la joie au cœur humain, mais ils ne se sentent pas capables de renoncer à ce que le marché leur offre. Dans les pays qui devraient réaliser les plus grands changements d’habitudes de consommation, les jeunes ont une nouvelle sensibilité écologique et un esprit généreux, et certains d’entre eux luttent admirablement pour la défense de l’environnement ; mais ils ont grandi dans un contexte de très grande consommation et de bien-être qui rend difficile le développement d’autres habitudes. C’est pourquoi nous sommes devant un défi éducatif.
210. L’éducation environnementale a progressivement élargi le champ de ses objectifs. Si au commencement elle était très axée sur l’information scientifique ainsi que sur la sensibilisation et la prévention de risques environnementaux, à présent cette éducation tend à inclure une critique des «mythes» de la modernité (individualisme, progrès indéfini, concurrence, consumérisme, marché sans règles), fondés sur la raison instrumentale ; elle tend également à s’étendre aux différents niveaux de l’équilibre écologique : au niveau interne avec soi-même, au niveau solidaire avec les autres, au niveau naturel avec tous les êtres vivants, au niveau spirituel avec Dieu. L’éducation environnementale devrait nous disposer à faire ce saut vers le Mystère, à partir duquel une éthique écologique acquiert son sens le plus profond. Par ailleurs, des éducateurs sont capables de repenser les itinéraires pédagogiques d’une éthique écologique, de manière à faire grandir effectivement dans la solidarité, dans la responsabilité et dans la protection fondée sur la compassion.
211. Cependant, cette éducation ayant pour vocation de créer une «citoyenneté écologique» se limite parfois à informer, et ne réussit pas à développer des habitudes. L’existence de lois et de normes n’est pas suffisante à long terme pour limiter les mauvais comportements, même si un contrôle effectif existe. Pour que la norme juridique produise des effets importants et durables, il est nécessaire que la plupart des membres de la société l’aient acceptée grâce à des motivations appropriées, et réagissent à partir d’un changement personnel. C’est seulement en cultivant de solides vertus que le don de soi dans un engagement écologique est possible. Si une personne a l’habitude de se couvrir un peu au lieu d’allumer le chauffage, alors que sa situation économique lui permettrait de consommer et de dépenser plus, cela suppose qu’elle a intégré des convictions et des sentiments favorables à la préservation de l’environnement. Accomplir le devoir de sauvegarder la création par de petites actions quotidiennes est très noble, et il est merveilleux que l’éducation soit capable de les susciter jusqu’à en faire un style de vie. L’éducation à la responsabilité environnementale peut encourager divers comportements qui ont une incidence directe et importante sur la préservation de l’environnement tels que : éviter l’usage de matière plastique et de papier, réduire la consommation d’eau, trier les déchets, cuisiner seulement ce que l’on pourra raisonnablement manger, traiter avec attention les autres êtres vivants, utiliser les transports publics ou partager le même véhicule entre plusieurs personnes, planter des arbres, éteindre les lumières inutiles. Tout cela fait partie d’une créativité généreuse et digne, qui révèle le meilleur de l’être humain. Le fait de réutiliser quelque chose au lieu de le jeter rapidement, parce qu’on est animé par de profondes motivations, peut être un acte d’amour exprimant notre dignité.
212. Il ne faut pas penser que ces efforts ne vont pas changer le monde. Ces actions répandent dans la société un bien qui produit toujours des fruits au-delà de ce que l’on peut constater, parce qu’elles suscitent sur cette terre un bien qui tend à se répandre toujours, parfois de façon invisible. En outre, le développement de ces comportements nous redonne le sentiment de notre propre dignité, il nous porte à une plus grande profondeur de vie, il nous permet de faire l’expérience du fait qu’il vaut la peine de passer en ce monde.
213. Les milieux éducatifs sont divers : l’école, la famille, les moyens de communication, la catéchèse et autres. Une bonne éducation scolaire, dès le plus jeune âge, sème des graines qui peuvent produire des effets tout au long d’une vie. Mais je veux souligner l’importance centrale de la famille, parce qu’«elle est le lieu où la vie, don de Dieu, peut être convenablement accueillie et protégée contre les nombreuses attaques auxquelles elle est exposée, le lieu où elle peut se développer suivant les exigences d’une croissance humaine authentique. Contre ce qu’on appelle la culture de la mort, la famille constitue le lieu de la culture de la vie149.» Dans la famille, on cultive les premiers réflexes d’amour et de préservation de la vie, comme par exemple l’utilisation correcte des choses, l’ordre et la propreté, le respect pour l’écosystème local et la protection de tous les êtres créés. La famille est le lieu de la formation intégrale, où se déroulent les différents aspects, intimement reliés entre eux, de la maturation personnelle. Dans la famille, on apprend à demander une permission avec respect, à dire «merci» comme expression d’une juste évaluation des choses qu’on reçoit, à dominer l’agressivité ou la voracité, et à demander pardon quand on cause un dommage. Ces petits gestes de sincère courtoisie aident à construire une culture de la vie partagée et du respect pour ce qui nous entoure.
214. Un effort de sensibilisation de la population incombe à la politique et aux diverses associations. À l’Église également. Toutes les communautés chrétiennes ont un rôle important à jouer dans cette éducation. J’espère aussi que dans nos séminaires et maisons religieuses de formation, on éduque à une austérité responsable, à la contemplation reconnaissante du monde, à la protection de la fragilité des pauvres et de l’environnement. Étant donné l’importance de ce qui est en jeu, de même que des institutions dotées de pouvoir sont nécessaires pour sanctionner les attaques à l’environnement, nous avons aussi besoin de nous contrôler et de nous éduquer les uns les autres.
215. Dans ce contexte, «il ne faut pas négliger la relation qui existe entre une formation esthétique appropriée et la préservation de l’environnement150». Prêter attention à la beauté, et l’aimer, nous aide à sortir du pragmatisme utilitariste. Quand quelqu’un n’apprend pas à s’arrêter pour observer et pour évaluer ce qui est beau, il n’est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d’usage et d’abus sans scrupule. En même temps, si l’on veut obtenir des changements profonds, il faut garder présent à l’esprit que les paradigmes de la pensée influent réellement sur les comportements. L’éducation sera inefficace, et ses efforts seront vains, si elle n’essaie pas aussi de répandre un nouveau paradigme concernant l’être humain, la vie, la société et la relation avec la nature. Autrement, le paradigme consumériste, transmis par les moyens de communication sociale et les engrenages efficaces du marché, continuera de progresser.
III. La conversion écologique
216. La grande richesse de la spiritualité chrétienne, générée par vingt siècles d’expériences personnelles et communautaires, offre une belle contribution à la tentative de renouveler l’humanité. Je veux proposer aux chrétiens quelques lignes d’une spiritualité écologique qui trouvent leur origine dans des convictions de notre foi, car ce que nous enseigne l’Évangile a des conséquences sur notre façon de penser, de sentir et de vivre. Il ne s’agit pas de parler tant d’idées, mais surtout de motivations qui naissent de la spiritualité pour alimenter la passion de la préservation du monde. Il ne sera pas possible, en effet, de s’engager dans de grandes choses seulement avec des doctrines, sans une mystique qui nous anime, sans «les mobiles intérieurs qui poussent, motivent, encouragent et donnent sens à l’action personnelle et communautaire151». Nous devons reconnaître que, nous les chrétiens, nous n’avons pas toujours recueilli et développé les richesses que Dieu a données à l’Église, où la spiritualité n’est déconnectée ni de notre propre corps, ni de la nature, ni des réalités de ce monde ; la spiritualité se vit plutôt avec celles-ci et en elles, en communion avec tout ce qui nous entoure.
217. S’il est vrai que «les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands152», la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure. Mais nous devons aussi reconnaître que certains chrétiens, engagés et qui prient, ont l’habitude de se moquer des préoccupations pour l’environnement, avec l’excuse du réalisme et du pragmatisme. D’autres sont passifs, ils ne se décident pas à changer leurs habitudes et ils deviennent incohérents. Ils ont donc besoin d’une conversion écologique, qui implique de laisser jaillir toutes les conséquences de leur rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde qui les entoure. Vivre la vocation de protecteurs de l’œuvre de Dieu est une part essentielle d’une existence vertueuse ; cela n’est pas quelque chose d’optionnel ni un aspect secondaire dans l’expérience chrétienne.
218. Pour proposer une relation saine avec la création comme dimension de la conversion intégrale de la personne, souvenons-nous du modèle de saint François d’Assise. Cela implique aussi de reconnaître ses propres erreurs, péchés, vices ou négligences, et de se repentir de tout cœur, de changer intérieurement. Les évêques australiens ont su exprimer la conversion en termes de réconciliation avec la création : «Pour réaliser cette réconciliation, nous devons examiner nos vies et reconnaître de quelle façon nous offensons la création de Dieu par nos actions et notre incapacité d’agir. Nous devons faire l’expérience d’une conversion, d’un changement du cœur153.»
219. Cependant, il ne suffit pas que chacun s’amende pour dénouer une situation aussi complexe que celle qu’affronte le monde actuel. Les individus isolés peuvent perdre leur capacité, ainsi que leur liberté pour surmonter la logique de la raison instrumentale, et finir par être à la merci d’un consumérisme sans éthique et sans dimension sociale ni environnementale. On répond aux problèmes sociaux par des réseaux communautaires, non par la simple somme de biens individuels : «Les exigences de cette œuvre seront si immenses que les possibilités de l’initiative individuelle et la coopération d’hommes formés selon les principes individualistes ne pourront y répondre. Seule une autre attitude provoquera l’union des forces et l’unité de réalisation nécessaires154.» La conversion écologique requise pour créer un dynamisme de changement durable est aussi une conversion communautaire.
220. Cette conversion suppose diverses attitudes qui se conjuguent pour promouvoir une protection généreuse et pleine de tendresse. En premier lieu, elle implique gratitude et gratuité, c’est-à-dire une reconnaissance du monde comme don reçu de l’amour du Père, ce qui a pour conséquence des attitudes gratuites de renoncement et des attitudes généreuses même si personne ne les voit ou ne les reconnaît : «Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite […] et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra» (Mt 6, 3-4). Cette conversion implique aussi la conscience amoureuse de ne pas être déconnecté des autres créatures, de former avec les autres êtres de l’univers une belle communion universelle. Pour le croyant, le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres. En outre, en faisant croître les capacités spécifiques que Dieu lui a données, la conversion écologique conduit le croyant à développer sa créativité et son enthousiasme, pour affronter les drames du monde en s’offrant à Dieu «comme un sacrifice vivant, saint et agréable» (Rm 12, 1). Il ne comprend pas sa supériorité comme motif de gloire personnelle ou de domination irresponsable, mais comme une capacité différente, lui imposant à son tour une grave responsabilité qui naît de sa foi.
221. Diverses convictions de notre foi développées au début de cette encyclique, aident à enrichir le sens de cette conversion, comme la conscience que chaque créature reflète quelque chose de Dieu et a un message à nous enseigner ; ou encore l’assurance que le Christ a assumé en lui-même ce monde matériel et qu’à présent, ressuscité, il habite au fond de chaque être, en l’entourant de son affection comme en le pénétrant de sa lumière ; et aussi la conviction que Dieu a créé le monde en y inscrivant un ordre et un dynamisme que l’être humain n’a pas le droit d’ignorer. Quand on lit dans l’Évangile que Jésus parle des oiseaux, et dit qu’ «aucun d’eux n’est oublié au regard de Dieu» (Lc 12, 6) : pourra-t-on encore les maltraiter ou leur faire du mal ? J’invite tous les chrétiens à expliciter cette dimension de leur conversion, en permettant que la force et la lumière de la grâce reçue s’étendent aussi à leur relation avec les autres créatures ainsi qu’avec le monde qui les entoure, et suscitent cette fraternité sublime avec toute la création, que saint François d’Assise a vécue d’une manière si lumineuse.
IV. Joie et paix
222. La spiritualité chrétienne propose une autre manière de comprendre la qualité de vie, et encourage un style de vie prophétique et contemplatif, capable d’aider à apprécier profondément les choses sans être obsédé par la consommation. Il est important d’assimiler un vieil enseignement, présent dans diverses traditions religieuses, et aussi dans la Bible. Il s’agit de la conviction que «moins est plus». En effet, l’accumulation constante de possibilités de consommer distrait le cœur et empêche d’évaluer chaque chose et chaque moment. En revanche, le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle, nous ouvre beaucoup plus de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel. La spiritualité chrétienne propose une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu. C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. Cela suppose d’éviter la dynamique de la domination et de la simple accumulation de plaisirs.
223. La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Ce n’est pas moins de vie, ce n’est pas une basse intensité de vie mais tout le contraire ; car, en réalité ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque moment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples. Ils ont ainsi moins de besoins insatisfaits, et sont moins fatigués et moins tourmentés. On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière. Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie.
224. La sobriété et l’humilité n’ont pas bénéficié d’un regard positif au cours du siècle dernier. Mais quand l’exercice d’une vertu s’affaiblit d’une manière généralisée dans la vie personnelle et sociale, cela finit par provoquer des déséquilibres multiples, y compris des déséquilibres environnementaux. C’est pourquoi, il ne suffit plus de parler seulement de l’intégrité des écosystèmes. Il faut oser parler de l’intégrité de la vie humaine, de la nécessité d’encourager et de conjuguer toutes les grandes valeurs. La disparition de l’humilité chez un être humain, enthousiasmé malheureusement par la possibilité de tout dominer sans aucune limite, ne peut que finir par porter préjudice à la société et à l’environnement. Il n’est pas facile de développer cette saine humilité ni une sobriété heureuse si nous nous rendons autonomes, si nous excluons Dieu de notre vie et que notre moi prend sa place, si nous croyons que c’est notre propre subjectivité qui détermine ce qui est bien ou ce qui est mauvais.
225. Par ailleurs, aucune personne ne peut mûrir dans une sobriété heureuse, sans être en paix avec elle-même. La juste compréhension de la spiritualité consiste en partie à amplifier ce que nous entendons par paix, qui est beaucoup plus que l’absence de guerre. La paix intérieure des personnes tient, dans une large mesure, de la préservation de l’écologie et du bien commun, parce que, authentiquement vécue, elle se révèle dans un style de vie équilibré joint à une capacité d’admiration qui mène à la profondeur de la vie. La nature est pleine de mots d’amour, mais comment pourrons-nous les écouter au milieu du bruit constant, de la distraction permanente et anxieuse, ou du culte de l’apparence ? Beaucoup de personnes font l’expérience d’un profond déséquilibre qui les pousse à faire les choses à toute vitesse pour se sentir occupées, dans une hâte constante qui, à son tour, les amène à renverser tout ce qu’il y a autour d’eux. Cela a un impact sur la manière dont on traite l’environnement. Une écologie intégrale implique de consacrer un peu de temps à retrouver l’harmonie sereine avec la création, à réfléchir sur notre style de vie et sur nos idéaux, à contempler le Créateur, qui vit parmi nous et dans ce qui nous entoure, dont la présence «ne doit pas être fabriquée, mais découverte, dévoilée155».
226. Nous parlons d’une attitude du cœur, qui vit tout avec une attention sereine, qui sait être pleinement présent à quelqu’un sans penser à ce qui vient après, qui se livre à tout moment comme un don divin qui doit être pleinement vécu. Jésus nous enseignait cette attitude quand il nous invitait à regarder les lys des champs et les oiseaux du ciel, ou quand en présence d’un homme inquiet «il fixa sur lui son regard et l’aima» (Mc 10, 21). Il était pleinement présent à chaque être humain et à chaque créature, et il nous a ainsi montré un chemin pour surmonter l’anxiété maladive qui nous rend superficiels, agressifs et consommateurs effrénés.
227. S’arrêter pour rendre grâce à Dieu avant et après les repas est une expression de cette attitude. Je propose aux croyants de renouer avec cette belle habitude et de la vivre en profondeur. Ce moment de la bénédiction, bien qu’il soit très bref, nous rappelle notre dépendance de Dieu pour la vie, il fortifie notre sentiment de gratitude pour les dons de la création, reconnaît ceux qui par leur travail fournissent ces biens, et renforce la solidarité avec ceux qui sont le plus dans le besoin.
V. Amour civil et politique
228. La préservation de la nature fait partie d’un style de vie qui implique une capacité de cohabitation et de communion. Jésus nous a rappelé que nous avons Dieu comme Père commun, ce qui fait de nous des frères. L’amour fraternel ne peut être que gratuit, il ne peut jamais être une rétribution pour ce qu’un autre réalise ni une avance pour ce que nous espérons qu’il fera. C’est pourquoi, il est possible d’aimer les ennemis. Cette même gratuité nous amène à aimer et à accepter le vent, le soleil ou les nuages, bien qu’ils ne se soumettent pas à notre contrôle. Voilà pourquoi nous pouvons parler d’une fraternité universelle.
229. Il faut reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde, que cela vaut la peine d’être bons et honnêtes. Depuis trop longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. L’heure est arrivée de réaliser que cette joyeuse superficialité nous a peu servi. Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts ; elle provoque l’émergence de nouvelles formes de violence et de cruauté, et empêche le développement d’une vraie culture de protection de l’environnement.
230. L’exemple de sainte Thérèse de Lisieux nous invite à pratiquer la petite voie de l’amour, à ne pas perdre l’occasion d’un mot aimable, d’un sourire, de n’importe quel petit geste qui sème paix et amitié. Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l’égoïsme. En attendant, le monde de la consommation exacerbée est en même temps le monde du mauvais traitement de la vie sous toutes ses formes.
231. L’amour, fait de petits gestes d’attention mutuelle, est aussi civil et politique, et il se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur. L’amour de la société et l’engagement pour le bien commun sont une forme excellente de charité qui, non seulement concerne les relations entre les individus mais aussi les «macro-relations: rapports sociaux, économiques, politiques156». C’est pourquoi, l’Église a proposé au monde l’idéal d’une «civilisation de l’amour157». L’amour social est la clef d’un développement authentique : «Pour rendre la société plus humaine, plus digne de la personne, il faut revaloriser l’amour dans la vie sociale — au niveau politique, économique, culturel —, en en faisant la norme constante et suprême de l’action158.» Dans ce cadre, joint à l’importance des petits gestes quotidiens, l’amour social nous pousse à penser aux grandes stratégies à même d’arrêter efficacement la dégradation de l’environnement et d’encourager une culture de protection qui imprègne toute la société. Celui qui reconnaît l’appel de Dieu à agir de concert avec les autres dans ces dynamiques sociales doit se rappeler que cela fait partie de sa spiritualité, que c’est un exercice de la charité, et que, de cette façon, il mûrit et il se sanctifie.
232. Tout le monde n’est pas appelé à travailler directement en politique ; mais au sein de la société germe une variété innombrable d’associations qui interviennent en faveur du bien commun en préservant l’environnement naturel et urbain. Par exemple, elles s’occupent d’un lieu public (un édifice, une fontaine, un monument abandonné, un paysage, une place) pour protéger, pour assainir, pour améliorer ou pour embellir quelque chose qui appartient à tous. Autour d’elles, se développent ou se reforment des liens, et un nouveau tissu social local surgit. Une communauté se libère ainsi de l’indifférence consumériste. Cela implique la culture d’une identité commune, d’une histoire qui se conserve et se transmet. De cette façon, le monde et la qualité de vie des plus pauvres sont préservés, grâce à un sens solidaire qui est en même temps la conscience d’habiter une maison commune que Dieu nous a prêtée. Ces actions communautaires, quand elles expriment un amour qui se livre, peuvent devenir des expériences spirituelles intenses.
VI. Les signes sacramentaux et le repos pour célébrer
233. L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre. L’idéal n’est pas seulement de passer de l’extérieur à l’intérieur pour découvrir l’action de Dieu dans l’âme, mais aussi d’arriver à le trouver en toute chose159, comme l’enseignait saint Bonaventure : «La contemplation est d’autant plus éminente que l’homme sent en lui-même l’effet de la grâce divine et qu’il sait trouver Dieu dans les créatures extérieures160.»
234. Saint Jean de la Croix enseignait que ce qu’il y a de bon dans les choses et dans les expériences du monde «se rencontre[nt] en Dieu éminemment et à l’infini, ou pour mieux dire, chacune de ces excellences est Dieu même, comme toutes ces excellences réunies sont Dieu même161 ». Non parce que les choses limitées du monde seraient réellement divines, mais parce que le mystique fait l’expérience de la connexion intime qui existe entre Dieu et tous les êtres, et ainsi «il sent que Dieu est toutes les choses162 ». S’il admire la grandeur d’une montagne, il ne peut pas la séparer de Dieu, et il perçoit que cette admiration intérieure qu’il vit doit reposer dans le Seigneur : «Les montagnes sont élevées ; elles sont fertiles, spacieuses, belles, gracieuses, fleuries et embaumées. Mon Bien-Aimé est pour moi ces montagnes. Les vallons solitaires sont paisibles, agréables, frais et ombragés. L’eau pure y coule en abondance. Ils charment et recréent les sens par leur végétation variée et par les chants mélodieux des oiseaux qui les habitent. Ils procurent la fraîcheur et le repos par la solitude et le silence qui y règnent. Mon Bien-Aimé est pour moi ces vallons163.»
235. Les sacrements sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle. À travers le culte, nous sommes invités à embrasser le monde à un niveau différent. L’eau, l’huile, le feu et les couleurs sont assumés avec toute leur force symbolique et s’incorporent à la louange. La main qui bénit est instrument de l’amour de Dieu et reflet de la proximité de Jésus-Christ qui est venu nous accompagner sur le chemin de la vie. L’eau qui se répand sur le corps de l’enfant baptisé est signe de vie nouvelle. Nous ne nous évadons pas du monde, et nous ne nions pas la nature quand nous voulons rencontrer Dieu. Cela peut se percevoir particulièrement dans la spiritualité chrétienne orientale : «La beauté, qui est l’un des termes privilégiés en Orient pour exprimer la divine harmonie et le modèle de l’humanité transfigurée, se révèle partout : dans les formes du sanctuaire, dans les sons, dans les couleurs, dans les lumières, dans les parfums164.» Selon l’expérience chrétienne, toutes les créatures de l’univers matériel trouvent leur vrai sens dans le Verbe incarné, parce que le Fils de Dieu a intégré dans sa personne une partie de l’univers matériel, où il a introduit un germe de transformation définitive : «Le christianisme ne refuse pas la matière, la corporéité, qui est au contraire pleinement valorisée dans l’acte liturgique, dans lequel le corps humain montre sa nature intime de temple de l’Esprit et parvient à s’unir au Seigneur Jésus, lui aussi fait corps pour le salut du monde165.»
236. Dans l’Eucharistie, la création trouve sa plus grande élévation. La grâce, qui tend à se manifester d’une manière sensible, atteint une expression extraordinaire quand Dieu fait homme, se fait nourriture pour sa créature. Le Seigneur, au sommet du mystère de l’Incarnation, a voulu rejoindre notre intimité à travers un fragment de matière. Non d’en haut, mais de l’intérieur, pour que nous puissions le rencontrer dans notre propre monde. Dans l’Eucharistie la plénitude est déjà réalisée ; c’est le centre vital de l’univers, le foyer débordant d’amour et de vie inépuisables. Uni au Fils incarné, présent dans l’Eucharistie, tout le cosmos rend grâce à Dieu. En effet, l’Eucharistie est en soi un acte d’amour cosmique : «Oui, cosmique! Car, même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde166.» L’Eucharistie unit le ciel et la terre, elle embrasse et pénètre toute la création. Le monde qui est issu des mains de Dieu, retourne à lui dans une joyeuse et pleine adoration : dans le Pain eucharistique, «la création est tendue vers la divinisation, vers les saintes noces, vers l’unification avec le Créateur lui-même167». C’est pourquoi, l’Eucharistie est aussi source de lumière et de motivation pour nos préoccupations concernant l’environnement, et elle nous invite à être gardiens de toute la création.
237. Le dimanche, la participation à l’Eucharistie a une importance spéciale. Ce jour, comme le sabbat juif, est offert comme le jour de la purification des relations de l’être humain avec Dieu, avec lui-même, avec les autres et avec le monde. Le dimanche est le jour de la résurrection, le ‘‘premier jour’’ de la nouvelle création, dont les prémices sont l’humanité ressuscitée du Seigneur, gage de la transfiguration finale de toute la réalité créée. En outre, ce jour annonce «le repos éternel de l’homme en Dieu168». De cette façon, la spiritualité chrétienne intègre la valeur du loisir et de la fête. L’être humain tend à réduire le repos contemplatif au domaine de l’improductif ou de l’inutile, en oubliant qu’ainsi il retire à l’œuvre qu’il réalise le plus important : son sens. Nous sommes appelés à inclure dans notre agir une dimension réceptive et gratuite, qui est différente d’une simple inactivité. Il s’agit d’une autre manière d’agir qui fait partie de notre essence. Ainsi, l’action humaine est préservée non seulement de l’activisme vide, mais aussi de la passion vorace et de l’isolement de la conscience qui amène à poursuivre uniquement le bénéfice personnel. La loi du repos hebdomadaire imposait de chômer le septième jour «afin que se reposent ton bœuf et ton âne et que reprennent souffle le fils de ta servante ainsi que l’étranger» (Ex 23, 12). En effet, le repos est un élargissement du regard qui permet de reconnaître à nouveau les droits des autres. Ainsi, le jour du repos, dont l’Eucharistie est le centre, répand sa lumière sur la semaine tout entière et il nous pousse à intérioriser la protection de la nature et des pauvres.
VII. La Trinité et la relation entre les créatures
238. Le Père est l’ultime source de tout, fondement aimant et communicatif de tout ce qui existe. Le Fils, qui le reflète, et par qui tout a été créé, s’est uni à cette terre quand il a été formé dans le sein de Marie. L’Esprit, lien infini d’amour, est intimement présent au cœur de l’univers en l’animant et en suscitant de nouveaux chemins. Le monde a été créé par les trois Personnes comme un unique principe divin, mais chacune d’elles réalise cette œuvre commune selon ses propriétés personnelles. C’est pourquoi «lorsque [...] nous contemplons avec admiration l’univers dans sa grandeur et sa beauté, nous devons louer la Trinité tout entière169».
239. Pour les chrétiens, croire en un Dieu qui est un et communion trinitaire, incite à penser que toute la réalité contient en son sein une marque proprement trinitaire. Saint Bonaventure en est arrivé à affirmer que, avant le péché, l’être humain pouvait découvrir comment chaque créature «atteste que Dieu est trine». Le reflet de la Trinité pouvait se reconnaître dans la nature «quand ce livre n’était pas obscur pour l’homme et que le regard de l’homme n’avait pas été troublé170». Le saint franciscain nous enseigne que toute créature porte en soi une structure proprement trinitaire, si réelle qu’elle pourrait être spontanément contemplée si le regard de l’être humain n’était pas limité, obscur et fragile. Il nous indique ainsi le défi d’essayer de lire la réalité avec une clé trinitaire.
240. Les Personnes divines sont des relations subsistantes, et le monde, créé selon le modèle divin, est un tissu de relations. Les créatures tendent vers Dieu, et c’est le propre de tout être vivant de tendre à son tour vers autre chose, de telle manière qu’au sein de l’univers nous pouvons trouver d’innombrables relations constantes qui s’entrelacent secrètement171. Cela nous invite non seulement à admirer les connexions multiples qui existent entre les créatures, mais encore à découvrir une clé de notre propre épanouissement. En effet, plus la personne humaine grandit, plus elle mûrit et plus elle se sanctifie à mesure qu’elle entre en relation, quand elle sort d’elle-même pour vivre en communion avec Dieu, avec les autres et avec toutes les créatures. Elle assume ainsi dans sa propre existence ce dynamisme trinitaire que Dieu a imprimé en elle depuis sa création. Tout est lié, et cela nous invite à mûrir une spiritualité de la solidarité globale qui jaillit du mystère de la Trinité.
VIII. La Reine de toute la création
241. Marie, la Mère qui a pris soin de Jésus, prend soin désormais de ce monde blessé, avec affection et douleur maternelles. Comme, le cœur transpercé, elle a pleuré la mort de Jésus, maintenant elle compatit à la souffrance des pauvres crucifiés et des créatures de ce monde saccagées par le pouvoir humain. Totalement transfigurée, elle vit avec Jésus, et toutes les créatures chantent sa beauté. Elle est la Femme «enveloppée de soleil, la lune est sous ses pieds, et douze étoiles couronnent sa tête» (Ap 12, 1). Élevée au ciel, elle est Mère et Reine de toute la création. Dans son corps glorifié, avec le Christ ressuscité, une partie de la création a atteint toute la plénitude de sa propre beauté. Non seulement elle garde dans son cœur toute la vie de Jésus qu’elle conservait fidèlement (cf. Lc 2, 51.51), mais elle comprend aussi maintenant le sens de toutes choses. C’est pourquoi, nous pouvons lui demander de nous aider à regarder ce monde avec des yeux plus avisés.
242. À côté d’elle, dans la Sainte Famille de Nazareth, se détache la figure de saint Joseph. Il a pris soin de Marie et de Jésus ; il les a défendus par son travail et par sa généreuse présence, et il les a libérés de la violence des injustes en les conduisant en Égypte. Dans l’Évangile, il apparaît comme un homme juste, travailleur, fort. Mais de sa figure, émane aussi une grande tendresse, qui n’est pas le propre des faibles, mais le propre de ceux qui sont vraiment forts, attentifs à la réalité pour aimer et pour servir humblement. Voilà pourquoi il a été déclaré protecteur de l’Église universelle. Il peut aussi nous enseigner à protéger, il peut nous motiver à travailler avec générosité et tendresse pour prendre soin de ce monde que Dieu nous a confié.
IX. Au-delà du soleil
243. À la fin, nous nous trouverons face à face avec la beauté infinie de Dieu (cf. 1 Co 13, 12) et nous pourrons lire, avec une heureuse admiration, le mystère de l’univers qui participera avec nous à la plénitude sans fin. Oui, nous voyageons vers le sabbat de l’éternité, vers la nouvelle Jérusalem, vers la maison commune du ciel. Jésus nous dit : «Voici, je fais l’univers nouveau» (Ap 21, 5). La vie éternelle sera un émerveillement partagé, où chaque créature, transformée d’une manière lumineuse, occupera sa place et aura quelque chose à apporter aux pauvres définitivement libérés.
244. Entre-temps, nous nous unissons pour prendre en charge cette maison qui nous a été confiée, en sachant que tout ce qui est bon en elle sera assumé dans la fête céleste. Ensemble, avec toutes les créatures, nous marchons sur cette terre en cherchant Dieu, parce que «si le monde a un principe et a été créé, il cherche celui qui l’a créé, il cherche celui qui lui a donné un commencement, celui qui est son Créateur172». Marchons en chantant ! Que nos luttes et notre préoccupation pour cette planète ne nous enlèvent pas la joie de l’espérance.
245. Dieu qui nous appelle à un engagement généreux, et à tout donner, nous offre les forces ainsi que la lumière dont nous avons besoin pour aller de l’avant. Au cœur de ce monde, le Seigneur de la vie qui nous aime tant, continue d’être présent. Il ne nous abandonne pas, il ne nous laisse pas seuls, parce qu’il s’est définitivement uni à notre terre, et son amour nous porte toujours à trouver de nouveaux chemins. Loué soit-il.
***
246. Après cette longue réflexion, à la fois joyeuse et dramatique, je propose deux prières : l’une que nous pourrons partager, nous tous qui croyons en un Dieu Créateur Tout-Puissant ; et l’autre pour que nous, chrétiens, nous sachions assumer les engagements que nous propose l’Évangile de Jésus, en faveur de la création.

Prière pour notre terre
Dieu Tout-Puissant, qui es présent dans tout l’univers et dans la plus petite de tes créatures,Toi qui entoures de ta tendresse tout ce qui existe,répands sur nous la force de ton amour pour que nous protégions la vie et la beauté.Inonde-nous de paix, pour que nous vivions comme frères et sœurs sans causer de dommages à personne.Ô Dieu des pauvres, aide-nous à secourir les abandonnés et les oubliés de cette terre qui valent tant à tes yeux.Guéris nos vies, pour que nous soyons des protecteurs du monde et non des prédateurs, pour que nous semions la beauté et non la pollution ni la destruction.Touche les cœurs de ceux qui cherchent seulement des profits aux dépens de la terre et des pauvres.Apprends-nous à découvrir la valeur de chaque chose, à contempler, émerveillés, à reconnaître que nous sommes profondément unis à toutes les créatures sur notre chemin vers ta lumière infinie.Merci parce que tu es avec nous tous les jours.Soutiens-nous, nous t’en prions, dans notre lutte pour la justice, l’amour et la paix.
Prière chrétienne avec la création
Nous te louons, Père, avec toutes tes créatures, qui sont sorties de ta main puissante.Elles sont tiennes, et sont remplies de ta présence comme de ta tendresse. Loué sois-tu.Fils de Dieu, Jésus, toutes choses ont été créées par toi. Tu t’es formé dans le sein maternel de Marie, tu as fait partie de cette terre, et tu as regardé ce monde avec des yeux humains. Aujourd’hui tu es vivant en chaque créature avec ta gloire de ressuscité. Loué sois-tu.Esprit-Saint, qui par ta lumière orientes ce monde vers l’amour du Père et accompagnes le gémissement de la création, tu vis aussi dans nos cœurs pour nous inciter au bien. Loué sois-tu.Ô Dieu, Un et Trine, communauté sublime d’amour infini, apprends-nous à te contempler dans la beauté de l’univers, où tout nous parle de toi. Éveille notre louange et notre gratitude pour chaque être que tu as créé. Donne-nous la grâce de nous sentir intimement unis à tout ce qui existe.Dieu d’amour, montre-nous notre place dans ce monde comme instruments de ton affection pour tous les êtres de cette terre, parce qu’aucun n’est oublié de toi.Illumine les détenteurs du pouvoir et de l’argent pour qu’ils se gardent du péché de l’indifférence, aiment le bien commun, promeuvent les faibles, et prennent soin de ce monde que nous habitons. Les pauvres et la terre implorent :Seigneur, saisis-nous par ta puissance et ta lumière pour protéger toute vie, pour préparer un avenir meilleur, pour que vienne ton Règne de justice, de paix, d’amour et de beauté. Loué sois-tu. Amen.Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 24 mai 2015, solennité de Pentecôte, en la troisième année de mon Pontificat.


 
1. François d’Assise, Cantique des créatures, Cerf, SC 285, p. 343-345.
2. Lettre apostolique Octogesima adveniens (14 mai 1971), OA 21 : AAS 63, 1971, p. 416-417.
3. Discours à l’occasion du 25e anniversaire de la FAO (16 novembre 1970, n° 4 : AAS 62, 1970), p. 833.
4. Lettre encyclique Redemptor hominis (4 mars 1979), RH 15 : AAS 71, 1979, p. 287.
5. Cf. Catéchèse (17 janvier 2001), n° 4 : Insegnamenti 24/1, 2001, 179 ; L´Osservatore Romano, éd. française (par la suite OR) (23 janvier 2001), n° 4, p. 12.
6. Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 38 : AAS 83, 1991, p. 841.
7. Ibid., CA 58 : p. 863.
8. Jean Paul II, lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), SRS 34 : AAS 80, 1988, p. 559.
9. Cf. Id., lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 37 : AAS 83, 1991, p. 840.
10. Discours au Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège (8 janvier 2007) : AAS 99, 2007, n° 73.
11. Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 51 : AAS 101, 2009, p. 687.
12. Discours au Deutscher Bundestag, Berlin (22 septembre 2011) : AAS 103, 2011, p. 664.
13. Discours au clergé du diocèse de Bolzano-Bressanone (6 août 2008) : AAS 100, 2008, p. 634.
14. Message pour la Journée de prière pour la sauvegarde de la création (1er septembre 2012).
15. Discours à Santa Barbara, California (8 novembre 1997) ; cf. John Chryssavgis, On Earth as in Heaven: Ecological Vision and Iniciatives of Ecumenical Patriarch Bartholomew, Fordham University Press, Bronx, New York, 2012.
16. Ibid.
17. Conférence au monastère d’Utstein, Norvège (23 juin 2003).
18. Discours au Ier Sommet de Halki : «Global Responsibility and Ecological Sustainability: Closing Remarks», Istanbul (20 juin 2012).


19. Thomas de Celano,Vita prima de saint François, XXIX, 81 : FF, p. 460.
20. Legenda maior, VIII, 6 : FF, p. 1145.


21. Cf. Thomas de Celano, Vita secunda de saint François, CXXIV, 165 : FF, p. 750.
22. Conférence des évêques catholiques d’Afrique du Sud, Pastoral Statement on the Environmental Crisis (5 septembre 1999).
23. Cf. Salut au personnel de la FAO (20 novembre 2014) : AAS 106, 2014, p. 985.
24. Ve Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n° 86.
25. Conférence des évêques catholiques des Philippines, lettre pastorale What is Happening to our Beautiful Land? (29 janvier 1988).
26. Conférence épiscopale bolivienne, lettre pastorale sur l’environnement et le développement humain en Bolivie El universo, don de Dios para la vida (2012), 17.
27. Cf. Conférence épiscopale allemande : Commission pour les affaires sociales, Der Klimawandel: Brennpunkt globaler, intergenerationeller und ökologischer Gerechtigkeit (septembre 2006), 28-30.
28. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 483.
29. Catéchèse (5 juin 2013) : Insegnamenti 1/1, 2013, p. 280 ; OR (5 juin 2013), n° 23, p. 3.
30. Évêques de la région de Patagonie-Comahue (Argentine), Mensaje de Navidad (décembre 2009), 2.
31. Conférence des évêques catholiques des États-Unis d’Amérique, Global Climate Change: A Plea for Dialogue, Prudence and the Common Good (15 juin 2001).
32. Ve Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), 471.
33. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 56 : AAS 105, 2013, p. 1043.
34. Jean Paul II, Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 12 : AAS 82, 1990, p. 154.
35. Id., Catéchèse (17 janvier 2001), 3 : Insegnamenti 24/1, 2001 ; OR (23 janvier 2001), n° 4, p. 12.
36. Jean Paul II, Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 15 : AAS 82, 1990, p. 156.
37. Catéchisme de l’Église catholique, n° 357.
38. Cf. Angelus à Osnabrück (Allemagne) avec des personnes vivant des situations de handicap (16 novembre 1980) : Insegnamenti 3/2, 1980, p. 1232 ; OR (18 novembre 1980), n° 47, p. 3.
39. Benoît XVI, Homélie de la messe inaugurale du ministère pétrinien (24 avril 2005) : AAS 97, 2005, p. 711
40. Cf. Legenda maior, VIII, 1 : FF, p. 1134.
41. Catéchisme de l’Église catholique, n° 2416.
42. Conférence épiscopale allemande, Zukunft der Schöpfung – Zukunft der Menschheit. Erklärung der Deutschen Bischofskonferenz zu Fragen der Umwelt und der Energieversorgung (1980), II, 2.
43. Catéchisme de l’Église catholique, n° 339.
44. Hom. in Hexaemeron, 1, 2, 10 : PG 29, col. 9.
45. La Divine Comédie. Paradis, chant XXXIII, 145.
46. Benoît XVI, Catéchèse (9 novembre 2005) : Insegnamenti 1, 2005, p. 768.
47. Id., lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 51 : AAS 101, 2009, p. 687.
48. Jean Paul II, Catéchèse (24 avril 1991), 6 : Insegnamenti 14/1, 1991, p. 856.
49. Le Catéchisme explique que Dieu a voulu créer un monde en route vers sa perfection ultime, et que ceci implique la présence de l’imperfection et du mal physique : cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 310.
50. Cf. Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, GS 36.
51. Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, q. 104, art. 1, ad 4.
52. Id., In octo libros Physicorum Aristotelis expositio, lib. II, lectio 14
53. L’apport de P. Teilhard de Chardin se situe dans cette perspective ; cf. Paul VI, Discours dans un établissement de chimie pharmaceutique (24 février 1966) : Insegnamenti 4, 1966, p. 992-993 ; Jean Paul II, Lettre au Révérend P. George V. Coyne (1er juin 1988) : Insegnamenti 11/2, 1988, p. 1715 ; Benoît XVI, Homélie pour la célébration des vêpres à Aoste (24 juillet 2009) : Insegnamenti 5/2, 2009, p. 60.
54. Jean Paul II, Catéchèse (30 janvier 2002), n° 6 : Insegnamenti 25/1, 2002, p. 140.
55. Conférence des évêques catholiques du Canada : Commission des affaires sociales, lettre pastorale sur l’Impératif écologique chrétien (4 octobre 2003), 1.
56. Conférence des évêques du Japon, Reverence for Life. A Message for the Twenty-First Century (janvier 2001), n° 89.
57. Jean Paul II, Catéchèse (26 janvier 2000), n° 5 : Insegnamenti 23/1, 2000, p. 123.
58. Id., Catéchèse (2 août 2000), n° 3 : Insegnamenti 23/2, 2000, p. 112.
59. Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté : Finitude et culpabilité, Seuil, Paris, 2009, p. 216.
60. Somme théologique, I, q. 47, art. 1.
61. Ibid.
62. Cf. ibid., art. 2, ad. 1 ; art 3.
63. Catéchisme de l’Église catholique, n° 340.
64. Cantique des créatures, Cerf, SC 285, p. 343
65. Cf. Conférence nationale des évêques du Brésil, A Igreja e a questão ecológica, 1992, nos 53-54.
66. Ibid., n° 61.
67. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 215 : AAS 105, 2013, p. 1109.
68. Cf. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 14 : AAS 101, 2009, p. 650.
69. Catéchisme de l’Église catholique, n° 2418.
70. Conférence de l’épiscopat de la République dominicaine, Carta pastoral sobre la relación del hombre con la naturaleza (21 janvier 1987).
71. Jean Paul II, lettre encyclique Laborem exercens (14 septembre 1981), LE 19 : AAS 73, 1981, p. 626.
72. Lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 31 : AAS 83, 1991, p. 831.
73. Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), SRS 33 : AAS 80, 1988, p. 557.
74. Discours aux indigènes et paysans du Mexique, Cuilapán (29 janvier 1979), n° 6 : AAS 71, 1979, p. 209.
75. Homélie de la messe pour les agriculteurs à Recife, Brésil (7 juillet 1980), n° 4 : AAS 72, 1980, p. 926.
76. Cf. Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 8 : AAS 82, 1990, p. 152.
77. Conférence épiscopale paraguayenne, lettre pastorale El campesino paraguayo y la tierra (12 juin 1983), n° 2, 4, d.
78. Conférence épiscopale de Nouvelle-Zélande, Statement on Environmental Issues, Wellington (1er septembre 2006).
79. Lettre encyclique Laborem exercens (14 sep. 1981), LE 27 : AAS 73, 1981, p. 645.
80. Pour cette raison, Saint Justin a pu parler de «semences du Verbe» dans le monde : cf. II Apologia, 8, 1-2 ; 13, 3-6 : PG 6, col. 457-458 ; 467.
81. Jean Paul II, Discours aux représentants des hommes de la science, de la culture et des hautes études à l’Université des Nations unies, Hiroshima (25 février 1981), n° 3 : AAS 73, 1981, p. 422.
82. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 69 : AAS 101, 2009, p. 702.
83. Romano Guardini, Das Ende der Neuzeit, Werkbund Verlag, Würzburg, 1965, p. 87 (édition française La fin des temps modernes, Seuil, Paris, 1952, p. 92 ; par la suite éd. fr.).
84. Ibid. (éd. fr. : p. 92).
85. Ibid., p. 87-88 (éd. fr. : p. 93).
86. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 462.
87. Romano Guardini, Das Ende der Neuzeit, p. 63-64 (éd. fr. La fin des temps modernes, p. 68).
88. Ibid. (éd. fr. : p. 68).
89. Cf. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 35 : AAS 101, 2009, p. 671.
90. Ibid., CV 22 : p. 657.
91. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 231 : AAS 105, 2013, p. 1114.
92. Romano Guardini, Das Ende der Neuzeit, p. 63 (éd. fr. La fin des temps modernes, p. 68).
93. Jean Paul II, lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 38 : AAS 83, 1991, p. 841.
94. Cf. déclaration Love for creation. An Asian Response to the Ecological Crisis, colloque organisé par la Fédération des conférences épiscopales d’Asie, Tagaytay (31 janvier – 5 février 1993), 3.3.2.
95. Jean Paul II, lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 37 : AAS 83, 1991, p. 840.
96. Benoît XVI, Message pour la journée mondiale de la Paix 2010, n° 2 : AAS 102, 2010, p. 41.
97. Id., lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 28 : AAS 101, 2009, p. 663.
98. Cf. Vincent de Lérins, Commonitorium primum, chap. 23 : PL 50, col. 668 : «Ut annis scilicet consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate».
99. N° 80 : AAS 105, 2013, p. 1053.
100. Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, GS 63.
101. Cf. Jean Paul II, lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 37 : AAS 83, 1991, p. 840.
102. Paul VI, lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), PP 34 : AAS 59, 1967, p. 274.
103. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 32 : AAS 101, 2009, p. 666.
104. Ibid.
105. Ibid.
106. Catéchisme de l'Église catholique, n°2417.
107. Ibid., n° 2418.
108. Ibid., n° 2415.
109. Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 6 : AAS 82, 1990, p. 150.
110. Discours à l’Académie pontificale des sciences (3 octobre 1981), n° 3 : Insegnamenti 4/2, 1981, p. 333.
111. Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 7 : AAS 82, 1990, p. 151.
112. Jean Paul II, Discours à la 35e Assemblée générale de l’Association médicale mondiale (29 octobre 1983), n° 6 : AAS 76, 1984, p. 394.
113. Conférence épiscopale d’Argentine : Commission de pastorale sociale, Una tierra para todos (juin 2005), n° 19.
114. Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement (14 juin 1992), Principe 4.
115. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 237 : AAS 105, 2013, p. 1116.
116. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 51 : AAS 101, 2009, p. 687.
117. Certains auteurs ont montré les valeurs qui souvent se vivent, par exemple dans les «villas», bidonvilles ou favelas de l’Amérique latine : cf. Juan Carlos Scannone, La irrupción del pobre y la logica de la gratuidad, dans : Juan Carlos Scannone et Marcelo Perine (éds), Irrupción del pobre y quehacer filosófico. Hacia una nueva racionalidad, Buenos Aires, 1993, p. 225-230.
118. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 482.
119. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 210 : AAS 105, 2013, p. 1107.
120. Discours au Deutscher Bundestag, Berlin (22 septembre 2011) : AAS 103, 2011, p. 668.
121. Catéchèse (15 avril 2015) : OR (16 avril 2015), n° 16, p. 2.
122. Concile œcuménique Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, GS 26.
123. Cf. EG 186-201 : AAS 105, 2013, p. 1098-1105.
124. Conférence épiscopale portugaise, lettre pastorale Responsabilidade solidária pelo bem comum (15 septembre 2003), n° 20.
125. Benoît XVI, Message pour la journée mondiale de la Paix 2010, n° 8 : AAS 102, 2010, p. 45.
126. Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement (14 juin 1992), Principe 1.
127. Conférence des évêques de Bolivie, lettre pastorale sur l’environnement et le développement humain en Bolivie El universo, don de Dios para la vida (2012), n° 86.
128. Conseil pontifical Justice et Paix, Energia, justicia y paz, n° IV, 1, Cité du Vatican, 2013, p. 57.
129. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 67 : AAS 101, 2009, p. 700.
130. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 222: AAS 105, 2013, p. 1111.
131. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 469.
132. Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement (14 juin 1992), Principe 15.
133. Cf. Conférence de l’épiscopat mexicain : Commission de la Pastorale sociale, Jesucristo, vida y esperanza de los indígenas y campesinos (14 janvier 2008).
134. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 470.
135. Message pour la journée mondiale de la Paix 2010, n° 9 : AAS 102, 2010, p. 46.
136. Ibid.
137. Ibid., n°5 : p.43.
138. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 50 : AAS 101, 2009, p. 686.
139. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 209 : AAS 105, 2013, p. 1107.
140. Ibid., EG 228 : p. 1113.
141. Cf. lettre encyclique Lumen fidei (29 juin 2013), n° 34 : AAS 105, 2013, p. 577 : «La lumière de la foi, dans la mesure où elle est unie à la vérité de l’amour, n’est pas étrangère au monde matériel, car l’amour se vit toujours corps et âme ; la lumière de la foi est une lumière incarnée, qui procède de la vie lumineuse de Jésus. Elle éclaire aussi la matière, se fie à son ordre, reconnaît qu’en elle s’ouvre un chemin d’harmonie et de compréhension toujours plus large. Le regard de la science tire ainsi profit de la foi : cela invite le chercheur à rester ouvert à la réalité, dans toute sa richesse inépuisable. La foi réveille le sens critique dans la mesure où elle empêche la recherche de se complaire dans ses formules et l’aide à comprendre que la nature est toujours plus grande. En invitant à l’émerveillement devant le mystère du créé, la foi élargit les horizons de la raison pour mieux éclairer le monde qui s’ouvre à la recherche scientifique.»
142. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 256 : AAS 105, 2013, p. 1123.
143. Ibid., EG 231: p. 1114.
144. Romano Guardini, Das Ende der Neuzeit, Werkbund Verlag, Würzburg, 91965, p. 66-67 (éd. fr. La fin des temps modernes, Seuil, Paris, 1952, p. 71-72).
145. Jean Paul II, Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 1 : AAS 82, 1990, p. 147.
146. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 66 : AAS 101, 2009, p. 699.
147. ID., Message pour la journée mondiale de la Paix 2010, n° 11 : AAS 102, 2010, p. 48.
148. La Charte de la Terre, La Haye (29 juin 2000).
149. Jean Paul II, lettre encyclique Centesimus annus (1er mai 1991), CA 39 : AAS 83, 1991, p. 842.
150. ID., Message pour la journée mondiale de la Paix 1990, n° 14 : AAS 82, 1990, p. 155.
151. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 261 : AAS 105, 2013, p. 1124.
152. Benoît XVI, Homélie pour l’inauguration solennelle du ministère pétrinien (24 avril 2005) : AAS 97, 2005, p. 710.
153. Conférence des évêques catholiques d’Australie, A New Earth – The Environmental Challenge, Canberra (2002).
154. Romano Guardini, Das Ende der Neuzeit, p. 72 (éd. fr. : p. 77).
155. Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), EG 71 : AAS 105, 2013, p. 1050.
156. Benoît XVI, lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 2 : AAS 101, 2009, p. 642.
157. Paul VI, Message pour la journée mondiale de la Paix 1977 : AAS 68, 1976, p. 709.
158. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n° 582.
159. Un maître spirituel, Alî al-Khawwâç, à partir de sa propre expérience, soulignait aussi la nécessité de ne pas trop séparer les créatures du monde de l’expérience intérieure de Dieu. Il affirmait : «Il ne faut donc pas blâmer de parti pris les gens de chercher l’extase dans la musique et la poésie. Il y a un “secret” subtil dans chacun des mouvements et des sons de ce monde. Les initiés arrivent à saisir ce que disent le vent qui souffle, les arbres qui se penchent, l’eau qui coule, les mouches qui bourdonnent, les portes qui grincent, le chant des oiseaux, le pincement des cordes, les sifflement de la flûte, le soupir des malades, le gémissement de l’affligé…», Evade Vitray-Meyerovitch (éd.), Anthologie du soufisme, Sindbad, Paris, 1978, p. 200.
160. In II Sent., 23, 2, 3.
161. Cantique spirituel, XIV-XV, 5 (Œuvres complètes, Cerf, Paris, 1990, p. 409-410).
162. Ibid.
163. Ibid., XIV, 6-7 (p. 410).
164. Jean Paul II, lettre apostolique Orientale lumen (2 mai 1995), n° 11 : AAS 87, 1995, p. 757.
165. Ibid.
166. Lettre encyclique Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), n° 8 : AAS 95, 2003, p. 438.
167. Benoît XVI, Homélie à l’occasion de la messe du Corpus Domini (15 juin 2006) : AAS 98, 2006, p. 513.
168. Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 2175.
169. Jean Paul II, Catéchèse (2 août 2000), n° 4 : Insegnamenti 23/2, 2000, p. 112.
170. Quaest. disp. de Myst. Trinitatis, 1, 2, concl.
171. Cf. Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, q. 11, art. 3 ; q. 21, art. 1, ad 3 ; q. 47, art. 3.
172. Basile le Grand, Sur l’Hexaemeron, 1, 2, 6 : PG 29, col. 8.


 
]]></description></item><item><title>Evangelii Gaudium</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/210-evangelii-gaudium</link><description><![CDATA[Exhortation apostolique (extraits)
Chapitre 2 : Dans la crise de l'engagement communautaire
50. Avant de parler de certaines questions fondamentales relatives à l’action évangélisatrice, il convient de rappeler brièvement quel est le contexte dans lequel nous devons vivre et agir. Aujourd’hui, on a l’habitude de parler d’un “excès de diagnostic” qui n’est pas toujours accompagné de propositions qui apportent des solutions et qui soient réellement applicables. D’autre part, un regard purement sociologique, qui ait la prétention d’embrasser toute la réalité avec sa méthodologie d’une façon seulement hypothétiquement neutre et aseptisée ne nous servirait pas non plus. Ce que j’entends offrir va plutôt dans la ligne d’un discernement évangélique. C’est le regard du disciple-missionnaire qui « est éclairé et affermi par l’Esprit Saint ».1
51. Ce n’est pas la tâche du Pape de présenter une analyse détaillée et complète de la réalité contemporaine, mais j’exhorte toutes les communautés à avoir « l’attention constamment éveillée aux signes des temps »2. Il s’agit d’une responsabilité grave, puisque certaines réalités du temps présent, si elles ne trouvent pas de bonnes solutions, peuvent déclencher des processus de déshumanisation sur lesquels il est ensuite difficile de revenir. Il est opportun de clarifier ce qui peut être un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de Dieu. Cela implique non seulement de reconnaître et d’interpréter les motions de l’esprit bon et de l’esprit mauvais, mais – et là se situe la chose décisive – de choisir celles de l’esprit bon et de repousser celles de l’esprit mauvais. Je donne pour supposées les différentes analyses qu’ont offertes les autres documents du Magistère universel, ainsi que celles proposées par les Épiscopats régionaux et nationaux. Dans cette Exhortation, j’entends seulement m’arrêter brièvement, avec un regard pastoral, sur certains aspects de la réalité qui peuvent arrêter ou affaiblir les dynamiques du renouveau missionnaire de l’Église, soit parce qu’elles concernent la vie et la dignité du peuple de Dieu, soit parce qu’elles ont aussi une influence sur les sujets qui de façon plus directe font partie des institutions ecclésiales et remplissent des tâches d’évangélisation.
I. Quelques défis du monde actuel
52.L’humanité vit en ce moment un tournant historique que nous pouvons voir dans les progrès qui se produisent dans différents domaines. On doit louer les succès qui contribuent au bien-être des personnes, par exemple dans le cadre de la santé, de l’éducation et de la communication.Nous ne pouvons cependant pas oublier que la plus grande partie des hommes et des femmes de notre temps vivent une précarité quotidienne, aux conséquences funestes. Certaines pathologies augmentent. La crainte et la désespérance s’emparent du cœur de nombreuses personnes, jusque dans les pays dits riches. Fréquemment, la joie de vivre s’éteint, le manque de respect et la violence augmentent, la disparité sociale devient toujours plus évidente. Il faut lutter pour vivre et, souvent, pour vivre avec peu de dignité. Ce changement d’époque a été causé par des bonds énormes qui, en qualité, quantité, rapidité et accumulation, se vérifient dans le progrès scientifique, dans les innovations technologiques et dans leurs rapides applications aux divers domaines de la nature et de la vie. Nous sommes à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme.
Non à une économie de l’exclusion
53.De même que le commandement de “ne pas tuer” pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire “non à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale”. Une telle économie tue. Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue, meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en bourse en soit une. Voilà l’exclusion. On ne peut plus tolérer le fait que la nourriture se jette, quand il y a des personnes qui souffrent de la faim. C’est la disparité sociale. Aujourd’hui, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible. Comme conséquence de cette situation, de grandes masses de population se voient exclues et marginalisées : sans travail, sans perspectives, sans voies de sortie. On considère l’être humain en lui-même comme un bien de consommation, qu’on peut utiliser et ensuite jeter. Nous avons mis en route la culture du “déchet” qui est même promue. Il ne s’agit plus simplement du phénomène de l’exploitation et de l’oppression, mais de quelque chose de nouveau : avec l’exclusion reste touchée, dans sa racine même, l’appartenance à la société dans laquelle on vit, du moment qu’en elle on ne se situe plus dans les bas-fonds, dans la périphérie, ou sans pouvoir, mais on est dehors. Les exclus ne sont pas des ‘exploités’, mais des déchets, ‘des restes’.
54. Dans ce contexte, certains défendent encore les théories de la “rechute favorable”, qui supposent que chaque croissance économique, favorisée par le libre marché, réussit à produire en soi une plus grande équité et inclusion sociale dans le monde. Cette opinion, qui n’a jamais été confirmée par les faits, exprime une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant. En même temps, les exclus continuent à attendre. Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s’enthousiasmer avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l’indifférence. Presque sans nous en apercevoir, nous devenons incapables d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres, nous ne pleurons plus devant le drame des autres, leur prêter attention ne nous intéresse pas, comme si tout nous était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort. La culture du bien-être nous anesthésie et nous perdons notre calme si le marché offre quelque chose que nous n’avons pas encore acheté, tandis que toutes ces vies brisées par manque de possibilités nous semblent un simple spectacle qui ne nous trouble en aucune façon.
Non à la nouvelle idolâtrie de l’argent
55. Une des causes de cette situation se trouve dans la relation que nous avons établie avec l’argent, puisque nous acceptons paisiblement sa prédominance sur nous et sur nos sociétés. La crise financière que nous traversons nous fait oublier qu’elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain ! Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain. La crise mondiale qui investit la finance et l’économie manifeste ses propres déséquilibres et, par-dessus tout, l’absence grave d’une orientation anthropologique qui réduit l’être humain à un seul de ses besoins : la consommation.
56. Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun. Une nouvelle tyrannie invisible s’instaure, parfois virtuelle, qui impose ses lois et ses règles, de façon unilatérale et implacable. De plus, la dette et ses intérêts éloignent les pays des possibilités praticables par leur économie et les citoyens de leur pouvoir d’achat réel. S’ajoutent à tout cela une corruption ramifiée et une évasion fiscale égoïste qui ont atteint des dimensions mondiales. L’appétit du pouvoir et de l’avoir ne connaît pas de limites. Dans ce système, qui tend à tout phagocyter dans le but d’accroître les bénéfices, tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue.
Non à l’argent qui gouverne au lieu de servir
57. Derrière ce comportement se cachent le refus de l’éthique et le refus de Dieu. Habituellement, on regarde l’éthique avec un certain mépris narquois. On la considère contreproductive, trop humaine, parce qu’elle relativise l’argent et le pouvoir. On la perçoit comme une menace, puisqu’elle condamne la manipulation et la dégradation de la personne. En définitive, l’éthique renvoie à un Dieu qui attend une réponse exigeante, qui se situe hors des catégories du marché. Pour celles-ci, si elles sont absolutisées, Dieu est incontrôlable, non manipulable, voire dangereux, parce qu’il appelle l’être humain à sa pleine réalisation et à l’indépendance de toute sorte d’esclavage. L’éthique – une éthique non idéologisée – permet de créer un équilibre et un ordre social plus humain. En ce sens, j’exhorte les experts financiers et les gouvernants des différents pays à considérer les paroles d’un sage de l’antiquité : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs ».3
58. Une réforme financière qui n’ignore pas l’éthique demanderait un changement vigoureux d’attitude de la part des dirigeants politiques, que j’exhorte à affronter ce défi avec détermination et avec clairvoyance, sans ignorer, naturellement, la spécificité de chaque contexte. L’argent doit servir et non pas gouverner ! Le Pape aime tout le monde, riches et pauvres, mais il a le devoir, au nom du Christ, de rappeler que les riches doivent aider les pauvres, les respecter et les promouvoir. Je vous exhorte à la solidarité désintéressée et à un retour de l’économie et de la finance à une éthique en faveur de l’être humain.
Non à la disparité sociale qui engendre la violence
59.De nos jours, de toutes parts on demande une plus grande sécurité. Mais, tant que ne s’éliminent pas l’exclusion sociale et la disparité sociale, dans la société et entre les divers peuples, il sera impossible d’éradiquer la violence. On accuse les pauvres et les populations les plus pauvres de la violence, mais, sans égalité de chances, les différentes formes d’agression et de guerre trouveront un terrain fertile qui tôt ou tard provoquera l’explosion. Quand la société – locale, nationale ou mondiale – abandonne dans la périphérie une partie d’elle-même, il n’y a ni programmes politiques, ni forces de l’ordre ou d’intelligence qui puissent assurer sans fin la tranquillité. Cela n’arrive pas seulement parce que la disparité sociale provoque la réaction violente de ceux qui sont exclus du système, mais parce que le système social et économique est injuste à sa racine. De même que le bien tend à se communiquer, de même le mal auquel on consent, c’est-à-dire l’injustice, tend à répandre sa force nuisible et à démolir silencieusement les bases de tout système politique et social, quelle que soit sa solidité. Si toute action a des conséquences, un mal niché dans les structures d’une société comporte toujours un potentiel de dissolution et de mort. C’est le mal cristallisé dans les structures sociales injustes, dont on ne peut pas attendre un avenir meilleur. Nous sommes loin de ce qu’on appelle la “fin de l’histoire”, puisque les conditions d’un développement durable et pacifique ne sont pas encore adéquatement implantées et réalisées.
60. Les mécanismes de l’économie actuelle promeuvent une exagération de la consommation, mais il résulte que l’esprit de consommation effréné, uni à la disparité sociale, dégrade doublement le tissu social. De cette manière, la disparité sociale engendre tôt ou tard une violence que la course aux armements ne résout ni résoudra jamais. Elle sert seulement à chercher à tromper ceux qui réclament une plus grande sécurité, comme si aujourd’hui nous ne savions pas que les armes et la répression violente, au lieu d’apporter des solutions, créent des conflits nouveaux et pires. Certains se satisfont simplement en accusant les pauvres et les pays pauvres de leurs maux, avec des généralisations indues, et prétendent trouver la solution dans une “éducation” qui les rassure et les transforme en êtres apprivoisés et inoffensifs. Cela devient encore plus irritant si ceux qui sont exclus voient croître ce cancer social qui est la corruption profondément enracinée dans de nombreux pays – dans les gouvernements, dans l’entreprise et dans les institutions – quelle que soit l’idéologie politique des gouvernants.
Quelques défis culturels
61.Nous évangélisons aussi quand nous cherchons à affronter les différents défis qui peuvent se présenter.4Parfois, ils se manifestent dans des attaques authentiques contre la liberté religieuse ou dans de nouvelles situations de persécutions des chrétiens qui, dans certains pays, ont atteint des niveaux alarmants de haine et de violence. Dans de nombreux endroits, il s’agit plutôt d’une indifférence relativiste diffuse, liée à la déception et à la crise des idéologies se présentant comme une réaction contre tout ce qui apparaît totalitaire. Cela ne porte pas préjudice seulement à l’Église, mais aussi à la vie sociale en général. Nous reconnaissons qu’une culture, où chacun veut être porteur de sa propre vérité subjective, rend difficile aux citoyens d’avoir l’envie de participer à un projet commun qui aille au-delà des intérêts et des désirs personnels.
62. Dans la culture dominante, la première place est occupée par ce qui est extérieur, immédiat, visible, rapide, superficiel, provisoire. Le réel laisse la place à l’apparence. En de nombreux pays, la mondialisation a provoqué une détérioration accélérée des racines culturelles, avec l’invasion de tendances appartenant à d’autres cultures, économiquement développées mais éthiquement affaiblies. C’est ainsi que se sont exprimés les Synodes des Évêques de différents continents. Les évêques africains, par exemple, reprenant l’encyclique Sollicitudo rei socialis, il y a quelques années, ont signalé que, souvent, on veut transformer les pays d’Afrique en simples « pièces d’un mécanisme, en parties d’un engrenage gigantesque. Cela se vérifie souvent aussi dans le domaine des moyens de communication sociale qui, étant la plupart du temps gérés par des centres situés dans la partie Nord du monde, ne tiennent pas toujours un juste compte des priorités et des problèmes propres de ces pays et ne respectent pas leur physionomie culturelle ».5De la même manière, les évêques d’Asie ont souligné « les influences extérieures qui pèsent sur les cultures asiatiques. De nouveaux modes de comportement apparaissent par suite d’une exposition excessive aux médias [...] Il en résulte que les aspects négatifs des médias et des industries du spectacle menacent les valeurs traditionnelles ».6
63. La foi catholique de nombreux peuples se trouve aujourd’hui devant le défi de la prolifération de nouveaux mouvements religieux, quelques-uns tendant au fondamentalisme et d’autres qui semblent proposer une spiritualité sans Dieu. Ceci, d’une part est le résultat d’une réaction humaine devant la société de consommation, matérialiste, individualiste, et, d’autre part, est le fait de profiter des carences de la population qui vit dans les périphéries et les zones appauvries, qui survit au milieu de grandes souffrances humaines, et qui cherche des solutions immédiates à ses propres besoins. Ces mouvements religieux, qui se caractérisent par leur subtile pénétration, viennent remplir, dans l’individualisme dominant, un vide laissé par le rationalisme qui sécularise. De plus, il faut reconnaître que, si une partie des personnes baptisées ne fait pas l’expérience de sa propre appartenance à l’Église, cela est peut-être dû aussi à certaines structures et à un climat peu accueillant dans quelques-unes de nos paroisses et communautés, ou à une attitude bureaucratique pour répondre aux problèmes, simples ou complexes, de la vie de nos peuples. En beaucoup d’endroits il y a une prédominance de l’aspect administratif sur l’aspect pastoral, comme aussi une sacramentalisation sans autres formes d’évangélisation.
64. Le processus de sécularisation tend à réduire la foi et l’Église au domaine privé et intime. De plus, avec la négation de toute transcendance, il a produit une déformation éthique croissante, un affaiblissement du sens du péché personnel et social, et une augmentation progressive du relativisme, qui donnent lieu à une désorientation généralisée, spécialement dans la phase de l’adolescence et de la jeunesse, très vulnérable aux changements. Comme l’observent bien les évêques des États-Unis d’Amérique, alors que l’Église insiste sur l’existence de normes morales objectives, valables pour tous, « il y en a qui présentent cet enseignement comme injuste, voire opposé aux droits humains de base. Ces argumentations proviennent en général d’une forme de relativisme moral, qui s’unit, non sans raison, à une confiance dans les droits absolus des individus. Dans cette optique, on perçoit l’Église comme si elle portait un préjudice particulier, et comme si elle interférait avec la liberté individuelle ».7Nous vivons dans une société de l’information qui nous sature sans discernement de données, toutes au même niveau, et qui finit par nous conduire à une terrible superficialité au moment d’aborder les questions morales. En conséquence, une éducation qui enseigne à penser de manière critique et qui offre un parcours de maturation dans les valeurs, est devenue nécessaire.
65. Malgré tout le courant séculariste qui envahit la société, en de nombreux pays, – même là où le christianisme est minoritaire – l’Église catholique est une institution crédible devant l’opinion publique, fiable en tout ce qui concerne le domaine de la solidarité et de la préoccupation pour les plus nécessiteux. En bien des occasions, elle a servi de médiatrice pour favoriser la solution de problèmes qui concernent la paix, la concorde, l’environnement, la défense de la vie, les droits humains et civils, etc. Et combien est grande la contribution des écoles et des universités catholiques dans le monde entier ! Qu’il en soit ainsi est très positif. Mais quand nous mettons sur le tapis d’autres questions qui suscitent un moindre accueil public, il nous coûte de montrer que nous le faisons par fidélité aux mêmes convictions sur la dignité de la personne humaine et sur le bien commun.
66. La famille traverse une crise culturelle profonde, comme toutes les communautés et les liens sociaux. Dans le cas de la famille, la fragilité des liens devient particulièrement grave parce qu’il s’agit de la cellule fondamentale de la société, du lieu où l’on apprend à vivre ensemble dans la différence et à appartenir aux autres et où les parents transmettent la foi aux enfants. Le mariage tend à être vu comme une simple forme de gratification affective qui peut se constituer de n’importe quelle façon et se modifier selon la sensibilité de chacun. Mais la contribution indispensable du mariage à la société dépasse le niveau de l’émotivité et des nécessités contingentes du couple. Comme l’enseignent les évêques français, elle ne naît pas « du sentiment amoureux, par définition éphémère, mais de la profondeur de l’engagement pris par les époux qui acceptent d’entrer dans une union de vie totale ».8
67. L’individualisme post-moderne et mondialisé favorise un style de vie qui affaiblit le développement et la stabilité des liens entre les personnes, et qui dénature les liens familiaux. L’action pastorale doit montrer encore mieux que la relation avec notre Père exige et encourage une communion qui guérit, promeut et renforce les liens interpersonnels. Tandis que dans le monde, spécialement dans certains pays, réapparaissent diverses formes de guerre et de conflits, nous, les chrétiens, nous insistons sur la proposition de reconnaître l’autre, de soigner les blessures, de construire des ponts, de resserrer les relations et de nous aider « à porter les fardeaux les uns des autres » (Ga 6, 2). D’autre part, aujourd’hui, naissent de nombreuses formes d’associations pour défendre des droits et pour atteindre de nobles objectifs. De cette façon, se manifeste une soif de participation de nombreux citoyens qui veulent être artisans du progrès social et culturel.
Défis de l’inculturation de la foi
68. Le substrat chrétien de certains peuples – surtout occidentaux – est une réalité vivante. Nous trouvons là, surtout chez les personnes qui sont dans le besoin, une réserve morale qui garde les valeurs d’un authentique humanisme chrétien. Un regard de foi sur la réalité ne peut oublier de reconnaître ce que sème l’Esprit Saint. Cela signifierait ne pas avoir confiance dans son action libre et généreuse, penser qu’il n’y a pas d’authentiques valeurs chrétiennes là où une grande partie de la population a reçu le Baptême et exprime sa foi et sa solidarité fraternelle de multiples manières. Il faut reconnaître là beaucoup plus que des « semences du Verbe », étant donné qu’il s’agit d’une foi catholique authentique avec des modalités propres d’expressions et d’appartenance à l’Église. Il n’est pas bien d’ignorer l’importance décisive que revêt une culture marquée par la foi, parce que cette culture évangélisée, au-delà de ses limites, a beaucoup plus de ressources qu’une simple somme de croyants placés devant les attaques du sécularisme actuel. Une culture populaire évangélisée contient des valeurs de foi et de solidarité qui peuvent provoquer le développement d’une société plus juste et croyante, et possède une sagesse propre qu’il faut savoir reconnaître avec un regard plein de reconnaissance.
69. Le besoin d’évangéliser les cultures pour inculturer l’Évangile est impérieux. Dans les pays de tradition catholique, il s’agira d’accompagner, de prendre soin et de renforcer la richesse qui existe déjà, et dans les pays d’autres traditions religieuses ou profondément sécularisés, il s’agira de favoriser de nouveaux processus d’évangélisation de la culture, bien qu’ils supposent des projets à très long terme. Nous ne pouvons pas ignorer, toutefois, qu’il y a toujours un appel à la croissance. Chaque culture et chaque groupe social a besoin de purification et de maturation.Dans le cas de culture populaire de populations catholiques, nous pouvons reconnaître certaines faiblesses qui doivent encore être guéries par l’Évangile : le machisme, l’alcoolisme, la violence domestique, une faible participation à l’Eucharistie, les croyances fatalistes ou superstitieuses qui font recourir à la sorcellerie, etc. Mais c’est vraiment la piété populaire qui est le meilleur point de départ pour les guérir et les libérer.
70. Il est aussi vrai que parfois, plus que sur l’impulsion de la piété chrétienne, l’accent est mis sur les formes extérieures de traditions de certains groupes, ou d’hypothétiques révélations privées considérées comme indiscutables. Il existe un certain christianisme fait de dévotions, précisément d’une manière individuelle et sentimentale de vivre la foi, qui ne correspond pas en réalité à une authentique “piété populaire”. Certains encouragent ces expressions sans se préoccuper de la promotion sociale et de la formation des fidèles, et en certains cas, ils le font pour obtenir des bénéfices économiques ou quelque pouvoir sur les autres. Nous ne pouvons pas non plus ignorer que, au cours des dernières décennies, une rupture s’est produite dans la transmission de la foi chrétienne entre les générations dans le peuple catholique. Il est incontestable que beaucoup se sentent déçus et cessent de s’identifier avec la tradition catholique, que le nombre des parents qui ne baptisent pas leurs enfants et ne leur apprennent pas à prier augmente, et qu’il y a un certain exode vers d’autres communautés de foi. Certaines causes de cette rupture sont : le manque d’espaces de dialogue en famille, l’influence des moyens de communication, le subjectivisme relativiste, l’esprit de consommation effréné que stimule le marché, le manque d’accompagnement pastoral des plus pauvres, l’absence d’un accueil cordial dans nos institutions et notre difficulté à recréer l’adhésion mystique de la foi dans un scénario religieux pluriel.
Défis des cultures urbaines
71. La nouvelle Jérusalem, la Cité sainte (Ap 21, 2-4) est le but vers lequel l’humanité tout entière est en marche. Il est intéressant que la révélation nous dise que la plénitude de l’humanité et de l’histoire se réalise dans une ville. Nous avons besoin de reconnaître la ville à partir d’un regard contemplatif, c’est-à-dire un regard de foi qui découvre ce Dieu qui habite dans ses maisons, dans ses rues, sur ses places. La présence de Dieu accompagne la recherche sincère que des personnes et des groupes accomplissent pour trouver appui et sens à leur vie. Dieu vit parmi les citadins qui promeuvent la solidarité, la fraternité, le désir du bien, de vérité, de justice. Cette présence ne doit pas être fabriquée, mais découverte, dévoilée. Dieu ne se cache pas à ceux qui le cherchent d’un cœur sincère, bien qu’ils le fassent à tâtons, de manière imprécise et diffuse.
72. Dans la ville, l’aspect religieux trouve une médiation à travers différents styles de vie, des coutumes associées à un sens du temps, du territoire et des relations qui diffère du style des populations rurales. Dans la vie quotidienne, les citadins luttent très souvent pour survivre et, dans cette lutte, se cache un sens profond de l’existence qui implique habituellement aussi un profond sens religieux. Nous devons le considérer pour obtenir un dialogue comme celui que le Seigneur réalisa avec la Samaritaine, près du puits, où elle cherchait à étancher sa soif (cf. Jn 4, 7-26).
73. De nouvelles cultures continuent à naître dans ces énormes géographies humaines où le chrétien n’a plus l’habitude d’être promoteur ou générateur de sens, mais reçoit d’elles d’autres langages, symboles, messages et paradigmes qui offrent de nouvelles orientations de vie, souvent en opposition avec l’Évangile de Jésus. Une culture inédite palpite et se projette dans la ville. Le Synode a constaté qu’aujourd’hui, les transformations de ces grandes aires et la culture qu’elles expriment sont un lieu privilégié de la nouvelle évangélisation.9Cela demande d’imaginer des espaces de prière et de communion avec des caractéristiques innovantes, plus attirantes et significatives pour les populations urbaines. Les milieux ruraux, à cause de l’influence des moyens de communications de masse, ne sont pas étrangers à ces transformations culturelles qui opèrent aussi des mutations significatives dans leurs manières de vivre.
74. Une évangélisation qui éclaire les nouvelles manières de se mettre en relation avec Dieu, avec les autres et avec l’environnement, et qui suscite les valeurs fondamentales devient nécessaire. Il est indispensable d’arriver là où se forment les nouveaux récits et paradigmes, d’atteindre avec la Parole de Jésus les éléments centraux les plus profonds de l’âme de la ville. Il ne faut pas oublier que la ville est un milieu multiculturel. Dans les grandes villes, on peut observer un tissu conjonctif où des groupes de personnes partagent les mêmes modalités d’imaginer la vie et des imaginaires semblables, et se constituent en nouveaux secteurs humains, en territoires culturels, en villes invisibles. Des formes culturelles variées cohabitent de fait, mais exercent souvent des pratiques de ségrégation et de violence. L’Église est appelée à se mettre au service d’un dialogue difficile. D’autre part, il y a des citadins qui obtiennent des moyens adéquats pour le développement de leur vie personnelle et familiale, mais il y a un très grand nombre de “non citadins”, des “citadins à moitié” ou des “restes urbains”. La ville produit une sorte d’ambivalence permanente, parce que, tandis qu’elle offre à ses citadins d’infinies possibilités, de nombreuses difficultés apparaissent pour le plein développement de la vie de beaucoup. Ces contradictions provoquent des souffrances déchirantes. Dans de nombreuses parties du monde, les villes sont des scènes de protestation de masse où des milliers d’habitants réclament liberté, participation, justice et différentes revendications qui, si elles ne sont pas convenablement interprétées, ne peuvent être réduites au silence par la force.
75. Nous ne pouvons ignorer que dans les villes le trafic de drogue et de personnes, l’abus et l’exploitation de mineurs, l’abandon des personnes âgées et malades, diverses formes de corruption et de criminalité augmentent facilement. En même temps, ce qui pourrait être un précieux espace de rencontre et de solidarité, se transforme souvent en lieu de fuite et de méfiance réciproque. Les maisons et les quartiers se construisent davantage pour isoler et protéger que pour relier et intégrer. La proclamation de l’Évangile sera une base pour rétablir la dignité de la vie humaine dans ces contextes, parce que Jésus veut répandre dans les villes la vie en abondance (cf. Jn 10, 10). Le sens unitaire et complet de la vie humaine que l’Évangile propose est le meilleur remède aux maux de la ville, bien que nous devions considérer qu’un programme et un style uniforme et rigide d’évangélisation ne sont pas adaptés à cette réalité. Mais vivre jusqu’au bout ce qui est humain et s’introduire au cœur des défis comme ferment de témoignage, dans n’importe quelle culture, dans n’importe quelle ville, perfectionne le chrétien et féconde la ville. [ ]
Chapitre 4 : La dimension sociale de l'évangélisation
176. Évangéliser c’est rendre présent dans le monde le Royaume de Dieu. Mais « aucune définition partielle et fragmentaire ne donne raison de la réalité riche, complexe et dynamique qu’est l’évangélisation, sinon au risque de l’appauvrir et même de la mutiler ».10Je voudrais partager à présent mes préoccupations au sujet de la dimension sociale de l’évangélisation précisément parce que, si cette dimension n’est pas dûment explicitée, on court toujours le risque de défigurer la signification authentique et intégrale de la mission évangélisatrice.
I. Les répercussions communautaires et sociales du kérygme
177. Le kérygme possède un contenu inévitablement social : au cœur même de l’Évangile, il y a la vie communautaire et l’engagement avec les autres. Le contenu de la première annonce a une répercussion morale immédiate dont le centre est la charité.
Confession de la foi et engagement social
178. Confesser un Père qui aime infiniment chaque être humain implique de découvrir qu’« il lui accorde par cet amour une dignité infinie ».11Confesser que le Fils de Dieu a assumé notre chair signifie que chaque personne humaine a été élevée jusqu’au cœur même de Dieu. Confesser que Jésus a donné son sang pour nous nous empêche de maintenir le moindre doute sur l’amour sans limite qui ennoblit tout être humain. Sa rédemption a une signification sociale parce que « dans le Christ, Dieu ne rachète pas seulement l’individu mais aussi les relations sociales entre les hommes ».12Confesser que l’Esprit Saint agit en tous implique de reconnaître qu’il cherche à pénétrer dans chaque situation humaine et dans tous les liens sociaux : « L’Esprit Saint possède une imagination infinie, précisément de l’Esprit divin, qui sait dénouer les nœuds même les plus complexes et les plus inextricables de l’histoire humaine ».13L’évangélisation cherche à coopérer aussi à cette action libératrice de l’Esprit. Le mystère même de la Trinité nous rappelle que nous avons été créés à l’image de la communion divine, pour laquelle nous ne pouvons nous réaliser ni nous sauver tout seuls. À partir du cœur de l’Évangile, nous reconnaissons la connexion intime entre évangélisation et promotion humaine, qui doit nécessairement s’exprimer et se développer dans toute l’action évangélisatrice. L’acceptation de la première annonce, qui invite à se laisser aimer de Dieu et à l’aimer avec l’amour que lui-même nous communique, provoque dans la vie de la personne et dans ses actions une réaction première et fondamentale : désirer, chercher et avoir à cœur le bien des autres.
179. Ce lien indissoluble entre l’accueil de l’annonce salvifique et un amour fraternel effectif est exprimé dans certains textes de l’Écriture qu’il convient de considérer et de méditer attentivement pour en tirer toutes les conséquences. Il s’agit d’un message auquel fréquemment nous nous habituons, nous le répétons presque mécaniquement, sans pouvoir nous assurer qu’il ait une réelle incidence dans notre vie et dans nos communautés. Comme elle est dangereuse et nuisible, cette accoutumance qui nous porte à perdre l’émerveillement, la fascination, l’enthousiasme de vivre l’Évangile de la fraternité et de la justice ! La Parole de Dieu enseigne que, dans le frère, on trouve le prolongement permanent de l’Incarnation pour chacun de nous : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Tout ce que nous faisons pour les autres a une dimension transcendante : « De la mesure dont vous mesurerez, on mesurera pour vous » (Mt 7, 2) ; et elle répond à la miséricorde divine envers nous. « Montrez-vous compatissants comme votre Père est compatissant. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis. Donnez et l’on vous donnera... De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous en retour » (Lc 6, 36-38). Ce qu’expriment ces textes c’est la priorité absolue de “ la sortie de soi vers le frère ” comme un des deux commandements principaux qui fondent toute norme morale et comme le signe le plus clair pour faire le discernement sur un chemin de croissance spirituelle en réponse au don absolument gratuit de Dieu. Pour cela même, « le service de la charité est, lui aussi, une dimension constitutive de la mission de l’Église et il constitue une expression de son essence-même ».14Comme l’Église est missionnaire par nature, ainsi surgit inévitablement d’une telle nature la charité effective pour le prochain, la compassion qui comprend, assiste et promeut.
Le Royaume qui nous appelle
180.En lisant les Écritures, il apparaît du reste clairement que la proposition de l’Évangile ne consiste pas seulement en une relation personnelle avec Dieu. Et notre réponse d’amour ne devrait pas s’entendre non plus comme une simple somme de petits gestes personnels en faveur de quelque individu dans le besoin, ce qui pourrait constituer une sorte de “charité à la carte”, une suite d’actions tendant seulement à tranquilliser notre conscience. La proposition est le Royaume de Dieu (Lc 4, 43) ; il s’agit d’aimer Dieu qui règne dans le monde. Dans la mesure où il réussira à régner parmi nous, la vie sociale sera un espace de fraternité, de justice, de paix, de dignité pour tous. Donc, aussi bien l’annonce que l’expérience chrétienne tendent à provoquer des conséquences sociales. Cherchons son Royaume : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33). Le projet de Jésus est d’instaurer le Royaume de son Père ; il demande à ses disciples : « Proclamez que le Royaume des cieux est tout proche » (Mt 10, 7).
181. Anticipé et grandissant parmi nous, le Royaume concerne tout et nous rappelle ce principe de discernement que Paul VI proposait en relation au véritable développement : « Tous les hommes et tout l’homme ».15Nous savons que « l’évangélisation ne serait pas complète si elle ne tenait pas compte des rapports concrets et permanents qui existent entre l’Évangile et la vie, personnelle, sociale, de l’homme ».16Il s’agit du critère d’universalité, propre à la dynamique de l’Évangile, du moment que le Père désire que tous les hommes soient sauvés et que son dessein de salut consiste dans la récapitulation de toutes choses, celles du ciel et celles de la terre sous un seul Seigneur, qui est le Christ (cf. Ep 1, 10). Le mandat est : « Allez dans le monde entier ; proclamez l’Évangile à toute la création » (Mc 16, 15), parce que « la création en attente, aspire à la révélation des fils de Dieu » (Rm 8, 19). Toute la création signifie aussi tous les aspects de la nature humaine, de sorte que « la mission de l’annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ a une dimension universelle. Son commandement de charité embrasse toutes les dimensions de l’existence, toutes les personnes, tous les secteurs de la vie sociale et tous les peuples. Rien d’humain ne peut lui être étranger ».17L’espérance chrétienne véritable, qui cherche le Royaume eschatologique, engendre toujours l’histoire.
L’enseignement de l’Église sur les questions sociales
182. Les enseignements de l’Église sur les situations contingentes sont sujets à d’importants ou de nouveaux développements et peuvent être l’objet de discussion, mais nous ne pouvons éviter d’être concrets – sans prétendre entrer dans les détails – pour que les grands principes sociaux ne restent pas de simples indications générales qui n’interpellent personne. Il faut en tirer les conséquences pratiques afin qu’« ils puissent aussi avoir une incidence efficace sur les situations contemporaines complexes »18.Les pasteurs, en accueillant les apports des différentes sciences, ont le droit d’émettre des opinions sur tout ce qui concerne la vie des personnes, du moment que la tâche de l’évangélisation implique et exige une promotion intégrale de chaque être humain. On ne peut plus affirmer que la religion doit se limiter à la sphère privée et qu’elle existe seulement pour préparer les âmes pour le ciel. Nous savons que Dieu désire le bonheur de ses enfants, sur cette terre aussi, bien que ceux-ci soient appelés à la plénitude éternelle, puisqu’il a créé toutes choses « afin que nous en jouissions » (1 Tm 6, 17), pour que tous puissent en jouir. Il en découle que la conversion chrétienne exige de reconsidérer « spécialement tout ce qui concerne l’ordre social et la réalisation du bien commun ».19
183. En conséquence, personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se préoccuper de la santé des institutions de la société civile, sans s’exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens. Qui oserait enfermer dans un temple et faire taire le message de saint François d’Assise et de la bienheureuse Teresa de Calcutta ? Ils ne pourraient l’accepter. Une foi authentique – qui n’est jamais confortable et individualiste – implique toujours un profond désir de changer le monde, de transmettre des valeurs, de laisser quelque chose de meilleur après notre passage sur la terre. Nous aimons cette magnifique planète où Dieu nous a placés, et nous aimons l’humanité qui l’habite, avec tous ses drames et ses lassitudes, avec ses aspirations et ses espérances, avec ses valeurs et ses fragilités. La terre est notre maison commune et nous sommes tous frères. Bien que « l’ordre juste de la société et de l’État soit un devoir essentiel du politique », l’Église « ne peut ni ne doit rester à l’écart dans la lutte pour la justice ».20Tous les chrétiens, et aussi les pasteurs, sont appelés à se préoccuper de la construction d’un monde meilleur. Il s’agit de cela, parce que la pensée sociale de l’Église est en premier lieu positive et fait des propositions, oriente une action transformatrice, et en ce sens, ne cesse d’être un signe d’espérance qui jaillit du cœur plein d’amour de Jésus Christ. En même temps, elle unit « ses efforts à ceux que réalisent dans le domaine social les autres Églises et Communautés ecclésiales, tant au niveau de la réflexion doctrinale qu’au niveau pratique ».21
184. Ce n’est pas le moment ici de développer toutes les graves questions sociales qui marquent le monde actuel, dont j’ai commenté certaines dans le chapitre deux. Ceci n’est pas un document social, et pour réfléchir sur ces thématiques différentes nous disposons d’un instrument très adapté dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, dont je recommande vivement l’utilisation et l’étude. En outre, ni le Pape, ni l’Église ne possèdent le monopole de l’interprétation de la réalité sociale ou de la proposition de solutions aux problèmes contemporains. Je peux répéter ici ce que Paul VI indiquait avec lucidité : « Face à des situations aussi variées, il nous est difficile de prononcer une parole unique, comme de proposer une solution qui ait une valeur universelle. Telle n’est pas notre ambition, ni même notre mission. Il revient aux communautés chrétiennes d’analyser avec objectivité la situation propre de leur pays ».22
185. Dans la suite, je chercherai à me concentrer sur deux grandes questions qui me semblent fondamentales en ce moment de l’histoire. Je les développerai avec une certaine ampleur parce que je considère qu’elles détermineront l’avenir de l’humanité. Il s’agit, en premier lieu, de l’intégration sociale des pauvres et, en outre, de la paix et du dialogue social.
II. L'intégration sociale des pauvres
186. De notre foi au Christ qui s’est fait pauvre, et toujours proche des pauvres et des exclus, découle la préoccupation pour le développement intégral des plus abandonnés de la société.
Unis à Dieu nous écoutons un cri
187. Chaque chrétien et chaque communauté sont appelés à être instruments de Dieu pour la libération et la promotion des pauvres, de manière à ce qu’ils puissent s’intégrer pleinement dans la société ; ceci suppose que nous soyons dociles et attentifs à écouter le cri du pauvre et à le secourir. Il suffit de recourir aux Écritures pour découvrir comment le Père qui est bon veut écouter le cri des pauvres : « J’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer [...] Maintenant va, je t’envoie... » (Ex 3, 7-8.10), et a souci de leurs nécessités : « Alors les Israélites crièrent vers le Seigneur et le Seigneur leur suscita un sauveur » (Jg 3, 15). Faire la sourde oreille à ce cri, alors que nous sommes les instruments de Dieu pour écouter le pauvre, nous met en dehors de la volonté du Père et de son projet, parce que ce pauvre « en appellerait au Seigneur contre toi, et tu serais chargé d’un péché » (Dt 15, 9). Et le manque de solidarité envers ses nécessités affecte directement notre relation avec Dieu : « Si quelqu’un te maudit dans sa détresse, son Créateur exaucera son imprécation » (Si 4, 6). L’ancienne question revient toujours : « Si quelqu’un, jouissant des biens de ce monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 3, 17). Souvenons-nous aussi comment, avec une grande radicalité, l’apôtre Jacques reprenait l’image du cri des opprimés : « Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées » (5, 4).
188. L’Église a reconnu que l’exigence d’écouter ce cri vient de l’œuvre libératrice de la grâce elle-même en chacun de nous ; il ne s’agit donc pas d’une mission réservée seulement à quelques-uns : « L’Église guidée par l’Évangile de la miséricorde et par l’amour de l’homme, entend la clameur pour la justice et veut y répondre de toutes ses forces ». 23 Dans ce cadre on comprend la demande de Jésus à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Mc 6, 37), ce qui implique autant la coopération pour résoudre les causes structurelles de la pauvreté et promouvoir le développement intégral des pauvres, que les gestes simples et quotidiens de solidarité devant les misères très concrètes que nous rencontrons. Le mot “solidarité” est un peu usé et, parfois, on l’interprète mal, mais il désigne beaucoup plus que quelques actes sporadiques de générosité. Il demande de créer une nouvelle mentalité qui pense en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens par quelques-uns.
189. La solidarité est une réaction spontanée de celui qui reconnaît la fonction sociale de la propriété et la destination universelle des biens comme réalités antérieures à la propriété privée. La possession privée des biens se justifie pour les garder et les accroître de manière à ce qu’ils servent mieux le bien commun, c’est pourquoi la solidarité doit être vécue comme la décision de rendre au pauvre ce qui lui revient. Ces convictions et pratiques de solidarité, quand elles prennent chair, ouvrent la route à d’autres transformations structurelles et les rendent possibles. Un changement des structures qui ne génère pas de nouvelles convictions et attitudes fera que ces mêmes structures tôt ou tard deviendront corrompues, pesantes et inefficaces.
190. Parfois il s’agit d’écouter le cri de peuples entiers, des peuples les plus pauvres de la terre, parce que « la paix se fonde non seulement sur le respect des droits de l’homme mais aussi sur celui des droits des peuples ».24Il est à déplorer que même les droits humains puissent être utilisés comme justification d’une défense exagérée des droits individuels ou des droits des peuples les plus riches. Respectant l’indépendance et la culture de chaque nation, il faut rappeler toujours que la planète appartient à toute l’humanité et est pour toute l’humanité, et que le seul fait d’être nés en un lieu avec moins de ressources ou moins de développement ne justifie pas que des personnes vivent dans une moindre dignité. Il faut répéter que « les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec une plus grande libéralité leurs biens au service des autres ».25Pour parler de manière correcte de nos droits, il faut élargir le regard et ouvrir les oreilles au cri des autres peuples et des autres régions de notre pays. Nous avons besoin de grandir dans une solidarité qui « doit permettre à tous les peuples de devenir eux-mêmes les artisans de leur destin »,26de même que « chaque homme est appelé à se développer ».27
191. En tout lieu et en toute circonstance, les chrétiens, encouragés par leurs pasteurs, sont appelés à écouter le cri des pauvres, comme l’ont bien exprimé les évêques du Brésil : « Nous voulons assumer chaque jour, les joies et les espérances, les angoisses et les tristesses du peuple brésilien, spécialement des populations des périphéries urbaines et des zones rurales – sans terre, sans toit, sans pain, sans santé – lésées dans leurs droits. Voyant leurs misères, écoutant leurs cris et connaissant leur souffrance, nous sommes scandalisés par le fait de savoir qu’il existe de la nourriture suffisamment pour tous et que la faim est due à la mauvaise distribution des biens et des revenus. Le problème s’aggrave avec la pratique généralisée du gaspillage ».28
192. Mais nous désirons encore davantage, et notre rêve va plus loin. Nous ne parlons pas seulement d’assurer à tous la nourriture, ou une « subsistance décente », mais que tous connaissent « la prospérité dans ses multiples aspects ».29Ceci implique éducation, accès à l’assistance sanitaire, et surtout au travail, parce que dans le travail libre, créatif, participatif et solidaire, l’être humain exprime et accroît la dignité de sa vie. Le salaire juste permet l’accès adéquat aux autres biens qui sont destinés à l’usage commun.
Fidélité à l’Évangile pour ne pas courir en vain
193. L’impératif d’écouter le cri des pauvres prend chair en nous quand nous sommes bouleversés au plus profond devant la souffrance d’autrui. Relisons quelques enseignements de la Parole de Dieu sur la miséricorde, pour qu’ils résonnent avec force dans la vie de l’Église. L’Évangile proclame : « Heureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde » (Mt 5, 7). L’Apôtre saint Jacques enseigne que la miséricorde envers les autres nous permet de sortir triomphants du jugement divin : « Parlez et agissez comme des gens qui doivent être jugés par une loi de liberté. Car le jugement est sans miséricorde pour qui n’a pas fait miséricorde ; mais la miséricorde se rit du jugement » (2, 12-13). Dans ce texte, Jacques se fait l’héritier de la plus riche spiritualité hébraïque post-exilique, qui attribuait à la miséricorde une valeur salvifique spéciale : « Romps tes péchés par des œuvres de justice, et tes iniquités en faisant miséricorde aux pauvres, afin d’avoir longue sécurité » (Dn 4, 24). Dans cette même perspective, la littérature sapientielle parle de l’aumône comme exercice concret de la miséricorde envers ceux qui en ont besoin : « L’aumône sauve de la mort et elle purifie de tous péchés » (Tb 12, 9). Le Siracide l’exprime aussi de manière plus imagée : « L’eau éteint les flammes, l’aumône remet les péchés » (3, 30). La même synthèse est reprise dans le Nouveau Testament : « Conservez entre vous une grande charité, car la charité couvre une multitude de péchés » (1 P 4, 8). Cette vérité a pénétré profondément la mentalité des Pères de l’Église et a exercé une résistance prophétique, comme alternative culturelle, contre l’individualisme hédoniste païen. Rappelons un seul exemple : « Comme en danger d’incendie nous courons chercher de l’eau pour l’éteindre, [...] de la même manière, si surgit de notre paille la flamme du péché et que pour cela nous en sommes troublés, une fois que nous est donnée l’occasion d’une œuvre de miséricorde, réjouissons-nous d’une telle œuvre comme si elle était une source qui nous est offerte pour que nous puissions étouffer l’incendie ».30
194. C’est un message si clair, si direct, si simple et éloquent qu’aucune herméneutique ecclésiale n’a le droit de le relativiser. La réflexion de l’Église sur ces textes ne devrait pas obscurcir ni affaiblir leur sens exhortatif, mais plutôt aider à les assumer avec courage et ferveur. Pourquoi compliquer ce qui est si simple ? Les appareils conceptuels sont faits pour favoriser le contact avec la réalité que l’on veut expliquer, et non pour nous en éloigner. Cela vaut avant tout pour les exhortations bibliques qui invitent, avec beaucoup de détermination, à l’amour fraternel, au service humble et généreux, à la justice, à la miséricorde envers les pauvres. Jésus nous a enseigné ce chemin de reconnaissance de l’autre par ses paroles et par ses gestes. Pourquoi obscurcir ce qui est si clair ? Ne nous préoccupons pas seulement de ne pas tomber dans des erreurs doctrinales, mais aussi d’être fidèles à ce chemin lumineux de vie et de sagesse. Car, « aux défenseurs de “l’orthodoxie”, on adresse parfois le reproche de passivité, d’indulgence ou de complicité coupables à l’égard de situations d’injustice intolérables et de régimes politiques qui entretiennent ces situations ».31
195. Quand Saint Paul se rendit auprès des Apôtres à Jérusalem, de peur de courir ou d’avoir couru en vain (cf. Ga 2, 2), le critère clé de l’authenticité qu’ils lui indiquèrent est celui de ne pas oublier les pauvres (cf. Ga 2, 10). Ce grand critère, pour que les communautés pauliniennes ne se laissent pas dévorer par le style de vie individualiste des païens, est d’une grande actualité dans le contexte présent, où tend à se développer un nouveau paganisme individualiste. Nous ne pouvons pas toujours manifester adéquatement la beauté de l’Évangile mais nous devons toujours manifester ce signe : l’option pour les derniers, pour ceux que la société rejette et met de côté.
196. Nous sommes parfois durs de cœur et d’esprit, nous oublions, nous nous divertissons, nous nous extasions sur les immenses possibilités de consommation et de divertissement qu’offre la société. Il se produit ainsi une sorte d’aliénation qui nous touche tous, puisqu’« une société est aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre hommes ».32
La place privilégiée des pauvres dans le Peuple de Dieu
197. Les pauvres ont une place de choix dans le cœur de Dieu, au point que lui même « s’est fait pauvre » (2 Co 8, 9). Tout le chemin de notre rédemption est marqué par les pauvres. Ce salut est venu jusqu’à nous à travers le « oui » d’une humble jeune fille d’un petit village perdu dans la périphérie d’un grand empire. Le Sauveur est né dans une mangeoire, parmi les animaux, comme cela arrivait pour les enfants des plus pauvres ; il a été présenté au temple avec deux colombes, l’offrande de ceux qui ne pouvaient pas se permettre de payer un agneau (cf. Lc 2, 24 ; Lv 5, 7) ; il a grandi dans une maison de simples travailleurs et a travaillé de ses mains pour gagner son pain. Quand il commença à annoncer le Royaume, des foules de déshérités le suivaient, et ainsi il manifesta ce que lui-même avait dit : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18). A ceux qui étaient accablés par la souffrance, opprimés par la pauvreté, il assura que Dieu les portait dans son cœur : « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous » (Lc 6, 20) ; il s’est identifié à eux : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger », enseignant que la miséricorde envers eux est la clef du ciel (cf. Mt 25, 35s).
198. Pour l’Église, l’option pour les pauvres est une catégorie théologique avant d’être culturelle, sociologique, politique ou philosophique. Dieu leur accorde « sa première miséricorde ».33Cette préférence divine a des conséquences dans la vie de foi de tous les chrétiens, appelés à avoir « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). Inspirée par elle, l’Église a fait une option pour les pauvres, entendue comme une « forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne dont témoigne toute la tradition de l’Église ».34Cette option – enseignait Benoît XVI – « est implicite dans la foi christologique en ce Dieu qui s’est fait pauvre pour nous, pour nous enrichir de sa pauvreté ».35Pour cette raison, je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei, par leurs propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par eux. La nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaître la force salvifique de leurs existences, et à les mettre au centre du cheminement de l’Église. Nous sommes appelés à découvrir le Christ en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux.
199. Notre engagement ne consiste pas exclusivement en des actions ou des programmes de promotion et d’assistance ; ce que l’Esprit suscite n’est pas un débordement d’activisme, mais avant tout une attention à l’autre qu’il « considère comme un avec lui ».36Cette attention aimante est le début d’une véritable préoccupation pour sa personne, à partir de laquelle je désire chercher effectivement son bien. Cela implique de valoriser le pauvre dans sa bonté propre, avec sa manière d’être, avec sa culture, avec sa façon de vivre la foi. Le véritable amour est toujours contemplatif, il nous permet de servir l’autre non par nécessité ni par vanité, mais parce qu’il est beau, au-delà de ses apparences : « C’est parce qu’on aime quelqu’un qu’on lui fait des cadeaux ».37Le pauvre, quand il est aimé, « est estimé d’un grand prix »,38et ceci différencie l’authentique option pour les pauvres d’une quelconque idéologie, d’une quelconque intention d’utiliser les pauvres au service d’intérêts personnels ou politiques.C’est seulement à partir de cette proximité réelle et cordiale que nous pouvons les accompagner comme il convient sur leur chemin de libération. C’est seulement cela qui rendra possible que « dans toutes les communautés chrétiennes, les pauvres se sentent “chez eux”. Ce style ne serait-il pas la présentation la plus grande et la plus efficace de la Bonne Nouvelle du Royaume ? »39Sans l’option préférentielle pour les plus pauvres « l’annonce de l’Évangile, qui demeure la première des charités, risque d’être incomprise ou de se noyer dans un flot de paroles auquel la société actuelle de la communication nous expose quotidiennement ».40
200. Étant donné que cette Exhortation s’adresse aux membres de l’Église catholique, je veux dire avec douleur que la pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle. L’immense majorité des pauvres a une ouverture particulière à la foi ; ils ont besoin de Dieu et nous ne pouvons pas négliger de leur offrir son amitié, sa bénédiction, sa Parole, la célébration des Sacrements et la proposition d’un chemin de croissance et de maturation dans la foi. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse privilégiée et prioritaire.
201. Personne ne devrait dire qu’il se maintient loin des pauvres parce que ses choix de vie lui font porter davantage d’attention à d’autres tâches. Ceci est une excuse fréquente dans les milieux académiques, d’entreprise ou professionnels, et même ecclésiaux. Même si on peut dire en général que la vocation et la mission propre des fidèles laïcs est la transformation des diverses réalités terrestres pour que toute l’activité humaine soit transformée par l’Évangile,41personne ne peut se sentir exempté de la préoccupation pour les pauvres et pour la justice sociale : « La conversion spirituelle, l’intensité de l’amour de Dieu et du prochain, le zèle pour la justice et pour la paix, le sens évangélique des pauvres et de la pauvreté sont requis de tous ».42Je crains que ces paroles fassent seulement l’objet de quelques commentaires sans véritables conséquences pratiques. Malgré tout, j’ai confiance dans l’ouverture et dans les bonnes dispositions des chrétiens, et je vous demande de rechercher communautairement de nouveaux chemins pour accueillir cette proposition renouvelée.
Économie et distribution des revenus
202. La nécessité de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut attendre, non seulement en raison d’une exigence pragmatique d’obtenir des résultats et de mettre en ordre la société, mais pour la guérir d’une maladie qui la rend fragile et indigne, et qui ne fera que la conduire à de nouvelles crises. Les plans d’assistance qui font face à certaines urgences devraient être considérés seulement comme des réponses provisoires. Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale,43les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société.
203. La dignité de chaque personne humaine et le bien commun sont des questions qui devraient structurer toute la politique économique, or parfois elles semblent être des appendices ajoutés de l’extérieur pour compléter un discours politique sans perspectives ni programmes d’un vrai développement intégral. Beaucoup de paroles dérangent dans ce système ! C’est gênant de parler d’éthique, c’est gênant de parler de solidarité mondiale, c’est gênant de parler de distribution des biens, c’est gênant de parler de défendre les emplois, c’est gênant de parler de la dignité des faibles, c’est gênant de parler d’un Dieu qui exige un engagement pour la justice. D’autres fois, il arrive que ces paroles deviennent objet d’une manipulation opportuniste qui les déshonore. La commode indifférence à ces questions rend notre vie et nos paroles vides de toute signification. La vocation d’entrepreneur est un noble travail, il doit se laisser toujours interroger par un sens plus large de la vie ; ceci lui permet de servir vraiment le bien commun, par ses efforts de multiplier et rendre plus accessibles à tous les biens de ce monde.
204. Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. La croissance dans l’équité exige quelque chose de plus que la croissance économique, bien qu’elle la suppose ; elle demande des décisions, des programmes, des mécanismes et des processus spécifiquement orientés vers une meilleure distribution des revenus, la création d’opportunités d’emplois, une promotion intégrale des pauvres qui dépasse le simple assistanat. Loin de moi la proposition d’un populisme irresponsable, mais l’économie ne peut plus recourir à des remèdes qui sont un nouveau venin, comme lorsqu’on prétend augmenter la rentabilité en réduisant le marché du travail, mais en créant de cette façon de nouveaux exclus.
205. Je demande à Dieu que s’accroisse le nombre d’hommes politiques capables d’entrer dans un authentique dialogue qui s’oriente efficacement pour soigner les racines profondes et non l’apparence des maux de notre monde ! La politique tant dénigrée, est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun.44Nous devons nous convaincre que la charité « est le principe non seulement des micro-relations : rapports amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques ».45Je prie le Seigneur qu’il nous offre davantage d’hommes politiques qui aient vraiment à cœur la société, le peuple, la vie des pauvres ! Il est indispensable que les gouvernants et le pouvoir financier lèvent les yeux et élargissent leurs perspectives, qu’ils fassent en sorte que tous les citoyens aient un travail digne, une instruction et une assistance sanitaire. Et pourquoi ne pas recourir à Dieu afin qu’il inspire leurs plans ? Je suis convaincu qu’à partir d’une ouverture à la transcendance pourrait naître une nouvelle mentalité politique et économique, qui aiderait à dépasser la dichotomie absolue entre économie et bien commun social.
206. L’économie, comme le dit le mot lui-même, devrait être l’art d’atteindre une administration adéquate de la maison commune, qui est le monde entier. Toute action économique d’une certaine portée, mise en œuvre sur une partie de la planète, se répercute sur la totalité ; par conséquent, aucun gouvernement ne peut agir en dehors d’une responsabilité commune. De fait, il devient toujours plus difficile de trouver des solutions au niveau local en raison des énormes contradictions globales, c’est pourquoi la politique locale a de nombreux problèmes à résoudre. Si nous voulons vraiment atteindre une saine économie mondiale, il y a besoin, en cette phase historique, d’une façon d’intervenir plus efficace qui, restant sauve la souveraineté des nations, assure le bien-être économique de tous les pays et non seulement de quelques-uns.
207. Toute communauté de l’Église, dans la mesure où elle prétend rester tranquille sans se préoccuper de manière créative et sans coopérer avec efficacité pour que les pauvres vivent avec dignité et pour l’intégration de tous, court aussi le risque de la dissolution, même si elle parle de thèmes sociaux ou critique les gouvernements. Elle finira facilement par être dépassée par la mondanité spirituelle, dissimulée sous des pratiques religieuses, avec des réunions infécondes ou des discours vides.
208. Si quelqu’un se sent offensé par mes paroles, je lui dis que je les exprime avec affection et avec la meilleure des intentions, loin d’un quelconque intérêt personnel ou d’idéologie politique. Ma parole n’est pas celle d’un ennemi ni d’un opposant. Seul m’intéresse de faire en sorte que ceux qui sont esclaves d’une mentalité individualiste, indifférente et égoïste puissent se libérer de ces chaînes si indignes, et adoptent un style de vie et de pensée plus humain, plus noble, plus fécond, qui confère dignité à leur passage sur cette terre.
Avoir soin de la fragilité
209. Jésus, l’évangélisateur par excellence et l’Évangile en personne, s’identifie spécialement aux plus petits. (cf. Mt 25, 40). Ceci nous rappelle que nous tous, chrétiens, sommes appelés à avoir soin des plus fragiles de la terre. Mais dans le modèle actuel de “succès” et de “droit privé”, il ne semble pas que cela ait un sens de s’investir afin que ceux qui restent en arrière, les faibles ou les moins pourvus, puissent se faire un chemin dans la vie.
210. Il est indispensable de prêter attention aux nouvelles formes de pauvreté et de fragilité dans lesquelles nous sommes appelés à reconnaître le Christ souffrant, même si, en apparence, cela ne nous apporte pas des avantages tangibles et immédiats : les sans-abris, les toxico-dépendants, les réfugiés, les populations indigènes, les personnes âgées toujours plus seules et abandonnées etc. Les migrants me posent un défi particulier parce que je suis Pasteur d’une Église sans frontières qui se sent mère de tous. Par conséquent, j’exhorte les pays à une généreuse ouverture, qui, au lieu de craindre la destruction de l’identité locale, soit capable de créer de nouvelles synthèses culturelles. Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents, et qui font de cette intégration un nouveau facteur de développement ! Comme elles sont belles les villes qui, même dans leur architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre !
211. La situation de ceux qui font l’objet de diverses formes de traite des personnes m’a toujours attristé. Je voudrais que nous écoutions le cri de Dieu qui nous demande à tous : « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9). Où est ton frère esclave ? Où est celui que tu es en train de tuer chaque jour dans la petite usine clandestine, dans le réseau de prostitution, dans les enfants que tu utilises pour la mendicité, dans celui qui doit travailler caché parce qu’il n’a pas été régularisé ? Ne faisons pas semblant de rien. Il y a de nombreuses complicités. La question est pour tout le monde ! Ce crime mafieux et aberrant est implanté dans nos villes, et beaucoup ont les mains qui ruissellent de sang à cause d’une complicité confortable et muette.
212. Doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits. Cependant, nous trouvons tout le temps chez elles les plus admirables gestes d’héroïsme quotidien dans la protection et dans le soin de la fragilité de leurs familles.
213. Parmi ces faibles, dont l’Église veut prendre soin avec prédilection, il y a aussi les enfants à naître, qui sont les plus sans défense et innocents de tous, auxquels on veut nier aujourd’hui la dignité humaine afin de pouvoir en faire ce que l’on veut, en leur retirant la vie et en promouvant des législations qui font que personne ne peut l’empêcher. Fréquemment, pour ridiculiser allègrement la défense que l’Église fait des enfants à naître, on fait en sorte de présenter sa position comme quelque chose d’idéologique, d’obscurantiste et de conservateur. Et pourtant cette défense de la vie à naître est intimement liée à la défense de tous les droits humains. Elle suppose la conviction qu’un être humain est toujours sacré et inviolable, dans n’importe quelle situation et en toute phase de son développement. Elle est une fin en soi, et jamais un moyen pour résoudre d’autres difficultés. Si cette conviction disparaît, il ne reste plus de fondements solides et permanents pour la défense des droits humains, qui seraient toujours sujets aux convenances contingentes des puissants du moment. La seule raison est suffisante pour reconnaître la valeur inviolable de toute vie humaine, mais si nous la regardons aussi à partir de la foi, « toute violation de la dignité personnelle de l’être humain crie vengeance en présence de Dieu et devient une offense au Créateur de l’homme ».46
214. Précisément parce qu’il s’agit d’une question qui regarde la cohérence interne de notre message sur la valeur de la personne humaine, on ne doit pas s’attendre à ce que l’Église change de position sur cette question. Je veux être tout à fait honnête à cet égard. Cette question n’est pas sujette à de prétendues réformes ou à des “modernisations”. Ce n’est pas un progrès de prétendre résoudre les problèmes en éliminant une vie humaine. Mais il est vrai aussi que nous avons peu fait pour accompagner comme il convient les femmes qui se trouvent dans des situations très dures, où l’avortement se présente à elles comme une solution rapide à leur profonde angoisse, en particulier quand la vie qui croît en elles est la conséquence d’une violence, ou dans un contexte d’extrême pauvreté. Qui peut ne pas comprendre ces situations si douloureuses ?
215. Il y a d’autres êtres fragiles et sans défense, qui très souvent restent à la merci des intérêts économiques ou sont utilisés sans discernement. Je me réfère à l’ensemble de la création. En tant qu’êtres humains, nous ne sommes pas les simples bénéficiaires, mais les gardiens des autres créatures. Moyennant notre réalité corporelle, Dieu nous a unis si étroitement au monde qui nous entoure, que la désertification du sol est comme une maladie pour chacun ; et nous pouvons nous lamenter sur l’extinction d’une espèce comme si elle était une mutilation. Ne faisons pas en sorte qu’à notre passage demeurent des signes de destruction et de mort qui frappent notre vie et celle des générations futures.47En ce sens, je fais mienne la belle et prophétique plainte, exprimée il y a plusieurs années par les évêques des Philippines : « Une incroyable variété d’insectes vivait dans la forêt et ceux-ci étaient engagés dans toutes sortes de tâches propres [...] Les oiseaux volaient dans l’air, leurs brillantes plumes et leur différents chants ajoutaient leurs couleurs et leurs mélodies à la verdure des bois [...] Dieu a voulu cette terre pour nous, ses créatures particulières, mais non pour que nous puissions la détruire et la transformer en sol désertique [...] Après une seule nuit de pluie, regarde vers les fleuves marron-chocolat, dans les parages, et souviens-toi qu’ils emportent le sang vivant de la terre vers la mer [...] Comment les poissons pourront-ils nager dans cet égout comme le rio Pasig, et tant d’autres fleuves que nous avons contaminés ? Qui a transformé le merveilleux monde marin en cimetières sous-marins dépourvus de vie et de couleurs ? ».48
216. Nous tous, les chrétiens, petits mais forts dans l’amour de Dieu, comme saint François d’Assise, nous sommes appelés à prendre soin de la fragilité du peuple et du monde dans lequel nous vivons.
III. Le bien commun et la paix sociale
217. Nous avons beaucoup parlé de la joie et de l’amour, mais la Parole de Dieu mentionne aussi le fruit de la paix (cf. Ga 5, 22).
218. La paix sociale ne peut pas être comprise comme un irénisme ou comme une pure absence de violence obtenue par l’imposition d’un secteur sur les autres. Ce serait de même une fausse paix que celle qui servirait d’excuse pour justifier une organisation sociale qui réduit au silence ou tranquillise les plus pauvres, de manière à ce que ceux qui jouissent des plus grands bénéfices puissent conserver leur style de vie sans heurt, alors que les autres survivent comme ils peuvent. Les revendications sociales qui ont un rapport avec la distribution des revenus, l’intégration sociale des pauvres et les droits humains ne peuvent pas être étouffés sous prétexte de construire un consensus de bureau ou une paix éphémère, pour une minorité heureuse. La dignité de la personne humaine et le bien commun sont au-dessus de la tranquillité de quelques-uns qui ne veulent pas renoncer à leurs privilèges. Quand ces valeurs sont touchées, une voix prophétique est nécessaire.
219. La paix, non plus, « ne se réduit pas à une absence de guerres, fruit de l’équilibre toujours précaire des forces. Elle se construit jour après jour dans la poursuite d’un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre les hommes ».49En définitive, une paix qui n’est pas le fruit du développement intégral de tous n’aura pas d’avenir et sera toujours semence de nouveaux conflits et de diverses formes de violence.
220. En chaque nation, les habitants développent la dimension sociale de leurs vies, en se constituant citoyens responsables au sein d’un peuple, et non comme une masse asservie par les forces dominantes. Souvenons-nous qu’« être citoyen fidèle est une vertu, et la participation à la vie politique une obligation morale ».50Mais devenir un peuple est cependant quelque chose de plus, et demande un processus constant dans lequel chaque nouvelle génération se trouve engagée. C’est un travail lent et ardu qui exige de se laisser intégrer, et d’apprendre à le faire au point de développer une culture de la rencontre dans une harmonie multiforme.
221. Pour avancer dans cette construction d’un peuple en paix, juste et fraternel, il y quatre principes reliés à des tensions bipolaires propres à toute réalité sociale. Ils viennent des grands postulats de la Doctrine sociale de l’Église, lesquels constituent « le paramètre de référence premier et fondamental pour l’interprétation et l’évaluation des phénomènes sociaux ».51A la lumière de ceux-ci, je désire proposer maintenant ces quatre principes qui orientent spécifiquement le développement de la cohabitation sociale et la construction d’un peuple où les différences s’harmonisent dans un projet commun. Je le fais avec la conviction que leur application peut être un authentique chemin vers la paix dans chaque nation et dans le monde entier.
Le temps est supérieur à l’espace
222. Il y a une tension bipolaire entre la plénitude et la limite. La plénitude provoque la volonté de tout posséder, et la limite est le mur qui se met devant nous. Le “temps”, considéré au sens large, fait référence à la plénitude comme expression de l’horizon qui s’ouvre devant nous, et le moment est une expression de la limite qui se vit dans un espace délimité. Les citoyens vivent en tension entre la conjoncture du moment et la lumière du temps, d’un horizon plus grand, de l’utopie qui nous ouvre sur l’avenir comme cause finale qui attire. De là surgit un premier principe pour avancer dans la construction d’un peuple : le temps est supérieur à l’espace.
223. Ce principe permet de travailler à long terme, sans être obsédé par les résultats immédiats. Il aide à supporter avec patience les situations difficiles et adverses, ou les changements des plans qu’impose le dynamisme de la réalité. Il est une invitation à assumer la tension entre plénitude et limite, en accordant la priorité au temps. Un des péchés qui parfois se rencontre dans l’activité sociopolitique consiste à privilégier les espaces de pouvoir plutôt que les temps des processus. Donner la priorité à l’espace conduit à devenir fou pour tout résoudre dans le moment présent, pour tenter de prendre possession de tous les espaces de pouvoir et d’auto-affirmation. C’est cristalliser les processus et prétendre les détenir. Donner la priorité au temps c’est s’occuper d’initier des processus plutôt que de posséder des espaces. Le temps ordonne les espaces, les éclaire et les transforme en maillons d’une chaîne en constante croissance, sans chemin de retour. Il s’agit de privilégier les actions qui génèrent les dynamismes nouveaux dans la société et impliquent d’autres personnes et groupes qui les développeront, jusqu’à ce qu’ils fructifient en événements historiques importants. Sans inquiétude, mais avec des convictions claires et de la ténacité.
224. Parfois, je me demande qui sont ceux qui dans le monde actuel se préoccupent vraiment de générer des processus qui construisent un peuple, plus que d’obtenir des résultats immédiats qui produisent une rente politique facile, rapide et éphémère, mais qui ne construisent pas la plénitude humaine. L’histoire les jugera peut-être selon le critère qu’énonçait Romano Guardini : « L’unique modèle pour évaluer correctement une époque est de demander jusqu’à quel point se développe en elle et atteint une authentique raison d’être la plénitude de l’existence humaine, en accord avec le caractère particulier et les possibilités de la même époque ».52
225. Ce critère est aussi très adapté à l’évangélisation, qui demande d’avoir présent l’horizon, d’adopter les processus possibles et les larges chemins. Le Seigneur lui-même en sa vie terrestre a fait comprendre de nombreuses fois à ses disciples qu’il y avait des choses qu’ils ne pouvaient pas comprendre maintenant, et qu’il était nécessaire d’attendre l’Esprit Saint (cf. Jn 16, 12-13). La parabole du grain et de l’ivraie (cf. Mt 13, 24- 30) décrit un aspect important de l’évangélisation qui consiste à montrer comment l’ennemi peut occuper l’espace du Royaume et endommager avec l’ivraie, mais il est vaincu par la bonté du grain qui se manifeste en son temps.
L’unité prévaut sur le conflit
226. Le conflit ne peut être ignoré ou dissimulé. Il doit être assumé. Mais si nous restons prisonniers en lui, nous perdons la perspective, les horizons se limitent et la réalité même reste fragmentée. Quand nous nous arrêtons à une situation de conflit, nous perdons le sens de l’unité profonde de la réalité.
227. Face à un conflit, certains regardent simplement celui-ci et passent devant comme si de rien n’était, ils s’en lavent les mains pour pouvoir continuer leur vie. D’autres entrent dans le conflit de telle manière qu’ils en restent prisonniers, perdent l’horizon, projettent sur les institutions leurs propres confusions et insatisfactions, de sorte que l’unité devient impossible. Mais il y a une troisième voie, la mieux adaptée, de se situer face à un conflit. C’est d’accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau processus. « Bienheureux les artisans de paix ! » (Mt 5, 9).
228. De cette manière, il est possible de développer une communion dans les différences, que seules peuvent faciliter ces personnes nobles qui ont le courage d’aller au-delà de la surface du conflit et regardent les autres dans leur dignité la plus profonde. Pour cela, il faut postuler un principe indispensable pour construire l’amitié sociale : l’unité est supérieure au conflit. La solidarité, entendue en son sens le plus profond et comme défi, devient ainsi une manière de faire l’histoire, un domaine vital où les conflits, les tensions, et les oppositions peuvent atteindre une unité multiforme, unité qui engendre une nouvelle vie. Il ne s’agit pas de viser au syncrétisme ni à l’absorption de l’un dans l’autre, mais de la résolution à un plan supérieur qui conserve, en soi, les précieuses potentialités des polarités en opposition.
229. Ce critère évangélique nous rappelle que le Christ a tout unifié en lui : le ciel et la terre, Dieu et l’homme, le temps et l’éternité, la chair et l’esprit, la personne et la société. Le signe distinctif de cette unité et de cette réconciliation de tout en lui est la paix : Le Christ « est notre paix » (Ep 2, 14). L’annonce de l’Évangile commence toujours avec le salut de paix, et à tout moment la paix couronne les relations entre les disciples et leur donne cohésion. La paix est possible parce que le Seigneur a vaincu le monde, avec ses conflits permanents « faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1, 20). Mais si nous allons au fond de ces textes bibliques, nous découvrirons que le premier domaine où nous sommes appelés à conquérir cette pacification dans les différences, c’est notre propre intériorité, notre propre vie toujours menacée par la dispersion dialectique.53Avec des cœurs brisés en mille morceaux, il sera difficile de construire une authentique paix sociale.
230. L’annonce de la paix n’est pas celle d’une paix négociée mais la conviction que l’unité de l’Esprit harmonise toutes les diversités. Elle dépasse tout conflit en une synthèse nouvelle et prometteuse. La diversité est belle quand elle accepte d’entrer constamment dans un processus de réconciliation, jusqu’à sceller une sorte de pacte culturel qui fait émerger une “diversité réconciliée”, comme l’enseignent bien les évêques du Congo : « La diversité de nos ethnies est une richesse [...] Ce n’est que dans l’unité, la conversion des cœurs et la réconciliation que nous pouvons faire avancer notre pays ».54
La réalité est plus importante que l’idée
231. Il existe aussi une tension bipolaire entre l’idée et la réalité. La réalité est, tout simplement ; l’idée s’élabore. Entre les deux il faut instaurer un dialogue permanent, en évitant que l’idée finisse par être séparée de la réalité. Il est dangereux de vivre dans le règne de la seule parole, de l’image, du sophisme. A partir de là se déduit qu’il faut postuler un troisième principe : la réalité est supérieure à l’idée. Cela suppose d’éviter diverses manières d’occulter la réalité : les purismes angéliques, les totalitarismes du relativisme, les nominalismes déclaratifs, les projets plus formels que réels, les fondamentalismes antihistoriques, les éthiques sans bonté, les intellectualismes sans sagesse.
232. L’idée – les élaborations conceptuelles – est fonction de la perception, de la compréhension et de la conduite de la réalité. L’idée déconnectée de la réalité est à l’origine des idéalismes et des nominalismes inefficaces, qui, au mieux, classifient et définissent, mais n’impliquent pas. Ce qui implique, c’est la réalité éclairée par le raisonnement. Il faut passer du nominalisme formel à l’objectivité harmonieuse. Autrement, on manipule la vérité, de la même manière que l’on remplace la gymnastique par la cosmétique.55Il y a des hommes politiques – y compris des dirigeants religieux – qui se demandent pourquoi le peuple ne les comprend pas ni ne les suit, alors que leurs propositions sont si logiques et si claires. C’est probablement parce qu’ils se sont installés dans le règne de la pure idée et ont réduit la politique ou la foi à la rhétorique. D’autres ont oublié la simplicité et ont importé du dehors une rationalité étrangère aux personnes.
233. La réalité est supérieure à l’idée. Ce critère est lié à l’incarnation de la Parole et à sa mise en pratique : « A ceci reconnaissez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu dans la chair est de Dieu » (1Jn 4, 2). Le critère de réalité d’une parole déjà incarnée et qui cherche toujours à s’incarner, est essentiel à l’évangélisation. Il nous porte, d’un côté, à valoriser l’histoire de l’Église comme histoire du salut, à nous souvenir de nos saints qui ont inculturé l’Évangile dans la vie de nos peuples, à recueillir la riche tradition bimillénaire de l’Église, sans prétendre élaborer une pensée déconnectée de ce trésor, comme si nous voulions inventer l’Évangile. D’un autre côté, ce critère nous pousse à mettre en pratique la Parole, à réaliser des œuvres de justice et de charité dans lesquelles cette Parole soit féconde. Ne pas mettre en pratique, ne pas intégrer la Parole à la réalité, c’est édifier sur le sable, demeurer dans la pure idée et tomber dans l’intimisme et le gnosticisme qui ne donnent pas de fruit, qui stérilisent son dynamisme.
Le tout est supérieur à la partie
234. Entre la globalisation et la localisation se produit aussi une tension. Il faut prêter attention à la dimension globale pour ne pas tomber dans une mesquinerie quotidienne. En même temps, il ne faut pas perdre de vue ce qui est local, ce qui nous fait marcher les pieds sur terre. L’union des deux empêche de tomber dans l’un de ces deux extrêmes : l’un, que les citoyens vivent dans un universalisme abstrait et globalisant, ressemblant aux passagers du wagon de queue, qui admirent les feux d’artifice du monde, celui des autres, la bouche ouverte et avec des applaudissements programmés. L’autre, qu’ils se transforment en un musée folklorique d’ermites renfermés, condamnés à répéter toujours les mêmes choses, incapables de se laisser interpeller par ce qui est différent, d’apprécier la beauté que Dieu répand hors de leurs frontières.
235. Le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci. Par conséquent, on ne doit pas être trop obsédé par des questions limitées et particulières. Il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans se déraciner. Il est nécessaire d’enfoncer ses racines dans la terre fertile et dans l’histoire de son propre lieu, qui est un don de Dieu. On travaille sur ce qui est petit, avec ce qui est proche, mais dans une perspective plus large. De la même manière, quand une personne qui garde sa particularité personnelle et ne cache pas son identité, s’intègre cordialement dans une communauté, elle ne s’annihile pas, mais elle reçoit toujours de nouveaux stimulants pour son propre développement. Ce n’est ni la sphère globale, qui annihile, ni la partialité isolée, qui rend stérile.
236. Le modèle n’est pas la sphère, qui n’est pas supérieure aux parties, où chaque point est équidistant du centre et où il n’y a pas de différence entre un point et un autre. Le modèle est le polyèdre, qui reflète la confluence de tous les éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité. Tant l’action pastorale que l’action politique cherchent à recueillir dans ce polyèdre le meilleur de chacun. Y entrent les pauvres avec leur culture, leurs projets, et leurs propres potentialités. Même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu. C’est la conjonction des peuples qui, dans l’ordre universel, conservent leur propre particularité ; c’est la totalité des personnes, dans une société qui cherche un bien commun, qui les incorpore toutes en vérité.
237. A nous chrétiens, ce principe nous parle aussi de la totalité ou de l’intégrité de l’Évangile que l’Église nous transmet et nous envoie prêcher. La plénitude de sa richesse incorpore les académiciens et les ouvriers, les chefs d’entreprise et les artistes, tous. La “mystique populaire” accueille à sa manière l’Évangile tout entier, et l’incarne sous forme de prière, de fraternité, de justice, de lutte et de fête. La Bonne Nouvelle est la joie d’un Père qui ne veut pas qu’un de ses petits se perde. Ainsi jaillit la joie du Bon Pasteur qui retrouve la brebis perdue et la réintègre à son troupeau. L’Évangile est le levain qui fait fermenter toute la masse, la ville qui brille en haut de la montagne éclairant tous les peuples. L’Évangile possède un critère de totalité qui lui est inhérent : il ne cesse pas d’être Bonne Nouvelle tant qu’il n’est pas annoncé à tous, tant qu’il ne féconde pas et ne guérit pas toutes les dimensions de l’homme, tant qu’il ne réunit pas tous les hommes à la table du Royaume. Le tout est supérieur à la partie.
IV. Le dialogue social comme contribution à la paix
238. L’Évangélisation implique aussi un chemin de dialogue. Pour l’Église, en particulier, il y a actuellement trois champs de dialogue où elle doit être présente, pour accomplir un service en faveur du plein développement de l’être humain et procurer le bien commun : le dialogue avec les États, avec la société – qui inclut le dialogue avec les cultures et avec les sciences – et avec les autres croyants qui ne font pas partie de l’Église catholique. Dans tous les cas, « l’Église parle à partir de la lumière que lui offre la foi »,56elle apporte son expérience de deux mille ans, et garde toujours en mémoire les vies et les souffrances des êtres humains. Cela va au-delà de la raison humaine mais cela comporte aussi une signification qui peut enrichir ceux qui ne croient pas, et invite la raison à élargir ses perspectives.
239. L’Église proclame l’« Évangile de la paix » (Ep 6, 15) et est ouverte à la collaboration avec toutes les autorités nationales et internationales pour prendre soin de ce bien universel si grand. En annonçant Jésus-Christ, qui est la paix en personne (cf. Ep 2, 14), la nouvelle évangélisation engage tout baptisé à être instrument de pacification et témoin crédible d’une vie réconciliée.57C’est le moment de savoir comment, dans une culture qui privilégie le dialogue comme forme de rencontre, projeter la recherche de consensus et d’accords, mais sans la séparer de la préoccupation d’une société juste, capable de mémoire, et sans exclusions. L’auteur principal, le sujet historique de ce processus, c’est le peuple et sa culture, et non une classe, une fraction, un groupe, une élite. Nous n’avons pas besoin d’un projet de quelques-uns destiné à quelques-uns, ou d’une minorité éclairée ou qui témoigne et s’approprie un sentiment collectif. Il s’agit d’un accord pour vivre ensemble, d’un pacte social et culturel.
240. Il revient à l’État de prendre soin et de promouvoir le bien commun de la société.58Sur la base des principes de subsidiarité et de solidarité, et dans un grand effort de dialogue politique et de création de consensus, il joue un rôle fondamental, qui ne peut être délégué, dans la recherche du développement intégral de tous. Ce rôle, dans les circonstances actuelles, exige une profonde humilité sociale.
241. Dans le dialogue avec l’État et avec la société, l’Église n’a pas de solutions pour toutes les questions particulières. Mais, avec les diverses forces sociales, elle accompagne les propositions qui peuvent répondre le mieux à la dignité de la personne humaine et au bien commun. Ce faisant, elle propose toujours avec clarté les valeurs fondamentales de l’existence humaine, pour transmettre les convictions qui ensuite peuvent se traduire en actions politiques.
Le dialogue entre la foi, la raison et les sciences
242. Le dialogue entre science et foi fait aussi partie de l’action évangélisatrice qui favorise la paix.59Le scientisme et le positivisme se refusent « d’admettre comme valables des formes de connaissance différentes de celles qui sont le propre des sciences positives ».60L’Église propose un autre chemin, qui exige une synthèse entre un usage responsable des méthodologies propres des sciences empiriques, et les autres savoirs comme la philosophie, la théologie, et la foi elle-même, qui élève l’être humain jusqu’au mystère qui transcende la nature et l’intelligence humaine. La foi ne craint pas la raison ; au contraire elle la cherche et lui fait confiance, parce que « la lumière de la raison et celle de la foi viennent toutes deux de Dieu »,61et ne peuvent se contredire entre elles. L’évangélisation est attentive aux avancées scientifiques pour les éclairer de la lumière de la foi et de la loi naturelle, de manière à ce qu’elles respectent toujours la centralité et la valeur suprême de la personne humaine en toutes les phases de son existence. Toute la société peut être enrichie grâce à ce dialogue qui ouvre de nouveaux horizons à la pensée et augmente les possibilités de la raison. Ceci aussi est un chemin d’harmonie et de pacification.
243. L’Église ne prétend pas arrêter le progrès admirable des sciences. Au contraire, elle se réjouit et même en profite, reconnaissant l’énorme potentiel que Dieu a donné à l’esprit humain. Quand le progrès des sciences, se maintenant avec une rigueur académique dans le champ de leur objet spécifique, rend évidente une conclusion déterminée que la raison ne peut pas nier, la foi ne la contredit pas. Les croyants peuvent d’autant moins prétendre qu’une opinion scientifique qui leur plaît, mais qui n’a pas été suffisamment prouvée, acquière le poids d’un dogme de foi. Mais, en certaines occasions, certains scientifiques vont au-delà de l’objet formel de leur discipline et prennent parti par des affirmations ou des conclusions qui dépassent le champ strictement scientifique. Dans ce cas, ce n’est pas la raison que l’on propose, mais une idéologie déterminée qui ferme le chemin à un dialogue authentique, pacifique et fructueux.
Le dialogue œcuménique
244. L’engagement œcuménique répond à la prière du Seigneur Jésus qui demande « que tous soient un » (Jn 17,21). La crédibilité de l’annonce chrétienne serait beaucoup plus grande si les chrétiens dépassaient leurs divisions et si l’Église réalisait « la plénitude de catholicité qui lui est propre en ceux de ses fils qui, certes, lui appartiennent par le baptême, mais se trouvent séparés de sa pleine communion ».62 Nous devons toujours nous rappeler que nous sommes pèlerins, et que nous pérégrinons ensemble. Pour cela il faut confier son cœur au compagnon de route sans méfiance, sans méfiance, et viser avant tout ce que nous cherchons : la paix dans le visage de l’unique Dieu. Se confier à l’autre est quelque chose d’artisanal ; la paix est artisanale. Jésus nous a dit : « Heureux les artisans de paix ! » (Mt 5, 9). Dans cet engagement, s’accomplit aussi entre nous l’ancienne prophétie : « De leurs épées ils forgeront des socs » (Is 2, 4).
245. A cette lumière, l’œcuménisme est un apport à l’unité de la famille humaine. La présence au Synode du Patriarche de Constantinople, Sa Sainteté Bartholomée Ier, et de l’Archevêque de Canterbury, Sa Grâce Douglas Williams,63a été un vrai don de Dieu et un précieux témoignage chrétien.
246. Étant donné la gravité du contre-témoignage de la division entre chrétiens, particulièrement en Asie et en Afrique, la recherche de chemins d’unité devient urgente. Les missionnaires sur ces continents répètent sans cesse les critiques, les plaintes et les moqueries qu’ils reçoivent à cause du scandale des chrétiens divisés. Si nous nous concentrons sur les convictions qui nous unissent et rappelons le principe de la hiérarchie des vérités, nous pourrons marcher résolument vers des expressions communes de l’annonce, du service et du témoignage. La multitude immense qui n’a pas reçu l’annonce de Jésus Christ ne peut nous laisser indifférents. Néanmoins, l’engagement pour l’unité qui facilite l’accueil de Jésus Christ ne peut être pure diplomatie, ni un accomplissement forcé, pour se transformer en un chemin incontournable d’évangélisation. Les signes de division entre les chrétiens dans des pays qui sont brisés par la violence, ajoutent d’autres motifs de conflit de la part de ceux qui devraient être un actif ferment de paix. Elles sont tellement nombreuses et tellement précieuses, les réalités qui nous unissent ! Et si vraiment nous croyons en la libre et généreuse action de l’Esprit, nous pouvons apprendre tant de choses les uns des autres ! Il ne s’agit pas seulement de recevoir des informations sur les autres afin de mieux les connaître, mais de recueillir ce que l’Esprit a semé en eux comme don aussi pour nous. Simplement, pour donner un exemple, dans le dialogue avec les frères orthodoxes, nous les catholiques, nous avons la possibilité d’apprendre quelque chose de plus sur le sens de la collégialité épiscopale et sur l’expérience de la synodalité. A travers un échange de dons, l’Esprit peut nous conduire toujours plus à la vérité et au bien.
Les relations avec le judaïsme
247. Un regard très spécial s’adresse au peuple juif, dont l’Alliance avec Dieu n’a jamais été révoquée, parce que « les dons et les appels de Dieu sont sans repentance » (Rm 11, 29). L’Église, qui partage avec le Judaïsme une part importante des Saintes Écritures, considère le peuple de l’Alliance et sa foi comme une racine sacrée de sa propre identité chrétienne (cf. Rm 11, 16-18). En tant que chrétiens, nous ne pouvons pas considérer le judaïsme comme une religion étrangère, ni classer les juifs parmi ceux qui sont appelés à laisser les idoles pour se convertir au vrai Dieu (cf. 1Th 1, 9). Nous croyons ensemble en l’unique Dieu qui agit dans l’histoire, et nous accueillons avec eux la commune Parole révélée.
248. Le dialogue et l’amitié avec les fils d’Israël font partie de la vie des disciples de Jésus. L’affection qui s’est développée nous porte à nous lamenter sincèrement et amèrement sur les terribles persécutions dont ils furent l’objet, en particulier celles qui impliquent ou ont impliqué des chrétiens.
249. Dieu continue à œuvrer dans le peuple de la première Alliance et fait naître des trésors de sagesse qui jaillissent de sa rencontre avec la Parole divine. Pour cela, l’Église aussi s’enrichit lorsqu’elle recueille les valeurs du Judaïsme. Même si certaines convictions chrétiennes sont inacceptables pour le Judaïsme, et l’Église ne peut pas cesser d’annoncer Jésus comme Seigneur et Messie, il existe une riche complémentarité qui nous permet de lire ensemble les textes de la Bible hébraïque et de nous aider mutuellement à approfondir les richesses de la Parole, de même qu’à partager beaucoup de convictions éthiques ainsi que la commune préoccupation pour la justice et le développement des peuples.
Le dialogue interreligieux
250. Une attitude d’ouverture en vérité et dans l’amour doit caractériser le dialogue avec les croyants des religions non chrétiennes, malgré les divers obstacles et les difficultés, en particulier les fondamentalismes des deux parties. Ce dialogue interreligieux est une condition nécessaire pour la paix dans le monde, et par conséquent est un devoir pour les chrétiens, comme pour les autres communautés religieuses. Ce dialogue est, en premier lieu, une conversation sur la vie humaine, ou simplement, comme le proposent les évêques de l’Inde, une « attitude d’ouverture envers eux, partageant leurs joies et leurs peines ».64Ainsi, nous apprenons à accepter les autres dans leur manière différente d’être, de penser et de s’exprimer. De cette manière, nous pourrons assumer ensemble le devoir de servir la justice et la paix, qui devra devenir un critère de base de tous les échanges. Un dialogue dans lequel on cherche la paix sociale et la justice est, en lui-même, au-delà de l’aspect purement pragmatique, un engagement éthique qui crée de nouvelles conditions sociales. Les efforts autour d’un thème spécifique peuvent se transformer en un processus dans lequel, à travers l’écoute de l’autre, les deux parties trouvent purification et enrichissement. Par conséquent, ces efforts peuvent aussi avoir le sens de l’amour pour la vérité.
251. Dans ce dialogue, toujours aimable et cordial, on ne doit jamais négliger le lien essentiel entre dialogue et annonce, qui porte l’Église à maintenir et à intensifier les relations avec les non chrétiens.65Un syncrétisme conciliateur serait au fond un totalitarisme de ceux qui prétendent pouvoir concilier en faisant abstraction des valeurs qui les transcendent et dont ils ne sont pas les propriétaires. La véritable ouverture implique de se maintenir ferme sur ses propres convictions les plus profondes, avec une identité claire et joyeuse, mais « ouvert à celles de l’autre pour les comprendre » et en « sachant bien que le dialogue peut être une source d’enrichissement pour chacun ».66Une ouverture diplomatique qui dit oui à tout pour éviter les problèmes ne sert à rien, parce qu’elle serait une manière de tromper l’autre et de nier le bien qu’on a reçu comme un don à partager généreusement. L’évangélisation et le dialogue interreligieux, loin de s’opposer, se soutiennent et s’alimentent réciproquement.67
252. La relation avec les croyants de l’Islam acquiert à notre époque une grande importance. Ils sont aujourd’hui particulièrement présents en de nombreux pays de tradition chrétienne, où ils peuvent célébrer librement leur culte et vivre intégrés dans la société. Il ne faut jamais oublier qu’ils « professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour ».68Les écrits sacrés de l’Islam gardent une partie des enseignements chrétiens ; Jésus Christ et Marie sont objet de profonde vénération ; et il est admirable de voir que des jeunes et des anciens, des hommes et des femmes de l’Islam sont capables de consacrer du temps chaque jour à la prière, et de participer fidèlement à leurs rites religieux. En même temps, beaucoup d’entre eux ont la profonde conviction que leur vie, dans sa totalité, vient de Dieu et est pour lui. Ils reconnaissent aussi la nécessité de répondre à Dieu par un engagement éthique et d’agir avec miséricorde envers les plus pauvres.
253. Pour soutenir le dialogue avec l’Islam une formation adéquate des interlocuteurs est indispensable, non seulement pour qu’ils soient solidement et joyeusement enracinés dans leur propre identité, mais aussi pour qu’ils soient capables de reconnaître les valeurs des autres, de comprendre les préoccupations sous jacentes à leurs plaintes, et de mettre en lumière les convictions communes. Nous chrétiens, nous devrions accueillir avec affection et respect les immigrés de l’Islam qui arrivent dans nos pays, de la même manière que nous espérons et nous demandons être accueillis et respectés dans les pays de tradition islamique. Je prie et implore humblement ces pays pour qu’ils donnent la liberté aux chrétiens de célébrer leur culte et de vivre leur foi, prenant en compte la liberté dont les croyants de l’Islam jouissent dans les pays occidentaux ! Face aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’Islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations, parce que le véritable Islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence.
254. Les non chrétiens, par initiative divine gratuite, et fidèles à leur conscience, peuvent vivre « justifiés par la grâce de Dieu »,69et ainsi « être associés au mystère pascal de Jésus Christ ».70Mais, en raison de la dimension sacramentelle de la grâce sanctifiante, l’action divine en eux tend à produire des signes, des rites, des expressions sacrées qui à leur tour rapprochent d’autres personnes d’une expérience communautaire de cheminement vers Dieu.71Ils n’ont pas la signification ni l’efficacité des Sacrements institués par le Christ, mais ils peuvent être la voie que l’Esprit lui-même suscite pour libérer les non chrétiens de l’immanentisme athée ou d’expériences religieuses purement individuelles. Le même Esprit suscite de toutes parts diverses formes de sagesse pratique qui aident à supporter les manques de l’existence et à vivre avec plus de paix et d’harmonie. Nous chrétiens, nous pouvons aussi profiter de cette richesse consolidée au cours des siècles, qui peut nous aider à mieux vivre nos propres convictions.
Le dialogue social dans un contexte de liberté religieuse
255. Les Pères synodaux ont rappelé l’importance du respect de la liberté religieuse, considérée comme un droit humain fondamental.72Elle comprend « la liberté de choisir la religion que l’on estime vraie et de manifester publiquement sa propre croyance ».73Un sain pluralisme, qui dans la vérité respecte les différences et les valeurs comme telles, n’implique pas une privatisation des religions, avec la prétention de les réduire au silence, à l’obscurité de la conscience de chacun, ou à la marginalité de l’enclos fermé des églises, des synagogues et des mosquées. Il s’agirait en définitive d’une nouvelle forme de discrimination et d’autoritarisme. Le respect dû aux minorités agnostiques et non croyantes ne doit pas s’imposer de manière arbitraire qui fasse taire les convictions des majorités croyantes ni ignorer la richesse des traditions religieuses. Cela, à la longue, susciterait plus de ressentiment que de tolérance et de paix.
256. Au moment de s’interroger sur l’incidence publique de la religion, il faut distinguer diverses manières de la vivre. Les intellectuels comme les commentaires de la presse tombent souvent dans des généralisations grossières et peu académiques, quand ils parlent des défauts des religions et souvent sont incapables de distinguer que ni tous les croyants – ni toutes les autorités religieuses – sont identiques. Certains hommes politiques profitent de cette confusion pour justifier des actions discriminatoires. D’autres fois, on déprécie les écrits qui sont apparus dans un contexte d’une conviction croyante, oubliant que les textes religieux classiques peuvent offrir une signification pour toutes les époques, et ont une force de motivation qui ouvre toujours de nouveaux horizons, stimule la pensée et fait grandir l’intelligence et la sensibilité. Ils sont dépréciés par l’étroitesse d’esprit des rationalismes. Est-il raisonnable et intelligent de les reléguer dans l’obscurité, seulement du fait qu’ils proviennent d’un contexte de croyance religieuse ? Ils contiennent des principes fondamentaux profondément humanistes, qui ont une valeur rationnelle, bien qu’ils soient pénétrés de symboles et de doctrines religieuses.
257. Comme croyants, nous nous sentons proches aussi de ceux qui, ne se reconnaissant d’aucune tradition religieuse, cherchent sincèrement la vérité, la bonté, la beauté, qui pour nous ont leur expression plénière et leur source en Dieu. Nous les voyons comme de précieux alliés dans l’engagement pour la défense de la dignité humaine, la construction d’une cohabitation pacifique entre les peuples et la protection de la création. Un espace particulier est celui des dénommés nouveaux Aréopages, comme “le parvis des gentils”, où « croyants et non croyants peuvent dialoguer sur les thèmes fondamentaux de l’éthique, de l’art, de la science, et sur la recherche de la transcendance ».74Ceci aussi est un chemin de paix pour notre monde blessé.
258. A partir de quelques thèmes sociaux, importants en vue de l’avenir de l’humanité, j’ai essayé une fois de plus d’expliquer l’inévitable dimension sociale de l’annonce de l’Évangile, pour encourager tous les chrétiens à la manifester toujours par leurs paroles, leurs attitudes et leurs actions.[ ]


 
Donné à Rome, près de Saint Pierre, à la conclusion de l’Année de la foi, le 24 novembre 2013, Solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l’Univers, en la première année de mon Pontificat.
 


1. Jean Paul II, Exhortation apostolique postsynodale Pastores dabo vobis (25 mars 1992), n. 10 : AAS 84 (1992), 673.
2. Paul VI, Lettre encyclique Ecclesiam suam (6 août 1964) n. 52 : AAS 56 (1964), 632.
3. Saint Jean Chrysostome, De Lazaro Concio, II, 6 : PG 48, 992 D.
4. Cf. Proposition 13.
5. Jean Paul II, Exhortation apostolique postsynodale Ecclesia in Africa (14 septembre 1995), n. 52 : AAS 88 (1996), 32-33 ; id., Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), SRS 22 : AAS 80 (1988), 539.
6. Jean Paul II, Exhortation apostolique postsynodale Ecclesia in Asia (6 novembre 1999), n.7 : AAS 92 (2000), 458.
7. Conférence des évêques catholiques des États-Unis, Ministry to Persons with a Homosexual Inclination : Guidelines for Pastoral Care (14 novembre 2006), 17.
8. Conférence des évêques de France, Note du Conseil Famille et Société « Elargir le mariage aux personnes de même sexe ? Ouvrons le débat ! » (28 septembre 2012).
9. Cf. Proposition 25 .
10. Paul VI, Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 17 : AAS 68 (1976), 17.
11. Jean Paul II, Message à un groupe de personnes handicapées à Osnabrück Angelus (16 novembre 1980) : Insegnamenti 3/2 (1980), 1232.
12. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n. 52.
13. Jean Paul II, Catéchèse (24 avril 1991) : Insegnamenti 14/1 (1991), 856.
14. Benoît XVI, Lettre apostolique en forme de motu proprio Intima Ecclesiae natura (11 novembre 2012) : AAS 104 (2012), 996.
15. Paul VI, Lettre encyclique Populorum Progressio (26 mars 1967), PP 14 : AAS 59 (1967), 264.
16. Paul VI, Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 29 : AAS 68 (1976), 25.
17. Ve Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des caraïbes, Document d’Aparecida (29 juin 2007), n. 380.
18. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n. 9.
19. Jean Paul II, Exhortation apostolique postsynodale Ecclesia in America (22 janvier 1999) n. 27 : AAS 91 (1999), 762.
20. Benoît XVI, Lettre encyclique Deus caritas est (25 décembre 2005), DC 28 : AAS 98 (2006), 240.
21. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium pour la Doctrine sociale de l’Église, n. 12.
22. Lettre apostolique Octogesima adveniens (14 mai 1971), OA 4 : AAS 63 (1971), 403.
23. Congrégation pour la doctrine de la foi, Instruction Libertatis nuntius (6 août 1984), XI, 1 : AAS 76 (1984), 903.
24. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 157.
25. Paul VI, Lettre encyclique Octogesima adveniens, (14 mai 1971) OA 23 : AAS 63 (1971) 418.
26. Paul VI, Lettre encyclique Populorum progressio, (26 mars 1967) PP 65 : AAS 59 (1967) 289.
27. Ibid., PP 15 : AAS 59 (1967), 265.
28. Conférence nationale des évêques du Brésil, Exigências evangélicas e eticas de superação da miseria e da fome (avril 2002), Introduction, 2.
29. Jean XXIII, Lettre encyclique Mater et Magistra, (15 mai 1961) MM 2 : AAS 53 (1961), 402.
30. Saint Augustin, De Catechizandis Rudibus, I, XIV, 22 : PL 40, 327.
31. Congrégation pour la doctrine de la foi, Instruction Libertatis nuntius (6 août 1984), XI, 18 : AAS 76 (1984), 907-908.
32. Jean Paul II, Lettre encyclique Centesimus annus (1 mai 1991), CA 41 : AAS 83 (1991), 844-845.
33. Jean Paul II, Homélie durant la messe pour l’évangélisation des peuples à Saint-Domingue (11 octobre 1984), n. 5 : AAS 77 (1985) 354-361.
34. Jean Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), SRS 42 : AAS 80 (1988), 572.
35. Discours à la Session inaugurale de la Ve Conférence générale de l’Épiscopat latino-américain et des Caraïbes (13 mai 2007), n. 3 : AAS 99 (2007), 450.
36. Saint Thomas d’Aquin, Somme Th. II-II, q. 27, a. 2.
37. Ibid., I-II, q. 110, a. 1.
38. Ibid., I-II, q. 26, a. 3
39. Jean Paul II, Lettre apostolique Novo millennio ineunte (6 juin 2001), n. 50 : AAS 93 (2001), 303.
40. Ibid.
41. Cf. Proposition 45.
42. Congrégation pour la doctrine de la foi, Instruction Libertatis nuntius (6 août 1984), XI, 18 : AAS 76 (1984), 908.
43. Ceci implique « d’éliminer les causes structurelles des dysfonctionnements de l’économie mondiale » : Benoît XVI, Discours au Corps diplomatique (8 janvier 2007) : AAS 99 (2007), 73.
44. Cf. Commission sociale des évêques de France, Réhabiliter la politique (17 février 1999) ; Pie XI Message, 18 décembre 1927.
45. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate (29 juin 2009), CV 2 : AAS 101 (2009o), 642.
46. Jean Paul II, Exhortation apostolique postsynodale Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 37 : AAS 81 (1989), 461.
47. Cf. Proposition 56.
48. Conférence épiscopale des Philippines, Lettre pastorale What is happening to our beautiful Land ? (29 janvier 1988).
49. Paul VI, Lettre encyclique Populorum progressio (26 mars 1967), PP 76 : AAS 59 (1967), 294-295.
50. Conférence des évêques catholiques des États-Unis, Lettre pastorale Forming Consciences for Faithful Citizenship (2007), 13.
51. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 161.
52. Das Ende der Neuzeit, Würzburg 91965, 30-31.
53. Cf. I. Quiles si, Filosofia de la educación personalista, ed. Depalma, Buenos-Aires, 1981, pp. 46-53.
54. Comité permanent de la Conférence épiscopale nationale du Congo, Message sur la situation sécuritaire dans le pays (5 décembre 2012), 11.
55. Cf. Platon, Gorgias, 465.
56. Benoît XVI, Discours à la Curie romaine (21 décembre 2012) : AAS 105 (2013), 51.
57. Cf. Proposition 14.
58. Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 1910 ; Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 168.
59. Cf. Proposition 54.
60. Jean Paul II, Lettre encyclique Fides et ratio (14 septembre 1998), n. 88 : AAS 91 (1999), 74.
61. Saint Thomas d’Aquin, Summa contra Gentiles, I, VII ; cf. Jean Paul II, Lettre encyclique Fides et ratio (14 septembre 1998), n. 43 : AAS 91 (1999), 39.
62. Concile œcuménique Vatican II, Décret Unitatis redintegratio, sur l’œcuménisme, n. 4.
63. Cf. Proposition 52.
64. Conférence des évêques de l’Inde, Déclaration finale de la 30e Assemblée générale : The Church’s Role for a better India (8 mars 2012), 8.9.
65. Cf. Proposition 53.
66. Jean Paul II, Lettre encyclique Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 56 : AAS 83 (1991), 304.
67. Cf. Benoît XVI, Discours à la Curie romaine (21 décembre 2012) : AAS 105 (2013), 51 ; Concile œcuménique Vatican II, Décret Ad gentes, sur l’activité missionnaire de l’Église, n. 9 ; Catéchisme de l’Église catholique, n. 856.
68. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, sur l’Église, n. 16.
69. Commission théologique internationale, Le christianisme et les religions (1996), n. 72 : Ench. Vat ; 15, n. 1061.
70. Ibid.
71. Cf. Ibid., nn. 81-87 : Ench. Vat. 15, nn. 1070-1076.
72. Cf. Proposition 16.
73. Benoît XVI, Exhortation apostolique postsynodale, Ecclesia in Medio Oriente (14 septembre 2012), n. 26 : AAS 104 (2012), 762.
74. Proposition 55.
]]></description></item><item><title>Caritas in veritate</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/193-caritas-in-veritate</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
Introduction
1. L’amour dans la vérité (Caritas in veritate), dont Jésus s’est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité tout entière. L’amour – « caritas » – est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour éternel et Vérité absolue. Chacun trouve son bien en adhérant, pour le réaliser pleinement, au projet que Dieu a sur lui : en effet, il trouve dans ce projet sa propre vérité et c’est en adhérant à cette vérité qu’il devient libre (cf. Jn 8, 22). Défendre la vérité, la proposer avec humilité et conviction et en témoigner dans la vie sont par conséquent des formes exigeantes et irremplaçables de la charité. En effet, celle-ci « trouve sa joie dans ce qui est vrai » (1 Co 13, 6). Toute personne expérimente en elle un élan pour aimer de manière authentique : l’amour et la vérité ne l’abandonnent jamais totalement, parce qu’il s’agit là de la vocation déposée par Dieu dans le cœur et dans l’esprit de chaque homme. Jésus-Christ purifie et libère de nos pauvretés humaines la recherche de l’amour et de la vérité et il nous révèle en plénitude l’initiative d’amour ainsi que le projet de la vie vraie que Dieu a préparée pour nous. Dans le Christ, l’amour dans la vérité devient le Visage de sa Personne. C’est notre vocation d’aimer nos frères dans la vérité de son dessein. Lui-même, en effet, est la Vérité (cf. Jn 14, 6).
2.La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église. Toute responsabilité et tout engagement définis par cette doctrine sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40). L’amour donne une substance authentique à la relation personnelle avec Dieu et avec le prochain. Il est le principe non seulement des micro-relations : rapports amicaux, familiaux, en petits groupes, mais également des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques. Pour l’Église – instruite par l’Évangile –, l’amour est tout parce que, comme l’enseigne saint Jean (cf. 1 Jn 4, 8.16) et comme je l’ai rappelé dans ma première Lettre encyclique, « Dieu est amour » (Deus caritas est) : tout provient de l’amour de Dieu, par lui tout prend forme et tout tend vers lui. L’amour est le don le plus grand que Dieu ait fait aux hommes, il est sa promesse et notre espérance.
Je suis conscient des dévoiements et des pertes de sens qui ont marqué et qui marquent encore la charité, avec le risque conséquent de la comprendre de manière erronée, de l’exclure de la vie morale et, dans tous les cas, d’en empêcher la juste mise en valeur. Dans les domaines social, juridique, culturel, politique, économique, c’est-à-dire dans les contextes les plus exposés à ce danger, il n’est pas rare qu’elle soit déclarée incapable d’interpréter et d’orienter les responsabilités morales. De là, découle la nécessité de conjuguer l’amour avec la vérité non seulement selon la direction indiquée par saint Paul : celle de la « veritas in caritate » (Ep 4, 15), mais aussi, dans celle inverse et complémentaire, de la « caritas in veritate ». La vérité doit être cherchée, découverte et exprimée dans l’« économie » de l’amour, mais l’amour à son tour doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. Nous aurons ainsi non seulement rendu service à l’amour, illuminé par la vérité, mais nous aurons aussi contribué à rendre crédible la vérité en en montrant le pouvoir d’authentification et de persuasion dans le concret de la vie sociale. Ce qui, aujourd’hui, n’est pas rien compte tenu du contexte social et culturel présent qui relativise la vérité, s’en désintéresse souvent ou s’y montre réticent.
3. Par son lien étroit avec la vérité, l’amour peut être reconnu comme une expression authentique d’humanité et comme un élément d’importance fondamentale dans les relations humaines, même de nature publique. Ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit et qu’il peut être vécu avec authenticité. La vérité est une lumière qui donne sens et valeur à l’amour. Cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi, par laquelle l’intelligence parvient à la vérité naturelle et surnaturelle de l’amour : l’intelligence en reçoit le sens de don, d’accueil et de communion. Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel. Dans la vérité, l’amour reflète en même temps la dimension personnelle et publique de la foi au Dieu biblique qui est à la fois « Agapè » et « Lógos » : Charité et Vérité, Amour et Parole.
4. Parce que l’amour est riche de vérité, l’homme peut le comprendre dans la richesse de ses valeurs, le partager et le communiquer. La vérité est, en effet, lógos qui crée un diá-logos et donc une communication et une communion. En aidant les hommes à aller au-delà de leurs opinions et de leurs sensations subjectives, la vérité leur permet de dépasser les déterminismes culturels et historiques et de se rencontrer dans la reconnaissance de la substance et de la valeur des choses. La vérité ouvre et unit les intelligences dans le lógos de l’amour : l’annonce et le témoignage chrétien de l’amour résident en cela. Dans le contexte socioculturel actuel, où la tendance à relativiser le vrai est courante, vivre la charité dans la vérité conduit à comprendre que l’adhésion aux valeurs du Christianisme est un élément non seulement utile, mais indispensable pour l’édification d’une société bonne et d’un véritable développement humain intégral. Un christianisme de charité sans vérité peut facilement être confondu avec un réservoir de bons sentiments, utiles pour la coexistence sociale, mais n’ayant qu’une incidence marginale. Dans ce cas, Dieu n’aurait plus une place propre et authentique dans le monde. Sans la vérité, la charité est reléguée dans un espace restreint et relationnellement appauvri. Dans le dialogue entre les connaissances et leur mise en œuvre, elle est exclue des projets et des processus de construction d’un développement humain d’envergure universelle.
5. La charité est amour reçu et donné. Elle est « grâce » (cháris). Sa source est l’amour jaillissant du Père pour le Fils, dans l’Esprit Saint. C’est un amour qui, du Fils, descend sur nous. C’est un amour créateur, qui nous a donné l’existence ; c’est un amour rédempteur, qui nous a recréés. Un amour révélé et réalisé par le Christ (cf. Jn 13, 1) et « répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Objets de l’amour de Dieu, les hommes sont constitués sujets de la charité, appelés à devenir eux-mêmes les instruments de la grâce, pour répandre la charité de Dieu et pour tisser des liens de charité.
La doctrine sociale de l’Église répond à cette dynamique de charité reçue et donnée. Elle est « caritas in veritate in re sociali » : annonce de la vérité de l’amour du Christ dans la société. Cette doctrine est un service de la charité, mais dans la vérité. La vérité préserve et exprime la force de libération de la charité dans les événements toujours nouveaux de l’histoire. Elle est, en même temps, une vérité de la foi et de la raison, dans la distinction comme dans la synergie de ces deux modes de connaissance. Le développement, le bien-être social, ainsi qu’une solution adaptée aux graves problèmes socio-économiques qui affligent l’humanité, ont besoin de cette vérité. Plus encore, il est nécessaire que cette vérité soit aimée et qu’il lui soit rendu témoignage. Sans vérité, sans confiance et sans amour du vrai, il n’y a pas de conscience ni de responsabilité sociale, et l’agir social devient la proie d’intérêts privés et de logiques de pouvoir, qui ont pour effets d’entraîner la désagrégation de la société, et cela d’autant plus dans une société en voie de mondialisation et dans les moments difficiles comme ceux que nous connaissons actuellement.
6. « Caritas in veritate » est un principe sur lequel se fonde la doctrine sociale de l’Église, un principe qui prend une forme opératoire par des critères d’orientation de l’action morale. Je désire en rappeler deux de manière particulière ; ils sont dictés principalement par l’engagement en faveur du développement dans une société en voie de mondialisation : la justice et le bien commun.
La justice tout d’abord. Ubi societas, ibi ius : toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce que aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas « donner » à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice. Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité : la justice est « inséparable de la charité »1, elle lui est intrinsèque. La justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son « minimum »2, une partie intégrante de cet amour en « actes et en vérité » (1 Jn 3, 18) auquel l’apôtre saint Jean exhorte. D’une part, la charité exige la justice : la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon3. La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. La charité manifeste toujours l’amour de Dieu, y compris dans les relations humaines. Elle donne une valeur théologale et salvifique à tout engagement pour la justice dans le monde.
7. Il faut ensuite prendre en grande considération le bien commun. Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien et mettre tout en œuvre pour cela. À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société : le bien commun. C’est le bien du « nous-tous », constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale4. Ce n’est pas un bien recherché pour lui-même, mais pour les personnes qui font partie de la communauté sociale et qui, en elle seule, peuvent arriver réellement et plus efficacement à leur bien. C’est une exigence de la justice et de la charité que de vouloir le bien commun et de le rechercher. Œuvrer en vue du bien commun signifie d’une part, prendre soin et, d’autre part, se servir de l’ensemble des institutions qui structurent juridiquement, civilement, et culturellement la vie sociale qui prend ainsi la forme de la pólis, de la cité. On aime d’autant plus efficacement le prochain que l’on travaille davantage en faveur du bien commun qui répond également à ses besoins réels. Tout chrétien est appelé à vivre cette charité, selon sa vocation et selon ses possibilités d’influence au service de la pólis. C’est là la voie institutionnelle – politique peut-on dire aussi – de la charité, qui n’est pas moins qualifiée et déterminante que la charité qui est directement en rapport avec le prochain, hors des médiations institutionnelles de la cité. L’engagement pour le bien commun, quand la charité l’anime, a une valeur supérieure à celle de l’engagement purement séculier et politique. Comme tout engagement en faveur de la justice, il s’inscrit dans le témoignage de la charité divine qui, agissant dans le temps, prépare l’éternité. Quand elle est inspirée et animée par la charité, l’action de l’homme contribue à l’édification de cette cité de Dieu universelle vers laquelle avance l’histoire de la famille humaine. Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l’engagement en sa faveur ne peuvent pas ne pas assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c’est-à-dire de la communauté des peuples et des Nations5, au point de donner forme d’unité et de paix à la cité des hommes, et d’en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de Dieu.
8. En publiant en 1967 l’encyclique Populorum progressio, mon vénérable prédécesseur Paul VI a éclairé le grand thème du développement des peuples de la splendeur de la vérité et de la douce lumière de la charité du Christ. Il a affirmé que l’annonce du Christ est le premier et le principal facteur de développement6 et il nous a laissé la consigne d’avancer sur la route du développement de tout notre cœur et de toute notre intel­ligence7, c’est-à-dire avec l’ardeur de la charité et la sagesse de la vérité. C’est la vérité originelle de l’amour de Dieu – grâce qui nous est donnée – qui ouvre notre vie au don et qui rend possible l’espérance en un « développement […] de tout l’homme et de tous les hommes »8, en passant « de conditions moins humaines à des conditions plus humaines »9, et cela en triomphant des difficultés inévitablement rencontrées sur le chemin.
Plus de quarante ans après la publication de cette Encyclique, je désire honorer la mémoire de Paul VI, et rendre hommage à ce grand Pontife, en reprenant ses enseignements sur le développement humain intégral et en me plaçant sur la voie qu’ils ont tracée, afin de les actualiser aujourd’hui. Ce processus d’actualisation commença avec l’encyclique Sollicitudo rei socialis, par laquelle le Serviteur de Dieu Jean-Paul II voulut commémorer la publication de Populorum progressio à l’occasion de son vingtième anniversaire. Jusque-là une telle commémoration n’avait été réservée qu’à l’encyclique Rerum novarum. Vingt ans après, j’exprime ma conviction que Populorum progressio mérite d’être considérée comme l’encyclique « Rerum novarum de l’époque contemporaine » qui éclaire le chemin de l’humanité en voie d’unification.
9. L’amour dans la vérité – caritas in veritate – est un grand défi pour l’Église dans un monde sur la voie d’une mondialisation progressive et généralisée. Le risque de notre époque réside dans le fait qu’à l’interdépendance déjà réelle entre les hommes et les peuples, ne corresponde pas l’interaction éthique des consciences et des intelligences dont le fruit devrait être l’émergence d’un développement vraiment humain. Seule la charité, éclairée par la lumière de la raison et de la foi, permettra d’atteindre des objectifs de développement porteurs d’une valeur plus humaine et plus humanisante. Le partage des biens et des ressources, d’où provient le vrai développement, n’est pas assuré par le seul progrès technique et par de simples relations de convenance, mais par la puissance de l’amour qui vainc le mal par le bien (cf. Rm 12, 21) et qui ouvre à la réciprocité des consciences et des libertés.
L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir10 et ne prétend « aucunement s’immiscer dans la politique des États »11. Elle a toutefois une mission de vérité à remplir, en tout temps et en toutes circonstances, en faveur d’une société à la mesure de l’homme, de sa dignité et de sa vocation. Sans vérité, on aboutit à une vision empirique et sceptique de la vie, incapable de s’élever au-dessus de l’agir, car inattentive à saisir les valeurs – et parfois pas même le sens des choses – qui permettraient de la juger et de l’orienter. La fidélité à l’homme exige la fidélité à la vérité qui, seule, est la garantie de la liberté (cf. Jn 8, 32) et de la possibilité d’un développement humain intégral. C’est pour cela que l’Église la recherche, qu’elle l’annonce sans relâche et qu’elle la reconnaît partout où elle se manifeste. Cette mission de vérité est pour l’Église une mission impérative. Sa doctrine sociale est un aspect particulier de cette annonce : c’est un service rendu à la vérité qui libère. Ouverte à la vérité, quel que soit le savoir d’où elle provient, la doctrine sociale de l’Église est prête à l’accueillir. Elle rassemble dans l’unité les fragments où elle se trouve souvent disséminée et elle l’introduit dans le vécu toujours nouveau de la société des hommes et des peuples12.
Chapitre I : Le message de Populorum progressio
10. Plus de quarante ans après la publication de Populorum progressio, sa relecture nous invite à rester fidèles à son message de charité et de vérité, en le replaçant dans le cadre du magistère propre de Paul VI et, plus généralement, à l’intérieur de la tradition de la doctrine sociale de l’Église. Par ailleurs, il faut évaluer les multiples termes dans lesquels se pose aujourd’hui, à la différence d’alors, le problème du développement. Le point de vue correct est donc celui de la Tradition de la foi des Apôtres13, patrimoine ancien et nouveau hors duquel Populorum progressio serait un document privé de racines et les questions liées au développement se réduiraient uniquement à des données d’ordre sociologique.
11. Populorum progressio fut publiée immédiatement après la conclusion du concile œcuménique Vatican II. Dès ses premiers paragraphes, l’Encyclique affirme son rapport intime avec le Concile14. Vingt ans plus tard, dans Sollicitudo rei socialis, Jean-Paul II soulignait à son tour le rapport fécond de cette Encyclique avec le Concile et, en particulier, avec la Constitution pastorale Gaudium et spes15. Je désire moi aussi rappeler ici l’importance du concile Vatican II pour l’Encyclique de Paul VI et, à sa suite, pour tout le magistère social des Souverains Pontifes. Le Concile a approfondi tout ce qui appartient depuis toujours à la vérité de la foi, c’est-à-dire que l’Église, qui est au service de Dieu, est au service du monde selon les critères de l’amour et de la vérité. C’est précisément de cette vision que partait Paul VI pour nous faire part de deux grandes vérités. La première est que toute l’Église, dans tout son être et tout son agir, tend à promouvoir le développement intégral de l’homme quand elle annonce, célèbre et œuvre dans la charité. Elle a un rôle public qui ne se borne pas à ses activités d’assistance ou d’éducation, mais elle déploie toutes ses énergies au service de la promotion de l’homme et de la fraternité universelle quand elle peut jouir d’un régime de liberté. Dans bien des cas, cette liberté est entravée par des interdictions et des persécutions, ou même limitée quand la présence publique de l’Église est réduite à ses seules activités caritatives. La seconde vérité est que le développement authentique de l’homme concerne unitairement la totalité de la personne dans chacune de ses dimensions16. Sans la perspective d’une vie éternelle, le progrès humain demeure en ce monde privé de souffle. Enfermé à l’intérieur de l’histoire, il risque de se réduire à la seule croissance de l’avoir. L’humanité perd ainsi le courage d’être disponible pour les biens plus élevés, pour les grandes initiatives désintéressées qu’exige la charité universelle. L’homme ne se développe pas seulement par ses propres forces, et le développement ne peut pas lui être simplement offert. Tout au long de l’histoire, on a souvent pensé que la création d’institutions suffisait à garantir à l’humanité la satisfaction du droit au développement. Malheureusement, on a placé une confiance excessive dans de telles institutions, comme si elles pouvaient atteindre automatiquement le but recherché. En réalité, les institutions ne suffisent pas à elles seules, car le développement intégral de l’homme est d’abord une vocation et suppose donc que tous prennent leurs responsabilités de manière libre et solidaire. Un tel développement demande, en outre, une vision transcendante de la personne ; il a besoin de Dieu : sans lui, le développement est nié ou confié aux seules mains de l’homme, qui s’expose à la présomption de se sauver par lui-même et finit par promouvoir un développement déshumanisé. D’autre part, seule la rencontre de Dieu permet de ne pas « voir dans l’autre que l’autre »17, mais de reconnaître en lui l’image de Dieu, parvenant ainsi à découvrir vraiment l’autre et à développer un amour qui « devienne soin de l’autre pour l’autre »18.
12. Le lien existant entre Populorum progressio et le concile Vatican II ne représente pas une coupure entre le magistère social de Paul VI et celui des Papes qui l’avaient précédé, étant donné que le Concile est un approfondissement de ce magistère dans la continuité de la vie de l’Église19. En ce sens, certaines subdivisions abstraites de la doctrine sociale de l’Église sont aujourd’hui proposées qui ne contribuent pas à clarifier les choses, car elles appliquent à l’enseignement social pontifical des catégories qui lui sont étrangères. Il n’y a pas deux typologies différentes de doctrine sociale, l’une pré-conciliaire et l’autre post-conciliaire, mais un unique enseignement, cohérent et en même temps toujours nouveau20. Il est juste de remarquer les caractéristiques propres à chaque encyclique, à l’enseignement de chaque Pontife, mais sans jamais perdre de vue la cohérence de l’ensemble du corpus doctrinal21. Cohérence ne signifie pas fermeture, mais plutôt fidélité dynamique à une lumière reçue. La doctrine sociale de l’Église éclaire d’une lumière qui ne change pas les problèmes toujours nouveaux qui surgissent22. Cela préserve le caractère à la fois permanent et historique de ce « patrimoine » doctrinal23 qui, avec ses caractéristiques spécifiques, appartient à la Tradition toujours vivante de l’Église24. La doctrine sociale est construite sur le fondement transmis par les Apôtres aux Pères de l’Église, reçu et approfondi ensuite par les grands Docteurs chrétiens. Cette doctrine renvoie en définitive à l’Homme nouveau, au « dernier Adam qui est devenu l’être spirituel qui donne vie » (1 Co 15, 45), principe de la charité qui « ne passera jamais » (1 Co 13, 8). Elle reçoit le témoignage des saints et de tous ceux qui ont donné leurs vies pour le Christ Sauveur dans le domaine de la justice et de la paix. En elle, s’exprime la mission prophétique des Souverains Pontifes : guider d’une manière apostolique l’Église du Christ et discerner les nouvelles exigences de l’évangélisation. C’est pour ces raisons que Populorum progressio, inscrite dans le grand courant de la Tradition, est encore en mesure de nous parler aujourd’hui.
13. Outre son rapport avec l’ensemble de la doctrine sociale de l’Église, Populorum progressio est étroitement liée à tout le magistère de Paul VI et, en particulier, à son magistère social. Cet enseignement social fut d’une grande portée : il réaffirma l’importance déterminante de l’Évangile pour l’édification d’une société de liberté et de justice, dans la perspective idéale et historique d’une civilisation animée par l’amour. Paul VI comprit clairement que la question sociale était devenue mondiale25 et il saisit l’interaction existant entre l’élan vers l’unification de l’humanité et l’idéal chrétien d’une unique famille des peuples, solidaire dans une commune fraternité. Il désigna le développement, compris au sens humain et chrétien, comme le cœur du message social chrétien et proposa la charité chrétienne comme force principale au service du développement. Poussé par le désir de rendre l’amour du Christ pleinement visible à ses contemporains, Paul VI affronta avec décision d’importantes questions morales, sans céder aux faiblesses culturelles de son temps.
14. Dans la lettre apostolique Octogesima adveniens de 1971, Paul VI aborda par la suite la question du sens de la politique et du péril représenté par des visions utopiques et idéologiques qui compromettaient sa qualité éthique et humaine. Il s’agit de sujets étroitement liés au développement. Malheureusement, les idéologies néfastes ne cessent de fleurir. Conscient du grand danger de confier à la seule technique tout le processus du développement, qui ainsi demeurerait sans ligne directrice, Paul VI avait déjà mis en garde contre l’idéologie technocratique, particulièrement forte aujourd’hui26. Considérée en elle-même, la technique est ambivalente. Si, d’un côté, certains tendent aujourd’hui à lui confier la totalité du processus de développement, de l’autre on assiste à la naissance d’idéologies qui nient in toto l’utilité même du développement, qu’elles considèrent comme foncièrement antihumain et exclusivement facteur de dégradation. Ainsi, finit-on par condamner non seulement l’orientation parfois fausse et injuste que les hommes donnent au progrès, mais aussi les découvertes scientifiques elles-mêmes qui, utilisées à bon escient, constituent au contraire une occasion de croissance pour tous. L’idée d’un monde sans développement traduit une défiance à l’égard de l’homme et de Dieu. C’est donc une grave erreur que de mépriser les capacités humaines de contrôler les déséquilibres du développement ou même d’ignorer que l’homme est constitutivement tendu vers l’« être davantage ». Absolutiser idéologiquement le progrès technique ou aspirer à l’utopie d’une humanité revenue à son état premier de nature sont deux manières opposées de séparer le progrès de son évaluation morale et donc de notre responsabilité.
15. Deux autres documents de Paul VI sont moins directement liés à la doctrine sociale : l’encyclique Humanae vitae du 25 juillet 1968 et l’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi du 8 décembre 1975. Ils sont cependant très importants pour discerner le sens pleinement humain du développement proposé par l’Église. Il est donc opportun de les lire en les mettant eux aussi en relation avec Populorum progressio.
L’encyclique Humanae vitae souligne la signification tout à la fois unitive et procréative de la sexualité, posant ainsi comme fondement de la société le couple des époux, homme et femme, qui se reçoivent l’un l’autre dans la distinction et dans la complémentarité ; en tant donc que couple ouvert à la vie27. Il ne s’agit pas ici de morale purement individuelle : Humanae vitae montre les liens forts qui existent entre éthique de la vie et éthique sociale, en inaugurant une thématique magistérielle qui a pris corps dans différents documents, et finalement dans l’encyclique Evangelium vitae de Jean-Paul II28. L’Église propose avec force ce lien entre éthique de la vie et éthique sociale, consciente qu’une société ne peut « avoir des bases solides si, tout en affirmant des valeurs comme la dignité de la personne, la justice et la paix, elle se contredit radicalement en acceptant et en tolérant les formes les plus diverses de mépris et de violation de la vie humaine, surtout si elle est faible et marginalisée »29.
L’exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, pour sa part, est très étroitement liée au développement, car l’évangélisation – comme l’écrivait Paul VI – ne serait pas complète si elle ne tenait pas compte des rapports concrets et permanents qui existent entre l’Évangile et la vie personnelle et sociale de l’homme30. « Entre l’évangélisation et la promotion humaine – développement, libération – il y a en effet des liens profonds »31 : conscient de cela, Paul VI établissait un rapport clair entre l’annonce du Christ et la promotion de la personne dans la société. Le témoignage de la charité du Christ à travers des œuvres de justice, de paix et de développement fait partie de l’évangélisation car, pour Jésus-Christ, qui nous aime, l’homme tout entier est important. C’est sur ces enseignements importants que se fonde l’aspect missionnaire32 de la doctrine sociale de l’Église en tant que composante essentielle de l’évangélisation33. La doctrine sociale de l’Église est annonce et témoignage de foi. C’est un instrument et un lieu indispensable de l’éducation de la foi.
16. Dans Populorum progressio, Paul VI a voulu nous dire, avant tout, que le progrès, dans son apparition et son essence, est une vocation : « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation »34. C’est précisément ce qui autorise l’Église à intervenir dans les problématiques du développement. Si ce dernier ne concernait que des aspects techniques de la vie de l’homme, et non le sens de sa marche dans l’Histoire avec ses autres frères ou la définition du but d’un tel cheminement, l’Église n’aurait aucun titre pour en parler. Comme Léon XIII dans Rerum novarum35, Paul VI était conscient de s’acquitter d’un devoir propre à sa charge, en projetant la lumière de l’Évangile sur les questions sociales de son temps36.
Définir le développement comme une vocation, c’est reconnaître, d’un côté, qu’il naît d’un appel transcendant et, de l’autre, qu’il est incapable de se donner par lui-même son sens propre ultime. Ce n’est pas sans raison que le mot « vocation » revient dans un autre passage de l’Encyclique, où il est affirmé : « Il n’y a donc d’humanisme vrai qu’ouvert à l’Absolu, dans la reconnaissance d’une vocation, qui donne l’idée vraie de la vie humaine »37. Cette vision du développement est le cœur de Populorum progressio et anime toutes les réflexions de Paul VI sur la liberté, la vérité et la charité dans le développement. C’est la raison principale pour laquelle cette Encyclique demeure encore actuelle de nos jours.
17. La vocation est un appel qui réclame une réponse libre et responsable. Le développement humain intégral suppose la liberté responsable de la personne et des peuples : aucune structure ne peut garantir ce développement en dehors et au-dessus de la responsabilité humaine. Les « messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions »38 fondent toujours leurs propositions sur la négation de la dimension transcendante du développement, étant certains de l’avoir tout entier à leur disposition. Cette fausse sécurité se change en faiblesse, parce qu’elle entraîne l’asservissement de l’homme, réduit à n’être qu’un moyen en vue du développement, tandis que l’humilité de celui qui accueille une vocation se transforme en autonomie véritable, parce qu’elle libère la personne. Paul VI ne doute pas que des obstacles et des conditionnements freinent le développement, mais il reste certain que « chacun demeure, quelles que soient les influences qui s’exercent sur lui, l’artisan principal de sa réussite ou de son échec »39. Cette liberté concerne le développement qui a lieu sous nos yeux, mais aussi, en même temps, les situations de sous-développement qui ne sont pas le fruit du hasard ou d’une nécessité historique, mais qui dépendent de la responsabilité humaine. C’est pourquoi « les peuples de la faim interpellent aujourd’hui de façon dramatique les peuples de l’opulence »40. Il s’agit là encore d’une vocation, en tant qu’appel adressé par des hommes libres à des hommes libres pour qu’ils prennent ensemble leurs responsabilités. Paul VI eut une compréhension pénétrante de l’importance des structures économiques et des institutions, mais il perçut tout aussi clairement qu’elles étaient des instruments au service de la liberté humaine. Le développement ne peut être intégralement humain que s’il est libre ; seul un régime de liberté responsable lui permet de se développer de façon juste.
18. Outre la liberté, le développement intégral de l’homme comme vocation exige aussi qu’on en respecte la vérité. La vocation au progrès pousse les hommes à « faire, connaître et avoir plus, pour être plus »41. Mais là est le problème : que signifie « être davantage » ? À cette question, Paul VI répond en indiquant la caractéristique essentielle du développement authentique : il « doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme »42. Parmi les différentes visions concurrentes de l’homme proposées dans la société d’aujourd’hui plus encore qu’au temps de Paul VI, la vision chrétienne a la particularité d’affirmer et de justifier la valeur inconditionnelle de la personne humaine et le sens de sa croissance. La vocation chrétienne au développement aide à poursuivre la promotion de tous les hommes et de tout l’homme. Paul VI écrivait : « Ce qui compte pour nous, c’est l’homme, chaque homme, chaque groupement d’hommes, jusqu’à l’humanité tout entière »43. La foi chrétienne se préoccupe du développement sans s’appuyer sur des privilèges ou sur des positions de pouvoir, ni même sur les mérites des chrétiens qui ont certes existé et existent encore aujourd’hui en même temps que leurs limites naturelles44, mais uniquement sur le Christ, à qui doit être rapportée toute vocation authentique au développement humain intégral. L’Évangile est un élément fondamental du développement, parce qu’en lui le Christ, « dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même »45. Éduquée par son Seigneur, l’Église scrute les signes des temps et les interprète et elle offre au monde « ce qu’elle possède en propre : une vision globale de l’homme et de l’humanité »46. Précisément parce que Dieu prononce le plus grand « oui » à l’homme47, l’homme ne peut faire moins que de s’ouvrir à l’appel divin pour réaliser son propre développement. La vérité du développement réside dans son intégralité : s’il n’est pas de tout l’homme et de tout homme, le développement n’est pas un vrai développement. Tel est le centre du message de Populorum progressio, valable aujourd’hui et toujours. Le développement humain intégral sur le plan naturel, réponse à un appel du Dieu créateur48, demande de trouver sa vérité dans un « humanisme transcendant, qui […] donne [à l’homme] sa plus grande plénitude : telle est la finalité suprême du développement personnel »49. La vocation chrétienne à ce développement concerne donc le plan naturel comme le plan surnaturel ; c’est pourquoi « quand Dieu est éclipsé, notre capacité de reconnaître l’ordre naturel, le but et le “bien” commence à s’évanouir »50.
19. Enfin, la vision du développement en tant que vocation implique que la charité y occupe une place centrale. Dans l’encyclique Populorum progressio, Paul VI observait que les causes du sous-développement ne sont pas d’abord d’ordre matériel. Il nous invitait à les rechercher dans d’autres dimensions de l’homme : tout d’abord dans la volonté, qui se désintéresse souvent des devoirs de la solidarité ; en second lieu, dans la pensée qui ne parvient pas toujours à orienter convenablement le vouloir. C’est pourquoi, dans la quête du développement, il faut « des sages de réflexion profonde, à la recherche d’un humanisme nouveau, qui permette à l’homme moderne de se retrouver lui-même »51. Mais ce n’est pas tout. Le sous-développement a une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion : c’est « le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples »52. Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? La société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères. La raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité. Celle-ci naît d’une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier, nous enseignant par l’intermédiaire du Fils ce qu’est la charité fraternelle. Dans sa présentation des différents niveaux du processus de développement de l’homme, Paul VI, après avoir mentionné la foi, mettait au sommet « l’unité dans la charité du Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes »53.
20. Ces perspectives, ouvertes par Populorum progressio, demeurent fondamentales pour donner une envergure et une orientation à notre engagement au service du développement des peuples. Populorum progressio souligne ensuite à plusieurs reprises l’urgence des réformes54 et demande que, face aux grands problèmes de l’injustice dans le développement des peuples, on agisse avec courage et sans retard. Cette urgence est dictée aussi par l’amour dans la vérité. C’est la charité du Christ qui nous pousse : « Caritas Christi urget nos » (2 Co 5, 14). L’urgence n’est pas seulement inscrite dans les choses ; elle ne découle pas uniquement de la pression des événements et des problèmes, mais aussi de ce qui est proprement en jeu : la réalisation d’une authentique fraternité. L’importance de cet objectif est telle qu’elle exige que nous la comprenions pleinement et que nous nous mobilisions concrètement avec le « cœur », pour faire évoluer les processus économiques et sociaux actuels vers des formes pleinement humaines.
Chapitre II : Le développement humain aujourd’hui
21. Paul VI avait une vision structurée du développement. Par le terme « développement », il voulait désigner avant tout l’objectif de faire sortir les peuples de la faim, de la misère, des maladies endémiques et de l’analphabétisme. Du point de vue économique, cela signifiait leur participation active, dans des conditions de parité, à la vie économique internationale ; du point de vue social, leur évolution vers des sociétés instruites et solidaires ; du point de vue politique, la consolidation de régimes démocratiques capables d’assurer la paix et la liberté. Après tant d’années, alors que nous observons avec préoccupation le développement des crises qui se succèdent en ces temps, ainsi que leurs conséquences, nous nous demandons dans quelle mesure les attentes de Paul VI ont été satisfaites par le modèle de développement qui a été adopté au cours de ces dernières décennies. Nous devons reconnaître que les préoccupations de l’Église étaient fondées quant aux capacités de l’homme purement « technologique » à savoir se donner des objectifs réalistes et à toujours savoir bien gérer les outils à sa disposition. Le profit est utile si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne un sens relatif aussi bien quant à la façon de le créer que de l’utiliser. La visée exclusive du profit, s’il est produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté. Le développement économique que Paul VI souhaitait devait être en mesure de produire une croissance réelle, qui s’étende à tous et soit concrètement durable. Il est vrai que le développement a eu lieu et qu’il continue d’être un facteur positif qui a tiré de la misère des milliards de personnes et que, récemment encore, il a permis à de nombreux pays de devenir des acteurs réels de la politique internationale. Toutefois, il faut reconnaître que ce même développement économique a été et continue d’être obéré par des déséquilibres et par des problèmes dramatiques, mis encore davantage en relief par l’actuelle situation de crise. Celle-ci nous met sans délai face à des choix qui sont toujours plus étroitement liés au destin même de l’homme, qui par ailleurs ne peut faire abstraction de sa nature. Les forces techniques employées, les échanges planétaires, les effets délétères sur l’économie réelle d’une activité financière mal utilisée et, qui plus est, spéculative, les énormes flux migratoires, souvent provoqués et ensuite gérés de façon inappropriée, l’exploitation anarchique des ressources de la terre, nous conduisent aujourd’hui à réfléchir sur les mesures nécessaires pour résoudre des problèmes qui non seulement sont nouveaux par rapport à ceux qu’affrontait le Pape Paul VI, mais qui ont aussi, et surtout, un impact décisif sur le bien présent et futur de l’humanité. Les aspects de la crise et de ses solutions, ainsi qu’un nouveau et possible développement futur, sont toujours plus liés les uns aux autres. Ils s’impliquent réciproquement et ils requièrent des efforts renouvelés de compréhension globale et une nouvelle synthèse humaniste. La complexité et la gravité de la situation économique actuelle nous préoccupent à juste titre, mais nous devons assumer avec réalisme, confiance et espérance les nouvelles responsabilités auxquelles nous appelle la perspective d’un monde qui a besoin de se renouveler en profondeur au niveau culturel et de redécouvrir les valeurs fondamentales sur lesquelles il pourra bâtir un avenir meilleur. La crise nous oblige à reconsidérer notre itinéraire, à nous donner de nouvelles règles et à trouver de nouvelles formes d’engagement, à miser sur les expériences positives et à rejeter celles qui sont négatives. La crise devient ainsi une occasion de discernement et elle nous permet d’élaborer de nouveaux projets. C’est dans cette optique, confiants plutôt que résignés, qu’il convient d’affronter les difficultés du moment présent.
22. Le cadre du développement est aujourd’hui multipolaire. Les acteurs et les causes du sous-développement comme du développement sont multiples, les erreurs et les mérites le sont aussi. Cette donnée devrait conduire à se libérer des idéologies, qui simplifient souvent de façon artificielle la réalité, et à examiner avec objectivité la dimension humaine des problèmes. La ligne de démarcation entre pays riches et pauvres n’est plus aussi nette qu’aux temps de Populorum progressio, comme l’avait déjà indiqué Jean-Paul II55. La richesse mondiale croît en termes absolus, mais les inégalités augmentent. Dans les pays riches, de nouvelles catégories sociales s’appauvrissent et de nouvelles pauvretés apparaissent. Dans des zones plus pauvres, certains groupes jouissent d’une sorte de sur-développement où consommation et gaspillage vont de pair, ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisante. « Le scandale de disparités criantes »56 demeure. La corruption et le non-respect des lois existent malheureusement aussi bien dans le comportement des acteurs économiques et politiques des pays riches, anciens et nouveaux, que dans les pays pauvres. Ceux qui ne respectent pas les droits humains des travailleurs dans les différents pays sont aussi bien de grandes entreprises multinationales que des groupes de production locale. Les aides internationales ont souvent été détournées de leur destination, en raison d’irresponsabilités qui se situent aussi bien dans la chaîne des donateurs que des bénéficiaires. Nous pouvons aussi identifier le même enchaînement de responsabilités dans les causes immatérielles et culturelles du développement et du sous-développement. Il existe des formes excessives de protection des connaissances de la part des pays riches à travers l’utilisation trop stricte du droit à la propriété intellectuelle, particulièrement dans le domaine de la santé. En même temps, dans certains pays pauvres, subsistent des modèles culturels et des normes sociales de comportement qui ralentissent le processus de développement.
23. Bien que de façon fragile et non homogène, de nombreuses régions du globe se sont aujourd’hui développées, entrant au nombre des grandes puissances destinées à jouer un rôle important dans l’avenir. Il faut néanmoins souligner qu’il n’est pas suffisant de progresser du seul point de vue économique et technologique. Il faut avant tout que le développement soit vrai et intégral. Sortir du retard économique, fait en soi positif, ne résout pas la problématique complexe de la promotion de l’homme, ni pour les pays bénéficiaires de ces avancées, ni pour les pays déjà économiquement développés, ni non plus pour ceux qui restent pauvres ; ceux-ci peuvent également souffrir, en dehors des anciennes formes d’exploitation, des conséquences néfastes provenant d’une croissance marquée par des dévoiements et des déséquilibres.
Après l’écroulement du système économique et politique des pays communistes de l’Europe de l’Est et la fin de ce que l’on appelait les blocs opposés, une nouvelle réflexion globale sur le développement aurait été nécessaire. Jean-Paul II l’avait demandée, lui qui, en 1987, avait indiqué l’existence de ces blocs comme une des principales causes du sous-développement57, car la politique soustrayait des ressources à l’économie et à la culture et l’idéologie étouffait la liberté. En 1991, après les événements de 1989, il avait aussi réclamé que, à la fin des blocs, corresponde une refonte globale du développement, non seulement dans ces pays, mais aussi en Occident et dans les régions du monde qui se développaient58. Cela n’est advenu que partiellement et continue d’être un devoir réel qu’il convient d’honorer, éventuellement en mettant vraiment à profit les choix nécessaires pour dépasser les problèmes économiques actuels.
24. Le monde que le Pape Paul VI avait sous les yeux, même si le processus de socialisation était déjà suffisamment avancé pour qu’il puisse parler d’une question sociale devenue mondiale, était alors beaucoup moins intégré que celui d’aujourd’hui. L’activité économique et la fonction politique s’exerçaient en grande partie à l’intérieur du même espace et pouvaient donc s’appuyer l’une sur l’autre. L’activité de production s’inscrivait principalement à l’intérieur des frontières nationales et les investissements financiers avaient une dimension plutôt limitée à l’étranger, si bien que la politique de nombreux États pouvait encore fixer les priorités de l’économie et, d’une certaine façon, en orienter le fonctionnement avec les instruments dont elle disposait. Pour cette raison, l’encyclique Populorum progressio assignait un rôle central, toutefois de façon non exclusive, aux « pouvoirs publics »59.
À notre époque, l’État se trouve dans la situation de devoir faire face aux limites que pose à sa souveraineté le nouveau contexte commercial et financier international, marqué par une mobilité croissante des capitaux financiers et des moyens de productions matériels et immatériels. Ce nouveau contexte a modifié le pouvoir politique des États.
Aujourd’hui, fort des leçons données par l’actuelle crise économique où les pouvoirs publics de l’État sont directement impliqués dans la correction des erreurs et des dysfonctionnements, une évaluation nouvelle de leur rôle et de leur pouvoir semble plus réaliste ; ceux-ci doivent être sagement reconsidérés et repensés pour qu’ils soient en mesure, y compris à travers de nouvelles modalités d’exercice, de faire face aux défis du monde contemporain. À partir d’un rôle mieux ajusté des pouvoirs publics, on peut espérer que se renforceront les nouvelles formes de participation à la politique nationale et internationale qui voient le jour à travers l’action des organisations opérant dans la société civile. En ce sens, il est souhaitable que grandissent de la part des citoyens une attention et une participation plus larges à la res publica.
25. Du point de vue social, les systèmes de protection et de prévoyance qui existaient déjà dans de nombreux pays à l’époque de Paul VI, peinent et pourraient avoir plus de mal encore à l’avenir à poursuivre leurs objectifs de vraie justice sociale dans un cadre économique profondément modifié. Le marché devenu mondial a stimulé avant tout, de la part de pays riches, la recherche de lieux où délocaliser les productions à bas coût dans le but de réduire les prix d’un grand nombre de biens, d’accroître le pouvoir d’achat et donc d’accélérer le taux de croissance fondé sur une consommation accrue du marché interne. En conséquence, le marché a encouragé des formes nouvelles de compétition entre les États dans le but d’attirer les centres de production des entreprises étrangères, à travers divers moyens, au nombre desquels une fiscalité avantageuse et la dérégulation du monde du travail. Ces processus ont entraîné l’affaiblissement des réseaux de protection sociale en contrepartie de la recherche de plus grands avantages de compétitivité sur le marché mondial, faisant peser de graves menaces sur les droits des travailleurs, sur les droits fondamentaux de l’homme et sur la solidarité mise en œuvre par les formes traditionnelles de l’État social. Les systèmes de sécurité sociale peuvent perdre la capacité de remplir leur mission dans les pays émergents et dans les pays déjà développés, comme dans des pays pauvres. Là, les politiques d’équilibre budgétaire, avec des coupes dans les dépenses sociales, souvent recommandées par les Institutions financières internationales, peuvent laisser les citoyens désarmés face aux risques nouveaux et anciens. Une telle impuissance est accentuée par le manque de protection efficace de la part des associations de travailleurs. L’ensemble des changements sociaux et économiques font que les organisations syndicales éprouvent de plus grandes difficultés à remplir leur rôle de représentation des intérêts des travailleurs, encore accentuées par le fait que les gouvernements, pour des raisons d’utilité économique, posent souvent des limites à la liberté syndicale ou à la capacité de négociation des syndicats eux-mêmes. Les réseaux traditionnels de solidarité se trouvent ainsi contraints de surmonter des obstacles toujours plus importants. L’invitation de la doctrine sociale de l’Église, formulée dès Rerum novarum60, à susciter des associations de travailleurs pour la défense de leurs droits, est donc aujourd’hui plus pertinente encore qu’hier, ceci afin de donner avant tout une réponse immédiate et clairvoyante à l’urgence d’instaurer de nouvelles synergies sur le plan international comme sur le plan local.
La mobilité du travail, liée à la déréglementation généralisée, a été un phénomène important, qui comportait des aspects positifs par sa capacité à stimuler la création de nouvelles richesses et l’échange entre différentes cultures. Toutefois, quand l’incertitude sur les conditions de travail, en raison des processus de mobilité et de déréglementation, devient endémique, surgissent alors des formes d’instabilité psychologique, des difficultés à construire un parcours personnel cohérent dans l’existence, y compris à l’égard du mariage. Cela a pour conséquence l’apparition de situations humaines dégradantes, sans parler du gaspillage social. Si l’on compare avec ce qui se passait dans la société industrielle du passé, le chômage entraîne aujourd’hui des aspects nouveaux de non-sens économique et la crise actuelle ne peut qu’aggraver une telle situation. La mise à l’écart du travail pendant une longue période, tout comme la dépendance prolongée vis-à-vis de l’assistance publique ou privée, minent la liberté et la créativité de la personne ainsi que ses rapports familiaux et sociaux avec de fortes souffrances sur le plan psychologique et spirituel. Je voudrais rappeler à tous, et surtout aux gouvernants engagés à donner un nouveau profil aux bases économiques et sociales du monde, que l’homme, la personne, dans son intégrité, est le premier capital à sauvegarder et à valoriser : « En effet, c’est l’homme qui est l’auteur, le centre et la fin de toute la vie économico-sociale »61.
26. Sur le plan culturel, par rapport à l’époque de Paul VI, la différence est encore plus marquée. Les cultures avaient alors des contours plutôt bien définis et possédaient des capacités plus grandes pour se défendre contre les tentatives d’homogénéisation culturelle. Aujourd’hui, les occasions d’interaction entre les cultures ont singulièrement augmenté, ouvrant de nouvelles perspectives au dialogue interculturel ; un dialogue qui, pour être réel, doit avoir pour point de départ la conscience profonde de l’identité spécifique des différents interlocuteurs. On ne doit toutefois pas négliger le fait que la marchandisation accrue des échanges culturels favorise aujourd’hui un double danger. On note, en premier lieu, un éclectisme culturel assumé souvent de façon non-critique : les cultures sont simplement mises côte à côte et considérées comme substantiellement équivalentes et interchangeables entre elles. Cela favorise un glissement vers un relativisme qui n’encourage pas le vrai dialogue interculturel ; sur le plan social, le relativisme culturel conduit effectivement les groupes culturels à se rapprocher et à coexister, mais sans dialogue authentique et, donc, sans véritable intégration. En second lieu, il existe un danger constitué par le nivellement culturel et par l’uniformisation des comportements et des styles de vie. De cette manière, la signification profonde de la culture des différentes nations, des traditions des divers peuples, à l’intérieur desquelles la personne affronte les questions fondamentales de l’existence en vient à disparaître62. Éclectisme et nivellement culturel ont en commun de séparer la culture de la nature humaine. Ainsi, les cultures ne savent plus trouver leur mesure dans une nature qui les transcende63, et elles finissent par réduire l’homme à un donné purement culturel. Quand cela advient, l’humanité court de nouveaux périls d’asservissement et de manipulation.
27. Dans bien des pays pauvres, l’extrême insécurité vitale, qui est la conséquence des carences alimentaires, demeure et risque de s’aggraver : la faim fauche encore de très nombreuses victimes comme autant de Lazare auxquels il n’est pas permis de s’asseoir, comme le souhaitait Paul VI, à la table du mauvais riche64. Donner à manger aux affamés (cf. Mt 25, 35.37.42) est un impératif éthique pour l’Église universelle, qui répond aux enseignements de solidarité et de partage de son fondateur, le Seigneur Jésus. Éliminer la faim dans le monde est devenu, par ailleurs, à l’ère de la mondialisation, une exigence à poursuivre pour sauvegarder la paix et la stabilité de la planète. La faim ne dépend pas tant d’une carence de ressources matérielles, que d’une carence de ressources sociales, la plus importante d’entre elles étant de nature institutionnelle. Il manque en effet une organisation des institutions économiques qui soit en mesure aussi bien de garantir un accès régulier et adapté du point de vue nutritionnel à la nourriture et à l’eau, que de faire face aux nécessités liées aux besoins primaires et aux urgences des véritables crises alimentaires, provoquées par des causes naturelles ou par l’irresponsabilité politique nationale ou internationale. Le problème de l’insécurité alimentaire doit être affronté dans une perspective à long terme, en éliminant les causes structurelles qui en sont à l’origine et en promouvant le développement agricole des pays les plus pauvres à travers des investissements en infrastructures rurales, en systèmes d’irrigation, de transport, d’organisation des marchés, en formation et en diffusion des techniques agricoles appropriées, c’est-à-dire susceptibles d’utiliser au mieux les ressources humaines, naturelles et socio-économiques les plus accessibles au niveau local, de façon à garantir aussi leur durabilité sur le long terme. Tout cela doit être réalisé en impliquant les communautés locales dans les choix et les décisions relatives à l’usage des terres cultivables. Dans une telle perspective, il serait utile de considérer les nouvelles frontières qui sont ouvertes par l’usage correct des techniques de production agricole aussi bien traditionnelles qu’innovantes, à condition que ces dernières, ayant été étudiées attentivement, soient reconnues convenables, respectueuses de l’environnement et attentives aux populations les plus défavorisées. En même temps, la question d’une juste réforme agraire dans les pays en voie de développement ne devrait pas être négligée. Le droit à l’alimentation, de même que le droit à l’eau, revêtent un rôle important pour l’acquisition d’autres droits, en commençant avant tout par le droit fondamental à la vie. Il est donc nécessaire que se forme une conscience solidaire qui considère l’alimentation et l’accès à l’eau comme droits universels de tous les êtres humains, sans distinction ni discrimination65. Il est en outre important de souligner combien la voie de la solidarité pour le développement des pays pauvres peut constituer un projet de solution de la crise mondiale actuelle, comme des hommes politiques et des responsables d’Institutions internationales l’ont mis en évidence ces derniers temps. En soutenant les pays économiquement pauvres par des plans de financement inspirés par la solidarité, pour qu’ils pourvoient eux-mêmes à la satisfaction de la demande de biens de consommation et de développement provenant de leurs propres citoyens, non seulement on peut produire une vraie croissance économique, mais on peut aussi concourir à soutenir les capacités de ­production des pays riches qui risquent d’être compromises par la crise.
28. Un des aspects les plus évidents du développement contemporain est l’importance du thème du respect de la vie, qui ne peut en aucun cas être disjoint des questions relatives au développement des peuples. Il s’agit d’un point qui, depuis quelque temps, prend une importance de plus en plus grande, nous obligeant à élargir les concepts de pauvreté66 et de sous-développement aux questions liées à l’accueil de la vie, surtout là où celle-ci est de diverses manières refusée.
Non seulement la pauvreté provoque encore dans de nombreuses régions un taux élevé de mortalité infantile, mais en plusieurs endroits du monde subsistent des pratiques de contrôle démographique par les instances gouvernementales, qui souvent diffusent la contraception et vont jusqu’à imposer l’avortement. Dans les pays économiquement plus développés, les législations contraires à la vie sont très répandues et ont désormais conditionné les coutumes et les usages, contribuant à diffuser une mentalité antinataliste que l’on cherche souvent à transmettre à d’autres États comme si c’était là un progrès culturel.
Certaines organisations non gouvernementales travaillent activement à la diffusion de l’avortement, et promeuvent parfois dans les pays pauvres l’adoption de la pratique de la stérilisation, y compris à l’insu des femmes. Par ailleurs, ce n’est pas sans fondement que l’on peut soupçonner les aides au développement d’être parfois liées à certaines politiques sanitaires impliquant de fait l’obligation d’un contrôle contraignant des naissances. Sont également préoccupantes les législations qui admettent l’euthanasie comme les pressions de groupes nationaux et internationaux qui en revendiquent la reconnaissance juridique.
L’ouverture à la vie est au centre du vrai développement. Quand une société s’oriente vers le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver les motivations et les énergies nécessaires pour œuvrer au service du vrai bien de l’homme. Alors que la sensibilité personnelle et sociale à l’accueil d’une nouvelle vie se perd, d’autres formes d’accueil utiles à la vie sociale tendent aussi à disparaître67. L’accueil de la vie renforce la fibre morale et nous rend capables de nous aider mutuellement. En cultivant l’ouverture à la vie, les peuples riches peuvent mieux percevoir les besoins de ceux qui sont pauvres, éviter d’employer d’importantes ressources économiques et intellectuelles pour satisfaire les désirs égoïstes de leurs citoyens et promouvoir, en revanche, des actions bénéfiques en vue d’une production moralement saine et solidaire, dans le respect du droit fondamental de tout peuple et de toute personne à la vie.
29. Il y a encore un autre aspect de la réalité d’aujourd’hui, lié de façon très étroite au développement : c’est la négation du droit à la liberté religieuse. Je ne me réfère pas seulement aux luttes et aux conflits qui, dans le monde, ont des motifs religieux, même si parfois les raisons religieuses ne servent qu’à couvrir des raisons d’un autre genre, en l’occurrence la soif de pouvoir et de richesse. Comme mon prédécesseur Jean-Paul II68 l’avait publiquement dit et déploré à plusieurs reprises et ainsi que je l’ai fait moi-même, de fait, aujourd’hui on tue souvent en invoquant le saint nom de Dieu. Les violences freinent le développement authentique et empêchent la marche des peuples vers un plus grand bien-être socio-économique et spirituel. Cela s’applique spécialement au terrorisme de nature fondamentaliste69, qui engendre douleur, dévastation et mort, bloque le dialogue entre les nations et détourne d’importantes ressources de leur usage pacifique et civil. Il faut néanmoins ajouter que, outre le fanatisme religieux qui, en certains milieux, empêche l’exercice du droit à la liberté religieuse, la promotion programmée de l’indifférence religieuse ou de l’athéisme pratique de la part de nombreux pays s’oppose elle aussi aux exigences du développement des peuples, en leur soustrayant l’accès aux ressources spirituelles et humaines. Dieu est le garant du véritable développement de l’homme, puisque, l’ayant créé à son image, il en fonde aussi la dignité transcendante et alimente en lui la soif d’« être plus ». L’homme n’est pas un atome perdu dans un univers de hasard70, mais il est une créature de Dieu, à qui il a voulu donner une âme immortelle et qu’il aime depuis toujours. Si l’homme n’était que le fruit du hasard ou de la nécessité, ou bien s’il devait réduire ses aspirations à l’horizon restreint des situations dans lesquelles il vit, si tout n’était qu’histoire et culture et si l’homme n’avait pas une nature destinée à être transcendée dans une vie surnaturelle, on pourrait parler de croissance ou d’évolution, mais pas de développement. Quand l’État promeut, enseigne, ou même impose des formes d’athéisme pratique, il soustrait à ses citoyens la force morale et spirituelle indispensable pour s’engager en faveur du développement humain intégral et il les empêche d’avancer avec un dynamisme renouvelé dans leur engagement pour donner une réponse humaine plus généreuse à l’amour de Dieu71. Il arrive aussi que les pays économiquement développés ou émergents exportent vers les pays pauvres, dans le contexte de leur rapports culturels, commerciaux et politiques, cette vision réductrice de la personne et de sa destinée. C’est le dommage que le « sur-développement »72 inflige au développement authentique, quand il s’accompagne d’un « sous-développement moral »73.
30. Dans cette perspective, le thème du développement humain intégral revêt une portée encore plus complexe : la corrélation entre ses multiples composantes exige qu’on s’efforce de faire interagir les divers niveaux du savoir humain en vue de la promotion d’un vrai développement des peuples. On estime souvent que le développement, ou les mesures socio-économiques qui s’y rapportent, demandent seulement à être mis en œuvre comme fruit d’un agir commun. Toutefois, cet agir commun a besoin d’être orienté, parce que « toute action sociale engage une doctrine »74. Compte tenu de la complexité des problèmes, il est évident que les différentes disciplines scientifiques doivent collaborer dans une interdisciplinarité ordonnée. La charité n’exclut pas le savoir, mais le réclame, le promeut et l’anime de l’intérieur. Le savoir n’est jamais seulement l’œuvre de l’intelligence. Il peut certainement être réduit à des calculs ou à des expériences, mais s’il veut être une sagesse capable de guider l’homme à la lumière des principes premiers et de ses fins dernières, il doit être « relevé » avec le « sel » de la charité. Le faire sans le savoir est aveugle et le savoir sans amour est stérile. En effet, « celui qui est animé d’une vraie charité est ingénieux à découvrir les causes de la misère, à trouver les moyens de la combattre, à la vaincre résolument »75. Face aux phénomènes auxquels nous sommes confrontés, l’amour dans la vérité demande d’abord et avant tout à connaître et à comprendre, en reconnaissant et en respectant la compétence spécifique propre à chaque champ du savoir. La charité n’est pas un rajout, une sorte d’appendice adjoint une fois l’ouvrage achevé dans les diverses disciplines, mais au contraire elle dialogue avec elles du début à la fin. Les exigences de l’amour ne contredisent pas celles de la raison. Le savoir humain est insuffisant et les conclusions des sciences ne pourront pas, à elles seules, indiquer le chemin vers le développement intégral de l’homme. Il est toujours nécessaire d’aller plus loin : l’amour dans la vérité le commande76. Aller au-delà, néanmoins, ne signifie jamais faire abstraction des conclusions de la raison ni contredire ses résultats. Il n’y a pas l’intelligence puis l’amour : il y a l’amour riche d’intelligence et l’intelligence pleine d’amour.
31. Cela signifie que les évaluations morales et la recherche scientifique doivent croître ensemble et que la charité doit les animer en un ensemble interdisciplinaire harmonieux, fait d’unité et de distinction. La doctrine sociale de l’Église, qui a « une importante dimension interdisciplinaire »77, peut remplir, dans cette perspective, une fonction d’une efficacité extraordinaire. Celle-ci permet à la foi, à la théologie, à la métaphysique et aux sciences de trouver leur place en collaborant au service de l’homme. C’est ici surtout que la doctrine sociale de l’Église concrétise sa dimension sapientielle. Paul VI avait vu clairement que parmi les causes du sous-développement, il y a un manque de sagesse, de réflexion, de pensée capable de réaliser une synthèse directrice78, pour laquelle « une claire vision de tous les aspects économiques, sociaux, culturels et spirituels »79 est exigée. Le morcellement excessif du savoir80, la fermeture des sciences humaines à la métaphysique81, les difficultés du dialogue entre les sciences et la théologie portent préjudice non seulement au développement du savoir, mais aussi au développement des peuples car, quand cela se vérifie, il devient plus difficile de distinguer le bien intégral de l’homme dans les différentes dimensions qui le caractérisent. L’« élargissement de notre conception et de notre usage de la raison »82 est indispensable pour réussir à peser adéquatement tous les termes de la question du développement et de la solution des problèmes socio-économiques.
32. Les grandes nouveautés, que le domaine du développement des peuples présente aujourd’hui, appellent en de nombreux cas des solutions neuves. Celles-ci doivent être recherchées en même temps dans le respect des lois propres à chaque réalité et à la lumière d’une vision intégrale de l’homme qui prenne en compte les différents aspects de la personne humaine, considérée avec un regard purifié par la charité. On découvrira alors de singulières convergences et des possibilités concrètes de solution, sans renoncer à aucune composante fondamentale de la vie humaine.
La dignité de la personne et les exigences de la justice demandent, aujourd’hui surtout, que les choix économiques ne fassent pas augmenter de façon excessive et moralement inacceptable les écarts de richesse83 et que l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail ou son maintien, pour tous. Tout bien considéré, c’est ce que la « raison économique » exige aussi. L’accroissement systémique des inégalités entre les groupes sociaux à l’intérieur d’un même pays et entre les populations des différents pays, c’est-à-dire l’augmentation massive de la pauvreté au sens relatif, non seulement tend à saper la cohésion sociale et met ainsi en danger la démocratie, mais a aussi un impact négatif sur le plan économique à travers l’érosion progressive du « capital social », c’est-à-dire de cet ensemble de relations de confiance, de fiabilité, de respect des règles, indispensables à toute coexistence civile.
C’est encore la science économique qui nous montre qu’une situation structurelle d’insécurité produit des comportements anti-productifs et des gaspillages de ressources humaines, dans la mesure où le travailleur tend à s’adapter passivement aux mécanismes automatiques, au lieu de libérer sa créativité. Sur ce point également, il existe une convergence entre science économique et évaluation morale. Les coûts humains sont toujours aussi des coûts économiques et les dysfonctionnements économiques entraînent toujours des coûts humains.
Il convient également de rappeler que la réduction des cultures à la dimension technologique, si elle peut favoriser à court terme la réalisation de profits, constitue un obstacle à long terme à l’enrichissement réciproque et aux dynamiques de collaboration. Il est important de distinguer entre les considérations économiques ou sociologiques à court et à long terme. L’abaissement du niveau de protection des droits des travailleurs et l’abandon des mécanismes de redistribution des revenus pour donner au pays une plus grande compétitivité internationale gênent la consolidation d’un développement à long terme. On doit alors évaluer attentivement les conséquences sur les personnes des tendances actuelles vers une économie du court, voire du très court terme. Cela demande une réflexion nouvelle et approfondie sur le sens de l’économie et de ses fins84, ainsi qu’une révision profonde et clairvoyante du modèle de développement pour en corriger les dysfonctionnements et les déséquilibres. C’est ce qu’exige, en outre, l’état de santé écologique de la planète et surtout ce qu’appelle la crise culturelle et morale de l’homme, dont les symptômes sont depuis longtemps évidents partout dans le monde.
33. Plus de quarante après la parution de Populorum progressio, sa thématique de fond, le progrès, demeure un problème en suspens, rendu plus aigu et urgent en raison de la crise économique et financière actuelle. Si certaines régions du globe, autrefois marquées par la pauvreté, ont connu des changements notables en termes de croissance économique et de participation à la production mondiale, d’autres régions sont encore plongées dans une situation de misère comparable à celle qui existait au temps de Paul VI. Dans certains cas, on peut même parler d’une réelle aggravation. Il est significatif que plusieurs causes de cette situation aient déjà été identifiées par Populorum progressio, comme par exemple les tarifs douaniers élevés imposés par les pays économiquement développés et qui empêchent encore aujourd’hui les produits provenant des pays pauvres d’entrer sur leurs marchés. En revanche, d’autres causes, que l’Encyclique avait seulement effleurées, se sont manifestées ensuite plus clairement. C’est le cas pour l’évaluation du processus de décolonisation, alors en plein déroulement ; Paul VI souhaitait un chemin d’autonomie à parcourir dans la liberté et dans la paix. Après plus de quarante ans, nous devons reconnaître combien ce parcours a été difficile, aussi bien à cause de nouvelles formes de colonialisme et de dépendance à l’égard d’anciens comme de nouveaux pays dominants, qu’en raison de graves ­irresponsabilités internes aux pays devenus indépendants.
La nouveauté majeure a été l’explosion de l’interdépendance planétaire, désormais communément appelée mondialisation. Paul VI l’avait déjà partiellement prévue, mais les termes et la force avec laquelle elle s’est développée sont surprenants. Né au sein des pays économiquement développés, ce processus par sa nature a produit une intrication de toutes les économies. Celui-ci a été le principal moteur pour que des régions entières sortent du sous-développement et il représente en soi une grande opportunité. Toutefois, sans l’orientation de l’amour dans la vérité, cet élan planétaire risque de provoquer des dommages inconnus jusqu’alors ainsi que de nouvelles fractures au sein de la famille humaine. C’est pourquoi l’amour et la vérité nous placent devant une tâche inédite et créatrice, assurément vaste et complexe. Il s’agit d’élargir la raison et de la rendre capable de comprendre et d’orienter ces nouvelles dynamiques de grande ampleur, en les animant dans la perspective de cette « civilisation de l’amour » dont Dieu a semé le germe dans chaque peuple et dans chaque culture.
Chapitre III : Fraternité, développement économique et société civile
34. L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don ; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. L’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même, qui provient – pour parler en termes de foi – du péché des origines. La sagesse de l’Église a toujours proposé de tenir compte du péché originel même dans l’interprétation des faits sociaux et dans la construction de la société : « Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs »85. À la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie. Nous en avons une nouvelle preuve, évidente, en ces temps-ci. La conviction d’être autosuffisant et d’être capable d’éliminer le mal présent dans l’histoire uniquement par sa seule action a poussé l’homme à faire coïncider le bonheur et le salut avec des formes immanentes de bien-être matériel et d’action sociale. De plus, la conviction que l’économie doit être autonome, qu’elle ne doit pas tolérer « d’influences » de caractère moral, a conduit l’homme à abuser de l’instrument économique y compris de façon destructrice. À la longue, ces convictions ont conduit à des systèmes économiques, sociaux et politiques qui ont foulé aux pieds la liberté de la personne et des corps sociaux et qui, précisément pour cette raison, n’ont pas été en mesure d’assurer la justice qu’ils promettaient. Comme je l’ai affirmé dans mon encyclique Spe salvi, de cette manière on retranche de l’histoire l’espérance chrétienne86, qui est au contraire une puissante ressource sociale au service du développement humain intégral, recherché dans la liberté et dans la justice. L’espérance encourage la raison et lui donne la force d’orienter la volonté87. Elle est déjà présente dans la foi qui la suscite. La charité dans la vérité s’en nourrit et, en même temps, la manifeste. Étant un don de Dieu absolument gratuit, elle fait irruption dans notre vie comme quelque chose qui n’est pas dû, qui transcende toute loi de justice. Le don par sa nature surpasse le mérite, sa règle est la surabondance. Il nous précède dans notre âme elle-même comme le signe de la présence de Dieu en nous et de son attente à notre égard. La vérité qui, à l’égal de la charité, est un don, est plus grande que nous, comme l’enseigne saint Augustin88. De même, notre vérité propre, celle de notre conscience personnelle, nous est avant tout « donnée ». Dans tout processus cognitif, en effet, la vérité n’est pas produite par nous, mais elle est toujours découverte ou, mieux, reçue. Comme l’amour, elle « ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais, pour ainsi dire, s’impose à l’être humain »89.
Parce qu’elle est un don que tous reçoivent, la charité dans la vérité est une force qui constitue la communauté, unifie les hommes de telle manière qu’il n’y ait plus de barrières ni de limites. Nous pouvons par nous-mêmes constituer la communauté des hommes, mais celle-ci ne pourra jamais être, par ses seules forces, une communauté pleinement fraternelle ni excéder ses propres limites, c’est-à-dire devenir une communauté vraiment universelle : l’unité du genre humain, communion fraternelle dépassant toutes divisions, naît de l’appel formulé par la Parole du Dieu-Amour. En affrontant cette question décisive, nous devons préciser, d’une part, que la logique du don n’exclut pas la justice et qu’elle ne se juxtapose pas à elle dans un second temps et de l’extérieur et, d’autre part, que, si le développement économique, social et politique veut être authentiquement humain, il doit prendre en considération le principe de gratuité comme expression de fraternité.
35. Lorsqu’il est fondé sur une confiance réciproque et générale, le marché est l’institution économique qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler leurs relations et échangeant des biens et des services fongibles entre eux pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs. Le marché est soumis aux principes de la justice dite commutative, qui règle justement les rapports du donner et du recevoir entre sujets égaux. Mais la doctrine sociale de l’Église n’a jamais cessé de mettre en évidence l’importance de la justice distributive et de la justice sociale pour l’économie de marché elle-même, non seulement parce qu’elle est insérée dans les maillons d’un contexte social et politique plus vaste, mais aussi à cause de la trame des relations dans lesquelles elle se réalise. En effet, abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut, et la perte de confiance est une perte grave.
Dans Populorum progressio, Paul VI soulignait de façon opportune le fait que le système économique lui-même aurait tiré avantage des pratiques généralisées de justice, car les premiers à tirer bénéfice du développement des pays pauvres auraient été les pays riches90. Il ne s’agit pas seulement de corriger des dysfonctionnements par l’assistance. Les pauvres ne sont pas à considérer comme un « fardeau »91, mais au contraire comme une ressource, même du point de vue strictement économique. Il faut considérer comme erronée la conception de certains qui pensent que l’économie de marché a structurellement besoin d’un quota de pauvreté et de sous-développement pour pouvoir fonctionner au mieux. L’intérêt du marché est de promouvoir l’émancipation, mais pour le faire vraiment il ne peut pas compter seulement sur lui-même, car il n’est pas en mesure de produire de lui-même ce qui est au-delà de ses possibilités. Il doit puiser des énergies morales auprès d’autres sujets, qui sont capables de les faire naître.
36. L’activité économique ne peut résoudre tous les problèmes sociaux par la simple extension de la logique marchande. Celle-là doit viser la recherche du bien commun, que la communauté politique d’abord doit aussi prendre en charge. C’est pourquoi il faut avoir présent à l’esprit que séparer l’agir économique, auquel il reviendrait seulement de produire de la richesse, de l’agir politique, à qui il reviendrait de rechercher la justice au moyen de la redistribution, est une cause de graves déséquilibres.
L’Église a toujours estimé que l’agir économique ne doit pas être considéré comme antisocial. Le marché, en lui-même et de lui-même, n’est pas et ne doit pas devenir, le lieu de la domination du fort sur le faible. La société ne doit pas se protéger du marché, comme si le développement de ce dernier comportait ipso facto l’extinction des relations authentiquement humaines. Il est certainement vrai que le marché peut être orienté de façon négative, non parce que c’est là sa nature, mais parce qu’une certaine idéologie peut l’orienter en ce sens. Il ne faut pas oublier que le marché n’existe pas à l’état pur. Il tire sa forme des configurations culturelles qui le caractérisent et l’orientent. En effet, l’économie et la finance, en tant qu’instruments, peuvent être mal utilisées quand celui qui les gère n’a comme point de référence que des intérêts égoïstes. Ainsi peut-on arriver à transformer des instruments bons en eux-mêmes en instruments nuisibles. Mais c’est la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même. C’est pourquoi, ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale.
La doctrine sociale de l’Église estime que des relations authentiquement humaines, d’amitié et de socialité, de solidarité et de réciprocité, peuvent également être vécues même au sein de l’activité économique et pas seulement en dehors d’elle ou « après » elle. La sphère économique n’est, par nature, ni éthiquement neutre ni inhumaine et antisociale. Elle appartient à l’activité de l’homme et, justement parce que humaine, elle doit être structurée et organisée institutionnellement de façon éthique.
Le grand défi qui se présente à nous, qui ressort des problématiques du développement en cette période de mondialisation et qui est rendu encore plus pressant par la crise économique et financière, est celui de montrer, au niveau de la pensée comme des comportements, que non seulement les principes traditionnels de l’éthique sociale, tels que la transparence, l’honnêteté et la responsabilité ne peuvent être négligés ou sous-évalués, mais aussi que dans les relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps, mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité.
37. La doctrine sociale de l’Église a toujours soutenu que la justice se rapporte à toutes les phases de l’activité économique, parce qu’elle concerne toujours l’homme et ses exigences. La découverte des ressources, les financements, la production, la consommation et toutes les autres phases du cycle économique ont inéluctablement des implications morales. Ainsi, toute décision économique a-t-elle une conséquence de caractère moral. Les sciences sociales et les tendances de l’économie contemporaine le confirment également. Peut-être fut-il un temps pensable de confier en premier lieu à l’économie la tâche de produire des richesses, remettant ensuite à la politique la tâche de les distribuer. Tout ceci se révèle aujourd’hui plus difficile, puisque les activités économiques ne sont pas confinées à l’intérieur des limites territoriales, alors que l’autorité des gouvernements continue à être essentiellement locale. C’est pourquoi les règles de la justice doivent être respectées dès la mise en route du processus économique, et non avant, après ou parallèlement. Il est nécessaire aussi que, sur le marché, soient ouverts des espaces aux activités économiques réalisées par des sujets qui choisissent librement de conformer leur propre agir à des principes différents de ceux du seul profit, sans pour cela renoncer à produire de la valeur économique. Les nombreux types d’économie qui tirent leur origine d’initiatives religieuses et laïques démontrent que cela est concrètement possible.
À l’époque de la mondialisation, l’économie pâtit de modèles de compétition liés à des cultures très différentes les unes des autres. Les comportements économiques et industriels qui en découlent trouvent généralement un point de rencontre dans le respect de la justice commutative. La vie économique a sans aucun doute besoin du contrat pour réglementer les relations d’échange entre valeurs équivalentes. Mais elle a tout autant besoin de lois justes et de formes de redistribution guidées par la politique, ainsi que d’œuvres qui soient marquées par l’esprit du don. L’économie mondialisée semble privilégier la première logique, celle de l’échange contractuel mais, directement ou indirectement, elle montre qu’elle a aussi besoin des deux autres, de la logique politique et de la logique du don sans contrepartie.
38. Mon prédécesseur Jean-Paul II avait signalé cette problématique quand, dans Centesimus annus, il avait relevé la nécessité d’un système impliquant trois sujets : le marché, l’État et la société civile92. Il avait identifié la société civile comme le cadre le plus approprié pour une économie de la gratuité et de la fraternité, mais il ne voulait pas l’exclure des deux autres domaines. Aujourd’hui, nous pouvons dire que la vie économique doit être comprise comme une réalité à plusieurs dimensions : en chacune d’elles, à divers degrés et selon des modalités spécifiques, l’aspect de la réciprocité fraternelle doit être présent. À l’époque de la mondialisation, l’activité économique ne peut faire abstraction de la gratuité, qui répand et alimente la solidarité et la responsabilité pour la justice et pour le bien commun auprès de ses différents sujets et acteurs. Il s’agit, en réalité, d’une forme concrète et profonde de démocratie économique. La solidarité signifie avant tout se sentir tous responsables de tous93, elle ne peut donc être déléguée seulement à l’État. Si hier on pouvait penser qu’il fallait d’abord rechercher la justice et que la gratuité devait intervenir ensuite comme un complément, aujourd’hui, il faut dire que sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser la justice. Il faut, par conséquent, un marché sur lequel des entreprises qui poursuivent des buts ­institutionnels différents puissent agir librement, dans des conditions équitables. À côté de l’entreprise privée tournée vers le profit, et des divers types d’entreprises publiques, il est opportun que les organisations productrices qui poursuivent des buts mutualistes et sociaux puissent s’implanter et se ­développer. C’est de leur confrontation réciproque sur le marché que l’on peut espérer une sorte d’hybridation des comportements d’entreprise et donc une attention vigilante à la civilisation de l’économie. La charité dans la vérité, dans ce cas, signifie qu’il faut donner forme et organisation aux activités économiques qui, sans nier le profit, entendent aller au-delà de la logique de l’échange des équivalents et du profit comme but en soi.
39. Dans Populorum progressio, Paul VI demandait que soit défini un modèle d’économie de marché capable d’intégrer, au moins tendanciellement, tous les peuples et non seulement ceux qui étaient en mesure d’y prendre part. Il demandait que le marché international soit le reflet d’un monde où « tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres »94. De cette manière, il étendait au niveau universel les requêtes et les aspirations déjà contenues dans Rerum novarum, où pour la première fois, à la suite de la révolution industrielle, était affirmée l’idée – assez avancée pour l’époque – que, pour subsister, l’ordre civil avait besoin aussi de l’intervention redistributive de l’État. Aujourd’hui, cette vision est non seulement remise en question par les processus d’ouverture des marchés et des sociétés, mais elle apparaît aussi incomplète pour satisfaire les exigences d’une économie pleinement humaine. Ce que la doctrine sociale de l’Église a toujours soutenu, en partant de sa vision de l’homme et de la société, est aujourd’hui requis aussi par les dynamiques caractéristiques de la mondialisation.
Quand la logique du marché et celle de l’État s’accordent entre elles pour perpétuer le monopole de leurs domaines d’influence respectifs, la solidarité dans les relations entre les citoyens s’amoindrit à la longue, de même que la participation et l’adhésion, l’agir gratuit, qui sont d’une nature différente du donner pour avoir, spécifique à la logique de l’échange, et du donner par devoir, qui est propre à l’action publique, réglée par les lois de l’État. Vaincre le sous-développement demande d’agir non seulement en vue de l’amélioration des transactions fondées sur l’échange et des prestations sociales, mais surtout sur l’ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d’activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion. Le binôme exclusif marché-État détruit la socialité, alors que les formes économiques solidaires, qui ­trouvent leur terrain naturel dans la société civile sans se limiter à elle, créent de la socialité. Le marché de la gratuité n’existe pas et on ne peut imposer par la loi des comportements gratuits. Pourtant, aussi bien le marché que la politique ont besoin de personnes ouvertes au don réciproque.
40. Les dynamiques économiques internationales actuelles, caractérisées par de graves déviances et des dysfonctionnements, appellent également de profonds changements dans la façon de concevoir l’entreprise. D’anciennes formes de la vie des entreprises disparaissent, tandis que d’autres, prometteuses, se dessinent à l’horizon. Un des risques les plus grands est sans aucun doute que l’entreprise soit presque exclusivement soumise à celui qui investit en elle et que sa valeur sociale finisse ainsi par être amoindrie. En raison de leur expansion et de leur besoin accru en capitaux, il est de plus en plus rare que les entreprises aient à leur tête un dirigeant stable qui se sente responsable, à long terme et pas seulement à court terme, de la vie et des résultats de l’entreprise. Elles sont aussi de moins en moins liées à un territoire unique. En outre, la fameuse délocalisation de l’activité productive peut atténuer chez l’entrepreneur le sens de ses responsabilités vis-à-vis des parties prenantes, telles que les travailleurs, les fournisseurs, les consommateurs, l’environnement naturel et, plus largement, la société environnante, au profit des actionnaires qui ne sont pas liés à un lieu spécifique et qui jouissent donc d’une extraordinaire mobilité. En effet, le marché international des capitaux offre aujourd’hui une grande liberté d’action. Il est vrai également que l’on prend de plus en plus conscience de la nécessité d’une plus ample « responsabilité sociale » de l’entreprise. Même si les positions éthiques qui guident aujourd’hui le débat sur la responsabilité sociale de l’entreprise ne sont pas toutes acceptables selon la perspective de la doctrine sociale de l’Église, s’ancre la conviction que la gestion de l’entreprise ne peut pas seulement tenir compte des intérêts de ses propriétaires, mais qu’elle doit aussi assumer ses responsabilités vis-à-vis de toutes les parties prenantes qui contribuent à la vie de l’entreprise : les travailleurs, les clients, les fournisseurs des divers éléments de la production, les communautés humaines qui en dépendent. Ces dernières années, on a vu émerger une catégorie de managers cosmopolite qui, souvent, ne rendent des comptes qu’aux actionnaires, constitués en général par des fonds anonymes qui fixent de fait leurs rémunérations. Cela n’empêche pas, aujourd’hui, que de nombreux managers, grâce à des analyses clairvoyantes, se rendent mieux compte des liens profonds de leur entreprise avec le territoire ou avec les territoires où elle opère. Paul VI invitait à évaluer sérieusement le préjudice que le transfert de capitaux à l’étranger exclusivement en vue d’un profit personnel, peut causer à la nation elle-même95. Jean-Paul II observait qu’investir revêt toujours, outre sa signification économique, une signification morale96. Tout ceci – il faut le redire – est valable aujourd’hui encore, bien que le marché des capitaux ait été fortement libéralisé et que les mentalités technologiques modernes puissent conduire à penser qu’investir n’est qu’un acte technique et non pas un acte humain et éthique. On ne peut nier qu’un certain capital, s’il est investi à l’étranger plutôt que dans sa patrie, puisse être bénéfique. Cependant les exigences de justice doivent être sauvegardées, en tenant compte aussi de la façon dont ce capital a été constitué et des préjudices causés aux personnes là où ce capital a été produit97. Ce qui doit être évité, c’est de faire un usage spéculatif des ressources financières et de céder à la tentation de ne rechercher que le profit à court terme, sans prendre en compte la viabilité à long terme de l’entreprise, sa contribution à l’économie réelle et son attention à la promotion, de manière juste et appropriée, d’initiatives économiques, y compris dans les pays qui ont besoin de développement. On ne peut nier que lorsque la délocalisation comporte des investissements et offre de la formation, elle peut être bénéfique aux populations des pays d’accueil. Le travail et la connaissance technique sont un besoin universel. Cependant, il n’est pas licite de délocaliser uniquement pour jouir de faveurs particulières ou, pire, pour exploiter la société locale sans lui apporter une véritable contribution à la mise en place d’un système productif et social solide, facteur incontournable d’un développement stable.
41. Dans le contexte de ce document, il est utile d’observer que l’entrepreneuriat a de plus en plus une signification plurivalente. La prééminence persistante du binôme marché-État nous a habitués à penser exclusivement à l’entrepreneur privé de type capitaliste, d’une part, et au haut-fonctionnaire de l’autre. En réalité, l’entrepreneuriat doit être compris de façon diversifiée et ce, pour des raisons méta-économiques. Avant d’avoir une signification professionnelle, l’entrepreneuriat a une signification humaine.98 Il est inscrit dans tout travail, vu comme « actus personae »,99 c’est pourquoi il est bon qu’à tout travailleur soit offerte la possibilité d’apporter sa contribution propre de sorte que lui-même sache qu’il travaille « en même temps à son compte ».100 Ce n’est pas sans raison que Paul VI enseignait que « tout travailleur est un créateur ».101 C’est justement pour répondre aux exigences et à la dignité de celui qui travaille, ainsi qu’aux besoins de la société, que divers types d’entreprises existent, bien au-delà de la seule distinction entre « privé » et « public ». Chacune d’elle requiert et exprime un esprit d’entreprise spécifique. Dans le but de créer une économie qui, dans un proche avenir, sache se mettre au service du bien commun national et mondial, il est opportun de tenir compte de cette signification élargie de l’entrepreneuriat. Cette conception plus large favorise l’échange et la formation réciproque entre les diverses typologies d’entrepreneuriat, avec un transfert de compétences du monde du non-profit à celui du profit et vice-versa, du domaine public à celui de la société civile, de celui des économies avancées à celui des pays en voie de développement.
L’« autorité politique » a, elle aussi, une signification plurivalente qui ne peut être négligée, dans la mise en place d’un nouvel ordre économico-productif, socialement responsable et à dimension humaine. De même qu’on entend cultiver un entrepreneuriat différencié sur le plan mondial, ainsi doit-on promouvoir une autorité politique répartie et active sur plusieurs plans. L’économie intégrée de notre époque n’élimine pas le rôle des États, elle engage plutôt les gouvernements à une plus forte collaboration réciproque. La sagesse et la prudence nous suggèrent de ne pas proclamer trop hâtivement la fin de l’État. En ce qui concerne la résolution de la crise actuelle, son rôle semble destiné à croître, tandis qu’il recouvre nombre de ses compétences. Il y a aussi des nations pour lesquelles la construction ou la reconstruction de l’État continue d’être un élément clé de leur développement. L’aide internationale à l’intérieur d’un projet de solidarité ciblé en vue de la solution des problèmes économiques actuels, devrait en premier lieu soutenir la consolidation de systèmes constitutionnels, juridiques, administratifs dans les pays qui ne jouissent pas encore pleinement de ces biens. À côté des aides économiques, il doit y avoir celles qui ont pour but de renforcer les garanties propres de l’État de droit, un système d’ordre public et de détention efficace dans le respect des droits humains, des institutions vraiment démocratiques. Il n’est pas nécessaire que l’État ait partout les mêmes caractéristiques : le soutien destiné à renforcer les systèmes constitutionnels affaiblis peut très bien s’accompagner du développement d’autres domaines politiques, de nature culturelle, sociale, territoriale ou religieuse, à côté de l’État. L’articulation de l’autorité politique au niveau local, national et international est, entre autres, une des voies maîtresses pour parvenir à orienter la mondialisation économique. C’est aussi le moyen d’éviter qu’elle ne mine dans les faits les fondements de la démocratie.
42. On relève parfois des attitudes fatalistes à l’égard de la mondialisation, comme si les dynamiques en jeu étaient produites par des forces impersonnelles anonymes et par des structures indépendantes de la volonté humaine102. Il est bon de rappeler à ce propos que si la mondialisation doit être comprise comme un processus socio-économique, ce n’est pas là son unique dimension. Derrière le processus le plus visible se trouve la réalité d’une humanité de plus en plus interconnectée. Celle-ci est constituée de personnes et de peuples auxquels ce processus doit être utile en leur apportant le développement103, en vertu des responsabilités respectives prises aussi bien par des individus que par la collectivité. Le dépassement des frontières n’est pas seulement un fait matériel, mais il est aussi culturel dans ses causes et dans ses effets. Si on regarde la mondialisation d’un point de vue déterministe, on perd les critères pour l’évaluer et l’orienter. C’est une réalité humaine et elle peut avoir en amont diverses orientations culturelles sur lesquelles il faut exercer un discernement. La vérité de la mondialisation comme processus et sa nature éthique fondamentale ­dérivent de l’unité de la famille humaine et de son développement vers le bien. Il faut donc travailler sans cesse afin de favoriser une orientation culturelle personnaliste et communautaire du processus ­d’intégration planétaire qui soit ouvert à la transcendance.
Malgré certaines de ses dimensions structurelles qui ne peuvent pas être niées, ni absolutisées, « la mondialisation, a priori, n’est ni bonne ni mauvaise. Elle sera ce que les personnes en feront »104. Nous ne devons pas en être les victimes, mais les protagonistes, avançant avec bon sens, guidés par la charité et par la vérité. S’y opposer aveuglément relèverait d’une attitude erronée, pleine de préjugés, qui finirait par ignorer un processus porteur d’aspects positifs, avec le risque de perdre une grande occasion de saisir les multiples opportunités de développement qu’elle offre. Les processus de mondialisation, convenablement conçus et gérés, offrent la possibilité d’une grande redistribution de la richesse au niveau planétaire comme cela ne s’était jamais présenté auparavant ; s’ils sont mal gérés, ils peuvent au contraire faire croître la pauvreté et les inégalités, et déclencher une crise mondiale. Il faut en corriger les dysfonctionnements, dont certains sont graves, qui introduisent de nouvelles divisions entre les peuples et au sein des peuples, et faire en sorte que la redistribution de la richesse n’entraîne pas une redistribution de la pauvreté ou même son accentuation, comme pourrait le faire craindre une mauvaise gestion de la situation actuelle. Pendant longtemps, on a pensé que les peuples pauvres devaient demeurer à un stade préétabli de développement et se contenter de la philanthropie des peuples développés. Dans Populorum progressio, Paul VI a pris position contre cette mentalité. Aujourd’hui les ressources matérielles utilisables pour faire sortir ces peuples de la misère sont théoriquement plus importantes qu’autrefois, mais ce sont les peuples des pays développés eux-mêmes qui ont fini par en profiter, eux qui ont pu mieux exploiter le processus de libéralisation des mouvements de capitaux et du travail. La diffusion du bien-être à l’échelle mondiale ne doit donc pas être freinée par des projets égoïstes, protectionnistes ou dictés par des intérêts particuliers. En effet, l’implication des pays émergents ou en voie de développement permet aujourd’hui de mieux gérer la crise. La transition inhérente au processus de mondialisation présente des difficultés et des dangers importants, qui ne pourront être surmontés que si l’on prend conscience de cette dimension anthropologique et éthique, qui pousse la mondialisation elle-même vers des objectifs d’humanisation solidaire. Malheureusement cette dimension est souvent dominée et étouffée par des perspectives éthiques et culturelles de nature individualiste et utilitariste. La mondialisation est un phénomène multidimensionnel et polyvalent, qui exige d’être saisi dans la diversité et dans l’unité de tous ses aspects, y compris sa dimension théologique. Cela permettra de vivre et d’orienter la mondialisation de l’humanité en termes de relationnalité, de communion et de partage.
Chapitre IV : Développement des peuples, droits et devoirs, environnement
43. « La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir »105. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui sont tentés de prétendre ne rien devoir à personne, si ce n’est à eux-mêmes. Ils estiment n’être détenteurs que de droits et ils éprouvent souvent de grandes difficultés à être responsables vis-à-vis de leur propre développement intégral et de celui des autres. C’est pourquoi il est important de susciter une nouvelle réflexion sur le fait que les droits supposent des devoirs sans lesquels ils deviennent arbitraires106. Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une grave contradiction. Tandis que, d’un côté, sont revendiqués de soi-disant droits, de nature arbitraire et voluptuaire, avec la prétention de les voir reconnus et promus par les structures publiques, d’un autre côté, des droits élémentaires et fondamentaux d’une grande partie de l’humanité sont ignorés et violés107. On a souvent noté un lien entre la revendication du droit au superflu ou même à la transgression et au vice, dans les sociétés opulentes, et le manque de nourriture, d’eau potable, d’instruction primaire ou de soins sanitaires élémentaires dans certaines régions sous-développées ainsi que dans les périphéries des grandes métropoles. Ce lien est dû au fait que les droits individuels, détachés du cadre des devoirs qui leur confère un sens plénier, s’affolent et alimentent une spirale d’exigences pratiquement illimitée et dépourvue de repères. L’importance exagérée accordée aux droits aboutit à l’oubli des devoirs. Les devoirs délimitent les droits parce qu’ils renvoient au cadre anthropologique et éthique dans la vérité duquel ces derniers s’insèrent et ainsi ne deviennent pas arbitraires. C’est pour cette raison que les devoirs renforcent les droits et situent leur défense et leur promotion comme un engagement à prendre en faveur du bien. Si, par contre, les droits de l’homme ne trouvent leur propre fondement que dans les délibérations d’une assemblée de citoyens, ils peuvent être modifiés à tout moment et, par conséquent, le devoir de les respecter et de les promouvoir diminue dans la conscience commune. Les gouvernements et les organismes internationaux peuvent alors perdre de vue l’objectivité et l’« indisponibilité » des droits. Quand cela se produit, le véritable développement des peuples est mis en danger108. De tels comportements compromettent l’autorité des organismes internationaux, surtout aux yeux des pays qui ont le plus besoin de développement. Ceux-ci demandent, en effet, que la communauté internationale considère comme un devoir de les aider à être « les artisans de leur destin »109, c’est-à-dire à assumer eux-mêmes à leur tour des devoirs. Avoir en commun des devoirs réciproques mobilise beaucoup plus que la seule revendication de droits.
44. La conception des droits et des devoirs dans le développement doit également tenir compte des problématiques liées à la croissance démographique. Il s’agit d’une limite très importante pour le vrai développement, parce qu’elle concerne les valeurs primordiales de la vie et de la famille110. Considérer l’augmentation de la population comme la cause première du sous-développement est incorrect, même du point de vue économique : il suffit de penser d’une part à l’importante diminution de la mortalité infantile et à l’allongement moyen de la vie qu’on enregistre dans les pays économiquement développés, et d’autre part, aux signes de crises qu’on relève dans les sociétés où l’on enregistre une baisse préoccupante de la natalité. Il demeure évidemment nécessaire de prêter l’attention due à une procréation responsable qui constitue, entre autres, une contribution efficace au développement humain intégral. L’Église, qui a à cœur le véritable développement de l’homme, lui recommande de respecter dans tout son agir la réalité humaine authentique. Cette dimension doit être reconnue, en particulier, en ce qui concerne la sexualité : on ne peut la réduire à un pur fait hédoniste et ludique, de même que l’éducation sexuelle ne peut être réduite à une instruction technique, dans l’unique but de défendre les intéressés d’éventuelles contaminations ou du « risque » de procréation. Cela équivaudrait à appauvrir et à ignorer le sens profond de la sexualité, qui doit au contraire être reconnue et assumée avec responsabilité, tant par l’individu que par la communauté. En effet, la responsabilité interdit aussi bien de considérer la sexualité comme une simple source de plaisir, que de la réguler par des politiques de planification forcée des naissances. Dans ces deux cas, on est en présence de conceptions et de politiques matérialistes, où les personnes finissent par subir différentes formes de violence. À tout cela, on doit opposer, en ce domaine, la compétence primordiale des familles111 par rapport à celle de l’État et à ses politiques contraignantes, ainsi qu’une éducation appropriée des parents.
L’ouverture moralement responsable à la vie est une richesse sociale et économique. De grandes nations ont pu sortir de la misère grâce au grand nombre de leurs habitants et à leurs potentialités. En revanche, des nations, un temps prospères, connaissent à présent une phase d’incertitude et, dans certains cas, de déclin à cause de la dénatalité qui est un problème crucial pour les sociétés de bien-être avancé. La diminution des naissances, parfois au-dessous du fameux « seuil de renouvellement », met aussi en difficulté les systèmes d’assistance sociale, elle en augmente les coûts, réduit le volume de l’épargne et, donc, les ressources financières nécessaires aux investissements, elle réduit la disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée, elle restreint la réserve des « cerveaux » utiles pour les besoins de la nation. De plus, dans les familles de petite, et même de toute petite dimension, les relations sociales courent le risque d’être appauvries, et les formes de solidarité traditionnelle de ne plus être garanties. Ce sont des situations symptomatiques d’une faible confiance en l’avenir ainsi que d’une lassitude morale. Continuer à proposer aux nouvelles générations la beauté de la famille et du mariage, la correspondance de ces institutions aux exigences les plus profondes du cœur et de la dignité de la personne devient ainsi une nécessité sociale, et même économique. Dans cette perspective, les États sont appelés à mettre en œuvre des politiques qui promeuvent le caractère central et l’intégrité de la famille, fondée sur le mariage entre un homme et une femme, cellule première et vitale de la société112, prenant en compte ses problèmes économiques et fiscaux, dans le respect de sa nature relationnelle.
45. Répondre aux exigences morales les plus profondes de la personne a aussi des retombées importantes et bénéfiques sur le plan économique. En effet, pour fonctionner correctement, l’économie a besoin de l’éthique ; non pas d’une éthique quelconque, mais d’une éthique amie de la personne. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’éthique dans le domaine économique, financier ou industriel. Des centres d’études et des parcours de formation de business ethics (éthique des affaires) sont créés. Dans le monde développé, le système des certifications éthiques se répand à la suite du mouvement d’idées né autour de la responsabilité sociale de l’entreprise. Les banques proposent des comptes et des fonds d’investissement appelés « éthiques ». Une « finance éthique » se développe surtout à travers le microcrédit et, plus généralement, la microfinance. Ces processus sont appréciables et méritent un large soutien. Leurs effets positifs se font sentir même dans les régions les moins développées de la terre. Toutefois, il est bon d’élaborer aussi un critère valable de discernement, car on note un certain abus de l’adjectif « éthique » qui, employé de manière générique, se prête à désigner des contenus très divers, au point de faire passer sous son couvert des décisions et des choix contraires à la justice et au véritable bien de l’homme.
En fait, cela dépend en grande partie du système moral auquel on se réfère. Sur ce thème, la doctrine sociale de l’Église a une contribution spécifique à apporter, qui se fonde sur la création de l’homme « à l’image de Dieu » (Gn 1, 27), principe d’où découle la dignité inviolable de la personne humaine, de même que la valeur transcendante des normes morales naturelles. Une éthique économique qui méconnaîtrait ces deux piliers, risquerait inévitablement de perdre sa signification propre et de se prêter à des manipulations. Plus précisément, elle risquerait de s’adapter aux systèmes économiques et financiers existant, au lieu de corriger leurs dysfonctionnements. Elle finirait également, entre autres, par justifier le financement de projets non éthiques. En outre, il ne faut pas utiliser le mot « éthique » de façon idéologiquement discriminatoire, laissant entendre que les initiatives qui ne seraient pas formellement parées de cette qualification, ne seraient pas éthiques. Il faut œuvrer – et cette observation est ici essentielle ! – non seulement pour que naissent des secteurs ou des lignes « éthiques » dans l’économie ou dans la finance, mais pour que toute l’économie et toute la finance soient éthiques et le soient non à cause d’un étiquetage extérieur, mais à cause du respect d’exigences intrinsèques à leur nature même. La doctrine sociale de l’Église aborde ce sujet avec clarté quand elle rappelle que l’économie, en ses différentes ramifications, est un secteur de l’activité humaine113.
46. Considérant les thématiques relatives au rapport entre entreprise et éthique, ainsi que l’évolution que le système de production connaît actuellement, il semble que la distinction faite jusqu’ici entre entreprises à but lucratif (profit) et organisations à but non lucratif (non-profit) ne soit plus en mesure de rendre pleinement compte de la réalité, ni d’orienter efficacement l’avenir. Au cours de ces dernières décennies, une ample sphère intermédiaire entre ces deux types d’entreprises a surgi. Elle est constituée d’entreprises traditionnelles, qui cependant souscrivent des pactes d’aide aux pays sous-développés, de fondations qui sont l’expression d’entreprises individuelles, de groupes d’entreprises ayant des buts d’utilité sociale, du monde varié des acteurs de l’économie dite « civile et de communion ». Il ne s’agit pas seulement d’un « troisième secteur », mais d’une nouvelle réalité vaste et complexe, qui touche le privé et le public et qui n’exclut pas le profit mais le considère comme un instrument pour réaliser des objectifs humains et sociaux. Le fait que ces entreprises ­distribuent ou non leurs bénéfices ou bien qu’elles prennent l’une ou l’autre des formes prévues par les normes juridiques devient secondaire par rapport à leur orientation à concevoir le profit comme un moyen pour parvenir à des objectifs d’humanisation du marché et de la société. Il est souhaitable que ces nouveaux types d’entreprise trouvent également dans tous les pays un cadre juridique et fiscal convenable. Sans rien ôter à l’importance et à l’utilité économique et sociale des formes traditionnelles d’entreprise, elles font évoluer le système vers une plus claire et complète acceptation de leurs devoirs, de la part des agents économiques. Bien plus, la pluralité même des formes institutionnelles de l’entreprise crée un marché plus civique et en même temps plus compétitif.
47. Le renforcement des diverses typologies d’entreprises et, en particulier, de celles capables de concevoir le profit comme un instrument pour parvenir à des objectifs d’humanisation du marché et des sociétés, doit être poursuivi aussi dans les pays qui sont exclus ou mis en marge des circuits de l’économie mondiale, et où il est très important d’avancer par le biais de projets, fondés sur une subsidiarité conçue et administrée de façon adaptée, qui tendent à affermir les droits tout en prévoyant toujours une prise de responsabilités correspondantes. Dans les interventions en faveur du développement, le principe de la centralité de la personne humaine doit être préservé car elle est le sujet qui, le premier, doit prendre en charge la tâche du développement. L’urgence principale est l’amélioration des conditions de vie des personnes concrètes d’une région donnée, afin qu’elles puissent accomplir ces tâches qu’actuellement leur indigence ne leur permet pas de remplir. La sollicitude ne peut jamais être une attitude abstraite. Les programmes de développement, pour pouvoir être adaptés aux situations particulières, doivent être caractérisés par la flexibilité. Et les personnes qui en bénéficient devraient être directement associées à leur préparation et devenir protagonistes de leur réalisation. Il est aussi nécessaire d’appliquer les critères de la progression et de l’accompagnement – y compris pour le contrôle des résultats –, car il n’existe pas de recettes universellement valables. Cela dépend largement de la gestion concrète des interventions. « Ouvriers de leur propre développement, les peuples en sont les premiers responsables. Mais ils ne le réaliseront pas dans l’isolement »114. Aujourd’hui, avec la consolidation du processus d’intégration progressive de la planète, cette exhortation de Paul VI est encore plus actuelle. Les dynamiques d’inclusion n’ont rien de mécanique. Les solutions doivent être adaptées à la vie des peuples et des personnes concrètes, sur la base d’une évaluation prévoyante de chaque situation. À côté des macro-projets, les micro-projets sont nécessaires et, plus encore, la mobilisation effective de tous les acteurs de la société civile, des personnes juridiques comme des personnes physiques.
La coopération internationale a besoin de personnes qui aient en commun le souci du processus de développement économique et humain, par la solidarité de la présence, de l’accompagnement, de la formation et du respect. De ce point de vue, les organismes internationaux eux-mêmes devraient s’interroger sur l’efficacité réelle de leurs structures bureaucratiques et administratives, souvent trop coûteuses. Il arrive parfois que celui à qui sont destinées des aides devienne utile à celui qui l’aide et que les pauvres servent de prétexte pour faire subsister des organisations bureaucratiques coûteuses qui réservent à leur propre subsistance des pourcentages trop élevés des ressources qui devraient au contraire être destinées au développement. Dans cette perspective, il serait souhaitable que tous les organismes internationaux et les organisations non gouvernementales s’engagent à œuvrer dans la pleine transparence, informant leurs donateurs et l’opinion publique du pourcentage des fonds reçus destiné aux programmes de coopération, du véritable contenu de ces programmes, et enfin de la répartition des dépenses de l’institution elle-même.
48. Le thème du développement est aussi aujourd’hui fortement lié aux devoirs qu’engendre le rapport de l’homme avec l’environnement naturel. Celui-ci a été donné à tous par Dieu et son usage représente pour nous une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de l’humanité tout entière. Si la nature, et en premier lieu l’être humain, sont considérés comme le fruit du hasard ou du déterminisme de l’évolution, la conscience de la responsabilité s’atténue dans les esprits. Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes – matériels et immatériels – dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. Si cette vision se perd, l’homme finit soit par considérer la nature comme une réalité intouchable, soit, au contraire, par en abuser. Ces deux attitudes ne sont pas conformes à la vision chrétienne de la nature, fruit de la création de Dieu.
La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf. Rm 1, 20) et de son amour pour l’humanité. Elle est destinée à être « récapitulée » dans le Christ à la fin des temps (cf. Ep 1, 9-10 ; Col 1, 19-20). Elle a donc elle aussi une « vocation »115. La nature est à notre disposition non pas comme « un tas de choses répandues au hasard »116, mais au contraire comme un don du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires pour « la garder et la cultiver » (Gn 2, 15). Toutefois, il faut souligner que considérer la nature comme plus importante que la personne humaine elle-même est contraire au véritable développement. Cette position conduit à des attitudes néo-païennes ou liées à un nouveau panthéisme : le salut de l’homme ne peut pas dériver de la nature seule, comprise au sens ­purement naturaliste. Par ailleurs, la position inverse, qui vise à sa technicisation complète, est également à rejeter car le milieu naturel n’est pas seulement un matériau dont nous pouvons disposer à notre guise, mais c’est l’œuvre admirable du Créateur, portant en soi une « grammaire » qui indique une finalité et des critères pour qu’il soit utilisé avec sagesse et non pas exploité de manière arbitraire. Aujourd’hui, de nombreux obstacles au développement proviennent précisément de ces conceptions erronées. Réduire complètement la nature à un ensemble de données de fait finit par être source de violence dans les rapports avec l’environnement et finalement par motiver des actions irrespectueuses envers la nature même de l’homme. Étant constituée non seulement de matière mais aussi d’esprit et, en tant que telle, étant riche de significations et de buts transcendants à atteindre, celle-ci revêt un caractère normatif pour la culture. L’homme interprète et façonne le milieu naturel par la culture qui, à son tour, est orientée par la liberté responsable, soucieuse des principes de la loi morale. Les projets en vue d’un développement humain intégral ne peuvent donc ignorer les générations à venir, mais ils doivent se fonder sur la solidarité et sur la justice intergénérationnelles, en tenant compte de multiples aspects : écologique, juridique, économique, politique, culturel117.
49. Aujourd’hui, les questions liées à la protection et à la sauvegarde de l’environnement doivent prendre en juste considération les problématiques énergétiques. L’accaparement des ressources énergétiques non renouvelables par certains États, groupes de pouvoir ou entreprises, constitue, en effet, un grave obstacle au développement des pays pauvres. Ceux-ci n’ont pas les ressources économiques nécessaires pour accéder aux sources énergétiques non renouvelables existantes ni pour financer la recherche de nouvelles sources substitutives. L’accaparement des ressources naturelles qui, dans de nombreux cas, se trouvent précisément dans les pays pauvres, engendre l’exploitation et de fréquents conflits entre nations ou à l’intérieur de celles-ci. Ces conflits se déroulent souvent sur le territoire même de ces pays, entraînant de lourdes conséquences : morts, destructions et autres dommages. La communauté internationale a le devoir impératif de trouver les voies institutionnelles pour réglementer l’exploitation des ressources non renouvelables, en accord avec les pays pauvres, afin de planifier ensemble l’avenir.
Sur ce front aussi, apparaît l’urgente nécessité morale d’une solidarité renouvelée, spécialement dans les relations entre les pays en voie de développement et les pays hautement industrialisés118. Les sociétés technologiquement avancées peuvent et doivent diminuer leur propre consommation énergétique parce que d’une part, leurs activités manufacturières évoluent et parce que d’autre part, leurs citoyens sont plus sensibles au problème écologique. Ajoutons à cela qu’il est possible d’améliorer aujourd’hui la productivité énergétique et qu’il est possible, en même temps, de faire progresser la recherche d’énergies substitutives. Toutefois, une redistribution planétaire des ressources énergétiques est également nécessaire afin que les pays qui n’en ont pas puissent y accéder. Leur destin ne peut être abandonné aux mains du premier venu ou à la logique du plus fort. Ce sont des problèmes importants qui, pour être affrontés de façon efficace, demandent de la part de tous une prise de conscience responsable des conséquences qui retomberont sur les nouvelles générations, surtout sur les très nombreux jeunes présents au sein des peuples pauvres et qui « demandent leur part active dans la construction d’un monde meilleur »119.
50. Cette responsabilité est globale, parce qu’elle ne concerne pas seulement l’énergie, mais toute la création, que nous ne devons pas transmettre aux nouvelles générations appauvrie de ses ressources. Il est juste que l’homme puisse exercer une maîtrise responsable sur la nature pour la protéger, la mettre en valeur et la cultiver selon des formes nouvelles et avec des technologies avancées, afin que la terre puisse accueillir dignement et nourrir la population qui l’habite. Il y a de la place pour tous sur la terre : la famille humaine tout entière doit y trouver les ressources nécessaires pour vivre correctement grâce à la nature elle-même, don de Dieu à ses enfants, et par l’effort de son travail et de sa créativité. Nous devons cependant avoir conscience du grave devoir que nous avons de laisser la terre aux nouvelles générations dans un état tel qu’elles puissent elles aussi l’habiter décemment et continuer à la cultiver. Cela implique de s’engager à prendre ensemble des décisions, « après avoir examiné de façon responsable la route à suivre, en vue de renforcer l’alliance entre l’être humain et l’environnement, qui doit être le reflet de l’amour créateur de Dieu, de qui nous venons et vers qui nous allons »120. Il est souhaitable que la communauté internationale et chaque gouvernement sachent contrecarrer efficacement les modalités d’exploitation de l’environnement qui s’avèrent néfastes. Il est par ailleurs impératif que les autorités compétentes entreprennent tous les efforts nécessaires afin que les coûts économiques et sociaux dérivant de l’usage des ressources naturelles communes soient établis de façon transparente et soient entièrement supportés par ceux qui en jouissent et non par les autres populations ou par les générations futures : la protection de l’environnement, des ressources et du climat demande que tous les responsables internationaux agissent ensemble et démontrent leur résolution à travailler honnêtement, dans le respect de la loi et de la solidarité à l’égard des régions les plus faibles de la planète121. L’une des plus importantes tâches de l’économie est précisément l’utilisation la plus efficace des ressources, et non leur abus, sans jamais oublier que la notion d’efficacité n’est pas axiologiquement neutre.
51. La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui-même et réciproquement. C’est pourquoi la société actuelle doit réellement reconsidérer son style de vie qui, en de nombreuses régions du monde, est porté à l’hédonisme et au consumérisme, demeurant indifférente aux dommages qui en découlent122. Un véritable changement de mentalité est nécessaire qui nous amène à adopter de nouveaux styles de vie « dans lesquels les éléments qui déterminent les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune »123. Toute atteinte à la solidarité et à l’amitié civique provoque des dommages à l’environnement, de même que la détérioration de l’environnement, à son tour, provoque l’insatisfaction dans les relations sociales. À notre époque en particulier, la nature est tellement intégrée dans les dynamiques sociales et culturelles qu’elle ne constitue presque plus une donnée indépendante. La désertification et la baisse de la productivité de certaines régions agricoles sont aussi le fruit de l’appauvrissement et du retard des populations qui y habitent. En stimulant le développement économique et culturel de ces populations, on protège aussi la nature. En outre, combien de ressources naturelles sont dévastées par les guerres ! La paix des peuples et entre les peuples permettrait aussi une meilleure sauvegarde de la nature. L’accaparement des ressources, spécialement de l’eau, peut provoquer de graves conflits parmi les populations concernées. Un accord pacifique sur l’utilisation des ressources peut préserver la nature et, en même temps, le bien-être des sociétés intéressées.
L’Église a une responsabilité envers la création et doit la faire valoir publiquement aussi. Ce faisant, elle doit préserver non seulement la terre, l’eau et l’air comme dons de la création appartenant à tous, elle doit surtout protéger l’homme de sa propre destruction. Une sorte d’écologie de l’homme, comprise de manière juste, est nécessaire. La dégradation de l’environnement est en effet étroitement liée à la culture qui façonne la communauté humaine : quand l’« écologie humaine »124 est respectée dans la société, l’écologie proprement dite en tire aussi avantage. De même que les vertus humaines sont connexes, si bien que l’affaiblissement de l’une met en danger les autres, ainsi le système écologique s’appuie sur le respect d’un projet qui concerne aussi bien la saine coexistence dans la société que le bon rapport avec la nature.
Pour préserver la nature, il n’est pas suffisant d’intervenir au moyen d’incitations ou de mesures économiques dissuasives, une éducation appropriée n’y suffit pas non plus. Ce sont là des outils importants, mais le point déterminant est la tenue morale de la société dans son ensemble. Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale. Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. C’est là une grave antinomie de la mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne, bouleverse ­l’environnement et détériore la société.
52. La vérité et l’amour que celle-ci fait entrevoir ne peuvent être fabriqués. Ils peuvent seulement être accueillis. Leur source ultime n’est pas, ni ne peut être, l’homme, mais Dieu, c’est-à-dire Celui qui est Vérité et Amour. Ce principe est très important pour la société et pour le développement, car ni l’une ni l’autre ne peuvent être produits seulement par l’homme. La vocation elle-même des personnes et des peuples au développement ne se fonde pas sur une simple décision humaine, mais elle est inscrite dans un dessein qui nous précède et qui constitue pour chacun de nous un devoir à accueillir librement. Ce qui nous précède et qui nous constitue – l’Amour et la Vérité subsistants – nous indique ce qu’est le bien et en quoi consiste notre bonheur. Il nous montre donc la route qui conduit au véritable développement.
Chapitre V : La collaboration de la famille humaine
53. Une des pauvretés les plus profondes que l’homme puisse expérimenter est la solitude. Tout bien considéré, les autres formes de pauvreté, y compris les pauvretés matérielles, naissent de l’isolement, du fait de ne pas être aimé ou de la difficulté d’aimer. Les pauvretés sont souvent la conséquence du refus de l’amour de Dieu, d’une fermeture originelle tragique de l’homme en lui-même, qui pense se suffire à lui-même, ou bien considère qu’il n’est qu’un simple fait insignifiant et éphémère, un « étranger » dans un univers qui s’est constitué par hasard. L’homme est aliéné quand il est seul ou quand il se détache de la réalité, quand il renonce à penser et à croire en un fondement125. L’humanité tout entière est aliénée quand elle met sa confiance en des projets purement humains, en des idéologies et en de fausses utopies126. De nos jours, l’humanité apparaît beaucoup plus interactive qu’autrefois : cette plus grande proximité doit se transformer en une communion véritable. Le développement des peuples dépend surtout de la reconnaissance du fait que nous formons une seule famille qui collabore dans une communion véritable et qui est constituée de sujets qui ne vivent pas simplement les uns à côté des autres127.
Paul VI remarquait que « le monde est en malaise faute de pensée »128. Cette affirmation renferme une constatation, mais surtout un souhait : il faut qu’il y ait un renouveau de la pensée pour mieux comprendre ce qu’implique le fait que nous formons une famille ; les échanges entre les peuples de la planète exigent un tel renouveau, afin que l’intégration puisse se réaliser sous le signe de la solidarité129 plutôt que de la marginalisation. Une telle pensée nous oblige à approfondir de manière critique et sur le plan des valeurs la catégorie de la relation. Un tel effort ne peut être mené par les seules sciences sociales, car il requiert l’apport de savoirs tels que la métaphysique et la théologie, pour comprendre de façon éclairée la dignité transcendante de l’homme.
La créature humaine, qui est de nature spirituelle, se réalise dans les relations interpersonnelles. Plus elle les vit de manière authentique, plus son identité personnelle mûrit également. Ce n’est pas en s’isolant que l’homme se valorise lui-même, mais en se mettant en relation avec les autres et avec Dieu. L’importance de ces relations devient alors fondamentale. Cela vaut aussi pour les peuples. Pour leur développement, une vision métaphysique de la relation entre les personnes est donc très utile. À cet égard, la raison trouve une inspiration et une orientation dans la révélation chrétienne, selon laquelle la communauté des hommes n’absorbe pas en soi la personne, anéantissant son autonomie, comme cela se produit dans les diverses formes de totalitarisme, mais elle la valorise encore davantage car le rapport entre individu et communauté est celui d’un tout vers un autre tout130. Tout comme la communauté familiale n’abolit pas en elle les personnes qui la composent et comme l’Église elle-même valorise pleinement la “créature nouvelle” (cf. Ga 6, 15 ; 2 Co 5, 17) qui, par le baptême, s’insère dans son Corps vivant, de la même manière l’unité de la famille humaine n’abolit pas en elle les personnes, les peuples et les cultures, mais elle les rend plus transparents les uns aux autres, plus unis dans leurs légitimes diversités.
54. Le thème du développement coïncide avec celui de l’inclusion relationnelle de toutes les personnes et de tous les peuples dans l’unique communauté de la famille humaine qui se construit dans la solidarité sur la base des valeurs fondamentales de la justice et de la paix. Cette perspective est éclairée de manière décisive par la relation entre les trois Personnes de la Sainte Trinité dans leur unique Substance divine. La Trinité est unité absolue, car les trois Personnes divines sont relationnalité pure. La transparence réciproque entre les Personnes divines est complète et le lien entre l’une et l’autre est total, parce qu’elles constituent une unité et unicité absolue. Dieu veut nous associer nous aussi à cette réalité de communion : « pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17, 22). L’Église est signe et instrument de cette unité131. Les relations entre les hommes tout au long de l’histoire ne peuvent que tirer avantage de cette référence au divin Modèle. À la lumière de la révélation du mystère de La Trinité, on comprend en particulier que l’ouverture authentique n’implique pas une dispersion centrifuge, mais une compénétration profonde. C’est ce qui apparaît aussi à travers les expériences humaines communes de l’amour et de la vérité. De même que l’amour sacramentel entre les époux les unit spirituellement en « une seule chair » (Gn 2, 24 ; Mt 19, 5 ; Ep 5, 31) et de deux qu’ils étaient en fait une unité relationnelle réelle, de manière analogue, la vérité unit les esprits entre eux et les fait penser à l’unisson, en les attirant et en les unissant en elle.
55. La révélation chrétienne de l’unité du genre humain présuppose une interprétation métaphysique de l’humanum où la relation est un élément essentiel. D’autres cultures et d’autres religions enseignent elles aussi la fraternité et la paix, et présentent donc une grande importance pour le développement humain intégral. Il n’est pas rare cependant que des attitudes religieuses ou culturelles ne prennent pas pleinement en compte le principe de l’amour et de la vérité ; elles constituent alors un frein au véritable développement humain et même un empêchement. Le monde d’aujourd’hui est pénétré par certaines cultures, dont le fond est religieux, qui n’engagent pas l’homme à la communion, mais l’isolent dans la recherche du bien-être individuel, se limitant à satisfaire ses attentes psychologiques. Une certaine prolifération d’itinéraires religieux suivis par de petits groupes ou même par des personnes individuelles, ainsi que le syncrétisme religieux peuvent être des facteurs de dispersion et de désengagement. La tendance à favoriser un tel syncrétisme est un effet négatif possible du processus de mondialisation132, lorsqu’il alimente des formes de « religion » qui rendent les personnes étrangères les unes aux autres au lieu de favoriser leur rencontre et qui les éloignent de la réalité. Dans le même temps, subsistent parfois des héritages culturels et religieux qui figent la société en castes sociales immuables, dans des croyances magiques qui ne respectent pas la dignité de la personne, dans des attitudes de sujétion à des forces occultes. Dans de tels contextes, l’amour et la vérité peuvent difficilement s’affirmer, non sans préjudice pour le développement authentique.
C’est pourquoi, s’il est vrai, d’une part, que le développement a besoin des religions et des cultures des différents peuples, il n’en reste pas moins vrai, d’autre part, qu’opérer un discernement approprié est nécessaire. La liberté religieuse ne veut pas dire indifférence religieuse et elle n’implique pas que toutes les religions soient équivalentes133. Un discernement concernant la contribution que peuvent apporter les cultures et les religions en vue d’édifier la communauté sociale dans le respect du bien commun s’avère nécessaire, en particulier de la part de ceux qui exercent le pouvoir politique. Un tel discernement devra se fonder sur le critère de la charité et de la vérité. Et puisqu’est en jeu le développement des personnes et des peuples, il devra tenir compte de la possibilité d’émancipation et d’intégration dans la perspective d’une communauté humaine vraiment universelle. « Tout l’homme et tous les hommes », c’est un critère qui permet d’évaluer aussi les cultures et les religions. Le Christianisme, religion du « Dieu qui possède un visage humain »134 porte en lui un tel critère.
56. La religion chrétienne et les autres religions ne peuvent apporter leur contribution au développement que si Dieu a aussi sa place dans la sphère publique, et cela concerne les dimensions culturelle, sociale, économique et particulièrement politique. La doctrine sociale de l’Église est née pour revendiquer ce « droit de cité »135 de la religion chrétienne. La négation du droit de professer publiquement sa religion et d’œuvrer pour que les vérités de la foi inspirent aussi la vie publique a des conséquences négatives sur le développement véritable. L’exclusion de la religion du domaine public, comme, par ailleurs, le fondamentalisme religieux, empêchent la rencontre entre les personnes et leur collaboration en vue du progrès de l’humanité. La vie publique s’appauvrit et la politique devient opprimante et agressive. Les droits humains risquent de ne pas être respectés soit parce qu’ils sont privés de leur fondement transcendant soit parce que la liberté personnelle n’est pas reconnue. Dans le laïcisme et dans le fondamentalisme, la possibilité d’un dialogue fécond et d’une collaboration efficace entre la raison et la foi religieuse s’évanouit. La raison a toujours besoin d’être purifiée par la foi, et ceci vaut également pour la raison politique, qui ne doit pas se croire toute puissante. À son tour, la religion a toujours besoin d’être purifiée par la raison afin qu’apparaisse son visage humain authentique. La rupture de ce dialogue a un prix très lourd au regard du développement de l’humanité.
57. Le dialogue fécond entre foi et raison ne peut que rendre plus efficace l’œuvre de la charité dans le champ social et constitue le cadre le plus approprié pour encourager la collaboration fraternelle entre croyants et non-croyants dans leur commune intention de travailler pour la justice et pour la paix de l’humanité. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, les Pères du Concile affirmaient : « Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet »136. Pour les croyants, le monde n’est le fruit ni du hasard ni de la nécessité, mais celui d’un projet de Dieu. De là naît pour les croyants le devoir d’unir leurs efforts à ceux de tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté appartenant à d’autres religions ou non croyants, afin que notre monde soit effectivement conforme au projet divin : celui de vivre comme une famille sous le regard du Créateur. Le principe de subsidiarité137, expression de l’inaliénable liberté humaine, est, à cet égard, une manifestation particulière de la charité et un guide éclairant pour la collaboration fraternelle entre croyants et non croyants. La subsidiarité est avant tout une aide à la personne, à travers l’autonomie des corps intermédiaires. Cette aide est proposée lorsque la personne et les acteurs sociaux ne réussissent pas à faire par eux-mêmes ce qui leur incombe et elle implique toujours que l’on ait une visée émancipatrice qui favorise la liberté et la participation en tant que responsabilisation. La subsidiarité respecte la dignité de la personne en qui elle voit un sujet toujours capable de donner quelque chose aux autres. En reconnaissant que la réciprocité fonde la constitution intime de l’être humain, la subsidiarité est l’antidote le plus efficace contre toute forme d’assistance paternaliste. Elle peut rendre compte aussi bien des multiples articulations entre les divers plans et donc de la pluralité des acteurs, que de leur coordination. Il s’agit donc d’un principe particulièrement apte à gouverner la mondialisation et à l’orienter vers un véritable développement humain. Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble ; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique138 pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, être concrètement efficace.
58. Le principe de subsidiarité doit être étroitement relié au principe de solidarité et vice-versa, car si la subsidiarité sans la solidarité tombe dans le particularisme, il est également vrai que la solidarité sans la subsidiarité tombe dans l’assistanat qui humilie celui qui est dans le besoin. Cette règle de caractère général doit être prise sérieusement en considération notamment quand il s’agit d’affronter des questions relatives aux aides internationales pour le développement. Malgré l’intention des donateurs, celles-ci peuvent parfois maintenir un peuple dans un état de dépendance et même aller jusqu’à favoriser des situations de domination locale et d’exploitation dans le pays qui reçoit cette aide. Les aides économiques, pour être vraiment telles, ne doivent pas poursuivre des buts secondaires. Elles doivent être accordées en collaboration non seulement avec les gouvernements des pays intéressés, mais aussi avec les acteurs économiques locaux et les acteurs de la société civile qui sont porteurs de culture, y compris les Églises locales. Les programmes d’aide doivent prendre de plus en plus les caractéristiques de programmes intégrés soutenus par la base. Rappelons que la plus grande ressource à mettre en valeur dans les pays qui ont besoin d’aide au développement, est la ressource humaine : c’est là le véritable capital qu’il faut faire grandir afin d’assurer aux pays les plus pauvres un avenir autonome effectif. Il convient aussi de rappeler que, dans le domaine économique, l’aide primordiale dont les pays en voie de développement ont besoin est de permettre et de favoriser l’introduction progressive de leurs produits sur les marchés internationaux, rendant ainsi possible leur pleine participation à la vie économique internationale. Trop souvent, par le passé, les aides n’ont servi qu’à créer des marchés marginaux pour les produits de ces pays. Cela est souvent dû à l’absence d’une véritable demande pour ces produits : il est donc nécessaire d’aider ces pays à améliorer leurs produits et à mieux les adapter à la demande. Il faut souligner encore que nombreux sont ceux qui ont longtemps craint la concurrence des importations de produits, en général agricoles, provenant des pays économiquement pauvres. Il ne faut cependant pas oublier que pour ces pays, la possibilité de commercialiser ces produits signifie souvent assurer leur survie à court et à long terme. Un commerce international juste et équilibré dans le domaine agricole peut être profitable à tous, aussi bien du côté de l’offre que de celui de la demande. C’est pourquoi il est nécessaire non seulement d’orienter ces productions sur le plan commercial, mais aussi d’établir des règles commerciales internationales qui les soutiennent, tout en renforçant le financement des aides au développement pour rendre ces économies plus productives.
59. La coopération au développement ne doit pas prendre en considération la seule dimension économique ; elle doit devenir une grande occasion de rencontre culturelle et humaine. Si les acteurs de la coopération des pays économiquement développés ne prennent pas en compte leur propre identité culturelle, comme cela arrive parfois, ni celle des autres et des valeurs humaines qui y sont liées, ils ne peuvent pas instaurer un dialogue profond avec les citoyens des pays pauvres. Si, à leur tour, ces derniers s’ouvrent, indifféremment et sans discernement, à n’importe quelle proposition culturelle, ils ne sont plus en mesure d’assumer la responsabilité de leur développement authentique139. Les sociétés technologiquement avancées ne doivent pas confondre leur propre développement technologique avec une prétendue supériorité culturelle, mais elles doivent redécouvrir en elles-mêmes les vertus, parfois oubliées, qui les ont fait progresser tout au long de leur histoire. Les sociétés en voie de développement doivent rester fidèles à tout ce qui est authentiquement humain dans leurs traditions, en évitant d’y superposer automatiquement les mécanismes de la civilisation technologique mondiale. De multiples et singulières convergences éthiques se trouvent dans toutes les cultures ; elles sont l’expression de la même nature humaine, voulue par le Créateur et que la sagesse éthique de l’humanité appelle la loi naturelle140. Cette loi morale universelle est le fondement solide de tout dialogue culturel, religieux et politique et elle permet au pluralisme multiforme des diverses cultures de ne pas se détacher de la recherche commune du vrai, du bien et de Dieu. L’adhésion à cette loi inscrite dans les cœurs, est donc le présupposé de toute collaboration sociale constructive. Toutes les cultures ont des pesanteurs dont elles doivent se libérer, des ombres auxquelles elles doivent se soustraire. La foi chrétienne, qui s’incarne dans les cultures en les transcendant, peut les aider à grandir dans la convivialité et dans la solidarité universelles au bénéfice du développement communautaire et planétaire.
60. Dans la recherche de solutions à la crise économique actuelle, l’aide au développement des pays pauvres doit être considérée comme un véritable instrument de création de richesse pour tous. Quel projet d’aide peut prévoir une croissance de valeur aussi significative – y compris de l’économie mondiale – comme peut le faire le soutien aux populations qui se trouvent encore à une phase initiale ou peu avancée de leur processus de développement économique ? Dans cette perspective, les États économiquement plus développés feront tout leur possible pour destiner aux aides au développement un pourcentage plus important de leur produit intérieur brut, en respectant les engagements pris dans ce domaine au niveau de la communauté internationale. Ils pourront le faire aussi en révisant leurs politiques intérieures d’assistance et de solidarité sociale, y appliquant le principe de subsidiarité et créant des systèmes de protection sociale mieux intégrés, qui favorisent une participation active des personnes privées et de la société civile. De cette manière, il est même possible d’améliorer les services sociaux et les organismes d’assistance et, en même temps, d’épargner des ressources en éliminant le gaspillage et les indemnités abusives, qui pourraient être destinées à la solidarité internationale. Un système de solidarité sociale plus largement participatif et mieux organisé, moins bureaucratique sans être pour autant moins coordonné, permettrait de valoriser de nombreuses énergies, actuellement en sommeil, et tournerait à l’avantage de la solidarité entre les peuples.
Une possibilité d’aide au développement pourrait résider dans l’application efficace de ce qu’on appelle communément la subsidiarité fiscale, qui permettrait aux citoyens de décider de la destination d’une part de leurs impôts versés à l’État. En ayant soin d’éviter toute dégénération dans le particularisme, cela peut aider à encourager des formes de solidarité sociale à partir des citoyens eux-mêmes, avec des bénéfices évidents sur le plan de la solidarité pour le développement.
61. Une solidarité plus large au niveau international s’exprime avant tout en continuant à promouvoir, même dans des situations de crise économique, un meilleur accès à l’éducation, qui est, par ailleurs, la condition essentielle pour que la coopération internationale elle-même soit efficace. Le terme « éducation » ne renvoie pas seulement à l’instruction ou à la formation professionnelle, toutes deux essentielles pour le développement, mais à la formation complète de la personne. À ce propos, il convient de souligner un aspect problématique : pour éduquer il faut savoir qui est la personne humaine, en connaître la nature. Une vision relativiste de cette nature qui tend à s’affirmer de plus en plus pose de sérieux problèmes pour l’éducation, et en particulier pour l’éducation morale, car elle en compromet l’extension au niveau universel. Si l’on cède à un tel relativisme, tous deviennent plus pauvres et cela n’est pas sans conséquences négatives sur l’efficacité même des aides en faveur des populations démunies, qui n’ont pas que des nécessités économiques ou techniques mais qui ont aussi besoin de voies et de moyens pédagogiques qui puissent soutenir les personnes en vue de leur plein épanouissement humain.
Un exemple de l’importance de ce problème nous est offert par le phénomène du tourisme international141 qui peut constituer un facteur notable de développement économique et de croissance culturelle, mais qui peut aussi se transformer en occasion d’exploitation et de déchéance morale. La situation actuelle offre des opportunités uniques pour que les aspects économiques du développement, c’est-à-dire les mouvements de fonds et la création au niveau local d’entreprises d’importance significative, arrivent à être associés aux aspects culturels, au nombre desquels l’aspect éducatif figure en premier lieu. Cela se réalise en de nombreux cas, mais en bien d’autres, le tourisme international est un facteur contre-éducatif aussi bien pour le touriste que pour les populations locales. Ces dernières sont souvent confrontées à des comportements immoraux ou même pervers, comme c’est le cas du tourisme dit sexuel, pour lequel tant d’êtres humains sont sacrifiés, même à un jeune âge. Il est douloureux de constater que cela se produit souvent avec l’aval des gouvernements locaux, avec le silence de ceux d’où proviennent les touristes et avec la complicité de nombreux opérateurs de ce secteur. Même si l’on n’atteint pas toujours de tels excès, le tourisme international est vécu, bien souvent, dans un esprit de consommation et de manière hédoniste ; il est vu comme une évasion, avec des modes d’organisation spécifiques aux pays de provenance, de sorte qu’il ne favorise en rien une rencontre véritable entre personnes et cultures. Il convient alors d’imaginer un tourisme différent, capable de promouvoir une vraie connaissance réciproque, sans enlever les espaces nécessaires au repos et à un sain divertissement : un tourisme de ce type doit être développé, en favorisant des liens plus étroits entre les expériences de coopération internationale et celles d’entreprises pour le développement.
62. Le phénomène des migrations est un autre aspect qui mérite attention quand on parle de développement humain intégral. C’est un phénomène qui impressionne en raison du nombre de personnes qu’il concerne, des problématiques sociale, économique, politique, culturelle et religieuse qu’il soulève, et à cause des défis dramatiques qu’il lance aux communautés nationales et à la communauté internationale. Nous pouvons dire que nous nous trouvons face à un phénomène social caractéristique de notre époque, qui requiert une politique de coopération internationale forte et perspicace sur le long terme afin d’être pris en compte de manière adéquate. Une telle politique doit être développée en partant d’une étroite collaboration entre les pays d’origine des migrants et les pays où ils se rendent ; elle doit s’accompagner de normes internationales adéquates, capables d’harmoniser les divers ordres législatifs, dans le but de sauvegarder les exigences et les droits des personnes et des familles émigrées et, en même temps, ceux des sociétés où arrivent ces mêmes émigrés. Aucun pays ne peut penser être en mesure de faire face seul aux problèmes migratoires de notre temps. Nous sommes tous témoins du poids de souffrances, de malaise et d’aspirations qui accompagne les flux migratoires. La gestion de ce phénomène est complexe, nous le savons tous ; il s’avère toutefois que les travailleurs étrangers, malgré les difficultés liées à leur intégration, apportent par leur travail, une contribution appréciable au développement économique du pays qui les accueille, mais aussi à leur pays d’origine par leurs envois d’argent. Il est évident que ces travailleurs ne doivent pas être considérés comme une marchandise ou simplement comme une force de travail. Ils ne doivent donc pas être traités comme n’importe quel autre facteur de production. Tout migrant est une personne humaine qui, en tant que telle, possède des droits fondamentaux ­inaliénables qui doivent être respectés par tous et en toute circonstance142.
63. En considérant les problèmes du développement, on ne peut omettre de souligner le lien étroit existant entre pauvreté et chômage. Dans de nombreux cas, la pauvreté est le résultat de la violation de la dignité du travail humain, soit parce que les possibilités de travail sont limitées (chômage ou sous-emploi), soit parce qu’on mésestime « les droits qui en proviennent, spécialement le droit au juste salaire, à la sécurité de la personne du travailleur et de sa famille »143. C’est pourquoi, le 1er mai 2000, mon Prédécesseur de vénérée mémoire, Jean-Paul II, lançait un appel à l’occasion du Jubilé des Travailleurs pour « une coalition mondiale en faveur du travail digne »144, en encourageant la stratégie de l’Organisation internationale du Travail. De cette manière, il donnait une forte réponse morale à cet objectif auquel aspirent les familles dans tous les pays du monde. Que veut dire le mot « digne » lorsqu’il est appliqué au travail ? Il signifie un travail qui, dans chaque société, soit l’expression de la dignité essentielle de tout homme et de toute femme : un travail choisi librement, qui associe efficacement les travailleurs, hommes et femmes, au développement de leur communauté ; un travail qui, de cette manière, permette aux travailleurs d’être respectés sans aucune discrimination ; un travail qui donne les moyens de pourvoir aux nécessités de la famille et de scolariser les enfants, sans que ceux-ci ne soient eux-mêmes obligés de travailler ; un travail qui permette aux travailleurs de s’organiser librement et de faire entendre leur voix ; un travail qui laisse un temps suffisant pour retrouver ses propres racines au niveau personnel, familial et spirituel ; un travail qui assure aux travailleurs parvenus à l’âge de la retraite des conditions de vie dignes.
64. En réfléchissant sur le thème du travail, il est opportun d’évoquer l’exigence urgente que les organisations syndicales des travailleurs, qui ont toujours été encouragées et soutenues par l’Église, s’ouvrent aux nouvelles perspectives qui émergent dans le domaine du travail. Dépassant les limites propres des syndicats catégoriels, les organisations syndicales sont appelées à affronter les nouveaux problèmes de nos sociétés : je pense, par exemple, à l’ensemble des questions que les spécialistes en sciences sociales repèrent dans les conflits entre individu-travailleur et individu-consommateur. Sans nécessairement épouser la thèse selon laquelle on est passé de la position centrale du travailleur à celle du consommateur, il semble toutefois que cela soit un terrain favorable à des expériences syndicales novatrices. Le contexte d’ensemble dans lequel se déroule le travail requiert lui aussi que les organisations syndicales nationales, qui se limitent surtout à la défense des intérêts de leurs propres adhérents, se tournent vers ceux qui ne le sont pas et, en particulier, vers les travailleurs des pays en voie de développement où les droits sociaux sont souvent violés. La défense de ces travailleurs, promue aussi à travers des initiatives opportunes envers les pays d’origine, permettra aux organisations syndicales de mettre en évidence les authentiques raisons éthiques et culturelles qui leur ont permis, dans des contextes sociaux et de travail différents, d’être un facteur décisif du développement. L’enseignement traditionnel de l’Église reste toujours valable lorsqu’il propose la distinction des rôles et des fonctions du syndicat et de la politique. Cette distinction permettra aux organisations syndicales de déterminer dans la société civile le domaine qui sera le plus approprié à leur action nécessaire pour la défense et la promotion du monde du travail, surtout en faveur des travailleurs exploités et non représentés, dont l’amère condition demeure souvent ignorée par les yeux distraits de la société.
65. Il faut enfin que la finance en tant que telle, avec ses structures et ses modalités de fonctionnement nécessairement renouvelées après le mauvais usage qui en a été fait et qui a eu des conséquences néfastes sur l’économie réelle, redevienne un instrument visant à une meilleure production de richesses et au développement. Toute l’économie et toute la finance, et pas seulement quelques-uns de leurs secteurs, doivent, en tant qu’instruments, être utilisés de manière éthique afin de créer les conditions favorables pour le développement de l’homme et des peuples. Il est certainement utile, et en certaines circonstances indispensable, de donner vie à des initiatives financières où la dimension humanitaire soit dominante. Mais cela ne doit pas faire oublier que le système financier tout entier doit être orienté vers le soutien d’un développement véritable. Il faut surtout que l’objectif de faire le bien ne soit pas opposé à celui de la capacité effective à produire des biens. Les opérateurs financiers doivent redécouvrir le fondement véritablement éthique de leur activité afin de ne pas faire un usage abusif de ces instruments sophistiqués qui peuvent servir à tromper les épargnants. L’intention droite, la transparence et la recherche de bons résultats sont compatibles et ne doivent jamais être séparés. Si l’amour est intelligent, il sait trouver même les moyens de faire des opérations qui permettent une juste et prévoyante rétribution, comme le montrent, de manière significative, de nombreuses expériences dans le domaine du crédit coopératif.
Une réglementation de ce secteur qui vise à protéger les sujets les plus faibles et à empêcher des spéculations scandaleuses, tout comme l’expérimentation de formes nouvelles de finance destinées à favoriser des projets de développement sont des expériences positives qu’il faut approfondir et encourager, en faisant appel à la responsabilité même de l’épargnant. L’expérience de la microfinance elle aussi, qui s’enracine dans la réflexion et dans l’action de citoyens humanistes – je pense surtout à la création des Monts de Piété –, doit être renforcée et actualisée, surtout en ces temps où les problèmes financiers peuvent devenir dramatiques pour les couches les plus vulnérables de la population qu’il faut protéger contre les risques du prêt usuraire ou du désespoir. Il faut que les sujets les plus faibles apprennent à se défendre des pratiques usuraires, tout comme il faut que les peuples pauvres apprennent à tirer profit du microcrédit, décourageant de cette manière les formes d’exploitation possibles en ces deux domaines. Puisqu’il existe également de nouvelles formes de pauvreté dans les pays riches, la microfinance peut apporter des aides concrètes pour la création d’initiatives et de secteurs nouveaux en faveur des franges les plus fragiles de la société, même en une période d’appauvrissement possible de l’ensemble de la société.
Chapitre VI : Le développement des peuples et la technique
66. L’interconnexion mondiale a fait surgir un nouveau pouvoir politique, celui des consommateurs et de leurs associations. C’est un phénomène sur lequel il faut approfondir la réflexion : il comporte des éléments positifs qu’il convient d’encourager et aussi des excès à éviter. Il est bon que les personnes se rendent compte qu’acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral. Le consommateur a donc une responsabilité sociale précise qui va de pair avec la responsabilité sociale de l’entreprise. Les consommateurs doivent être éduqués en permanence145 sur le rôle qu’ils jouent chaque jour et qu’ils peuvent exercer dans le respect des principes moraux, sans diminuer la rationalité économique intrinsèque de l’acte d’acheter. Dans ce domaine des achats aussi, surtout en des moments comme ceux que nous vivons où le pouvoir d’achat risque de s’affaiblir et où il faudra consommer de manière plus sobre, il est opportun d’ouvrir d’autres voies, comme par exemple des formes de coopération à l’achat, telles que les coopératives de consommation, créées à partir du XIXe siècle grâce notamment à l’initiative des catholiques. Il est en outre utile de favoriser de nouvelles formes de commercialisation des produits en provenance des régions pauvres de la planète afin d’assurer aux producteurs une rétribution décente, à condition toutefois que le marché soit vraiment transparent, que les producteurs ne reçoivent pas seulement des marges bénéficiaires supérieures mais aussi une meilleure formation, une compétence professionnelle et technologique et qu’enfin des idéologies partisanes ne soient pas associées à de telles expériences d’économie pour le développement. Il est souhaitable que, comme facteur de démocratie économique, les consommateurs aient un rôle plus décisif, à condition qu’ils ne soient pas eux-mêmes manipulés par des ­associations peu représentatives.
67. Face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations, trouve un large écho. On ressent également fortement l’urgence de trouver des formes innovantes pour concrétiser le principe de la responsabilité de protéger146 et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes. Cela est d’autant plus nécessaire pour la recherche d’un ordre politique, juridique et économique, susceptible d’accroître et d’orienter la collaboration internationale vers le développement solidaire de tous les peuples. Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. Une telle Autorité devra être réglée par le droit, se conformer de manière cohérente aux principes de subsidiarité et de solidarité, être ordonnée à la réalisation du bien commun147, s’engager pour la promotion d’un authentique développement humain intégral qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la vérité. Cette Autorité devra en outre être reconnue par tous, jouir d’un pouvoir effectif pour assurer à chacun la sécurité, le respect de la justice et des droits148. Elle devra évidemment posséder la faculté de faire respecter ses décisions par les différentes parties, ainsi que les mesures coordonnées adoptées par les divers forums internationaux. En l’absence de ces conditions, le droit international, malgré les grands progrès accomplis dans divers domaines, risquerait en fait d’être conditionné par les équilibres de pouvoir entre les plus puissants. Le développement intégral des peuples et la collaboration internationale exigent que soit institué un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale de type subsidiaire pour la gouvernance de la mondialisation149 et que soit finalement mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral et au lien entre les sphères morale et sociale, entre le politique et la sphère économique et civile que prévoyait déjà le statut des Nations unies.
68. Le thème du développement des peuples est intimement lié à celui du développement de chaque homme. Par nature, la personne humaine est en tension dynamique vers son développement. Il ne s’agit pas d’un développement assuré par des mécanismes naturels, car chacun de nous se sait capable de faire des choix libres et responsables. Il ne s’agit pas non plus d’un développement livré à notre fantaisie, puisque nous savons tous que nous sommes donnés à nous-mêmes, sans être le résultat d’un auto-engendrement. En nous, la liberté humaine est, dès l’origine, caractérisée par notre être et par ses limites. Personne ne modèle arbitrairement sa conscience, mais tous construisent leur propre « moi » sur la base d’un « soi » qui nous a été donné. Non seulement nous ne pouvons pas disposer des autres, mais nous ne pouvons pas davantage disposer de nous-mêmes. Le développement de la personne s’étiole, si elle prétend en être l’unique auteur. Analogiquement, le développement des peuples se dénature, si l’humanité croit pouvoir se recréer en s’appuyant sur les « prodiges » de la technologie. De même, le développement économique s’avère factice et nuisible, s’il s’en remet aux « prodiges » de la finance pour soutenir une croissance artificielle liée à une consommation excessive. Face à cette prétention prométhéenne, nous devons manifester un amour plus fort pour une liberté qui ne soit pas arbitraire, mais vraiment humanisée par la reconnaissance du bien qui la précède. Dans ce but, il faut que l’homme rentre en lui-même pour reconnaître les normes fondamentales de la loi morale que Dieu a inscrite dans son cœur.
69. Le problème du développement est aujourd’hui très étroitement lié au progrès technologique et à ses stupéfiantes applications dans le domaine de la biologie. La technique – il est bon de le souligner – est une réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme. Elle exprime et affirme avec force la maîtrise de l’esprit sur la matière. L’esprit, « rendu ainsi moins esclave des choses, peut facilement s’élever jusqu’à l’adoration et à la contemplation du Créateur »150. La technique permet de dominer la matière, de réduire les risques, d’économiser ses forces et d’améliorer les conditions de vie. Elle répond à la vocation même du travail humain : par la technique, œuvre de son génie, l’homme reconnaît ce qu’il est et accomplit son humanité. La technique est l’aspect objectif de l’agir humain151, dont l’origine et la raison d’être résident dans l’élément subjectif : l’homme qui travaille. C’est pourquoi la technique n’est jamais purement technique. Elle manifeste l’homme et ses aspirations au développement, elle exprime la tendance de l’esprit humain au dépassement progressif de certains conditionnements matériels. La technique s’inscrit donc dans la mission de cultiver et de garder la terre (cf. Gn 2, 15) que Dieu a confiée à l’homme, et elle doit tendre à renforcer l’alliance entre l’être humain et l’environnement appelé à être le reflet de l’amour ­créateur de Dieu.
70. Le développement technologique peut amener à penser que la technique se suffit à elle-même, quand l’homme, en s’interrogeant uniquement sur le comment, omet de considérer tous les pourquoi qui le poussent à agir. C’est pour cela que la technique prend des traits ambigus. Née de la créativité humaine comme instrument de la liberté de la personne, elle peut être comprise comme un élément de liberté absolue, liberté qui veut s’affranchir des limites que les choses portent en elles-mêmes. Le processus de mondialisation pourrait substituer aux idéologies la technologie152, devenue à son tour un pouvoir idéologique qui exposerait l’humanité au risque de se trouver enfermée dans un a priori d’où elle ne pourrait sortir pour rencontrer l’être et la vérité. Dans un tel cas, tous nous connaîtrions, apprécierions et déterminerions toutes les situations de notre vie à l’intérieur d’un horizon culturel technocratique auquel nous appartiendrions structurellement, sans jamais pouvoir trouver un sens qui ne soit pas notre œuvre. Cette vision donne aujourd’hui à la mentalité techniciste tant de force qu’elle fait coïncider le vrai avec le faisable. Mais lorsque les seuls critères de vérité sont l’efficacité et l’utilité, le développement est automatiquement nié. En effet, le vrai développement ne consiste pas d’abord dans le « faire ». La clef du développement, c’est une intelligence capable de penser la technique et de saisir le sens pleinement humain du « faire » de l’homme, sur l’horizon de sens de la personne prise dans la globalité de son être. Même quand l’homme agit à l’aide d’un satellite ou d’une impulsion électronique à distance, son action reste toujours humaine, expression d’une liberté responsable. La technique attire fortement l’homme, parce qu’elle le soustrait aux limites physiques et qu’elle élargit son horizon. Mais la liberté humaine n’est vraiment elle-même que lorsqu’elle répond à la fascination de la technique par des décisions qui sont le fruit de la responsabilité morale. Il en résulte qu’il est urgent de se former à la responsabilité éthique dans l’usage de la technique. Partant de la fascination qu’exerce la technique sur l’être humain, on doit retrouver le vrai sens de la liberté, qui ne réside pas dans l’ivresse d’une autonomie totale, mais dans la réponse à l’appel de l’être, en commençant par l’être que nous sommes nous-mêmes.
71. Les phénomènes de la technicisation aussi bien du développement que de la paix montrent clairement que la mentalité technique a pu être détournée de sa source humaniste originaire. Le développement des peuples est souvent considéré comme un problème d’ingénierie financière, d’ouverture des marchés, d’abattement de droits de douane, d’investissements productifs et de réformes institutionnelles : en définitive comme un problème purement technique. Tous ces domaines sont assurément importants, mais on doit se demander pourquoi les choix de nature technique n’ont connu jusqu’ici que des résultats imparfaits. La raison doit être recherchée plus en profondeur. Le développement ne sera jamais complètement garanti par des forces, pour ainsi dire automatiques et impersonnelles, que ce soit celles du marché ou celles de la politique internationale. Le développement est impossible, s’il n’y a pas des hommes droits, des acteurs économiques et des hommes politiques fortement interpellés dans leur conscience par le souci du bien commun. La compétence professionnelle et la cohérence morale sont nécessaires l’une et l’autre. Quand l’absolutisation de la technique prévaut, il y a confusion entre les fins et les moyens : pour l’homme d’affaires, le seul critère d’action sera le profit maximal de la production ; pour l’homme politique, le renforcement du pouvoir ; pour le scientifique, le résultat de ses découvertes. Ainsi, il arrive souvent que, dans les réseaux des échanges économiques, financiers ou politiques, demeurent des incompréhensions, des malaises et des injustices ; les flux des connaissances techniques se multiplient, mais au bénéfice de leurs propriétaires, tandis que la situation réelle des populations qui vivent sous ces flux dont elles ignorent presque tout, demeure inchangée et sans possibilité réelle d’émancipation.
72. La paix, elle aussi, risque parfois d’être considérée comme un produit technique, fruit des seuls accords entre les gouvernements ou d’initiatives destinées à procurer des aides économiques efficaces. Il est vrai que bâtir la paix demande que l’on tisse sans cesse des contacts diplomatiques, des échanges économiques et technologiques, des rencontres culturelles, des accords sur des projets communs, ainsi que le déploiement d’efforts réciproques pour endiguer les menaces de guerre et couper à la racine la tentation récurrente du terrorisme. Toutefois, pour que ces efforts ­puissent avoir des effets durables, il est nécessaire qu’ils s’appuient sur des valeurs enracinées dans la vérité de la vie. Autrement dit, il faut écouter la voix des populations concernées et examiner leur situation pour en interpréter les attentes avec justesse. On doit, pour ainsi dire, s’inscrire dans la continuité de l’effort anonyme de tant de personnes fortement engagées pour promouvoir les rencontres entre les peuples et favoriser le développement à partir de l’amour et de la compréhension réciproques. Parmi ces personnes, se trouvent aussi des chrétiens, impliqués dans la grande tâche de donner au développement et à la paix un sens pleinement humain.
73. Au développement technologique est liée la diffusion croissante des moyens de communication sociale. Il est désormais presque impossible d’imaginer que la famille humaine puisse exister sans eux. Pour le bien et pour le mal, ils sont insérés à ce point dans la vie du monde, qu’il semble vraiment absurde, comme certains le font, de prétendre qu’ils seraient neutres, et de revendiquer leur autonomie à l’égard de la morale relative aux personnes. De telles perspectives, qui soulignent à l’excès la nature strictement technique des médias, favorisent en réalité leur subordination au calcul économique, dans le but de dominer les marchés et, ce qui n’est pas le moins, au désir d’imposer des paramètres culturels de fonctionnement à des fins idéologiques et politiques. Étant donné leur importance fondamentale dans la détermination des changements dans la manière de percevoir et de connaître la réalité et la personne humaine elle-même, il devient nécessaire de réfléchir attentivement à leur influence, en particulier sur le plan éthico-culturel de la mondialisation et du développement solidaire des peuples. Conformément à ce que requiert une gestion correcte de la mondialisation et du développement, le sens et la finalité des médias doivent être recherchés sur une base anthropologique. Cela signifie qu’ils peuvent être une occasion d’humanisation non seulement quand, grâce au développement technologique, ils offrent de plus grandes possibilités de communication et d’information, mais surtout quand ils sont structurés et orientés à la lumière d’une image de la personne et du bien commun qui en respecte les valeurs universelles. Les moyens de communication sociale ne favorisent pas la liberté de tous et n’universalisent pas le développement et la démocratie pour tous, simplement parce qu’ils multiplient les possibilités d’interconnexion et de circulation des idées. Pour atteindre de tels objectifs, il faut qu’ils aient pour objectif principal la promotion de la dignité des personnes et des peuples, qu’ils soient expressément animés par la charité et mis au service de la vérité, du bien et d’une fraternité naturelle et surnaturelle. Dans l’humanité, en effet, la liberté est intrinsèquement liée à ces valeurs supérieures. Les médias peuvent constituer une aide puissante pour faire grandir la communion de la famille humaine et l’ethos des sociétés, quand ils deviennent des instruments de promotion de la participation de tous à la recherche commune de ce qui est juste.
74. Un domaine primordial et crucial de l’affrontement culturel entre la technique considérée comme un absolu et la responsabilité morale de l’homme est aujourd’hui celui de la bioéthique, où se joue de manière radicale la possibilité même d’un développement humain intégral. Il s’agit d’un domaine particulièrement délicat et décisif, où émerge avec une force dramatique la question fondamentale de savoir si l’homme s’est produit lui-même ou s’il dépend de Dieu. Les découvertes scientifiques en ce domaine et les possibilités d’intervention technique semblent tellement avancées qu’elles imposent de choisir entre deux types de rationalité, celle de la raison ouverte à la transcendance et celle d’une raison close dans l’immanence technologique. On se trouve devant un « ou bien, ou bien » (aut aut) décisif. Pourtant, la « rationalité » de l’agir technique centré sur lui-même s’avère irrationnelle, parce qu’elle comporte un refus décisif du sens et de la valeur. Ce n’est pas un hasard si la fermeture à la transcendance se heurte à la difficulté de comprendre comment du néant a pu jaillir l’être et comment du hasard est née l’intelligence153. Face à ces problèmes dramatiques, la raison et la foi s’aident réciproquement. Ce n’est qu’ensemble qu’elles sauveront l’homme. Attirée par l’agir technique pur, la raison sans la foi est destinée à se perdre dans l’illusion de sa toute-puissance. La foi, sans la raison, risque de devenir étrangère à la vie concrète des personnes154.
75. Paul VI avait déjà reconnu et mis en évidence l’horizon mondial de la question sociale155. En le suivant sur ce chemin, il faut affirmer aujourd’hui que la question sociale est devenue radicalement une question anthropologique, au sens où elle implique la manière même, non seulement de concevoir, mais aussi de manipuler la vie, remise toujours plus entre les mains de l’homme par les biotechnologies. La fécondation in vitro, la recherche sur les embryons, la possibilité du clonage et de l’hybridation humaine apparaissent et sont promues dans la culture contemporaine du désenchantement total qui croit avoir dissipé tous les mystères, parce qu’on est désormais parvenu à la racine de la vie. C’est ici que l’absolutisme de la technique trouve son expression la plus grande. Dans ce genre de culture, la conscience n’est appelée à prendre acte que d’une pure possibilité technique. On ne peut minimiser alors les scénarios inquiétants pour l’avenir de l’homme ni la puissance des nouveaux instruments dont dispose la « culture de mort ». À la plaie tragique et profonde de l’avortement, pourrait s’ajouter à l’avenir, et c’est déjà subrepticement in nuce (en germe), une planification eugénique systématique des naissances. D’un autre côté, on voit une mens eutanasica (mentalité favorable à l’euthanasie) se frayer un chemin, manifestation tout aussi abusive d’une volonté de domination sur la vie, qui, dans certaines conditions, n’est plus considérée comme digne d’être vécue. Derrière tout cela se cachent des positions culturelles négatrices de la dignité humaine. Ces pratiques, à leur tour, renforcent une conception matérialiste et mécaniste de la vie humaine. Qui pourra mesurer les effets négatifs d’une pareille mentalité sur le développement ? Comment pourra-t-on s’étonner de l’indifférence devant des situations humaines de dégradation, si l’indifférence caractérise même notre attitude à l’égard de la frontière entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas ? Ce qui est stupéfiant, c’est la capacité de sélectionner arbitrairement ce qui, aujourd’hui, est proposé comme digne de respect. Prompts à se scandaliser pour des questions marginales, beaucoup semblent tolérer des injustices inouïes. Tandis que les pauvres du monde frappent aux portes de l’opulence, le monde riche risque de ne plus entendre les coups frappés à sa porte, sa conscience étant désormais incapable de reconnaître l’humain. Dieu révèle l’homme à l’homme ; la raison et la foi collaborent pour lui montrer le bien, à condition qu’il veuille bien le voir ; la loi naturelle, dans laquelle resplendit la Raison créatrice, montre la grandeur de l’homme, mais aussi sa misère, quand il méconnaît l’appel de la vérité morale.
76. Un des aspects de l’esprit techniciste moderne se vérifie dans la tendance à ne considérer les problèmes et les mouvements liés à la vie intérieure que d’un point de vue psychologique, et cela jusqu’au réductionnisme neurologique. L’homme est ainsi privé de son intériorité, et l’on assiste à une perte progressive de la conscience de la consistance ontologique de l’âme humaine, avec les profondeurs que les Saints ont su sonder. Le problème du développement est strictement lié aussi à notre conception de l’âme humaine, dès lors que notre moi est souvent réduit à la psyché et que la santé de l’âme se confond avec le bien-être émotionnel. Ces réductions se fondent sur une profonde incompréhension de la vie spirituelle et elles conduisent à méconnaître que le développement de l’homme et des peuples dépend en fait aussi de la résolution de problèmes de nature spirituelle. Le développement doit comprendre une croissance spirituelle, et pas seulement matérielle, parce que la personne humaine est une « unité d’âme et de corps »156, née de l’amour créateur de Dieu et destinée à vivre éternellement. L’être humain se développe quand il grandit dans l’esprit, quand son âme se connaît elle-même et connaît les vérités que Dieu y a imprimées en germe, quand il dialogue avec lui-même et avec son Créateur. Loin de Dieu, l’homme est inquiet et fragile. L’aliénation sociale et psychologique, avec toutes les névroses qui caractérisent les sociétés opulentes, s’explique aussi par des causes d’ordre spirituel. Une société du bien-être, matériellement développée, mais oppressive pour l’âme, n’est pas de soi orientée vers un développement authentique. Les nouvelles formes d’esclavage de la drogue et le désespoir dans lequel tombent de nombreuses personnes ont une explication non seulement sociologique et psychologique, mais essentiellement spirituelle. Le vide auquel l’âme se sent livrée, malgré de nombreuses thérapies pour le corps et pour la psyché, produit une souffrance. Il n’y a pas de développement plénier et de bien commun universel sans bien spirituel et moral des personnes, considérées dans l’intégrité de leur âme et de leur corps.
77. L’absolutisme de la technique tend à provoquer une incapacité à percevoir ce qui ne s’explique pas par la simple matière. Pourtant, les hommes expérimentent tous les nombreux aspects de leur vie qui ne sont pas de l’ordre de la matière, mais de l’esprit. Connaître n’est pas seulement un acte physique, car le connu cache toujours quelque chose qui va au-delà du donné empirique. Chacune de nos connaissances, même la plus simple, est toujours un petit prodige, parce qu’elle ne s’explique jamais complètement par les instruments matériels que nous utilisons. En toute vérité, il y a plus que tout ce à quoi nous nous serions attendus ; dans l’amour que nous recevons, il y a toujours quelque chose qui nous surprend. Nous ne devrions jamais cesser de nous étonner devant ces prodiges. En chaque connaissance et en chaque acte d’amour, l’âme de l’homme fait l’expérience d’un « plus » qui s’apparente beaucoup à un don reçu, à une hauteur à laquelle nous nous sentons élevés. Le développement de l’homme et des peuples se place lui aussi à une hauteur semblable, si nous considérons la dimension spirituelle que doit nécessairement comporter ce développement pour qu’il puisse être authentique. Il demande des yeux et un cœur nouveaux, capables de dépasser la vision matérialiste des événements humains et d’entrevoir dans le développement un « au-delà » que la technique ne peut offrir. Sur ce chemin, il sera possible de poursuivre ce développement humain intégral dont le critère d’orientation se trouve dans la force active de la charité dans la vérité.
Conclusion
78. Sans Dieu, l’homme ne sait où aller et ne parvient même pas à comprendre qui il est. Face aux énormes problèmes du développement des peuples qui nous pousseraient presque au découragement et au défaitisme, la parole du Seigneur Jésus-Christ vient à notre aide en nous rendant conscients de ce fait que : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5) ; elle nous encourage : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Face à l’ampleur du travail à accomplir, la présence de Dieu aux côtés de ceux qui s’unissent en son Nom et travaillent pour la justice nous soutient. Paul VI nous a rappelé dans Populorum progressio que l’homme n’est pas à même de gérer à lui seul son progrès, parce qu’il ne peut fonder par lui-même un véritable humanisme. Nous ne serons capables de produire une réflexion nouvelle et de déployer de nouvelles énergies au service d’un véritable humanisme intégral que si nous nous reconnaissons, en tant que personnes et en tant que communautés, appelés à faire partie de la famille de Dieu en tant que fils. La plus grande force qui soit au service du développement, c’est donc un humanisme chrétien157, qui ravive la charité et se laisse guider par la vérité, en accueillant l’une et l’autre comme des dons permanents de Dieu. L’ouverture à Dieu entraîne l’ouverture aux frères et à une vie comprise comme une mission solidaire et joyeuse. Inversement, la fermeture idéologique à l’égard de Dieu et l’athéisme de l’indifférence, qui oublient le Créateur et risquent d’oublier aussi les valeurs humaines, se présentent aujourd’hui parmi les plus grands obstacles au développement. L’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain. Seul un humanisme ouvert à l’Absolu peut nous guider dans la promotion et la réalisation de formes de vie sociale et civile – dans le cadre des structures, des institutions, de la culture et de l’ethos – en nous préservant du risque de devenir prisonniers des modes du moment. C’est la conscience de l’Amour indestructible de Dieu qui nous soutient dans l’engagement, rude et exaltant, en faveur de la justice, du développement des peuples avec ses succès et ses échecs, dans la poursuite incessante d’un juste ordonnancement des réalités humaines. L’amour de Dieu nous appelle à sortir de ce qui est limité et non définitif ; il nous donne le courage d’agir et de persévérer dans la recherche du bien de tous, même s’il ne se réalise pas immédiatement, même si ce que nous-mêmes, les autorités politiques, ainsi que les acteurs économiques réussissons à faire est toujours inférieur à ce à quoi nous aspirons158. Dieu nous donne la force de lutter et de souffrir par amour du bien commun, parce qu’il est notre Tout, notre plus grande espérance.
79. Le développement a besoin de chrétiens qui aient les mains tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du fait que l’amour riche de vérité, caritas in veritate, d’où procède l’authentique développement, n’est pas produit par nous, mais nous est donné. C’est pourquoi, même dans les moments les plus difficiles et les situations les plus complexes, nous devons non seulement réagir en conscience, mais aussi et surtout nous référer à son amour. Le développement suppose une attention à la vie spirituelle, une sérieuse considération des expériences de confiance en Dieu, de fraternité spirituelle dans le Christ, de remise de soi à la Providence et à la Miséricorde divine, d’amour et de pardon, de renoncement à soi-même, d’accueil du prochain, de justice et de paix. Tout cela est indispensable pour transformer les « cœurs de pierre » en « cœurs de chair » (Ez 36, 26), au point de rendre la vie sur terre « divine » et, par conséquent, plus digne de l’homme. Tout cela vient à la fois de l’homme, parce que l’homme est le sujet de son existence, et de Dieu, parce que Dieu est au principe et à la fin de tout ce qui a de la valeur et qui libère : « Le monde et la vie et la mort, le présent et l’avenir : tout est à vous ! Mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 22-23). Le chrétien désire ardemment que toute la famille humaine puisse appeler Dieu « Notre Père ! ». Avec le Fils unique, puissent tous les hommes apprendre à prier le Père et à lui demander, avec les mots que Jésus lui-même nous a enseignés, de savoir le sanctifier en vivant selon sa volonté, et ensuite d’avoir le pain quotidien nécessaire, d’être compréhensifs et généreux à l’égard de leurs débiteurs, de ne pas être mis à l’épreuve à l’excès et d’être délivrés du mal (cf. Mt 6, 9-13) !
Au terme de l’Année paulinienne, il me plaît d’exprimer ce vœu avec les paroles mêmes de l’Apôtre dans sa Lettre aux Romains : « Que votre amour soit sans hypocrisie. Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien. Soyez unis les uns les autres par l’affection fraternelle, rivalisez de respect les uns pour les autres » (12, 9-10). Que la Vierge Marie, proclamée par Paul VI Mère de l’Église et honorée par le peuple chrétien comme Miroir de la justice et Reine de la paix, nous protège et nous obtienne, par son intercession céleste, la force, l’espérance et la joie nécessaires pour continuer à nous dévouer généreusement à la réalisation du « ­développement de tout l’homme et de tous les hommes » 159 !
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 29 juin 2009, fête des saints Apôtres Pierre et Paul, en la cinquième année de mon pontificat.

1. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 22 : AAS 59 (1967), 268 ; La Documentation catholique (par la suite : DC) 64 (1967) col. 682 ; cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. past. sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes GS 69, § 1.
2. Paul VI, Allocution lors de la messe pour la Journée du développement, Bogota, 23 août 1968 : AAS 60 (1968), 626-627 ; DC 65 (1968) col. 1549.
3. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de prière pour la Paix 2002 : AAS 94 (2002), 132-140 ; DC 99 (2002) p. 4-8.
4. Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. Past. sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 26.
5. Cf. Jean XXIII, Lett. enc. Pacem in terris PT 68-70 : AAS 55 (1963), 268-270 ; DC 60 (1963) col. 525-526.
6. Cf. Populorum progressio, PP 16 : loc. cit., 265 ; DC 64 (1967) col. 680.
7. Cf. ibid., PP 82 : loc. cit., 297 ; DC 64 (1967) col. 701.
8 Ibid., PP 42 : loc. cit., 278 ; DC 64 (1967) col. 689.
9. Ibid., PP 20 : loc. cit., 267 ; DC 64 (1967) col. 681.
10. Cf. Conc. œcum. Vat. II ; Const. past sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 36 ; Paul VI, Lett. apost. Octogesima adveniens OA 4 : AAS 63 (1971), 403-404 ; DC 68 (1971) p. 502-503 ; Jean‑Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 43 : AAS 83 (1991), 847 ; DC 88 (1991) p. 540.
11. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 13 : loc. cit., 263-264 ; DC 64 (1967) col. 679.
12. Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, 76.
13. Cf. Benoît XVI, Discours d’inauguration de la Ve Conférence générale de l’Épiscopat d’Amérique latine et des Caraïbes, Aparecida 13 mai 2007 ; DC 104 (2007) p. 532-541.
14  Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 3-5 : loc. cit., 258-260 ; DC 64 (1967) col. 675‑676.
15. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 6-7 : AAS 80 (1988), 517-519 ; DC 85 (1988) p. 235.
16. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 14 : loc. cit., 264 ; DC 64 (1967) col. 679.
17. Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est 18 : AAS 98 (2006), 232 ; DC 103 (2006) p. 175
18. Ibid. 6: loc. cit., 222; DC, ibid. p. 169.
19. Cf. Benoît XVI, Discours à la Curie romaine pour la présentation des vœux de Noël; DC 103 (2002) p. 56‑63.
20. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 3 : loc. cit, 515 ; DC 85 (1988) p. 234.
21. Cf. ibid, SRS 1: loc. cit., 513-514; DC 85 (1988) p. 234.
22. Cf. ibid, SRS 3: loc. cit., 515; DC 85 (1988) p. 234.
23. Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens LE 3 : AAS 73 (1981), 583-584 ; DC 78 (1981) p. 837.
24. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 3 : loc. cit, 794-796 ; DC 88 (1991) p. 518-519.
25. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 3 : loc. cit, 258 ; DC 64 (1967) col. 675.
26. Cf. ibid, PP 34: loc. cit, 274; DC 64 (1967) col. 686.
27. Cf. n. 8-9 : AAS 60, (1968), 485-487 ; DC 65 (1968) col. 1445-1446 ; Benoît XVI, Audience au Congrès international organisé à l’occasion du 40e anniversaire d’Humanae vitae, 10 mai 2008 ; DC 105 (2008) p. 934-936.
28. Cf. Lett. enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), 93 : AAS 87 (1995), 507-508 ; DC 92 (1995) p. 397-398.
29. Ibid, 101: loc. cit., 516-518; DC 92 (1995) p. 401-402.
30. N. 29 : AAS 68 (1976), 25 ; DC 73 (1976) p. 6.
31. Ibid, 31: loc. cit., 26; DC 73 (1976) p. 6.
32. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 41 : loc. cit, 570-572 ; DC 85 (1988) p. 251.
33. Cf. ibid. ; Idem, Lett. enc. Centesimus annus CA 5 et CA 54 : loc. cit, 799.859-860 ; DC 88 (1991) p. 520-521, 545-546.
34. PP 15 : loc. cit, 265 ; DC 64 (1967) col. 679.
35. Cf. ibid., PP 2 ; DC 64 (1967) col. 675 ; Léon XIII, Lett. enc. Rerum novarum RN 1 : Leonis XIII P.M. Acta, XI, Romae 1892, 97 ; Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 8 : loc. cit., 519-520 ; DC 85 (1988) p. 235-236 ; Idem, Lett. enc. Centesimus annus CA 5 : loc. cit., 799 ; DC 88 (1991) p. 520-521.
36. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 2 et PP 13 ; DC 64 (1967) col. 675. 679.
37. Ibid., PP 42 : loc. cit, 278 ; DC 64 (1967) col. 689.
38  . Ibid., PP 11 ; DC 64 (1967) col. 678 ; cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 25 : loc. cit, 822-824 ; DC 88 (1991) p. 230-231.
39. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 15 : loc. cit., 265 ; DC 64 (1967) col. 679.
40 Ibid., PP 3 : loc. cit, 258 ; DC 64 (1967) col. 675.
41 Ibid., PP 6 : loc. cit, 260 ; DC 64 (1967) col. 676.
42. Ibid., PP 14 : loc. cit, 264 ; DC 64 (1967) col. 679.
43. Conc. œcum. Vat. II, Const. past sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 22.
44. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 12 : loc. cit., 262-263 ; DC 64 (1967) col. 678.
45. Conc. œcum. Vat. II, Const. past sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 22.
46. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 13 : loc. cit, 263-264 ; DC 64 (1967) col. 679.
47  Cf. Benoît XVI, Discours aux participants du IVe Congrès ecclésial national italien, Vérone, 19 octobre 2006, l’Osservatore Romano en langue française (par la suite ORLF) n. 43 (2006) p. 3-4. (Voir note 19).
48. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 16 : loc. cit, 265 ; DC 64 (1967) col. 680.
49. Ibid.
50. Benoît XVI, Discours aux jeunes, Sydney 17 juillet 2008 ; DC 105 (2008) p. 778 ; DC 2008, n. 2408, p. 778.
51. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 20 : loc. cit, 267 ; DC 64 (1967) col. 681.
52. Ibid., PP 66 : loc. cit, 289-290 ; DC 64 (1967) col. 696.
53. Ibid., PP 21 : loc. cit, 267-268 ; DC 64 (1967) col. 681.
54. Cf. PP 3, PP 29, PP 32 : loc. cit, 258.272.273; DC 64 (1967) col. 675. 684-685.
55. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 28 : loc. cit, 548-550 ; DC 85 (1988) p. 244.
56. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 9 : loc. cit, 261-262 ; DC 64 (1967) col. 677.
57. Cf. Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 20 : loc. cit, 536-537 ; DC 85 (1988) p. 240-241.
58. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), passim ; DC 88 (1991) p. 518-550, passim.
59. Cf. PP 23 et PP 33 : loc. cit, 268-269.273-274 ; DC 64 (1967) col. 682. 685-686.
60. Cf. loc. cit, 135.
61. Conc. œcum. Vat. II, Const. past. sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 63.
62. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 24 : loc. cit, 821-822 ; DC 88 (1991) p. 431.
63. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Veritatis splendor (6 août 1993), 33.46.51 : AAS 85 (1993), 1160.1169-1171 ; DC 90 (1993) p. 913, 917, 918-920 ; Idem, Message à l’Assemblée des Nations unies, 5 octobre 1995, 3 ; DC 92 (1995) p. 918.
64. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 47 : loc. cit, 280-281 ; DC 64 (1967) col. 690-691 ; Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 42 : loc. cit, 572-574 ; DC 85 (1988) p. 252.
65. Cf. Benoît XVI, Message à la FAO pour la Journée mondiale de l’alimentation 2007 : AAS 99 (2007), 933-935 ; DC 105 (2008) p. 55-56.
66. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), 18.59.63-64 : loc. cit, 419-421.467-468.472‑475 ; DC 92 (1995) p. 359, 381, 383, 384.
67. Cf. Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2007, 5 ; DC 104 (2007) p. 57.
68. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2002, 4-7,12-15 : AAS 94 (2002), 134-136.138‑140 ; DC 99 (2002) p. 5-6, 7-8 ; Idem, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2004, 8 : AAS 96 (2004), 119 ; DC 101 (2004) p. 7 ; Idem, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2005, 4 : AAS 97 (2005), 177-178 ; DC 102 (2005) p. 5 ; Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2006, 9-10 : AAS 98 (2006), 60-61 ; DC 103 (2006) p. 4-5 ; Idem, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2007, 5.14 : loc. cit., 778, 782-783 ; DC 104 (2007) p. 57. 59-60.
69. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2002, 6 : loc. cit, 135 ; DC 99 (2002) p. 5-6 ; Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2006, 9-10 : loc. cit, 60-61 ; DC 103 (2006) p. 4-5.
70. Cf. Benoît XVI, Homélie pour la messe sur l’Islinger Feld de Ratisbonne, 12 septembre 2006 ; DC 103 (2006) p. 921-923.
71. Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est 1 : loc. cit, 217-218 ; DC 103 (2006) p. 166.
72. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 28 loc. cit, 548-550 ; DC 85 (1988) p. 244.
73. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 19 : loc. cit, 266-267 ; DC 64 (1967) col. 681.
74. Ibid., PP 39 : loc. cit, 276-277 ; DC 64 (1967) col. 688.
75. Ibid., PP 75 : loc. cit, 293-294 ; DC 64 (1967) col. 699.
76. Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est DC 28 : loc. cit, 238-240 ; DC 103 (2006) p. 178‑180.
77. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 59 : loc. cit, 864 ; DC 88 (1991) p. 547.
78. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 40 et PP 85 : loc. cit, 277.298-299 ; DC 64 (1967) col. 688. 702.
79. Ibid., PP 13 : loc. cit, 263-264 ; DC 64 (1967) col. 679.
80. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Fides et ratio (14 septembre 1998), 85 : AAS 91 (1999), 72-73 ; DC 95 (1998) p. 932.
81. Cf. Ibid., 83: loc. cit., 70-71 ; DC 95 (1998) p. 931.
82. Benoît XVI, Discours à l’Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006 ; DC 103 (2006) p. 924-929 et 956-957.
83. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 33 : loc. cit, 273-274 ; DC 64 (1967) col. 685.
84. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2000, 15 : AAS 92 (2000), 366 ; DC 97 (2000) p. 4-5.
85. Catéchisme de l’Église catholique, n. 407. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 25 : loc. cit., 822-824 ; DC 88 (1991), p. 530-531.
86. Cf. n. 17 : AAS 99 (2007), 1000 ; DC 105 (2008) p. 22.
87. Cf. ibid., 23 : loc. cit., 1004-1005 ; DC 105 (2008) p. 24-25.
88. Saint Augustin expose de façon détaillée cet enseignement dans le dialogue sur le libre arbitre (De libero arbitrio II 3, 8 ss.). Il indique l’existence dans l’âme humaine d’un « sens interne ». Ce sens consiste en un acte qui se réalise en dehors des fonctions normales de la raison, acte spontané et quasi instinctif, pour lequel la raison, se rendant compte de sa condition éphémère et faillible, admet au-dessus de soi l’existence de quelque chose d’éternel, d’absolument vrai et certain. Le nom que saint Augustin donne à cette vérité intérieure est parfois celui de Dieu (Confessions X, 24, 35 ; XII, 25, 35 ; De libero arbitrio II 3, 8, 27), plus souvent celui du Christ (De magistro 11, 38 ; ConfessionsVII, 18, 24 ; XI, 2, 4).
89. Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est 3 : loc. cit, 219. DC 103 (2006) p. 167.
90. Cf. PP 49 : loc. cit, 281 ; DC 64 (1967) col. 691.
91. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 28 : loc. cit, 827-828 ; DC 88 (1991) p. 532.
92. Cf. CA 35 : loc. cit, 836-838 ; DC 88 (1991) p. 535-536
93. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis SRS 38 : loc. cit, 565-566 ; DC 85 (1988) p. 249-250.
94  PP 44 : loc. cit, 279 ; DC 64 (1967), col. 690.
95  Cf. ibid., PP 24 : loc. cit, 269. DC 64 (1967) col. 682-683.
96. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 36 : loc. cit, 838-840 ; DC 88 (1991) p. 248-249.
97. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 24 : loc. cit, 269 ; DC 64 (1967) col. 682-683.
98  Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 32 : loc. cit, 832-833 ; DC 88 (1991) p. 246-247 ; Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 25 : loc. cit, 269-270 ; DC 64 (1967) col. 683.
99. Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens LE 24 : loc. cit, 637-638 ; DC 78 (1981) p. 852.
100. Ibid., LE 15 : loc. cit, 616-618 ; DC 78 (1981) p. 846.
101. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 27 : loc. cit, 271 ; DC 64 (1967) col. 684.
102. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction Libertatis conscientia (22 mars 1987), 74 : AAS 79 (1987), 587 ; DC 83 (1986) p. 405.
103. Cf. Jean-Paul II, Interview au quotidien catholique La Croix, du 20 août 1997 ; DC 94 (1997) p. 751-755.
104. Jean-Paul II, Discours à l’Académie des Sciences sociales, 27 avril 2001 ; DC 98 (2001) p. 505-507
105. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 17 : loc. cit, 265-266 ; DC 64 (1967) col. 680.
106. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2003, 5 : AAS 95 (2003), 343 ; DC 100 (2003) p. 6.
107. Cf. ibid.
108. Cf. Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2007, 13 : loc. cit, 781-782 ; DC 104 (2007) p. 59.
109. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 65 : loc. cit, 289 ; DC 64 (1967) col. 696.
110  Cf. ibid. PP 36-37: loc. cit, 275-276 ; DC 64 (1967) col. 687.
111. Cf. ibid. PP 37: loc. cit, 275-276 ; DC 64 (1967) col. 687.
112. Cf. Conc. œcum. Vat. II, Décr. Apostolicam actuositatem, 11.
113. Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 14 : loc. cit., 264 ; Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 32 : loc. cit, 832-833 ; DC 88 (1991) p. 534.
114. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 77 : loc. cit., 295 ; DC 64 (1967) p. 700.
115. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 1990, 6 : AAS 82 (1990), 150 ; DC 87 (1990) p. 10.
116. Héraclite d’Éphèse (Éphèse environ 535 av. J.-C. – environ 475 av. J.-C.), Fragment 22B124, en H. Diels et W. Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, Weidmann, Berlin 19526.
117. Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 451-487.
118. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 1990, 10 : loc. cit., 152-153 ; DC 87 (1990) p. 11.
119. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 65 : loc. cit., 289 ; DC 64 (1967) col. 696.
120. Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2008, 7 : AAS 100 (2008), 41 ; DC 105 (2008) p. 4.
121. Cf. Benoît XVI, Discours aux membres de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, New York, 18 avril 2008 ; DC 105 (2008) p. 533-537.
122. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 1990, 13 : loc. cit, 154-155 ; DC 87 (1990) p. 11-12.
123. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 36 : loc. cit, 838-840 ; DC 88 (1991) p. 536-537.
124. Ibid. CA 38 : loc. cit, 840-841 ; DC 88 (1991) p. 537-538 ; Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2007, 8 : loc. cit, 779 ; DC 104 (2007) p. 57-58.
125. Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 41 : loc. cit., 843-845 ; DC 88 (1991) p. 538-539.
126. Cf. ibid.
127  Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), 20 : loc. cit., 422-424 ; DC 92 (1995) p. 360.
128. Lett. enc. Populorum progressio PP 85 : loc. cit, 298-299 ; DC 64 (1967) p. 702.
129. Cf. Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 1998, 3 : AAS 90 (1998), 150 ; DC 95 (1998) p. 2-3 ; Idem, Discours aux membres de la Fondation Centesimus annus pro Pontifice, 9 mai 1998, 2 ; ORLF n. 20 (1998) p. 2 ; Idem, Discours aux Autorités et au Corps diplomatique, Vienne, 20 juin 1998, 8 ; DC 95 (1998) p. 689 ; Idem, Message au Recteur de l’Université catholique du Sacré-Cœur, 5 mai 2000, 6 ; Insegnamenti di Giovanni Paolo II XXIII, 1 (2000), 759-760.
130. Selon saint Thomas « Ratio partis contrariatur rationi personae » in III Sent. D. 5, 3, 2 ; et aussi « Homo non ordinatur ad communitatem politicam secundum se totum et secundum omnia sua » in Somme Théologique I-II, q. 21, a. 4, ad 3um.
131. Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. sur l’Église Lumen gentium, 1.
132. Cf. Jean-Paul II, Discours à la IVe séance publique des Académies pontificales, 8 novembre 2001, 3 ; ORLF n. 47 (2001) p. 6.
133. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration Dominus Iesus (6 août 2000), 22 : AAS 92 (2000), 763-764 ; DC 97 (2000) p. 820 ; Idem, Note doctrinale à propos de questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique (24 novembre 2002), 8 ; DC 100 (2003) p. 136.
134. Benoît XVI, Lett. enc. Spe salvi (30 novembre 2007), 31 :loc. cit, 1010 ; DC 105 (2008) p. 28 ; Idem, Discours aux participants au IVe Congrès national de l’Église italienne, Vérone, 19 octobre 2006 ; ORLF n. 43 (2006) p. 3-5.
135. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus CA 5 : loc. cit, 798-800 ; DC 88 (1991) p. 521 ; Benoît XVI, Discours aux participants au IVe Congrès national de l’Église italienne, Vérone, 19 octobre 2006 ; ORLF n. 43 (2006) p. 3-5
136  GS 12.
137  Cf. Pie XI, Lett. enc. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931) 203 ; Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus, CA 48 : loc. cit, 852-854 ; DC 88 (1991) p. 543 ; cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 1883.
138. Cf. Jean XXIII, Lett. enc.Pacem in terris PT 74 : loc. cit, 274 ; DC 60 (1963) col. 526-527.
139  Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio PP 10 et PP 41 : loc. cit, 262.277-278 ; DC 64 (1967) col. 677-678. 688-689.
140. Cf. Benoît XVI, Discours aux membres de la Commission théologique internationale, 5 octobre 2007 ; DC 104 (2007) p. 1084-1086 ; Idem, Discours au Congrès international sur la loi naturelle, Université pontificale du Latran, 12 février 2007 ; DC 104 (2007) p. 354-356.
141. Cf. Benoît XVI, Discours aux évêques de Thaïlande en visite ad limina, 16 mai 2008 ; DC 105 (2008) p. 652 ; ORLF n. 22 (2008) p. 10.
142  Cf. Conseil pontifical pour la Pastorale des Migrants et des Personnes en déplacement, Instruction Erga migrantes caritas Christi
143 Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens, LE 8 : loc. cit, 594-598 ; DC 78 (1981) p. 840.
144 Jean-Paul II, Jubilé des Travailleurs, Discours au terme de la concélébration eucharistique ; DC 97 (2000) p. 455.
145 Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus, CA 36 : loc. cit., 838-840 ; DC 88 (1991) p. 536.
146 Cf. Benoît XVI, Discours aux membres de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies, New York, 18 avril 2008 ; DC 105 (2008) p. 533-537.
147 Cf. Jean XXIII, Lett. enc. Pacem in terris: loc. cit., 293 ; DC 60 (1963) col. 526-527 ; Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 441.
148 Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. Past. sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 82.
149 Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis, SRS 43 : loc. cit. 574-575 ; DC 85 (1988) p. 252-253.
150 Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio, PP 41 : loc. cit, 277-278 ; DC 64 (1967) col. 688 ; cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. past. sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 57, § 4.
151 Cf. Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens, LE 5 : loc. cit, 586-589 ; DC 78 (1981) p. 838.
152 Cf. Paul VI, Lett. ap. Octogesima adveniens, OA 29 : loc. cit, 420 ; DC 68 (1971) p. 508.
153 Cf. Benoît XVI, Discours aux participants au IVe Congrès national de l’Église italienne, Vérone 19 octobre 2006 ; ORLF n. 43 (2006) p. 3-5 ; Idem, Homélie pour la messe sur l’Islinger Feld de Ratisbonne, 12 septembre 2006 ; DC 103 (2006) p. 921-923.
154 Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction Dignitas personae sur quelques questions de bioéthique (8 septembre 2008) : AAS 100 (2008), 858-887 ; DC 106 (2009) p. 23-38.
155 Cf. Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio, PP 3 : loc. cit, 258 ; DC 64 (1967) col. 675.
156 Conc. œcum. Vat. II, Const. past. sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, GS 14.
157 Cf. PP 42: loc. cit, 278; DC 64 (1967) col. 689.
158 Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Spe salvi, 35 : loc. cit, 1013-1014 ; DC 105 (2008) p. 29-30.
159 Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio, PP 42 : loc. cit, 278 ; DC 64 (1967) col. 689.

 ]]></description></item><item><title>Deus caritas est</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/192-deus-caritas-est</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
Deuxième partie : L’exercice de l'amour de la part de l’Église en tant que "communauté d'amour"(extraits)
Justice et charité
26. Depuis le dix-neuvième siècle, on a soulevé une objection contre l’activité caritative de l’Église, objection qui a été développée ensuite avec insistance, notamment par la pensée marxiste. Les pauvres, dit-on, n’auraient pas besoin d’œuvres de charité, mais plutôt de justice. Les œuvres de charité – les aumônes – seraient en réalité, pour les riches, une manière de se soustraire à l’instauration de la justice et d’avoir leur conscience en paix, maintenant leurs positions et privant les pauvres de leurs droits. Au lieu de contribuer, à travers diverses œuvres de charité, au maintien des conditions existantes, il faudrait créer un ordre juste, dans lequel tous recevraient leur part des biens du monde et n’auraient donc plus besoin des œuvres de charité. Dans cette argumentation, il faut le reconnaître, il y a du vrai, mais aussi beaucoup d’erreurs. Il est certain que la norme fondamentale de l’État doit être la recherche de la justice et que le but d’un ordre social juste consiste à garantir à chacun, dans le respect du principe de subsidiarité, sa part du bien commun. C’est ce que la doctrine chrétienne sur l’État et la doctrine sociale de l’Église ont toujours souligné. D’un point de vue historique, la question de l’ordre juste de la collectivité est entrée dans une nouvelle phase avec la formation de la société industrielle au dix-neuvième siècle. La naissance de l’industrie moderne a vu disparaître les vieilles structures sociales et, avec la masse des salariés, elle a provoqué un changement radical dans la composition de la société, dans laquelle le rapport entre capital et travail est devenu la question décisive, une question qui, sous cette forme, était jusqu’alors inconnue. Les structures de production et le capital devenaient désormais la nouvelle puissance qui, mise dans les mains d’un petit nombre, aboutissait pour les masses laborieuses à une privation de droits, contre laquelle il fallait se rebeller.
 
27. Il est juste d’admettre que les représentants de l’Église ont perçu, mais avec lenteur, que le problème de la juste structure de la société se posait de manière nouvelle. Les pionniers ne manquèrent pas : l’un d’entre eux, par exemple, fut Mgr Ketteler, Évêque de Mayence (1877). En réponse aux nécessités concrètes, naquirent aussi des cercles, des associations, des unions, des fédérations et surtout de nouveaux Ordres religieux qui, au dix-neuvième siècle, s’engagèrent contre la pauvreté, les maladies et les situations de carence dans le secteur éducatif. En 1891, le Magistère pontifical intervint par l’Encyclique Rerum Novarum de Léon XIII. Il y eut ensuite, en 1931, l’Encyclique de Pie XI Quadragesimo anno. Le bienheureux Pape Jean XXIII publia, en 1961, l’Encyclique Mater et magistra ; pour sa part Paul VI, dans l’encyclique Populorum progressio (1967) et dans la lettre apostolique Octogesima adveniens (1971), affronta de manière insistante la problématique sociale, qui, dans le même temps, était devenue plus urgente, surtout en Amérique Latine. Mon grand Prédécesseur Jean-Paul II nous a laissé une trilogie d’Encycliques sociales : Laborem exercens (1981), Sollicitudo rei socialis (1987) et enfin Centesimus annus (1991). Ainsi, face à des situations et à des problèmes toujours nouveaux, s’est développée une doctrine sociale catholique qui, en 2004, a été présentée de manière organique dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, rédigé par le Conseil pontifical Justice et Paix. Le marxisme avait présenté la révolution mondiale et sa préparation comme étant la panacée à la problématique sociale : avec la révolution et la collectivisation des moyens de production qui s’ensuivit – affirmait-on dans cette doctrine –, tout devait immédiatement aller de manière différente et meilleure. Ce rêve s’est évanoui. Dans la situation difficile où nous nous trouvons aujourd’hui, à cause aussi de la mondialisation de l’économie, la doctrine sociale de l’Église est devenue un repère fondamental, qui propose des orientations valables bien au-delà de ses limites : ces orientations – face au ­développement croissant – doivent être appréhendées dans le dialogue avec tous ceux qui se préoccupent sérieusement de l’homme et du monde.
 
28. Pour définir plus précisément la relation entre l’engagement nécessaire pour la justice et le service de la charité, il faut prendre en compte deux situations de fait fondamentales :

a) L’ordre juste de la société et de l’État est le devoir essentiel du politique. Un État qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à une grande bande de vauriens, comme l’a dit un jour saint Augustin : « Remota itaque iustitia quid sunt regna nisi magna latrocinia ? ».1 La distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu (cf. Mt 22, 21), à savoir la distinction entre État et Église ou, comme le dit le Concile Vatican II, l’autonomie des réalités terrestres,2 appartient à la structure fondamentale du christianisme. L’État ne peut imposer la religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes religions. De son côté, l’Église comme expression sociale de la foi chrétienne a son indépendance et, en se fondant sur sa foi, elle vit sa forme communautaire, que l’État doit respecter. Les deux sphères sont distinctes, mais toujours en relation de réciprocité.
La justice est le but et donc aussi la mesure intrinsèque de toute politique. Le politique est plus qu’une simple technique pour la définition des ordonnancements publics : son origine et sa finalité se trouvent précisément dans la justice, et cela est de nature éthique. Ainsi, l’État se trouve de fait inévitablement confronté à la question : comment réaliser la justice ici et maintenant ? Mais cette question en présuppose une autre plus radicale : qu’est-ce que la justice ? C’est un problème qui concerne la raison pratique ; mais pour pouvoir agir de manière droite, la raison doit constamment être purifiée, car son aveuglement éthique, découlant de la tentation de l’intérêt et du pouvoir qui l’éblouissent, est un danger qu’on ne peut jamais totalement éliminer.
En ce point, politique et foi se rejoignent. Sans aucun doute, la foi a sa nature spécifique de rencontre avec le Dieu vivant, rencontre qui nous ouvre de nouveaux horizons bien au-delà du domaine propre de la raison. Mais, en même temps, elle est une force purificatrice pour la raison elle-même. Partant de la perspective de Dieu, elle la libère de ses aveuglements et, de ce fait, elle l’aide à être elle-même meilleure. La foi permet à la raison de mieux accomplir sa tâche et de mieux voir ce qui lui est propre. C’est là que se place la doctrine sociale catholique : elle ne veut pas conférer à l’Église un pouvoir sur l’État. Elle ne veut pas même imposer à ceux qui ne partagent pas sa foi des perspectives et des manières d’être qui lui appartiennent. Elle veut simplement contribuer à la purification de la raison et apporter sa contribution, pour faire en sorte que ce qui est juste puisse être ici et maintenant reconnu, et aussi mis en œuvre.
La doctrine sociale de l’Église argumente à partir de la raison et du droit naturel, c’est-à-dire à partir de ce qui est conforme à la nature de tout être humain. Elle sait qu’il ne revient pas à l’Église de faire valoir elle-même politiquement cette doctrine : elle veut servir la formation des consciences dans le domaine politique et contribuer à faire grandir la perception des véritables exigences de la justice et, en même temps, la disponibilité d’agir en fonction d’elles, même si cela est en opposition avec des situations d’intérêt personnel. Cela signifie que la construction d’un ordre juste de la société et de l’État, par lequel est donné à chacun ce qui lui revient, est un devoir fondamental, que chaque génération doit à nouveau affronter. S’agissant d’un devoir politique, cela ne peut pas être à la charge immédiate de l’Église. Mais, puisque c’est en même temps un devoir humain primordial, l’Église a le devoir d’offrir sa contribution spécifique, grâce à la purification de la raison et à la formation éthique, afin que les exigences de la justice deviennent compréhensibles et politiquement réalisables.
L’Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer. La société juste ne peut être l’œuvre de l’Église, mais elle doit être réalisée par le politique. Toutefois, l’engagement pour la justice, travaillant à l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux exigences du bien, intéresse profondément l’Église.
b) L’amour – caritas – sera toujours nécessaire, même dans la société la plus juste. Il n’y a aucun ordre juste de l’État qui puisse rendre superflu le service de l’amour. Celui qui veut s’affranchir de l’amour se prépare à s’affranchir de l’homme en tant qu’homme. Il y aura toujours de la souffrance, qui réclame consolation et aide. Il y aura toujours de la solitude. De même, il y aura toujours des situations de nécessité matérielle, pour lesquelles une aide est indispensable, dans le sens d’un amour concret pour le prochain.3 L’État qui veut pourvoir à tout, qui absorbe tout en lui, devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut assurer l’essentiel dont l’homme souffrant – tout homme – a besoin : le dévouement personnel plein d’amour. Nous n’avons pas besoin d’un État qui régente et domine tout, mais au contraire d’un État qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide. L’Église est une de ces forces vives : en elle vit la dynamique de l’amour suscité par l’Esprit du Christ. Cet amour n’offre pas uniquement aux hommes une aide matérielle, mais également réconfort et soin de l’âme, aide souvent plus nécessaire que le soutien matériel. L’affirmation selon laquelle les structures justes rendraient superflues les œuvres de charité cache en réalité une conception matérialiste de l’homme : le préjugé selon lequel l’homme vivrait « seulement de pain » (Mt 4,4 ; cf. Dt 8, 3) est une conviction qui humilie l’homme et qui méconnaît précisément ce qui est le plus ­spécifiquement humain.


29. Ainsi nous pouvons maintenant déterminer avec plus de précision, dans la vie de l’Église, la relation entre l’engagement pour un ordre juste de l’État et de la société, d’une part, et l’activité caritative organisée, d’autre part. On a vu que la formation de structures justes n’est pas immédiatement du ressort de l’Église, mais qu’elle appartient à la sphère du politique, c’est-à-dire au domaine de la raison responsable d’elle-même. En cela, la tâche de l’Église est médiate, en tant qu’il lui revient de contribuer à la purification de la raison et au réveil des forces morales, sans lesquelles des structures justes ne peuvent ni être construites, ni être opérationnelles à long terme.

Le devoir immédiat d’agir pour un ordre juste dans la société est au contraire le propre des fidèles laïques. En tant que citoyens de l’État, ils sont appelés à participer personnellement à la vie publique. Ils ne peuvent donc renoncer « à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun ».4 Une des missions des fidèles est donc de configurer de manière droite la vie sociale, en en respectant la légitime autonomie et en coopérant avec les autres citoyens, selon les compétences de chacun et sous leur propre responsabilité.5 Même si les expressions spécifiques de la charité ecclésiale ne peuvent jamais se confondre avec l’activité de l’État, il reste cependant vrai que la charité doit animer l’existence entière des fidèles laïques et donc aussi leur activité politique, vécue comme « charité sociale ».6
Les organisations caritatives de l’Église constituent au contraire son opus proprium, une tâche conforme à sa nature, dans laquelle elle ne collabore pas de façon marginale, mais où elle agit comme sujet directement responsable, faisant ce qui correspond à sa nature. L’Église ne peut jamais se dispenser de l’exercice de la charité en tant qu’activité organisée des croyants et, d’autre part, il n’y aura jamais une situation dans laquelle on n’aura pas besoin de la charité de chaque chrétien, car l’homme, au-delà de la justice, a et aura toujours besoin de l’amour.


Les nombreuses structures de service caritatif dans le contexte social actuel
30. Avant de tenter une définition du profil spécifique des activités ecclésiales au service de l’homme, je voudrais maintenant considérer la situation générale de l’engagement pour la justice et pour l’amour dans le monde d’aujourd’hui.

a) Les moyens de communication de masse ont rendu désormais notre planète plus petite, rapprochant rapidement hommes et cultures profondément différents. Si ce « vivre ensemble » suscite parfois incompréhensions et tensions, cependant, le fait d’avoir maintenant connaissance de manière beaucoup plus immédiate des besoins des hommes représente surtout un appel à partager leur situation et leurs difficultés. Chaque jour, nous prenons conscience de l’importance de la souffrance dans le monde, causée par une misère tant matérielle que spirituelle revêtant de multiples formes, en dépit des grands progrès de la science et de la technique. Notre époque demande donc une nouvelle disponibilité pour secourir le prochain qui a besoin d’aide. Déjà le Concile Vatican II l’a souligné de manière très claire : « De nos jours, [...] à cause des facilités plus grandes offertes par les moyens de communication, la distance entre les hommes est en quelque sorte vaincue [...], l’action caritative peut et doit aujourd’hui avoir en vue absolument tous les hommes et tous les besoins ».7
Par ailleurs – et c’est un aspect provocateur et en même temps encourageant du processus de mondialisation –, le temps présent met à notre disposition d’innombrables instruments pour apporter une aide humanitaire à nos frères qui sont dans le besoin, et tout spécialement les systèmes modernes pour la distribution de nourriture et de vêtements, de même que pour la proposition de logements et d’accueil. Dépassant les confins des communautés nationales, la sollicitude pour le prochain tend ainsi à élargir ses horizons au monde entier. Le Concile Vatican II a noté avec justesse : « Parmi les signes de notre temps, il convient de relever spécialement le sens croissant et inéluctable de la solidarité de tous les peuples ».8 Les organismes de l’État et les associations humanitaires favorisent les initiatives en vue d’atteindre ce but, par des subsides ou des dégrèvements fiscaux pour les uns, rendant disponibles des ressources considérables pour les autres. Ainsi la solidarité exprimée par la société civile dépasse de manière significative celle des individus.
b) Dans cette situation, à travers les instances étatiques et ecclésiales, sont nées et se sont développées de nombreuses formes de collaboration, qui se sont révélées fructueuses. Les institutions ecclésiales, grâce à la transparence de leurs moyens d’action et à la fidélité à leur devoir de témoigner de l’amour, pourront aussi animer chrétiennement les institutions civiles, favorisant une coordination réciproque, dont ne manquera pas de bénéficier l’efficacité du service caritatif.9 Dans ce contexte, se sont aussi formées de multiples organisations à but caritatif ou philanthropique qui, face aux problèmes sociaux et politiques existants, s’engagent pour parvenir à des solutions satisfaisantes dans le domaine humanitaire. Un phénomène important de notre temps est l’apparition et l’expansion de diverses formes de bénévolat, qui prennent en charge une multiplicité de services.10 Je voudrais ici adresser une parole de reconnaissance et de remerciement à tous ceux qui participent, d’une manière ou d’une autre, à de telles activités. Le développement d’un pareil engagement représente pour les jeunes une école de vie qui éduque à la solidarité, à la disponibilité, en vue de donner non pas simplement quelque chose, mais de se donner soi-même. À l’anti-culture de la mort, qui s’exprime par exemple dans la drogue, s’oppose ainsi l’amour qui ne se recherche pas lui-même, mais qui, précisément en étant disponible à « se perdre » pour l’autre (cf. Lc 17, 33 et par.), se révèle comme culture de la vie.
De même, dans l’Église catholique et dans d’autres Églises et Communautés ecclésiales ont surgi de nouvelles formes d’activité caritative, et de plus anciennes sont réapparues avec un élan renouvelé. Ce sont des formes dans lesquelles on arrive souvent à constituer un lien heureux entre évangélisation et œuvres de charité. Je désire confirmer explicitement ici ce que mon grand Prédécesseur Jean-Paul II a écrit dans son Encyclique Sollicitudo rei sociali,11 lorsqu’il a affirmé la disponibilité de l’Église catholique à collaborer avec les Organisations caritatives de ces Églises et Communautés, puisque nous sommes tous animés de la même motivation fondamentale et que nous avons devant les yeux le même but : un véritable humanisme, qui reconnaît dans l’homme l’image de Dieu et qui veut l’aider à mener une vie conforme à cette dignité. En vue d’un développement harmonieux du monde, l’Encyclique Ut unum sint a de nouveau souligné qu’il était nécessaire pour les chrétiens d’unir leur voix et leur engagement « pour le respect des droits et des besoins de tous, spécialement des pauvres, des humiliés et de ceux qui sont sans défense ».12 Je voudrais exprimer ici ma joie, car ce désir a trouvé dans l’ensemble du monde un large écho à travers de nombreuses initiatives.


Le profil spécifique de l'activité caritative de l'Église
31. L’augmentation d’organisations diversifiées qui s’engagent en faveur de l’homme dans ses diverses nécessités s’explique au fond par le fait que l’impératif de l’amour du prochain est inscrit par le Créateur dans la nature même de l’homme. Cependant, cette croissance est aussi un effet de la présence du christianisme dans le monde, qui suscite constamment et rend efficace cet impératif, souvent profondément obscurci au cours de l’histoire. La réforme du paganisme tentée par l’empereur Julien l’Apostat n’est que l’exemple initial d’une telle efficacité. En ce sens, la force du christianisme s’étend bien au-delà des frontières de la foi chrétienne. De ce fait, il est très important que l’activité caritative de l’Église maintienne toute sa splendeur et ne se dissolve pas dans une organisation commune d’assistance, en en devenant une simple variante. Mais quels sont les éléments constitutifs qui forment l’essence de la charité chrétienne et ecclésiale ?

a) Selon le modèle donné par la parabole du bon Samaritain, la charité chrétienne est avant tout simplement la réponse à ce qui, dans une situation déterminée, constitue la nécessité immédiate : les personnes qui ont faim doivent être rassasiées, celles qui sont sans vêtements doivent être vêtues, celles qui sont malades doivent être soignées en vue de leur guérison, celles qui sont en prison doivent être visitées, etc. Les Organisations caritatives de l’Église, à commencer par les Caritas (diocésaines, nationales, internationale), doivent faire tout leur possible pour que soient mis à disposition les moyens nécessaires, et surtout les hommes et les femmes, pour assumer de telles tâches. En ce qui concerne le service des personnes qui souffrent, la compétence professionnelle est avant tout nécessaire : les soignants doivent être formés de manière à pouvoir accomplir le geste juste au moment juste, prenant aussi l’engagement de poursuivre les soins. La compétence professionnelle est une des premières nécessités fondamentales, mais à elle seule, elle ne peut suffire. En réalité, il s’agit d’êtres humains, et les êtres humains ont toujours besoin de quelque chose de plus que de soins techniquement corrects. Ils ont besoin d’humanité. Ils ont besoin de l’attention du cœur. Les personnes qui œuvrent dans les Institutions caritatives de l’Église doivent se distinguer par le fait qu’elles ne se contentent pas d’exécuter avec dextérité le geste qui convient sur le moment, mais qu’elles se consacrent à autrui avec des attentions qui leur viennent du cœur, de manière à ce qu’autrui puisse éprouver leur richesse d’humanité. C’est pourquoi, en plus de la préparation professionnelle, il est nécessaire pour ces personnes d’avoir aussi et surtout une « formation du cœur » : il convient de les conduire à la rencontre avec Dieu dans le Christ, qui suscite en eux l’amour et qui ouvre leur esprit à autrui, en sorte que leur amour du prochain ne soit plus imposé pour ainsi dire de ­l’extérieur, mais qu’il soit une conséquence découlant de leur foi qui devient agissante dans l’amour (cf. Ga 5, 6).
b) L’activité caritative chrétienne doit être indépendante de partis et d’idéologies. Elle n’est pas un moyen pour changer le monde de manière idéologique et elle n’est pas au service de stratégies mondaines, mais elle est la mise en œuvre ici et maintenant de l’amour dont l’homme a constamment besoin. L’époque moderne, surtout à partir du dix-neuvième siècle, est dominée par différents courants d’une philosophie du progrès, dont la forme la plus radicale est le marxisme. Une partie de la stratégie marxiste est la théorie de l’appauvrissement : celui qui, dans une situation de pouvoir injuste – soutient-elle –, aide l’homme par des initiatives de charité, se met de fait au service de ce système d’injustice, le faisant apparaître supportable, au moins jusqu’à un certain point. Le potentiel révolutionnaire est ainsi freiné et donc le retour vers un monde meilleur est bloqué. Par conséquent, la charité est contestée et attaquée comme système de conservation du statu quo. En réalité, c’est là une philosophie inhumaine. L’homme qui vit dans le présent est sacrifié au Moloch de l’avenir – un avenir dont la réalisation effective reste pour le moins douteuse. En vérité, l’humanisation du monde ne peut être promue en renonçant, pour le moment, à se comporter de manière humaine. Nous ne contribuons à un monde meilleur qu’en faisant le bien, maintenant et personnellement, passionnément, partout où cela est possible, indépendamment de stratégies et de programmes de partis. Le programme du chrétien – le programme du bon Samaritain, le programme de Jésus – est « un cœur qui voit ». Ce cœur voit où l’amour est nécessaire et il agit en conséquence. Naturellement, à la spontanéité de l’individu, lorsque l’activité caritative est assumée par l’Église comme initiative communautaire, doivent également s’adjoindre des programmes, des prévisions, des ­collaborations avec d’autres institutions similaires.
c) De plus, la charité ne doit pas être un moyen au service de ce qu’on appelle aujourd’hui le prosélytisme. L’amour est gratuit. Il n’est pas utilisé pour parvenir à d’autres fins []
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 25 décembre 2005, solennité de la Nativité du Seigneur, en la première année de mon Pontificat.



1. La Cité de Dieu, IV, 4 : CCL 47, 102 : La Pléiade, Paris (2000), p. 138.
2. Cf. Const. past. sur l'Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes GS 36.
3. Cf. Congrégation pour les Évêques, Directoire pour le ministère pastoral des Évêques Apostolorum ­Successores (22 février 2004), n. 197 : Cité du Vatican (2004), p. 219.
4. Jean-Paul II, Exhort. apost. post-synodale Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 42 : AAS 81 (1989), p. 472 : La Documentation catholique 86 (1989), p. 177.
5. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Note doctrinale sur certaines questions sur lengagement des chrétiens dans la vie politique (24 novembre 2002), n. 1 : La Documentation catholique 100 (2003), pp. 130?131.
6. Catéchisme de l'Église catholique, n. 1939.
7. Décret sur l'apostolat des laïcs Apostolicam actuositatem, n. 8.
8. Ibid., n. 14.
9. Cf. Congrégation pour les Évêques, Directoire pour le ministère pastoral des Évêques Apostolorum ­Successores (22 février 2004), n. 195 : Cité du Vatican (2004), pp. 217-218.
10. Cf. Jean-Paul II, Exhor. apost. post-synodale Christifideles laici (30 décembre 1988), n. 41 : AAS 81 (1989), pp. 470-472 : La Documentation catholique 86 (1989), p. 177.
11. Cf. SRS 32 ; AAS 80 (1988), p. 556 ; La Documentation catholique 85 (1988), pp. 246-247.
12. N. 43 ; AAS 87 (1995), p. 946 : La Documentation catholique 92 (1995), p. 579.
]]></description></item><item><title>Centesimus annus</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/190-centesimus-annus</link><description><![CDATA[Introduction
1. Rerum novarum et sa postérité
Le centenaire de la promulgation de l’encyclique de mon prédécesseur Léon XIII, de vénérée mémoire, qui commence par les mots Rerum novarum1 marque une date de grande importance dans la présente période de l’histoire de l’Église et aussi dans mon pontificat. En effet, cette encyclique a eu le privilège d’être commémorée, de son quarantième à son quatre-vingt-dixième anniversaire, par des documents solennels des Souverains Pontifes : on peut dire que le destin historique de Rerum novarum a été rythmé par d’autres documents qui attiraient l’attention sur elle et en même temps l’actualisaient2.
En faisant de même pour le centième anniversaire, à la demande de nombreux évêques, d’institutions ecclésiales, de centres universitaires, de dirigeants d’entreprises et de travailleurs, à titre individuel ou comme membres d’associations, je voudrais avant tout honorer la dette de gratitude qu’a toute l’Église à l’égard du grand Pape et de son « document immortel3». Je voudrais aussi montrer que la sève généreuse qui monte de cette racine n’a pas été épuisée au fil des ans, mais qu’au contraire elle est devenue plus féconde. En témoignent les initiatives de natures diverses qui ont précédé, qui accompagnent et qui suivront cette célébration, initiatives prises par les Conférences épiscopales, par des Organisations internationales, des Universités et des institutions académiques, des associations professionnelles et d’autres institutions ou personnes dans de nombreuses régions du monde.
2. Un corps de « doctrine sociale »
La présente encyclique prend place, dans ces célébrations, pour rendre grâce à Dieu de qui vient « tout don excellent, et toute donation parfaite » (Jc 1,17), parce qu’il s’est servi d’un document venant du Siège de Pierre il y a cent ans pour faire beaucoup de bien et répandre beaucoup de lumière dans l’Église et dans le monde. La commémoration que l’on fait ici concerne l’encyclique de Léon XIII, et en même temps les encycliques et les autres documents de mes prédécesseurs qui ont contribué à attirer l’attention sur elle et à développer son influence au long des années en constituant ce qu’on allait appeler la « doctrine sociale », « l’enseignement social » ou encore le « magistère social » de l’Église.
Deux encycliques que j’ai publiées au cours de mon pontificat se réfèrent déjà à cet enseignement qui garde sa valeur : Laborem exercens sur le travail humain, et Sollicitudo rei socialis sur les problèmes actuels du développement des hommes et des peuples 4.
3. Les choses « nouvelles d’hier et d’aujourd’hui »
Je voudrais proposer maintenant une « relecture » de l’encyclique de Léon XIII, et inviter à porter un regard « rétrospectif » sur son texte lui-même afin de redécouvrir la richesse des principes fondamentaux qui y sont formulés pour la solution de la question ouvrière. Mais j’invite aussi à porter un regard « actuel » sur les « choses nouvelles » qui nous entourent et dans lesquelles nous nous trouvons immergés, pour ainsi dire, bien différentes des « choses nouvelles » qui caractérisaient l’ultime décennie du siècle dernier. J’invite enfin à porter le regard « vers l’avenir », alors qu’on entrevoit déjà le troisième millénaire de l’ère chrétienne, lourd d’inconnu mais aussi de promesses. Inconnu et promesses qui font appel à notre imagination et à notre créativité, qui nous stimulent aussi, en tant que disciples du Christ, le « Maître unique » (cf. Mt 23,8), dans notre responsabilité de montrer la voie, de proclamer la vérité et de communiquer la vie qu’il est lui-même (cf. Jn 14,6).
En agissant ainsi, non seulement on réaffirmera la valeur permanente de cet enseignement, mais on manifestera aussi le vrai sens de la Tradition de l’Église qui, toujours vivante et active, construit sur les fondations posées par nos pères dans la foi et particulièrement sur ce que « les Apôtres ont transmis à l’Église5» au nom de Jésus Christ : il est le fondement et « nul n’en peut poser d’autre » (cf. 1 Co 3,11).
C’est en vertu de la conscience qu’il avait de sa mission de successeur de Pierre que Léon XIII décida de prendre la parole, et c’est la même conscience qui anime aujourd’hui son successeur. Comme lui, et comme les papes avant et après lui, je m’inspire de l’image évangélique du « scribe devenu disciple du Royaume des cieux », dont le Seigneur dit qu’il « est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13,52). Le trésor est le grand courant de la Tradition de l’Église qui contient les « choses anciennes », reçues et transmises depuis toujours, et qui permet de lire les « choses nouvelles » au milieu desquelles se déroule la vie de l’Église et du monde.
De ces choses qui, en s’incorporant à la Tradition, deviennent anciennes et qui offrent les matériaux et l’occasion de son enrichissement comme de l’enrichissement de la vie de la foi, fait partie aussi l’activité féconde de millions et de millions d’hommes qui, stimulés par l’enseignement social de l’Église, se sont efforcés de s’en inspirer pour leur engagement dans le monde. Agissant individuellement ou rassemblés de diverses manières en groupes, associations et organisations, ils ont constitué comme un grand mouvement pour la défense de la personne humaine et la protection de sa dignité, ce qui a contribué, à travers les vicissitudes diverses de l’histoire, à construire une société plus juste ou du moins à freiner et à limiter l’injustice.
La présente encyclique cherche à mettre en lumière la fécondité des principes exprimés par Léon XIII, principes qui appartiennent au patrimoine doctrinal de l’Église et, à ce titre, engagent l’autorité de son magistère. Mais la sollicitude pastorale m’a conduit, d’autre part, à proposer l’analyse de certains événements récents de l’histoire. Il n’est pas besoin de souligner que la considération attentive du cours des événements, en vue de discerner les exigences nouvelles de l’évangélisation, relève des devoirs qui incombent aux Pasteurs. Toutefois, on n’entend pas exprimer des jugements définitifs en développant ces considérations, car, en elles-mêmes, elles n’entrent pas dans le cadre propre du magistère.
Chapitre I : Traits caractéristiques de Rerum Novarum
4. Nouvelles libertés, nouvelles injustices
Vers la fin du siècle dernier, l’Église dut faire face à un processus historique qui avait déjà commencé depuis quelque temps mais atteignait alors un point critique. Parmi les facteurs déterminants de ce processus, il y eut un ensemble de changements radicaux qui se produisirent dans le domaine politique, économique et social mais aussi dans le cadre de la science et de la technique, sans oublier les influences multiples des idéologies dominantes. Dans le domaine politique, ces changements engendrèrent une nouvelle conception de la société et de l’État et, par conséquent, de l’autorité. Une société traditionnelle disparaissait tandis qu’une autre commençait à voir le jour, marquée par l’espoir de nouvelles libertés, mais également par le risque de nouvelles formes d’injustice et d’esclavage.
Dans le domaine économique, où convergeaient les découvertes et les applications des sciences, on avait progressivement atteint de nouvelles structures pour la production des biens de consommation. On avait assisté à l’apparition d’une nouvelle forme de propriété, le capital, et d’une nouvelle forme de travail, le travail salarié, caractérisé par de pénibles rythmes de production, négligeant toute considération de sexe, d’âge ou de situation familiale, uniquement déterminé par l’efficacité en vue d’augmenter le profit.
Ainsi, le travail devenait une marchandise qui pouvait être librement acquise et vendue sur le marché et dont le prix n’était établi qu’en fonction de la loi de l’offre et de la demande, sans tenir compte du minimum vital nécessaire à la subsistance de la personne et de sa famille. De plus, le travailleur n’était pas même certain de réussir à vendre sa « marchandise » et il se trouvait constamment sous la menace du chômage, ce qui, en l’absence de protection sociale, lui faisait courir le risque de mourir de faim.
La conséquence de cette transformation était « la division de la société en deux classes séparées par un profond abîme6». Cette situation s’ajoutait aux transformations d’ordre politique déjà soulignées. Ainsi, la théorie politique dominante de l’époque tendait à promouvoir la liberté économique totale par des lois adaptées ou au contraire par une absence voulue de toute intervention. Simultanément, commençait à se manifester, sous une forme organisée et d’une manière souvent violente, une autre conception de la propriété et de la vie économique qui entraînait une nouvelle structure politique et sociale.
Au paroxysme de cette opposition, alors qu’apparaissaient en pleine lumière la très grave injustice de la réalité sociale, telle qu’elle existait en plusieurs endroits, et le risque d’une révolution favorisée par les idées que l’on appelait alors « socialistes », Léon XIII intervint en publiant un document qui traitait de manière systématique la « question ouvrière ». Cette encyclique avait été précédée par d’autres, consacrées davantage à des enseignements de caractère politique tandis que d’autres encore devaient suivre7. C’est dans ce contexte qu’il convient d’évoquer en particulier l’encyclique Libertas praestantissimum dans laquelle était rappelé le lien constitutif de la liberté humaine avec la vérité, lien si fort qu’une liberté qui refuserait de se lier à la vérité tomberait dans l’arbitraire et finirait par se soumettre elle-même aux passions les plus dégradantes et par s’autodétruire. D’où viennent, en effet, tous les maux que veut combattre Rerum novarum sinon d’une liberté qui, dans le domaine de l’activité économique et sociale, s’éloigne de la vérité de l’homme ?
D’autre part, le Souverain Pontife s’inspirait de l’enseignement de ses prédécesseurs ainsi que de nombreux documents épiscopaux, des études scientifiques dues à des laïcs, de l’action de mouvements et d’associations catholiques et des réalisations concrètes dans le domaine social qui marquèrent la vie de l’Église dans la seconde moitié du xixe siècle.
5. Aggravation du conflit capital-travail
Les « choses nouvelles » examinées par le Pape étaient rien moins que positives. Le premier paragraphe de l’encyclique décrit en termes vigoureux les « choses nouvelles » dont elle tire son nom : « À l’heure où grandissait le désir de choses nouvelles qui, depuis longtemps, agite les États, il fallait s’attendre à voir la soif de changements passer du domaine de la politique dans la sphère voisine de l’économie. En effet, l’industrie s’est développée et ses méthodes se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés, la richesse a afflué entre les mains d’un petit nombre et la multitude est dans l’indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion plus haute d’eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus étroite. Tout cela, sans parler de la corruption des mœurs, a eu pour résultat de faire éclater un conflit8.»
Le Pape et l’Église, ainsi que la communauté civile, se trouvaient face à une société divisée par un conflit d’autant plus dur et inhumain qu’il ne connaissait ni règle ni norme, le conflit entre capital et travail ou, comme le dit l’encyclique, la question ouvrière. Précisément sur ce conflit, dans les conditions critiques que l’on observait alors, le Pape n’hésita pas à donner son jugement.
Ici intervient la première réflexion suggérée par l’encyclique pour notre temps. Face à un conflit qui opposait les hommes entre eux, pour ainsi dire comme des « loups », jusque sur le plan de la subsistance matérielle des uns et de l’opulence des autres, le Pape ne craignait pas d’intervenir en vertu de sa « charge apostolique9», c’est-à-dire de la mission qu’il a reçue de Jésus Christ lui-même de « paître les agneaux et les brebis » (cf. Jn 21,15-17), de « lier et délier sur la terre » pour le Royaume des cieux (cf. Mt 16,19). Son intention était certainement de rétablir la paix, et le lecteur d’aujourd’hui ne peut que remarquer la sévère condamnation de la lutte des classes qu’il prononça sans appel10. Mais il était bien conscient du fait que la paix s’édifie sur le fondement de la justice : l’encyclique avait précisément pour contenu essentiel de proclamer les conditions fondamentales de la justice dans la conjoncture économique et sociale de l’époque11.
Léon XIII, à la suite de ses prédécesseurs, établissait de la sorte un modèle permanent pour l’Église. Celle-ci, en effet, a une parole à dire face à des situations humaines déterminées, individuelles et communautaires, nationales et internationales, pour lesquelles elle énonce une véritable doctrine, un corpus qui lui permet d’analyser les réalités sociales, comme aussi de se prononcer sur elles et de donner des orientations pour la juste solution des problèmes qu’elles posent.
Du temps de Léon XIII, une telle conception des droits et des devoirs de l’Église était bien loin d’être communément admise. En effet, deux tendances prédominaient : l’une, tournée vers ce monde et vers cette vie, à laquelle la foi devait rester étrangère ; l’autre, vers un salut purement situé dans l’au-delà, et qui n’apportait ni lumière ni orientations pour la vie sur terre. En publiant Rerum novarum, le Pape donnait pour ainsi dire « droit de cité » à l’Église dans les réalités changeantes de la vie publique. Cela devait se préciser davantage encore par la suite. En effet, l’enseignement et la diffusion de la doctrine sociale de l’Église appartiennent à sa mission d’évangélisation ; c’est une partie essentielle du message chrétien, car cette doctrine en propose les conséquences directes dans la vie de la société et elle place le travail quotidien et la lutte pour la justice dans le cadre du témoignage rendu au Christ Sauveur. Elle est également une source d’unité et de paix face aux conflits qui surgissent inévitablement dans le domaine économique et social. Ainsi, il devient possible de vivre les nouvelles situations sans amoindrir la dignité transcendante de la personne humaine ni en soi-même ni chez les adversaires, et de trouver la voie de solutions correctes.
À cent ans de distance, la valeur d’une telle orientation m’offre l’occasion d’apporter une contribution à l’élaboration de la « doctrine sociale chrétienne ». La « nouvelle évangélisation », dont le monde moderne a un urgent besoin et sur laquelle j’ai insisté de nombreuses fois, doit compter parmi ses éléments essentiels l’annonce de la doctrine sociale de l’Église, apte, aujourd’hui comme sous Léon XIII, à indiquer le bon chemin pour répondre aux grands défis du temps présent, dans un contexte de discrédit croissant des idéologies. Comme à cette époque, il faut répéter qu’il n’existe pas de véritable solution de la « question sociale » hors de l’Évangile et que, d’autre part, les « choses nouvelles » peuvent trouver en lui leur espace de vérité et la qualification morale qui convient.
6. La dignité du travail, le sens de la propriété
En se proposant de faire la lumière sur le conflit survenu entre le capital et le travail, Léon XIII affirmait les droits fondamentaux des travailleurs. C’est pourquoi la clé de lecture du texte pontifical est la dignité du travailleur en tant que tel et, de ce fait, la dignité du travail défini comme « l’activité humaine ordonnée à la satisfaction des besoins de la vie, notamment à sa conservation12 ». Le Pape qualifiait le travail de « personnel », parce que « la force de travail est inhérente à la personne et appartient en propre à celui qui l’exerce et dont elle est l’apanage13 ». Le travail appartient ainsi à la vocation de toute personne ; l’homme s’exprime donc et se réalise dans son activité laborieuse. Le travail possède en même temps une dimension « sociale », par sa relation étroite tant avec la famille qu’avec le bien commun, « puisqu’on peut affirmer sans se tromper que le travail des ouvriers est à l’origine de la richesse des États 14 ». Tels sont les points que j’ai repris et développés dans l’encyclique Laborem exercens15.
Il existe sans aucun doute un autre principe important, celui du droit à la « propriété privée16 ». La longueur du développement que lui consacre l’encyclique révèle à elle seule l’importance qui lui revient. Le Pape est bien conscient du fait que la propriété privée n’est pas une valeur absolue et il ne manque pas de proclamer les principes complémentaires indispensables, tels que celui de la destination universelle des biens de la terre17.
Par ailleurs, s’il est vrai que le type de propriété privée qu’il considère au premier chef est celui de la propriété de la terre18, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui conservent leur valeur les raisons avancées pour protéger la propriété privée, c’est-à-dire pour affirmer le droit de posséder ce qui est nécessaire au développement personnel et à celui de sa famille, quelle que soit la forme effective prise par ce droit. Il faut l’affirmer une nouvelle fois devant les changements, dont nous sommes les témoins, survenus dans les systèmes où régnait le principe de la propriété collective des moyens de production, mais également devant les situations toujours plus nombreuses de pauvreté ou, plus exactement, devant les négations de la propriété privée, qui se présentent dans beaucoup de régions du monde, y compris celles où prédominent les systèmes qui reposent sur l’affirmation du droit à la propriété privée. À la suite de ces changements et de la persistance de la pauvreté, une analyse plus profonde du problème s’avère nécessaire, ce qui sera fait plus loin.
7. Des droits sociaux
En relation étroite avec le droit de propriété, l’encyclique de Léon XIII affirme également d’autres droits, en disant qu’ils sont inhérents à la personne humaine et inaliénable. Au rang de ces droits, le « droit naturel de l’homme » à former des associations privées occupe une place de premier plan par l’ampleur du développement que lui consacre le Pape et l’importance qu’il lui attribue ; il s’agit avant tout du droit à créer des associations professionnelles de chefs d’entreprise et d’ouvriers ou simplement d’ouvriers19. On saisit ici le motif pour lequel l’Église défend et approuve la création de ce qu’on appelle couramment des syndicats, non certes par préjugé idéologique ni pour céder à une mentalité de classe, mais parce que s’associer est un droit naturel de l’être humain et, par conséquent, un droit antérieur à sa reconnaissance par la société politique. En effet, « il n’est pas au pouvoir de l’État d’interdire leur existence », car « l’État est fait pour protéger et non pour détruire le droit naturel. En interdisant de telles associations, il s’attaquerait lui-même20 ».
Avec ce droit que le Pape – il est juste de le souligner – reconnaît explicitement aux ouvriers, ou, pour reprendre ses termes, aux « prolétaires », sont affirmés de manière tout aussi claire les droits à la « limitation des heures de travail », au repos légitime et à une différence de traitement pour les enfants et les femmes21 en ce qui concerne la forme et la durée du travail.
Si l’on se souvient de ce que nous apprend l’histoire au sujet des pratiques admises, ou du moins pas interdites par la loi, dans le domaine des contrats, qui étaient passés sans aucune garantie d’horaires ni de conditions d’hygiène dans le travail, sans respect non plus pour l’âge ou le sexe des candidats à l’emploi, on comprend bien la sévérité des paroles du Pape. « Il n’est ni juste ni humain, écrivait-il, d’exiger de l’homme un travail tel qu’il s’abrutisse l’esprit et s’affaiblisse le corps par suite d’une fatigue excessive. » Et, de manière plus précise, en se référant au contrat, qui a pour objectif de faire entrer en vigueur de telles « relations de travail », il affirme : « Dans toute convention passée entre patrons et ouvriers, figure la condition expresse ou tacite » que l’on ménagera un temps de repos convenable, en proportion des « forces dépensées dans le travail » ; puis il conclut : « Un pacte contraire serait immoral22 ».
8. Droit au juste salaire
Immédiatement après, le Pape énonce un autre droit du travailleur en tant que personne. Il s’agit du droit à un « juste salaire », droit qui ne peut être laissé « au libre consentement des parties, de telle sorte que l’employeur, après avoir payé le salaire convenu, aurait rempli ses engagements et ne semblerait rien devoir d’autre23». L’État – disait-on à cette époque – n’a pas le pouvoir d’intervenir dans la détermination de ces contrats, sinon pour veiller à l’accomplissement de ce qui a été expressément convenu. Une telle conception des rapports entre patrons et ouvriers, purement pragmatique et inspirée par un individualisme strict, est sévèrement critiquée dans l’encyclique comme contraire à la double nature du travail en tant que fait personnel et nécessaire. En effet, si le travail, en tant que personnel, fait partie des capacités et des forces dont chacun a la libre disposition, il est, en tant que nécessaire, régi par le grave devoir pour chacun de « se garder en vie » ; « de ce devoir, conclut le Pape, découle nécessairement le droit de se procurer ce qui sert à la subsistance, que les pauvres ne se procurent que moyennant le salaire de leur travail24 ».
Le salaire doit suffire à faire vivre l’ouvrier et sa famille. Si le travailleur, « contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d’un mal plus grand, accepte des conditions très dures, que d’ailleurs il ne peut refuser parce qu’elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l’offre du travail, il subit une violence contre laquelle la justice proteste25».
Dieu veuille que ces phrases, écrites tandis que progressait ce qu’on a appelé le « capitalisme sauvage », ne soient pas à reprendre et à répéter aujourd’hui avec la même sévérité ! Malheureusement, aujourd’hui encore, on trouve des cas de contrats passés entre patrons et ouvriers qui ignorent la justice la plus élémentaire en matière de travail des mineurs ou des femmes, pour les horaires de travail, les conditions d’hygiène dans les locaux et la juste rétribution. Cela arrive malgré les Déclarations et les Conventions internationales qui en traitent26, et même les lois des divers États. Le Pape assignait à l’« autorité publique » le « strict devoir » de prendre grand soin du bien-être des travailleurs, parce qu’en ne le faisant pas, on offensait la justice, et il n’hésitait pas à parler de « justice distributive27».
9. État et liberté religieuse
À ces droits, Léon XIII en ajoute un autre, toujours à propos de la condition ouvrière, que je désire rappeler, étant donné son importance : le droit d’accomplir librement ses devoirs religieux. Le Pape le proclame clairement dans le contexte des autres droits et devoirs des ouvriers, malgré le climat général où, déjà de son temps, on considérait que certaines questions appartenaient exclusivement au domaine de la vie privée. Il affirme la nécessité du repos dominical, afin de rappeler à l’homme la pensée des biens célestes et du culte que l’on doit à la majesté divine28. De ce droit, qui s’enracine dans un commandement fondamental, personne ne peut priver l’homme : « Il n’est permis à personne de violer impunément cette dignité de l’homme que Dieu lui-même traite avec un grand respect. » Par conséquent, l’État doit assurer à l’ouvrier l’exercice de cette liberté29.
On ne se tromperait pas en voyant en germe, dans cette affirmation claire, le principe du droit à la liberté religieuse, qui est devenu depuis lors l’objet de nombreuses Déclarations et Conventions internationales solennelles30, sans oublier la célèbre Déclaration conciliaire et mes enseignements fréquents31. Sur ce point, nous devons nous demander si les dispositions légales en vigueur et les pratiques des sociétés industrialisées permettent aujourd’hui d’assurer effectivement l’exercice du droit élémentaire au repos dominical.
10. État, solidarité et bien commun
Une autre donnée importante, riche d’enseignements pour notre époque, est la conception des rapports de l’État avec les citoyens. Rerum novarum critique les deux systèmes sociaux et économiques, le socialisme et le libéralisme. Elle consacre au premier la partie initiale qui réaffirme le droit à la propriété privée. Au contraire, il n’y a pas de section spécialement consacrée au second système, mais – et ceci mérite que l’on y porte attention – les critiques à son égard apparaissent lorsque est traité le thème des devoirs de l’État32. L’État ne peut se borner à « veiller sur une partie de ses citoyens », celle qui est riche et prospère, et il ne peut « négliger l’autre », qui représente sans aucun doute la grande majorité du corps social. Sinon il est porté atteinte à la justice qui veut que l’on rende à chacun ce qui lui appartient. « Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d’une manière spéciale des petits et des pauvres. La classe riche, qui est forte de par ses biens, a moins besoin de la protection publique ; la classe pauvre, sans richesse pour la mettre à l’abri, compte surtout sur la protection de l’État. L’État doit donc entourer de soins et d’une sollicitude toute particulière les travailleurs qui appartiennent à la foule des déshérités33. »
Ces passages gardent leur valeur aujourd’hui, surtout face aux nouvelles formes de pauvreté qui existent dans le monde, d’autant que des affirmations si importantes ne dépendent nullement d’une conception déterminée de l’État ni d’une théorie politique particulière. Le Pape reprend un principe élémentaire de toute saine organisation politique : dans une société, plus les individus sont vulnérables, plus ils ont besoin de l’intérêt et de l’attention que leur portent les autres, et, en particulier, de l’intervention des pouvoirs publics.
Ainsi, le principe de solidarité, comme on dit aujourd’hui, dont j’ai rappelé, dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis34, la valeur dans l’ordre interne de chaque nation comme dans l’ordre international, apparaît comme l’un des principes fondamentaux de la conception chrétienne de l’organisation politique et sociale. Il a été énoncé à plusieurs reprises par Léon XIII sous le nom d’« amitié » que nous trouvons déjà dans la philosophie grecque. Pie XI le désigna par le terme non moins significatif de « charité sociale », tandis que Paul VI, élargissant le concept en fonction des multiples dimensions modernes de la question sociale, parlait de « civilisation de l’amour35».
11. La personne humaine
En relisant l’encyclique à la lumière de la situation contemporaine, on peut se rendre compte de la sollicitude et de l’action incessantes de l’Église en faveur des catégories de personnes qui sont objet de prédilection de la part du Seigneur Jésus. Le contenu du texte est un excellent témoignage de la continuité, dans l’Église, de ce qu’on appelle l’« option préférentielle pour les pauvres », option définie comme une « forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne36». L’encyclique sur la « question ouvrière » est donc une encyclique sur les pauvres et sur la terrible condition à laquelle le processus d’industrialisation nouveau et souvent violent avait réduit de très nombreuses personnes. Aujourd’hui encore, dans une grande partie du monde, de tels processus de transformation économique, sociale et politique produisent les mêmes fléaux.
Si Léon XIII en appelle à l’État pour remédier selon la justice à la condition des pauvres, il le fait aussi parce qu’il reconnaît, à juste titre, que l’État a le devoir de veiller au bien commun et de pourvoir à ce que chaque secteur de la vie sociale, sans exclure celui de l’économie, contribue à le promouvoir, tout en respectant la juste autonomie de chacun d’entre eux. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que, pour le pape Léon XIII, la solution de la question sociale devrait dans tous les cas venir de l’État. Au contraire, il insiste à plusieurs reprises sur les nécessaires limites de l’intervention de l’État et sur sa nature de simple instrument puisque l’individu, la famille et la société lui sont antérieurs et que l’État existe pour protéger leurs droits respectifs sans jamais les opprimer37.
L’actualité de ces réflexions n’échappe à personne. Il conviendra de reprendre plus loin ce thème important des limites inhérentes à la nature de l’État. Les points soulignés, qui ne sont pas les seuls abordés par l’encyclique, se situent dans la continuité de l’enseignement social de l’Église, et sont éclairés par une saine conception de la propriété privée, du travail, du développement économique, de la nature de l’État et, avant tout, de l’homme lui-même. D’autres thèmes seront mentionnés par la suite quand on examinera certains aspects de la réalité contemporaine, mais, dès maintenant, il convient de garder présent à l’esprit que ce qui sert de trame et, d’une certaine manière, de guide à l’encyclique et à toute la doctrine sociale de l’Église, c’est la juste conception de la personne humaine, de sa valeur unique, dans la mesure où « l’homme est sur la terre la seule créature que Dieu ait voulue pour elle-même38». Dans l’homme, il a sculpté son image, à sa ressemblance (cf. Gn 1,26), en lui donnant une dignité incomparable, sur laquelle l’encyclique insiste à plusieurs reprises. En effet, au-delà des droits que l’homme acquiert par son travail, il existe des droits qui ne sont corrélatifs à aucune de ses activités mais dérivent de sa dignité essentielle de personne.
Chapitre II : Vers les « choses nouvelles » d'aujourd'hui
12. De 1890 à 1989
L’anniversaire de Rerum novarum ne serait pas célébré comme il convient si l’on ne regardait pas également la situation actuelle. Déjà, par son contenu, l’encyclique se prête à une telle réflexion ; en effet, le cadre historique et les prévisions qui y sont tracées se révèlent d’une exactitude surprenante, à la lumière de tous les événements ultérieurs.
Les faits des derniers mois de l’année 1989 et du début de 1990 en ont été une confirmation singulière. Ils ne s’expliquent, de même que les transformations radicales qui s’en sont suivies, qu’en fonction des situations antérieures qui avaient cristallisé ou institutionnalisé, dans une certaine mesure, les prévisions de Léon XIII et les signes toujours plus inquiétants perçus par ses successeurs. En effet, le pape Léon XIII prévoyait les conséquences négatives – sous tous les aspects : politique, social et économique – d’une organisation de la société telle que la proposait le « socialisme », qui en était alors au stade d’une philosophie sociale et d’un mouvement plus ou moins structuré. On pourrait s’étonner de ce que le Pape parte du « socialisme » pour faire la critique des solutions qu’on donnait de la « question ouvrière », alors que le socialisme ne se présentait pas encore, comme cela se produisit ensuite, sous la forme d’un État fort et puissant, avec toutes les ressources à sa disposition. Toutefois, il mesura bien le danger que représentait pour les masses la présentation séduisante d’une solution aussi simple que radicale de la « question ouvrière » d’alors. Cela est plus vrai encore si l’on considère l’effroyable condition d’injustice à laquelle étaient réduites les masses prolétariennes dans les nations récemment industrialisées.
Il faut ici souligner deux choses : d’une part, la grande lucidité avec laquelle est perçue, dans toute sa rigueur, la condition réelle des prolétaires, hommes, femmes et enfants ; d’autre part, la clarté non moins grande avec laquelle est saisi ce qu’il y a de mauvais dans une solution qui, sous l’apparence d’un renversement des situations des pauvres et des riches, portait en réalité préjudice à ceux-là mêmes qu’on se promettait d’aider. Le remède se serait ainsi révélé pire que le mal. En caractérisant la nature du socialisme de son époque, qui supprimait la propriété privée, Léon XIII allait au cœur du problème.
Ses paroles méritent d’être relues avec attention : « Les socialistes, pour guérir ce mal [l’injuste distribution des richesses et la misère des prolétaires], poussent les pauvres à être jaloux de ceux qui possèdent Ils prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, que les biens de chacun doivent être communs à tous… Mais pareille théorie, loin d’être capable de mettre fin au conflit, ferait tort à l’ouvrier si elle était appliquée. D’ailleurs, elle est souverainement injuste, parce qu’elle fait violence aux propriétaires légitimes, dénature les fonctions de l'État et bouleverse de fond en comble l’édifice social39». On ne saurait pas mieux indiquer les maux entraînés par l’instauration de ce type de socialisme comme système d’État, qui prendrait le nom de « socialisme réel ».
13. L’erreur anthropologique sous-jacente au socialisme
Approfondissant maintenant la réflexion et aussi en référence à tout ce qui a été dit dans les encycliques Laborem exercens et Sollicitudo rei socialis, il faut ajouter que l’erreur fondamentale du « socialisme » est de caractère anthropologique. En effet, il considère l’individu comme un simple élément, une molécule de l’organisme social, de sorte que le bien de chacun est tout entier subordonné au fonctionnement du mécanisme économique et social, tandis que, par ailleurs, il estime que ce même bien de l’individu peut être atteint hors de tout choix autonome de sa part, hors de sa seule et exclusive décision responsable devant le bien ou le mal. L’homme est ainsi réduit à un ensemble de relations sociales, et c’est alors que disparaît le concept de personne comme sujet autonome de décision morale qui construit l’ordre social par cette décision. De cette conception erronée de la personne découlent la déformation du droit qui définit la sphère d’exercice de la liberté, ainsi que le refus de la propriété privée. En effet, l’homme dépossédé de ce qu’il pourrait dire « sien » et de la possibilité de gagner sa vie par ses initiatives en vient à dépendre de la machine sociale et de ceux qui la contrôlent ; cela lui rend beaucoup plus difficile la reconnaissance de sa propre dignité de personne et entrave la progression vers la constitution d’une authentique communauté humaine.
Au contraire, de la conception chrétienne de la personne résulte nécessairement une vision juste de la société. Selon Rerum novarum et toute la doctrine sociale de l’Église, le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans l’État, mais il se réalise dans divers groupes intermédiaires, de la famille aux groupes économiques, sociaux, politiques et culturels qui, découlant de la même nature humaine, ont – toujours à l’intérieur du bien commun – leur autonomie propre. C’est ce que j’ai appelé la « personnalité » de la société qui, avec la personnalité de l’individu, a été éliminée par le « socialisme réel40».
Si on se demande ensuite d’où naît cette conception erronée de la nature de la personne humaine et de la personnalité de la société, il faut répondre que la première cause en est l’athéisme. C’est par sa réponse à l’appel de Dieu contenu dans l’être des choses que l’homme prend conscience de sa dignité transcendante. Tout homme doit donner cette réponse, car en elle il atteint le sommet de son humanité, et aucun mécanisme social ou sujet collectif ne peut se substituer à lui. La négation de Dieu prive la personne de ses racines et, en conséquence, incite à réorganiser l’ordre social sans tenir compte de la dignité et de la responsabilité de la personne.
L’athéisme dont on parle est, du reste, étroitement lié au rationalisme de la philosophie des lumières, qui conçoit la réalité humaine et sociale d’une manière mécaniste. On nie ainsi l’intuition ultime de la vraie grandeur de l’homme, sa transcendance par rapport au monde des choses, la contradiction qu’il ressent dans son cœur entre le désir d’une plénitude de bien et son impuissance à l’obtenir et, surtout, le besoin de salut qui en dérive.
14. Absolutisation du conflit
C’est de cette même racine de l’athéisme que découle le choix des moyens d’action propre au socialisme condamné dans Rerum novarum. Il s’agit de la lutte des classes. Le Pape, bien entendu, n’entend pas condamner tout conflit social sous quelque forme que ce soit : l’Église sait bien que les conflits d’intérêts entre divers groupes sociaux surgissent inévitablement dans l’histoire et que le chrétien doit souvent prendre position à leur sujet avec décision et cohérence. L’encyclique Laborem exercens, du reste, a reconnu clairement le rôle positif du conflit quand il prend l’aspect d’une « lutte pour la justice sociale41» ; et déjà dans Quadragesimo anno on lit : « La lutte des classes, en effet, quand on s’abstient d’actes de violence et de haine réciproque, se transforme peu à peu en une honnête discussion, fondée sur la recherche de la justice42».
Ce qui est condamné dans la lutte des classes, c’est plutôt l’idée d’un conflit dans lequel n’interviennent pas de considérations de caractère éthique ou juridique, qui se refuse à respecter la dignité de la personne chez autrui (et, par voie de conséquence, en soi-même), qui exclut pour cela un accommodement raisonnable et recherche non pas le bien général de la société, mais plutôt un intérêt de parti qui se substitue au bien commun et veut détruire ce qui s’oppose à lui. Il s’agit, en un mot, de la reprise – dans le domaine du conflit interne entre groupes sociaux – de la doctrine de la « guerre totale » que le militarisme et l’impérialisme de l’époque faisaient prévaloir dans le domaine des rapports internationaux. Cette doctrine substituait à la recherche du juste équilibre entre les intérêts des diverses nations celle de la prédominance absolue de son propre parti moyennant la destruction de la capacité de résistance du parti adverse, effectuée par tous les moyens, y compris le mensonge, la terreur à rencontre des populations civiles et les armes d’extermination (qui étaient en élaboration précisément durant ces années-là). La lutte des classes au sens marxiste et le militarisme ont donc la même racine : l’athéisme, et le mépris de la personne humaine qui fait prévaloir le principe de la force sur celui de la raison et du droit.
15. Responsabilité de l’État
Rerum novarum s’oppose – comme on l’a dit – à l’étatisation des instruments de production qui réduirait chaque citoyen à n’être qu’une pièce dans la machine de l’État. Elle critique aussi résolument la conception de l’État qui laisse le domaine de l’économie totalement en dehors de son champ d’intérêt et d’action. Certes, il existe une sphère légitime d’autonomie pour les activités économiques, dans laquelle l’État ne doit pas entrer. Cependant, il a le devoir de déterminer le cadre juridique à l’intérieur duquel se déploient les rapports économiques et de sauvegarder ainsi les conditions premières d’une économie libre, qui présuppose une certaine égalité entre les parties, d’une manière telle que l’une d’elles ne soit pas par rapport à l’autre puissante au point de la réduire pratiquement en esclavage43.
À ce sujet, Rerum novarum montre la voie des justes réformes susceptibles de redonner au travail sa dignité d’activité libre de l’homme. Ces réformes supposent que la société et l’État prennent leurs responsabilités surtout pour défendre le travailleur contre le cauchemar du chômage. Cela s’est réalisé historiquement de deux manières convergentes : soit par des politiques économiques destinées à assurer une croissance équilibrée et une situation de plein emploi ; soit par les assurances contre le chômage et par des politiques de recyclage professionnel appropriées pour faciliter le passage des travailleurs de secteurs en crise vers d’autres secteurs en développement.
En outre, la société et l’État doivent assurer des niveaux de salaire proportionnés à la subsistance du travailleur et de sa famille, ainsi qu’une certaine possibilité d’épargne. Cela requiert des efforts pour donner aux travailleurs des connaissances et des aptitudes toujours meilleures et susceptibles de rendre leur travail plus qualifié et plus productif ; mais cela requiert aussi une surveillance assidue et des mesures législatives appropriées pour couper court aux honteux phénomènes d’exploitation, surtout au détriment des travailleurs les plus démunis, des immigrés ou des marginaux. Dans ce domaine, le rôle des syndicats, qui négocient le salaire minimum et les conditions de travail, est déterminant.
Enfin, il faut garantir le respect d’horaires « humains » pour le travail et le repos, ainsi que le droit d’exprimer sa personnalité sur les lieux de travail, sans être violenté en aucune manière dans sa conscience ou dans sa dignité. Là encore, il convient de rappeler le rôle des syndicats, non seulement comme instruments de négociation mais encore comme « lieux » d’expression de la personnalité : ils sont utiles au développement d’une authentique culture du travail et ils aident les travailleurs à participer d’une façon pleinement humaine à la vie de l’entreprise44.
L’État doit contribuer à la réalisation de ces objectifs directement et indirectement. Indirectement et suivant le principe de subsidiarité, en créant les conditions favorables au libre exercice de l’activité économique, qui conduit à une offre abondante de possibilités de travail et de sources de richesse. Directement et suivant le principe de solidarité, en imposant, pour la défense des plus faibles, certaines limites à l’autonomie des parties qui décident des conditions du travail, et en assurant dans chaque cas un minimum vital au travailleur sans emploi45.
L’encyclique et l’enseignement social qui la prolonge ont influencé de multiples manières les dernières années du xixe siècle et le début du xxe. Cette influence est à l’origine de nombreuses réformes introduites dans les secteurs de la prévoyance sociale, des retraites, des assurances contre les maladies, de la prévention des accidents, tout cela dans le cadre d’un respect plus grand des droits des travailleurs46.
16. Importance des mouvements sociaux
Les réformes furent en partie réalisées par les États, mais, dans la lutte pour les obtenir, l’action du mouvement ouvrier a joué un rôle important. Né d’une réaction de la conscience morale contre des situations injustes et préjudiciables, il déploya une vaste activité syndicale et réformiste, qui était loin des brumes de l’idéologie et plus proche des besoins quotidiens des travailleurs et, dans ce domaine, ses efforts se joignirent souvent à ceux des chrétiens pour obtenir l’amélioration des conditions de vie des travailleurs.
Par la suite, ce mouvement fut dans une certaine mesure dominé précisément par l’idéologie marxiste contre laquelle se dressait Rerum novarum.
Ces mêmes réformes furent aussi le résultat d’un libre processus d’auto-organisation de la société avec la mise au point d’instruments efficaces de solidarité, aptes à soutenir une croissance économique plus respectueuse des valeurs de la personne. Il faut rappeler ici les multiples activités, avec la contribution notable des chrétiens, d’où ont résulté la fondation de coopératives de production, de consommation et de crédit, la promotion de l’instruction populaire et de la formation professionnelle, l’expérimentation de diverses formes de participation à la vie de l’entreprise et, en général, de la société.
Si donc, en regardant le passé, il y a des raisons de remercier Dieu parce que la grande encyclique n’est pas restée sans résonance dans les cœurs et a poussé à une générosité active, néanmoins il faut reconnaître que l’annonce prophétique dont elle était porteuse n’a pas été complètement accueillie par les hommes de l’époque, et qu’à cause de cela de très grandes catastrophes se sont produites.
17. Conception erronée de la liberté
Quand on lit l’encyclique en la reliant à tout le riche enseignement du pape Léon XIII47, on voit qu’au fond elle montre les conséquences d’une erreur de très grande portée sur le terrain économique et social. L’erreur, comme on l’a dit, consiste en une conception de la liberté humaine qui la soustrait à l’obéissance à la vérité et donc aussi au devoir de respecter les droits des autres hommes. Le sens de la liberté se trouve alors dans un amour de soi qui va jusqu’au mépris de Dieu et du prochain, dans un amour qui conduit à l’affirmation illimitée de l’intérêt particulier et ne se laisse arrêter par aucune obligation de justice48.
Les conséquences extrêmes de cette erreur sont apparues dans le cycle tragique des guerres qui ont secoué l’Europe et le monde entre 1914 et 1945 II s’agit de guerres provoquées par un militarisme et un nationalisme exacerbés et par les formes de totalitarisme qui y sont liées, il s’agit de guerres provoquées par la lutte des classes de guerres civiles et idéologiques. Sans le poids implacable de haine et de rancune, accumulées à la suite de tant d’injustices au niveau international et au niveau interne des États, on n’aurait pu connaître des guerres d une telle férocité, où de grandes nations engagèrent leurs forces vives, ou l’on n’hésita pas devant la violation des droits les plus sacres de 1 homme et où fut planifiée et exécutée l’extermination de peuples et de groupes sociaux entiers. Nous nous souvenons ici en particulier du peuple juif dont le terrible destin est devenu un symbole de l’aberration à laquelle l’homme peut arriver quand il se tourne contre Dieu.
Toutefois, la haine et l’injustice ne s’emparent de nations entières et ne les poussent à l’action que lorsqu’elles sont légitimées et organisées par des idéologies qui se fondent plus sur elles que sur la vente de l’homme49. Rerum novarum combattait les idéologies de la haine et a montré les manières de mettre un terme à la violence et à la rancœur par la justice. Puisse le souvenir de ces terribles événements guider les actions de tous les hommes et, en particulier, des gouvernants des peuples de notre temps, alors que d’autres injustices alimentent de nouvelles haines et que se profilent à l’horizon de nouvelles idéologies qui exaltent la violence !
18. Logique de guerre
Certes depuis 1945 les armes se taisent sur le continent européen ; toutefois, on se rappellera que la vraie paix n’est jamais le résultat de la victoire militaire, mais suppose l’élimination des causes de la guerre et l’authentique réconciliation entre les peuples. Pendant de nombreuses années, par contre, il y a eu en Europe et dans le monde une situation de non-guerre plus que de paix authentique. La moitié du continent est tombée sous le pouvoir de la dictature communiste, tandis que l’autre partie s’organisait pour se défendre contre ce type de danger. Bien des peuples perdent le pouvoir de disposer d’eux-mêmes, sont enfermés dans les limites d’un empire oppressif tandis qu’on s’efforce de détruire leur mémoire historique et les racines séculaires de leur culture. Des masses énormes d’hommes, à la suite de cette violente partition, sont contraintes d’abandonner leur terre et déportées de force.
Une course folle aux armements absorbe les ressources nécessaires au développement des économies internes et à l’aide aux nations les plus défavorisées. Le progrès scientifique et technique, qui devrait contribuer au bien-être de l’homme, est transformé en instrument de guerre. La science et la technique servent à produire des armes toujours plus perfectionnées et plus destructrices, tandis qu’on demande à une idéologie, qui est une perversion de la philosophie authentique, de fournir des justifications doctrinales à la nouvelle guerre. Et la guerre est non seulement attendue et préparée, mais elle a lieu dans diverses régions du monde et cause d’énormes effusions de sang. De la logique des blocs, ou des empires, dénoncée par les documents de l’Église et récemment par l’encyclique Sollicitudo rei socialis50, il résulte que les controverses et les discordes qui naissent dans les pays du Tiers Monde sont systématiquement amplifiées et exploitées pour créer des difficultés à l’adversaire.
Les groupes extrémistes, qui cherchent à résoudre ces controverses par les armes, bénéficient facilement d’appuis politiques et militaires, sont armés et entraînés à la guerre, tandis que ceux qui s’efforcent de trouver des solutions pacifiques et humaines, respectant les intérêts légitimes de toutes les parties, restent isolés et sont souvent victimes de leurs adversaires. La militarisation de nombreux pays du Tiers Monde et les luttes fratricides qui les ont tourmentés, la diffusion du terrorisme et de procédés toujours plus barbares de lutte politico-militaire trouvent aussi une de leurs principales causes dans la précarité de la paix qui a suivi la deuxième guerre mondiale. Sur le monde entier, enfin, pèse la menace d’une guerre atomique, capable de conduire à l’extinction de l’humanité. La science, utilisée à des fins militaires, met à la disposition de la haine, amplifiée par les idéologies, l’arme absolue. Mais la guerre peut se terminer sans vainqueurs ni vaincus dans un suicide de l’humanité, et alors il faut répudier la logique qui y conduit, c’est-à-dire l’idée que la lutte pour la destruction de l’adversaire, la contradiction et la guerre même sont des facteurs de progrès et de marche en avant de l’histoire51. Si on admet la nécessité de ce refus, la logique de la « guerre totale » comme celle de la « lutte des classes » sont nécessairement remises en cause.
19. Les modèles d’après-guerre
Mais à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un tel processus est encore en train de prendre forme dans les esprits, et le fait qui retient l’attention est l’extension du totalitarisme communiste sur plus de la moitié de l’Europe et sur une partie du monde. La guerre, qui aurait dû rétablir la liberté et restaurer le droit des gens, se conclut sans avoir atteint ces buts, mais au contraire d’une manière qui les contredit ouvertement pour beaucoup de peuples, spécialement ceux qui avaient le plus souffert. On peut dire que la situation qui s’est créée a provoqué des réactions différentes.
Dans quelques pays et à certains points de vue, on assiste à un effort positif pour reconstruire, après les destructions de la guerre, une société démocratique inspirée par la justice sociale, qui prive le communisme du potentiel révolutionnaire représenté par les masses humaines exploitées et opprimées. Ces tentatives cherchent en général à maintenir les mécanismes du marché libre, en assurant par la stabilité de la monnaie et la sécurité des rapports sociaux les conditions d’une croissance économique stable et saine, avec laquelle les hommes pourront par leur travail construire un avenir meilleur pour eux et pour leurs enfants. En même temps, on cherche à éviter que les mécanismes du marché soient l’unique point de référence de la vie sociale et on veut les assujettir à un contrôle public qui s’inspire du principe de la destination commune des biens de la terre. Une certaine abondance des offres d’emploi, un système solide de sécurité sociale et de préparation professionnelle, la liberté d’association et l’action vigoureuse des syndicats, la protection sociale en cas de chômage, les instruments de participation démocratique à la vie sociale, tout cela, dans un tel contexte, devrait soustraire le travail à la condition de « marchandise » et garantir la possibilité de l’accomplir dignement.
En second lieu, d’autres forces sociales et d’autres écoles de pensée s’opposent au marxisme par la construction de systèmes de « sécurité nationale » qui visent à contrôler d’une façon capillaire toute la société pour rendre impossible l’infiltration marxiste. En exaltant et en augmentant le pouvoir de l’État, ces systèmes entendent préserver leurs peuples du communisme ; mais, ce faisant, ils courent le risque grave de détruire la liberté et les valeurs de la personne au nom desquelles il faut s’y opposer.
Enfin, une autre forme pratique de réponse est représentée par la société du bien-être, ou société de consommation. Celle-ci tend à l’emporter sur le marxisme sur le terrain du pur matérialisme, montrant qu’une société de libre marché peut obtenir une satisfaction des besoins matériels de l’homme plus complète que celle qu’assure le communisme, tout en excluant également les valeurs spirituelles. En réalité, s’il est vrai, d’une part, que ce modèle social montre l’incapacité du marxisme à construire une société nouvelle et meilleure, d’un autre côté, en refusant à la morale, au droit, à la culture et à la religion leur réalité propre et leur valeur, il le rejoint en réduisant totalement l’homme à la sphère économique et à la satisfaction des besoins matériels.
20. Le Tiers Monde : enjeux et impasses
Dans la même période se déroule un impressionnant processus de « décolonisation », dans lequel de nombreux pays acquièrent ou reconquièrent leur indépendance et le droit à disposer librement d’eux-mêmes. Cependant, avec la reconquête formelle de leur souveraineté d’État, ces pays se trouvent souvent juste au début du chemin dans la construction d’une authentique indépendance. En fait, des secteurs décisifs de l’économie demeurent encore entre les mains de grandes entreprises étrangères, qui n’acceptent pas de se lier durablement au développement du pays qui leur donne l’hospitalité, et la vie politique elle-même est contrôlée par des forces étrangères, tandis qu’à l’intérieur des frontières de l’État cohabitent des groupes ethniques, non encore complètement intégrés dans une authentique communauté nationale. En outre, il manque un groupe de fonctionnaires compétents, capables d’administrer d’une façon honnête et juste l’appareil de l’État, ainsi que des cadres pour une gestion efficace et responsable de l’économie.
Étant donné cette situation, il semble à beaucoup que le marxisme peut offrir comme un raccourci pour l’édification de la nation et de l’État, et c’est pour cette raison que voient le jour diverses variantes du socialisme avec un caractère national spécifique. Elles se mêlent ainsi aux nombreuses idéologies qui se constituent différemment suivant les cas : exigences légitimes de salut national, formes de nationalisme et aussi de militarisme, principes tirés d’antiques sagesses populaires, parfois accordés avec la doctrine sociale chrétienne, et les concepts du marxisme-léninisme.
21. L’instance internationale
Il faut rappeler enfin qu’après la Deuxième Guerre mondiale et aussi en réaction contre ses horreurs, s’est répandu un sentiment plus vif des droits de l’homme, qui a trouvé une reconnaissance dans divers Documents internationaux52 et, pourrait-on dire, dans l’élaboration d’un nouveau « droit des gens » à laquelle le Saint-Siège a apporté constamment sa contribution. Le pivot de cette évolution a été l’Organisation des Nations unies. Non seulement la conscience du droit des individus s’est développée, mais aussi celle des droits des nations, tandis qu’on saisit mieux la nécessité d’agir pour porter remède aux graves déséquilibres entre les différentes aires géographiques du monde, qui, en un sens, ont déplacé le centre de la question sociale du cadre national au niveau international53.
En prenant acte de cette évolution avec satisfaction, on ne peut cependant passer sous silence le fait que le bilan d’ensemble des diverses politiques d’aide au développement n’est pas toujours positif. Aux Nations unies, en outre, on n’a pas réussi jusqu’à maintenant à élaborer des procédés efficaces, autres que la guerre, pour la solution des conflits internationaux, et cela semble être le problème le plus urgent que la communauté internationale ait encore à résoudre.
Chapitre III : L’année 1989
22. De nouvelles démocraties
C’est à partir de la situation mondiale qui vient d’être décrite, et qui a déjà été largement exposée dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, que l’on comprend la portée inattendue et prometteuse des événements de ces dernières années. Leur point culminant, sans aucun doute, ce sont les événements survenus en 1989 dans les pays de l’Europe centrale et orientale, mais ils couvrent une période et un espace géographique plus larges. Au cours des années 1980, on voit s’écrouler progressivement dans plusieurs pays d’Amérique latine, et aussi d’Afrique et d’Asie, certains régimes de dictature et d’oppression. Dans d’autres cas commence un cheminement, difficile mais fécond, de transition vers des formes politiques qui laissent plus de place à la participation et à la justice. L’Église a fourni une contribution importante, et même décisive, par son engagement en faveur de la défense et de la promotion des droits de l’homme : dans des milieux fortement imprégnés d’idéologie, où les prises de position radicales obscurcissaient le sens commun de la dignité humaine, l’Église a affirmé avec simplicité et énergie que tout homme, quelles que soient ses convictions personnelles, porte en lui l’image de Dieu et mérite donc le respect. La grande majorité du peuple s’est bien souvent reconnue dans cette affirmation, et cela a conduit à rechercher des formes de lutte et des solutions politiques plus respectueuses de la dignité de la personne.
De ce processus historique sont sorties de nouvelles formes de démocratie qui suscitent l’espoir d’un changement dans les structures politiques et sociales précaires, grevées de l’hypothèque d’une douloureuse série d’injustices et de rancœurs, qui s’ajoutent à une économie désastreuse et à de pénibles conflits sociaux. Tout en rendant grâce à Dieu, en union avec toute l’Église, pour le témoignage, parfois héroïque, que beaucoup de Pasteurs, de communautés chrétiennes comme de simples fidèles et d’autres hommes de bonne volonté ont donné en ces circonstances difficiles, je le prie de soutenir les efforts accomplis par tous pour bâtir un avenir meilleur. C’est là, en effet, une responsabilité qui incombe non seulement aux citoyens de ces pays mais à tous les chrétiens et aux hommes de bonne volonté. Il s’agit de montrer que les problèmes complexes de ces peuples peuvent être résolus par la méthode du dialogue et de la solidarité, et non par la lutte pour détruire l’adversaire ou par la guerre.
23. La méthode du dialogue et de la solidarité
Parmi les nombreux facteurs de la chute des régimes oppressifs, certains méritent d’être rappelés d’une façon particulière. Le facteur décisif qui a mis en route les changements est assurément la violation des droits du travail. On ne saurait oublier que la crise fondamentale des systèmes qui se prétendent l’expression du gouvernement et même de la dictature des ouvriers commence par les grands mouvements survenus en Pologne au nom de la solidarité. Les foules ouvrières elles-mêmes ôtent sa légitimité à l’idéologie qui prétend parler en leur nom, et elles retrouvent, elles redécouvrent presque, à partir de l’expérience vécue et difficile du travail et de l’oppression, des expressions et des principes de la doctrine sociale de l’Église.
Un autre fait mérite d’être souligné : à peu près partout, on est arrivé à faire tomber un tel « bloc », un tel empire, par une lutte pacifique, qui a utilisé les seules armes de la vérité et de la justice. Alors que, selon le marxisme, ce n’est qu’en poussant à l’extrême les contradictions sociales que l’on pouvait les résoudre dans un affrontement violent, les luttes qui ont amené l’écroulement du marxisme persistent avec ténacité à essayer toutes les voies de la négociation, du dialogue, du témoignage de la vérité, faisant appel à la conscience de l’adversaire et cherchant à réveiller en lui le sens commun de la dignité humaine.
Apparemment, l’ordre européen issu de la Deuxième Guerre mondiale et consacré par les Accords de Yalta ne pouvait être ébranlé que par une autre guerre. Et pourtant, il s’est trouvé dépassé par l’action non violente d’hommes qui, alors qu’ils avaient toujours refusé de céder au pouvoir de la force, ont su trouver dans chaque cas la manière efficace de rendre témoignage à la vérité. Cela a désarmé l’adversaire, car la violence a toujours besoin de se légitimer par le mensonge, de se donner l’air, même si c’est faux, de défendre un droit ou de répondre à une menace d’autrui54. Encore une fois, nous rendons grâce à Dieu qui a soutenu le cœur des hommes au temps de la difficile épreuve, et nous prions pour qu’un tel exemple serve en d’autres lieux et en d’autres circonstances. Puissent les hommes apprendre à lutter sans violence pour la justice, en renonçant à la lutte des classes dans les controverses internes et à la guerre dans les controverses internationales !
24. L’homme dans sa culture
Comme deuxième facteur de crise, il y a bien certainement l’inefficacité du système économique, qu’il ne faut pas considérer seulement comme un problème technique mais plutôt comme une conséquence de la violation des droits humains à l’initiative, à la propriété et à la liberté dans le domaine économique. Il convient d’ajouter à cet aspect la dimension culturelle et nationale : il n’est pas possible de comprendre l’homme en partant exclusivement du domaine de l’économie, il n’est pas possible de le définir en se fondant uniquement sur son appartenance à une classe. On comprend l’homme d’une manière plus complète si on le replace dans son milieu culturel, en considérant sa langue, son histoire, les positions qu’il adopte devant les événements fondamentaux de l’existence comme la naissance, l’amour, le travail, la mort. Au centre de toute culture se trouve l’attitude que l’homme prend devant le mystère le plus grand, le mystère de Dieu. Au fond, les cultures des diverses nations sont autant de manières d’aborder la question du sens de l’existence personnelle : quand on élimine cette question, la culture et la vie morale des nations se désagrègent. C’est pourquoi la lutte pour la défense du travail s’est liée spontanément à la lutte pour la culture et pour les droits nationaux.
Mais la cause véritable de ces nouveautés est le vide spirituel provoqué par l’athéisme qui a laissé les jeunes générations démunies d’orientations et les a amenées bien souvent, dans la recherche irrésistible de leur identité et du sens de la vie, à redécouvrir les racines religieuses de la culture de leurs nations et la personne même du Christ, comme réponse existentiellement adaptée à la soif de vérité et de vie qui est au cœur de tout homme. Cette recherche a été encouragée par le témoignage de ceux qui, dans des circonstances difficiles et au milieu des persécutions, sont restés fidèles à Dieu. Le marxisme s’était promis d’extirper du cœur de l’homme la soif de Dieu, mais les résultats ont montré qu’il est impossible de le faire sans bouleverser le cœur de l’homme.
25. La lumière de l’Évangile
Les événements de 1989 donnent l’exemple du succès remporté par la volonté de négocier et par l’esprit évangélique face à un adversaire décidé à ne pas se laisser arrêter par des principes moraux ; ils constituent donc un avertissement pour tous ceux qui, au nom du réalisme politique, veulent bannir de la politique le droit et la morale. Certes, la lutte qui a conduit aux changements de 1989 a exigé de la lucidité, de la modération, des souffrances et des sacrifices ; en un sens, elle est née de la prière et elle aurait été impensable sans une confiance illimitée en Dieu, Seigneur de l’histoire, qui tient en main le cœur de l’homme. C’est en unissant sa souffrance pour la vérité et la liberté à celle du Christ en Croix que l’homme peut accomplir le miracle de la paix et est capable de découvrir le sentier souvent étroit entre la lâcheté qui cède au mal et la violence qui, croyant le combattre, l’aggrave.
On ne peut cependant ignorer les innombrables conditionnements au milieu desquels la liberté de l’individu est amenée à agir ; ils affectent, certes, la liberté, mais ils ne la déterminent pas ; ils rendent son exercice plus ou moins facile, mais ils ne peuvent la détruire. Non seulement on n’a pas le droit de méconnaître, du point de vue éthique, la nature de l’homme qui est fait pour la liberté, mais en pratique ce n’est même pas possible. Là où la société s’organise en réduisant arbitrairement ou même en supprimant le champ dans lequel s’exerce légitimement la liberté, il en résulte que la vie sociale se désagrège progressivement et entre en décadence.
En outre, l’homme, créé pour la liberté, porte en lui la blessure du péché originel qui l’attire continuellement vers le mal et fait qu’il a besoin de rédemption. Non seulement cette doctrine fait partie intégrante de la Révélation chrétienne, mais elle a une grande valeur herméneutique car elle aide à comprendre la réalité humaine. L’homme tend vers le bien, mais il est aussi capable de mal ; il peut transcender son intérêt immédiat et pourtant lui rester lié. L’ordre social sera d’autant plus ferme qu’il tiendra davantage compte de ce fait et qu’il n’opposera pas l’intérêt personnel à celui de la société dans son ensemble, mais qu’il cherchera plutôt comment assurer leur fructueuse coordination. En effet, là où l’intérêt individuel est supprimé par la violence, il est remplacé par un système écrasant de contrôle bureaucratique qui tarit les sources de l’initiative et de la créativité. Quand les hommes croient posséder le secret d’une organisation sociale parfaite qui rend le mal impossible, ils pensent aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence ou le mensonge, pour la réaliser. La politique devient alors une « religion séculière » qui croit bâtir le paradis en ce monde. Mais aucune société politique, qui possède sa propre autonomie et ses propres lois 55, ne pourra jamais être confondue avec le Royaume de Dieu. La parabole évangélique du bon grain et de l’ivraie (cf. Mt 13,24-30.36-43) enseigne qu’il appartient à Dieu seul de séparer les sujets du Royaume et les sujets du Malin, et que ce jugement arrivera à la fin des temps. En prétendant porter dès maintenant le jugement, l’homme se substitue à Dieu et s’oppose à la patience de Dieu.
Par le sacrifice du Christ sur la Croix, la victoire du Royaume de Dieu est acquise une fois pour toutes. Cependant la condition chrétienne comporte la lutte contre les tentations et les forces du mal. Ce n’est qu’à la fin de l’histoire que le Seigneur reviendra en gloire pour le jugement final (cf. Mt 25,31) et l’instauration des cieux nouveaux et de la terre nouvelle (cf. 2 P 3, 13 ; Ap 21,1). Mais, tant que dure le temps, le combat du bien et du mal se poursuit jusque dans le cœur de l’homme.
Ce que l’Écriture nous apprend des destinées du Royaume de Dieu n’est pas sans conséquences pour la vie des sociétés temporelles qui, comme l’indique l’expression, appartiennent aux réalités du temps, avec ce que cela comporte d’imparfait et de provisoire. Le Royaume de Dieu, présent dans le monde sans être du monde, illumine l’ordre de la société humaine, alors que les énergies de la grâce pénètrent et vivifient cet ordre. Ainsi sont mieux perçues les exigences d’une société digne de l’homme, les déviations sont redressées, le courage d’œuvrer pour le bien est conforté. À cette tâche d’animation évangélique des réalités humaines sont appelés, avec tous les hommes de bonne volonté, les chrétiens, et tout spécialement les laïcs56.
26. Pour une authentique libération
Les événements de 1989 se sont déroulés principalement dans les pays d’Europe orientale et centrale. Ils ont toutefois une portée universelle car il en est résulté des conséquences positives et négatives qui intéressent toute la famille humaine. Ces conséquences n’ont pas un caractère mécanique ou fatidique, mais sont comme des occasions offertes à la liberté humaine de collaborer avec le dessein miséricordieux de Dieu qui agit dans l’histoire.
La première conséquence a été, dans certains pays, la rencontre entre l’Église et le mouvement ouvrier né d’une réaction d’ordre éthique et explicitement chrétien, contre une situation générale d’injustice. Depuis un siècle environ, ce mouvement était en partie tombé sous l’hégémonie du marxisme, dans la conviction que les prolétaires, pour lutter efficacement contre l’oppression, devaient faire leurs les théories matérialistes et économistes.
Dans la crise du marxisme resurgissent les formes spontanées de la conscience ouvrière qui exprime une demande de justice et de reconnaissance de la dignité du travail, conformément à la doctrine sociale de l’Église57. Le mouvement ouvrier devient un mouvement plus général des travailleurs et des hommes de bonne volonté pour la libération de la personne humaine et pour l’affirmation de ses droits ; il est répandu aujourd’hui dans de nombreux pays et, loin de s’opposer à l’Église catholique, il se tourne vers elle avec intérêt.
La crise du marxisme n’élimine pas du monde les situations d’injustice et d’oppression, que le marxisme lui-même exploitait et dont il tirait sa force. À ceux qui, aujourd’hui, sont à la recherche d’une théorie et d’une pratique nouvelles et authentiques de libération, l’Église offre non seulement sa doctrine sociale et, d’une façon générale, son enseignement sur la personne, rachetée par le Christ, mais aussi son engagement et sa contribution pour combattre la marginalisation et la souffrance.
Dans un passé récent, le désir sincère d’être du côté des opprimés et de ne pas se couper du cours de l’histoire a amené bien des croyants à rechercher de diverses manières un impossible compromis entre le marxisme et le christianisme. Le moment présent dépasse tout ce qu’il y avait de caduc dans ces tentatives et incite en même temps à réaffirmer le caractère positif d’une authentique théologie de la libération intégrale de l’homme58. Considérés sous cet angle, les événements de 1989 s’avèrent importants aussi pour les pays du Tiers Monde, qui cherchent la voie de leur développement, comme ils l’ont été pour les pays de l’Europe centrale et orientale.
27. Reconstruire l’Europe
La deuxième conséquence concerne les peuples de l’Europe. Bien des injustices, aux niveaux individuel, social, régional et national, ont été commises pendant les années de domination du communisme et même avant ; bien des haines et des rancœurs ont été accumulées. Après l’écroulement de la dictature, celles-ci risquent fort d’exploser avec violence, provoquant de graves conflits et des deuils, si viennent à manquer la tension morale et la force de rendre consciemment témoignage à la vérité qui ont animé les efforts du passé. Il faut souhaiter que la haine et la violence ne triomphent pas dans les cœurs, surtout en ceux qui luttent pour la justice, et qu’en tous grandisse l’esprit de paix et de pardon !
Mais il faut que des démarches concrètes soient effectuées afin de créer ou de consolider des structures internationales capables d’intervenir pour l’arbitrage convenable dans les conflits qui surgissent entre les nations, de telle sorte que chacune d’entre elles puisse faire valoir ses propres droits et parvenir à un juste accord et à un compromis pacifique avec les droits des autres. Tout cela est particulièrement nécessaire pour les nations européennes, intimement unies par les liens de leur culture commune et de leur histoire millénaire. Un effort considérable doit être consenti pour la reconstruction morale et économique des pays qui ont abandonné le communisme. Pendant très longtemps, les relations économiques les plus élémentaires ont été altérées, et même des vertus fondamentales dans le secteur économique, comme l’honnêteté, la confiance méritée, l’ardeur au travail, ont été méprisées. Une patiente reconstruction matérielle et morale est nécessaire, alors que les peuples épuisés par de longues privations demandent à leurs gouvernants des résultats tangibles et immédiats pour leur bien-être, ainsi que la satisfaction de leurs légitimes aspirations.
La chute du marxisme a eu naturellement des conséquences importantes en ce qui concerne la division de la terre en mondes fermés l’un à l’autre, opposés dans une concurrence jalouse. La réalité de l’interdépendance des peuples s’en trouve plus clairement mise en lumière, et aussi le fait que le travail humain est par nature destiné à unir les peuples et non à les diviser. La paix et la prospérité, en effet, sont des biens qui appartiennent à tout le genre humain, de sorte qu’il n’est pas possible d’en jouir d’une manière honnête et durable si on les a obtenus et conservés au détriment d’autres peuples et d’autres nations, en violant leurs droits ou en les excluant des sources du bien-être.
28. Une solidarité internationale
Pour certains pays d’Europe, c’est, en un sens, le véritable après-guerre qui commence. La restructuration radicale des économies jusque-là collectivisées crée des problèmes et suppose des sacrifices qui peuvent être comparés à ceux que les pays de l’ouest du continent ont dû affronter pour leur reconstruction après le deuxième conflit mondial. Il est juste que, dans les difficultés actuelles, les pays anciennement communistes soient soutenus par l’effort solidaire des autres nations : ils doivent, bien évidemment, être les premiers artisans de leur développement, mais il faut leur donner une possibilité raisonnable de le mettre en œuvre, et cela ne peut se faire sans l’aide des autres pays. D’ailleurs, la situation actuelle, marquée par les difficultés et la pénurie, est la conséquence d’un processus historique dont les pays anciennement communistes ont souvent été les victimes et non les responsables ; ils se trouvent donc dans cette situation non pas en raison de choix libres ou d’erreurs commises, mais parce que de tragiques événements historiques, imposés par la force, les ont empêchés de poursuivre leur développement économique et civil.
L’aide des autres pays, d’Europe spécialement, qui ont eu part à la même histoire et en portent les responsabilités, répond à une dette de justice. Mais elle répond aussi à l’intérêt et au bien général de l’Europe, car celle-ci ne pourra pas vivre en paix si les conflits de diverse nature qui surgissent par suite du passé sont rendus plus aigus par une situation de désordre économique, d’insatisfaction spirituelle et de désespoir.
Toutefois, une telle exigence ne doit pas entraîner une diminution des efforts pour soutenir et aider les pays du Tiers Monde, qui connaissent souvent des conditions de carence et de pauvreté beaucoup plus graves59. Ce qui est requis, c’est un effort extraordinaire pour mobiliser les ressources, dont le monde dans son ensemble n’est pas dépourvu, vers des objectifs de croissance économique et de développement commun, en redéfinissant les priorités et les échelles des valeurs selon lesquelles sont décidés les choix économiques et politiques. D’immenses ressources peuvent être rendues disponibles par le désarmement des énormes appareils militaires édifiés pour le conflit entre l’Est et l’Ouest. Elles pourront s’avérer encore plus abondantes si l’on arrive à mettre en place des procédures fiables – autres que la guerre – pour résoudre les conflits, puis à propager le principe du contrôle et de la réduction des armements, dans les pays du Tiers Monde aussi, en prenant les mesures nécessaires contre leur commerce60. Mais il faudra surtout abandonner la mentalité qui considère les pauvres – personnes et peuples – presque comme un fardeau, comme d’ennuyeux importuns qui prétendent consommer ce que d’autres ont produit. Les pauvres revendiquent le droit d’avoir leur part des biens matériels et de mettre à profit leur capacité de travail afin de créer un monde plus juste et plus prospère pour tous. Le progrès des pauvres est une grande chance pour la croissance morale, culturelle et même économique de toute l’humanité.
29. Les droits de la conscience
Enfin, le développement ne doit pas être compris d’une manière exclusivement économique, mais dans un sens intégralement humain61. Il ne s’agit pas seulement d’élever tous les peuples au niveau dont jouissent aujourd’hui les pays les plus riches, mais de construire, par un travail solidaire, une vie plus digne, de faire croître réellement la dignité et la créativité de chaque personne, sa capacité de répondre à sa vocation et donc à l’appel de Dieu. Au faîte du développement, il y a la mise en œuvre du droit et du devoir de chercher Dieu, de le connaître et de vivre selon cette connaissance62. Dans les régimes totalitaires et autoritaires, on a poussé à l’extrême le principe de la prépondérance de la force sur la raison. L’homme a été contraint d’accepter une conception de la réalité imposée par la force et non acquise par l’effort de sa raison et l’exercice de sa liberté. Il faut inverser ce principe et reconnaître intégralement les droits de la conscience humaine, celle-ci n’étant liée qu’à la vérité naturelle et à la vérité révélée. C’est dans la reconnaissance de ces droits que se trouve le fondement premier de tout ordre politique authentiquement libre63. Il est important de réaffirmer ce principe, pour divers motifs :
parce que les anciennes formes de totalitarisme et d autoritarisme ne sont pas encore complètement anéanties et qu’il existe même un risque qu’elles reprennent vigueur : cette situation appelle à un effort renouvelé de collaboration et de solidarité entre tous les pays ;
parce que, dans les pays développés, on fait parfois une propagande excessive pour les valeurs purement utilitaires, en stimulant les instincts et les tendances à la jouissance immédiate, ce qui rend difficiles la reconnaissance et le respect de la hiérarchie des vraies valeurs de l’existence humaine ;
parce que, dans certains pays, apparaissent de nouvelles formes de fondamentalisme religieux qui, de façon voilée ou même ouvertement, refusent aux citoyens qui ont une foi différente de celle de la majorité le plein exercice de leurs droits civils ou religieux, les empêchent de participer au débat culturel, restreignent le droit qu’a l’Église de prêcher l’Évangile et le droit qu’ont les hommes d’accueillir la parole qu’ils ont entendu prêcher et de se convertir au Christ. Aucun progrès authentique n’est possible sans respect du droit naturel élémentaire de connaître la vérité et de vivre selon la vérité. À ce droit se rattache, comme son exercice et son approfondissement, le droit de découvrir et d’accueillir librement Jésus Christ, qui est le vrai bien de l’homme64.
Chapitre IV : La propriété privée et la destination universelle des biens
30. Le sens du droit de propriété
Dans l’encyclique Rerum novarum, Léon XIII affirmait avec force, contre le socialisme de son temps, le caractère naturel du droit à la propriété privée, et il s’appuyait sur divers arguments65. Ce droit, fondamental pour l’autonomie et le développement de la personne, a toujours été défendu par l’Église jusqu’à nos jours. L’Église enseigne de même que la propriété des biens n’est pas un droit absolu mais comporte, dans sa nature même de droit humain, ses propres limites.
Tandis qu’il proclamait le droit à la propriété privée, le Pape affirmait avec la même clarté que l’« usage » des biens, laissé à la liberté, est subordonné à leur destination originelle commune de biens créés et aussi à la volonté de Jésus Christ, exprimée dans l’Évangile. Il écrivait en effet : « Les fortunés de ce monde sont avertis […] qu’ils doivent trembler devant les menaces inusitées que Jésus profère contre les riches ; qu’enfin il viendra un jour où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l’usage qu’ils auront fait de leur fortune » ; et, citant saint Thomas d’Aquin, il ajoutait : « Mais si l’on demande en quoi il faut faire consister l’usage des biens, l’Église répond sans hésitation : “À ce sujet, l’homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais pour communes” », car « au-dessus des jugements de l’homme et de ses lois, il y a la loi et le jugement de Jésus Christ66».
Les successeurs de Léon XIII ont repris cette double affirmation : la nécessité et donc la licéité de la propriété privée, et aussi des limites dont elle est grevée67. Le Concile Vatican II a également proposé la doctrine traditionnelle dans des termes qui méritent d’être cités littéralement : « L’homme, dans l’usage qu’il fait de ses biens, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes, en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres. » Et un peu plus loin : « La propriété privée ou un certain pouvoir sur les biens extérieurs assurent à chacun une zone indispensable d’autonomie personnelle et familiale ; il faut les regarder comme un prolongement de la liberté humaine. […] De par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens68». J’ai repris la même doctrine d’abord dans le discours d’ouverture de la IIIe Conférence de l’épiscopat latino-américain à Puebla, puis dans les encycliques Laborem exercens et, plus récemment, Sollicitudo rei socialis69».
31. L’homme travaille avec et pour les autres
Lorsqu’on relit dans le contexte de notre temps cet enseignement sur le droit à la propriété et la destination commune des biens, on peut se poser la question de l’origine des biens qui soutiennent la vie de l’homme, qui satisfont à ses besoins et qui sont l’objet de ses droits.
La première origine de tout bien est l’acte de Dieu lui-même qui a créé la terre et l’homme, et qui a donné la terre à l’homme pour qu’il la maîtrise par son travail et jouisse de ses fruits (cf. Gn 1,28-29). Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne. C’est là l’origine de la destination universelle des biens de la terre. En raison de sa fécondité même et de ses possibilités de satisfaire les besoins de l’homme, la terre est le premier don de Dieu pour la subsistance humaine. Or, elle ne produit pas ses fruits sans une réponse spécifique de l’homme au don de Dieu, c’est-à-dire sans le travail. Grâce à son travail, l’homme, utilisant son intelligence et sa liberté, parvient à la dominer et il en fait la demeure qui lui convient. Il s’approprie ainsi une partie de la terre, celle qu’il s’est acquise par son travail. C’est là l’origine de la propriété individuelle. Évidemment, il a aussi la responsabilité de ne pas empêcher que d’autres hommes disposent de leur part du don de Dieu ; au contraire, il doit collaborer avec eux pour dominer ensemble toute la terre.
Dans l’histoire, ces deux facteurs, le travail et la terre, se retrouvent toujours au principe de toute société humaine ; cependant ils ne se situent pas toujours dans le même rapport entre eux. Il fut un temps où la fécondité naturelle de la terre paraissait être, et était effectivement, le facteur principal de la richesse, tandis que le travail était en quelque sorte l’aide et le soutien de cette fécondité. En notre temps, le rôle du travail humain devient un facteur toujours plus important pour la production des richesses immatérielles et matérielles ; en outre, il paraît évident que le travail d’un homme s’imbrique naturellement dans celui d’autres hommes. Plus que jamais aujourd’hui, travailler, c’est travailler avec les autres et travailler pour les autres : c’est faire quelque chose pour quelqu’un. Le travail est d’autant plus fécond et productif que l’homme est plus capable de connaître les ressources productives de la terre et de percevoir quels sont les besoins profonds de l’autre pour qui le travail est fourni.
32. L’homme dans l’entreprise
Mais, à notre époque, il existe une autre forme de propriété et elle a une importance qui n’est pas inférieure à celle de la terre : c’est la propriété de la connaissance, de la technique et du savoir. La richesse des pays industrialisés se fonde bien plus sur ce type de propriété que sur celui des ressources naturelles.
On a fait allusion au fait que l’homme travaille avec les autres hommes, prenant part à un « travail social » qui s’étend dans des cercles de plus en plus larges. En règle générale, celui qui produit un objet le fait non seulement pour son usage personnel, mais aussi pour que d’autres puissent s’en servir après avoir payé le juste prix, convenu d’un commun accord dans une libre négociation. Or, la capacité de connaître en temps utile les besoins des autres hommes et l’ensemble des facteurs de production les plus aptes à les satisfaire, c’est précisément une autre source importante de richesse dans la société moderne. Du reste, beaucoup de biens ne peuvent être produits de la manière qui convient par le travail d’un seul individu, mais ils requièrent la collaboration de nombreuses personnes au même objectif. Organiser un tel effort de production, planifier sa durée, veiller à ce qu’il corresponde positivement aux besoins à satisfaire en prenant les risques nécessaires, tout cela constitue aussi une source de richesse dans la société actuelle. Ainsi devient toujours plus évident et déterminant le rôle du travail humain maîtrisé et créatif et, comme part essentielle de ce travail, celui de la capacité d’initiative et d’entreprise70.
Il faut considérer avec une attention favorable ce processus qui met en lumière concrètement un enseignement sur la personne que le christianisme a constamment affirmé. En effet, avec la terre, la principale ressource de l’homme, c’est l’homme lui-même. C’est son intelligence qui lui fait découvrir les capacités productives de la terre et les multiples manières dont les besoins humains peuvent être satisfaits. C’est son travail maîtrisé, dans une collaboration solidaire, qui permet la création de communautés de travail toujours plus larges et sûres pour accomplir la transformation du milieu naturel et du milieu humain lui-même. Entrent dans ce processus d’importantes vertus telles que l’application, l’ardeur au travail, la prudence face aux risques raisonnables à prendre, la confiance méritée et la fidélité dans les rapports interpersonnels, l’énergie dans l’exécution de décisions difficiles et douloureuses mais nécessaires pour le travail commun de l’entreprise et pour faire face aux éventuels renversements de situations.
L’économie moderne de l’entreprise comporte des aspects positifs dont la source est la liberté de la personne qui s’exprime dans le domaine économique comme en beaucoup d’autres. En effet, l’économie est un secteur parmi les multiples formes de l’activité humaine, et dans ce secteur, comme en tout autre, le droit à la liberté existe, de même que le devoir d’en faire un usage responsable. Mais il importe de noter qu’il y a des différences caractéristiques entre ces tendances de la société moderne et celles du passé même récent. Si, autrefois, le facteur décisif de la production était la terre, et si, plus tard, c’était le capital, compris comme l’ensemble des machines et des instruments de production, aujourd’hui le facteur décisif est de plus en plus l’homme lui-même, c’est-à-dire sa capacité de connaissance qui apparaît dans le savoir scientifique, sa capacité d’organisation solidaire et sa capacité de saisir et de satisfaire les besoins des autres.
33. Exclusions et marginalisations
On ne peut toutefois omettre de dénoncer les risques et les problèmes liés à ce type d’évolution. En effet, de nombreux hommes, et sans doute la grande majorité, ne disposent pas aujourd’hui des moyens d’entrer, de manière efficace et digne de l’homme, à l’intérieur d’un système d’entreprise dans lequel le travail occupe une place réellement centrale. Ils n’ont la possibilité ni d’acquérir les connaissances de base qui permettent d’exprimer leur créativité et de développer leurs capacités, ni d’entrer dans le réseau de connaissances et d’intercommunications qui leur permettraient de voir apprécier et utiliser leurs qualités. En somme, s’ils ne sont pas exploités, ils sont sérieusement marginalisés ; et le développement économique se poursuit, pour ainsi dire, au-dessus de leur tête, quand il ne va pas jusqu’à restreindre le champ déjà étroit de leurs anciennes économies de subsistance. Incapables de résister à la concurrence de produits obtenus avec des méthodes nouvelles et répondant aux besoins qu’ils satisfaisaient antérieurement dans le cadre d’organisations traditionnelles, alléchés par la splendeur d’une opulence inaccessible pour eux, et en même temps pressés par la nécessité, ces hommes peuplent les villes du Tiers Monde où ils sont souvent déracinés culturellement et où ils se trouvent dans des situations précaires qui leur font violence, sans possibilité d’intégration. On ne reconnaît pas en fait leur dignité ni leurs capacités humaines positives, et, parfois, on cherche à éliminer leur présence du cours de l’histoire en leur imposant certaines formes de contrôle démographique contraires à la dignité humaine.
Beaucoup d’autres hommes, bien qu’ils ne soient pas tout à fait marginalisés, vivent dans des conditions telles que la lutte pour survivre est de prime nécessité, alors que sont encore en vigueur les pratiques du capitalisme des origines, dans une situation dont la « cruauté » n’a rien à envier à celle des moments les plus noirs de la première phase de l’industrialisation. Dans d’autres cas, c’est encore la terre qui est l’élément central du processus économique, et ceux qui la cultivent, empêchés de la posséder, sont réduits à des conditions de demi-servitude71. Dans ces cas, on peut parler, aujourd’hui comme au temps de Rerum novarum, d’une exploitation inhumaine. Malgré les changements importants survenus dans les sociétés les plus avancées, les déficiences humaines du capitalisme sont loin d’avoir disparu, et la conséquence en est que les choses matérielles l’emportent sur les hommes ; et plus encore, pour les pauvres, s’est ajoutée à la pénurie de biens matériels celle du savoir et des connaissances qui les empêche de sortir de leur état d’humiliante subordination.
Malheureusement, la grande majorité des habitants du Tiers Monde vit encore dans de telles conditions. Il serait cependant inexact de comprendre le Tiers Monde dans un sens uniquement géographique. Dans certaines régions et dans certains secteurs sociaux de ce « Monde », des processus de développement ont été mis en œuvre, centrés moins sur la valorisation des ressources matérielles que sur celle des « ressources humaines ».
Il n’y a pas très longtemps, on soutenait que le développement supposait, pour les pays les plus pauvres, qu’ils restent isolés du marché mondial et ne comptent que sur leurs propres forces. L’expérience de ces dernières années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux de l’activité économique sur le plan international ont connu la stagnation et la régression, et que le développement a bénéficié aux pays qui ont réussi à y entrer. Il semble donc que le problème essentiel soit d’obtenir un accès équitable au marché international, fondé non sur le principe unilatéral de l’exploitation des ressources naturelles, mais sur la valorisation des ressources humaines72.
Mais certains aspects caractéristiques du Tiers Monde apparaissent aussi dans les pays développés où la transformation incessante des modes de production et des types de consommation dévalorisent des connaissances acquises et des compétences professionnelles confirmées, ce qui exige un effort continu de mise à jour et de recyclage. Ceux qui ne réussissent pas à suivre le rythme peuvent facilement être marginalisés, comme le sont, en même temps qu’eux, les personnes âgées, les jeunes incapables de bien s’insérer dans la vie sociale, ainsi que, d’une manière générale, les sujets les plus faibles et ce qu’on appelle le Quart Monde. Dans ces conditions, la situation de la femme est loin d’être facile.
34. L’homme n’est pas une marchandise
Il semble que, à l’intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins. Toutefois, cela ne vaut que pour les besoins « solvables », parce que l’on dispose d’un pouvoir d’achat, et pour les ressources qui sont « vendables », susceptibles d’être payées à un juste prix. Mais il y a de nombreux besoins humains qui ne peuvent être satisfaits par le marché. C’est un strict devoir de justice et de vérité de faire en sorte que les besoins humains fondamentaux ne restent pas insatisfaits et que ne périssent pas les hommes qui souffrent de ces carences. En outre, il faut que ces hommes dans le besoin soient aidés à acquérir des connaissances, à entrer dans les réseaux de relations, à développer leurs aptitudes pour mettre en valeur leurs capacités et leurs ressources personnelles. Avant même la logique des échanges à parité et des formes de la justice qui les régissent, il y a un certain dû à l’homme parce qu’il est homme, en raison de son éminente dignité. Ce dû comporte inséparablement la possibilité de survivre et celle d’apporter une contribution active au bien commun de l’humanité.
Les objectifs énoncés par Rerum novarum pour éviter de ramener le travail de l’homme et l’homme lui-même au rang d’une simple marchandise gardent toute leur valeur dans le contexte du Tiers Monde, et, dans certains cas, ils restent encore un but à atteindre : un salaire suffisant pour faire vivre la famille, des assurances sociales pour la vieillesse et le chômage, une réglementation convenable des conditions de travail.
35. Lutter pour une société de participation
Tout cela constitue un champ d’action vaste et fécond pour l’engagement et les luttes, au nom de la justice, des syndicats et des autres organisations de travailleurs qui défendent les droits de ces derniers et protègent leur dignité, alors qu’ils remplissent en même temps une fonction essentielle d’ordre culturel, en vue de les faire participer de plein droit et honorablement à la vie de la nation et de les aider à progresser sur la voie de leur développement.
Dans ce sens, on peut parler à juste titre de lutte contre un système économique entendu comme méthode pour assurer la primauté absolue du capital, de la propriété des instruments de production et de la terre sur la liberté et la dignité du travail de l’homme73. En luttant contre ce système, on ne peut lui opposer, comme modèle de substitution, le système socialiste, qui se trouve être en fait un capitalisme d’État, mais on peut lui opposer une société du travail libre, de l’entreprise et de la participation. Elle ne s’oppose pas au marché, mais demande qu’il soit dûment contrôlé par les forces sociales et par l’État, de manière à garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de toute la société.
L’Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise. Quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits. Cependant, le profit n’est pas le seul indicateur de l’état de l’entreprise. Il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu’en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l’entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. Non seulement cela est moralement inadmissible, mais cela ne peut pas ne pas entraîner par la suite des conséquences négatives même pour l’efficacité économique de l’entreprise. En effet, le but de l’entreprise n’est pas uniquement la production du profit, mais l’existence même de l’entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière. Le profit est un régulateur dans la vie de l’établissement mais il n’en est pas le seul ; il faut y ajouter la prise en compte d’autres facteurs humains et moraux qui, à long terme, sont au moins aussi essentiels pour la vie de l’entreprise.
On a vu que l’on ne peut accepter l’affirmation selon laquelle la défaite du « socialisme réel », comme on l’appelle, fait place au seul modèle capitaliste d’organisation économique. Il faut rompre les barrières et les monopoles qui maintiennent de nombreux peuples en marge du développement, assurer à tous les individus et à toutes les nations les conditions élémentaires qui permettent de participer au développement. Cet objectif requiert des efforts concertés et responsables de la part de toute la communauté internationale. Il convient que les pays les plus puissants sachent donner aux plus pauvres des possibilités d’insertion dans la vie internationale et que les pays les plus démunis sachent saisir ces possibilités, en consentant les efforts et les sacrifices nécessaires, en assurant la stabilité de leur organisation politique et de leur économie, la sûreté dans leurs perspectives d’avenir, l’augmentation du niveau des compétences de leurs travailleurs, la formation de dirigeants d’entreprises efficaces et conscients de leurs responsabilités74.
Actuellement, sur les efforts constructifs qui sont accomplis dans ce domaine pèse le problème de la dette extérieure des pays les plus pauvres, problème encore en grande partie non résolu. Le principe que les dettes doivent être payées est assurément juste ; mais il n’est pas licite de demander et d’exiger un paiement quand cela reviendrait à imposer en fait des choix politiques de nature à pousser à la faim et au désespoir des populations entières. On ne saurait prétendre au paiement des dettes contractées si c’est au prix de sacrifices insupportables. Dans ces cas, il est nécessaire – comme du reste cela est en train d’être partiellement fait – de trouver des modalités d’allégement, de report ou même d’extinction de la dette, compatibles avec le droit fondamental des peuples à leur subsistance et à leur progrès.
36. Des droits moraux et culturels
Il convient maintenant d’attirer l’attention sur les problèmes spécifiques et sur les menaces qui surgissent à l’intérieur des économies les plus avancées et qui sont liés à leurs caractéristiques particulières. Dans les étapes antérieures du développement, l’homme a toujours vécu sous l’emprise de la nécessité. Ses besoins étaient réduits, définis en quelque sorte par les seules structures objectives de sa constitution physique, et l’activité économique était conçue pour les satisfaire. Il est clair qu’aujourd’hui, le problème n’est pas seulement de lui offrir une quantité suffisante de biens, mais de répondre à une demande de qualité : qualité des marchandises à produire et à consommer ; qualité des services dont on doit disposer ; qualité du milieu et de la vie en général.
La demande d’une existence plus satisfaisante qualitativement et plus riche est en soi légitime. Mais on ne peut que mettre l’accent sur les responsabilités nouvelles et sur les dangers liés à cette étape de l’histoire. Dans la manière dont surgissent les besoins nouveaux et dont ils sont définis, intervient toujours une conception plus ou moins juste de l’homme et de son véritable bien. Dans les choix de la production et de la consommation, se manifeste une culture déterminée qui présente une conception d’ensemble de la vie. C’est là qu’apparaît te phénomène de la consommation. Quand on définit de nouveaux besoins et de nouvelles méthodes pour les satisfaire, il est nécessaire qu’on s’inspire d’une image intégrale de l’homme qui respecte toutes les dimensions de son être et subordonne les dimensions physiques et instinctives aux dimensions intérieures et spirituelles. Au contraire, si l’on se réfère directement à ses instincts et si l’on fait abstraction d’une façon ou de l’autre de sa réalité personnelle, consciente et libre, cela peut entraîner des habitudes de consommation et des styles de vie objectivement illégitimes et souvent préjudiciables à sa santé physique et spirituelle. Le système économique ne comporte pas dans son propre cadre des critères qui permettent de distinguer correctement les formes nouvelles et les plus élevées de satisfaction des besoins humains et les besoins nouveaux induits qui empêchent la personnalité de parvenir à sa maturité. La nécessité et l’urgence apparaissent donc d’un vaste travail éducatif et culturel qui comprenne l’éducation des consommateurs à un usage responsable de leur pouvoir de choisir, la formation d’un sens aigu des responsabilités chez les producteurs, et surtout chez les professionnels des moyens de communication sociale, sans compter l’intervention nécessaire des pouvoirs publics.
La drogue constitue un cas évident de consommation artificielle, préjudiciable à la santé et à la dignité de l’homme, et, certes, difficile à contrôler. Sa diffusion est le signe d’un grave dysfonctionnement du système social qui suppose une « lecture » matérialiste et, en un sens, destructrice des besoins humains. Ainsi, les capacités d’innovation de l’économie libérale finissent par être mises en œuvre de manière unilatérale et inappropriée. La drogue, et de même la pornographie et d’autres formes de consommation, exploitant la fragilité des faibles, cherchent à remplir le vide spirituel qui s’est produit.
Il n’est pas mauvais de vouloir vivre mieux, mais ce qui est mauvais, c’est le style de vie qui prétend être meilleur quand il est orienté vers l’avoir et non vers l’être, et quand on veut avoir plus, non pour être plus mais pour consommer l’existence avec une jouissance qui est à elle-même sa fin75. Il est donc nécessaire de s’employer à modeler un style de vie dans lequel les éléments qui déterminent les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune. À ce propos, je ne puis m’en tenir à un rappel du devoir de la charité, c’est-à-dire du devoir de donner de son « superflu » et aussi parfois de son « nécessaire » pour subvenir à la vie du pauvre. Je pense au fait que même le choix d’investir en un lieu plutôt que dans un autre, dans un secteur de production plutôt qu’en un autre, est toujours un choix moral et culturel. Une fois réunies certaines conditions nécessaires dans les domaines de l’économie et de la stabilité politique, la décision d’investir, c’est-à-dire d’offrir à un peuple l’occasion de mettre en valeur son travail, est conditionnée également par une attitude de sympathie et par la confiance en la Providence qui révèlent la qualité humaine de celui qui prend la décision.
37. Les exigences de l’écologie
À côté du problème de la consommation, la question de l’écologie, qui lui est étroitement connexe, inspire autant d’inquiétude. L’homme, saisi par le désir d’avoir et de jouir plus que par celui d’être et de croître, consomme d’une manière excessive et désordonnée les ressources de la terre et sa vie même. À l’origine de la destruction insensée du milieu naturel, il y a une erreur anthropologique, malheureusement répandue à notre époque. L’homme, qui découvre sa capacité de transformer et en un sens de créer le monde par son travail, oublie que cela s’accomplit toujours à partir du premier don originel des choses fait par Dieu. Il croit pouvoir disposer arbitrairement de la terre, en la soumettant sans mesure à sa volonté, comme si elle n’avait pas une forme et une destination antérieures que Dieu lui a données, que l’homme peut développer mais qu’il ne doit pas trahir. Au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et, ainsi, finit par provoquer la révolte de la nature, plus tyrannisée que gouvernée par lui76.
En cela, on remarque avant tout la pauvreté ou la mesquinerie du regard de l’homme, plus animé par le désir de posséder les choses que de les considérer par rapport à la vérité, et qui ne prend pas l’attitude désintéressée, faite de gratuité et de sens esthétique, suscitée par l’émerveillement pour l’être et pour la splendeur qui permet de percevoir dans les choses visibles le message de Dieu invisible qui les a créées. Dans ce domaine, l’humanité d’aujourd’hui doit avoir conscience de ses devoirs et de ses responsabilités envers les générations à venir.
38. Écologie « humaine »
En dehors de la destruction irrationnelle du milieu naturel, il faut rappeler ici la destruction encore plus grave du milieu humain, à laquelle on est cependant loin d’accorder l’attention voulue. Alors que l’on se préoccupe à juste titre, même si on est bien loin de ce qui serait nécessaire, de sauvegarder les habitats naturels des différentes espèces animales menacées d’extinction, parce qu’on se rend compte que chacune d’elles apporte sa contribution particulière à l’équilibre général de la terre, on s’engage trop peu dans la sauvegarde des conditions morales d’une « écologie humaine », authentique. Non seulement la terre a été donnée par Dieu à l’homme qui doit en faire usage dans le respect de l’intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l’homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté. Dans ce contexte, il faut mentionner les problèmes graves posés par l’urbanisation moderne, la nécessité d’un urbanisme soucieux de la vie des personnes, de même que l’attention qu’il convient de porter à une « écologie sociale » du travail.
L’homme reçoit de Dieu sa dignité essentielle et, avec elle, la capacité de transcender toute organisation de la société dans le sens de la vérité et du bien. Toutefois, il est aussi conditionné par la structure sociale dans laquelle il vit, par l’éducation reçue et par son milieu. Ces éléments peuvent faciliter ou entraver sa vie selon la vérité. Les décisions grâce auxquelles se constitue un milieu humain peuvent créer des structures de péché spécifiques qui entravent le plein épanouissement de ceux qu’elles oppriment de différentes manières. Démanteler de telles structures et les remplacer par des formes plus authentiques de convivialité constituent une tâche qui requiert courage et patience77.
39. Famille et démographie
La première structure fondamentale pour une « écologie humaine » est la famille, au sein de laquelle l’homme reçoit des premières notions déterminantes concernant la vérité et le bien, dans laquelle il apprend ce que signifie aimer et être aimé et, par conséquent, ce que veut dire concrètement être une personne. On pense ici à la famille fondée sur le mariage, où le don de soi réciproque de l’homme et de la femme crée un milieu de vie dans lequel l’enfant peut naître et épanouir ses capacités, devenir conscient de sa dignité et se préparer à affronter son destin unique et irremplaçable. Il arrive souvent, au contraire, que l’homme se décourage de réaliser les conditions authentiques de la reproduction humaine, et il est amené à se considérer lui-même et à considérer sa propre vie comme un ensemble de sensations à expérimenter et non comme une œuvre à accomplir. Il en résulte un manque de liberté qui fait renoncer au devoir de se lier dans la stabilité avec une autre personne et d’engendrer des enfants, ou bien qui amène à considérer ceux-ci comme une de ses nombreuses « choses » que l’on peut avoir ou ne pas avoir, au gré de ses goûts, et qui entrent en concurrence avec d’autres possibilités.
Il faut en revenir à considérer la famille comme le sanctuaire de la vie. En effet, elle est sacrée, elle est le lieu où la vie, don de Dieu, peut être convenablement accueillie et protégée contre les nombreuses attaques auxquelles elle est exposée, le lieu où elle peut se développer suivant les exigences d’une croissance humaine authentique. Contre ce qu’on appelle la culture de la mort, la famille constitue le lieu de la culture de la vie.
Dans ce domaine, le génie de l’homme semble s’employer plus à limiter, à supprimer ou à annuler les sources de la vie, en recourant même à l’avortement, malheureusement très diffusé dans le monde, qu’à défendre et à élargir les possibilités de la vie elle-même. Dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis ont été dénoncées les campagnes systématiques contre la natalité qui, fondées sur une conception faussée du problème démographique dans un climat de « manque absolu de respect pour la liberté de décision des personnes intéressées », les soumettent fréquemment « à d’intolérables pressions […] pour les plier à cette forme nouvelle d’oppression78». Il s’agit de politiques qui étendent leur champ d’action avec des techniques nouvelles jusqu’à parvenir, comme dans une « guerre chimique », à empoisonner la vie de millions d’êtres humains sans défense.
Ces critiques s’adressent moins à un système économique qu’à un système éthique et culturel. En effet, l’économie n’est qu’un aspect et une dimension dans la complexité de l’activité humaine. Si elle devient un absolu, si la production et la consommation des marchandises finissent par occuper le centre de la vie sociale et deviennent la seule valeur de la société, soumise à aucune autre, il faut en chercher la cause non seulement et non tant dans le système économique lui-même, mais dans le fait que le système socioculturel, ignorant la dimension éthique et religieuse, s’est affaibli et se réduit alors à la production des biens et des services79.
On peut résumer tout cela en réaffirmant, une fois encore, que la liberté économique n’est qu’un élément de la liberté humaine. Quand elle se rend autonome, quand l’homme est considéré plus comme un producteur ou un consommateur de biens que comme un sujet qui produit et consomme pour vivre, alors elle perd sa juste relation avec la personne humaine et finit par l’aliéner et par l’opprimer80.
40. Les biens collectifs
L’État a le devoir d’assurer la défense et la protection des biens collectifs que sont le milieu naturel et le milieu humain dont la sauvegarde ne peut être obtenue par les seuls mécanismes du marché. Comme, aux temps de l’ancien capitalisme, l’État avait le devoir de défendre les droits fondamentaux du travail, de même, avec le nouveau capitalisme, il doit, ainsi que la société, défendre les biens collectifs qui, entre autres, constituent le cadre à l’intérieur duquel il est possible à chacun d’atteindre légitimement ses fins personnelles.
On retrouve ici une nouvelle limite du marché : il y a des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par ses mécanismes ; il y a des nécessités humaines importantes qui échappent à sa logique ; il y a des biens qui, en raison de leur nature, ne peuvent ni ne doivent être vendus ou achetés. Certes, les mécanismes du marché présentent des avantages solides : entre autres, ils aident à mieux utiliser les ressources ; ils favorisent les échanges de produits ; et, surtout, ils placent au centre la volonté et les préférences de la personne, qui, dans un contrat, rencontrent celles d’une autre personne. Toutefois, ils comportent le risque d’une « idolâtrie » du marché qui ignore l’existence des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être de simples marchandises.
41. La véritable aliénation
Le marxisme a critiqué les sociétés capitalistes bourgeoises, leur reprochant d’aliéner l’existence humaine et d’en faire une marchandise. Ce reproche se fonde assurément sur une conception erronée et inappropriée de l’aliénation, qui la fait dépendre uniquement de la sphère des rapports de production et de propriété, c’est-à-dire qu’il lui attribue un fondement matérialiste et, de plus, nie la légitimité et le caractère positif des relations du marché même dans leur propre domaine. On en vient ainsi à affirmer que l’aliénation ne peut être éliminée que dans une société de type collectiviste. Or, l’expérience historique des pays socialistes a tristement fait la preuve que le collectivisme non seulement ne supprime pas l’aliénation, mais l’augmente plutôt, car il y ajoute la pénurie des biens nécessaires et l’inefficacité économique.
L’expérience historique de l’Occident, de son côté, montre que, même si l’analyse marxiste de l’aliénation et ses fondements sont faux, l’aliénation avec la perte du sens authentique de l’existence est également une réalité dans les sociétés occidentales. On le constate au niveau de la consommation lorsqu’elle engage l’homme dans un réseau de satisfactions superficielles et fausses, au lieu de l’aider à faire l’expérience authentique et concrète de sa personnalité. Elle se retrouve aussi dans le travail, lorsqu’il est organisé de manière à ne valoriser que ses productions et ses revenus sans se soucier de savoir si le travailleur, par son travail, s’épanouit plus ou moins en son humanité, selon qu’augmente l’intensité de sa participation à une véritable communauté solidaire, ou bien que s’aggrave son isolement au sein d’un ensemble de relations caractérisé par une compétition exaspérée et des exclusions réciproques, où il n’est considéré que comme un moyen, et non comme une fin.
Il est nécessaire de rapprocher le concept d’aliénation de la vision chrétienne des choses, pour y déceler l’inversion entre les moyens et les fins : quand il ne reconnaît pas la valeur et la grandeur de la personne en lui-même et dans l’autre, l’homme se prive de la possibilité de jouir convenablement de son humanité et d’entrer dans les relations de solidarité et de communion avec les autres hommes pour lesquelles Dieu l’a créé. En effet, c’est par le libre don de soi que l’homme devient authentiquement lui-même81, et ce don est rendu possible parce que la personne humaine est essentiellement « capable de transcendance ». L’homme ne peut se donner à un projet seulement humain sur la réalité, à un idéal abstrait ou à de fausses utopies. En tant que personne, il peut se donner à une autre personne ou à d’autres personnes et, finalement, à Dieu qui est l’auteur de son être et qui, seul, peut accueillir pleinement ce don82. L’homme est aliéné quand il refuse de se transcender et de vivre l’expérience du don de soi et de la formation d’une communauté humaine authentique orientée vers sa fin dernière qu’est Dieu. Une société est aliénée quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficiles la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre hommes.
Dans la société occidentale, l’exploitation a été surmontée, du moins sous la forme analysée et décrite par Karl Marx. Cependant, l’aliénation n’a pas été surmontée dans les diverses formes d’exploitation lorsque les hommes tirent profit les uns des autres et que, avec la satisfaction toujours plus raffinée de leurs besoins particuliers et secondaires, ils se rendent sourds à leurs besoins essentiels et authentiques qui doivent régir aussi les modalités de la satisfaction des autres besoins83. L’homme ne peut pas être libre s’il se préoccupe seulement ou surtout de l’avoir et de la jouissance, au point de n’être plus capable de dominer ses instincts et ses passions, ni de les unifier ou de les maîtriser par l’obéissance à la vérité. L’obéissance à la vérité de Dieu et de l’homme est pour lui la condition première de la liberté et lui permet d’ordonner ses besoins, ses désirs et les manières de les satisfaire suivant une juste hiérarchie, de telle sorte que la possession des choses soit pour lui un moyen de grandir. Cette croissance peut être entravée du fait de la manipulation par les médias qui imposent, au moyen d’une insistance bien orchestrée, des modes et des mouvements d’opinion, sans qu’il soit possible de soumettre à une critique attentive les prémisses sur lesquelles ils sont fondés.
42. Triomphe du capitalisme ?
En revenant maintenant à la question initiale, peut-on dire que, après l’échec du communisme, le capitalisme est le système social qui l’emporte et que c’est vers lui que s’orientent les efforts des pays qui cherchent à reconstruire leur économie et leur société ? Est-ce ce modèle qu’il faut proposer aux pays du Tiers Monde qui cherchent la voie du vrai progrès de leur économie et de leur société civile ?
La réponse est évidemment complexe. Si sous le nom de « capitalisme » on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’« économie d’entreprise », ou d’« économie de marché », ou simplement d’« économie libre ». Mais si par « capitalisme » on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative.
La solution marxiste a échoué, mais des phénomènes de marginalisation et d’exploitation demeurent dans le monde, spécialement dans le Tiers Monde, de même que des phénomènes d’aliénation humaine, spécialement dans les pays les plus avancés, contre lesquels la voix de l’Église s’élève avec fermeté. Des foules importantes vivent encore dans des conditions de profonde misère matérielle et morale. Certes, la chute du système communiste élimine dans de nombreux pays un obstacle pour le traitement approprié et réaliste de ces problèmes, mais cela ne suffit pas à les résoudre. Il y a même un risque de voir se répandre une idéologie radicale de type capitaliste qui refuse jusqu’à leur prise en considération, admettant a priori que toute tentative d’y faire face directement est vouée à l’insuccès, et qui, par principe, en attend la solution du libre développement des forces du marché.
43. Le développement intégral
L’Église n’a pas de modèle à proposer. Les modèles véritables et réellement efficaces ne peuvent être conçus que dans le cadre des différentes situations historiques, par l’effort de tous les responsables qui font face aux problèmes concrets sous tous leurs aspects sociaux, économiques, politiques et culturels imbriqués les uns avec les autres84. Face à ces responsabilités, l’Église présente, comme orientation intellectuelle indispensable, sa doctrine sociale qui – ainsi qu’il a été dit – reconnaît le caractère positif du marché et de l’entreprise, mais qui souligne en même temps la nécessité de leur orientation vers le bien commun. Cette doctrine reconnaît aussi la légitimité des efforts des travailleurs pour obtenir le plein respect de leur dignité et une participation plus large à la vie de l’entreprise, de manière que, tout en travaillant avec d’autres et sous la direction d’autres personnes, ils puissent en un sens travailler « à leur compte85», en exerçant leur intelligence et leur liberté.
Le développement intégral de la personne humaine dans le travail ne contredit pas, mais favorise plutôt, une meilleure productivité et une meilleure efficacité du travail lui-même, même si cela peut affaiblir les centres du pouvoir établi. L’entreprise ne peut être considérée seulement comme une « société de capital » ; elle est en même temps une « société de personnes » dans laquelle entrent de différentes manières et avec des responsabilités spécifiques ceux qui fournissent le capital nécessaire à son activité et ceux qui y collaborent par leur travail. Pour atteindre ces objectifs, un vaste mouvement associatif des travailleurs est encore nécessaire, dont le but est la libération et la promotion intégrale de la personne.
On a relu, à la lumière des « choses nouvelles » d’aujourd’hui, le rapport entre la propriété individuelle, ou privée, et la destination universelle des biens. L’homme s’épanouit par son intelligence et sa liberté, et, ce faisant, il prend comme objet et comme instrument les éléments du monde et il se les approprie. Le fondement du droit d’initiative et de propriété individuelle réside dans cette nature de son action. Par son travail, l’homme se dépense non seulement pour lui-même, mais aussi pour les autres et avec les autres : chacun collabore au travail et au bien d’autrui. L’homme travaille pour subvenir aux besoins de sa famille, de la communauté à laquelle il appartient, de la nation et, en définitive, de l’humanité entière86. En outre, il collabore au travail des autres personnes qui exercent leur activité dans la même entreprise, de même qu’au travail des fournisseurs et à la consommation des clients, dans une chaîne de solidarité qui s’étend progressivement. La propriété des moyens de production, tant dans le domaine industriel qu’agricole, est juste et légitime, si elle permet un travail utile ; au contraire, elle devient illégitime quand elle n’est pas valorisée ou quand elle sert à empêcher le travail des autres, pour obtenir un gain qui ne provient pas du développement d’ensemble du travail et de la richesse sociale, mais plutôt de leur limitation, de l’exploitation illicite, de la spéculation et de la rupture de la solidarité dans le monde du travail87. Ce type de propriété n’a aucune justification et constitue un abus devant Dieu et devant les hommes.
L’obligation de gagner son pain à la sueur de son front suppose en même temps un droit. Une société dans laquelle ce droit serait systématiquement nié, dans laquelle les mesures de politique économique ne permettraient pas aux travailleurs d’atteindre un niveau satisfaisant d’emploi, ne peut ni obtenir sa légitimation éthique ni assurer la paix sociale88. De même que la personne se réalise pleinement dans le libre don de soi, de même la propriété se justifie moralement dans la création, suivant les modalités et les rythmes appropriés, de possibilités d’emploi et de développement humain pour tous.
Chapitre V : L’État et la culture
44. La racine du totalitarisme
Léon XIII n’ignorait pas qu’il faut une saine théorie de l’État pour assurer le développement normal des activités humaines, des activités spirituelles et matérielles, indispensables les unes et les autres89. À ce sujet, dans un passage de Rerum novarum, il expose l’organisation de la société en trois pouvoirs – législatif, exécutif et judiciaire –, et cela représentait alors une nouveauté dans l’enseignement de l’Église90. Cette structure reflète une conception réaliste de la nature sociale de l’homme qui requiert une législation adaptée pour protéger la liberté de tous. Dans cette perspective, il est préférable que tout pouvoir soit équilibré par d’autres pouvoirs et par d’autres compétences qui le maintiennent dans de justes limites. C’est là le principe de l’« État de droit », dans lequel la souveraineté appartient à la loi et non pas aux volontés arbitraires des hommes.
À l’époque moderne, contre cette conception s’est dressé le totalitarisme qui, dans sa forme marxiste-léniniste, considère que quelques hommes, en vertu d’une connaissance plus approfondie des lois du développement de la société, ou à cause de leur appartenance particulière de classe et de leur proximité des sources les plus vives de la conscience collective, sont exempts d’erreur et peuvent donc s’arroger l’exercice d’un pouvoir absolu. Il faut ajouter que le totalitarisme naît de la négation de la vérité au sens objectif du terme : s’il n’existe pas de vérité transcendante, par l’obéissance à laquelle l’homme acquiert sa pleine identité, dans ces conditions, il n’existe aucun principe sûr pour garantir des rapports justes entre les hommes. Leurs intérêts de classe, de groupe ou de nation les opposent inévitablement les uns aux autres. Si la vérité transcendante n’est pas reconnue, la force du pouvoir triomphe, et chacun tend à utiliser jusqu’au bout les moyens dont il dispose pour faire prévaloir ses intérêts ou ses opinions, sans considération pour les droits des autres. Alors, l’homme n’est respecté que dans la mesure où il est possible de l’utiliser aux fins d’une prépondérance égoïste. Il faut donc situer la racine du totalitarisme moderne dans la négation de la dignité transcendante de la personne humaine, image visible du Dieu invisible et, précisément pour cela, de par sa nature même, sujet de droits que personne ne peut violer, ni l’individu, ni le groupe, ni la classe, ni la nation, ni l’État. La majorité d’un corps social ne peut pas non plus le faire, en se dressant contre la minorité pour la marginaliser, l’opprimer, l’exploiter, ou pour tenter de l’anéantir91.
45. Le totalitarisme en face de l’Église, de la nation, de la famille
La culture et la pratique du totalitarisme comportent aussi la négation de l’Église. L’État, ou le parti, qui considère qu’il peut réaliser dans l’histoire le bien absolu et qui se met lui-même au-dessus de toutes les valeurs, ne peut tolérer que l’on défende un critère objectif du bien et du mal qui soit différent de la volonté des gouvernants et qui, dans certaines circonstances, puisse servir à porter un jugement sur leur comportement. Cela explique pourquoi le totalitarisme cherche à détruire l’Église ou du moins à l’assujettir, en en faisant un instrument de son propre système idéologique92.
L’État totalitaire, d’autre part, tend à absorber la nation, la société, la famille, les communautés religieuses et les personnes elles-mêmes. En défendant sa liberté, l’Église défend la personne, qui doit obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (cf. Ac 5,29), la famille, les différentes organisations sociales et les nations, réalités qui jouissent toutes d’un domaine propre d’autonomie et de souveraineté.
46. La démocratie authentique
L’Église apprécie le système démocratique, comme système qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s’avère opportun93. Cependant, l’Église ne peut approuver la constitution de groupes dirigeants restreints qui usurpent le pouvoir de l’État au profit de leurs intérêts particuliers ou à des fins idéologiques.
Une démocratie authentique n’est possible que dans un État de droit et sur la base d’une conception correcte de la personne humaine. Elle requiert la réalisation des conditions nécessaires pour la promotion des personnes, par l’éducation et la formation à un vrai idéal, et aussi l’épanouissement de la « personnalité » de la société, par la création de structures de participation et de coresponsabilité. On tend à affirmer aujourd’hui que l’agnosticisme et le relativisme sceptique représentent la philosophie et l’attitude fondamentale accordées aux formes démocratiques de la vie politique, et que ceux qui sont convaincus de connaître la vérité et qui lui donnent une ferme adhésion ne sont pas dignes de confiance du point de vue démocratique, parce qu’ils n’acceptent pas que la vérité soit déterminée par la majorité, ou bien qu’elle diffère selon les divers équilibres politiques. À ce propos, il faut observer que, s’il n’existe aucune vérité dernière qui guide et oriente l’action politique, les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir. Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire.
Et l’Église n’ignore pas le danger du fanatisme, ou du fondamentalisme, de ceux qui, au nom d’une idéologie qui se prétend scientifique ou religieuse, estiment pouvoir imposer aux autres hommes leur conception de la vérité et du bien. La vérité chrétienne n’est pas de cette nature. N’étant pas une idéologie, la foi chrétienne ne cherche nullement à enfermer dans le cadre d’un modèle rigide la changeante réalité sociale et politique et elle admet que la vie de l’homme se réalise dans l’histoire de manières diverses et imparfaites. Cependant l’Église, en réaffirmant constamment la dignité transcendante de la personne, adopte comme règle d’action le respect de la liberté94.
Mais la liberté n’est pleinement mise en valeur que par l’accueil de la vérité : en un monde sans vérité, la liberté perd sa consistance et l’homme est soumis à la violence des passions et à des conditionnements apparents ou occultes. Le chrétien vit la liberté (cf. Jn 8,31-32) et il se met au service de la liberté, il propose constamment, en fonction de la nature missionnaire de sa vocation, la vérité qu’il a découverte. Dans le dialogue avec les autres, attentif à tout élément de la vérité qu’il découvre dans l’expérience de la vie et de la culture des personnes et des nations, il ne renoncera pas à affirmer tout ce que sa foi et un sain exercice de la raison lui ont fait connaître95.
47. Droits de l’homme et bien commun
Après la chute du totalitarisme communiste et de nombreux autres régimes totalitaires et de « sécurité nationale », on assiste actuellement, non sans conflits, au succès de l’idéal démocratique dans le monde, allant de pair avec une grande attention et une vive sollicitude pour les droits de l’homme. Mais précisément pour aller dans ce sens, il est nécessaire que les peuples qui sont en train de réformer leurs institutions donnent à la démocratie un fondement authentique et solide grâce à la reconnaissance explicite de ces droits96. Parmi les principaux, il faut rappeler le droit à la vie dont fait partie intégrante le droit de grandir dans le sein de sa mère après la conception ; puis le droit de vivre dans une famille unie et dans un climat moral favorable au développement de sa personnalité ; le droit d’épanouir son intelligence et sa liberté par la recherche et la connaissance de la vérité ; le droit de participer au travail de mise en valeur des biens de la terre et d’en tirer sa subsistance et celle de ses proches ; le droit de fonder librement une famille, d’accueillir et d’élever des enfants, en exerçant de manière responsable sa sexualité. En un sens, la source et la synthèse de ces droits, c’est la liberté religieuse, entendue comme le droit de vivre dans la vérité de sa foi et conformément à la dignité transcendante de sa personne97.
Même dans les pays qui connaissent des formes de gouvernement démocratique, ces droits ne sont pas toujours entièrement respectés. Et l’on ne pense pas seulement au scandale de l’avortement, mais aussi aux divers aspects d’une crise des systèmes démocratiques qui semblent avoir parfois altéré la capacité de prendre des décisions en fonction du bien commun. Les requêtes qui viennent de la société ne sont pas toujours examinées selon les critères de la justice et de la moralité, mais plutôt d’après l’influence électorale ou le poids financier des groupes qui les soutiennent. De telles déviations des mœurs politiques finissent par provoquer la défiance et l’apathie, et par entraîner une baisse de la participation politique et de l’esprit civique de la population, qui se sent atteinte et déçue. Il en résulte une incapacité croissante à situer les intérêts privés dans le cadre d’une conception cohérente du bien commun. Celui-ci, en effet, n’est pas seulement la somme des intérêts particuliers, mais il suppose qu’on les évalue et qu’on les harmonise en fonction d’une hiérarchie des valeurs équilibrée et, en dernière analyse, d’une conception correcte de la dignité et des droits de la personne98.
L’Église respecte l’autonomie légitime de l’ordre démocratique et elle n’a pas qualité pour exprimer une préférence de l’une ou l’autre solution institutionnelle ou constitutionnelle. La contribution qu’elle offre à ce titre est justement celle de sa conception de la dignité de la personne qui apparaît en toute plénitude dans le mystère du Verbe incarné99.
48. Droits et devoirs de l’État
Ces considérations d’ordre général rejaillissent également sur le rôle de l’État dans le secteur économique. L’activité économique, en particulier celle de l’économie de marché, ne peut se dérouler dans un vide institutionnel, juridique et politique. Elle suppose, au contraire, que soient assurées les garanties des libertés individuelles et de la propriété, sans compter une monnaie stable et des services publics efficaces. Le devoir essentiel de l’État est cependant d’assurer des garanties, afin que ceux qui travaillent et qui produisent puissent jouir du fruit de leur travail et donc se sentir stimulés à l’accomplir avec efficacité et honnêteté. L’un des principaux obstacles au développement et au bon ordre économiques est le défaut de sécurité, accompagné de la corruption des pouvoirs publics et de la multiplication de manières impropres de s’enrichir et de réaliser des profits faciles en recourant à des activités illégales ou purement spéculatives.
L’État a par ailleurs le devoir de surveiller et de conduire l’application des droits humains dans le secteur économique ; dans ce domaine, toutefois, la première responsabilité ne revient pas à l’État mais aux individus et aux différents groupes ou associations qui composent la société. L’État ne pourrait pas assurer directement l’exercice du droit au travail de tous les citoyens sans contrôler toute la vie économique et entraver la liberté des initiatives individuelles. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il n’ait aucune compétence dans ce secteur, comme l’ont affirmé ceux qui prônent l’absence totale de règles dans le domaine économique. Au contraire, l’État a le devoir de soutenir l’activité des entreprises en créant les conditions qui permettent d’offrir des emplois, en la stimulant dans les cas où elle reste insuffisante ou en la soutenant dans les périodes de crise.
L’État a aussi le droit d’intervenir lorsque des situations particulières de monopole pourraient freiner ou empêcher le développement. Mais, à part ces rôles d’harmonisation et d’orientation du développement, il peut remplir des fonctions de suppléance dans des situations exceptionnelles, lorsque des groupes sociaux ou des ensembles d’entreprises trop faibles ou en cours de constitution ne sont pas à la hauteur de leurs tâches. Ces interventions de suppléance, que justifie l’urgence d’agir pour le bien commun, doivent être limitées dans le temps, autant que possible, pour ne pas enlever de manière stable à ces groupes ou à ces entreprises les compétences qui leur appartiennent et pour ne pas étendre à l’excès le cadre de l’action de l’État, en portant atteinte à la liberté économique ou civile.
On a assisté, récemment, à un important élargissement du cadre de ces interventions, ce qui a amené à constituer, en quelque sorte, un État de type nouveau, l’« État du bien-être ». Ces développements ont eu lieu dans certains États pour mieux répondre à beaucoup de besoins, en remédiant à des formes de pauvreté et de privation indignes de la personne humaine. Cependant, au cours de ces dernières années en particulier, des excès ou des abus assez nombreux ont provoqué des critiques sévères de l’État du bien-être, que l’on a appelé l’« État de l’assistance ». Les dysfonctionnements et les défauts des soutiens publics proviennent d’une conception inappropriée des devoirs spécifiques de l’État. Dans ce cadre, il convient de respecter également le principe de subsidiarité : une société d’ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d’une société d’un ordre inférieur, en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l’aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun100.
En intervenant directement et en privant la société de ses responsabilités, l’État de l’assistance provoque la déperdition des forces humaines, l’hypertrophie des appareils publics, animés par une logique bureaucratique plus que par la préoccupation d’être au service des usagers, avec une croissance énorme des dépenses. En effet, il semble que les besoins soient mieux connus par ceux qui en sont plus proches ou qui savent s’en rapprocher, et que ceux-ci soient plus à même d’y répondre. On ajoutera que souvent certains types de besoins appellent une réponse qui ne soit pas seulement d’ordre matériel mais qui sache percevoir la requête humaine plus profonde. Que l’on pense aussi aux conditions que connaissent les réfugiés, les immigrés, les personnes âgées ou malades, et aux diverses conditions qui requièrent une assistance, comme dans le cas des toxicomanes, toutes personnes qui ne peuvent être efficacement aidées que par ceux qui leur apportent non seulement les soins nécessaires, mais aussi un soutien sincèrement fraternel.
49. La richesse des liens sociaux
Dans ce domaine, l’Église, fidèle au commandement du Christ, son Fondateur, a toujours été présente par ses œuvres conçues pour offrir à l’homme dans le besoin un soutien matériel qui ne l’humilie pas et qui ne le réduise pas à l’état de sujet assisté, mais qui l’aide à sortir de ses conditions précaires en l’affermissant dans sa dignité de personne. Dans une fervente action de grâce, il faut souligner que la charité active ne s’est jamais éteinte dans l’Église, et même qu’elle connaît aujourd’hui une progression réconfortante sous de multiples formes. À cet égard, une mention particulière est due au phénomène du volontariat que l’Église encourage et promeut en demandant à tous leur collaboration pour le soutenir et l’encourager dans ses initiatives.
Pour dépasser la mentalité individualiste répandue aujourd’hui, il faut un engagement concret de solidarité et de charité qui commence à l’intérieur de la famille par le soutien mutuel des époux, puis s’exerce par la prise en charge des générations les unes par les autres. C’est ainsi que la famille se définit comme une communauté de travail et de solidarité. Cependant, il arrive que, lorsque la famille décide de répondre pleinement à sa vocation, elle se trouve privée de l’appui nécessaire de la part de l’État, et elle ne dispose pas de ressources suffisantes. Il est urgent de promouvoir non seulement des politiques de la famille, mais aussi des politiques sociales qui aient comme principal objectif la famille elle-même, en l’aidant, par l’affectation de ressources convenables et de moyens efficaces de soutien, tant dans l’éducation des enfants que dans la prise en charge des anciens, afin d’éviter à ces derniers l’éloignement de leur noyau familial et de renforcer les liens entre les générations101.
À part la famille, d’autres groupes sociaux intermédiaires remplissent des rôles primaires et mettent en œuvre des réseaux de solidarité spécifiques. Ces groupes acquièrent la maturité de vraies communautés de personnes et innervent le tissu social, en l’empêchant de tomber dans l’impersonnalité et l’anonymat de la masse, malheureusement trop fréquents dans la société moderne. C’est dans l’entrecroisement des relations multiples que vit la personne et que progresse la « personnalité » de la société. L’individu est souvent écrasé aujourd’hui entre les deux pôles de l’État et du marché. En effet, il semble parfois n’exister que comme producteur et comme consommateur de marchandises, ou comme administré de l’État, alors qu’on oublie que la convivialité n’a pour fin ni l’État ni le marché, car elle possède en elle-même une valeur unique que l’État et le marché doivent servir. L’homme est avant tout un être qui cherche la vérité et qui s’efforce de vivre selon cette vérité, de l’approfondir dans un dialogue constant qui implique les générations passées et à venir102.
50. La culture : une recherche de la vérité
La culture de la nation est caractérisée par la recherche ouverte de la vérité qui se renouvelle à chaque génération. En effet, le patrimoine des valeurs transmises et acquises est toujours soumis à la contestation par les jeunes. Contester, il est vrai, ne signifie pas nécessairement détruire ou refuser a priori, mais cela veut dire surtout mettre à l’épreuve dans sa propre vie et, par une telle vérification existentielle, rendre ces valeurs plus vivantes, plus actuelles et plus personnelles, en distinguant dans la tradition ce qui est valable de ce qui est faux ou erroné, ou des formes vieillies qui peuvent être remplacées par d’autres plus appropriées à l’époque présente.
À ce propos, il convient de rappeler que l’évangélisation s’insère dans la culture des nations, en affermissant sa recherche de la vérité et en l’aidant à accomplir son travail de purification et d’approfondissement103. Cependant, quand une culture se ferme sur elle-même et cherche à perpétuer des manières de vivre vieillies, en refusant tout échange et toute confrontation au sujet de la vérité de l’homme, elle devient stérile et va vers la décadence.
51. La contribution spécifique de l’Église à la culture
Toute l’activité humaine se situe à l’intérieur d’une culture et réagit par rapport à celle-ci. Pour que cette culture soit constituée comme il convient, il faut que tout l’homme soit impliqué, qu’il y développe sa créativité, son intelligence, sa connaissance du monde et des hommes. En outre, il y investit ses capacités de maîtrise de soi, de sacrifice personnel, de solidarité et de disponibilité pour promouvoir le bien commun. Pour cela, la première et la plus importante des tâches s’accomplit dans le cœur de l’homme, et la manière dont l’homme se consacre à la construction de son avenir dépend de la conception qu’il a de lui-même et de son destin. C’est à ce niveau que se situe la contribution spécifique et décisive de l’Église à la véritable culture. Elle favorise la qualité des comportements humains qui contribuent à former une culture de la paix, à rencontre des modèles culturels qui absorbent l’homme dans la masse, méconnaissent le rôle de son initiative et de sa liberté et ne situent sa grandeur que dans les techniques conflictuelles et guerrières. L’Église rend ce service en prêchant la vérité sur la création du monde que Dieu a mise entre les mains des hommes pour la rendre féconde et la parfaire par leur travail, et en prêchant la vérité sur la rédemption par laquelle le Fils de Dieu a sauvé tous les hommes et, en même temps, les a unis les uns aux autres, les rendant responsables les uns des autres. La Sainte Écriture nous parle constamment d’un engagement actif en faveur d’autrui et nous présente l’exigence d’une coresponsabilité qui doit impliquer tous les hommes.
Cette exigence ne s’arrête pas aux limites de la famille, ni même du peuple ou de d’État, mais elle concerne progressivement toute l’humanité, de telle sorte qu’aucun homme ne doit se considérer comme étranger ou indifférent au sort d’un autre membre de la famille humaine. Aucun homme ne peut affirmer qu’il n’est pas responsable du sort de son frère (cf. Gn 4,9 ; Lc 10,29-37 ; Mt 25,31-46) ! Une sollicitude attentive et dévouée à l’égard du prochain au moment même où il en a besoin – facilitée aujourd’hui par les nouveaux moyens de communication sociale qui ont rendu les hommes plus proches les uns des autres – présente une importance particulière pour la recherche de modes de résolution, autres que la guerre, des conflits internationaux. Il n’est pas difficile d’affirmer que la puissance terrifiante des moyens de destruction, accessibles même aux petites et moyennes puissances, ainsi que les relations toujours plus étroites existant entre les peuples de toute la terre, rendent la limitation des conséquences d’un conflit très ardue ou pratiquement impossible.
52. Contre la guerre, le développement
Le Pape Benoît XV et ses successeurs ont clairement compris ce danger104, et moi-même, à l’occasion de la récente et dramatique guerre du golfe Persique, j’ai repris le cri : « Jamais plus la guerre ! » Non, jamais plus la guerre, qui détruit la vie des innocents, qui apprend à tuer et qui bouleverse également la vie de ceux qui tuent, qui laisse derrière elle une traînée de rancœurs et de haines, rendant plus difficile la juste solution des problèmes mêmes qui l’ont provoquée ! De même qu’à l’intérieur des États est finalement venu le temps où le système de la vengeance privée et des représailles a été remplacé par l’autorité de la loi, de même il est maintenant urgent qu’un semblable progrès soit réalisé dans la communauté internationale. D’autre part, il ne faut pas oublier qu’aux racines de la guerre il y a généralement des motifs réels et graves : des injustices subies, la frustration d’aspirations légitimes, la misère et l’exploitation de foules humaines désespérées qui ne voient pas la possibilité effective d’améliorer leurs conditions de vie par des moyens pacifiques.
C’est pourquoi l’autre nom de la paix est le développement105. Il y a une responsabilité collective pour éviter la guerre, il y a de même une responsabilité collective pour promouvoir le développement. Sur le plan intérieur, il est possible, et c’est un devoir, de construire une économie sociale qui oriente son fonctionnement dans le sens du bien commun ; des interventions appropriées sont également nécessaires pour cela sur le plan international. Il faut donc consentir un vaste effort de compréhension mutuelle, de connaissance mutuelle et de sensibilisation des consciences. C’est là la culture désirée qui fait progresser la confiance dans les capacités humaines du pauvre et donc dans ses possibilités d’améliorer ses conditions de vie par son travail, ou d’apporter une contribution positive à la prospérité économique. Mais pour y parvenir, le pauvre – individu ou nation – a besoin de se voir offrir des conditions de vie favorables concrètement accessibles. Créer de telles conditions, c’est le but d’une concertation mondiale pour le développement qui suppose même le sacrifice de positions avantageuses de revenu et de puissance dont se prévalent les économies les plus développées106.
Cela peut comporter d’importants changements dans les styles de vie établis, afin de limiter le gaspillage des ressources naturelles et des ressources humaines, pour permettre à tous les peuples et à tous les hommes sur la terre d’en disposer dans une mesure convenable. Il faut ajouter à cela la mise en valeur de nouveaux biens matériels et spirituels, fruits du travail et de la culture des peuples aujourd’hui marginalisés, arrivant ainsi à l’enrichissement humain global de la famille des nations.
Chapitre VI : L’Homme est la route de l'Église
53. Le sens de l’intervention de l’Église
Face à la misère du prolétariat, Léon XIII disait : « C’est avec assurance que Nous abordons ce sujet, et dans toute la plénitude de notre droit. […] Nous taire serait aux yeux de tous négliger notre devoir107. » Au cours des cent dernières années, l’Église a manifesté sa pensée à maintes reprises, suivant de près l’évolution continue de la question sociale, et elle ne l’a certes pas fait pour retrouver des privilèges du passé ou pour imposer son point de vue. Son but unique a été d’exercer sa sollicitude et ses responsabilités à l’égard de l’homme qui lui a été confié par le Christ lui-même, cet homme qui, comme le rappelle le deuxième Concile du Vatican, est la seule créature sur terre que Dieu ait voulue pour elle-même et pour lequel Dieu a son projet, à savoir la participation au salut éternel. Il ne s’agit pas de l’homme « abstrait », mais réel, de l’homme « concret », « historique ». Il s’agit de chaque homme, parce que chacun a été inclus dans le mystère de la Rédemption, et Jésus Christ s’est uni à chacun, pour toujours, à travers ce mystère108. Il s’ensuit que l’Église ne peut abandonner l’homme et que « cet homme est la première route que l’Église doit parcourir en accomplissant sa mission […], route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption109». Tel est le principe, et le principe unique, qui inspire la doctrine sociale de l’Église. Si celle-ci a progressivement élaboré cette doctrine d’une manière systématique, surtout à partir de la date que nous commémorons, c’est parce que toute la richesse doctrinale de l’Église a pour horizon l’homme dans sa réalité concrète de pécheur et de juste.
54. Doctrine sociale et évangélisation
La doctrine sociale, aujourd’hui surtout, s’occupe de l’homme en tant qu’intégré dans le réseau complexe de relations des sociétés modernes. Les sciences humaines et la philosophie aident à bien saisir que l’homme est situé au centre de la société et à le mettre en mesure de mieux se comprendre lui-même en tant qu’« être social ». Mais seule la foi lui révèle pleinement sa véritable identité, et elle est précisément le point de départ de la doctrine sociale de l’Église qui, en s’appuyant sur tout ce que lui apportent les sciences et la philosophie, se propose d’assister l’homme sur le chemin du salut.
L’encyclique Rerum novarum peut être considérée comme un apport important à l’analyse socio-économique de la fin du xixe siècle, mais sa valeur particulière lui vient de ce qu’elle est un document du magistère qui s’inscrit bien dans la mission évangélisatrice de l’Église en même temps que beaucoup d’autres documents de cette nature. On en déduit que la doctrine sociale a par elle-même la valeur d’un instrument d’évangélisation : en tant que telle, à tout homme elle annonce Dieu et le mystère du salut dans le Christ, et, pour la même raison, elle révèle l’homme à lui-même. Sous cet éclairage, et seulement sous cet éclairage, elle s’occupe du reste : les droits humains de chacun et en particulier du « prolétariat », la famille et l’éducation, les devoirs de l’État, l’organisation de la société nationale et internationale, la vie économique, la culture, la guerre et la paix, le respect de la vie depuis le moment de la conception jusqu’à la mort.
55. Enrichir la dignité de l’homme
L’Église reçoit de la Révélation divine le « sens de l’homme ». « Pour connaître l’homme, l’homme vrai, l’homme intégral, il faut connaître Dieu », disait Paul VI, et aussitôt après il citait sainte Catherine de Sienne qui exprimait sous forme de prière la même idée : « Dans ta nature, Dieu éternel, je connaîtrai ma nature110».
L’anthropologie chrétienne est donc en réalité un chapitre de la théologie, et, pour la même raison, la doctrine sociale de l’Église, en s’occupant de l’homme, en s’intéressant à lui et à sa manière de se comporter dans le monde, « appartient […] au domaine de la théologie et spécialement de la théologie morale111». La dimension théologique apparaît donc nécessaire tant pour interpréter que pour résoudre les problèmes actuels de la convivialité humaine. Cela vaut – il convient de le noter – à la fois pour la solution « athée », qui prive l’homme de l’une de ses composantes fondamentales, la composante spirituelle, et pour les solutions inspirées par la permissivité et l’esprit de consommation, solutions qui, sous divers prétextes, cherchent à le convaincre de son indépendance par rapport à Dieu et à toute loi, l’enfermant dans un égoïsme qui finit par nuire à lui-même et à autrui.
Quand elle annonce à l’homme le salut de Dieu, quand elle lui offre la vie divine et la lui communique par les sacrements, quand elle oriente sa vie par les commandements de l’amour de Dieu et du prochain, l’Église contribue à l’enrichissement de la dignité de l’homme. Mais, de même qu’elle ne peut jamais abandonner cette mission religieuse et transcendante en faveur de l’homme, de même, elle se rend compte que son œuvre rencontre aujourd’hui des difficultés et des obstacles particuliers. Voilà pourquoi elle se consacre avec des forces et des méthodes toujours nouvelles à l’évangélisation qui assure le développement de tout l’homme. À la veille du troisième millénaire, elle reste « le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine112», comme elle a toujours essayé de l’être depuis le début de son existence, cheminant avec l’homme tout au long de son histoire. L’encyclique Rerum novarum en est une expression significative.
56. Une motivation pour agir
En ce centième anniversaire de l’encyclique, je voudrais remercier tous ceux qui ont fait l’effort d’étudier, d’approfondir et de répandre la doctrine sociale chrétienne. Pour cela, la collaboration des Églises locales est indispensable, et je souhaite que le centenaire soit l’occasion d’un nouvel élan en faveur de l’étude, de la diffusion et de l’application de cette doctrine dans les multiples domaines.
Je voudrais en particulier qu’on la fasse connaître et qu’on l’applique dans les pays où, après l’écroulement du socialisme réel, on paraît très désorienté face à la tâche de reconstruction. De leur côté, les pays occidentaux eux-mêmes courent le risque de voir dans cet effondrement la victoire unilatérale de leur système économique et ils ne se soucient donc pas d’y apporter maintenant les corrections qu’il faudrait. Quant aux pays du Tiers Monde, ils se trouvent plus que jamais dans la dramatique situation du sous-développement, qui s’aggrave chaque jour.
Léon XIII, après avoir formulé les principes et les orientations pour une solution de la question ouvrière, a écrit ce mot d’ordre : « Que chacun se mette sans délai à la part qui lui incombe de peur qu’en différant le remède on ne rende incurable un mal déjà si grave ! » Et il ajoutait : « Quant à l’Église, son action ne fera jamais défaut en aucune manière113».
57. L’action, les œuvres
Pour l’Église, le message social de l’Évangile ne doit pas être considéré comme une théorie mais avant tout comme un fondement et une motivation de l’action. Stimulés par ce message, quelques-uns des premiers chrétiens distribuaient leurs biens aux pauvres, montrant qu’en dépit des différences de provenance sociale, une convivialité harmonieuse et solidaire était possible. Par la force de l’Évangile, au cours des siècles, les moines ont cultivé la terre, les religieux et religieuses ont fondé des hôpitaux et des asiles pour les pauvres, les confréries ainsi que des hommes et des femmes de toutes conditions se sont engagés en faveur des nécessiteux et des marginaux, dans la conviction que les paroles du Christ « ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40) ne devaient pas rester un vœu pieux mais devenir un engagement concret de leur vie.
Plus que jamais, l’Église sait que son message social sera rendu crédible par le témoignage des œuvres plus encore que par sa cohérence et sa logique internes. C’est aussi de cette conviction que découle son option préférentielle pour les pauvres, qui n’est jamais exclusive ni discriminatoire à l’égard d’autres groupes. Il s’agit en effet d’une option qui ne vaut pas seulement pour la pauvreté matérielle : on sait bien que, surtout dans la société moderne, on trouve de nombreuses formes de pauvreté, économique mais aussi culturelle et religieuse. L’amour de l’Église pour les pauvres, qui est capital et qui fait partie de sa tradition constante, la pousse à se tourner vers le monde dans lequel, malgré le progrès technique et économique, la pauvreté menace de prendre des proportions gigantesques. Dans les pays occidentaux, il y a la pauvreté aux multiples formes des groupes marginaux, des personnes âgées et des malades, des victimes de la civilisation de consommation et, plus encore, celle d’une multitude de réfugiés et d’émigrés ; dans les pays en voie de développement, on voit poindre à l’horizon des crises qui seront dramatiques si l’on ne prend pas en temps voulu des mesures coordonnées au niveau international.
58. Mondialisation de l’économie
L’amour pour l’homme, et en premier lieu pour le pauvre dans lequel l’Église voit le Christ, se traduit concrètement par la promotion de la justice. Celle-ci ne pourra jamais être pleinement mise en œuvre si les hommes ne voient pas celui qui est dans le besoin, qui demande un soutien pour vivre, non pas comme un gêneur ou un fardeau, mais comme un appel à faire le bien, la possibilité d’une richesse plus grande. Seule cette prise de conscience donnera le courage d’affronter le risque et le changement qu’implique toute tentative authentique de se porter au secours d’un autre homme. En effet, il ne s’agit pas seulement de donner de son superflu mais d’apporter son aide pour faire entrer dans le cycle du développement économique et humain des peuples entiers qui en sont exclus ou marginalisés. Ce sera possible non seulement si l’on puise dans le superflu, produit en abondance par notre monde, mais surtout si l’on change les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd’hui les sociétés. Il ne s’agit pas non plus de détruire des instruments d’organisation sociale qui ont fait leurs preuves, mais de les orienter en fonction d’une juste conception du bien commun de la famille humaine tout entière. Aujourd’hui est en vigueur ce qu’on appelle la « mondialisation de l’économie », phénomène qui ne doit pas être réprouvé car il peut créer des occasions extraordinaires de mieux-être. Mais on sent toujours davantage la nécessité qu’à cette internationalisation croissante de l’économie corresponde l’existence de bons organismes internationaux de contrôle et d’orientation, afin de guider l’économie elle-même vers le bien commun, ce qu’aucun État, fût-il le plus puissant de la terre, n’est plus en mesure de faire. Pour qu’un tel résultat puisse être atteint, il faut que s’accroisse la concertation entre les grands pays et que, dans les organismes internationaux spécialisés, les intérêts de la grande famille humaine soient équitablement représentés. Il faut également qu’en évaluant les conséquences de leurs décisions, ils tiennent toujours dûment compte des peuples et des pays qui ont peu de poids sur le marché international mais qui concentrent en eux les besoins les plus vifs et les plus douloureux, et ont besoin d’un plus grand soutien pour leur développement. Il est certain qu’il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine.
59. Une expérience de la foi
Afin que la justice s’accomplisse et que soient couronnées de succès les tentatives des hommes pour la mettre en œuvre, il est donc nécessaire que soit donnée la grâce qui vient de Dieu. Par la grâce, en collaboration avec la liberté des hommes, se réalise la mystérieuse présence de Dieu dans l’histoire, qui est la Providence.
La nouveauté dont on fait l’expérience à la suite du Christ doit être communiquée aux autres hommes dans la réalité concrète de leurs difficultés, de leurs luttes, de leurs problèmes et de leurs défis, afin que tout cela soit éclairé et rendu plus humain par la lumière de la foi. Celle-ci, en effet, n’aide pas seulement à trouver des solutions : elle permet aussi de supporter humainement les situations de souffrance, afin qu’en elles l’homme ne se perde pas et qu’il n’oublie pas sa dignité et sa vocation.
En outre, la doctrine sociale a une importante dimension interdisciplinaire. Pour mieux incarner l’unique vérité concernant l’homme dans des contextes sociaux, économiques et politiques différents et en continuel changement, cette doctrine entre en dialogue avec les diverses disciplines qui s’occupent de l’homme, elle en assimile les apports et elle les aide à s’orienter, dans une perspective plus vaste, vers le service de la personne, connue et aimée dans la plénitude de sa vocation.
À côté de la dimension interdisciplinaire, il faut rappeler aussi la dimension pratique et, en un sens, expérimentale de cette doctrine. Elle se situe à la rencontre de la vie et de la conscience chrétienne avec les situations du monde, et elle se manifeste dans les efforts accomplis par les individus, les familles, les agents culturels et sociaux, les politiciens et les hommes d’État pour lui donner sa forme et son application dans l’histoire.
60. Avec tous les hommes de bonne volonté
En énonçant les principes de solution de la question ouvrière, Léon XIII écrivait : « Une question de cette importance demande encore à d’autres agents leur part d’activité et d’efforts114». Il était convaincu que les graves problèmes causés par la société industrielle ne pouvaient être résolus que par la collaboration entre toutes les forces. Cette affirmation est devenue un élément permanent de la doctrine sociale de l’Église, et cela explique notamment pourquoi Jean XXIII a adressé aussi à « tous les hommes de bonne volonté » son encyclique sur la paix.
Toutefois, le pape Léon XIII constatait avec tristesse que les idéologies de son temps, particulièrement le libéralisme et le marxisme, refusaient cette collaboration. Depuis lors, bien des choses ont changé, surtout ces dernières années. Le monde prend toujours mieux conscience aujourd’hui de ce que la solution des graves problèmes nationaux et internationaux n’est pas seulement une question de production économique ou bien d’organisation juridique ou sociale, mais qu’elle requiert des valeurs précises d’ordre éthique et religieux, ainsi qu’un changement de mentalité, de comportement et de structures. L’Église se sent en particulier le devoir d’y apporter sa contribution et, comme je l’ai écrit dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, il y a un espoir fondé que même les nombreuses personnes qui ne professent pas une religion puissent contribuer à donner à la question sociale le fondement éthique qui s’impose115.
Dans le même document, j’ai aussi lancé un appel aux Églises chrétiennes et à toutes les grandes religions du monde, les invitant à donner un témoignage unanime des convictions communes sur la dignité de l’homme, créé par Dieu116. Je suis convaincu, en effet, que les religions auront aujourd’hui et demain un rôle prépondérant dans la conservation de la paix et dans la construction d’une société digne de l’homme.
D’autre part, il est demandé à tous les hommes de bonne volonté d’être disposés au dialogue et à la collaboration, et cela vaut en particulier pour les personnes et les groupes qui ont une responsabilité propre dans les domaines politique, économique et social, que ce soit au niveau national ou international.
61. Pour défendre l’homme
Au début de la société industrielle, c’est l’existence d’un « joug quasi servile » qui obligea mon prédécesseur à prendre la parole pour défendre l’homme. L’Église est restée fidèle à ce devoir au cours des cent ans qui se sont écoulés depuis. En effet, elle est intervenue à l’époque tumultueuse de la lutte des classes, après la Première Guerre mondiale, pour défendre l’homme contre l’exploitation économique et la tyrannie des systèmes totalitaires. Après la Seconde Guerre mondiale, elle a centré ses messages sociaux sur la dignité de la personne, insistant sur la destination universelle des biens matériels, sur un ordre social exempt d’oppression et fondé sur l’esprit de collaboration et de solidarité. Elle a sans cesse répété que la personne et la société ont besoin non seulement de ces biens mais aussi des valeurs spirituelles et religieuses. En outre, comme elle se rendait toujours mieux compte que trop d’hommes, loin de vivre dans le bien-être du monde occidental, subissent la misère des pays en voie de développement et sont dans une situation qui est encore celle du « joug quasi servile », elle s’est sentie et elle se sent obligée de dénoncer cette réalité en toute clarté et en toute franchise, bien qu’elle sache que ses appels ne seront pas toujours accueillis favorablement par tous.
Cent années après la publication de Rerum novarum, l’Église se trouve encore face à des « choses nouvelles » et à des défis nouveaux. C’est pourquoi ce centenaire doit confirmer dans leur effort tous les hommes de bonne volonté et en particulier les croyants.
62. La présente encyclique tournée vers l’avenir
La présente encyclique a voulu regarder le passé mais surtout se tourner vers l’avenir. Comme Rerum novarum, elle se situe presque au seuil du nouveau siècle et elle entend, avec l’aide de Dieu, préparer sa venue.
La véritable et permanente « nouveauté des choses » vient en tout temps de la puissance infinie de Dieu, qui dit : « Voici, je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5). Ces paroles se réfèrent à l’accomplissement de l’histoire, quand le Christ « remettra la royauté à Dieu le Père… afin que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15,24, 28). Mais le chrétien sait bien que la nouveauté que nous attendons dans sa plénitude au retour du Seigneur est présente depuis la création du monde, et exactement depuis que Dieu s’est fait homme en Jésus Christ, et qu’avec lui et par lui il a fait une « création nouvelle » (2 Co 5,17 ; cf. Ga 6,15).
Avant de conclure, je rends grâce encore une fois à Dieu tout-puissant qui a donné à son Église la lumière et la force nécessaires pour accompagner l’homme dans son cheminement terrestre vers son destin éternel. Au troisième millénaire aussi, l’Église continuera fidèlement à faire sienne la route de l’homme, sachant qu’elle ne marche pas toute seule mais avec le Christ, son Seigneur. C’est lui qui a fait sienne la route de l’homme et qui le conduit, même s’il ne s’en rend pas compte.
Puisse Marie, Mère du Rédempteur, elle qui reste auprès du Christ dans sa marche vers les hommes et avec les hommes, et qui précède l’Église dans son pèlerinage de la foi, accompagner de sa maternelle intercession l’humanité vers le prochain millénaire, dans la fidélité à Celui qui « est le même hier et aujourd’hui » et qui « le sera à jamais » (cf. He 13,8), Jésus Christ, notre Seigneur, au nom duquel, de grand cœur, j’accorde à tous ma Bénédiction.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 1er mai 1991 – mémoire de saint Joseph, travailleur –, en la treizième année de mon pontificat.



1  15 mai 1891.
2  Cf. Pie XI, Quadragesimo anno ; Pie XII, radiomessage du 1er juin 1941 ; Jean XXIII, Mater et Magistra ; Paul VI, Octogesima adveniens.
3  Quadragesimo anno QA 111.
4  Laborem exercens, 14 septembre 1981 ; Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987.
5 Cf. saint Irénée, Adversus haereses I,10,1 ; III,4,1, in Sources chrétiennes, vol. 264 et 211.
6  Rerum novarum RN 38.
7  Cf. par exemple, Léon XIII, Arcanum divinae sapientiae (10 février 1880) ; Diuturnum illud (29 juin 1881) ; encycl. Libertas praestantissimum (20 juin 1888) ; Graves de communi (18 janvier 1901).
8 Rerum novarum RN 1.
9 Ibid.
10  Rerum novarum RN 15.
11  Cf. ibid., RN 16 : description des conditions de travail ; RN 44 : associations ouvrières anti-chrétiennes.
12  Ibid., RN 34 ; cf. aussi RN 20.
13  Ibid., RN 34.
14 Ibid., RN 27.
15  Cf.Laborem exercens LE 1 ; LE 2 ; LE 6.
16  Cf.Rerum novarum RN 3-12.
17 Cf. ibid., RN 7.
18 Cf. ibid., RN 6-8.
19 Cf. ibid., RN 37-38 ; RN 41.
20  Ibid., RN 38.
21 Cf. ibid., RN 33.
22  Ibid., RN 33.
23  Ibid., RN 34.
24  Ibid., RN 34,3.
25  Ibid., RN 34,4.
26  Cf. Déclaration universelle des droits de l’homme.
27  Cf. Rerum novarum RN 27.
28  Cf. ibid., RN 32.
29  Ibid., RN 32.
30  Cf. Déclaration universelle des droits de l’homme ; Déclaration sur l’élimination de toute forme d’intolérance et de discrimination fondée sur la religion ou les convictions.
31  Concile Vatican II, Dignitatis humanae ; Jean-Paul II, Lettre aux chefs d’État (1er septembre 1980. DC 1980, 1172-1175) ; Message pour la Journée mondiale de la Paix 1988 (DC 1988, 1-4).
32 Cf. Rerum novarum RN 3-9 ; RN 34 ; RN 38.
33  Ibid., RN 29.
34  Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 38-40 ; cf. aussi Mater et Magistra.
35  Cf.Rerum novarum  RN 20-21 ; Quadragesimo anno  III ; Paul VI, Homélie de clôture de l’Année sainte (25 décembre 1975) ; Message pour la journée mondiale de la Paix 1977 (DC 1977, 1-3).
36  Sollicitudo rei socialis SRS 42.
37  Cf. Rerum novarum RN 6 ; RN 9 ; RN 34 ; RN 39.
38  Gaudium et spes GS 24.
39  Rerum novarum RN 3.
40  Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 15 ; SRS 28.
41  Cf. Laborem exercens LE 11-15.
42  Quadragesimo anno III.
43  Cf. Rerum novarum RN 26-29.
44  Cf. Laborem exercens LE 20 ; Discours à l’Organisation internationale du Travail (oit) à Genève (15 juin 1982, DC 1982, 645-649) ; Paul VI, Discours à cette même Organisation (10 juin 1969).
45 Cf. Laborem exercens LE 8.
46  Cf. Quadragesimo anno QA 14.
47  Cf. Léon XIII, Arcanum divinae sapientiae (10 février 1880) ; Diuturnumillud (29 juin 1881) ; Immortale Dei (1er novembre 1885) ; Sapientiae christianae (10 janvier 1890) ; Quod apostolici muneris (28 décembre 1878) ; Libertas praestantissimum (20 juin 1888).
48  Cf. Léon XIII, Libertas praestantissimum 10.
49  Cf. Message pour la Journée mondiale de la Paix 1980 (DC 1980, 1-4).
50  Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 20.
51  Cf. Jean XXIII, Pacem in terris (11 avril 1963), III.
52  Cf. Déclaration universelle des droits de l’homme, de 1948 ; Jean XXIII, Pacem in terris IV ; Acte final de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe (csce), Helsinki 1975.
53  Cf. Paul VI, Populorum progressio (26 mars 1967), PP 61-65.
54  Cf. Message pour la Journée mondiale de la Paix 1980 (DC 1980, 1-4).
55  Cf. Gaudium et spes GS 36 ; GS 39.
56  Cf. exhort. ap. Christifideles laici (30 décembre 1988), 32-44.
57  Cf. Laborem exercens LE 20.
58  Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Libertas christiana (22 mars 1986).
59  Cf. Discours prononcé au siège du Conseil de la Commission économique de l’Afrique de l’Ouest (ceao), à l’occasion du dixième anniversaire de l’« Appel pour le Sahel » (Ouagadougou, Burkina Faso, 29 janvier 1990, DC 1990, 254-255).
60  Cf. Pacem in terris, III.
61  Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 27-28 ; Populorum progressio PP 43-44.
62 Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 29-31.
63  Cf. Acte final d’Helsinki et Accord de Vienne ; Léon XIII, Libertas praestantissimum 5.
64  Cf. Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 7.
65  Cf. Rerum novarum RN 3-12 ; RN 35.
66  Ibid., RN 18-19.
67  Cf. Quadragesimo anno, II ; Pie XII, Radiomessage du 1er juin 1941 (DC 1946, 790) ; Mater et Magistra ; Populorum progressio PP 22-24.
68  Gaudium et spes GS 69 ; GS 71.
69  Cf. Discours aux évoques latino-américains à Puebla III, 4 (28 janvier 1979, DC, 1979, 164-172) ; Laborem exercens LE 14 ; Sollicitudo rei socialis SRS 42.
70  Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 15.
71  Cf. Laborem exercens LE 21.
72  Cf. Populorum progressio PP 33-42.
73  Cf. Laborem exercens LE 7.
74  Cf. ibid., LE 8.
75 Gaudium et spes GS 35 ; Populorum progressio PP 19.
76  Cf. Sollicitudo rei socialis SRS 34 ; Message pour la Journée mondiale de la Paix 1990.
77  Cf. Exhort. ap. Reconciliatio et penitentia (2 décembre 1984), n. 16 ; Quadragesimo anno III.
78 Sollicitudo rei socialis SRS 25.
79  Cf. ibid., SRS 34.
80 Redemptor hominis  RH 15.
81  Gaudium et spes GS 24.
82  Cf. ibid., GS 41.
83 Cf. ibid., GS 26.
84  Cf. ibid., GS 36 ; Octogesima adveniens OA 2-5.
85  Laborem exercens LE 15.
86  Cf. ibid., LE 10.
87  Cf. ibid., LE 14.
88  Cf. ibid., LE 18.
89  Cf.Rerum novarum RN 32-33.
90  Cf. ibid., RN 27.
91  Cf. Léon XIII, Libertas praestantissimum 10.
92  Cf. Gaudium et spes GS 76.
93  Cf. ibid., GS 29 ; Pie XII, Radiomessage de Noël, 24 décembre 1944 (DC 1945, 1).
94  Cf. Dignitatis humanae.
95  Cf. Redemptoris missio 11.
96  Cf. Redemptor hominis RH 17.
97 Cf. Message pour la Journée mondiale de la Paix 1988 (DC 1988, 1-4) ; Message pour la Journée mondiale de la paix 1991 (cdc 1991, 53-58) ; Dignitatis humanae DH 1-2.
98 Cf. Gaudium et spes GS 26.
99 Cf. ibid., GS 22.
100  Cf. Quadragesimo anno I.
101  Cf. exhort. ap. Familiaris consortio (22 novembre 1981), 45.
102  Cf. Discours à l’unesco (2 juin 1980).
103  Cf. Redemptoris missio 39 ; 52.
104  Cf. Benoît XV, Ubi primum (8 septembre 1914) ; Pie XI, Radiomessage à tous les fidèles catholiques et au monde entier (29 septembre 1938 – DC 1938, 1381) ; Pie XII, Radiomessage au monde entier (24 août 1939 – DC 1939, 1128) ; Pacem in terris III ; Paul VI, Discours à l’ONU (4 octobre 1965).
105  Cf. Populorum progressio PP 76-77.
106  Cf. Familiaris consortio 48.
107 Cf. Rerum novarum RN 13.
108 Cf. Redemptor hominis RH 13
109  Ibid., RH 14.
110  Paul VI, homélie lors de la dernière session publique du Concile œcuménique Vatican II (7 décembre 1965, DC 1966, 59-66).
111 Sollicitudo rei socialis SRS 41.
112  Gaudium et spes GS 76 ; cf. Redemptor hominis RH 13.
113  Ibid., RH 13.
114  Cf.Sollicitudo rei socialis SRS 38.
115  Cf. ibid., SRS 47.
]]></description></item><item><title>Sollicitudo rei socialis</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/191-sollicitudo-rei-socialis</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
du Souverain Pontife Jean-Paul II aux évêques, aux prêtres, aux familles religieuses, aux fils et filles de l'Église et à tous les hommes de bonne volonté
à l'occasion du vingtième anniversaire de l'encyclique Populorum progressio,
Vénérables Frères, chers Fils et Filles, salut et bénédiction apostolique !
I. Introduction
1. L’intérêt actif que porte l’Église à la question sociale, c’est-à-dire à ce qui a pour fin un développement authentique de l’homme et de la société, de nature à respecter et à promouvoir la personne humaine dans toutes ses dimensions, s’est toujours manifesté de manières très diverses. L’un des modes d’intervention privilégié ces derniers temps a été le Magistère des Pontifes Romains, qui ont souvent traité la question en se référant à l’encyclique Rerum novarum de Léon XIII,1 faisant parfois coïncider la date de publication des divers documents sociaux avec les anniversaires de cette première encyclique.2
Les Souverains Pontifes n’ont pas manqué, par ces interventions, de mettre en relief également des aspects nouveaux de la doctrine sociale de l’Église. Ainsi, en commençant par l’apport remarquable de Léon XIII, enrichi par les contributions successives du Magistère, s’est constitué un corps de doctrine actualisé qui s’articule à mesure que l’Église interprète les événements dans leur déroulement au cours de l’histoire à la lumière de l’ensemble de la Parole révélée par le Christ Jésus 3 et avec l’assistance de l’Esprit Saint (cf. Jn 14, 16. 26 ; 16, 13-15). Elle cherche de cette façon à guider les hommes pour qu’ils répondent, en s’appuyant sur la réflexion rationnelle et l’apport des sciences humaines, à leur vocation de bâtisseurs responsables de la société terrestre.
2. C’est dans cet ensemble considérable d’enseignement social que s’insère et ressort l’encyclique Populorum progressio,4 publiée par mon vénéré prédécesseur Paul VI le 26 mars 1967.
Il suffit de relever la série de commémorations qui ont eu lieu cette année, sous des formes diverses et dans beaucoup de cercles ecclésiastiques et civils, pour comprendre que cette encyclique est toujours actuelle. Dans le même but, la Commission pontificale « Justice et Paix » a envoyé l’an passé une lettre circulaire aux Synodes des Églises catholiques orientales et aux Conférences épiscopales pour demander des avis et des suggestions sur la meilleure manière de marquer l’anniversaire de l’encyclique, d’en enrichir les enseignements et, le cas échéant, de les mettre à jour. La même Commission a organisé, lors de ce vingtième anniversaire, une commémoration solennelle à laquelle j’ai voulu prendre part en prononçant l’allocution finale.5 Et maintenant, prenant également en considération le contenu des réponses données à la lettre circulaire déjà mentionnée, je crois opportun de clore l’année 1987 en consacrant une encyclique aux thèmes de Populorum progressio.
3. Par là, j’ai en vue essentiellement deux objectifs de grande importance : d’une part, rendre hommage à ce document historique de Paul VI et à son enseignement ; d’autre part, dans la ligne tracée par mes vénérés prédécesseurs sur le siège de Pierre, réaffirmer la continuité de la doctrine sociale de l’Église en même temps que son renouvellement continuel. En effet, continuité et renouvellement apportent une confirmation de la valeur constante de l’enseignement de l’Église.
Ces deux qualités caractérisent son enseignement en matière sociale. D’un côté, cet enseignement est constant parce que identique dans son inspiration de base, dans ses « principes de réflexion », dans ses « critères de jugement », dans ses « directives d’action » fondamentales 6 et surtout dans son lien essentiel avec l’Évangile du Seigneur ; d’un autre côté, il est toujours nouveau parce que sujet aux adaptations nécessaires et opportunes entraînées par les changements des conditions historiques et par la succession ininterrompue des événements qui font la trame de la vie des hommes et de la société.
4. Je suis convaincu que les enseignements de l’encyclique Populorum progressio, adressée aux hommes et à la société des années soixante, conservent toute leur force d’appel à la conscience aujourd’hui, vers la fin des années quatre-vingt. M’efforçant d’esquisser les grands traits du monde actuel – toujours dans l’optique du motif qui a inspiré ce document, le « développement des peuples », sujet qui est encore bien loin d’être épuisé –, je me propose d’en prolonger l’écho, le rattachant aux applications possibles, en ce moment présent de notre histoire qui n’est pas moins dramatique qu’il y a vingt ans.
Le temps, nous le savons bien, s’écoule toujours au même rythme ; aujourd’hui, cependant, on a l’impression qu’il est soumis à un mouvement d’accélération continue, en raison surtout de la multiplication et de la complexité des phénomènes au milieu desquels nous vivons. Il en résulte que le visage du monde, au cours des vingt dernières années, tout en conservant certaines constantes fondamentales, a subi des changements notables et présente des aspects tout à fait nouveaux.
Cette période, caractérisée à la veille du troisième millénaire chrétien par une attente diffuse, comme dans un nouvel « Avent » 7 qui affecte en quelque manière tous les hommes, offre l’occasion d’approfondir ­l’enseignement de l’encyclique, pour en montrer aussi les perspectives.
La présente réflexion a pour but de souligner, à l’aide de la recherche théologique sur la réalité contemporaine, la nécessité d’une conception plus riche et plus différenciée du développement, en fonction des ­propositions de l’encyclique, et d’indiquer quelques modèles de réalisation.
II. Nouveauté de l'encyclique Populorum progressio
5. Dès sa publication, le document du pape Paul VI a retenu l’attention de l’opinion publique par sa nouveauté. Il a permis de vérifier concrètement et avec une grande clarté les caractéristiques déjà mentionnées de la continuité et du renouvellement, à l’intérieur de la doctrine sociale de l’Église. C’est pourquoi le propos de redécouvrir de nombreux aspects de cet enseignement, à travers une relecture attentive de l’encyclique, sera le fil conducteur des réflexions présentes.Mais d’abord je désire m’arrêter sur la date de publication : l’année 1967. Le fait même que le pape Paul VI ait pris la décision de publier une encyclique sociale cette année-là est une invitation à considérer le document en rapport avec le Concile œcuménique Vatican II, qui s’était achevé le 8 décembre 1965.
6. Nous devons voir dans cette circonstance plus qu’une simple proximité chronologique. L’encyclique Populorum progressio se présente, d’une certaine manière, comme un document d’application des enseignements du Concile. Et cela, moins parce qu’elle fait de continuelles références aux textes conciliaires 8 que parce qu’elle résulte de la préoccupation de l’Église qui a inspiré tout le travail conciliaire – en particulier la constitution pastorale Gaudium et spes – dans la coordination et le développement de nombreux thèmes de son enseignement social.Il est donc permis de dire que l’encyclique Populorum progressio est comme la réponse à l’appel que formulait le Concile au début de la constitution Gaudium et spes : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur.9 » Ces paroles expriment le motif fondamental qui inspira le grand document conciliaire, lequel part de la constatation de l’état de misère et de sous-développement dans lequel vivent des millions et des millions d’êtres humains.Cette misère et ce sous-développement, ce sont, sous d’autres noms, « les tristesses et les angoisses » d’aujourd’hui, « des pauvres surtout » : face à cet immense spectacle de douleur et de souffrance, le Concile veut ouvrir des horizons de joie et d’espérance. C’est le même objectif que vise l’encyclique de Paul VI, pleinement fidèle à l’inspiration conciliaire.
7. C’est jusque dans l’ordonnance de ses thèmes que l’encyclique, se situant dans la grande tradition de la doctrine sociale de l’Église, reprend directement la présentation nouvelle ainsi que l’ample synthèse que le Concile a élaborées, principalement dans la constitution Gaudium et spes.En ce qui concerne la substance et les thèmes repris par l’encyclique, il faut souligner : la conscience du devoir qu’a l’Église, « experte en humanité », de « scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile »10 ; la conscience, également profonde, de sa mission de « service », distincte de la fonction de l’État, même quand elle se préoccupe du sort des personnes dans le concret;11 le rappel des différences criantes dans les situations de ces mêmes personnes;12 la confirmation de l’enseignement conciliaire, écho fidèle de la tradition séculaire de l’Église, sur la « destination universelle des biens » ;13 l’estime pour la culture et la civilisation technique qui contribuent à la libération de l’homme,14 sans négliger de reconnaître leurs limites;15 enfin, sur le thème du développement, qui est celui de l’encyclique, l’insistance sur le « devoir très grave » qui incombe aux nations plus développées d’« aider les pays en voie de développement ».16 Le concept même de développement proposé par l’encyclique vient directement de la façon dont la constitution pastorale pose le problème17. Ces références explicites à la constitution pastorale et d’autres encore amènent à conclure que l’encyclique se présente comme une application de l’enseignement conciliaire en matière sociale à l’égard du problème du développement et du sous-développement des peuples.
8. La brève analyse ainsi faite nous aide à mieux apprécier la nouveauté de l’encyclique, qui peut se ramener à trois éléments.Le premier tient au fait même qu’il s’agit d’un document émanant de la plus haute autorité de l’Église catholique et destiné à la fois à l’Église elle-même et « à tous les hommes de bonne volonté »,18 sur un sujet qui, à première vue, est seulement économique et social : le développement des peuples. Le mot « développement » est ici emprunté au vocabulaire des sciences sociales et économiques. Sous cet aspect, l’encyclique Populorum progressio se situe d’emblée dans le sillage de l’encyclique Rerum novarum, qui traite de la « condition des ouvriers »19. Considérés superficiellement, ces deux thèmes pourraient paraître étrangers aux centres d’intérêt légitimes de l’Église envisagée comme institution religieuse, celui du « développement » plus encore que celui de la « condition ouvrière ».En continuité avec l’encyclique de Léon XIII, il faut reconnaître au document de Paul VI le mérite d’avoir souligné le caractère éthique et culturel de la problématique relative au développement et, de même, la légitimité et la nécessité de l’intervention de l’Église dans ce domaine.En cela, la doctrine sociale chrétienne a manifesté encore une fois son caractère d’application de la Parole de Dieu à la vie des hommes et de la société comme aussi aux réalités terrestres qui s’y rattachent, en offrant des « principes de réflexion », des « critères de jugement » et des « directives d’action ».20 Or, dans le document de Paul VI on retrouve ces trois éléments dans une orientation surtout pratique, c’est-à-dire ordonnée à la conduite morale.Il s’ensuit que, lorsque l’Église s’occupe du « développement des peuples », elle ne peut être accusée d’outrepasser son propre domaine de compétence et encore moins le mandat reçu du Seigneur.
9. Le deuxième élément marquant la nouveauté de Populorum progressio consiste en ce qu’elle ouvre un vaste horizon à ce qu’on appelle communément la « question sociale ».Il est vrai que l’encyclique Mater et Magistra du pape Jean XXIII était déjà entrée dans cette largeur de vue 21 et que le Concile en avait répercuté l’écho dans la constitution Gaudium et spes.22 Néanmoins, le magistère social de l’Église n’était pas encore arrivé à affirmer en toute clarté que la question sociale avait acquis une dimension mondiale,23 et il n’avait pas fait de cette affirmation et de l’analyse qui l’accompagnait une « directive d’action », comme le fait le pape Paul VI dans son encyclique.Une prise de position aussi explicite présente une grande richesse de contenu, qu’il convient d’indiquer.Avant tout, il faut écarter une équivoque possible. Reconnaître que la question sociale a acquis une dimension mondiale ne signifie pas pour autant qu’elle ait perdu de son impact ou de son importance à l’échelon national et local. Cela veut dire, au contraire, que les problèmes dans les entreprises ou dans le mouvement ouvrier et syndical d’un pays donné ou d’une région déterminée ne doivent pas être considérés comme des phénomènes isolés sans liens entre eux, mais qu’ils dépendent de plus en plus de facteurs dont l’influence s’étend au-delà des limites régionales ou des frontières nationales.Malheureusement, sous l’angle économique, les pays en voie de développement dépassent largement en nombre les pays développés : les foules humaines privées des biens et des services apportés par le développement sont beaucoup plus nombreuses que celles qui en disposent.Nous sommes donc en présence d’un grave problème d’inégalité dans la répartition des moyens de subsistance, destinés à l’origine à tous les hommes ; il en va de même pour les avantages qui en dérivent. Et cela se produit sans que les peuples défavorisés en soient responsables, encore moins par une sorte de fatalité liée aux conditions naturelles ou à l’ensemble des circonstances.En déclarant que la question sociale a acquis une dimension mondiale, l’encyclique de Paul VI se propose avant tout de signaler un fait d’ordre moral, qui a son fondement dans l’analyse objective de la réalité. Selon les paroles mêmes de l’encyclique, « chacun doit prendre conscience » de ce fait,24 précisément parce que cela touche directement la conscience, qui est la source des décisions morales.Dans ce cadre, la nouveauté de l’encyclique ne consiste pas tant dans l’affirmation, de caractère historique, de l’universalité de la question sociale que dans l’appréciation morale de cette réalité. Ainsi, les responsables des affaires publiques, les citoyens des pays riches, chacun à titre personnel, surtout s’ils sont chrétiens, ont l’obligation morale – à leur niveau respectif de responsabilité – de tenir compte, dans leurs décisions personnelles et gouvernementales, de ce rapport d’universalité, de cette interdépendance existant entre leur comportement et la misère et le sous-développement de tant de millions d’hommes. Avec une grande précision, l’encyclique de Paul VI traduit l’obligation morale en « devoir de solidarité »,25 et cette affirmation, bien que beaucoup de situations dans le monde aient changé, a aujourd’hui la même force et la même valeur que quand elle a été écrite.D’autre part, sans sortir du cadre de cette vision morale, la nouveauté de l’encyclique consiste encore dans la façon de présenter le problème de fond, à savoir que le concept même de développement change considérablement quand on le situe dans une perspective d’interdépendance mondiale. Le vrai développement ne peut pas consister dans l’accumulation pure et simple de la richesse et dans la multiplication des biens et des services disponibles, si cela se fait au prix du sous-développement des masses et sans la considération due aux dimensions sociales, culturelles et spirituelles de l’être humain26.
10. Sous un troisième aspect, l’encyclique apporte un élément de nouveauté considérable à la doctrine sociale de l’Église dans son ensemble et à la conception même du développement. Cette nouveauté se reconnaît à une phrase, qu’on lit au paragraphe concluant le document et qui peut être considérée comme la formule le résumant, outre qu’elle lui confère son caractère historique : « Le développement est le nouveau nom de la paix. »27En réalité, si la question sociale a acquis une dimension mondiale, c’est parce que l’exigence de justice ne peut être satisfaite qu’à cette échelle. Ignorer une telle exigence, ce serait courir le risque de faire naître la tentation d’une réponse violente de la part des victimes de l’injustice, comme cela se produit à l’origine de bien des guerres. Les populations exclues d’un partage équitable des biens originairement destinés à tout le monde pourraient se demander : pourquoi ne pas répondre par la violence à ceux qui sont les premiers à nous faire violence ? Et si l’on examine la situation à la lumière de la division du monde en blocs idéologiques – qui existait déjà en 1967 – avec les répercussions et les sujétions économiques et ­politiques qui en résultent, le danger s’avère encore plus grand.À cette première considération sur le contenu impressionnant de la formule de l’encyclique s’en ajoute une autre, à laquelle le document fait allusion28 : comment justifier le fait que d’immenses sommes d’argent qui pourraient et devraient être destinées à accroître le développement des peuples, sont au contraire utilisées pour enrichir des individus ou des groupes, ou bien consacrées à l’augmentation des arsenaux, dans les pays développés comme dans ceux qui sont en voie de développement, inversant les véritables priorités ? Et cela s’aggrave encore si l’on tient compte des difficultés qui entravent souvent le transfert direct des capitaux destinés à venir en aide aux pays qui sont dans le besoin. Si « le développement est le nouveau nom de la paix », la guerre et les préparatifs militaires sont les plus grands ennemis du développement intégral des peuples.Ainsi, à la lumière de l’expression du pape Paul VI, nous sommes invités à revoir le concept de développement, qui ne coïncide certes pas avec celui qui se limite à la satisfaction des nécessités matérielles par l’augmentation des biens, sans égard pour les souffrances du plus grand nombre, en se laissant conduire principalement par l’égoïsme des personnes et des nations. La Lettre de saint Jacques nous le rappelle avec pertinence : n’est-ce pas de là que « viennent les guerres et les batailles… ? N’est-ce pas précisément de vos passions, qui combattent dans vos membres ? Vous êtes pleins de convoitises et ne possédez pas » (Jc 4, 1-2).Au contraire, dans un monde différent, dominé par le souci du bien commun de toute l’humanité, c’est-à-dire par la préoccupation du « développement spirituel et humain de tous », et non par la recherche du profit individuel, la paix serait possible comme fruit d’une « justice plus parfaite entre les hommes29 ».Cette nouveauté de l’encyclique a aussi une valeur permanente et actuelle, quand on pense à la mentalité d’aujourd’hui, tellement sensible au lien étroit qui existe entre le respect de la justice et l’instauration d’une paix véritable.
III. Panorama du monde contemporain
11. L’enseignement fondamental de l’encyclique Populorum progressio a eu en son temps un retentissement considérable en raison de son caractère de nouveauté. On ne peut pas dire que le contexte social dans lequel nous vivons aujourd’hui soit tout à fait identique à celui d’il y a vingt ans. C’est pourquoi je voudrais m’arrêter maintenant sur quelques caractéristiques du monde contemporain et les exposer brièvement afin d’approfondir l’enseignement de l’encyclique de Paul VI, toujours du point de vue du « développement des peuples ».
12. Le premier fait à relever, c’est que les espoirs de développement, alors si vifs, semblent aujourd’hui beaucoup plus éloignés encore de leur réalisation.À ce sujet, l’encyclique ne se faisait pas d’illusion. Son langage austère, parfois dramatique, se bornait à souligner la gravité de la situation et à proposer à la conscience de tous l’obligation pressante de contribuer à la résoudre. En ces années-là régnait un certain optimisme sur la possibilité de combler, sans efforts excessifs, le retard économique des peuples moins favorisés, de les doter d’infrastructures et de les aider dans le processus de leur industrialisation.Dans le contexte historique d’alors, en plus des efforts de chaque pays, l’Organisation des Nations Unies a pris l’initiative de deux décennies consécutives du développement.30 En effet, des mesures, bilatérales et multilatérales, ont été prises pour venir en aide à de nombreux pays, certains indépendants depuis longtemps, d’autres – les plus nombreux – à peine devenus des États après le processus de décolonisation. De son côté, l’Église s’est senti le devoir d’approfondir les problèmes posés par cette situation nouvelle, avec l’idée de soutenir ces efforts par son inspiration religieuse et humaine pour leur donner une « âme » et une impulsion efficace.
13. On ne peut pas dire que ces différentes initiatives religieuses, humaines, économiques et techniques aient été vaines puisque certains résultats ont pu être obtenus. Mais, en général, compte tenu de divers facteurs, on ne peut nier que la situation actuelle du monde, du point de vue du ­développement, donne une impression plutôt négative.C’est pourquoi je désire attirer l’attention sur certains indices de portée générale, sans exclure d’autres éléments spécifiques. Sans entrer dans l’analyse des chiffres ou des statistiques, il suffit de regarder la réalité d’une multitude incalculable d’hommes et de femmes, d’enfants, d’adultes et de vieillards, en un mot de personnes humaines concrètes et uniques, qui souffrent sous le poids intolérable de la misère. Ils sont des millions à être privés d’espoir du fait que, dans de nombreuses parties de la terre, leur situation s’est sensiblement aggravée. Face à ces drames d’indigence totale et de nécessité que connaissent tant de nos frères et sœurs, c’est le même Seigneur Jésus qui vient nous interpeller (Mt 25, 31-46).
14. La première constatation négative à faire est la persistance, voire souvent l’élargissement, du fossé entre les régions dites du Nord développé et celles du Sud en voie de développement. Cette terminologie géographique a seulement valeur indicative car on ne peut ignorer que les frontières de la richesse et de la pauvreté passent à l’intérieur des sociétés elles-mêmes, qu’elles soient développées ou en voie de développement. En effet, de même qu’il existe des inégalités sociales allant jusqu’au niveau de la misère dans des pays riches, parallèlement, dans les pays moins développés, on voit assez souvent des manifestations d’égoïsme et des étalages de richesses aussi déconcertants que scandaleux.À l’abondance des biens et des services disponibles dans certaines parties du monde, notamment dans les régions développées du Nord, correspond un retard inadmissible dans le Sud, et c’est précisément dans cette zone géopolitique que vit la plus grande partie du genre humain.Quand on regarde la gamme des différents secteurs – production et distribution des vivres, hygiène, santé et habitat, disponibilité en eau potable, conditions de travail, surtout pour les femmes, durée de la vie, et autres indices sociaux et économiques –, le tableau d’ensemble qui se dégage est décevant, soit qu’on le considère en lui-même, soit qu’on le compare aux données correspondantes des pays plus développés. Le terme de « fossé » revient alors spontanément sur les lèvres.Et ce n’est peut-être pas le mot le plus approprié pour décrire l’exacte réalité, en ce sens qu’il peut donner l’impression d’un phénomène stationnaire. Il n’en est pas ainsi. Dans la marche des pays développés et en voie de développement, on a assisté, ces dernières années, à une vitesse d’accélération différente qui contribue à augmenter les écarts, de sorte que les pays en voie de développement, spécialement les plus pauvres, en arrivent à se trouver dans une situation de retard très grave.Il faut ajouter encore les différences de cultures et de systèmes de valeurs entre les divers groupes de population, qui ne coïncident pas toujours avec le degré de développement économique, mais qui contribuent à créer des écarts. Ce sont là les éléments et les aspects qui rendent beaucoup plus complexe la question sociale, précisément parce qu’elle a acquis une ­envergure mondiale.Quand on observe les diverses parties du monde séparées par ce fossé qui continue à s’élargir, quand on remarque que chacune d’entre elles semble poursuivre son propre chemin, avec ses réalisations particulières, on comprend pourquoi, dans le langage courant, on parle de plusieurs mondes à l’intérieur de notre monde unique : premier monde, deuxième monde, tiers monde, voire quart monde.31 De telles expressions, qui n’ont certes pas la prétention de donner un classement exhaustif de tous les pays, n’en sont pas moins significatives : elles témoignent d’une perception diffuse que l’unité du monde, en d’autres termes l’unité du genre humain, est sérieusement compromise. Cette façon de parler, sous sa valeur plus ou moins objective, cache sans aucun doute un contenu moral, vis-à-vis duquel l’Église, « sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen […] de l’unité de tout le genre humain »32, ne peut pas rester indifférente.
15. Le tableau dressé précédemment serait toutefois incomplet si aux « indices économiques et sociaux » du sous-développement on n’ajoutait pas d’autres indices également négatifs, et même plus préoccupants encore, à commencer par ceux du domaine culturel. Tels sont l’analphabétisme, la difficulté ou l’impossibilité d’accéder aux niveaux supérieurs d’instruction, l’incapacité de participer à la construction de son propre pays, les diverses formes d’exploitation et d’oppression économiques, sociales, politiques et aussi religieuses de la personne humaine et de ses droits, tous les types de discrimination, spécialement celle, plus odieuse, qui est fondée sur la différence de race. Si l’on trouve malheureusement quelques-unes de ces plaies dans des régions du Nord plus développé, elles sont sans aucun doute plus fréquentes, plus durables et plus difficiles à extirper dans les pays en voie de développement et moins avancés.Il faut remarquer que, dans le monde d’aujourd’hui, parmi d’autres droits, le droit à l’initiative économique est souvent étouffé. Il s’agit pourtant d’un droit important, non seulement pour les individus mais aussi pour le bien commun. L’expérience nous montre que la négation de ce droit ou sa limitation au nom d’une prétendue « égalité » de tous dans la société réduit, quand elle ne le détruit pas en fait, l’esprit d’initiative, c’est-à-dire la personnalité créative du citoyen. Ce qu’il en ressort, ce n’est pas une véritable égalité mais un « nivellement par le bas ». À la place de l’initiative créatrice prévalent la passivité, la dépendance et la soumission à l’appareil bureaucratique, lequel, comme unique organe d’« organisation » et de « décision » – sinon même de « possession » – de la totalité des biens et des moyens de production, met tout le monde dans une position de sujétion quasi absolue, semblable à la dépendance traditionnelle de l’ouvrier-prolétaire par rapport au capitalisme. Cela engendre un sentiment de frustration ou de désespoir, et cela prédispose à se désintéresser de la vie nationale, poussant beaucoup de personnes à l’émigration et favorisant aussi une sorte d’émigration « psychologique ».Une telle situation entraîne également des conséquences du point de vue des « droits de chaque pays ». Il arrive souvent, en effet, qu’un pays soit privé de sa personnalité, c’est-à-dire de la « souveraineté » qui lui revient, au sens économique et aussi politique et social, et même, d’une certaine manière, culturel, car, dans une communauté nationale, toutes ces dimensions de la vie sont liées entre elles.Il faut rappeler en outre qu’aucun groupe social, par exemple un parti, n’a le droit d’usurper le rôle de guide unique, car cela comporte la destruction de la véritable personnalité de la société et des individus membres de la nation, comme cela se produit dans tout totalitarisme. Dans cette situation, l’homme et le peuple deviennent des « objets », malgré toutes les déclarations contraires et les assurances verbales.Il convient d’ajouter ici que, dans le monde d’aujourd’hui, il existe bien d’autres formes de pauvreté. Certaines carences ou privations ne méritent-elles pas, en effet, ce qualificatif ? La négation ou la limitation des droits humains – par exemple le droit à la liberté religieuse, le droit de participer à la construction de la société, la liberté de s’associer, ou de constituer des syndicats, ou de prendre des initiatives en matière économique – n’appauvrissent-elles pas la personne humaine autant, sinon plus, que la privation des biens matériels ? Et un développement qui ne tient pas compte de la pleine reconnaissance de ces droits est-il vraiment un développement à dimension humaine ?En bref, de nos jours le sous-développement n’est pas seulement économique ; il est également culturel, politique et tout simplement humain, comme le relevait déjà, il y a vingt ans, l’encyclique Populorum progressio. Il faut donc ici se demander si la réalité si triste d’aujourd’hui n’est pas le résultat, au moins partiel, d’une conception trop étroite, à savoir surtout économique, du développement.
16. On doit constater que, malgré les louables efforts accomplis ces deux dernières décennies par les pays plus développés ou en voie de développement et par les Organisations internationales pour trouver une issue à la situation, ou au moins remédier à quelques-uns de ses symptômes, la situation s’est considérablement aggravée.Les responsabilités d’une telle aggravation proviennent de causes diverses. Signalons les omissions réelles et graves de la part des pays en voie de développement eux-mêmes, et spécialement de la part des personnes qui y détiennent le pouvoir économique et politique. On ne saurait pour autant feindre de ne pas voir les responsabilités des pays développés, qui n’ont pas toujours, du moins pas suffisamment, compris qu’il était de leur devoir d’apporter leur aide aux pays éloignés du monde de bien-être auquel ils appartiennent.Toutefois, il est nécessaire de dénoncer l’existence de mécanismes économiques, financiers et sociaux qui, bien que menés par la volonté des hommes, fonctionnent souvent d’une manière quasi automatique, rendant plus rigides les situations de richesse des uns et de pauvreté des autres. Ces mécanismes, manœuvres – d’une façon directe ou indirecte – par des pays plus développés, favorisent par leur fonctionnement même les intérêts de ceux qui les manœuvrent, mais ils finissent par étouffer ou conditionner les économies des pays moins développés. Il nous faudra, plus loin, soumettre ces mécanismes à une analyse attentive sous l’aspect éthique et moral.Déjà Populorum progressio prévoyait que de tels systèmes pouvaient augmenter la richesse des riches, tout en maintenant les pauvres dans la misère.33 On a eu une confirmation de cette prévision avec l’apparition de ce qu’on appelle le quart monde.
17. Bien que la société mondiale se présente comme éclatée, et cela apparaît dans la façon conventionnelle de parler du premier, deuxième, tiers et même quart monde, l’ interdépendance de ses diverses parties reste toujours très étroite, et si elle est dissociée des exigences éthiques, elle entraîne des conséquences funestes pour les plus faibles. Bien plus, cette interdépendance, en vertu d’une espèce de dynamique interne et sous la poussée de mécanismes que l’on ne peut qualifier autrement que de pervers, provoque des effets négatifs jusque dans les pays riches. À l’intérieur même de ces pays, on trouve, à un degré moindre, il est vrai, les manifestations les plus caractéristiques du sous-développement. Ainsi, il devrait être évident que : ou bien le développement devient commun à toutes les parties du monde, ou bien il subit un processus de régression même dans les régions marquées par un progrès constant. Ce phénomène est particulièrement symptomatique de la nature du développement authentique : ou bien tous les pays du monde y participent, ou bien il ne sera pas authentique.Parmi les symptômes spécifiques du sous-développement qui frappent aussi de manière croissante les peuples développés, il y en a deux qui sont particulièrement révélateurs d’une situation dramatique. En premier lieu, la crise du logement. En cette Année internationale des sans-abri, décidée par l’Organisation des Nations Unies, l’attention se porte sur les millions d’êtres humains privés d’une habitation convenable ou même de toute habitation, afin de réveiller toutes les consciences et de trouver une solution à ce grave problème qui a des conséquences négatives sur le plan ­individuel, familial et social.34L’insuffisance de logements se constate à l’échelle universelle et est due, en grande partie, au phénomène toujours croissant de l’urbanisation.35 Même les peuples les plus développés offrent le triste spectacle d’individus et de familles qui luttent littéralement pour survivre, sans toit ou avec un abri tellement précaire qu’il ne vaut pas mieux.Le manque de logement, qui est un problème fort grave en lui-même, doit être considéré comme le signe et la synthèse de toute une série d’insuffisances économiques, sociales, culturelles ou simplement humaines, et, compte tenu de l’extension du phénomène, nous devrions sans peine nous convaincre que nous sommes loin de l’authentique développement des peuples.
18. L’autre symptôme, commun à la plupart des pays, est le phénomène du chômage et du sous-emploi.Qui ne se rend compte de l’actualité et de la gravité croissante d’un tel phénomène dans les pays industrialisés ?36 S’il paraît alarmant dans les pays en voie de développement, avec leur taux élevé de croissance démographique et le grand nombre de jeunes au sein de leur population, dans les pays de fort développement économique les sources de travail vont, semble-t-il, en se restreignant, et ainsi les possibilités d’emploi diminuent au lieu de croître.Ce phénomène, avec la série de ses conséquences négatives au niveau individuel et social, depuis la dégradation jusqu’à la perte du respect que tout homme ou toute femme se doit à soi-même, nous invite, lui aussi, à nous interroger sérieusement sur le type de développement réalisé au cours de ces vingt dernières années. Ce que disait l’encyclique Laborem exercens s’avère ici plus que jamais d’actualité : « Il faut souligner que l’élément constitutif et en même temps la vérification la plus adéquate de ce progrès dans l’esprit de justice et de paix que l’Église proclame et pour lequel elle ne cesse de prier […] est la réévaluation continue du travail humain, sous l’aspect de sa finalité objective comme sous l’aspect de la dignité du sujet de tout travail qu’est l’homme. » Au contraire, « on ne peut pas ne pas être frappé par un fait déconcertant d’immense proportion » : à savoir qu’« il y a des foules de chômeurs, de sous-employés […]. Ce fait tend sans aucun doute à montrer que, à l’intérieur de chaque communauté politique comme dans les rapports entre elles au niveau continental et mondial – pour ce qui concerne l’organisation du travail et de l’emploi –, il y a quelque chose qui ne va pas, et cela précisément sur les points les plus critiques et les plus importants au point de vue social37 ». En raison de son caractère universel et, en un sens, multiplicateur, cet autre phénomène, comme le précédent, constitue, à cause de son incidence négative, un signe éminemment caractéristique de l’état et de la qualité du développement des peuples face auquel nous nous trouvons aujourd’hui.
19. Un autre phénomène, typique lui aussi de la période la plus récente – même si on ne le trouve pas partout –, est, sans aucun doute, également caractéristique de l’interdépendance qui existe entre les pays développés et ceux qui le sont moins. C’est la question de la dette internationale, à laquelle la Commission pontificale « Justice et Paix » a consacré un document38.On ne saurait ici passer sous silence le lien étroit entre ce problème, dont la gravité croissante était déjà prévue par l’encyclique Populorum progressio,39 et la question du développement des peuples.La raison qui poussa les peuples en voie de développement à accepter l’offre d’une abondance de capitaux disponibles a été l’espoir de pouvoir les investir dans des activités de développement. En conséquence, la disponibilité des capitaux et le fait de les accepter au titre de prêt peuvent être considérés comme une contribution au développement lui-même, ce qui est souhaitable et légitime en soi, même si cela a été parfois imprudent et, en quelques cas, précipité.Les circonstances ayant changé, aussi bien dans les pays endettés que sur le marché financier international, l’instrument prévu pour contribuer au développement s’est transformé en un mécanisme à effet contraire. Et cela parce que, d’une part, les pays débiteurs, pour satisfaire le service de la dette, se voient dans l’obligation d’exporter des capitaux qui seraient nécessaires à l’accroissement ou tout au moins au maintien de leur niveau de vie, et parce que, d’autre part, pour la même raison, ils ne peuvent obtenir de nouveaux financements également indispensables.Par ce mécanisme, le moyen destiné au « développement des peuples » s’est transformé en un frein, et même, en certains cas, en une accentuation du sous-développement.Ces constatations doivent amener à réfléchir – comme le dit le récent document de la Commission pontificale « Justice et Paix » 40– sur le caractère éthique de l’interdépendance des peuples, et aussi, pour rester dans la ligne des présentes considérations, sur les exigences et les conditions de la coopération au développement, inspirées également par des principes éthiques.
20. Si nous examinons ici les causes de ce grave retard dans le processus du développement, qui est allé en sens inverse des indications de l’encyclique Populorum progressio, source de tant d’espérances, notre attention se fixe d’une façon particulière sur les causes politiques de la situation actuelle.Devant l’ensemble de facteurs indubitablement complexes qui se pré­sentent à nous, il n’est pas possible de procéder ici à une analyse complète. Mais on ne peut passer sous silence un fait marquant du contexte politique qui a caractérisé la période historique venant après la Deuxième Guerre mondiale et qui a été un facteur non négligeable de l’évolution du ­développement des peuples.Nous voulons parler de l’existence de deux blocs opposés, désignés habituellement par les noms conventionnels d’Est et Ouest, ou bien Orient et Occident. Le motif de cette connotation n’est pas purement politique mais aussi, comme on le dit, géopolitique. Chacun des deux blocs tend à assimiler ou à regrouper autour de lui, selon des degrés divers d’adhésion ou de participation, d’autres pays ou groupes de pays.L’opposition est avant tout politique, en ce sens que chaque bloc trouve son identité dans un système d’organisation de la société et de gestion du pouvoir qui tend à être incompatible avec l’autre ; à son tour, l’opposition politique trouve son origine dans une opposition plus profonde, qui est d’ordre idéologique.En Occident, il existe en effet un système qui s’inspire historiquement des principes du capitalisme libéral, tel qu’il s’est développé au siècle dernier avec l’industrialisation ; en Orient, il y a un système inspiré par le collectivisme marxiste, qui est né de la façon d’interpréter la situation des classes prolétaires à la lumière d’une lecture particulière de l’histoire. Chacune des deux idéologies, en se référant à deux visions aussi différentes de l’homme, de sa liberté et de son rôle social, a proposé et favorise, sur le plan économique, des formes contraires d’organisation du travail et de structures de la propriété, spécialement dans le domaine de ce qu’on appelle les moyens de production.Il était inévitable que l’opposition idéologique, en développant des systèmes et des centres antagonistes de pouvoir, avec leurs propres formes de propagande et d’endoctrinement, évolue vers une croissante opposition militaire, donnant naissance à deux blocs de puissances armées, chacun se méfiant et craignant que l’autre ne l’emporte.À leur tour, les relations internationales ne pouvaient pas ne pas ressentir les effets de cette « logique des blocs » et des « sphères d’influence » respectives. Née de la conclusion de la Deuxième Guerre mondiale, la tension entre les deux blocs a dominé les quarante années qui ont suivi, revêtant le caractère tantôt de « guerre froide », tantôt de « guerres par procuration » grâce à l’exploitation de conflits locaux, ou encore en tenant les esprits dans l’incertitude et l’angoisse par la menace d’une guerre ouverte et totale.Si, actuellement, un tel danger semble s’être éloigné, sans avoir complètement disparu, et si l’on est parvenu à un premier accord sur la destruction d’un certain type d’armement nucléaire, l’existence et l’opposition des blocs ne cessent pas pour autant d’être un facteur réel et préoccupant qui continue à conditionner le panorama mondial.
21. On peut l’observer, et avec un effet particulièrement négatif, dans les relations internationales concernant les pays en voie de développement. On sait en effet que la tension entre l’Orient et l’Occident vient d’une opposition, non pas entre deux degrés différents de développement, mais plutôt entre deux conceptions du développement même des hommes et des peuples, toutes deux imparfaites et ayant besoin d’être radicalement corrigées. Cette opposition est transférée au sein de ces pays, ce qui contribue à élargir le fossé existant déjà sur le plan économique entre le Nord et le Sud et qui est une conséquence de la distance séparant les deux mondes plus développés et ceux qui sont moins développés.C’est là une des raisons pour lesquelles la doctrine sociale de l’Église adopte une attitude critique vis-à-vis du capitalisme libéral aussi bien que du collectivisme marxiste. En effet, du point de vue du développement, on se demande spontanément de quelle manière ou dans quelle mesure ces deux systèmes sont capables de transformations ou d’adaptations propres à favoriser ou à promouvoir un développement vrai et intégral de l’homme et des peuples dans la société contemporaine. Car ces transformations et ces adaptations sont urgentes et indispensables pour la cause d’un développement commun à tous.Les pays indépendants depuis peu, qui s’efforcent d’acquérir une identité culturelle et politique, et qui auraient besoin de la contribution efficace et désintéressée des pays plus riches et plus développés, se trouvent impliqués – parfois même emportés – par des conflits idéologiques qui engendrent d’inévitables divisions à l’intérieur du pays, jusqu’à provoquer en certains cas de véritables guerres civiles. Et cela, entre autres, parce que les investissements et l’aide au développement sont souvent détournés de leur fin et exploités pour alimenter les conflits, en dehors et à rencontre des intérêts des pays qui devraient en bénéficier. Beaucoup de ces derniers deviennent toujours plus conscients du danger d’être les victimes d’un néo-colonialisme et tentent de s’y soustraire. C’est une telle prise de conscience qui a donné naissance, non sans difficultés, hésitations et parfois contradictions, au Mouvement international des pays non alignés. Dans son aspect positif, ce mouvement voudrait affirmer effectivement le droit de chaque peuple à son identité, à son indépendance et à sa sécurité, ainsi qu’à la participation, sur la base de l’égalité et de la solidarité, à la jouissance des biens qui sont destinés à tous les hommes.
22. Ces considérations étant faites, nous pouvons avoir une vision plus claire du tableau des vingt dernières années et mieux comprendre les contrastes existant dans la partie Nord du monde, c’est-à-dire l’Orient et l’Occident, comme cause, et non la dernière, du retard ou de la stagnation du Sud.Les pays en voie de développement, au lieu de se transformer en nations autonomes, préoccupées de leur progression vers la juste participation aux biens et aux services destinés à tous, deviennent les pièces d’un mécanisme, les parties d’un engrenage gigantesque. Cela se vérifie souvent aussi dans le domaine des moyens de communication sociale qui, étant la plupart du temps gérés par des centres situés dans la partie Nord du monde, ne tiennent pas toujours un juste compte des priorités et des problèmes propres de ces pays et ne respectent pas leur physionomie culturelle ; il n’est pas rare qu’ils imposent au contraire une vision déformée de la vie et de l’homme et qu’ainsi ils ne répondent pas aux exigences du vrai développement.Chacun des deux blocs cache au fond de lui, à sa manière, la tendance à l’impérialisme, selon l’expression reçue, ou à des formes de néocolonialisme : tentation facile dans laquelle il n’est pas rare de tomber, comme l’enseigne l’histoire, même récente.C’est cette situation anormale – conséquence d’une guerre et d’une préoccupation accrue outre mesure par le souci de sa propre sécurité – qui freine l’élan de coopération solidaire de tous pour le bien commun du genre humain, au préjudice surtout de peuples pacifiques, qui voient bloqué leur droit d’accéder aux biens destinés à tous les hommes.Vue sous cet angle, la division actuelle du monde est un obstacle direct à la véritable transformation des conditions de sous-développement dans les pays en voie de développement et dans les pays moins avancés. Mais les peuples ne se résignent pas toujours à leur sort. De plus, les besoins mêmes d’une économie étouffée par les dépenses militaires, comme par la bureaucratie et par l’inefficacité intrinsèque, semblent maintenant favoriser des processus qui pourraient rendre l’opposition moins rigide et faciliter l’établissement d’un dialogue bénéfique et d’une vraie ­collaboration pour la paix.
23. La déclaration de l’encyclique Populorum progressio selon laquelle les ressources et les investissements destinés à la production des armes doivent être employés à soulager la misère des populations indigentes 41 rend plus urgent l’appel à surmonter l’opposition entre les deux blocs.Aujourd’hui, ces ressources servent pratiquement à mettre chacun des deux blocs en position de pouvoir l’emporter sur l’autre et de garantir ainsi sa propre sécurité. Pour ces pays qui, sous l’aspect historique, économique et politique, ont la possibilité de jouer un rôle de guide, une telle distorsion, qui est un vice d’origine, rend difficile l’accomplissement adéquat de leur devoir de solidarité en faveur des peuples qui aspirent au développement intégral.Il est opportun d’affirmer ici, sans que cela puisse paraître exagéré, qu’un rôle de guide parmi les nations ne peut se justifier que par la possibilité et la volonté de contribuer, largement et généreusement, au bien commun.Un pays qui céderait, plus ou moins consciemment, à la tentation de se refermer sur soi, se dérobant aux responsabilités découlant d’une supériorité qu’il aurait dans le concert des nations, manquerait gravement à un devoir éthique précis. Celui-ci est facilement reconnaissable dans la conjoncture historique, dans laquelle les croyants entrevoient les dispositions de la divine Providence, portée à se servir des nations pour la réalisation de ses projets comme aussi à « anéantir les desseins des peuples » (Ps 33 [32], 10).Quand l’Ouest donne l’impression de se laisser aller à des formes d’isolement croissant et égoïste, et quand l’Est semble à son tour ignorer, pour des motifs discutables, son devoir de coopérer aux efforts pour soulager la misère des peuples, on ne se trouve pas seulement devant une trahison des attentes légitimes de l’humanité, avec les conséquences imprévisibles qu’elle entraînera, mais devant une véritable défection par rapport à une obligation morale.
24. Si la production des armes est un grave désordre qui règne dans le monde actuel face aux vrais besoins des hommes et à l’emploi des moyens aptes à les satisfaire, il n’en est pas autrement pour le commerce de ces armes. Et il faut ajouter qu’à propos de ce dernier le jugement moral est encore plus sévère. Il s’agit, on le sait, d’un commerce sans frontière, capable de franchir même les barrières des blocs. Il sait dépasser la séparation entre l’Orient et l’Occident, et surtout celle qui oppose le Nord et le Sud, jusqu’à s’insérer – ce qui est plus grave – entre les diverses parties qui composent la zone méridionale du monde. Ainsi, nous nous trouvons devant un phénomène étrange : tandis que les aides économiques et les plans de développement se heurtent à l’obstacle de barrières idéologiques insurmontables et de barrières de tarifs et de marché, les armes de quelque provenance que ce soit circulent avec une liberté quasi absolue dans les différentes parties du monde. Et personne n’ignore – comme le relève le récent document de la Commission pontificale « Justice et Paix » sur l’endettement international 42 – qu’en certains cas les capitaux prêtés par le monde développé ont servi à l’achat d’armements dans le monde non développé.Si l’on ajoute à tout cela le terrible danger, universellement connu, que représentent les armes atomiques accumulées d’une façon incroyable, la conclusion logique qui apparaît est que la situation du monde actuel, y compris le monde économique, au lieu de montrer sa préoccupation pour un vrai développement qui aboutisse pour tous à une vie « plus humaine » – comme le souhaitait l’encyclique Populorum progressio 43 –, semble destinée à nous acheminer plus rapidement vers la mort.Les conséquences d’un tel état de choses se manifestent dans l’aggravation d’une plaie typique et révélatrice des déséquilibres et des conflits du monde contemporain, à savoir les millions de réfugiés auxquels les guerres, les calamités naturelles, les persécutions et les discriminations de tous genres ont arraché leur maison, leur travail, leur famille et leur patrie. La tragédie de ces multitudes se reflète sur le visage défait des hommes, des femmes et des enfants qui, dans un monde divisé et devenu inhospitalier, n’arrivent plus à trouver un foyer.On ne peut non plus fermer les yeux sur une autre plaie douloureuse du monde d’aujourd’hui : le phénomène du terrorisme, entendu comme volonté de tuer et de détruire sans distinction les hommes et les biens, et de créer précisément un climat de terreur et d’insécurité, en y ajoutant souvent la prise d’otages. Même quand on avance, pour motiver cette pratique inhumaine, une idéologie, quelle qu’elle soit, ou la création d’une société meilleure, les actes de terrorisme ne sont jamais justifiables. Mais ils le sont encore moins lorsque, comme cela arrive aujourd’hui, de telles décisions et de tels actes, qui deviennent parfois de véritables massacres, ainsi que certains rapts de personnes innocentes et étrangères aux conflits, ont pour but la propagande en faveur de la cause que l’on défend, ou, pire encore, lorsqu’ils sont des fins en soi, de sorte que l’on tue simplement pour tuer. Face à une telle horreur et à tant de souffrances, les paroles que j’ai prononcées il y a quelques années, et que je voudrais répéter encore, gardent toute leur valeur : « Le christianisme interdit […] le recours aux voies de la haine, à l’assassinat de personnes sans défense, aux méthodes du terrorisme. »44
25. Il faut ici dire un mot sur le problème démographique et sur la façon d’en parler aujourd’hui, suivant ce que Paul VI a indiqué dans son encyclique 45 et ce que j’ai moi-même amplement exposé dans l’exhortation apostolique Familiaris consortio46.On ne peut nier l’existence, spécialement dans la zone Sud de notre planète, d’un problème démographique de nature à créer des difficultés pour le développement. Il est bon d’ajouter tout de suite que, dans la zone Nord, ce problème se pose en termes inverses : ce qui y est préoccupant, c’est la chute du taux de natalité, avec comme répercussion le vieillissement de la population, devenue incapable même de se renouveler biologiquement. Ce phénomène est susceptible de faire obstacle au développement. De même qu’il n’est pas exact d’affirmer que les difficultés de cette nature proviennent seulement de la croissance démographique, de même il n’est nullement démontré que toute croissance démographique soit ­incompatible avec un développement ordonné.Par ailleurs, il paraît très alarmant de constater, dans beaucoup de pays, le lancement de campagnes systématiques contre la natalité, à l’initiative de leurs gouvernements, en opposition non seulement avec l’identité culturelle et religieuse de ces pays, mais aussi avec la nature du vrai développement. Il arrive souvent que ces campagnes soient dues à des pressions et financées par des capitaux venant de l’étranger, et ici ou là, on leur subordonne même l’aide et l’assistance économique et financière. En tout cas, il s’agit d’un manque absolu de respect pour la liberté de décision des personnes intéressées, hommes et femmes, fréquemment soumises à d’intolérables pressions, y compris les contraintes économiques, pour les plier à cette forme nouvelle d’oppression. Ce sont les populations les plus pauvres qui en subissent les mauvais traitements ; et cela finit par engendrer parfois la tendance à un certain racisme, ou par favoriser ­l’application de certaines formes, également racistes, d’eugénisme.Ce fait, qui exige la condamnation la plus énergique, est lui aussi le signe d’une conception erronée et perverse du vrai développement humain.
26. Un tel panorama, principalement négatif, de la situation réelle du développement dans le monde contemporain ne serait pas complet si l’on ne signalait qu’il existe en même temps des aspects positifs.La première note positive est que beaucoup d’hommes et de femmes ont pleinement conscience de leur dignité et de celle de chaque être humain. Cette prise de conscience s’exprime, par exemple, par la préoccupation partout plus vive pour le respect des droits humains et par le rejet le plus net de leurs violations. On en trouve un signe révélateur dans le nombre des associations privées instituées récemment, certaines ayant une dimension mondiale, et presque toutes ayant pour fin de suivre avec un grand soin et une louable objectivité les événements internationaux dans un domaine aussi délicat.Sur ce plan, on doit reconnaître l’influence exercée par la Déclaration des droits de l’homme promulguée il y a presque quarante ans par l’Organisation des Nations Unies. Son existence même et le fait qu’elle ait été progressivement acceptée par la communauté internationale sont déjà le signe d’une prise de conscience qui va en s’affermissant. Il faut en dire autant, toujours dans le domaine des droits humains, pour les autres instruments juridiques de cette même Organisation des Nations Unies ou d’autres organismes internationaux47.La prise de conscience dont nous parlons n’est pas seulement le fait des individus mais aussi des nations et des peuples, qui, comme entités dotées d’une identité culturelle déterminée, sont particulièrement ­sensibles à la conservation, à la libre gestion et à la promotion de leur précieux patrimoine.Simultanément, dans le monde divisé et bouleversé par toutes sortes de conflits, on voit se développer la conviction d’une interdépendance radicale et, par conséquent, la nécessité d’une solidarité qui l’assume et la traduise sur le plan moral. Aujourd’hui, plus peut-être que par le passé, les hommes se rendent compte qu’ils sont liés par un destin commun qu’il faut construire ensemble si l’on veut éviter la catastrophe pour tous. Sur un fond d’angoisse, de peur et de phénomènes d’évasion comme la drogue, typiques du monde contemporain, grandit peu à peu l’idée que le bien auquel nous sommes tous appelés et le bonheur auquel nous aspirons ne peuvent s’atteindre sans l’effort et l’application de tous, sans exception, ce qui implique le renoncement à son propre égoïsme.Ici s’inscrit aussi, comme signe du respect de la vie – malgré toutes les tentations de la détruire, depuis l’avortement jusqu’à l’euthanasie –, le souci concomitant de la paix ; et, de nouveau, la conscience que celle-ci est indivisible : c’est le fait de tous, ou de personne. Une paix qui exige toujours davantage le respect rigoureux de la justice et, par voie de conséquence, la distribution équitable des fruits du vrai développement48.Parmi les symptômes positifs du temps présent, il faut encore noter une plus grande prise de conscience des limites des ressources disponibles, la nécessité de respecter l’intégrité et les rythmes de la nature et d’en tenir compte dans la programmation du développement, au lieu de les sacrifier à certaines conceptions démagogiques de ce dernier. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le souci de l’écologie.Il est juste de reconnaître aussi l’effort de gouvernants, d’hommes politiques, d’économistes, de syndicalistes, de personnalités de la science et de fonctionnaires internationaux – dont beaucoup s’inspirent d’une foi religieuse –, pour porter généreusement remède, non sans de nombreux sacrifices personnels, aux maux du monde, et pour s’employer, avec tous les moyens possibles, à ce qu’un nombre toujours plus grand d’hommes et de femmes puissent jouir du bienfait de la paix et d’une qualité de vie digne de ce nom.À cela contribuent dans une large mesure les grandes organisations internationales et certaines organisations régionales, dont les efforts conjugués permettent des interventions plus efficaces.C’est aussi pour apporter cette contribution que quelques pays du tiers monde, malgré le poids de nombreux conditionnements négatifs, ont réussi à atteindre une certaine autonomie alimentaire, ou un degré d’industrialisation qui permet de survivre dignement et de garantir des sources de travail pour la population active.Tout n’est donc pas négatif dans le monde contemporain, et il ne pourrait en être autrement puisque la Providence du Père veille avec amour jusque sur nos préoccupations quotidiennes (Mt 6, 25-32 ; 10, 23-31 ; Lc 12, 6-7. 22-30) ; bien plus, les valeurs positives que nous avons soulignées témoignent d’une nouvelle préoccupation morale, surtout en ce qui concerne les grands problèmes humains comme le développement et la paix.Cette réalité m’amène à faire porter ma réflexion sur la vraie nature du développement des peuples, dans la ligne de l’encyclique dont nous ­célébrons l’anniversaire et en hommage à son enseignement.
IV. Le développement humain authentique
27. Le regard que l’encyclique nous invite à porter sur le monde contemporain nous fait constater avant tout que le développement n’est pas un processus linéaire, quasi automatique et par lui-même illimité, comme si, à certaines conditions, le genre humain devait marcher rapidement vers une sorte de perfection indéfinie49.Une telle conception, plus liée à une notion de « progrès », inspirée par des considérations caractéristiques de la philosophie des lumières, qu’à celle de « développement »,50 employée dans un sens spécifiquement économique et social, semble maintenant sérieusement remise en question, surtout après la tragique expérience des deux guerres mondiales, de la destruction planifiée et en partie réalisée de populations entières, et de l’oppressant péril atomique. À un optimisme mécaniste naïf s’est ­substituée une inquiétude justifiée pour le destin de l’humanité.
28. Mais en même temps, la conception « économique » ou « économiste », liée au vocable développement, est entrée elle-même en crise. Effectivement, on comprend mieux aujourd’hui que la pure accumulation de biens et de services, même en faveur du plus grand nombre, ne suffit pas pour réaliser le bonheur humain. Et par suite, la disponibilité des multiples avantages réels apportés ces derniers temps par la science et par la technique, y compris l’informatique, ne comporte pas non plus la libération par rapport à toute forme d’esclavage. L’expérience des années les plus récentes démontre au contraire que, si toute la masse des ressources et des potentialités mises à la disposition de l’homme n’est pas régie selon une intention morale et une orientation vers le vrai bien du genre humain, elle se retourne facilement contre lui pour l’opprimer.Une constatation déconcertante de la période la plus récente devrait être hautement instructive : à côté des misères du sous-développement, qui ne peuvent être tolérées, nous nous trouvons devant une sorte de surdéveloppement, également inadmissible parce que, comme le premier, il est contraire au bien et au bonheur authentiques. En effet, ce surdéveloppement, qui consiste dans la disponibilité excessive de toutes sortes de biens matériels pour certaines couches de la société, rend facilement les hommes esclaves de la « possession » et de la jouissance immédiate, sans autre horizon que la multiplication des choses ou le remplacement continuel de celles que l’on possède déjà par d’autres encore plus ­perfectionnées. C’est ce qu’on appelle la civilisation de « consommation », qui comporte tant de « déchets » et de « rebuts ». Un objet possédé et déjà dépassé par un autre plus perfectionné est mis au rebut, sans que l’on tienne compte de la valeur permanente qu’il peut avoir en soi ou pour un autre être humain plus pauvre.Nous touchons tous de la main les tristes effets de cette soumission aveugle à la pure consommation : d’abord une forme de matérialisme grossier, et en même temps une insatisfaction radicale car on comprend tout de suite que – à moins d’être prémuni contre le déferlement des messages publicitaires et l’offre incessante et tentatrice des produits de consommation – plus on possède, plus aussi on désire, tandis que les aspirations les plus profondes restent insatisfaites, peut-être même étouffées.L’encyclique du pape Paul VI a signalé la différence, si fréquemment accentuée de nos jours, entre l’« avoir » et l’« être »,51 différence exprimée précédemment avec des mots précis par le Concile Vatican II.52 « Avoir » des objets et des biens ne perfectionne pas, en soi, le sujet humain si cela ne contribue pas à la maturation et à l’enrichissement de son « être », c’est-à-dire à la réalisation de la vocation humaine en tant que telle.Certes, la différence entre « être » et « avoir », le danger inhérent à une pure multiplication ou à une pure substitution de choses possédées face à la valeur de l’« être », ne doit pas se transformer nécessairement en une antinomie. L’une des plus grandes injustices du monde contemporain consiste précisément dans le fait qu’il y a relativement peu de personnes qui possèdent beaucoup, tandis que beaucoup ne possèdent presque rien. C’est l’injustice de la mauvaise répartition des biens et des services originairement destinés à tous.Voici alors le tableau : il y a ceux – le petit nombre possédant beaucoup – qui n’arrivent pas vraiment à « être » parce que, par suite d’un renversement de la hiérarchie des valeurs, ils en sont empêchés par le culte de l’« avoir », et il y a ceux – le plus grand nombre, possédant peu ou rien – qui n’arrivent pas à réaliser leur vocation humaine fondamentale parce qu’ils sont privés des biens élémentaires.Le mal ne consiste pas dans l’« avoir » en tant que tel, mais dans le fait de posséder d’une façon qui ne respecte pas la qualité ni l’ordre des valeurs des biens que l’on a, qualité et ordre des valeurs qui découlent de la subordination des biens et de leur mise à la disposition de l’« être » de l’homme et de sa vraie vocation.Ainsi il reste clair que si le développement a nécessairement une dimension économique puisqu’il doit fournir au plus grand nombre possible des habitants du monde la disponibilité de biens indispensables pour « être », il ne se limite pas à cette dimension. S’il en était autrement, il se ­retournerait contre ceux que l’on voudrait favoriser.Les caractéristiques d’un développement intégral, « plus humain », capable de se maintenir, sans nier les exigences économiques, à la hauteur de la vocation authentique de l’homme et de la femme, ont été décrites par Paul VI.53
29. Un développement qui n’est pas seulement économique se mesure et s’oriente selon cette réalité et cette vocation de l’homme envisage dans sa totalité, c’est-à-dire selon un paramètre intérieur qui lui est propre. II a évidemment besoin des biens créés et des produits de l’industrie, continuellement enrichie par le progrès scientifique et technologique. Et la disponibilité toujours nouvelle des biens matériels, tout en répondant aux besoins, ouvre de nouveaux horizons. Le danger de l’abus de consommation et l’apparition des besoins artificiels ne doivent nullement empêcher l’estime et l’utilisation des nouveaux biens et des nouvelles ressources mis à notre disposition ; il nous faut même y voir un don de Dieu et une réponse à la vocation de l’homme, qui se réalise pleinement dans le Christ.Mais pour poursuivre le véritable développement, il est nécessaire de ne jamais perdre de vue ce paramètre, qui est dans la nature spécifique de l’homme créé par Dieu à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26). Nature corporelle et spirituelle, symbolisée, dans le deuxième récit de la création, par les deux éléments : la terre avec laquelle Dieu forme le corps de l’homme, et le souffle de vie insufflé dans ses narines (Gn 2,7). L’homme en vient ainsi à avoir une certaine affinité avec les autres créatures : il est appelé à les utiliser, à s’occuper d’elles et toujours selon le récit de la Genèse (2, 15), il est établi dans le jardin, ayant pour tâche de le cultiver et de le garder, au-dessus de tous les autres êtres placés par Dieu sous sa domination (ibid., 1, 25-26). Mais en même temps, l’homme doit rester soumis à la volonté de Dieu, qui lui fixe des limites quant à l’usage et à la domination des choses (ibid., 2, 16-17), tout en lui promettant l’immortalité (ibid., 2, 9 ; Sg 2, 23). Ainsi l’homme, en étant l’image de Dieu, a une vraie affinité avec lui aussi.À partir de cet enseignement, on voit que le développement ne peut consister seulement dans l’usage, dans la domination, dans la possession sans restriction des choses créées et des produits de l’industrie humaine, mais plutôt dans le fait de subordonner la possession, la domination et l’usage à la ressemblance divine de l’homme et à sa vocation à l’immortalité. Telle est la réalité transcendante de l’être humain, que nous voyons transmise dès l’origine à un couple, homme et femme (Gn 1, 27), et qui est donc fondamentalement sociale.
30. Selon l’Écriture Sainte, la notion de développement n’est donc pas seulement « laïque » ou « profane » : il apparaît aussi, tout en gardant son caractère socio-économique, comme l’expression moderne d’une dimension essentielle de la vocation de l’homme.En effet, l’homme n’a pas été créé, pour ainsi dire, immobile et statique. La première image qu’en présente la Bible le montre clairement comme créature et image, déterminée dans sa réalité profonde par l’origine et par l’affinité qui le constituent. Mais tout cela introduit dans l’être humain, homme et femme, le germe et l’exigence d’une tâche originelle à accomplir, que ce soit chacun individuellement ou en couple. La tâche est évidemment de « dominer » sur les autres créatures, de « cultiver le jardin » ; elle doit être accomplie dans le cadre de l’obéissance à la loi divine et donc dans le respect de l’image reçue, clair fondement du pouvoir de domination qui lui est reconnu en relation avec son perfectionnement (Gn 1, 26-30 ; 2, 15-16 ; Sg 9, 2-3).Quand l’homme désobéit à Dieu et refuse de se soumettre à son pouvoir, la nature se rebelle contre lui et elle ne le reconnaît plus comme son seigneur, car il a obscurci en lui l’image divine. L’appel à la possession et à l’usage des moyens créés resté toujours valable, mais après le péché, son exercice devient ardu et chargé de souffrance (Gn 3, 17-19).En effet, le chapitre suivant de la Genèse nous montre la descendance de Caïn qui bâtit « une ville », se consacre à l’élevage, s’adonne aux arts (la musique) et à la technique (la métallurgie) ; en même temps, on commence « à invoquer le nom du Seigneur » (Gn 4, 17-26).L’histoire du genre humain présentée par l’Écriture Sainte, même après la chute dans le péché, est une histoire de réalisations continuelles qui, toujours remises en question et menacées par le péché, se répètent, s’enrichissent et se répandent comme une réponse à la vocation divine assignée dès le commencement à l’homme et à la femme (Gn 1, 26-28) et gravée dans l’image reçue par eux.Il est logique de conclure, au moins pour ceux qui croient à la Parole de Dieu, que le « développement » d’aujourd’hui doit être considéré comme un moment de l’histoire qui a commencé avec la création et est continuellement menacée en raison de l’infidélité à la volonté du Créateur, surtout à cause de la tentation d’idolâtrie ; mais il correspond fondamentalement à ses prémisses. Celui qui voudrait renoncer à la tâche difficile mais exaltante, d’améliorer le sort de tout l’homme et de tous les hommes, sous prétexte du poids trop lourd de la lutte et de l’effort incessant pour se dépasser, ou même parce qu’on a expérimenté l’échec et le retour au point de départ, celui-là ne répondrait pas à la volonté de Dieu créateur. De ce point de vue, dans l’encyclique Laborem exercens, je me suis référé à la vocation de l’homme au travail, pour souligner l’idée que c’est toujours lui qui est le protagoniste du développement.54Bien plus, le Seigneur Jésus lui-même, dans la parabole des talents, met en relief le traitement sévère réservé à celui qui a osé enfouir le don reçu : « Serviteur mauvais et paresseux ! Tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu… Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents » (Mt 25, 26-28). Il nous revient, à nous qui recevons les dons de Dieu pour les faire fructifier, de « semer » et de « moissonner ». Si nous ne le faisons pas, on nous enlèvera même ce que nous avons.L’approfondissement de ces paroles sévères pourra nous pousser a nous consacrer avec plus de détermination au devoir, urgent pour tous aujourd’hui, de collaborer au développement intégral des autres : « Développement de tout l’homme et de tous les hommes. »55
31. La foi au Christ Rédempteur, tout en apportant un éclairage de l’intérieur sur la nature du développement, est également un guide dans le travail de collaboration. Dans la Lettre de saint Paul aux Colossiens, nous lisons que le Christ est le « Premier-né de toute créature » et que « tout a été créé par lui et pour lui » (1, 15-16). En effet, tout « subsiste en lui » car « Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à ­réconcilier tous les êtres pour lui » (ibid., 1, 20).Dans ce plan divin, qui commence par l’éternité dans le Christ, « image » parfaite du Père, et qui culmine en lui, « Premier-né d’entre les morts » (ibid., 1, 15. 18), s’inscrit notre histoire, marquée par notre effort personnel et collectif pour élever la condition humaine, surmonter les obstacles toujours renaissants sur notre route, nous disposant ainsi à participer à la plénitude qui « habite dans le Seigneur » et qu’il communique « à son Corps, c’est-à-dire l’Église » (ibid., 1, 18 ; Ep. 1, 22-23), tandis que le péché, qui sans cesse nous poursuit et compromet nos réalisations humaines, est vaincu et racheté par la « réconciliation » opérée par le Christ (Col 1, 20).Ici, les perspectives s’élargissent. On retrouve le rêve d’un « progrès indéfini », radicalement transformé par l’optique nouvelle ouverte par la foi chrétienne, qui nous assure qu’un tel progrès n’est possible que parce que Dieu le Père a décidé dès le commencement de rendre l’homme participant de sa gloire en Jésus-Christ ressuscité, « en qui nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes » (Ep. 1, 7), et qu’en lui il a voulu vaincre le péché et le faire servir pour notre plus grand bien,56 qui surpasse infiniment tout ce que le progrès pourrait réaliser.Nous pouvons dire alors – tandis que nous nous débattons au sein des ténèbres et des carences du sous-développement et du surdéveloppement – qu’un jour « cet être corruptible revêtira l’incorruptibilité et cet être mortel revêtira l’immortalité » (1 Co 15, 54), quand le Seigneur « remettra la royauté à Dieu le Père » (ibid., 15, 24) et que toutes les œuvres et les actions dignes de l’homme seront rachetées.En outre, la conception de la foi éclaire bien les raisons qui poussent l’Église à se préoccuper du problème du développement, à le considérer comme un devoir de son ministère pastoral, à stimuler la réflexion de tous sur la nature et les caractéristiques du développement humain authentique. Par ses efforts, elle veut d’une part se mettre au service du plan divin visant à ce que toute chose soit ordonnée à la plénitude qui habite dans le Christ (Col 1, 19) et qu’il a lui-même communiquée à son Corps, et d’autre part répondre à sa vocation fondamentale de « sacrement », c’est‑à-dire « signe et moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ».57Certains Pères de l’Église se sont inspirés de cette conception pour élaborer à leur tour, dans une expression originale, une conception du sens de l’histoire et du travail humain, considéré comme orienté vers une fin qui le dépasse et toujours défini par sa relation avec l’œuvre du Christ. Autrement dit, il est possible de retrouver dans l’enseignement patristique une vision optimiste de l’histoire et du travail, c’est-à-dire de la valeur permanente des réalisations humaines authentiques, en tant que rachetées par le Christ et destinées au Règne promis.58C’est ainsi que fait partie de renseignement et de la pratique la plus ancienne de l’Église la conviction d’être tenue par vocation – elle-même, ses ministres et chacun de ses membres – à soulager la misère de ceux, proches ou lointains, qui souffrent, et cela non seulement avec le « superflu » mais aussi avec le « nécessaire ». En cas de besoin, on ne peut donner la préférence à l’ornementation superflue des églises et aux objets de culte précieux ; au contraire, il pourrait être obligatoire d’aliéner ces biens pour donner du pain, de la boisson, des vêtements et une maison à ceux qui en sont privés.59 Ici, comme on l’a déjà noté, nous est indiquée une « hiérarchie des valeurs » – dans le cadre du droit de propriété – entre l’« avoir » et l’« être », surtout quand l’« avoir » de quelques-uns peut se révéler dommageable pour l’« être » de beaucoup d’autres.Dans son encyclique, le pape Paul VI se tient dans la ligne de cet enseignement, s’inspirant de la constitution pastorale Gaudium et spes.60 Pour ma part, je voudrais insister encore sur sa gravité et son urgence, en demandant au Seigneur d’accorder à tous les chrétiens la force de passer fidèlement à l’application pratique.
32. L’obligation de se consacrer au développement des peuples n’est pas seulement un devoir individuel, encore moins individualiste, comme s’il était possible de le réaliser uniquement par les efforts isolés de chacun. C’est un impératif pour tous et chacun des hommes et des femmes, et aussi pour les sociétés et les nations ; il oblige en particulier l’Église catholique, les autres Églises et Communautés ecclésiales, avec lesquelles nous sommes pleinement disposés à collaborer dans ce domaine. En ce sens, de même que nous autres, catholiques, invitons nos frères chrétiens à participer à nos initiatives, de même nous nous déclarons prêts à collaborer à leurs initiatives, accueillant volontiers les invitations qui nous sont faites. Dans cette recherche du développement intégral de l’homme, nous pouvons également faire beaucoup avec les croyants des autres religions, comme cela se fait du reste en divers lieux.La collaboration au développement de tout l’homme et de tout homme est en effet un devoir de tous envers tous, et elle doit en même temps être commune aux quatre parties du monde : Est et Ouest, Nord et Sud ; ou, pour employer le terme en usage, aux divers « mondes ». Si, au contraire, on essaie de le réaliser d’un seul côté, dans un seul monde, cela se fait aux dépens des autres ; et là où cela commence, du fait même que les autres sont ignorés, cela s’hypertrophie et se pervertit.Les peuples ou les nations ont droit eux aussi à leur développement intégral qui, s’il comporte, comme on l’a dit, les aspects économiques et sociaux, doit comprendre également l’identité culturelle de chacun et l’ouverture au transcendant. Et en aucun cas la nécessité du développement ne peut être prise comme prétexte pour imposer aux autres sa propre façon de vivre ou sa propre foi religieuse.
33. Un type de développement qui ne respecterait pas et n’encouragerait pas les droits humains, personnels et sociaux, économiques et politiques, y compris les droits des nations et des peuples, ne serait pas non plus vraiment digne de l’homme.Aujourd’hui plus que par le passé peut-être, on reconnaît plus clairement la contradiction intrinsèque d’un développement limité au seul aspect économique. Il subordonne facilement la personne humaine et ses besoins les plus profonds aux exigences de la planification économique ou du profit exclusif.Le lien intrinsèque entre le développement authentique et le respect des droits de l’homme révèle encore une fois son caractère moral : la vraie élévation de l’homme, conforme à la vocation naturelle et historique de chacun, ne s’atteint pas par la seule utilisation de l’abondance des biens et des services, ou en disposant d’infrastructures parfaites.Quand les individus et les communautés ne voient pas rigoureusement respectées les exigences morales, culturelles et spirituelles fondées sur la dignité de la personne et sur l’identité propre de chaque communauté, à commencer par la famille et par les sociétés religieuses, tout le reste – disponibilité de biens, abondance de ressources techniques appliquées à la vie quotidienne, un certain niveau de bien-être matériel – s’avérera insatisfaisant et, à la longue, méprisable. C’est ce qu’affirme clairement le Seigneur dans l’Évangile en attirant l’attention de tous sur la vraie hiérarchie des valeurs : « Quel avantage un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie ? » (Mt 16, 26).Un vrai développement, selon les exigences propres de l’être humain, homme ou femme, enfant, adulte ou vieillard, implique, surtout de la part de ceux qui interviennent activement dans ce processus et en sont responsables, une vive conscience de la valeur des droits de tous et de chacun, et aussi de la nécessité de respecter le droit de chacun à la pleine utilisation des avantages offerts par la science et par la technique.Sur le plan intérieur de chaque pays, le respect de tous les droits prend une grande importance, spécialement le droit à la vie à tous les stades de l’existence, les droits de la famille en tant que communauté sociale de base ou « cellule de la société », la justice dans les rapports de travail, les droits inhérents à la vie de la communauté politique en tant que telle, les droits fondés sur la vocation transcendante de l’être humain, à commencer par le droit à la liberté de professer et de pratiquer son propre credo religieux.Sur le plan international, celui des rapports entre les États ou, selon le langage courant, entre les divers « mondes », il est nécessaire qu’il y ait un respect total de l’identité de chaque peuple, avec ses caractéristiques historiques et culturelles. Il est également indispensable, comme le souhaitait déjà l’encyclique Populorum progressio, de reconnaître à chaque peuple le même droit à « s’asseoir à la table du festin » 61au lieu d’être comme Lazare qui gisait à la porte, tandis que « les chiens venaient lécher ses ulcères » (Lc 16, 21). Les peuples aussi bien que les individus doivent jouir de l’égalité fondamentale 62 sur laquelle est basée, par exemple, la Charte de l’Organisation des Nations Unies, égalité qui est le fondement du droit de tous à participer au processus de développement intégral.Pour être intégral, le développement doit se réaliser dans le cadre de la solidarité et de la liberté, sans jamais sacrifier l’une à l’autre sous aucun prétexte. Le caractère moral du développement et la nécessité de sa promotion sont mis en valeur quand on a le respect le plus rigoureux pour toutes les exigences dérivant de l’ordre de la vérité et du bien, qui est celui de la créature humaine. En outre, le chrétien, qui a appris à voir en l’homme l’image de Dieu appelée à participer à la vérité et au bien qu’est Dieu lui-même, ne comprend pas l’engagement en faveur du développement et de sa réalisation en dehors de la considération et du respect dus à la dignité unique de cette « image ». Autrement dit, le véritable développement doit être fondé sur l’amour de Dieu et du prochain, et contribuer à faciliter les rapports entre les individus et la société. Telle est la « civilisation de l’amour » dont parlait souvent le pape Paul VI.
34. Le caractère moral du développement ne peut non plus faire abstraction du respect pour les êtres qui forment la nature visible et que les Grecs, faisant allusion justement à l’ordre qui la distingue, appelaient le « cosmos ». Ces réalités exigent elles aussi le respect, en vertu d’une triple considération sur laquelle il convient de réfléchir attentivement.La première consiste dans l’utilité de prendre davantage conscience que l’on ne peut impunément faire usage des diverses catégories d’êtres, vivants ou inanimés – animaux, plantes, éléments naturels – comme on le veut, en fonction de ses propres besoins économiques. Il faut au contraire tenir compte de la nature de chaque être et de ses liens mutuels dans un système ordonné, qui est le cosmos.La deuxième considération se fonde, elle, sur la constatation, qui s’impose de plus en plus, peut-on dire, du caractère limité des ressources naturelles, certaines d’entre elles n’étant pas renouvelables, comme on dit. Les utiliser comme si elles étaient inépuisables, avec une domination absolue, met sérieusement en danger leur disponibilité non seulement pour la génération présente mais surtout pour celles de l’avenir.La troisième considération se rapporte directement aux conséquences qu’a un certain type de développement sur la qualité de la vie dans les zones industrialisées. Nous savons tous que l’industrialisation a toujours plus fréquemment pour effet, direct ou indirect, la contamination de l’environnement, avec de graves conséquences pour la santé de la population.Encore une fois, il est évident que le développement, la volonté de planification qui le guide, l’usage des ressources et la manière de les utiliser, ne peuvent pas être séparés du respect des exigences morales. L’une de celles-ci impose sans aucun doute des limites à l’usage de la nature visible. La domination accordée par le Créateur à l’homme n’est pas un pouvoir absolu, et l’on ne peut parler de liberté « d’user et d’abuser », ou de disposer des choses comme on l’entend. La limitation imposée par le Créateur lui-même dès le commencement, et exprimée symboliquement par l’interdiction de « manger le fruit de l’arbre » (Gn 2, 16-17), montre avec suffisamment de clarté que, dans le cadre de la nature visible, nous sommes soumis à des lois non seulement biologiques mais aussi morales, que l’on ne peut transgresser impunément.Une juste conception du développement ne peut faire abstraction de ces considérations – relatives à l’usage des éléments de la nature, au renouvellement des ressources et aux conséquences d’une industrialisation désordonnée – qui proposent encore une fois à notre conscience la dimension morale par laquelle se distingue le développement.63
V. Une lecture théologique des problèmes modernes
35. Éclairés par ce caractère moral, essentiel au développement, il nous faut considérer dans la même optique les obstacles qui l’entravent. Si donc, pendant les années écoulées depuis la publication de l’encyclique de Paul VI, le développement n’a pas été réalisé – ou l’a été dans une faible mesure, irrégulièrement, sinon même de manière contradictoire –, les causes ne peuvent en être seulement de nature économique. Comme il a déjà été dit, des mobiles politiques interviennent aussi. En effet, les décisions qui accélèrent ou freinent « le développement des peuples » ne sont autres que des facteurs de caractère politique. Pour surmonter les mécanismes pervers rappelés plus haut, et pour les remplacer par des mécanismes nouveaux, plus justes et plus conformes au bien commun de l’humanité, une volonté politique efficace est nécessaire. Malheureusement, après avoir analysé la situation, il faut conclure qu’elle a été insuffisante.Dans un document pastoral comme celui-ci, une analyse portant exclusivement sur les causes économiques et politiques du sous-développement (et aussi, toutes proportions gardées, de ce qu’on pourrait appeler le surdéveloppement) serait incomplète. Il est donc nécessaire de discerner les causes d’ordre moral qui, du point de vue du comportement des hommes considérés comme des personnes responsables, interviennent pour freiner le cours du développement et en empêcher la pleine réalisation.De même, lorsqu’on dispose des moyens scientifiques et techniques qui doivent permettre d’acheminer enfin les peuples vers un vrai développement grâce aux décisions concrètes indispensables d’ordre politique, on ne surmontera les obstacles principaux qu’en vertu de prises de position essentiellement morales, lesquelles, pour les croyants, spécialement pour les chrétiens, seront inspirées par les principes de la foi, avec l’aide de la grâce divine.
36. Par conséquent, il faut souligner qu’un monde divisé en blocs régis par des idéologies rigides, où dominent diverses formes d’impérialisme au lieu de l’interdépendance et de la solidarité, ne peut être qu’un monde soumis à des « structures de péché ». La somme des facteurs négatifs qui agissent à l’opposé d’une vraie conscience du bien commun universel et du devoir de le promouvoir, donne l’impression de créer, chez les personnes et dans les institutions, un obstacle très difficile à surmonter à première vue.64Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de « structures de péché », lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir.65 Ainsi elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes.« Péché » et « structures de péché » sont des catégories que l’on n’applique pas souvent à la situation du monde contemporain. Cependant, on n’arrive pas facilement à comprendre en profondeur la réalité telle qu’elle apparaît à nos yeux sans désigner la racine des maux qui nous affectent.Il est vrai que l’on peut parler d’« égoïsme » et de « courte vue » ; on peut penser à des « calculs politiques erronés », à des « décisions économiques imprudentes ». Et dans chacun de ces jugements de valeur on relève un élément de caractère éthique ou moral. La condition de l’homme est telle qu’elle rend difficile une analyse plus profonde des actions et des omissions des personnes sans inclure, d’une manière ou de l’autre, des jugements ou des références d’ordre éthique.De soi, ce jugement est positif, surtout si sa cohérence va jusqu’au bout et s’il s’appuie sur la foi en un Dieu et sur sa loi qui commande le bien et interdit le mal.En cela consiste la différence entre le type d’analyse sociopolitique et la référence formelle au « péché » et aux « structures de péché ». Selon cette dernière conception, la volonté de Dieu trois fois Saint est prise en considération, avec son projet pour les hommes, avec sa justice et sa miséricorde. Le Dieu riche en miséricorde, rédempteur de l’homme, Seigneur et auteur de la vie, exige de la part de l’homme des attitudes précises qui s’expriment aussi dans des actions ou des omissions à l’égard du prochain. Et cela est en rapport avec la « seconde table » des dix commandements (Ex 20, 12-17 ; Dt 5, 16-21) : par l’inobservance de ceux-ci on offense Dieu et on porte tort au prochain en introduisant dans le monde des conditionnements et des obstacles qui vont bien au-delà des actions d’un individu et de la brève période de sa vie. On interfère ainsi également dans le processus du développement des peuples dont le retard ou la lenteur doivent aussi être compris dans cet éclairage.
37. À cette analyse générale d’ordre religieux, on peut ajouter certaines considérations particulières pour observer que parmi les actes ou les attitudes contraires à la volonté de Dieu et au bien du prochain et les « structures » qu’ils induisent, deux éléments paraissent aujourd’hui les plus caractéristiques : d’une part le désir exclusif du profit et, d’autre part, la soif du pouvoir dans le but d’imposer aux autres sa volonté. Pour mieux définir chacune des attitudes, on peut leur accoler l’expression « à tout prix ». En d’autres termes, nous nous trouvons face à l’absolutisation des attitudes humaines avec toutes les conséquences qui en découlent. Même si en soi les deux attitudes sont séparables, l’une pouvant exister sans l’autre, dans le panorama qui se présente à nos yeux, toutes deux se retrouvent indissolublement liées, que ce soit l’une ou l’autre qui prédomine.Évidemment, les individus ne sont pas seuls à être victimes de cette double attitude de péché ; les nations et les blocs peuvent l’être aussi. Cela favorise encore plus l’introduction des « structures de péché » dont j’ai parlé. Si l’on considérait certaines formes modernes d’« impérialisme » à la lumière de ces critères moraux, on découvrirait que derrière certaines décisions, inspirées, seulement en apparence, par des motifs économiques ou politiques, se cachent de véritables formes d’idolâtrie de l’argent, de l’idéologie, de la classe, de la technologie.J’ai voulu introduire ici ce type d’analyse surtout pour montrer quelle est la véritable nature du mal auquel on a à faire face dans le problème du développement des peuples : il s’agit d’un mal moral, résultant de nombreux péchés qui produisent des « structures de péché ». Diagnostiquer ainsi le mal amène à définir avec exactitude, sur le plan de la conduite humaine, le chemin à suivre pour le surmonter.
38. C’est un chemin long et complexe et, de plus, rendu constamment précaire soit par la fragilité intrinsèque des desseins et des réalisations humaines, soit par les mutations des conditions externes extrêmement imprévisibles. Il faut cependant avoir le courage de se mettre en route et, lorsqu’on a fait quelques pas ou parcouru une partie du trajet, aller jusqu’au bout.Dans le contexte de ces réflexions, la décision de se mettre en route et de continuer à marcher prend, avant tout, une portée morale que les hommes et les femmes croyants reconnaissent comme requise par la volonté de Dieu, fondement unique et vrai d’une éthique qui s’impose absolument.Il est souhaitable aussi que les hommes et les femmes privés d’une foi explicite soient convaincus que les obstacles opposés au développement intégral ne sont pas seulement d’ordre économique, mais qu’ils dépendent d’attitudes plus profondes s’exprimant, pour l’être humain, en valeurs de nature absolue. C’est pourquoi il faut espérer que ceux qui sont responsables envers leurs semblables, d’une manière ou d’une autre, d’une « vie plus humaine », inspirés ou non par une foi religieuse, se rendent pleinement compte de l’urgente nécessité d’un changement des attitudes spirituelles qui caractérisent les rapports de tout homme avec lui-même, avec son prochain, avec les communautés humaines même les plus éloignées et avec la nature ; cela en vertu de valeurs supérieures comme le bien commun ou, pour reprendre l’heureuse expression de l’encyclique Populorum progressio, « le développement intégral de tout l’homme et de tous les hommes ».66Pour les chrétiens, comme pour tous ceux qui reconnaissent le sens théologique précis du mot « péché », le changement de conduite, de mentalité ou de manière d’être s’appelle « conversion », selon le langage biblique (Mc 1, 15 ; Lc 13, 3. 5 ; Is 30, 15). Cette conversion désigne précisément une relation à Dieu, à la faute commise, à ses conséquences et donc au prochain, individu ou communauté. Dieu, qui « tient dans ses mains le cœur des puissants » 67et le cœur de tous les hommes, peut, suivant sa propre promesse, transformer par son Esprit les « cœurs de pierre » en « cœurs de chair » (Ez 36, 26).Sur le chemin de la conversion désirée, conduisant à surmonter les obstacles moraux au développement, on peut déjà signaler, comme valeur positive et morale, la conscience croissante de l’interdépendance entre les hommes et les nations. Le fait que des hommes et des femmes, en diverses parties du monde, ressentent comme les concernant personnellement les injustices et les violations des droits de l’homme commises dans des pays lointains où ils n’iront sans doute jamais, c’est un autre signe d’une réalité intériorisée dans la conscience, prenant ainsi une connotation morale.Il s’agit, avant tout, du fait de l’interdépendance, ressentie comme un système nécessaire de relations dans le monde contemporain, avec ses composantes économiques, culturelles, politiques et religieuses, et élevé au rang de catégorie morale. Quand l’interdépendance est ainsi reconnue, la réponse correspondante, comme attitude morale et sociale et comme « vertu », est la solidarité. Celle-ci n’est donc pas un sentiment de compassion vague ou d’attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes proches ou lointaines. Au contraire, c’est la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun ; c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que, tous, nous sommes vraiment responsables de tous. Une telle détermination est fondée sur la ferme conviction que le développement intégral est entravé par le désir de profit et la soif de pouvoir dont on a parlé. Ces attitudes et ces « structures de péché » ne peuvent être vaincues – bien entendu avec l’aide de la grâce divine – que par une attitude diamétralement opposée : se dépenser pour le bien du prochain en étant prêt, au sens évangélique du terme, à « se perdre » pour l’autre au lieu de l’exploiter, et à « le servir » au lieu de l’opprimer à son propre profit (Mt 10, 40-42 ; 20, 25 ; Mc 10, 42-45 ; Lc 22, 25-27).
39. La pratique de la solidarité à l’intérieur de toute société est pleinement valable lorsque ses membres se reconnaissent les uns les autres comme des personnes. Ceux qui ont plus de poids, disposant d’une part plus grande de biens et de services communs, devraient se sentir responsables des plus faibles et être prêts à partager avec eux ce qu’ils possèdent. De leur côté, les plus faibles, dans la même ligne de la solidarité, ne devraient pas adopter une attitude purement passive ou destructrice du tissu social, mais, tout en défendant leurs droits légitimes, faire ce qui leur revient pour le bien de tous. Les groupes intermédiaires, à leur tour, ne devraient pas insister avec égoïsme sur leurs intérêts particuliers, mais respecter les intérêts des autres.Dans le monde contemporain, on trouve comme signes positifs le sens croissant de la solidarité des pauvres entre eux, leurs actions de soutien mutuel, les manifestations publiques sur le terrain social sans recourir à la violence, mais en faisant valoir leurs besoins et leurs droits face à l’inefficacité et à la corruption des pouvoirs publics. En vertu de son engagement évangélique, l’Église se sent appelée à être aux côtés des foules pauvres, à discerner la justice de leurs revendications, à contribuer à les satisfaire, sans perdre de vue le bien des groupes dans le cadre du bien commun.Par analogie, le même critère s’applique dans les relations internationales. L’interdépendance doit se transformer en solidarité, fondée sur le principe que les biens de la création sont destinés à tous : ce que l’industrie humaine produit par la transformation des matières premières, avec ­l’apport du travail, doit servir également au bien de tous.Dépassant les impérialismes de tout genre et la volonté de préserver leur hégémonie, les nations les plus puissantes et les plus riches doivent avoir conscience de leur responsabilité morale à l’égard des autres, afin que s’instaure un véritable système international régi par le principe de l’égalité de tous les peuples et par le respect indispensable de leurs légitimes différences. Les pays économiquement les plus faibles, ou restant aux limites de la survie, doivent être mis en mesure, avec l’assistance des autres peuples et de la communauté internationale, de donner, eux aussi, une contribution au bien commun grâce aux trésors de leur humanité et de leur culture, qui autrement seraient perdus à jamais.La solidarité nous aide à voir l’« autre » – personne, peuple ou nation – non comme un instrument quelconque dont on exploite à peu de frais la capacité de travail et la résistance physique pour l’abandonner quand il ne sert plus, mais comme notre « semblable », une « aide » (Gn 2, 18. 20), que l’on doit faire participer, à parité avec nous, au banquet de la vie auquel tous les hommes sont également invités par Dieu. D’où l’importance de réveiller la conscience religieuse des hommes et des peuples.Ainsi l’exploitation, l’oppression, l’anéantissement des autres sont exclus. Ces faits, dans la division actuelle du monde en blocs opposés, se rejoignent dans le danger de la guerre et dans le souci excessif de la sécurité, aux dépens bien souvent de l’autonomie, de la liberté de décision, même de l’intégrité territoriale des nations les plus faibles qui entrent dans les soi-disant « zones d’influence » ou dans les « périmètres de sécurité ».Les « structures de péché » et les péchés qu’elles entraînent s’opposent d’une manière tout aussi radicale à la paix et au développement, parce que le développement, suivant la célèbre expression de l’encyclique de Paul VI est « le nouveau nom de la paix ».68Ainsi la solidarité que nous proposons est le chemin de la paix et en même temps du développement. En effet, la paix du monde est inconcevable si les responsables n’en viennent pas à reconnaître que l’interdépendance exige par elle-même que l’on dépasse la politique des blocs, que l’on renonce à toute forme d’impérialisme économique, militaire ou politique, et que l’on transforme la défiance réciproque en collaboration. Cette dernière est précisément l’acte caractéristique de la solidarité entre les individus et les nations.La devise du pontificat de mon vénéré prédécesseur Pie XII était Opus iustitiae pax, la paix est le fruit de la justice. Aujourd’hui on pourrait dire, avec la même justesse et la même force d’inspiration biblique (Is 32, 17 ; Jc 3, 18) : Opus solidaritatis pax, la paix est le fruit de la solidarité.L’objectif de la paix, si désiré de tous, sera certainement atteint grâce à la mise en œuvre de la justice sociale et internationale, mais aussi grâce à la pratique des vertus qui favorisent la convivialité et qui nous apprennent à vivre unis afin de construire dans l’unité, en donnant et en recevant, une société nouvelle et un monde meilleur.
40. La solidarité est sans aucun doute une vertu chrétienne. Dès le développement qui précède, on pouvait entrevoir de nombreux points de contact entre elle et l’amour qui est le signe distinctif des disciples du Christ (Jn 13, 35).À la lumière de la foi, la solidarité tend à se dépasser elle-même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la gratuité totale, du pardon et de la réconciliation. Alors le prochain n’est pas seulement un être humain avec ses droits et son égalité fondamentale à l’égard de tous, mais il devient l’image vivante de Dieu le Père, rachetée par le sang du Christ et objet de l’action constante de l’Esprit Saint. Il doit donc être aimé, même s’il est un ennemi, de l’amour dont l’aime le Seigneur, et l’on doit être prêt au sacrifice pour lui, même au sacrifice suprême : « Donner sa vie pour ses frères » (1 Jn 3, 16).Alors la conscience de la paternité commune de Dieu, de la fraternité de tous les hommes dans le Christ, « fils dans le Fils », de la présence et de l’action vivifiante de l’Esprit Saint, donnera à notre regard sur le monde comme un nouveau critère d’interprétation. Au-delà des liens humains et naturels, déjà si forts et si étroits, se profile à la lumière de la foi un nouveau modèle d’unité du genre humain dont doit s’inspirer en dernier ressort la solidarité. Ce modèle d’unité suprême, reflet de la vie intime de Dieu un en trois personnes, est ce que nous, chrétiens, désignons par le mot « communion ».Cette communion spécifiquement chrétienne, jalousement préservée, étendue et enrichie avec l’aide du Seigneur, est l’âme de la vocation de l’Église à être « sacrement » dans le sens déjà indiqué.La solidarité doit donc contribuer à la réalisation de ce dessein divin tant sur le plan individuel que sur celui de la société nationale et internationale. Les « mécanismes pervers » et les « structures de péché » dont nous avons parlé ne pourront être vaincus que par la pratique de la solidarité humaine et chrétienne à laquelle l’Église invite et qu’elle promeut sans relâche. C’est seulement de cette manière que beaucoup d’énergies positives pourront être libérées entièrement au bénéfice du ­développement et de la paix.De nombreux saints canonisés par l’Église offrent d’admirables témoignages de cette solidarité et peuvent servir d’exemple dans les difficiles circonstances actuelles. Entre tous, je voudrais rappeler saint Pierre Claver qui s’est mis au service des esclaves à Carthagène des Indes, et saint Maximilien-Marie Kolbe qui offrit sa vie pour un déporté inconnu de lui dans le camp de concentration d’Auschwitz-Oswiecim.
VI. Quelques orientations particulières
41. L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir face au problème du sous-développement comme tel, ainsi que le déclarait déjà le pape Paul VI dans son encyclique.69 En effet, elle ne propose pas des systèmes ou des programmes économiques et politiques, elle ne manifeste pas de préférence pour les uns ou pour les autres, pourvu que la dignité de l’homme soit dûment respectée et promue et qu’elle-même se voie laisser l’espace nécessaire pour accomplir son ministère dans le monde.Mais l’Église est « experte en humanité »,70 et cela la pousse nécessairement à étendre sa mission religieuse aux divers domaines où les hommes et les femmes déploient leur activité à la recherche du bonheur, toujours relatif, qui est possible en ce monde, conformément à leur dignité de personnes.À l’exemple de mes prédécesseurs, je dois répéter que ce qui touche à la dignité de l’homme et des peuples, comme c’est le cas du développement authentique, ne peut se ramener à un problème « technique ». Réduit à cela, le développement serait vidé de son vrai contenu et l’on accomplirait un acte de trahison envers l’homme et les peuples qu’il doit servir.Voilà pourquoi l’Église a une parole à dire aujourd’hui comme il y a vingt ans, et encore à l’avenir, sur la nature, les conditions, les exigences et les fins du développement authentique, et aussi sur les obstacles qui l’entravent. Ce faisant, l’Église accomplit sa mission d’évangélisation, car elle apporte sa première contribution à la solution du problème urgent du développement quand elle proclame la vérité sur le Christ, sur elle-même et sur l’homme, en l’appliquant à une situation concrète.71L’instrument que l’Église utilise pour atteindre ce but est sa doctrine sociale. Dans la difficile conjoncture présente, pour favoriser la formulation correcte des problèmes aussi bien que leur meilleure résolution, il pourra être très utile d’avoir une connaissance plus exacte et d’assurer une diffusion plus large de l’« ensemble de principes de réflexion et de critères de jugement et aussi de directives d’action » proposé dans son enseignement.72On se rendra compte ainsi immédiatement que les questions auxquelles on a à faire face sont avant tout morales, et que ni l’analyse du problème du développement en tant que tel, ni les moyens pour surmonter les difficultés actuelles ne peuvent faire abstraction de cette dimension essentielle.La doctrine sociale de l’Église n’est pas une « troisième voie » entre le capitalisme libéral et le collectivisme marxiste, ni une autre possibilité parmi les solutions moins radicalement marquées : elle constitue une catégorie en soi. Elle n’est pas non plus une idéologie, mais la formulation précise des résultats d’une réflexion attentive sur les réalités complexes de l’existence de l’homme dans la société et dans le contexte international, à la lumière de la foi et de la tradition ecclésiale. Son but principal est d’interpréter ces réalités, en examinant leur conformité ou leurs divergences avec les orientations de l’enseignement de l’Évangile sur l’homme et sur sa vocation à la fois terrestre et transcendante ; elle a donc pour but d’orienter le comportement chrétien. C’est pourquoi elle n’entre pas dans le domaine de l’idéologie mais dans celui de la théologie et particulièrement de la ­théologie morale.L’enseignement et la diffusion de la doctrine sociale, font partie de la mission d’évangélisation de l’Église. Et, s’agissant d’une doctrine destinée à guider la conduite de la personne, elle a pour conséquence l’« engagement pour la justice » de chacun suivant son rôle, sa vocation, sa condition.L’accomplissement du ministère de l’évangélisation dans le domaine social, qui fait partie de la fonction prophétique de l’Église, comprend aussi la dénonciation des maux et des injustices. Mais il convient de souligner que l’annonce est toujours plus importante que la dénonciation, et celle-ci ne peut faire abstraction de celle-là qui lui donne son véritable fondement et la force de la motivation la plus haute.
42. La doctrine sociale de l’Église, aujourd’hui plus que dans le passé, a le devoir de s’ouvrir à une perspective internationale dans la ligne du Concile Vatican II 73 des encycliques les plus récentes 74 et particulièrement de celle que nous commémorons en ce moment.75 Il ne sera donc pas superflu de réexaminer et d’approfondir sous cet éclairage les thèmes et les ­orientations caractéristiques que le Magistère a repris ces dernières années.Je voudrais signaler ici l’un de ces points : l’option ou l’amour préférentiel pour les pauvres. C’est là une option, ou une forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne dont témoigne toute la tradition de l’Église. Elle concerne la vie de chaque chrétien, en tant qu’il imite la vie du Christ, mais elle s’applique également à nos responsabilités sociales et donc à notre façon de vivre, aux décisions que nous avons à prendre de manière cohérente au sujet de la propriété et de l’usage des biens.Mais aujourd’hui, étant donné la dimension mondiale qu’a prise la question sociale,76 cet amour préférentiel, de même que les décisions qu’il nous inspire, ne peut pas ne pas embrasser les multitudes immenses des affamés, des mendiants, des sans-abri, des personnes sans assistance médicale et, par-dessus tout, sans espérance d’un avenir meilleur : on ne peut pas ne pas prendre acte de l’existence de ces réalités. Les ignorer reviendrait à s’identifier au « riche bon vivant » qui feignait de ne pas connaître Lazare le mendiant qui gisait près de son portail (Lc 16, 19-31).77Notre vie quotidienne doit tenir compte de ces réalités, comme aussi nos décisions d’ordre politique et économique. De même, les responsables des nations et des Organisations internationales, tandis qu’ils ont l’obligation de toujours considérer comme prioritaire dans leurs plans la vraie dimension humaine, ne doivent pas oublier de donner la première place au phénomène croissant de la pauvreté. Malheureusement, au lieu de diminuer, le nombre des pauvres se multiplie non seulement dans les pays moins développés, mais, ce qui ne paraît pas moins scandaleux, dans ceux qui sont les plus développés.Il est nécessaire de rappeler encore une fois le principe caractéristique de la doctrine sociale chrétienne : les biens de ce monde sont à l’origine destinés à tous.78 Le droit à la propriété privée est valable et nécessaire, mais il ne supprime pas la valeur de ce principe. Sur la propriété, en effet, pèse « une hypothèque sociale »,79 c’est-à-dire que l’on y discerne, comme qualité intrinsèque, une fonction sociale fondée et justifiée précisément par le principe de la destination universelle des biens. Et il ne faudra pas négliger, dans l’engagement pour les pauvres, la forme spéciale de pauvreté qu’est la privation des droits fondamentaux de la personne, en particulier du droit à la liberté religieuse, et, par ailleurs, du droit à l’initiative économique.
43. L’intérêt actif pour les pauvres – qui sont, selon la formule si expressive, les « pauvres du Seigneur » 80– doit se traduire, à tous les niveaux, en actes concrets afin de parvenir avec fermeté à une série de réformes nécessaires. En fonction des situations particulières, on détermine les réformes les plus urgentes et les moyens de les réaliser ; mais il ne faut pas oublier celles que requiert la situation de déséquilibre international décrite ci-dessus.À ce sujet, je désire rappeler notamment : la réforme du système commercial international, grevé par le protectionnisme et par le bilatéralisme grandissant ; la réforme du système monétaire et financier international, dont on s’accorde aujourd’hui à reconnaître l’insuffisance ; le problème des échanges des technologies et de leur bon usage ; la nécessité d’une révision de la structure des Organisations internationales existantes, dans le cadre d’un ordre juridique international.Le système commercial international entraîne souvent aujourd’hui une discrimination des productions des industries naissantes dans les pays en voie de développement, tandis qu’il décourage les producteurs de matières premières. Il existe, par ailleurs, une sorte de division internationale du travail selon laquelle les produits à faible prix de revient de certains pays, dénués de législation du travail efficace ou trop faibles pour les appliquer, sont vendus en d’autres parties du monde avec des bénéfices considérables pour les entreprises spécialisées dans ce type de production qui ne connaît pas de frontières.Le système monétaire et financier mondial se caractérise par la fluctuation excessive des méthodes de change et des taux d’intérêt, au détriment de la balance des paiements et de la situation d’endettement des pays pauvres.Les technologies et leurs transferts constituent aujourd’hui un des principaux problèmes des échanges internationaux, avec les graves dommages qui en résultent. Il n’est pas rare que des pays en voie de développement se voient refuser les technologies nécessaires ou qu’on leur en livre certaines qui leur sont inutiles.Les Organisations internationales, selon de nombreux avis, semblent se trouver à un moment de leur histoire où les mécanismes de fonctionnement, les frais administratifs et l’efficacité demandent un réexamen attentif et d’éventuelles corrections. Évidemment un processus aussi délicat ne peut être mené à bien sans la collaboration de tous. Il suppose que l’on dépasse les rivalités politiques et que l’on renonce à la volonté de se servir de ces Organisations à des fins particulières, alors qu’elles ont pour unique raison d’être le bien commun.Les Institutions et les Organisations existantes ont bien travaillé à l’avantage des peuples. Toutefois, affrontant une période nouvelle et plus difficile de son développement authentique, l’humanité a besoin aujourd’hui d’un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale, au service des sociétés, des économies et des cultures du monde entier.
44. Le développement requiert surtout un esprit d’initiative de la part des pays qui en ont besoin eux-mêmes.81 Chacun d’eux doit agir en fonction de ses propres responsabilités, sans tout attendre des pays plus favorisés, et en travaillant en collaboration avec les autres qui sont dans la même situation. Chacun doit explorer et utiliser le plus possible l’espace de sa propre liberté. Chacun devra aussi se rendre capable d’initiatives répondant à ses propres problèmes de société. Chacun devra également se rendre compte des besoins réels qui existent, et aussi des droits et des devoirs qui lui imposent de les satisfaire. Le développement des peuples commence et trouve sa mise en œuvre la plus appropriée dans l’effort de chaque peuple pour son propre développement, en collaboration avec les autres.Dans ce sens, il est important que les pays en voie de développement favorisent l’épanouissement de tout citoyen, par l’accès à une culture plus approfondie et à une libre circulation des informations. Tout ce qui pourra favoriser l’alphabétisation et l’éducation de base qui l’approfondit et la complète, comme le proposait l’encyclique Populorum progressio 82 – objectif encore loin d’être atteint dans beaucoup de régions du monde –, représente une contribution directe au développement authentique.Pour avancer sur cette voie, les pays devront discerner eux-mêmes leurs priorités et reconnaître clairement leurs besoins, en fonction des conditions particulières de la population, du cadre géographique et des traditions culturelles.Certains pays devront augmenter la production alimentaire, afin de disposer en permanence du nécessaire pour la nourriture et pour la vie. Dans le monde actuel, où la faim fait tant de victimes surtout parmi les enfants, il y a des exemples de pays qui, sans être particulièrement développés, ont pourtant réussi à atteindre l’objectif de l’autonomie alimentaire et même à devenir exportateurs de produits alimentaires.D’autres pays ont besoin de réformer certaines structures injustes et notamment leurs institutions politiques afin de remplacer des régimes corrompus, dictatoriaux et autoritaires par des régimes démocratiques qui favorisent la participation. C’est un processus que nous souhaitons voir s’étendre et se renforcer, parce que la « santé » d’une communauté politique – laquelle s’exprime par la libre participation et la responsabilité de tous les citoyens dans les affaires publiques, par la fermeté du droit, par le respect et la promotion des droits humains – est une condition nécessaire et une garantie sûre du développement de « tout l’homme et de tous les hommes ».
45. Ce qui a été dit ne pourra être réalisé sans la collaboration de tous, spécialement de la communauté internationale, dans le cadre d’une solidarité qui inclut tout le monde, à commencer par les plus marginalisés. Mais les pays en voie de développement ont le devoir de pratiquer eux-mêmes la solidarité entre eux et avec les pays les plus marginaux du monde.Il est souhaitable, par exemple, que les pays d’un même ensemble géographique établissent des formes de coopération qui les rendent moins dépendants de producteurs plus puissants ; qu’ils ouvrent leurs frontières aux produits de la même zone ; qu’ils examinent la complémentarité éventuelle de leurs productions ; qu’ils s’associent pour se doter des services que chacun d’eux n’est pas en mesure d’organiser ; qu’ils étendent leur coopération au domaine monétaire et financier.L’interdépendance est déjà une réalité dans beaucoup de ces pays. La reconnaître, de façon à la rendre plus active, représente une solution face à la dépendance excessive par rapport à des pays plus riches et plus puissants, dans l’ordre même du développement désiré, sans s’opposer à personne, mais en découvrant et en valorisant au maximum ses propres possibilités. Les pays en voie de développement d’un même ensemble géographique, surtout ceux qui font partie de ce qu’on appelle le « Sud », peuvent et doivent constituer – comme on commence à le faire avec des résultats prometteurs – de nouvelles organisations régionales, régies par des critères d’égalité, de liberté et de participation au concert des nations.La solidarité universelle requiert, comme condition indispensable, l’autonomie et la libre disposition de soi-même, également à l’intérieur d’organisations comme celles qu’on vient de décrire. Mais, en même temps, elle demande que l’on soit prêt à accepter les sacrifices nécessaires pour le bien de la communauté mondiale.
VII. Conclusion
46. Les peuples et les individus aspirent à leur libération : la recherche du développement intégral est le signe de leur désir de surmonter les obstacles multiples qui les empêchent de jouir d’une « vie plus humaine ».Récemment, au cours de la période qui a suivi la publication de l’encyclique Populorum progressio, dans certaines parties de l’Église catholique, en particulier en Amérique latine, s’est répandue une nouvelle manière d’aborder les problèmes de la misère et du sous-développement, qui fait de la libération la catégorie fondamentale et le premier principe d’action. Les valeurs positives, mais aussi les déviations et les risques de déviation liés à cette forme de réflexion et d’élaboration théologique, ont été ­opportunément signalées par le Magistère ecclésiastique.83Il convient d’ajouter que l’aspiration à la libération par rapport à toute forme d’esclavage, pour l’homme et pour la société, est quelque chose de noble et de valable. C’est à cela que tend justement le développement, ou plutôt la libération et le développement, compte tenu de l’étroite relation existant entre ces deux réalités.Un développement purement économique ne parvient pas à libérer l’homme, au contraire, il finit par l’asservir davantage. Un développement qui n’intègre pas les dimensions culturelles, transcendantes et religieuses de l’homme et de la société contribue d’autant moins à la libération authentique qu’il ne reconnaît pas l’existence de ces dimensions et qu’il n’oriente pas vers elles ses propres objectifs. L’être humain n’est totalement libre que lorsqu’il est lui-même, dans la plénitude de ses droits et de ses devoirs : on doit en dire autant de la société tout entière.L’obstacle principal à surmonter pour une véritable libération, c’est le péché et les structures qui en résultent au fur et à mesure qu’il se multiplie et s’étend84.La liberté par laquelle le Christ nous a libérés (Ga 5, 1) nous pousse à nous convertir pour devenir les serviteurs de tous. Ainsi le processus du développement et de la libération se concrétise dans la pratique de la solidarité, c’est-à-dire de l’amour et du service du prochain, particulièrement les plus pauvres : « Là où manquent la vérité et l’amour, le processus de libération aboutit à la mort d’une liberté qui aura perdu tout appui »85
47. Devant les tristes expériences de ces dernières années et le panorama en majeure partie négatif de la période actuelle, l’Église se doit d’affirmer avec force la possibilité de surmonter les entraves qui empêchent le développement, par excès ou par défaut, et la confiance en une vraie libération. Cette confiance et cette possibilité sont fondées, en dernière instance, sur la conscience qu’a l’Église de la promesse divine l’assurant que l’histoire présente ne reste pas fermée sur elle-même, mais qu’elle est ouverte au Règne de Dieu.L’Église a aussi confiance en l’homme, tout en connaissant la perversité dont il est capable, parce qu’elle sait que – malgré l’héritage du péché et le péché que chacun peut commettre – il y a dans la personne humaine des qualités et une énergie suffisantes, il y a en elle une « bonté » fondamentale (Gn 1,31), parce qu’elle est l’image du Créateur placée sous l’influence rédemptrice du Christ qui « s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme »,86 et parce que l’action efficace de l’Esprit Saint « remplit le monde » (Sg 1, 7).C’est pourquoi ni le désespoir, ni le pessimisme, ni la passivité ne peuvent se justifier. Même si c’est avec amertume, il faut dire que de même que l’on peut pécher par égoïsme, par appétit excessif du gain et du pouvoir, on peut aussi commettre des fautes, quand on est confronté aux besoins urgents des multitudes humaines plongées dans le sous-développement, par crainte, par indécision et, au fond, par lâcheté. Nous sommes tous appelés, et même tenus, à relever le terrible défi de la dernière décennie du second millénaire, ne serait-ce que parce que nous sommes tous sous la menace de dangers imminents : une crise économique mondiale, une guerre sans frontières, sans vainqueurs ni vaincus. Face à cette menace, la distinction entre personnes ou pays riches et personnes ou pays pauvres aura peu de valeur, si ce n’est en raison de la plus grande responsabilité pesant sur ceux qui ont plus et qui peuvent plus.Mais une telle motivation n’est ni la seule ni la principale. Ce qui rentre en ligne de compte, c’est la dignité de la personne humaine dont la défense et la promotion nous ont été confiées par le Créateur et dont sont rigoureusement responsables et débiteurs les hommes et les femmes dans toutes les circonstances de l’histoire. La situation actuelle, comme beaucoup s’en sont déjà rendu compte plus ou moins clairement, ne paraît pas respecter cette dignité. Chacun de nous est appelé à prendre sa part dans cette campagne pacifique, à mener avec des moyens pacifiques, pour conquérir le développement dans la paix, pour sauvegarder la nature elle-même et le monde qui nous entoure. L’Église, elle aussi, se sent profondément ­impliquée dans cette voie dont elle espère l’heureux aboutissement.C’est pourquoi, à l’exemple du pape Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio,87 je voudrais m’adresser avec simplicité et humilité à tous, hommes et femmes sans exception, afin que, convaincus de la gravité de l’heure présente et conscients de leur responsabilité personnelle, ils mettent en œuvre – par leur mode de vie personnelle et familiale, par leur usage des biens, par leur participation de citoyens, par leur contribution aux décisions économiques et politiques ainsi que par leur propre engagement sur les plans national et international – les mesures inspirées par la solidarité et l’amour préférentiel des pauvres qu’exigent les circonstances et que requiert surtout la dignité de la personne humaine, image ­indestructible de Dieu créateur, image identique en chacun de nous.Dans cet effort, les fils de l’Église doivent être des exemples et des guides, car ils sont appelés, selon le programme proclamé par Jésus lui-même dans la synagogue de Nazareth, à « porter la bonne nouvelle aux pauvres, […] annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4, 18-19). Il convient de souligner le rôle prépondérant qui incombe aux laïcs, hommes et femmes, comme l’a redit la récente Assemblée synodale. Il leur revient d’animer les réalités temporelles avec un zèle chrétien et de s’y conduire en témoins et en artisans de paix et de justice.Je voudrais m’adresser particulièrement à ceux qui, par le sacrement du baptême et la profession du même Credo, participent avec nous à une vraie communion, même si elle n’est pas parfaite. Je suis sûr que le souci exprimé par la présente lettre, aussi bien que les motivations qui l’animent, leur sont familiers parce que c’est l’Évangile du Christ Jésus qui les inspire. Nous pouvons trouver ici une invitation nouvelle à donner un témoignage unanime de nos convictions communes sur la dignité de l’homme, créé par Dieu, sauvé par le Christ, sanctifié par l’Esprit, et appelé à vivre dans ce monde une vie conforme à cette dignité.À ceux qui partagent avec nous l’héritage d’Abraham, « notre père dans la foi » (Rm 4, 11-12),88 et la tradition de l’Ancien Testament, les juifs, à ceux qui, comme nous, croient en Dieu juste et miséricordieux, les musulmans, j’adresse également cet appel qui s’étend aussi à tous les disciples des grandes religions du monde.La rencontre du 27 octobre de l’année dernière à Assise, la ville de saint François, pour prier et nous engager en faveur de la paix – chacun dans la fidélité à ses convictions religieuses – a fait apparaître pour tous à quel point la paix et sa condition nécessaire, le développement de « tout l’homme et de tous les hommes », sont aussi un problème religieux, et à quel point la réalisation intégrale de l’une et de l’autre dépend de notre fidélité à notre vocation d’hommes et de femmes croyants. Car elle dépend, avant tout, de Dieu.
48. L’Église sait qu’aucune réalisation temporelle ne s’identifie avec le Royaume de Dieu, mais que toutes les réalisations ne font que refléter et, en un sens, anticiper la gloire du royaume que nous attendons à la fin de l’Histoire, lorsque le Seigneur reviendra. Mais cette attente ne pourra jamais justifier que l’on se désintéresse des hommes dans leur situation personnelle concrète et dans leur vie sociale, nationale et internationale, parce que celle-ci – maintenant surtout – conditionne celle-là.Même dans l’imperfection et le provisoire, rien ne sera perdu ni ne sera vain de ce que l’on peut et que l’on doit accomplir par l’effort solidaire de tous et par la grâce divine à un certain moment de l’Histoire pour rendre « plus humaine » la vie des hommes. Le Concile Vatican II l’enseigne dans un passage lumineux de la constitution Gaudium et spes : les « valeurs de dignité humaine, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père “un royaume éternel et universel” […]. Mystérieusement, le royaume est déjà présent sur cette terre ».89Maintenant, le Royaume de Dieu est rendu présent surtout par la célébration du Sacrement de l’Eucharistie qui est le Sacrifice du Seigneur. Dans cette célébration, les fruits de la terre et du travail de l’homme – le pain et le vin – sont transformés mystérieusement mais réellement et substantiellement, par l’action de l’Esprit saint et par les paroles du ministre, dans le Corps et le Sang du Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu et Fils de Marie, par lequel le Royaume du Père s’est rendu présent au milieu de nous.Les biens de ce monde et l’œuvre de nos mains – le pain et le vin – servent pour la venue du Royaume définitif, car le Seigneur, par son Esprit, les assume en lui pour s’offrir au Père et nous offrir avec lui dans le renouvellement de son sacrifice unique qui anticipe le Royaume de Dieu et annonce son avènement final.Ainsi le Seigneur, par l’Eucharistie, sacrement et sacrifice, nous unit avec lui et nous unit entre nous par des liens plus forts que toute union naturelle ; et il nous envoie dans le monde entier, unis pour porter témoignage, par la foi et les œuvres, de l’amour de Dieu, préparant l’avènement de son Royaume et l’anticipant déjà dans l’ombre du temps présent.Participant à l’Eucharistie, nous sommes appelés à découvrir par ce sacrement le sens profond de notre action dans le monde en faveur du développement et de la paix ; et à recevoir de lui la force de nous consacrer avec toujours plus de générosité, à l’exemple du Christ qui dans ce Sacrement donne sa vie pour ses amis (Jn 15, 13). Notre engagement personnel, comme celui du Christ et en union avec lui, ne sera pas inutile mais assurément fécond.
49. En cette Année mariale, que j’ai proclamée pour que les fidèles catholiques regardent toujours plus vers Marie qui nous précède dans le pèlerinage de la foi90 et qui, dans sa sollicitude maternelle, intercède pour nous auprès de son Fils notre Rédempteur, je désire lui confier et confier à son intercession la conjoncture difficile du monde contemporain, les efforts que l’on fait et que l’on fera, souvent au prix de grandes souffrances, pour contribuer au vrai développement des peuples, proposé et annoncé par mon prédécesseur Paul VI.Comme la piété chrétienne l’a toujours fait, nous présentons à la Très Sainte Vierge les situations individuelles difficiles pour qu’en les montrant à son Fils, elle obtienne de lui qu’elles soient adoucies et changées. Mais nous lui présentons aussi les situations sociales et la crise internationale elle-même sous leurs aspects inquiétants de misère, de chômage, de manque de nourriture, de course aux armements, de mépris des droits de l’homme, de situations ou de menaces de conflit partiel ou total. Tout cela, nous voulons le mettre filialement devant son « regard miséricordieux », reprenant une fois encore dans la foi et l’espérance l’antique antienne : « Sainte Mère de Dieu, ne méprise pas nos prières quand nous sommes dans l’épreuve, mais de tous les dangers délivre-nous toujours, Vierge glorieuse, Vierge bienheureuse ».La Très Sainte Vierge Marie, notre Mère et notre Reine, est celle qui, se tournant vers son Fils, dit : « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3), celle aussi qui loue Dieu le Père parce qu’« il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Lc 1, 52-53). Dans sa sollicitude maternelle, elle se penche sur les aspects personnels et sociaux de la vie des hommes sur la terre.91Devant la Très Sainte Trinité, je confie à Marie ce que j’ai exposé dans la présente lettre pour inviter tous les hommes à réfléchir et à s’engager activement dans la promotion du vrai développement des peuples, comme le dit justement l’oraison de la Messe pour cette intention : « Seigneur, tu as voulu que tous les peuples aient une même origine et tu veux les réunir dans une seule famille, fais que les hommes se reconnaissent des frères et travaillent dans la solidarité au développement de tous les peuples, afin que […] soient reconnus les droits de toute personne et que la communauté humaine connaisse un temps d’égalité et de paix. »92En concluant, j’élève cette prière au nom de tous mes frères et sœurs à qui, en signe de salut et de vœu, j’envoie une particulière Bénédiction.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 30 décembre 1987, en la dixième année de mon pontificat.



1. Léon XIII, Rerum novarum (15 mai 1891).
2. Pie XI, Quadragesimo anno (15 mai 1931) ; Jean XXIII, Mater et magistra (15 mai 1961) ; Paul VI, Octogesima adveniens (14 mai 1971) ; Jean-Paul II, Laborem exercens (14 septembre 1981). Pie XII avait, quant à lui, prononcé un message radiophonique (1er juin 1941) pour le cinquantième anniversaire de l’encyclique de Léon XIII : DC 1946, 790-798.
3. Cf. Vatican II, Dei Verbum, n. 4.
4. Paul VI, Populorum progressio (26 mars 1967).
5. Cf. L’Osservatore Romano, 25 mars 1987
6. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération (22 mars 1986) 72 ; Paul VI. Octogesima adveniens (14 mai 1971), OA 4.
7. Cf. Redemptoris Mater (15 mars 1987) ; Homélie de la messe du 1er janvier 1987 : L’Osservatore Romano, 2 janvier 1987.
8. L’encyclique Populorum progressio cite 19 fois les documents du Concile Vatican II, dont 16 fois en référence à la constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes.
9. Gaudium et spes GS 1.
10. Ibid., GS 4 ; cf. Populorum progressio PP 13.
11. Cf. Gaudium et spes GS 3 ; Populorum progressio PP 13
12. Cf. Gaudium et spes GS 63 ; Populorum progressio PP 9.
13. Cf. Gaudium et spes GS 69 ; Populorum progressio PP 22.
14. Cf. Gaudium et spes GS 57 ; Populorum progressio PP 41
15. Cf. Gaudium et spes GS 19 ; Populorum progressio PP 41.
16. Cf. Gaudium et spes GS 86 ; Populorum progressio PP 48.
17. Cf. Gaudium et spes GS 69 ; Populorum progressio PP 14-21.
18. Cf. l’en-tête de Populorum progressio
19. L’encyclique Rerum novarum de Léon XIII a pour thème principal « la condition ouvrière ».
20. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération (22 mars 1986) 72 ; Paul VI, Octogesima adveniens (14 mai 1971) OA 4.
21. Cf. Mater et magistra (15 mai 1961).
22. Gaudium et spes GS 63.
23. Populorum progressio PP 3 ; cf. aussi ibid. PP 9.
24. Cf. ibid. PP 3.
25. Ibid. PP 48.
26  Cf. ibid. PP 14 : « Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme. »
27. Ibid. PP 87.
28. Cf. ibid. PP 53.
29. Cf. ibid. PP 76.
30. « Les décennies se réfèrent aux années 1960-1970 et 1970-1980. Nous sommes actuellement dans la ­troisième décennie (1980-1990). »
31. L’expression « quart monde » est employée non seulement occasionnellement pour désigner les pays dits moins avancés (PMA) mais aussi et surtout, pour désigner les secteurs de grande ou d’extrême pauvreté des pays à moyen ou haut revenu.
32. Vatican II, Lumen gentium 1.
33. Cf. Populorum progressio PP 33
34. On sait que le Saint-Siège s’est associé à la célébration de cette Année internationale par un document spécial de la Commission pontificale « Justice et Paix » : Qu’as-tu fait de ton frère sans abri ? – L’Église et le problème de l’habitat (27 décembre 1987).
35. Cf. Paul VI, Octogesima adveniens OA 8-9.
36. La récente Étude sur l’économie mondiale 1987, publiée par l’Organisation des Nations Unies, contient les données les plus récentes à ce sujet (cf. pp. 8-9). Le pourcentage des chômeurs dans les pays développés à économie de marché est passé de 3 % des effectifs au travail en 1970 à 8 % en 1986. Les chômeurs sont ­actuellement 29 millions.
37. Laborem exercens LE 18
38. Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l’endettement international (27 décembre 1986).
39. Populorum progressio PP 54 : « Les pays en voie de développement ne risqueront plus dès lors d’être accablés de dettes dont le service absorbe le plus clair de leurs gains. Taux d’intérêt et durée des prêts pourront être aménagés de manière supportable pour les uns et pour les autres, équilibrant les dons gratuits, les prêts sans intérêts ou à intérêt minime, et la durée des amortissements. »
40. Cf. la « Présentation » du document Au service de la communauté humaine : une approche éthique de ­l’endettement international (27 décembre 1986).
41. Cf. Populorum progressio PP 53.
42. Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l’endettement international (27 décembre 1986), III.2.1.
43. Cf. Populorum progressio PP 20-21.
44. Homélie près de Drogheda, en Irlande (29 septembre 1979) 5, DC 1979, 851-855
45. Cf. Populorum progressio PP 37.
46. Cf. Familiaris consortio (22 novembre 1981), spécialement le n. 30.
47. Cf. Droits de l’homme. Recueil d’instruments internationaux, Nations Unies, New York 1983. Jean-Paul II, Redemptor hominis (4 mars 1979), RH 17.
48. Cf. Vatican II, Gaudium et spes GS 78 ; Paul VI, Populorum progressio PP 76 : « Combattre la misère et lutter contre l’injustice, c’est promouvoir, avec le mieux-être, le progrès humain et spirituel de tous, et donc le bien commun de l’humanité. La paix […] se construit jour après jour, dans la poursuite d’un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre les hommes. »
49. Cf. Familiaris consortio (22 novembre 1981) 6 : « …l’histoire n’est pas simplement un progrès nécessaire vers le mieux, mais un avènement de la liberté, et plus encore un combat entre libertés… ».
50. C’est pour cela que, dans le texte de cette encyclique, on a préféré employer le mot « développement » au lieu de « progrès », tout en cherchant à donner à ce mot de « développement » son sens le plus plénier.
51. Populorum progressio PP 19 : « Avoir plus, pour les peuples comme pour les personnes, n’est donc pas le but dernier. Toute croissance est ambivalente. […] La recherche exclusive de l’avoir fait dès lors obstacle à la croissance de l’être et s’oppose à sa véritable grandeur : pour les nations comme pour les personnes, l’avarice est la forme la plus évidente du sous-développement moral » ; cf. aussi Paul VI, Octogesima adveniens OA 9.
52. Cf. Gaudium et spes GS 35 ; Paul VI, Allocution au Corps diplomatique (7 janvier 1965) : DC 1965, 193-196.
53. Cf. Populorum progression PP 20-21.
54. Cf. Laborem exercens LE 4 ; Paul VI, Populorum progressio PP 15.
55. Populorum progressio, PP 42
56. Cf. Veillée pascale. Missel romain : « Il fallait le péché d’Adam que la mort du Christ abolit. Heureuse était la faute qui nous valut pareil Rédempteur. »
57. Vatican II, Lumen gentium 1.
58. Cf. par exemple S. Basile le Grand, Regulae fusius tractatae, interrogatio XXXVII, 1-2 : PG31, 1009-1012 ; Théodoret de Cyr, De Providentia OratioVU : PG 83, 665-686 ; S. Augustin, De Civitate Dei, XIX, 17 : CCL 48, 683-685.
59. Cf. par exemple saint Jean Chrysostome, In Evang. S. Matthaei, hom. 50, 3-4 : PG 58, 508-510 ; S. Ambroise, De Officiis Ministrorum, Lib. II, XXVIII, 136-140 : PL 16, 139-141 ; Possidius, Vita S. Augustini Episcopi, XXIV : PL 32, 53-54.
60. Populorum progressio PP 23 : « “Si quelqu’un, jouissant des richesses du monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ?” (1 Jn 3, 17). On sait avec quelle fermeté les Pères de l’Église ont précisé quelle doit être l’attitude de ceux qui possèdent, en face de ceux qui sont dans le besoin. » Dans le numéro précédent, le Pape avait cité le n. 69 de Gaudium et spes.
61. Cf. Populorum progressio PP 47 : « … un monde où la liberté ne soit pas un vain mot et où le pauvre Lazare puisse s’asseoir à la même table que le riche ».
62. Cf. ibid. Al : « Il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie des servitudes qui lui viennent des hommes… » ; cf. aussi Vatican 11, Gaudium étapes GS 29. Cette égalité fondamentale est un des motifs de base pour lesquels l’Église s’est toujours opposée à toute forme de racisme.
63. Cf. Homélie à Val Visdende, Italie (12 juillet 1987), n. 5 : L’Osservatore Romano, 13-14 juillet 1987 ; Paul VI, Octogesima adveniens OA 21
64. Cf. Vatican II, Gaudium et spes GS 25.
65.Reconciliatio et paenitentia (2 décembre 1984) 16 : « Or, quand elle parle de situations de péché ou quand elle dénonce comme péchés sociaux certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou moins étendus, ou même l’attitude de nations entières et de blocs de nations, l’Église sait et proclame que ces cas de péché social sont le fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels. Il s’agit de péchés tout à fait personnels de la part de ceux qui suscitent ou favorisent l’iniquité, voire l’exploitent ; de la part de ceux qui, bien que disposant du pouvoir de faire quelque chose pour éviter, éliminer ou au moins limiter certains maux sociaux, omettent de le faire par incurie, par peur et complaisance devant la loi du silence, par complicité masquée ou par indifférence ; de la part de ceux qui cherchent refuge dans la prétendue impossibilité de changer le monde ; et aussi de la part de ceux qui veulent s’épargner l’effort ou le sacrifice en prenant prétexte de motifs d’ordre supérieur. Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes. Une situation – et de même une institution, une structure, une société – n’est pas, par elle-même, sujet d’actes moraux ; c’est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise ».
66. Populorum progressio PP 42.
67. Cf. Liturgie des heures, 3e jour de la 3e semaine du temps ordinaire (vêpres).
68. Populorum progressio PP 87
69. Cf. Ibid. PP 13 et PP 81.
70. Cf. Ibid. PP 13
71. Cf. Discours d’ouverture de la troisième Conférence générale de l’Épiscopat latino-américain (28 janvier 1979) : DC 1979, 164-172.
72. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération 72 ; Paul VI, Octogesima adveniens OA 4.
73. Cf. Gaudium et spes, IIe partie, chap. v, section II : « La construction de la communauté internationale » (GS 83-90).
74. Cf. Jean XXIII, Mater et magistra. Pacem in terris, IVe partie, Faul VI, Octogesima adveniens OA 2-4.
75. Cf. Populorum progressio PP 3 et PP 9.
76. Ibid. PP 3.
77. Populorum progressio PP 47. Congrégation pour la Doctrine de la foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération 68.
78. Cf. Vatican II, Gaudium et spes GS 69 ; Paul VI, Populorum progressio PP 22. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération 90 ; saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIac, q. 66, art. 2.
79. Cf. Discours d’ouverture de la troisième Conférence générale de l’Épiscopat latino-américain (28 janvier 1979) : DC 1979, 164-172 ; Discours à un groupe d’évêques polonais en visite « ad Limina Apostolorum » (17 décembre 1987), n. 6 : L’Osservatore Romano, 18 décembre 1987.
80. Parce que le Seigneur a voulu s’identifier à eux (Mt 25, 31-46) et qu’il en prend soin tout spécialement (Ps 12 [11], 6 ; Lc 1, 52-53).
81. Populorum progressio PP 55 : « Ce sont […] ces hommes et ces femmes qu’il faut aider, qu’il faut convaincre d’opérer eux-mêmes leur propre développement et d’en acquérir progressivement les moyens » ; cf. Gaudium et spes GS 86.
82. Populorum progressio PP 35 : « …l’éducation de base est le premier objectif d’un plan de développement ».
83. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur quelques aspects de la « théologie de la ­libération », Avant-propos
84. Cf. Reconciliatio et paenitentia (2 décembre 1984), 16 ; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, ­Instruction sur la liberté chrétienne et la libération, 38. 42.
85. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la libération, 24
86. Cf. Gaudium et spes GS 22 ; Jean-Paul II, Redemptor hominis.
87. Populorum progressio : « Nous pensons que [ce programme] peut et doit rallier, avec nos fils catholiques et nos frères chrétiens, les hommes de bonne volonté » ; cf. aussi PP 81-83, PP 87.
88. Cf. Vatican II. Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes Nostra aetate 4.
89. Gaudium et spes GS 39.
90. Cf. Vatican II, Lumen gentium 58 ; Jean-Paul II, Redemptoris Mater 5-6.
91. Cf. Paul VI, Marialis cultus 37 ; Jean-Paul II, Homélie au sanctuaire mariai de Zapopan, au Mexique (30 janvier 1979), n. 4 : DC 1979, 183-184.
92. Collecte de la Messe « Pro populorum progressione » : Missel romain, éd. typ. altéra 1975, p. 820.
]]></description></item><item><title>Laborem exercens</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/209-laborem-exercens</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
I. Introduction
1. À la date du 15 mai de cette année, quatre-vingt-dix ans se sont écoulés depuis la publication – par le grand Pontife de la « question sociale », Léon XIII – de l’encyclique d’importance décisive qui commence par les mots Rerum novarum. C’est pourquoi je désire consacrer le présent document au travail humain, et je désire encore plus le consacrer à l’homme dans le vaste contexte de la réalité qu’est le travail. Si, en effet, comme je l’ai dit dans l’encyclique Redemptor hominis publiée au début de mon service sur le siège romain de saint Pierre, l’homme « est la première route et la route fondamentale de l’Église4 », et cela en vertu du mystère insondable de la Rédemption dans le Christ, il faut alors revenir sans cesse sur cette route et la suivre toujours de nouveau selon les divers aspects sous lesquels elle nous révèle toute la richesse et en même temps toute la difficulté de l’existence humaine sur la terre.

Le travail est l’un de ces aspects, un aspect permanent et fondamental, toujours actuel et exigeant constamment une attention renouvelée et un témoignage décidé. De nouvelles interrogations, de nouveaux problèmes se posent sans cesse, et ils font naître toujours de nouvelles espérances, mais aussi des craintes et des menaces liées à cette dimension fondamentale de l’existence humaine, par laquelle la vie de l’homme est construite chaque jour, où elle puise sa propre dignité spécifique, mais dans laquelle est en même temps contenue la constante mesure de la peine humaine, de la souffrance et aussi du préjudice et de l’injustice qui pénètrent profondément la vie sociale de chacune des nations et des nations entre elles. S’il est vrai que l’homme se nourrit du pain gagné par le travail de ses mains 5, c’est-à-dire non seulement du pain quotidien qui maintient son corps en vie, mais aussi du pain de la science et du progrès, de la civilisation et de la culture, c’est également une vérité permanente qu’il se nourrit de ce pain en le gagnant à la sueur de son front6, autrement dit par son effort et sa peine personnels, et aussi au milieu de multiples tensions, conflits et crises qui, en rapport avec la réalité du travail, bouleversent la vie de chaque société et même de toute l’humanité.
Nous célébrons le 90e anniversaire de l’encyclique Rerum novarum à la veille de nouveaux développements dans les conditions technologiques, économiques et politiques qui, selon nombre d’experts, n’auront pas moins d’influence sur le monde du travail et de la production que n’en eut la révolution industrielle du siècle dernier. Les facteurs de portée générale sont multiples : l’introduction généralisée de l’automation dans de nombreux secteurs de la production, l’augmentation du prix de l’énergie et des matières de base, la prise de conscience toujours plus vive du caractère limité du patrimoine naturel et de son insupportable pollution, l’apparition sur la scène politique des peuples qui, après des siècles de sujétion, réclament leur place légitime parmi les nations et dans les décisions internationales. Ces nouvelles conditions et exigences requerront une réorganisation et un réaménagement des structures de l’économie d’aujourd’hui comme aussi de la distribution du travail. Malheureusement de tels changements pourront éventuellement signifier aussi, pour des millions de travailleurs qualifiés, le chômage, au moins temporaire, ou la nécessité d’un nouvel apprentissage ; ils comporteront selon toute probabilité une diminution ou une croissance moins rapide du bien-être matériel pour les pays les plus développés ; mais ils pourront également apporter soulagement et espoir aux millions de personnes qui vivent actuellement dans des conditions de misère honteuse et indigne.
Il n’appartient pas à l’Église d’analyser scientifiquement les conséquences possibles de tels changements sur la vie de la société humaine. Mais l’Église estime de son devoir de rappeler toujours la dignité et les droits des travailleurs, de stigmatiser les conditions dans lesquelles ils sont violés, et de contribuer pour sa part à orienter ces changements vers un authentique progrès de l’homme et de la société.


2. Il est certain que le travail, comme problème de l’homme, se trouve au centre même de la « question sociale » vers laquelle, pendant les presque cent années qui se sont écoulées depuis l’encyclique mentionnée ci-dessus, se sont orientés d’une manière spéciale l’enseignement de l’Église et les multiples initiatives liées à sa mission apostolique. Si je désire concentrer sur le travail les présentes réflexions, je veux le faire non pas d’une manière originale mais plutôt en lien organique avec toute la tradition de cet enseignement et de ces initiatives. En même temps, je le fais selon l’orientation de l’Évangile, afin de tirer du patrimoine de l’Évangile du vieux et du neuf.7 Le travail, c’est certain, est quelque chose de « vieux », d’aussi vieux que l’homme et que sa vie sur terre. Toutefois, la situation générale de l’homme dans le monde d’aujourd’hui, telle qu’elle est diagnostiquée et analysée sous ses divers aspects – géographie, culture, civilisation – exige que l’on découvre les nouvelles significations du travail humain et que l’on formule aussi les nouvelles tâches qui, dans ce secteur, se présentent à tout homme, à la famille, aux nations particulières, à tout le genre humain, et enfin à l’Église elle-même.

Durant les années écoulées depuis la publication de l’encyclique Rerum novarum, la question sociale n’a pas cessé d’occuper l’attention de l’Église. Nous en avons le témoignage dans les nombreux documents du Magistère, qu’ils émanent des Souverains Pontifes ou du Concile Vatican II ; nous en avons le témoignage dans les documents des divers Épiscopats ; nous en avons le témoignage dans l’activité des différents centres de pensée et d’initiatives apostoliques concrètes, tant au niveau international qu’au niveau des Églises locales. Il est difficile d’énumérer ici en détail toutes les manifestations de l’engagement vital de l’Église et des chrétiens dans la question sociale car elles sont fort nombreuses. Comme résultat du Concile, la Commission pontificale « Justitia et Pax » est devenue le principal centre de coordination dans ce domaine, avec ses organismes correspondants dans le cadre des conférences épiscopales. Le nom de cette institution est très expressif : il signifie que la question sociale doit être traitée dans sa dimension intégrale, dans son ensemble. L’engagement en faveur de la justice doit être intimement lié à l’engagement pour la paix dans le monde contemporain. C’est bien en faveur de ce double engagement qu’a plaidé la douloureuse expérience des deux grandes guerres mondiales qui, durant les quatre-vingt-dix dernières années, ont bouleversé nombre de pays tant du continent européen que, du moins partiellement, des autres continents. C’est en sa faveur aussi que plaident, spécialement depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la menace permanente d’une guerre nucléaire et la perspective de la terrible auto-destruction qui en résulte.
Si nous suivons la ligne principale de développement des documents du Magistère suprême de l’Église, nous trouvons précisément dans ces derniers la confirmation explicite d’une telle manière de poser le problème. La position clé, en ce qui concerne la question de la paix dans le monde, est celle de l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII. Si l’on considère par ailleurs l’évolution de la question de la justice sociale, on doit noter que, si dans la période qui va de Rerum novarum à Quadragesimo anno de Pie XI, l’enseignement de l’Église se concentre surtout sur la juste solution de ce qu’on appelle la question ouvrière, dans le cadre des nations particulières, au cours de la phase suivante, cet enseignement élargit l’horizon aux dimensions du monde. La distribution inégale des richesses et de la misère, l’existence de pays et de continents développés et d’autres qui ne le sont pas, exigent une péréquation et aussi la recherche des chemins menant à un juste développement pour tous. C’est dans cette direction que va l’enseignement contenu dans l’encyclique Mater et Magistra de Jean XXIII, dans la constitution pastorale Gaudium et spes du Concile Vatican II et dans l’encyclique Populorum progressio de Paul VI.
Cette orientation dans laquelle se développent l’enseignement et l’engagement de l’Église dans la question sociale correspond exactement à l’observation objective des situations de fait. Si, autrefois, on mettait surtout en évidence, au centre de cette question, le problème de la « classe », à une époque plus récente on met au premier plan le problème du « monde ». On considère donc non seulement le cadre de la classe, mais, à l’échelon mondial, celui des inégalités et des injustices, et, par voie de conséquence, non seulement la dimension de classe mais la dimension mondiale des tâches à accomplir pour avancer vers la réalisation de la justice dans le monde contemporain. L’analyse complète de la situation du monde d’aujourd’hui a mis en évidence de manière encore plus profonde et plus pleine la signification de l’analyse antérieure des injustices sociales, signification qui doit être aujourd’hui donnée aux efforts tendant à établir la justice sur la terre, sans pour autant cacher les structures injustes mais en sollicitant au contraire leur examen et leur transformation à une échelle plus universelle.


3. Au milieu de tous ces processus – qu’il s’agisse du diagnostic de la réalité sociale objective ou même de l’enseignement de l’Église dans le domaine de la question sociale complexe et à multiple face –, le problème du travail humain apparaît naturellement fort souvent. Il est d’une certaine façon une composante fixe de l’enseignement de l’Église comme il l’est de la vie sociale. Dans cet enseignement, du reste, l’attention portée à un tel problème remonte bien au-delà des quatre-vingt-dix dernières années. La doctrine sociale de l’Église, en effet, trouve sa source dans l’Écriture Sainte, à commencer par le Livre de la Genèse, et particulièrement dans l’Évangile et dans les écrits apostoliques. Elle faisait partie, dès le début, de l’enseignement de l’Église elle-même, de sa conception de l’homme et de la vie sociale, et spécialement de la morale sociale élaborée selon les nécessités des diverses époques. Ce patrimoine traditionnel a été ensuite reçu en héritage et développé par l’enseignement des Souverains Pontifes sur la moderne « question sociale », à partir de l’encyclique Rerum novarum. Dans le contexte de cette question, les approfondissements du problème du travail ont connu une mise à jour continuelle, en conservant toujours la base chrétienne de vérité que nous pouvons ­qualifier de permanente.

Si, dans le présent document, nous revenons de nouveau sur ce problème – sans d’ailleurs avoir l’intention de toucher tous les thèmes qui le concernent –, ce n’est pas tellement pour recueillir et répéter ce qui est déjà contenu dans l’enseignement de l’Église, mais plutôt pour mettre en évidence – peut-être plus qu’on ne l’a jamais effectué – le fait que le travail humain est une clé, et probablement la clé essentielle, de toute la question sociale, si nous essayons de la voir vraiment du point de vue du bien de l’homme. Et si la solution – ou plutôt la solution progressive – de la question sociale, qui continue sans cesse à se présenter et qui se fait toujours plus complexe, doit être cherchée dans un effort pour « rendre la vie humaine plus humaine 8 », alors précisément la clé qu’est le travail humain acquiert une importance ­fondamentale et décisive.


II. Le travail et l'homme
4. L’Église est convaincue que le travail constitue une dimension fondamentale de l’existence de l’homme sur la terre. Elle est confirmée dans cette conviction par la prise en compte de l’ensemble du patrimoine des multiples sciences consacrées à l’homme : l’anthropologie, la paléontologie, l’histoire, la sociologie, la psychologie, etc. ; toutes semblent témoigner de cette réalité de façon irréfutable. Toutefois, l’Église tire cette conviction avant tout de la source qu’est la parole de Dieu révélée, et c’est pourquoi ce qui est une conviction de l’intelligence acquiert aussi le caractère d’une conviction de foi. La raison en est que l’Église – il vaut la peine de le noter dès maintenant – croit en l’homme : elle pense à l’homme et s’adresse à lui, non seulement à la lumière de l’expérience historique ou avec l’aide des multiples méthodes de la connaissance scientifique mais encore et surtout à la lumière de la parole révélée du Dieu vivant. Se référant à l’homme, elle cherche à exprimer les desseins éternels et les destins transcendants que le Dieu vivant, Créateur et Rédempteur, a liés à l’homme.

L’Église trouve dès les premières pages du Livre de la Genèse la source de sa conviction que le travail constitue une dimension fondamentale de l’existence humaine sur la terre. L’analyse de ces textes nous rend conscients de ce qu’en eux – parfois sous un mode archaïque de manifester la pensée – ont été exprimées les vérités fondamentales sur l’homme, et cela déjà dans le contexte du mystère de la création. Ces vérités sont celles qui décident de l’homme depuis le commencement et qui, en même temps, tracent les grandes lignes de son existence terrestre, aussi bien dans l’état de justice originelle qu’après la rupture, déterminée par le péché, de l’alliance originelle du Créateur avec la création dans l’homme. Lorsque celui-ci, fait « à l’image de Dieu…, homme et femme »9, entend ces mots : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la »10, même si ces paroles ne se réfèrent pas directement et explicitement au travail, elles y font sans aucun doute allusion indirectement, comme une activité à exercer dans le monde. Bien plus, elles en démontrent l’essence la plus profonde. L’homme est l’image de Dieu notamment par le mandat qu’il a reçu de son Créateur de soumettre, de dominer la terre. En ­accomplissant ce mandat, l’homme, tout être humain, reflète l’action même du Créateur de l’univers.
Le travail, entendu comme une activité « transitive » – c’est-à-dire que, prenant sa source dans le sujet humain, il est tourné vers un objet externe –, suppose une domination spécifique de l’homme sur la « terre », et à son tour il confirme et développe cette domination. Il est clair que sous le nom de « terre » dont parle le texte biblique, il faut entendre avant tout la portion de l’univers visible dans laquelle l’homme habite ; mais par extension on peut l’entendre de tout le monde visible en tant que se trouvant à la portée de l’influence de l’homme, notamment lorsque ce dernier cherche à répondre à ses propres besoins. L’expression « dominez la terre » a une portée immense. Elle indique toutes les ressources que la terre (et indirectement le monde visible) cache en soi et qui, par l’activité consciente de l’homme, peuvent être découvertes et utilisées à sa convenance. Ainsi ces mots, placés au début de la Bible, ne cessent jamais d’être actuels. Ils s’appliquent aussi bien à toutes les époques passées de la civilisation et de l’économie qu’à toute la réalité contemporaine et aux phases futures du développement qui se dessinent déjà peut-être dans une certaine mesure, mais qui pour une grande part restent encore pour l’homme quasiment inconnues et cachées.
Si parfois on parle de périodes « d’accélération » dans la vie économique et dans la civilisation de l’humanité ou des diverses nations, en rapprochant ces « accélérations » des progrès de la science et de la technique et spécialement des découvertes décisives pour la vie socio-­économique, on peut dire en même temps qu’aucune de ces « accélérations » ne dépasse le contenu essentiel de ce qui a été dit dans ce très antique texte biblique. En devenant toujours plus maître de la terre grâce à son travail et en affermissant, par le travail également, sa domination sur le monde visible, l’homme reste, dans chaque cas et à chaque phase de ce processus, dans la ligne du plan originel du Créateur ; et ce plan est nécessairement et indissolublement lié au fait que l’être humain a été créé, en qualité d’homme et de femme, « à l’image de Dieu ». Ce processus est également universel : il concerne tous les hommes, chaque génération, chaque phase du développement économique et culturel, et en même temps c’est un processus qui se réalise en chaque homme, en chaque être humain conscient. Tous et chacun sont en même temps concernés par lui. Tous et chacun, dans une mesure appropriée et avec un nombre incalculable de modalités, prennent part à ce gigantesque processus par lequel l’homme « soumet la terre » au moyen de son travail.


5. Ce caractère universel et multiple du processus par lequel l’homme « soumet la terre » éclaire bien le travail de l’homme, puisque la domination de l’homme sur la terre se réalise dans le travail et par le travail. Ainsi apparaît la signification du travail au sens objectif, qui trouve son expression selon les diverses époques de la culture et de la civilisation. L’homme domine la terre déjà par le fait qu’il domestique les animaux, les élevant et tirant d’eux sa nourriture et les vêtements nécessaires, et par le fait qu’il peut extraire de la terre et de la mer diverses ressources naturelles. Mais l’homme domine bien plus la terre lorsqu’il commence à la cultiver, puis lorsqu’il transforme ses produits pour les adapter à ses besoins. L’agriculture constitue ainsi un secteur primaire de l’activité économique ; elle est, grâce au travail de l’homme, un facteur indispensable de la production. L’industrie à son tour consistera toujours à combiner les richesses de la terre – ressources brutes de la nature, produits de l’agriculture, ressources minières ou chimiques – et le travail de l’homme, son travail physique comme son travail intellectuel. Cela vaut aussi en un certain sens dans le secteur de ce que l’on appelle l’industrie de services, et dans celui de la recherche, pure ou appliquée.

Aujourd’hui, dans l’industrie et dans l’agriculture, l’activité de l’homme a cessé dans de nombreux cas d’être un travail surtout manuel parce que la fatigue des mains et des muscles est soulagée par l’emploi de machines et de mécanismes toujours plus perfectionnés. Dans l’industrie mais aussi dans l’agriculture, nous sommes témoins des transformations rendues possibles par le développement graduel et continuel de la science et de la technique. Et cela, dans son ensemble, est devenu historiquement une cause de tournants importants dans la civilisation, depuis le début de « l’ère industrielle » jusqu’aux phases suivantes de développement grâce à de nouvelles techniques comme l’électronique ou, ces dernières années, les microprocesseurs.
Il peut sembler que dans le processus industriel c’est la machine qui « travaille » tandis que l’homme se contente de la surveiller, rendant possible son fonctionnement et le soutenant de diverses façons ; mais il est vrai aussi que, précisément à cause de cela, le développement industriel établit un point de départ pour reposer d’une manière nouvelle le problème du travail humain. La première industrialisation qui a créé la question dite ouvrière comme les changements industriels et post-industriels intervenus par la suite démontrent clairement que, même à l’époque du « travail » toujours plus mécanisé, le sujet propre du travail reste l’homme.
Le développement de l’industrie et des divers secteurs connexes, jusqu’aux technologies les plus modernes de l’électronique, spécialement dans le domaine de la miniaturisation, de l’informatique, de la télématique, etc., montre le rôle immense qu’assume justement, dans l’interaction du sujet et de l’objet du travail (au sens le plus large du mot), cette alliée du travail, engendrée par la pensée de l’homme, qu’est la technique. Entendue dans ce cas, non comme une capacité ou une aptitude au travail, mais comme un ensemble d’instruments dont l’homme se sert dans son travail, la technique est indubitablement une alliée de l’homme. Elle lui facilite le travail, le perfectionne, l’accélère et le multiplie. Elle favorise l’augmentation de la quantité des produits du travail, et elle perfectionne également la qualité de beaucoup d’entre eux. C’est un fait, par ailleurs, qu’en certains cas, cette alliée qu’est la technique peut aussi se transformer en quasi-adversaire de l’homme, par exemple lorsque la mécanisation du travail « supplante » l’homme en lui ôtant toute satisfaction personnelle, et toute incitation à la créativité et à la responsabilité, lorsqu’elle supprime l’emploi de nombreux travailleurs ou lorsque, par l’exaltation de la machine, elle réduit l’homme à en être l’esclave.
Si l’expression biblique « soumettez la terre », adressée à l’homme dès le commencement, est comprise dans le contexte de toute notre époque moderne, industrielle et post-industrielle, elle contient indubitablement aussi un rapport avec la technique, avec le monde de la mécanisation et de la machine, rapport qui est fruit du travail de l’intelligence humaine et qui confirme historiquement la domination de l’homme sur la nature.
L’époque récente de l’histoire de l’humanité, et spécialement de certaines sociétés, porte en soi une juste affirmation de la technique comme élément fondamental de progrès économique ; mais, en même temps, de cette affirmation ont surgi et surgissent encore continuellement les questions essentielles concernant le travail humain dans ses rapports avec son sujet qui est justement l’homme. Ces questions contiennent un ensemble particulier d’éléments et de tensions de caractère éthique et même éthico-social. Et c’est pourquoi elles constituent un défi continuel pour de multiples institutions, pour les États et les gouvernements, pour les systèmes et les organisations internationales ; elles constituent également un défi pour l’Église.


6. Pour continuer notre analyse du travail liée à la parole de la Bible selon laquelle l’homme doit soumettre la terre, il nous faut ­maintenant concentrer notre attention sur le travail au sens subjectif, beaucoup plus que nous ne l’avons fait en nous référant au sens objectif du travail : nous avons tout juste effleuré ce vaste problème qui est parfaitement connu, et dans tous ses détails, des spécialistes des divers secteurs et aussi des hommes mêmes du monde du travail, chacun dans son domaine. Si les paroles du Livre de la Genèse auxquelles nous nous référons dans cette analyse parlent de façon indirecte du travail au sens objectif, c’est de la même façon qu’elles parlent aussi du sujet du travail ; mais ce qu’elles disent est fort éloquent et rempli d’une grande signification.

L’homme doit soumettre la terre, il doit la dominer, parce que comme « image de Dieu » il est une personne, c’est-à-dire un sujet, un sujet capable d’agir d’une manière programmée et rationnelle, capable de décider de lui-même et tendant à se réaliser lui-même. C’est en tant que personne que l’homme est sujet du travail. C’est en tant que personne qu’il travaille, qu’il accomplit diverses actions appartenant au processus du travail ; et ces actions, indépendamment de leur contenu objectif, doivent toutes servir à la réalisation de son humanité, à l’accomplissement de la vocation qui lui est propre en raison de son humanité même : celle d’être une personne. Les principales vérités sur ce thème ont été rappelées dernièrement par le Concile Vatican II dans la constitution Gaudium et spes, en particulier par le chapitre I consacré à la vocation de l’homme.
Ainsi la « domination » dont parle le texte biblique que nous méditons ici ne se réfère pas seulement à la dimension objective du travail : elle nous introduit en même temps à la compréhension de sa dimension subjective. Le travail entendu comme processus par lequel l’homme et le genre humain soumettent la terre ne correspond à ce concept fondamental de la Bible que lorsque, dans tout ce processus, l’homme se manifeste en même temps et se confirme comme celui qui « domine ». Cette domination, en un certain sens, se réfère à la dimension subjective plus encore qu’à la dimension objective : cette dimension conditionne la nature éthique du travail. Il n’y a en effet aucun doute que le travail humain a une valeur éthique qui, sans moyen terme, reste directement liée au fait que celui qui l’exécute est une personne, un sujet conscient et libre, c’est-à-dire un sujet qui décide de lui-même.
Cette vérité, qui constitue en un certain sens le noyau central et permanent de la doctrine chrétienne sur le travail humain, a eu et continue d’avoir une signification fondamentale pour la formulation des ­importants problèmes sociaux au cours d’époques entières.
L’âge antique a introduit parmi les hommes une différenciation typique par groupes selon le genre de travail qu’ils faisaient. Le travail qui exigeait du travailleur l’emploi des forces physiques, le travail des muscles et des mains, était considéré comme indigne des hommes libres, et on y destinait donc les esclaves. Le christianisme, élargissant certains aspects déjà propres à l’Ancien Testament, a accompli ici une transformation fondamentale des concepts, en partant de l’ensemble du message évangélique et surtout du fait que Celui qui, étant Dieu, est devenu en tout semblable à nous11, a consacré la plus grande partie de sa vie sur terre au travail manuel, à son établi de charpentier. Cette circonstance constitue par elle-même le plus éloquent « évangile du travail ». Il en résulte que le fondement permettant de déterminer la valeur du travail humain n’est pas avant tout le genre de travail que l’on accomplit mais le fait que celui qui l’exécute est une personne. Les sources de la dignité du travail doivent être cherchées surtout, non pas dans sa dimension objective mais dans sa dimension subjective.
Avec une telle conception disparaît pratiquement le fondement même de l’ancienne distinction des hommes en groupes déterminés par le genre de travail qu’ils exécutent. Cela ne veut pas dire que le travail humain ne puisse et ne doive en aucune façon être valorisé et qualifié d’un point de vue objectif. Cela veut dire seulement que le premier fondement de la valeur du travail est l’homme lui-même, son sujet. Ici vient tout de suite une conclusion très importante de nature éthique : bien qu’il soit vrai que l’homme est destiné et est appelé au travail, le travail est avant tout « pour l’homme » et non l’homme « pour le travail ». Par cette conclusion, on arrive fort justement à reconnaître la prééminence de la signification subjective du travail par rapport à sa signification objective. En partant de cette façon de comprendre les choses et en supposant que différents travaux accomplis par les hommes puissent avoir une plus ou moins grande valeur objective, nous cherchons toutefois à mettre en évidence le fait que chacun doit être estimé surtout à la mesure de la dignité du sujet même du travail, c’est-à-dire de la personne, de l’homme qui l’exécute. D’un autre côté, indépendamment du travail que tout homme accomplit, et en supposant qu’il constitue un but – parfois fort absorbant – de son activité, ce but ne possède pas par lui-même une signification définitive. En fin de compte, le but du travail, de tout travail exécuté par l’homme – fût-ce le plus humble service, le travail le plus monotone selon l’échelle commune d’évaluation, voire le plus marginalisant – reste toujours l’homme lui-même.


7. Ces affirmations essentielles sur le travail ont toujours résulté des richesses de la vérité chrétienne, spécialement du message même de l’« évangile du travail », et elles ont créé le fondement de la nouvelle façon de penser, de juger et d’agir des hommes. À l’époque moderne, dès le début de l’ère industrielle, la vérité chrétienne sur le travail devait s’opposer aux divers courants de la pensée matérialiste et « économiste ».

Pour certains partisans de ces idées, le travail était compris et traité comme une espèce de « marchandise » que le travailleur – et spécialement l’ouvrier de l’industrie – vend à l’employeur, lequel est en même temps le possesseur du capital, c’est-à-dire de l’ensemble des instruments de travail et des moyens qui rendent possible la production. Cette façon de concevoir le travail s’est répandue plus spécialement, peut-être, dans la première moitié du XIXe siècle. Par la suite, les formulations explicites de ce genre ont presque complètement disparu, laissant la place à une façon plus humaine de penser et d’évaluer le travail. L’interaction du travailleur et de l’ensemble des instruments et des moyens de production a donné lieu au développement de diverses formes de capitalisme – parallèlement à diverses formes de collectivisme – dans lesquelles se sont insérés d’autres éléments socio-économiques à la suite de nouvelles circonstances concrètes, de l’action des associations de travailleurs et des pouvoirs publics, de l’apparition de grandes entreprises transnationales. Malgré cela, le danger de traiter le travail comme une « marchandise sui generis », ou comme une « force » anonyme nécessaire à la production (on parle même de « force-travail »), existe toujours, lorsque la manière d’aborder les problèmes économiques est caractérisée par les principes de l’« économisme » matérialiste.
Ce qui, pour cette façon de penser et de juger, constitue une occasion systématique et même, en un certain sens, un stimulant, c’est le processus accéléré de développement de la civilisation unilatéralement matérialiste, dans laquelle on donne avant tout de l’importance à la dimension objective du travail, tandis que la dimension subjective – tout ce qui est en rapport indirect ou direct avec le sujet même du travail – reste sur un plan secondaire. Dans tous les cas de ce genre, dans chaque situation sociale de ce type, survient une confusion, ou même une inversion de l’ordre établi depuis le commencement par les paroles du Livre de la Genèse : l’homme est alors traité comme un instrument de production 12 alors que lui – lui seul, quel que soit le travail qu’il accomplit – devrait être traité comme son sujet efficient, son véritable artisan et son créateur. C’est précisément cette inversion d’ordre, abstraction faite du programme et de la dénomination sous les auspices desquels elle se produit, qui mériterait – au sens indiqué plus amplement ci-dessous – le nom de « capitalisme ». On sait que le capitalisme a sa signification historique bien définie en tant que système, et système économico-social qui s’oppose au « socialisme » ou « communisme ». Mais si l’on prend en compte l’analyse de la réalité fondamentale de tout le processus économique et, avant tout, des structures de production – ce qu’est, justement, le travail –, il convient de reconnaître que l’erreur du capitalisme primitif peut se répéter partout où l’homme est en quelque sorte traité de la même façon que l’ensemble des moyens matériels de production, comme un instrument et non selon la vraie dignité de son travail, c’est-à-dire comme sujet et auteur, et par là même comme véritable but de tout le processus de production.
Cela étant, on comprend que l’analyse du travail humain faite à la lumière de ces paroles, qui concernent la « domination » de l’homme sur la terre, s’insère au centre même de la problématique éthico-sociale. Cette conception devrait même trouver une place centrale dans toute la sphère de la politique sociale et économique, à l’échelle des divers pays comme à celle, plus vaste, des rapports internationaux et intercontinentaux, avec une référence particulière aux tensions qui se font sentir dans le monde non seulement sur l’axe Orient-Occident mais aussi sur l’axe Nord-Sud. Le pape Jean XXIII dans son encyclique Mater et Magistra, puis le pape Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio, ont porté une grande attention à ces dimensions des problèmes éthiques et sociaux contemporains.


8. S’il s’agit du travail humain, envisagé dans la dimension fondamentale de celui qui en est le sujet, c’est-à-dire de l’homme en tant que personne exécutant ce travail, on doit de ce point de vue faire au moins une estimation sommaire des développements qui sont intervenus, au cours des quatre-vingt-dix ans écoulés depuis l’encyclique Rerum novarum, quant à la dimension subjective du travail. En effet, si le sujet du travail est toujours le même, à savoir l’homme, des modifications notables se produisent dans l’aspect objectif du travail. Bien que l’on puisse dire que le travail, en raison de son sujet, est un (un et tel qu’on n’en trouve jamais d’exactement semblable), un examen de ses conditions objectives amène à constater qu’il existe beaucoup de travaux, un très grand nombre de travaux divers. Le développement de la civilisation humaine apporte en ce domaine un enrichissement continuel. En même temps, cependant, on ne peut s’empêcher de noter que, dans le processus de ce développement, on voit apparaître de nouvelles formes de travail, tandis que d’autres disparaissent. En admettant qu’en principe il s’agisse là d’un phénomène normal, il y a lieu cependant de bien voir si en lui ne se glissent pas, plus ou moins profondément, certaines irrégularités qui peuvent être ­dangereuses pour des motifs d’éthique sociale.

C’est précisément en raison d’une telle anomalie aux répercussions importantes qu’est né, au siècle dernier, ce qu’on a appelé la question ouvrière, définie parfois comme « question du prolétariat ». Cette question – comme les problèmes qui lui sont connexes – a suscité une juste réaction sociale ; elle a fait surgir, on pourrait même dire jaillir, un grand élan de solidarité entre les travailleurs et, avant tout, entre les travailleurs de l’industrie. L’appel à la solidarité et à l’action commune, lancé aux hommes du travail, avait sa valeur, une valeur importante, et sa force persuasive, du point de vue de l’éthique sociale, surtout lorsqu’il s’agissait du travail sectoriel, monotone, dépersonnalisant dans les complexes industriels, quand la machine avait tendance à dominer sur l’homme.
C’était la réaction contre la dégradation de l’homme comme sujet du travail et contre l’exploitation inouïe qui l’accompagnait dans le domaine des profits, des conditions de travail et de prévoyance en faveur de la personne du travailleur. Une telle réaction a uni le monde ouvrier en un ensemble communautaire caractérisé par une grande solidarité.
Dans le sillage de l’encyclique Rerum novarum et des nombreux documents du Magistère de l’Église qui ont suivi, il faut franchement reconnaître que se justifiait, du point de vue de la morale sociale, la réaction contre le système d’injustice et de préjudices qui criait vengeance vers le Ciel 13 et qui pesait sur le travailleur dans cette période de rapide industrialisation. Cet état de choses était favorisé par le système socio-politique libéral qui, selon ses principes économiques, renforçait et assurait l’initiative économique des seuls possesseurs de capitaux, mais ne se préoc­cupait pas suffisamment des droits du travailleur, en affirmant que le travail humain est seulement un instrument de production, et que le capital est le fondement, le facteur et le but de la production.
Depuis lors, la solidarité des travailleurs, en même temps que, chez les autres, une prise de conscience plus nette et plus engagée concernant les droits des travailleurs, ont produit en beaucoup de cas des changements profonds. On a imaginé divers systèmes nouveaux. Diverses formes de néocapitalisme ou de collectivisme se sont développées. Il n’est pas rare que les travailleurs puissent participer, et qu’ils participent effectivement, à la gestion et au contrôle de la productivité des entreprises. Au moyen d’associations appropriées, ils ont une influence sur les conditions de travail et de rémunération, comme aussi sur la législation sociale. Mais en même temps, divers systèmes fondés sur l’idéologie ou sur le pouvoir, comme aussi de nouveaux rapports apparus aux différents niveaux de la vie sociale, ont laissé persister des injustices flagrantes ou en ont créé de nouvelles. Au plan mondial, le développement de la civilisation et des communications a rendu possible un diagnostic plus complet des conditions de vie et de travail de l’homme dans le monde entier, mais il a aussi mis en lumière d’autres formes d’injustice bien plus étendues que celles qui, au siècle passé, ont suscité l’union des travailleurs en vue d’une solidarité particulière dans le monde ouvrier. Il en est ainsi dans les pays qui ont déjà accompli un certain processus de révolution industrielle ; il en est également ainsi dans les pays où le premier chantier de travail continue à être la culture de la terre ou d’autres occupations du même type.
Des mouvements de solidarité dans le domaine du travail – d’une solidarité qui ne doit jamais être fermeture au dialogue et à la collaboration avec les autres – peuvent être nécessaires, même par rapport aux conditions de groupes sociaux qui auparavant n’étaient pas compris parmi ces mouvements, mais qui subissent, dans les mutations des systèmes sociaux et des conditions de vie, une « prolétarisation » effective ou même se ­trouvent déjà en réalité dans une situation de « prolétariat » qui, même si on ne la connaît pas encore sous ce nom, est telle qu’en fait elle le mérite. Dans cette situation peuvent se trouver plusieurs catégories ou groupes de l’« intelligentsia » du travail, spécialement lorsque l’accès toujours plus large à l’instruction, le nombre toujours croissant des personnes ayant obtenu des diplômes par leur préparation culturelle, vont de pair avec une diminution de demandes de leur travail. Un tel chômage des intellectuels arrive ou augmente lorsque l’instruction accessible n’est pas orientée vers les types d’emplois ou de services que requièrent les vrais besoins de la société, ou quand le travail pour lequel on exige l’instruction, au moins professionnelle, est moins recherché ou moins bien payé qu’un travail manuel. Il est évident que l’instruction, en soi, constitue toujours une valeur et un enrichissement important de la personne humaine ; néanmoins, certains processus de « prolétarisation » restent possibles indépendamment de ce fait.
Aussi faut-il continuer à s’interroger sur le sujet du travail et sur les conditions dans lesquelles il vit. Pour réaliser la justice sociale dans les différentes parties du monde, dans les divers pays, et dans les rapports entre eux, il faut toujours qu’il y ait de nouveaux mouvements de solidarité des travailleurs et de solidarité avec les travailleurs. Une telle solidarité doit toujours exister là où l’exigent la dégradation sociale du sujet du travail, l’exploitation des travailleurs et les zones croissantes de misère et même de faim. L’Église est vivement engagée dans cette cause, car elle la considère comme sa mission, son service, comme un test de sa fidélité au Christ, de manière à être vraiment l’« Église des pauvres ». Et les « pauvres » apparaissent sous bien des aspects ; ils apparaissent en des lieux divers et à différents moments ; ils apparaissent, en de nombreux cas comme un résultat de la violation de la dignité du travail humain : soit parce que les possibilités du travail humain sont limitées – c’est la plaie du chômage –, soit parce qu’on mésestime la valeur du travail et des droits qui en proviennent, spécialement le droit au juste salaire, à la sécurité de la personne du travailleur et de sa famille.


9. En demeurant encore dans la perspective de l’homme comme sujet du travail, il convient que nous abordions, au moins de façon synthétique, quelques problèmes qui définissent de plus près la dignité du travail humain, car ils permettent de caractériser plus pleinement sa valeur morale ­spécifique. Il faut le faire en ayant toujours sous les yeux l’appel biblique de « soumettre la terre »14, par lequel s’est exprimée la volonté du Créateur, afin que le travail permette à l’homme d’atteindre cette « ­domination » qui lui est propre dans le monde visible.

L’intention fondamentale et primordiale de Dieu par rapport à l’homme qu’« il créa… à sa ressemblance, à son image » 15 n’a pas été rétractée ni effacée, même pas lorsque l’homme, après avoir rompu ­l’alliance originelle avec Dieu, entendit les paroles : « À la sueur de ton front tu mangeras ton pain. »16 Ces paroles se réfèrent à la fatigue parfois pesante qui depuis lors accompagne le travail humain ; elles ne changent pas pour autant le fait que celui-ci est la voie conduisant l’homme à réaliser la « domination » qui lui est propre sur le monde visible en « soumettant » la terre. Cette fatigue est un fait universellement connu, parce qu’universellement expérimenté. Ils le savent bien, ceux qui accomplissent un travail physique dans des conditions parfois exceptionnellement pénibles. Ils le savent bien les agriculteurs qui, en de longues journées, s’usent à cultiver une terre qui, parfois, « produit des ronces et des épines17 », et aussi les mineurs dans les mines ou les carrières de pierre, les travailleurs de la sidérurgie auprès des hauts fourneaux, les hommes qui travaillent dans les chantiers de construction et dans le secteur du bâtiment, alors qu’ils risquent fréquemment leur vie ou l’invalidité. Ils le savent bien, également, les hommes attachés au chantier du travail intellectuel, ils le savent bien les hommes de science, ils le savent bien les hommes qui ont sur les épaules la grave responsabilité de décisions destinées à avoir une vaste résonance sur le plan social. Ils le savent bien les médecins et les infirmiers, qui veillent jour et nuit auprès des malades. Elles le savent bien les femmes qui, sans que parfois la société et leurs proches eux-mêmes le reconnaissent de façon suffisante, portent chaque jour la fatigue et la responsabilité de leur maison et de l’éducation de leurs enfants. Oui, ils le savent bien, tous les travailleurs et, puisque le travail est vraiment une vocation universelle, on peut même dire : tous les hommes.
Et pourtant, avec toute cette fatigue – et peut-être, en un certain sens, à cause d’elle – le travail est un bien de l’homme. Si ce bien porte la marque d’un bonum arduum, d’un « bien ardu », selon la terminologie de saint Thomas,18 cela n’empêche pas que, comme tel, il est un bien de l’homme. Il n’est pas seulement un bien « utile » ou dont on peut « jouir », mais il est un bien « digne », c’est-à-dire qu’il correspond à la dignité de l’homme, un bien qui exprime cette dignité et qui l’accroît. En voulant mieux préciser le sens éthique du travail, il faut avant tout prendre en considération cette vérité. Le travail est un bien de l’homme – il est un bien de son humanité – car, par le travail, non seulement l’homme transforme la nature en l’adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme et même, en un certain sens, « il devient plus homme ».
Sans cette considération, on ne peut comprendre le sens de la vertu de l’ardeur au travail, plus précisément on ne peut comprendre pourquoi l’ardeur au travail devrait être une vertu ; en effet la vertu, comme disposition morale, est ce qui permet à l’homme de devenir bon en tant qu’homme.19 Ce fait ne change en rien notre préoccupation d’éviter que dans le travail l’homme lui-même ne subisse une diminution de sa propre dignité, alors qu’il permet à la matière d’être ennoblie.20 On sait aussi que, de bien des façons, il est possible de se servir du travail contre l’homme, qu’on peut punir l’homme par le système du travail forcé dans les camps de concentration, qu’on peut faire du travail un moyen d’oppression de l’homme, qu’enfin on peut, de différentes façons, exploiter le travail humain, c’est-à-dire le travailleur. Tout ceci plaide pour l’obligation morale d’unir l’ardeur au travail comme vertu à un ordre social du travail, qui permette à l’homme de « devenir plus homme » dans le travail, et lui évite de s’y dégrader en usant ses forces physiques (ce qui est inévitable, au moins jusqu’à un certain point), et surtout en entamant la dignité et la subjectivité qui lui sont propres.


10. La dimension personnelle du travail humain étant ainsi confirmée, on doit en venir à la seconde sphère de valeurs qui lui est nécessairement unie. Le travail est le fondement sur lequel s’édifie la vie familiale, qui est un droit naturel et une vocation pour l’homme. Ces deux sphères de valeurs – l’une liée au travail, l’autre dérivant du caractère familial de la vie humaine – doivent s’unir et s’influencer de façon correcte. Le travail est, d’une certaine manière, la condition qui rend possible la fondation d’une famille, puisque celle-ci exige les moyens de subsistance que l’homme acquiert normalement par le travail. Le travail et l’ardeur au travail conditionnent aussi tout le processus d’éducation dans la famille, précisément pour la raison que chacun devient homme, entre autres, par le travail, et que ce fait de devenir homme exprime justement le but principal de tout le processus éducatif. C’est ici qu’entrent en jeu, dans un certain sens, deux aspects du travail : celui qui assure la vie et la subsistance de la famille, et celui par lequel se réalisent les buts de la famille, surtout l’éducation. Néanmoins ces deux aspects du travail sont unis entre eux et se ­complètent sur différents points.

Dans l’ensemble, on doit se souvenir et affirmer que la famille constitue l’un des termes de référence les plus importants, selon lesquels doit se former l’ordre social et éthique du travail humain. La doctrine de l’Église a toujours réservé une attention spéciale à ce problème et, dans le présent document, il faudra que nous y revenions encore. Car la famille est à la fois une communauté rendue possible par le travail et la première école interne de travail pour tout homme.
La troisième sphère de valeurs que nous rencontrons dans la perspective retenue ici – celle du sujet du travail – regarde la grande société à laquelle l’homme appartient en vertu de liens culturels et historiques particuliers. Cette société, même si elle n’a pas encore pris la forme achevée d’une nation, est la grande « éducatrice » de tout homme, encore qu’indirectement (car chacun assume dans sa famille les éléments et les valeurs dont l’ensemble compose la culture d’une nation donnée), et elle est aussi une grande incarnation historique et sociale du travail de toutes les générations. Le résultat de tout cela est que l’homme lie son identité humaine la plus profonde à l’appartenance à sa nation, et qu’il voit aussi dans son travail un moyen d’accroître le bien commun élaboré avec ses compatriotes, en se rendant compte ainsi que, par ce moyen, le travail sert à multiplier le patrimoine de toute la famille humaine, de tous les hommes vivant dans le monde.
Ces trois sphères conservent de façon permanente leur importance pour le travail humain dans sa dimension subjective. Cette dimension, c’est-à-dire la réalité concrète de l’homme au travail, l’emporte sur la dimension objective. Dans la dimension subjective se réalise avant tout la « domination » sur le monde de la nature, à laquelle l’homme est appelé depuis les origines selon les paroles du Livre de la Genèse. Si le processus de soumission de la terre, c’est-à-dire le travail sous l’aspect de la technique, est caractérisé au cours de l’histoire, et spécialement ces derniers siècles, par un immense développement des moyens de production, il s’agit là d’un phénomène avantageux et positif, à condition que la dimension objective du travail ne prenne pas le dessus sur la dimension subjective, en enlevant à l’homme ou en diminuant sa dignité et ses droits inaliénables.


III. Le conflit entre le travail et le capital dans la phase actuelle de l'histoire
11. L’ébauche de la problématique fondamentale du travail, telle qu’elle a été esquissée ci-dessus, de même qu’elle se réfère aux premiers textes bibliques, constitue, en un certain sens, l’armature de l’enseignement de l’Église, qui se maintient inchangé à travers les siècles, dans le contexte des diverses expériences de l’histoire. Toutefois, sur la toile de fond des expériences qui ont précédé la publication de l’encyclique Rerum novarum et qui l’ont suivie, cet enseignement acquiert une possibilité particulière d’expression et un caractère de vive actualité. Le travail apparaît dans cette analyse comme une grande réalité, qui exerce une influence fondamentale sur la formation, au sens humain, du monde confié à l’homme par le Créateur et sur son humanisation ; il est aussi une réalité étroitement liée à l’homme, comme à son propre sujet, et à sa façon rationnelle d’agir. Cette réalité, dans le cours normal des choses, remplit la vie humaine et a une forte incidence sur sa valeur et sur son sens. Même s’il est associé à la fatigue et à l’effort, le travail ne cesse pas d’être un bien, en sorte que l’homme se développe en aimant son travail. Ce caractère du travail humain, tout à fait positif et créateur, éducatif et méritoire, doit constituer le fondement des estimations et des décisions qui se prennent aujourd’hui à son égard, même en référence aux droits subjectifs de l’homme, comme l’attestent les Déclarations internationales et aussi les multiples Codes du travail, élaborés par les institutions législatives compétentes des divers pays comme par les organisations qui consacrent leur activité sociale ou scientifico-sociale à la problématique du travail. Il y a un organisme qui promeut de telles initiatives au niveau international : c’est ­l’Organisation internationale du travail, la plus ancienne institution spécialisée de ­l’Organisation des Nations Unies.

Dans une partie subséquente des présentes considérations, j’ai l’intention de revenir de façon plus détaillée sur ces problèmes importants, en rappelant au moins les éléments fondamentaux de la doctrine de l’Église sur ce thème. Auparavant cependant, il convient d’aborder une sphère très importante de problèmes qui ont servi de cadre à la formation de cet enseignement dans la dernière étape, autrement dit dans la période dont le début, en un certain sens symbolique, correspond à l’année de la ­publication de l’encyclique Rerum novarum.
On sait que, durant toute cette période qui n’est d’ailleurs pas terminée, le problème du travail s’est posé en fonction du grand conflit qui, à l’époque du développement industriel et en liaison avec lui, s’est manifesté entre le « monde du capital » et le « monde du travail », autrement dit entre le groupe restreint, mais très influent, des entrepreneurs, des propriétaires ou détenteurs des moyens de production et la multitude plus large des gens qui, privés de ces moyens, ne participaient au processus de production que par leur travail. Ce conflit a eu son origine dans le fait que les travailleurs mettaient leurs forces à la disposition du groupe des entrepreneurs, et que ce dernier, guidé par le principe du plus grand profit, cherchait à maintenir le salaire le plus bas possible pour le travail exécuté par les ouvriers. À cela il faut encore ajouter d’autres éléments d’exploitation, liés au manque de sécurité dans le travail et à l’absence de garanties quant aux conditions de santé et de vie des ouvriers et de leurs familles.
Ce conflit, interprété par certains comme un conflit socio-­économique à caractère de classe, a trouvé son expression dans le conflit idéologique entre le libéralisme, entendu comme idéologie du capitalisme, et le marxisme, entendu comme idéologie du socialisme scientifique et du communisme, qui prétend intervenir en qualité de porte-parole de la classe ouvrière, de tout le prolétariat mondial. De cette façon, le conflit réel qui existait entre le monde du travail et celui du capital s’est transformé en lutte de classes systématique, conduite avec des méthodes non seulement idéologiques mais aussi et surtout politiques. On connaît l’histoire de ce conflit, comme on connaît aussi les exigences de l’une et de l’autre partie. Le programme marxiste, basé sur la philosophie de Marx et d’Engels, voit dans la lutte des classes l’unique moyen d’éliminer les injustices de classe existant dans la société, et d’éliminer les classes elles-mêmes. La réalisation de ce programme envisage tout d’abord de « collectiviser » des moyens de production, afin que, par le transfert de ces moyens des personnes privées à la collectivité, le travail humain soit préservé de l’exploitation.
C’est à cela que tend la lutte conduite par des méthodes idéologiques et aussi politiques. Les regroupements inspirés par l’idéologie marxiste, comme partis politiques, tendent, conformément au principe de la « dictature du prolétariat » et en exerçant des influences de divers types, y compris la pression révolutionnaire, au monopole du pouvoir dans chacune des sociétés, et veulent y introduire le système collectiviste grâce à l’élimination de la propriété privée des moyens de production. Selon les principaux idéologues et les chefs de cet ample mouvement international, le but d’un tel programme d’action est d’accomplir la révolution sociale et d’introduire dans le monde entier le socialisme et, en définitive, le système communiste.
En abordant cette sphère extrêmement importante de problèmes qui constituent non seulement une théorie mais la trame de la vie socio-économique, politique et internationale de notre époque, on ne peut entrer dans les détails, et d’ailleurs ce n’est pas nécessaire, puisque ces problèmes sont connus aussi bien grâce à une abondante littérature qu’à partir des expériences pratiques. On doit, par contre, remonter de leur contexte au problème fondamental du travail humain auquel sont consacrées avant tout les considérations du présent document. Il est en effet évident que ce problème capital, toujours du point de vue de l’homme – problème qui constitue l’une des dimensions fondamentales de son existence terrestre et de sa vocation –, ne saurait être expliqué autrement qu’en tenant compte de tout le contexte de la réalité contemporaine.


12. En face de cette réalité contemporaine, dont la structure porte si profondément inscrits tant de conflits causés par l’homme et dans laquelle les moyens techniques, fruit du travail humain, jouent un rôle de premier plan (on pense également ici à la perspective d’un cataclysme mondial dans l’éventualité d’une guerre nucléaire dont les possibilités de destruction seraient quasi inimaginables), on doit avant tout rappeler un principe toujours enseigné par l’Église. C’est le principe de la priorité du « travail » par rapport au « capital ». Ce principe concerne directement le processus même de la production dont le travail est toujours une cause efficiente première, tandis que le « capital », comme ensemble des moyens de production, demeure seulement un instrument ou la cause instrumentale. Ce principe est une vérité évidente qui ressort de toute l’expérience historique de l’homme.

Lorsque, dans le premier chapitre de la Bible, nous lisons que l’homme doit soumettre la terre, nous savons que ces paroles se réfèrent à toutes les ressources que le monde visible renferme en lui-même et qui sont mises à la disposition de l’homme. Toutefois ces ressources ne peuvent servir à l’homme que par le travail. Au travail demeure également lié depuis les origines le problème de la propriété, car, pour faire servir à soi et aux autres les ressources cachées dans la nature, l’homme a comme unique moyen son travail. Et afin de pouvoir faire fructifier ces ressources par son travail, l’homme s’approprie des petites parties des diverses richesses de la nature : du sous-sol, de la mer, de la terre, de l’espace. L’homme s’approprie tout cela en en faisant le chantier de son travail. Il se l’approprie par le travail et pour avoir encore du travail.
Le même principe s’applique aux phases successives de ce processus, dans lequel la première phase demeure toujours le rapport de l’homme avec les ressources et les richesses de la nature. Tout l’effort de connaissance qui tend à découvrir ces richesses, à déterminer leurs diverses possibilités d’utilisation par l’homme et pour l’homme, nous fait prendre conscience de ceci : tout ce qui, dans l’ensemble de l’œuvre de production économique, provient de l’homme, aussi bien le travail que l’ensemble des moyens de production et la technique qui leur est liée (c’est-à-dire la capacité de mettre en œuvre ces moyens dans le travail), suppose ces richesses et ces ressources du monde visible que l’homme trouve, mais qu’il ne crée pas. Il les trouve, en un certain sens, déjà prêtes, préparées pour leur découverte et leur utilisation correcte dans le processus de production. En toute phase du développement de son travail, l’homme rencontre le fait que tout lui est principalement donné par la « nature », autrement dit, en définitive, par le Créateur. Au début du travail humain, il y a le mystère de la création. Cette affirmation, déjà indiquée comme point de départ, constitue le fil conducteur de ce document et sera développée ultérieurement, dans la dernière partie de ces réflexions.
La considération qui vient ensuite sur le même problème doit nous confirmer dans la conviction de la priorité du travail humain par rapport à ce que, avec le temps, on a pris l’habitude d’appeler « capital ». Si, en effet, dans le cadre de ce dernier concept, on fait entrer, outre les ressources de la nature mises à la disposition de l’homme, l’ensemble des moyens par lesquels l’homme se les approprie en les transformant à la mesure de ses besoins (et ainsi, en un sens, en les « humanisant »), on doit alors constater dès maintenant que cet ensemble de moyens est le fruit du patrimoine historique du travail humain. Tous les moyens de production, des plus primitifs aux plus modernes, c’est l’homme qui les a progressivement élaborés : l’expérience et l’intelligence de l’homme. De cette façon sont apparus, non seulement les instruments les plus simples qui servent à la culture de la terre, mais aussi – grâce au progrès adéquat de la science et de la technique – les plus modernes et les plus complexes : les machines, les usines, les laboratoires et les ordinateurs. Ainsi, tout ce qui sert au travail, tout ce qui constitue, dans l’état actuel de la technique, son « instrument » toujours plus perfectionné, est le fruit du travail.
Cet instrument gigantesque et puissant, à savoir l’ensemble des moyens de production considérés en un certain sens comme synonyme de « capital », est né du travail et porte les marques du travail humain. Au stade présent de l’avancement de la technique, l’homme, qui est le sujet du travail, quand il veut se servir de cet ensemble d’instruments modernes, c’est-à-dire des moyens de production, doit commencer par assimiler, au plan de la connaissance, le fruit du travail des hommes qui ont découvert ces instruments, qui les ont programmés, construits et perfectionnés, et qui continuent à le faire. La capacité de travail – c’est-à-dire la possibilité de participer efficacement au processus moderne de production – exige une préparation toujours plus grande et, avant tout, une instruction adéquate. Évidemment, il reste clair que tout homme, participant au processus de production, même dans le cas où il exécute seulement un type de travail qui ne requiert pas une instruction particulière et des qualifications spéciales, continue à être, dans ce processus de production, le vrai sujet efficace, tandis que l’ensemble des instruments, fût-il le plus parfait, est seulement et exclusivement un instrument subordonné au travail de l’homme.
Cette vérité, qui appartient au patrimoine stable de la doctrine de l’Église, doit être toujours soulignée en rapport avec le problème du système de travail et aussi de tout le système socio-économique. Il faut souligner et mettre en relief le primat de l’homme dans le processus de production, le primat de l’homme par rapport aux choses. Tout ce qui est contenu dans le concept de « capital », au sens restreint du terme, est seulement un ensemble de choses. Comme sujet du travail, et quel que soit le travail qu’il accomplit, l’homme, et lui seul, est une personne. Cette vérité contient en elle-même des conséquences importantes et décisives.


13. Avant tout, à la lumière de cette vérité, on voit clairement qu’on ne saurait séparer le « capital » du travail, qu’on ne saurait en aucune manière opposer le travail au capital, ni le capital au travail, et moins encore – comme on l’expliquera plus loin – les hommes concrets, désignés par ces concepts. Le système de travail qui peut être juste, c’est-à-dire conforme à l’essence même du problème ou, encore, intrinsèquement vrai et en même temps moralement légitime, est celui qui, en ses fondements, dépasse l’antinomie entre travail et capital, en cherchant à se structurer selon le principe énoncé plus haut de la priorité substantielle et effective du travail, de l’aspect subjectif du travail humain et de sa participation efficiente à tout le processus de production, et cela quelle que soit la nature des prestations fournies par le travail.

L’antinomie entre travail et capital ne trouve sa source ni dans la structure du processus de production ni dans celle du processus économique en général. Ce processus révèle en effet une compénétration réciproque entre le travail et ce que nous sommes habitués à nommer le capital ; il montre leur lien indissoluble. L’homme, à quelque tâche qu’il soit attelé, relativement primitive ou, au contraire, ultra-moderne, peut aisément se rendre compte de ce que, par son travail, il hérite d’un double patrimoine : il hérite, d’une part, de ce qui est donné à tous les hommes sous forme de ressources naturelles et, d’autre part, de tout ce que les autres ont déjà élaboré à partir de ces ressources, avant tout en développant la technique, c’est-à-dire en réalisant un ensemble d’instruments de travail toujours plus parfaits. Tout en travaillant, l’homme « hérite du travail d’autrui »21. Nous acceptons sans difficulté cette vision du domaine et du processus du travail humain, guidés que nous sommes tant par l’intelligence que par la foi qui reçoit sa lumière de la parole de Dieu. Il s’agit là d’une vision cohérente, à la fois théologique et humaniste. En effet, l’homme apparaît comme le « patron » des créatures mises à sa disposition dans le monde visible. Si, dans le processus du travail, on découvre quelque dépendance, il s’agit de celle qui lie au donateur de toutes les ressources de la création, et qui devient à son tour dépendance envers d’autres hommes, envers ceux qui, par leur travail et leurs initiatives, ont donné à notre propre travail des possibilités déjà perfectionnées et accrues. De tout ce qui, dans le processus de production, constitue un ensemble de « choses », des instruments, du capital, nous pouvons seulement affirmer qu’il « conditionne » le travail de l’homme. Mais nous ne pouvons pas affirmer qu’il soit comme le « sujet » anonyme qui met en position dépendante l’homme et son travail.
La rupture de cette vision cohérente, dans laquelle est strictement sauvegardé le principe du primat de la personne sur les choses, s’est réalisée dans la pensée humaine, parfois après une longue période de préparation dans la vie pratique. Elle s’est opérée de telle sorte que le travail a été séparé du capital et opposé à lui, de même que le capital a été opposé au travail, presque comme s’il s’agissait de deux forces anonymes, de deux facteurs de production envisagés tous les deux dans une même perspective « économiste ». Dans cette façon de poser le problème, il y avait l’erreur fondamentale que l’on peut appeler l’erreur de l’« économisme » et qui consiste à considérer le travail humain exclusivement sous le rapport de sa finalité économique. On peut et on doit appeler cette erreur fondamentale de la pensée l’erreur du matérialisme en ce sens que l’« économisme » comporte, directement ou indirectement, la conviction du primat et de la supériorité de ce qui est matériel, tandis qu’il place, directement ou indirectement, ce qui est spirituel et personnel (l’agir de l’homme, les valeurs morales et similaires) dans une position subordonnée à la réalité matérielle. Cela ne constitue pas encore le matérialisme théorique au sens plénier du mot ; mais c’est certainement un matérialisme pratique qui, moins en vertu des prémisses dérivant de la théorie matérialiste qu’en raison d’un mode déterminé de porter des jugements de valeur – et donc en vertu d’une certaine hiérarchie des biens, fondée sur l’attraction forte et immédiate de ce qui est matériel –, est jugé capable de satisfaire les besoins de l’homme.
L’erreur de penser selon les catégories de l’« économisme » est allée de pair avec l’apparition de la philosophie matérialiste et avec le développement de cette philosophie depuis sa phase la plus élémentaire et la plus commune (encore appelée matérialisme vulgaire parce qu’il prétend réduire la réalité spirituelle à un phénomène superflu) jusqu’à celle de ce qu’on nomme matérialisme dialectique. Il semble pourtant que, dans le cadre des considérations présentes, pour le problème fondamental du travail humain et, en particulier, pour cette séparation et cette opposition entre « travail » et « capital », comme entre deux facteurs de la production envisagés dans la même perspective « économiste » dont nous avons parlé, l’« économisme » ait eu une importance décisive et ait influé sur cette manière non humaniste de poser le problème, avant le système philosophique matérialiste. Néanmoins il est évident que le matérialisme, même sous sa forme dialectique, n’est pas en état de fournir à la réflexion sur le travail humain des bases suffisantes et définitives pour que le primat de l’homme sur l’instrument-capital, le primat de la personne sur la chose, puissent trouver en lui une vérification adéquate et irréfutable et un véritable soutien. Même dans le matérialisme dialectique, l’homme n’est pas d’abord sujet du travail et cause efficiente du processus de production, mais il reste traité et compris en dépendance de ce qui est matériel, comme une sorte de « résultante » des rapports économiques et des rapports de production qui prédominent à une époque donnée.
Évidemment, l’antinomie envisagée ici, entre le travail et le capital – antinomie dans le cadre de laquelle le travail a été séparé du capital et opposé à lui, en un certain sens de façon ontique, comme s’il était un élément quelconque du processus économique –, a son origine, non seulement dans la philosophie et les théories économiques du XVIIIe siècle, mais plus encore dans la pratique économico-sociale de cette époque qui fut celle de l’industrialisation naissante et se développant de manière impétueuse et dans laquelle on percevait en premier lieu la possibilité de multiplier abondamment les richesses matérielles, c’est-à-dire les moyens, mais en perdant de vue la fin, c’est-à-dire l’homme à qui ces moyens doivent servir. Cette erreur d’ordre pratique a touché d’abord le travail humain, l’homme au travail, et a causé la réaction sociale éthiquement juste dont on a parlé plus haut. La même erreur, qui a désormais son aspect historique déterminé, lié à la période du capitalisme et du libéralisme primitifs, peut encore se répéter en d’autres circonstances de temps et de lieu si, dans le raisonnement, on part des mêmes prémisses tant théoriques que pratiques. On ne voit pas d’autre possibilité de dépassement radical de cette erreur si n’interviennent pas des changements adéquats dans le domaine de la théorie comme dans celui de la pratique, changements allant dans une ligne de ferme conviction du primat de la personne sur la chose, du travail de l’homme sur le capital entendu comme ensemble des moyens de production.


14. Le processus historique – qui est ici brièvement présenté – est assurément sorti de sa phase initiale, mais il continue et tend même à s’étendre dans les rapports entre nations et continents. Il appelle encore un éclaircissement sous un autre point de vue. Il est évident que lorsque l’on parle de l’antinomie entre travail et capital, il ne s’agit pas seulement de concepts abstraits ou de « forces anonymes » agissant dans la production économique. Derrière ces concepts, il y a des hommes, des hommes vivants, concrets. D’un côté, il y a ceux qui exécutent le travail sans être propriétaires des moyens de production, et, de l’autre, il y a ceux qui remplissent la fonction d’entrepreneurs et sont propriétaires de ces moyens, ou du moins représentent ces derniers. Ainsi donc s’insère dans l’ensemble de ce difficile processus historique, et depuis le début, le problème de la propriété. L’encyclique Rerum novarum, qui a pour thème la question sociale, met aussi l’accent sur ce problème, en rappelant et en confirmant la doctrine de l’Église sur la propriété, sur le droit à la propriété privée, même lorsqu’il s’agit des moyens de production. L’encyclique Mater et Magistra a une position identique.

Ce principe, rappelé alors par l’Église et qu’elle enseigne toujours, diverge radicalement d’avec le programme du collectivisme, proclamé par le marxisme et réalisé dans divers pays du monde au cours des décennies qui ont suivi l’encyclique de Léon XIII. Il diffère encore du programme du capitalisme, pratiqué par le libéralisme et les systèmes politiques qui se réclament de lui. Dans ce second cas, la différence réside dans la manière de comprendre le droit de propriété. La tradition chrétienne n’a jamais soutenu ce droit comme un droit absolu et intangible. Au contraire, elle l’a toujours entendu dans le contexte plus vaste du droit commun de tous à utiliser les biens de la création entière : le droit à la propriété privée est subordonné à celui de l’usage commun, à la destination universelle des biens.
En outre, la propriété, selon l’enseignement de l’Église, n’a jamais été comprise de façon à pouvoir constituer un motif de désaccord social dans le travail. Comme il a déjà été rappelé plus haut, la propriété s’acquiert avant tout par le travail et pour servir au travail. Cela concerne de façon particulière la propriété des moyens de production. Les considérer séparément comme un ensemble de propriétés à part dans le but de les opposer, sous forme de « capital », au « travail » et, qui plus est, dans le but d’exploiter ce travail, est contraire à la nature de ces moyens et à celle de leur possession. Ils ne sauraient être possédés contre le travail, et ne peuvent être non plus possédés pour posséder, parce que l’unique titre légitime à leur possession – et cela aussi bien sous la forme de la propriété privée que sous celle de la propriété publique ou collective – est qu’ils servent au travail et qu’en conséquence, en servant au travail, ils rendent possible la réalisation du premier principe de cet ordre qu’est la ­destination ­universelle des biens et le droit à leur usage commun. De ce point de vue, en considération du travail humain et de l’accès commun aux biens destinés à l’homme, on ne peut pas exclure non plus la socialisation, sous les conditions qui conviennent, de certains moyens de production. Dans l’espace des décennies nous séparant de la publication de l’encyclique Rerum novarum, ­l’enseignement de l’Église a toujours rappelé tous ces principes, en remontant aux arguments formulés dans une tradition beaucoup plus ancienne, par exemple aux arguments connus de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin .22
Dans le présent document, dont le thème principal est le travail humain, il convient de confirmer tout l’effort par lequel l’enseignement de l’Église sur la propriété a cherché et cherche toujours à assurer le primat du travail et, par là, la subjectivité de l’homme dans la vie sociale et, spécialement, dans la structure dynamique de tout le processus économique. De ce point de vue, demeure inacceptable la position du capitalisme « rigide », qui défend le droit exclusif de la propriété privée des moyens de production, comme un « dogme » intangible de la vie économique. Le principe du respect du travail exige que ce droit soit soumis à une révision constructive, tant en théorie qu’en pratique. S’il est vrai que le capital – entendu comme l’ensemble des moyens de production – est en même temps le produit du travail des générations, il est alors tout aussi vrai qu’il se crée sans cesse grâce au travail effectué avec l’aide de cet ensemble de moyens de production, qui apparaissent comme un grand atelier où œuvre, jour après jour, l’actuelle génération des travailleurs. Il s’agit, à l’évidence, des diverses sortes de travail, non seulement du travail dit manuel, mais aussi des divers travaux intellectuels, depuis le travail de conception jusqu’à celui de direction.
À cette lumière, les nombreuses propositions avancées par les experts de la doctrine sociale catholique et aussi par le Magistère suprême de l’Église 23 acquièrent une signification toute particulière. Il s’agit des propositions concernant la copropriété des moyens de travail, la participation des travailleurs à la gestion et/ou aux profits des entreprises, ce que l’on nomme l’actionnariat ouvrier, etc. Quelles que soient les applications concrètes qu’on puisse faire de ces diverses propositions, il demeure évident que la reconnaissance de la position juste du travail et du travailleur dans le processus de production exige des adaptations variées même dans le domaine du droit de propriété des moyens de production. En disant cela, on prend en considération, non seulement les situations les plus anciennes, mais d’abord la réalité et la problématique qui se sont créées dans la seconde moitié de ce siècle, en ce qui concerne le tiers monde et les divers pays indépendants qui, spécialement en Afrique, mais aussi ailleurs, ont remplacé les territoires coloniaux d’autrefois.
Si donc la position du capitalisme « rigide » doit être continuellement soumise à révision en vue d’une réforme prenant en considération les droits de l’homme, entendus dans leur sens le plus large et dans leurs rapports avec le travail, alors on doit affirmer, du même point de vue, que ces réformes multiples et tant désirées ne peuvent pas être réalisées par l’élimination a priori de la propriété privée des moyens de production. Il convient en effet d’observer que le simple fait de retirer ces moyens de production (le capital) des mains de leurs propriétaires privés ne suffit pas à les socialiser de manière satisfaisante. Ils cessent d’être la propriété d’un certain groupe social, les propriétaires privés, pour devenir la propriété de la société organisée, passant ainsi sous l’administration et le contrôle direct d’un autre groupe de personnes qui, sans en avoir la propriété mais en vertu du pouvoir qu’elles exercent dans la société, disposent d’eux à l’échelle de l’économie nationale tout entière, ou à celle de l’économie locale.
Ce groupe dirigeant et responsable peut s’acquitter de ses tâches de façon satisfaisante du point de vue du primat du travail, mais il peut aussi s’en acquitter mal, en revendiquant en même temps pour lui-même le monopole de l’administration et de la disposition des moyens de production, et en ne s’arrêtant même pas devant l’offense faite aux droits fondamentaux de l’homme. Ainsi donc, le fait que les moyens de production deviennent la propriété de l’État dans le système collectiviste ne signifie pas par lui-même que cette propriété est « socialisée ». On ne peut parler de socialisation que si la subjectivité de la société est assurée, c’est-à-dire si chacun, du fait de son travail, a un titre plénier à se considérer en même temps comme co-propriétaire du grand chantier de travail dans lequel il s’engage avec tous. Une des voies pour parvenir à cet objectif pourrait être d’associer le travail, dans la mesure du possible, à la propriété du capital, et de donner vie à une série de corps intermédiaires à finalités économiques, sociales et culturelles : ces corps jouiraient d’une autonomie effective vis-à-vis des pouvoirs publics ; ils poursuivraient leurs objectifs spécifiques en entretenant entre eux des rapports de loyale collaboration et en se soumettant aux exigences du bien commun, ils revêtiraient la forme et la substance d’une communauté vivante. Ainsi leurs membres respectifs seraient-ils considérés et traités comme des personnes et stimulés à prendre une part active à leur vie.24


15. Ainsi, le principe de la priorité du travail sur le capital est un postulat qui appartient à l’ordre de la morale sociale. Ce postulat a une importance clé aussi bien dans le système fondé sur le principe de la propriété privée des moyens de production que dans celui où la propriété privée de ces moyens a été limitée même radicalement. Le travail est, en un certain sens, inséparable du capital, et il ne tolère sous aucune forme l’antinomie – c’est-à-dire la séparation et l’opposition par rapport aux moyens de production – qui, résultant de prémisses uniquement économiques, a pesé sur la vie humaine au cours des derniers siècles. Lorsque l’homme travaille, en utilisant l’ensemble des moyens de production, il désire en même temps que les fruits de son travail soient utiles, à lui et à autrui, et que, dans le processus même du travail, il puisse apparaître comme co-responsable et co-artisan au poste de travail qu’il occupe.

De là découlent divers droits spécifiques des travailleurs, droits qui correspondent à l’obligation du travail. On en parlera par la suite. Mais il est dès maintenant nécessaire de souligner, de manière générale, que l’homme qui travaille désire non seulement recevoir la rémunération qui lui est due pour son travail, mais aussi qu’on prenne en considération, dans le processus même de production, la possibilité pour lui d’avoir conscience que, même s’il travaille dans une propriété collective, il travaille en même temps « à son compte ». Cette conscience se trouve étouffée en lui dans un système de centralisation bureaucratique excessive où le travailleur se perçoit davantage comme l’engrenage d’un grand mécanisme dirigé d’en haut et – à plus d’un titre – comme un simple instrument de production que comme un véritable sujet du travail, doué d’initiative propre. L’enseignement de l’Église a toujours exprimé la conviction ferme et profonde que le travail humain ne concerne pas seulement l’économie, mais implique aussi et avant tout des valeurs personnelles. Le système économique lui-même et le processus de production trouvent leur avantage à ce que ces valeurs personnelles soient pleinement respectées. Dans la pensée de saint Thomas d’Aquin,25 c’est surtout cette raison qui plaide en faveur de la propriété privée des moyens de production. Si nous acceptons que, pour certains motifs fondés, des exceptions puissent être faites au principe de la propriété privée – et, à notre époque, nous sommes même témoins que, dans la vie, a été introduit le système de la propriété « socialisée » –, l’argument personnaliste ne perd cependant pas sa force, ni au niveau des principes, ni au plan pratique. Pour être rationnelle et fructueuse, toute socialisation des moyens de production doit prendre cet argument en considération. On doit tout faire pour que l’homme puisse conserver même dans un tel système la conscience de travailler « à son compte ». Dans le cas contraire, il s’ensuit nécessairement dans tout le processus économique des dommages incalculables, dommages qui ne sont pas seulement économiques mais qui atteignent avant tout l’homme.


IV. Droits des travailleurs
16. Si le travail, aux divers sens du terme, est une obligation, c’est-à-dire un devoir, il est aussi en même temps une source de droits pour le travailleur. Ces droits doivent être examinés dans le vaste contexte de l’ensemble des droits de l’homme, droits qui lui sont connaturels et dont beaucoup ont été proclamés par diverses instances internationales et sont toujours davantage garantis par les États à leurs citoyens. Le respect de ce vaste ensemble de droits de l’homme constitue la condition fondamentale de la paix dans le monde contemporain : la paix à l’intérieur de chaque pays, de chaque société aussi bien que dans le domaine des rapports internationaux, comme cela a été relevé bien des fois par le Magistère de l’Église, particulièrement depuis l’époque de l’encyclique Pacem in terris. Les droits humains qui découlent du travail rentrent précisément dans ­l’ensemble plus large des droits fondamentaux de la personne.

Cependant, à l’intérieur de cet ensemble, ils ont un caractère propre qui répond à la nature spécifique du travail humain tel qu’on vient d’en tracer les grandes lignes, et c’est en fonction de ces caractéristiques qu’il faut les considérer. Le travail est, comme on l’a dit, une obligation, c’est-à-dire un devoir de l’homme, et ceci à plusieurs titres. L’homme doit travailler parce que le Créateur le lui a ordonné, et aussi du fait de son humanité même dont la subsistance et le développement exigent le travail. L’homme doit travailler par égard pour le prochain, spécialement pour sa famille, mais aussi pour la société à laquelle il appartient, pour la nation dont il est fils ou fille, pour toute la famille humaine dont il est membre, étant héritier du travail des générations qui l’ont précédé et en même temps co-artisan de l’avenir de ceux qui viendront après lui dans la suite de l’histoire. Tout cela constitue l’obligation morale du travail entendue en son sens le plus large. Lorsqu’il faudra considérer les droits moraux de chaque homme par rapport au travail, droits correspondants à cette obligation, on devra avoir toujours devant les yeux ce cercle entier de points de ­référence dans lequel prend place le travail de chaque sujet au travail.
En effet, en parlant de l’obligation du travail et des droits du travailleur correspondant à cette obligation, nous avons avant tout dans l’esprit le rapport entre l’employeur – celui qui fournit le travail, de façon directe ou indirecte – et le travailleur.
La distinction entre employeur direct et indirect semble très importante en considération aussi bien de l’organisation réelle du travail que de la possibilité d’établir des rapports justes ou injustes dans le domaine du travail.
Si l’employeur direct est la personne ou l’institution avec lesquelles le travailleur conclut directement le contrat de travail selon des conditions déterminées, il faut alors comprendre sous le terme d’employeur indirect les nombreux facteurs différenciés qui, outre l’employeur direct, exercent une influence déterminée sur la manière dont se forment le contrat de travail et, par voie de conséquence, les rapports plus ou moins justes dans le domaine du travail humain.


17. Dans le concept d’employeur indirect entrent les personnes, les institutions de divers types, comme aussi les conventions collectives de travail et les principes de comportement, qui, établis par ces personnes et institutions, déterminent tout le système socio-économique ou en découlent. Le concept d’employeur indirect se réfère ainsi à des éléments nombreux et variés. La responsabilité de l’employeur indirect est différente de celle de l’employeur direct – comme les termes eux-mêmes l’indiquent : la responsabilité est moins directe – mais elle demeure une véritable responsabilité : l’employeur indirect détermine substantiellement l’un ou l’autre aspect du rapport de travail et conditionne ainsi le comportement de l’employeur direct lorsque ce dernier détermine concrètement le contrat et les rapports de travail. Une constatation de ce genre n’a pas pour but de décharger ce dernier de la responsabilité qui lui appartient en propre, mais seulement d’attirer l’attention sur l’imbrication des conditionnements qui influent sur son comportement. Lorsqu’il s’agit d’instaurer une politique du travail correcte du point de vue éthique, il est nécessaire d’avoir tous ces conditionnements devant les yeux. Et cette politique est correcte lorsque les droits objectifs du travailleur sont pleinement respectés.

Le concept d’employeur indirect peut être appliqué à chaque société particulière, et avant tout à l’État. C’est l’État, en effet, qui doit mener une juste politique du travail. On sait cependant que, dans le système actuel des rapports économiques dans le monde, on constate de multiples liaisons entre les divers États, liaisons qui s’expriment par exemple dans les mouvements d’importation et d’exportation, c’est-à-dire dans l’échange réciproque de biens économiques, qu’il s’agisse de matières premières, de produits semi-finis ou de produits industriels finis. Ces rapports créent aussi des dépendances réciproques et il serait par conséquent difficile de parler de pleine autosuffisance, c’est-à-dire d’autarcie, pour quelque État que ce soit, fût-il économiquement le plus puissant.
Ce système de dépendances réciproques est en lui-même normal ; cependant, il peut facilement donner lieu à diverses formes d’exploitation ou d’injustice et avoir ainsi une influence sur la politique du travail des États et, en définitive, sur le travailleur individuel qui est le sujet propre du travail. Par exemple, les pays hautement industrialisés et plus encore les entreprises qui contrôlent sur une grande échelle les moyens de production industrielle (ce qu’on appelle les sociétés multinationales ou transnationales) imposent les prix les plus élevés possible pour leurs produits et cherchent en même temps à fixer les prix les plus bas possible pour les matières premières ou les produits semi-finis. Cela, parmi d’autres causes, a pour résultat de créer une disproportion toujours croissante entre les revenus nationaux des différents pays. La distance entre la plupart des pays riches et les pays les plus pauvres ne diminue pas et ne se nivelle pas mais augmente toujours davantage et, naturellement, au détriment des seconds. Il est évident que cela ne peut pas demeurer sans effet sur la ­politique locale du travail ni sur la situation du travailleur dans les sociétés économiquement désavantagées. L’employeur direct qui se trouve dans un tel système de conditionnement fixe les conditions du travail au-dessous des exigences objectives des travailleurs, surtout s’il veut lui-même tirer le profit le plus élevé possible de l’entreprise qu’il dirige (ou des entreprises qu’il dirige lorsqu’il s’agit d’une situation de propriété « socialisée » des moyens de production).
Ce cadre des dépendances relatives au concept d’employeur indirect est, comme il est facile de le déduire, extrêmement étendu et complexe. Pour le déterminer, on doit prendre en considération, en un certain sens, l’ensemble des éléments décisifs pour la vie économique dans le contexte d’une société ou d’un État donnés ; mais on doit également tenir compte de liaisons et de dépendances beaucoup plus vastes. La mise en œuvre des droits du travailleur ne peut cependant pas être condamnée à constituer seulement une conséquence des systèmes économiques qui, à une échelle plus ou moins large, auraient surtout pour critère le profit maximum. Au contraire, c’est précisément la prise en considération des droits objectifs du travailleur, quel qu’en soit le type : travailleur manuel, intellectuel, industriel ou agricole, etc., qui doit constituer le critère adéquat et fondamental de la formation de toute l’économie, aussi bien à l’échelle de chaque société ou de chaque État qu’à celui de l’ensemble de la politique économique mondiale ainsi que des systèmes et des rapports ­internationaux qui en dérivent.
C’est dans cette direction que devrait s’exercer l’action de toutes les organisations internationales dont c’est la vocation, à commencer par ­l’Organisation des Nations unies. Il semble que l’Organisation internationale du travail (OIT) ainsi que l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et d’autres encore aient à apporter de nouvelles contributions précisément dans ce domaine. Dans le cadre des différents États, il y a des ministères, des organismes du pouvoir public et aussi divers organismes sociaux institués dans ce but. Tout cela indique efficacement la grande importance que revêt, comme on l’a dit ci-dessus, l’employeur indirect dans la mise en œuvre du plein respect des droits du travailleur, parce que les droits de la personne humaine constituent ­l’élément clé de tout l’ordre moral social.


18. En considérant les droits des travailleurs en relation avec cet « employeur indirect », c’est-à-dire en relation avec l’ensemble des instances qui, au niveau national et international, sont responsables de l’orientation de la politique du travail, on doit porter son attention avant tout sur un problème fondamental. Il s’agit de la question d’avoir un travail, ou, en d’autres termes, du problème qui consiste à trouver un emploi adapté à tous les sujets qui en sont capables. Le contraire d’une situation juste et correcte dans ce domaine est le chômage, c’est-à-dire le manque d’emplois pour les sujets capables de travailler. Il peut s’agir de manque de travail en général ou dans des secteurs déterminés. Le rôle des instances dont on parle ici sous le nom d’employeur indirect est d’agir contre le chômage, qui est toujours un mal et, lorsqu’il en arrive à certaines dimensions, peut devenir une véritable calamité sociale. Il devient un problème particulièrement douloureux lorsque sont frappés principalement les jeunes qui, après s’être préparés par une formation culturelle, technique et professionnelle appropriée, ne réussissent pas à trouver un emploi et, avec une grande peine, voient frustrées leur volonté sincère de travailler et leur disponibilité à assumer leur propre responsabilité dans le développement économique et social de la communauté. L’obligation de prestations en faveur des chômeurs, c’est-à-dire le devoir d’assurer les subventions indispensables à la subsistance des chômeurs et de leurs familles, est un devoir qui découle du principe fondamental de l’ordre moral en ce domaine, c’est-à-dire du principe de l’usage commun des biens ou, pour s’exprimer de manière encore plus simple, du droit à la vie et à la subsistance.

Pour faire face au danger du chômage et assurer un travail à chacun, les instances qui ont été définies ici comme employeur indirect doivent pourvoir à une planification globale qui soit en fonction de ce chantier de travail différencié au sein duquel se forme la vie non seulement économique mais aussi culturelle d’une société donnée ; elles doivent faire attention, en outre, à l’organisation correcte et rationnelle du travail dans ce chantier. Ce souci global pèse en définitive sur l’État mais il ne peut signifier une centralisation opérée unilatéralement par les pouvoirs publics. Il s’agit au contraire d’une coordination juste et rationnelle dans le cadre de laquelle doit être garantie l’initiative des personnes, des groupes libres, des centres et des ensembles de travail locaux, en tenant compte de ce qui a déjà été dit ci-dessus au sujet du caractère subjectif du travail humain.
Le fait de la dépendance réciproque des diverses sociétés et des divers États ainsi que la nécessité de collaborer en divers domaines exigent que, tout en maintenant les droits souverains des États en matière de planification et d’organisation du travail à l’échelle de chaque société, on agisse en même temps, en ce secteur important, dans le cadre de la collaboration internationale et que l’on signe les traités et les accords nécessaires. Là aussi, il est indispensable que le critère de ces traités et de ces accords devienne toujours davantage le travail humain, compris comme un droit fondamental de tous les hommes, le travail qui donne à tous des droits analogues de telle sorte que le niveau de vie des travailleurs dans les diverses sociétés soit de moins en moins marqué par ces différences choquantes qui, dans leur injustice, sont susceptibles de provoquer de violentes réactions. Les organisations internationales ont des tâches immenses à accomplir dans ce secteur. Il est nécessaire qu’elles se laissent guider par une évaluation exacte de la complexité des situations ainsi que des conditionnements naturels, historiques, sociaux, etc. ; il est nécessaire aussi qu’elles aient, face aux plans d’action établis en commun, un meilleur fonctionnement, c’est‑à-dire davantage d’efficacité réalisatrice.
C’est en cette direction que peut se mettre en œuvre le plan d’un progrès universel et harmonieux de tous, conformément au fil conducteur de l’encyclique Populorum progressio de Paul VI. Il faut souligner que l’élément constitutif et en même temps la vérification la plus adéquate de ce progrès dans l’esprit de justice et de paix que l’Église proclame et pour lequel elle ne cesse de prier le Père de tous les hommes et de tous les peuples, est la réévaluation continue du travail humain, sous l’aspect de sa finalité objective comme sous l’aspect de la dignité du sujet de tout travail qu’est l’homme. Le progrès dont on parle doit s’accomplir grâce à l’homme et pour l’homme, et il doit produire des fruits dans l’homme. Une vérification du progrès sera la reconnaissance toujours plus consciente de la finalité du travail et le respect toujours plus universel des droits qui lui sont inhérents, conformément à la dignité de l’homme, sujet du travail.
Une planification rationnelle et une organisation adéquate du travail humain, à la mesure des diverses sociétés et des divers États, devraient faciliter aussi la découverte des justes proportions entre les divers types d’activités : le travail de la terre, celui de l’industrie, des multiples services, le travail intellectuel comme le travail scientifique ou artistique, selon les capacités de chacun et pour le bien commun de la société et de toute l’humanité. À l’organisation de la vie humaine selon les possibilités multiples du travail devrait correspondre un système d’instruction et d’éducation adapté, qui ait avant tout comme but le développement de l’humanité et sa maturité, mais aussi la formation spécifique nécessaire pour occuper de manière profitable une juste place dans le chantier de travail vaste et socialement différencié.
En jetant les yeux sur l’ensemble de la famille humaine, répandue sur toute la terre, on ne peut pas ne pas être frappé par un fait déconcertant d’immense proportion : alors que d’une part des ressources naturelles importantes demeurent inutilisées, il y a d’autre part des foules de chômeurs, de sous-employés, d’immenses multitudes d’affamés. Ce fait tend sans aucun doute à montrer que, à l’intérieur de chaque communauté politique comme dans les rapports entre elles au niveau continental et mondial – pour ce qui concerne l’organisation du travail et de l’emploi – il y a quelque chose qui ne va pas, et cela précisément sur les points les plus critiques et les plus importants au point de vue social.


19. Après avoir décrit à grands traits le rôle important que tient le souci de donner un emploi à tous les travailleurs pour assurer le respect des droits inaliénables de l’homme par rapport à son travail, il convient d’aborder plus directement ces droits qui, en définitive, se forment dans le rapport entre le travailleur et l’employeur direct. Tout ce qui a été dit jusqu’ici sur le thème de l’employeur indirect a pour but de préciser de plus près ces rapports grâce à la démonstration des multiples conditionnements à l’intérieur desquels ils se forment indirectement. Cette considération, cependant, n’a pas un sens purement descriptif ; elle n’est pas un bref traité d’économie ou de politique. Il s’agit de mettre en évidence l’aspect déontologique et moral. Le problème clé de l’éthique sociale dans ce cas est celui de la juste rémunération du travail accompli. Dans le contexte actuel, il n’y a pas de manière plus importante de réaliser la justice dans les rapports entre travailleurs et employeurs que la rémunération du travail. Indépendamment du fait que le travail s’effectue dans le système de la propriété privée des moyens de production ou dans un système où cette propriété a subi une sorte de « socialisation », le rapport entre employeur (avant tout direct) et travailleur se résout sur la base du salaire, c’est-à-dire par la juste rémunération du travail accompli.

Il faut relever aussi que la justice d’un système socio-économique, et, en tout cas, son juste fonctionnement, doivent être appréciés en définitive d’après la manière dont on rémunère équitablement le travail humain dans ce système. Sur ce point, nous en arrivons de nouveau au premier principe de tout l’ordre éthico-social, c’est-à-dire au principe de l’usage commun des biens. En tout système, indépendamment des rapports fondamentaux qui existent entre le capital et le travail, le salaire, c’est-à-dire la rémunération du travail, demeure la voie par laquelle la très grande majorité des hommes peut accéder concrètement aux biens qui sont destinés à l’usage commun, qu’il s’agisse des biens naturels ou des biens qui sont le fruit de la production. Les uns et les autres deviennent accessibles au travailleur grâce au salaire qu’il reçoit comme rémunération de son travail. Il découle de là que le juste salaire devient en chaque cas la vérification concrète de la justice de tout le système socio-économique et en tout cas de son juste fonctionnement. Ce n’en est pas l’unique vérification, mais celle-ci est particulièrement importante et elle en est, en un certain sens, la ­vérification clé.
Cette vérification concerne avant tout la famille. Une juste rémunération du travail de l’adulte chargé de famille est celle qui sera suffisante pour fonder et faire vivre dignement sa famille et pour en assurer l’avenir. Cette rémunération peut être réalisée soit par l’intermédiaire de ce qu’on appelle le salaire familial, c’est-à-dire un salaire unique donné au chef de famille pour son travail, et qui est suffisant pour les besoins de sa famille sans que son épouse soit obligée de prendre un travail rétribué hors de son foyer, soit par l’intermédiaire d’autres mesures sociales, telles que les allocations familiales ou les allocations de la mère au foyer, allocations qui doivent correspondre aux besoins effectifs, c’est-à-dire au nombre de personnes à charge durant tout le temps où elles ne sont pas capables d’assumer dignement la responsabilité de leur propre vie.
L’expérience confirme qu’il est nécessaire de s’employer en faveur de la revalorisation sociale des fonctions maternelles, du labeur qui y est lié, et du besoin que les enfants ont de soins, d’amour et d’affection pour être capables de devenir des personnes responsables, moralement et religieusement adultes, psychologiquement équilibrées. Ce sera l’honneur de la société d’assurer à la mère – sans faire obstacle à sa liberté, sans discrimination psychologique ou pratique, sans qu’elle soit pénalisée par rapport aux autres femmes – la possibilité d’élever ses enfants et de se consacrer à leur éducation selon les différents besoins de leur âge. Qu’elle soit contrainte à abandonner ces tâches pour prendre un emploi rétribué hors de chez elle n’est pas juste du point de vue du bien de la société et de la famille si cela contredit ou rend difficiles les buts premiers de la mission maternelle.26
Dans ce contexte, on doit souligner que, d’une façon plus générale, il est nécessaire d’organiser et d’adapter tout le processus du travail de manière à respecter les exigences de la personne et ses formes de vie, et avant tout de sa vie de famille, en tenant compte de l’âge et du sexe de chacun. C’est un fait que, dans beaucoup de sociétés, les femmes travaillent dans presque tous les secteurs de la vie. Il convient cependant qu’elles puissent remplir pleinement leurs tâches selon le caractère qui leur est propre, sans discrimination et sans exclusion des emplois dont elles sont capables, mais aussi sans manquer au respect de leurs aspirations familiales et du rôle spécifique qui leur revient, à côté de l’homme, dans la formation du bien commun de la société. La vraie promotion de la femme exige que le travail soit structuré de manière qu’elle ne soit pas obligée de payer sa promotion par l’abandon de sa propre spécificité et au détriment de sa famille dans laquelle elle a, en tant que mère, un rôle irremplaçable.
À côté du salaire, entrent encore ici en jeu diverses prestations sociales qui ont pour but d’assurer la vie et la santé des travailleurs et de leurs familles. Les dépenses concernant les soins de santé nécessaires, spécialement en cas d’accident du travail, exigent que le travailleur ait facilement accès à l’assistance sanitaire et cela, dans la mesure du possible, à prix réduit ou même gratuitement. Un autre secteur qui concerne les prestations est celui du droit au repos : il s’agit avant tout ici du repos hebdomadaire régulier, comprenant au moins le dimanche, et en outre d’un repos plus long, ce qu’on appelle le congé annuel, ou éventuellement le congé pris en plusieurs fois au cours de l’année en périodes plus courtes. Enfin, il s’agit ici du droit à la retraite, à l’assurance vieillesse et à l’assurance pour les accidents du travail. Dans le cadre de ces droits principaux, tout un système de droits particuliers se développe : avec la rémunération du travail, ils sont l’indice d’une juste définition des rapports entre le travailleur et l’employeur. Parmi ces droits, il ne faut jamais oublier le droit à des lieux et des méthodes de travail qui ne portent pas préjudice à la santé physique des travailleurs et qui ne blessent pas leur intégrité morale.


20. Sur le fondement de tous ces droits et en relation avec la nécessité où sont les travailleurs de les défendre eux-mêmes, se présente un autre droit : le droit d’association, c’est-à-dire le droit de s’associer, de s’unir, pour défendre les intérêts vitaux des hommes employés dans les ­différentes professions. Ces unions portent le nom de syndicats. Les intérêts vitaux des travailleurs sont, jusqu’à un certain point, communs à tous ; en même temps, cependant, chaque genre de travail, chaque profession a une spécificité propre, qui devrait se refléter de manière particulière dans ces organisations.

Les syndicats ont en un certain sens pour ancêtres les anciennes corporations d’artisans du Moyen Âge, dans la mesure où ces organisations regroupaient des hommes du même métier, c’est-à-dire les regroupaient en fonction de leur travail. Mais les syndicats diffèrent des corporations sur un point essentiel : les syndicats modernes ont grandi à partir de la lutte des travailleurs, du monde du travail et surtout des travailleurs de l’industrie, pour la sauvegarde de leurs justes droits vis-à-vis des entrepreneurs et des propriétaires des moyens de production. Leur tâche consiste dans la défense des intérêts existentiels des travailleurs dans tous les secteurs où leurs droits sont en cause. L’expérience historique apprend que les organisations de ce type sont un élément indispensable de la vie sociale, particulièrement dans les sociétés modernes industrialisées. Cela ne signifie évidemment pas que seuls les ouvriers de l’industrie puissent constituer des associations de ce genre. Les représentants de toutes les professions peuvent s’en servir pour défendre leurs droits respectifs. En fait, il y a des syndicats d’agriculteurs et des syndicats de travailleurs intellectuels ; il y a aussi des organisations patronales. Ils se subdivisent tous, comme on l’a déjà dit, en groupes et sous-groupes selon les spécialisations professionnelles.
La doctrine sociale catholique ne pense pas que les syndicats soient seulement le reflet d’une structure « de classe » de la société ; elle ne pense pas qu’ils soient les porte-parole d’une lutte de classe qui gouvernerait inévitablement la vie sociale. Certes, ils sont les porte-parole de la lutte pour la justice sociale, pour les justes droits des travailleurs selon leurs diverses professions. Cependant, cette « lutte » doit être comprise comme un engagement normal « en vue » du juste bien : ici, du bien qui correspond aux besoins et aux mérites des travailleurs associés selon leurs professions ; mais elle n’est pas une « lutte contre » les autres. Si, dans les questions controversées, elle prend un caractère d’opposition aux autres, cela se produit parce qu’elle recherche le bien qu’est la justice sociale, et non pas la « lutte » pour elle-même, ou l’élimination de l’adversaire. La caractéristique du travail est avant tout d’unir les hommes et c’est en cela que consiste sa force sociale : la force de construire une communauté. En définitive, dans cette communauté, doivent s’unir de quelque manière et les travailleurs et ceux qui disposent des moyens de production ou en sont propriétaires. À la lumière de cette structure fondamentale de tout travail – à la lumière du fait que, en définitive, le « travail » et le « capital » sont les composantes indispensables de la production dans quelque système social que ce soit –, l’union des hommes pour défendre les droits qui leur ­reviennent, née des exigences du travail, demeure un élément créateur d’ordre social et de solidarité, élément dont on ne saurait faire abstraction.
Les justes efforts pour défendre les droits des travailleurs unis dans la même profession doivent toujours tenir compte des limitations imposées par la situation économique générale du pays. Les requêtes syndicales ne peuvent pas se transformer en une sorte d’« égoïsme » de groupe ou de classe, bien qu’elles puissent et doivent tendre à corriger aussi, eu égard au bien commun de toute la société, tout ce qui est défectueux dans le système de propriété des moyens de production ou dans leur gestion et leur usage. La vie sociale et économico-sociale est certainement comme un système de « vases communicants » et chaque activité sociale qui a pour but de sauvegarder les droits des groupes particuliers doit s’y adapter.
En ce sens, l’activité des syndicats entre de manière indubitable dans le domaine de la « politique » entendue comme un souci prudent du bien commun. Mais, en même temps, le rôle des syndicats n’est pas de « faire de la politique » au sens que l’on donne généralement aujourd’hui à ce terme. Les syndicats n’ont pas le caractère de « partis politiques » qui luttent pour le pouvoir, et ils ne devraient jamais non plus être soumis aux décisions des partis politiques ni avoir des liens trop étroits avec eux. En effet, si telle est leur situation, ils perdent facilement le contact avec ce qui est leur rôle spécifique, celui de défendre les justes droits des travailleurs dans le cadre du bien commun de toute la société, et ils deviennent, au contraire, un instrument pour d’autres buts.
Parlant de la sauvegarde des justes droits des travailleurs selon leurs diverses professions, il faut naturellement avoir toujours davantage devant les yeux ce dont dépend le caractère subjectif du travail dans chaque profession, mais en même temps ou avant tout ce qui conditionne la dignité propre du sujet qui travaille. Ici s’ouvrent de multiples possibilités pour l’action des organisations syndicales, y compris leur engagement en faveur de l’enseignement, de l’éducation et de la promotion de l’auto-éducation. L’action des écoles, de ce qu’on appelle les « universités ouvrières » ou « populaires », des programmes et des cours de formation qui ont développé et développent encore ce type d’activité, est très méritoire. On doit toujours souhaiter que, grâce à l’action de ses syndicats, le travailleur non seulement puisse « avoir » plus, mais aussi et surtout puisse « être » davantage, c’est-à-dire qu’il puisse réaliser plus pleinement son humanité sous tous ses aspects.
En agissant pour les justes droits de leurs membres, les syndicats ont également recours au procédé de la « grève », c’est-à-dire de l’arrêt du travail conçu comme une sorte d’ultimatum adressé aux organismes compétents et, avant tout, aux employeurs. C’est un procédé que la doctrine sociale catholique reconnaît comme légitime sous certaines conditions et dans de justes limites. Les travailleurs devraient se voir assurer le droit de grève et ne pas subir de sanctions pénales personnelles pour leur participation à la grève. Tout en admettant que celle-ci est un moyen juste et légitime, on doit également souligner qu’elle demeure, en un sens, un moyen extrême. On ne peut pas en abuser ; on ne peut pas en abuser spécialement pour faire le jeu de la politique. En outre, on ne peut jamais oublier que, lorsqu’il s’agit des services essentiels à la vie de la société, ces derniers doivent être toujours assurés, y compris, si c’est nécessaire, par des mesures légales adéquates. L’abus de la grève peut conduire à la paralysie de toute la vie socio-économique. Or cela est contraire aux exigences du bien commun de la société qui correspond également à la nature bien comprise du travail lui-même.


21. Tout ce qui a été dit précédemment sur la dignité du travail, sur la dimension objective et subjective du travail de l’homme, s’applique directement au problème du travail agricole et à la situation de l’homme qui cultive la terre par le dur labeur des champs. Il s’agit en effet d’un secteur très vaste du milieu de travail de notre planète, secteur qui ne se limite point à l’un ou l’autre des continents ni non plus aux sociétés qui sont déjà parvenues à un certain niveau de développement et de progrès. Le monde agricole, qui offre à la société les biens nécessaires à son alimentation quotidienne, a une importance fondamentale. Les conditions du monde rural et du travail agricole ne sont pas égales partout, et les situations sociales des travailleurs agricoles sont différentes selon les pays. Cela ne dépend pas seulement du degré de développement de la technique agricole, mais aussi, et peut-être plus encore, de la reconnaissance des justes droits des travailleurs agricoles, et enfin du niveau de conscience dans le domaine de toute l’éthique sociale du travail.

Le travail des champs connaît de lourdes difficultés, telles que l’effort physique prolongé et parfois exténuant, le peu d’estime que la société lui accorde au point de créer chez les agriculteurs le sentiment d’être socialement des marginaux et d’accélérer parmi eux le phénomène de l’exode massif de la campagne vers les villes et, malheureusement, vers des conditions de vie encore plus déshumanisantes. S’ajoutent à tout cela le manque de formation professionnelle adéquate et d’outils appropriés, un certain individualisme latent, et aussi des situations objectivement injustes. En certains pays en voie de développement, des millions d’hommes sont obligés de cultiver les terres d’autrui et sont exploités par les grands propriétaires fonciers, sans espoir de pouvoir jamais accéder personnellement à la possession du moindre morceau de terre. Il n’existe aucune forme de protection légale de la personne du travailleur agricole et de sa famille en cas de vieillesse, de maladie ou de chômage. De longues journées de dur travail physique sont misérablement payées. Des terres cultivables sont laissées à l’abandon par les propriétaires ; des titres légaux de possession d’un petit terrain, cultivé en compte propre depuis des années, sont tenus pour rien ou ne peuvent être défendus devant la « faim de terre » qui anime des individus ou des groupes plus puissants. Mais même dans les pays économiquement développés, où la recherche scientifique, les conquêtes technologiques ou la politique de l’État ont porté l’agriculture à un niveau très avancé, le droit au travail peut être lésé lorsqu’on refuse au paysan la faculté de participer aux choix qui déterminent ses prestations de travail, ou quand est nié le droit à la libre association en vue de la juste promotion sociale, culturelle et économique du travailleur agricole.
Dans de nombreuses situations, des changements radicaux et urgents sont donc nécessaires pour redonner à l’agriculture – et aux cultivateurs – leur juste valeur comme base d’une saine économie, dans l’ensemble du développement de la communauté sociale. C’est pourquoi il faut proclamer et promouvoir la dignité du travail, de tout travail, et spécialement du travail agricole, grâce auquel l’homme, de manière si éloquente, « soumet » la terre reçue comme un don de Dieu et affermit sa « ­domination » sur le monde visible.


22. Récemment les communautés nationales et les organisations internationales ont porté leur attention sur un autre problème lié au travail et qui comporte de nombreuses conséquences : celui des personnes handicapées. Elles sont, elles aussi, des sujets pleinement humains et elles possèdent à ce titre des droits innés, sacrés et inviolables, qui, en dépit des limites et des souffrances inscrites dans leur corps et dans leurs facultés, mettent davantage en relief la dignité et la grandeur de l’homme. Puisque la personne handicapée est un sujet doté de tous ses droits, on doit lui faciliter la participation à la vie de la société dans toutes ses dimensions et à tous les niveaux qui sont accessibles à ses capacités. La personne handicapée est l’un de nous et participe pleinement à notre humanité. Il serait profondément indigne de l’homme et ce serait une négation de l’humanité commune de n’admettre à la vie sociale, et donc au travail, que des membres dotés du plein usage de leurs moyens, car, en agissant ainsi, on retomberait dans une forme importante de discrimination, celle des gens forts et sains contre les personnes faibles et les malades. Le travail au sens objectif doit être subordonné, même dans ce cas, à la dignité de l’homme, au sujet du travail, et non à l’avantage économique.

Il revient donc aux diverses instances impliquées dans le monde du travail, à l’employeur direct comme à l’employeur indirect, de promouvoir par des mesures efficaces et appropriées le droit de la personne handicapée à la formation professionnelle et au travail, de telle sorte qu’elle puisse trouver place dans une activité productrice dont elle soit capable. Ici se posent de nombreux problèmes d’ordre pratique, légal et aussi économique ; mais il revient à la communauté, c’est-à-dire aux autorités publiques, aux associations et aux groupes intermédiaires, aux entreprises et aux handicapés eux-mêmes, de mettre en commun idées et ressources pour parvenir au but auquel on ne saurait renoncer, à savoir que soit offert un travail aux personnes handicapées, selon leurs possibilités, parce que leur dignité d’hommes et de sujets du travail le requiert. Chaque communauté saura se donner les structures adaptées pour trouver ou pour créer des postes de travail pour ces personnes, soit dans les entreprises publiques ou privées, qui leur offriront un poste de travail ordinaire ou adapté à leur cas, soit dans les entreprises et les milieux dits « protégés ».
Une grande attention devra être portée, comme pour tous les autres travailleurs, aux conditions de travail physiques et psychologiques des handicapés, à leur juste rémunération, à leur possibilité de promotion, et à l’élimination des divers obstacles. Sans se cacher qu’il s’agit d’une tâche complexe et difficile, on peut souhaiter qu’une conception exacte du travail au sens subjectif permette d’atteindre une situation qui donne à la personne handicapée la possibilité de se sentir, non point en marge du monde du travail ou en dépendance de la société, mais comme un sujet du travail de plein droit, utile, respecté dans sa dignité humaine et appelé à contribuer au progrès et au bien de sa famille et de la communauté selon ses propres capacités.


23. Il faut enfin dire au moins quelques mots sur la question de l’émigration pour cause de travail. Il y a là un phénomène ancien mais qui se répète sans cesse et prend même aujourd’hui des dimensions de nature à compliquer la vie actuelle. L’homme a le droit de quitter son pays d’origine pour divers motifs – comme aussi d’y retourner – et de chercher de meilleures conditions de vie dans un autre pays. Ce fait, assurément, n’est pas dépourvu de difficultés de nature diverse. Avant tout, il constitue, en général, une perte pour le pays d’où on émigre. C’est l’éloignement d’un homme qui est en même temps membre d’une grande communauté unifiée par son histoire, sa tradition, sa culture, et qui recommence une vie au milieu d’une autre société, unifiée par une autre culture et très souvent aussi par une autre langue. Dans ce cas, vient à manquer un sujet du travail qui, par l’effort de sa pensée ou de ses mains, pourrait contribuer à l’augmentation du bien commun dans son pays ; et voici que cet effort, cette contribution sont donnés à une autre société, qui en un certain sens y a moins droit que la patrie d’origine.

Et pourtant, même si l’émigration est sous certains aspects un mal, celui-ci est, en des circonstances déterminées, ce que l’on appelle un mal nécessaire. On doit tout faire – et on fait assurément beaucoup dans ce but – pour que ce mal au sens matériel ne comporte pas de plus importants dommages au sens moral, pour qu’au contraire, et autant que possible, il apporte même un bien dans la vie personnelle, familiale et sociale de l’émigré, par rapport au pays d’arrivée comme par rapport au pays de départ. En ce domaine, énormément de choses dépendent d’une juste législation, en particulier quand il s’agit des droits du travailleur. On comprend que ce problème ait sa place dans le contexte des présentes considérations, surtout de ce point de vue.
La chose la plus importante est que l’homme qui travaille en dehors de son pays natal comme émigré permanent ou comme travailleur saisonnier ne soit pas désavantagé dans le domaine des droits relatifs au travail par rapport aux autres travailleurs de cette société. L’émigration pour motif de travail ne peut d’aucune manière devenir une occasion d’exploitation financière ou sociale. En ce qui concerne la relation de travail avec le travailleur immigré doivent valoir les mêmes critères que pour tout autre travailleur de la société. La valeur du travail doit être estimée avec la même mesure et non en considération de la différence de nationalité, de religion ou de race. À plus forte raison ne peut-on exploiter la situation de contrainte dans laquelle se trouve l’immigré. Toutes ces circonstances doivent catégoriquement céder – naturellement après qu’ont été prises en considération les qualifications spéciales – devant la valeur fondamentale du travail, valeur qui est liée à la dignité de la personne humaine. Il faut répéter encore une fois le principe fondamental : la hiérarchie des valeurs, le sens profond du travail exigent que le capital soit au service du travail et non le travail au service du capital.


V. Éléments pour une spiritualité du travail
24. Il convient de consacrer la dernière partie de ces réflexions, faites sur le thème du travail à l’occasion du 90e anniversaire de l’encyclique Rerum novarum, à la spiritualité du travail au sens chrétien du terme. Étant donné que le travail dans sa dimension subjective est toujours une action personnelle, actus personae, il en découle que c’est l’homme tout entier qui y participe, avec son corps comme avec son esprit, indépendamment du fait qu’il soit un travailleur manuel ou intellectuel. C’est également à l’homme entier qu’est adressée la parole du Dieu vivant, le message évangélique du salut dans lequel on trouve de nombreux enseignements qui, telles des lumières particulières, concernent le travail humain. Il faut donc bien assimiler ces enseignements : il faut l’effort intérieur de l’esprit guidé par la foi, l’espérance et la charité, pour donner au travail de l’homme concret, grâce à ces enseignements, le sens qu’il a aux yeux de Dieu et par lequel il entre dans l’œuvre du salut comme un des éléments à la fois ordinaires et particulièrement importants.

Si l’Église considère comme son devoir de se prononcer au sujet du travail du point de vue de sa valeur humaine et de l’ordre moral dont il fait partie, si elle reconnaît en cela l’une des tâches importantes que comporte son service de l’ensemble du message évangélique, elle voit en même temps qu’elle a le devoir particulier de former une spiritualité du travail susceptible d’aider tous les hommes à s’avancer grâce à lui vers Dieu, Créateur et Rédempteur, à participer à son plan de salut sur l’homme et le monde, et à approfondir dans leur vie l’amitié avec le Christ, en participant par la foi de manière vivante à sa triple mission de prêtre, de prophète et de roi, comme l’enseigne en des expressions admirables le Concile Vatican II.


25. Comme dit le Concile Vatican II : « Pour les croyants, une chose est certaine : l’activité humaine, individuelle et collective, le gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leurs conditions de vie, considéré en lui-même, correspond au dessein de Dieu. L’homme, créé à l’image de Dieu, a en effet reçu la mission de soumettre la terre et tout ce qu’elle contient, de gouverner le cosmos en sainteté et justice et, en reconnaissant Dieu comme Créateur de toutes choses, de lui référer son être ainsi que l’univers : en sorte que, tout en étant soumis à l’homme, le nom même de Dieu soit glorifié par toute la terre. »27

Dans les paroles de la Révélation divine, on trouve très profondément inscrite cette vérité fondamentale que l’homme, créé à l’image de Dieu, participe par son travail à l’œuvre du Créateur, et continue en un certain sens, à la mesure de ses possibilités, à la développer et à la compléter, en progressant toujours davantage dans la découverte des ressources et des valeurs incluses dans l’ensemble du monde créé. Nous trouvons cette vérité dès le commencement de la Sainte Écriture, dans le Livre de la Genèse, où l’œuvre même de la création est présentée sous la forme d’un « travail » accompli par Dieu durant « six jours » 28et aboutissant au « repos » du septième jour.29 D’autre part, le dernier livre de la Sainte Écriture résonne encore des mêmes accents de respect pour l’œuvre que Dieu a accomplie par son « travail » créateur lorsqu’il proclame : « Grandes et admirables sont tes œuvres, ô Seigneur Dieu tout-puissant »30, proclamation qui fait écho à celle du Livre de la Genèse dans lequel la description de chaque jour de la création s’achève par l’affirmation : « Et Dieu vit que cela était bon. »31
Cette description de la création, que nous trouvons déjà dans le premier chapitre de la Genèse, est en même temps et en un certain sens le premier « évangile du travail ». Elle montre en effet en quoi consiste sa dignité : elle enseigne que, par son travail, l’homme doit imiter Dieu, son Créateur, parce qu’il porte en soi – et il est seul à le faire – l’élément particulier de ressemblance avec Lui. L’homme doit imiter Dieu lorsqu’il travaille comme lorsqu’il se repose, étant donné que Dieu lui-même a voulu lui présenter son œuvre créatrice sous la forme du travail et sous celle du repos. Cette œuvre de Dieu dans le monde continue toujours, comme l’attestent ces paroles du Christ : « Mon Père agit toujours…»32 ; il agit par sa puissance créatrice, en soutenant dans l’existence le monde qu’il a appelé du néant à l’être, et il agit par sa puissance salvifique dans les cœurs des hommes qu’il a destinés dès le commencement au « repos » 33en union avec lui, dans la « maison du Père ».34 C’est pourquoi le travail de l’homme, lui aussi, non seulement exige le repos chaque « septième jour »35, mais en outre ne peut se limiter à la seule mise en œuvre des forces humaines dans l’action extérieure : il doit laisser un espace intérieur dans lequel l’homme, en devenant toujours davantage ce qu’il doit être selon la volonté de Dieu, se prépare au « repos que le Seigneur réserve à ses serviteurs et amis  ».36
La conscience que le travail humain est une participation à l’œuvre de Dieu doit, comme l’enseigne le Concile, imprégner même « les activités les plus quotidiennes. Car ces hommes et ces femmes qui, tout en gagnant leur vie et celle de leur famille, mènent leurs activités de manière à bien servir la société, sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l’œuvre du Créateur, un service de leurs frères, un apport personnel à la réalisation du plan providentiel dans l’histoire ».37
Il faut donc que cette spiritualité chrétienne du travail devienne le patrimoine commun de tous. Il faut que, surtout à l’époque actuelle, la spiritualité du travail manifeste la maturité qu’exigent les tensions et les inquiétudes des esprits et des cœurs : « Loin de croire que les conquêtes du génie et du courage de l’homme s’opposent à la puissance de Dieu et de considérer la créature raisonnable comme une sorte de rivale du Créateur, les chrétiens sont au contraire bien persuadés que les victoires du genre humain sont un signe de la grandeur divine et une conséquence de son dessein ineffable. Mais plus grandit le pouvoir de l’homme, plus s’élargit le champ de ses responsabilités, personnelles et communautaires… Le message chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur en fait au contraire un devoir plus pressant. »38
La conscience de participer par le travail à l’œuvre de la création constitue la motivation la plus profonde pour l’entreprendre dans divers secteurs : « C’est pourquoi les fidèles – lisons-nous dans la constitution Lumen gentium – doivent reconnaître la nature profonde de toute la création, sa valeur et sa finalité qui est la gloire de Dieu ; ils doivent, même à travers des activités proprement séculières, s’aider mutuellement en vue d’une vie plus sainte, afin que le monde s’imprègne de l’Esprit du Christ et atteigne plus efficacement sa fin dans la justice, la charité et la paix… Par leur compétence dans les disciplines profanes et par leur activité que la grâce du Christ élève au-dedans, qu’ils s’appliquent de toutes leurs forces à obtenir que les biens créés soient cultivés…, selon les fins du Créateur et l’illumination de son Verbe, grâce au travail de l’homme, à la technique et à la culture de la cité…. »39


26. Cette vérité d’après laquelle l’homme participe par son travail à l’œuvre de Dieu lui-même, son Créateur, a été particulièrement mise en relief par Jésus-Christ, ce Jésus dont beaucoup de ses premiers auditeurs à Nazareth « demeuraient frappés de stupéfaction et disaient : “D’où lui vient tout cela ? Et quelle est la sagesse qui lui a été donnée ?… N’est-ce pas là le charpentier ? ».40 En effet, Jésus proclamait et surtout mettait d’abord en pratique l’« Évangile » qui lui avait été confié, les paroles de la Sagesse éternelle. Pour cette raison, il s’agissait vraiment de l’« évangile du travail » parce que celui qui le proclamait était lui-même un travailleur, un artisan comme Joseph de Nazareth.41 Même si nous ne trouvons pas dans les paroles du Christ l’ordre particulier de travailler – mais bien plutôt, une fois, l’interdiction de se préoccuper de manière excessive du travail et des moyens de vivre 42 –, sa vie n’en a pas moins une éloquence sans équivoque : il appartient au « monde du travail » ; il apprécie et il respecte le travail de l’homme ; on peut même dire davantage : il regarde avec amour ce travail ainsi que ses diverses expressions, voyant en chacune une manière particulière de manifester la ressemblance de l’homme avec Dieu Créateur et Père. N’est-ce pas lui qui dit : « Mon Père est le vigneron 43… », transposant de diverses manières dans son enseignement la vérité fondamentale sur le travail exprimée déjà dans toute la tradition de ­l’Ancien Testament, depuis le Livre de la Genèse ?

Dans les livres de l’Ancien Testament, les références au travail ne manquent pas, pas plus qu’aux diverses professions que l’homme exerce : le médecin ,44 l’apothicaire ,45 l’artisan ou l’artiste ,46 le forgeron 47 – on pourrait appliquer ces paroles au travail des sidérurgistes modernes –, le potier ,48 l’agriculteur ,49 le sage qui scrute les Écritures ,50 le marin ,51 le maçon ,52 le musicien ,53 le berger,54 le pêcheur .55 On sait les belles paroles consacrées au travail des femmes.56 Dans ses paraboles sur le Royaume de Dieu, Jésus-Christ se réfère constamment au travail : celui du berger ,57 du paysan ,58 du médecin ,59 du semeur ,60 du maître de maison ,61 du serviteur ,62 de l’intendant ,63 du pêcheur ,64 du marchand ,65 de l’ouvrier .66 Il parle aussi des divers travaux des femmes.67 Il présente l’apostolat à l’image du travail manuel des moissonneurs 68 ou des pécheurs.69 Il se réfère aussi au travail des scribes.70
Cet enseignement du Christ sur le travail, fondé sur l’exemple de sa vie durant les années de Nazareth, trouve un écho très vif dans l’enseignement de l’Apôtre Paul. Paul, qui fabriquait probablement des tentes, se vantait de pratiquer son métier 71 grâce auquel il pouvait, tout en étant apôtre, gagner seul son pain.72 « Au labeur et à la peine nuit et jour, nous avons travaillé pour n’être à charge à aucun d’entre vous. »73 De là ­découlent ses instructions au sujet du travail, qui ont un caractère d’exhortation et de commandement : « À ces gens-là… nous prescrivons, et nous les y exhortons dans le Seigneur Jésus-Christ : qu’ils travaillent dans le calme, pour manger un pain qui soit à eux », écrit-il aux Thessaloniciens74. Notant en effet que certains « vivent dans le désordre… sans rien faire 75 », l’Apôtre, dans ce contexte, n’hésite pas à dire : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. »76 Au contraire, dans un autre passage, il encourage : « Quoi que vous fassiez, travaillez de toute votre âme, comme pour le Seigneur et non pour les hommes, sachant que vous recevrez du Seigneur l’héritage en récompense. »77
Les enseignements de l’Apôtre des nations ont, comme on le voit, une importance capitale pour la morale et la spiritualité du travail. Ils sont un complément important au grand, bien que discret, évangile du travail que nous trouvons dans la vie du Christ et dans ses paraboles, dans ce que Jésus « a fait et a enseigné ».78
À cette lumière émanant de la Source même, l’Église a toujours proclamé ce dont nous trouvons l’expression contemporaine dans l’enseignement de Vatican II : « De même qu’elle procède de l’homme, l’activité humaine lui est ordonnée. De fait, par son action, l’homme ne transforme pas seulement les choses et la société, il se parfait lui-même. Il apprend bien des choses, il développe ses facultés, il sort de lui-même et se dépasse. Cette croissance, si elle est bien comprise, est d’un tout autre prix que l’accumulation de richesses extérieures… Voici donc la règle de l’activité humaine : qu’elle serve au bien authentique de l’humanité, conformément au dessein et à la volonté de Dieu, et qu’elle permette à l’homme, considéré comme individu ou comme membre de la société, de développer et de réaliser sa vocation dans toute sa plénitude. »79
Dans une telle vision des valeurs du travail humain, c’est-à-dire dans une telle spiritualité du travail, on s’explique pleinement ce qu’on peut lire au même endroit de la constitution pastorale du Concile sur la juste signification du progrès : « L’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a. De même, tout ce que font les hommes pour faire régner plus de justice, une fraternité plus étendue, un ordre plus humain dans les rapports sociaux, dépasse en valeur les progrès techniques. Car ceux-ci peuvent bien fournir la base matérielle de la promotion humaine, mais ils sont tout à fait impuissants, par eux seuls, à la réaliser. »80
Cette doctrine sur le problème du progrès et du développement – thème si dominant dans la mentalité contemporaine – peut être comprise seulement comme fruit d’une spiritualité du travail éprouvée, et c’est seulement sur la base d’une telle spiritualité qu’elle peut être réalisée et mise en pratique. C’est la doctrine et en même temps le programme qui plongent leurs racines dans l’« évangile du travail ».


27. Il est encore un autre aspect du travail humain, une de ses dimensions essentielles, dans lequel la spiritualité fondée sur l’Évangile pénètre profondément. Tout travail, qu’il soit manuel ou intellectuel, est inévitablement lié à la peine… Le Livre de la Genèse exprime ce fait de manière vraiment pénétrante en opposant à la bénédiction originelle du travail, contenue dans le mystère même de la création et liée à l’élévation de l’homme comme image de Dieu, la malédiction que le péché porte avec lui : « Maudit soit le sol à cause de toi ! Avec peine tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. »81 Cette peine liée au travail indique la route que suivra la vie de l’homme sur la terre et constitue l’annonce de sa mort : « À la sueur de ton front tu mangeras ton pain jusqu’à ce que tu retournes à la terre car c’est d’elle que tu as été tiré…. »82 Comme un écho à ces paroles, un des auteurs des livres sapientiaux s’exprime ainsi : « J’ai considéré toutes les œuvres que mes mains avaient faites, et toute la peine que j’avais eue à les faire… 83. » Il n’y a pas un homme sur terre qui ne pourrait faire siennes ces paroles.

L’Évangile annonce, en un certain sens, sa parole ultime – même à ce sujet – dans le mystère pascal de Jésus-Christ. Et c’est là qu’il faut chercher la réponse à ces problèmes, si importants pour la spiritualité du travail humain. Dans le mystère pascal est contenue la croix du Christ, son obéissance jusqu’à la mort, que l’Apôtre oppose à la désobéissance qui a pesé dès son commencement sur l’histoire de l’homme sur la terre.84 Y est contenue aussi l’élévation du Christ qui, en passant par la mort de la croix, revient vers ses disciples avec la puissance de l’Esprit Saint par sa résurrection.
La sueur et la peine que le travail comporte nécessairement dans la condition présente de l’humanité offrent au chrétien et à tout homme qui est appelé, lui aussi, à suivre le Christ, la possibilité de participer dans l’amour à l’œuvre que le Christ est venu accomplir.85 Cette œuvre de salut s’est réalisée par la souffrance et la mort sur la croix. En supportant la peine du travail en union avec le Christ crucifié pour nous, l’homme collabore en quelque manière avec le Fils de Dieu à la rédemption de l’humanité. Il se montre le véritable disciple de Jésus en portant à son tour la croix chaque jour 86 dans l’activité qui est la sienne.
Le Christ, « en acceptant de mourir pour nous tous, pécheurs, nous apprend, par son exemple, que nous devons aussi porter cette croix que la chair et le monde font peser sur les épaules de ceux qui poursuivent la justice et la paix » ; en même temps, cependant, « constitué Seigneur par sa résurrection, le Christ, à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre, agit désormais dans le cœur des hommes par la puissance de son Esprit…, il purifie et fortifie ces aspirations généreuses par lesquelles la famille humaine cherche à rendre sa vie plus humaine et à soumettre à cette fin la terre entière ».87
Dans le travail de l’homme, le chrétien retrouve une petite part de la croix du Christ et l’accepte dans l’esprit de rédemption avec lequel le Christ a accepté sa croix pour nous. Dans le travail, grâce à la lumière dont nous pénètre la résurrection du Christ, nous trouvons toujours une lueur de la vie nouvelle, du bien nouveau, nous trouvons comme une annonce des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle »88 auxquels participent l’homme et le monde précisément par la peine au travail. Par la peine, et jamais sans elle. D’une part, cela confirme que la croix est indispensable dans la spiritualité du travail ; mais, d’autre part, un bien nouveau se révèle dans cette croix qu’est la peine, un bien nouveau qui débute par le travail lui-même, par le travail entendu dans toute sa profondeur et tous ses aspects, et jamais sans lui.
Ce bien nouveau, fruit du travail humain, est-il déjà une petite part de cette « terre nouvelle » où habite la justice ?89 Dans quel rapport est-il avec la résurrection du Christ, s’il est vrai que les multiples peines du travail de l’homme sont une petite part de la croix du Christ ? Le Concile cherche à répondre aussi à cette question en puisant la lumière aux sources mêmes de la parole révélée : « Certes, nous savons bien qu’il ne sert à rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient à se perdre lui-même (cf. Lc 9,25). Cependant, l’attente de la terre nouvelle, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C’est pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu. »90
Dans ces réflexions consacrées au travail de l’homme, nous avons cherché à mettre en relief tout ce qui semblait indispensable, étant donné que, grâce au travail, doivent se multiplier sur la terre non seulement « les fruits de notre activité » mais aussi « la dignité de l’homme, la communion fraternelle et la liberté »91. Puisse le chrétien qui se tient à l’écoute de la parole du Dieu vivant et qui unit le travail à la prière savoir quelle place son travail tient non seulement dans le progrès terrestre, mais aussi dans le développement du Royaume de Dieu auquel nous sommes tous appelés par la puissance de l’Esprit Saint et par la parole de l’Évangile !
Au terme de ces réflexions, je suis heureux de vous donner à tous, Frères vénérés, chers Fils et Filles, la Bénédiction Apostolique.
J’avais préparé ce document de manière à le publier le 15 mai dernier, au moment du 90e anniversaire de l’encyclique Rerum novarum ; mais je n’ai pu le revoir de façon définitive qu’après mon séjour à l’hôpital.
Donné à Castel Gandolfo, le 14 septembre 1981, fête de l’Exaltation de la sainte Croix, en la troisième année de mon pontificat.




1. Cf. Ps 127 (128), 2 ; cf. aussi Gn 3,17-19 ; Pr 10,22 ; Ex 1,8-14 ; Jr 22,13.
2. Cf. Gn 1,26.
3. Cf. Gn 1,28.

4. Redemptor hominis RH 14 (DC 1979, p. 309).
5. Cf. Ps 127 (128), 2.
6. Gn 3,19.
7. Cf. Mt 13,52.
8. Gaudium et spes GS 38.
9. Cf. Gn 1,27.
10. Gn 1,28.
11. Cf. He 2, 17; Ph 2, 5-8.
12. Cf. Quadragesimo anno QA 146.
13. Dt 24,15 ; Jc 5,4 ; et aussi Gn 4,10
14. Cf. Gn 1,28
15. Cf. Gn 1,26.27
16. Gn 3,19.
17. He 6,8 ; cf. Gn 3,18.
18. Cf. Somme théologique Ia-IIae, q. 40, a. 1 c ; Ia-IIae, q. 34, a. 2, ad 1.
19. Cf. Somme théologique Ia-IIae, q. 40, a. 1 c ; Ia-IIae, q. 34, a. 2, ad 1.
20. Cf. Quadragesimo anno QA 146.
21. Cf. Jn 4,38.
22. Pour le droit de propriété, cf. Somme théologique Ila-IIae, q. 66, a. 2 et a. 6 ; De regimine principum l. I, cc. 15 et 17. Pour la fonction sociale de la propriété, cf. Somme théologique Ila-IIae, q. 134, a. 1, ad 3.
23. Cf. Quadragesimo anno QA 70-74 ; Gaudium et spes GS 68.
24. Cf. Mater et Magistra MM 71.
25. Cf. Somme théologique Ila-IIae, q. 65, ad 2.
26. Cf. Gaudium et spes GS 67.
27. Gaudium et spes GS 34.
28. Cf. Gn 2,2 ; Ex 20,8-11 ; Dt 5,12-14.
29. Cf. Gn 2,3.
30. Ap 15, 3.
31. Gn 1,4.10.12.18.21.25.31.
32. Jn 5,17.
33. He 4,1.9-10.
34. Jn 14,2.
35. Dt 5,12-14 ; Ex 20,8-12.
36. Cf. Mt 25,21
37. Cf. Gaudium et spes GS 34.
38. Ibid.
39. Cf. Vatican II, constitut. dogmatique sur l’Église, Lumen gentium 36 (DC 1965, col. 99).
40. Mc 6,2-3.
41. Cf. Mt 13,55.
42. Cf. Mt 6,25-34.
43. Jn 15,1.
44. Cf. Si 38,1-3.
45. Cf. Si 38,4-8.
46. Cf. Ex 31,1-5 ; Si 38,27.
47. Cf. Gn 4,22 ; Es 44,12.
48. Cf. Jr 18,3-4 ; Si 38,29-30.
49. Cf. Gn 9,20 ; Es 5,1-2.
50. Cf. Qo 12,9-12 ; Si 39,1-8.
51. Cf. Ps 107 (108), 23-30 ; Sg 14,2-3 a.
52. Cf. Gn 11,3 ; 2 R 12,12-13 ; 22,5-6.
53. Cf. Gn 4,21.
54. Cf. Gn 4,2 ; 37,3 ; Ex 3,1 ; 1 S 16,11 ; et passim
55. Cf. Ez 47,10.
56. Cf. Pr 31,15-27.
57. Par ex. Jn 10,1-6.
58. Cf. Mc 12,1-12
59. Cf. Lc 4,23.
60. Cf. Mc 4,1-9.
61. Cf. Mt 13,52.
62. Cf. Mt 24,45 ; Lc 12,41-48.
63. Cf. Lc 16,1-8.
64. Cf. Mt 13,47-50.
65. Cf. Mt 9,37 ; Jn 4,35-38.
66. Cf. Mt 20,1-16.
67. Cf. Mt 13,33 ; Lc 15,8-9
68. Cf. Mt 9,37 ; Jn 4,35-38.
69. Cf. Mt 4,19.
70. Cf. Mt 13,52
71. Cf. Ac 18,3.
72. Cf. Ac 20,34-35.
73. 2 Th 3,8. Saint Paul reconnaît le droit qu’ont les missionnaires aux moyens de subsistance : 1 Co 9, 6-14 ; Ga 6,6 ; 2 Th 3,9 ; cf. Lc 10,7.
74. 2 Th 3,12.
75. 2 Th 3,11
76. 2 Th 3,10.
77. Col 3,23-24.
78. Ac 1,1.
79. Cf. Gaudium et spes GS 35
80. Ibid.
81. Gn 3,17.
82. Gn 3,19.
83. Qo 2,ll.
84. Cf. Rm 5,19.
85. Cf. Jn 17,4.
86. Cf. Lc 9,23.
87. Cf. Gaudium et spes GS 38.
88.  Cf.2 P 3,13 ; Ap 21,1.
89.  Cf.2 P 3,13
90. Cf. Gaudium et spes GS 39.
91. Ibid.
 
]]></description></item><item><title>Dives in misericordia</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/208-dives-in-misericordia</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
[...]
VI. « Miséricorde… de génération en génération »
10. Image de notre génération

Nous avons tout droit de croire que notre génération, elle aussi, a été comprise dans les paroles de la Mère de Dieu, lorsqu’elle glorifiait cette miséricorde dont participent « de génération en génération » tous ceux qui se laissent conduire par la crainte de Dieu. Les paroles du Magnificat de Marie ont un contenu prophétique, qui regarde non seulement le passé d’Israël, mais aussi l’avenir du peuple de Dieu sur la terre. Nous tous, en effet, qui vivons actuellement sur la terre, nous sommes la génération qui est consciente de l’approche du troisième millénaire, et qui ressent profondément le tournant actuel de l’histoire. La présente génération se sait privilégiée, car le progrès lui offre d’immenses possibilités, insoupçonnées il y a quelques décennies seulement. L’activité créatrice de l’homme, son intelligence et son travail ont provoqué de très grands changements tant dans le domaine de la science et de la technique que dans la vie sociale et culturelle. L’homme a étendu son pouvoir sur la nature ; il a acquis une connaissance plus approfondie des lois de son comportement social. Il a vu s’effondrer ou se rétrécir les obstacles et les distances qui séparent hommes et nations grâce à un sens accru de l’universel, une conscience plus nette de l’unité du genre humain et l’acceptation de la dépendance réciproque dans une solidarité authentique, grâce enfin au désir – et à la possibilité – d’entrer en relation avec ses frères et sœurs par-delà les divisions artificielles de la géographie ou les frontières nationales ou raciales. Les jeunes d’aujourd’hui, surtout, savent que le progrès de la science et de la technique est capable d’apporter non seulement de nouveaux bien matériels, mais aussi une participation plus large à la connaissance. L’essor de l’informatique, par exemple, multipliera les capacités inventives de l’homme et permettra l’accès aux richesses intellectuelles et culturelles des autres peuples. Les nouvelles techniques de communication favoriseront une plus grande participation aux événements et un échange croissant des idées. Les acquis des sciences biologiques, psychologiques ou sociales aideront l’homme à mieux pénétrer la richesse de son être propre. Et s’il est vrai qu’un tel progrès reste encore trop souvent le privilège des pays industrialisés, on ne peut nier que la perspective d’en faire bénéficier tous les peuples et tous les pays ne demeure plus longtemps une simple utopie quand il existe une réelle volonté politique à cet effet.
Mais à côté de tout cela – ou plutôt en tout cela – il existe les difficultés qui se manifestent dans toute croissance. Il existe des inquiétudes et des impuissances qui touchent à la réponse profonde que l’homme sait devoir donner. Le tableau du monde contemporain présente aussi des ombres et des déséquilibres pas toujours superficiels. La Constitution pastorale Gaudium et spes du concile Vatican II n’est certainement pas le seul document qui traite de la vie de la génération contemporaine, mais c’est un document d’une importance toute spéciale. « En vérité – y lisons-nous –, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans le cœur même de l’homme. C’est en l’homme lui-même que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait. En somme, c’est en lui-même qu’il souffre de division, et c’est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes.1 »
Vers la fin de l’introduction, nous lisons encore : « … Le nombre croît de ceux qui, face à l’évolution présente du monde, se posent les questions les plus fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle : Qu’est-ce que l’homme ? Que signifient la souffrance, le mal, la mort, qui subsistent malgré tant de progrès ? À quoi bon ces victoires payées d’un si grand prix2 ? »
Quinze ans après le concile Vatican II, ce tableau des tensions et des menaces propres à notre époque serait-il devenu moins inquiétant ? Il semble que non. Au contraire, les tensions et les menaces qui, dans le document conciliaire, paraissaient seulement s’esquisser, et ne pas manifester jusqu’au bout tout le danger qu’elles portaient en elles, se sont bien davantage révélées au cours de ces années, l’ont confirmé d’une autre manière et ne permettent plus de nourrir les illusions d’autrefois.


11. Sources d’inquiétude

C’est ainsi que grandit dans notre monde la conscience d’une menace, comme augmente aussi la crainte existentielle liée surtout – comme je l’ai déjà indiqué dans l’encyclique Redemptor hominis –, à la perspective d’un conflit qui, en raison des arsenaux atomiques actuels, pourrait signifier l’autodestruction partielle de l’humanité. Toutefois, la menace ne concerne pas seulement ce que les hommes peuvent faire à d’autres hommes en utilisant la technique militaire ; elle concerne aussi bien d’autres dangers, qui sont le produit d’une civilisation matérialiste, laquelle – malgré les déclarations « humanistes » – accepte le primat des choses sur la personne. L’homme contemporain a donc peur que, par l’utilisation des moyens techniques inventés par ce type de civilisation, les individus, mais aussi les milieux, les communautés, les sociétés, les nations puissent être les victimes d’abus de pouvoir de la part d’autres individus, milieux, sociétés. L’histoire de notre siècle en offre d’abondants exemples. Malgré toutes les déclarations sur les droits de l’homme dans sa dimension intégrale, c’est-à-dire dans son existence corporelle et spirituelle, nous ne pouvons pas dire que ces exemples appartiennent seulement au passé.
À juste raison, l’homme a peur d’être victime d’une oppression qui lui ôte la liberté intérieure, la possibilité de manifester publiquement la vérité dont il est convaincu, la foi qu’il professe, la faculté d’obéir à la voix de sa conscience qui lui indique le droit chemin. En effet, les moyens ­techniques dont dispose la civilisation actuelle cachent non seulement la possibilité d’une autodestruction réalisée par un conflit militaire, mais aussi la possibilité d’un assujettissement « pacifique » des individus, des milieux de vie, de sociétés entières et de nations qui, quel qu’en soit le motif, sont gênants pour ceux qui disposent de ces moyens et sont prêts à les utiliser sans scrupule. Que l’on pense aussi à la torture, qui existe encore dans le monde, adoptée systématiquement par l’autorité comme instrument de domination ou de suprématie politique et pratiquée ­impunément par les subalternes.
Ainsi donc, à côté de la conscience de la menace contre la vie, grandit la conscience d’une autre menace, qui détruit plus encore ce qui est essentiel à l’homme, c’est-à-dire ce qui est intimement lié à sa dignité de personne, à son droit à la vérité et à la liberté.
Et tout cela se déroule sur la toile de fond de l’immense remords constitué par le fait que, à côté des hommes et des sociétés aisés et rassasiés, vivant dans l’abondance, esclaves de la consommation et de la jouissance, il ne manque pas dans la famille humaine d’individus et de groupes sociaux qui souffrent de la faim. Il ne manque pas d’enfants mourant de faim sous les yeux de leurs mères. Il ne manque pas non plus, dans les diverses parties du monde et les divers systèmes socio-économiques, de zones entières de misère, de disette et de sous-développement. Ce fait est universellement connu. L’état d’inégalité entre les hommes et les peuples non seulement dure, mais il augmente. Aujourd’hui encore, à côté de ceux qui sont aisés et vivent dans l’abondance, il y en a d’autres qui vivent dans l’indigence, souffrent de la misère, et souvent même meurent de faim ; leur nombre atteint des dizaines et des centaines de millions. C’est pour cela que l’inquiétude morale est destinée à devenir encore plus profonde. De toute évidence, il y a un défaut capital, ou plutôt un ensemble de défauts et même un mécanisme défectueux, à la base de l’économie contemporaine et de la civilisation matérialiste, qui ne permettent pas à la famille humaine de se sortir, dirais-je, de situations aussi radicalement injustes.
Cette image du monde d’aujourd’hui, dans lequel il y a tant de mal physique et moral qu’il en devient un monde enfermé dans le réseau de ses contradictions et de ses tensions, et en même temps plein de menaces dirigées contre la liberté humaine, la conscience et la religion, cette image explique l’inquiétude à laquelle est soumis l’homme contemporain. Cette inquiétude est ressentie non seulement par ceux qui sont désavantagés et opprimés, mais aussi par ceux qui jouissent des privilèges de la richesse, du progrès, du pouvoir. Et même si ne manquent pas aussi ceux qui ­cherchent à en découvrir les causes ou à réagir avec les moyens que leur offrent la technique, la richesse et le pouvoir, cette inquiétude toutefois, au plus profond de l’âme humaine, porte au-delà de ces palliatifs. Comme le concile Vatican II l’a justement noté dans ses analyses, elle concerne les problèmes fondamentaux de toute l’existence humaine. Cette inquiétude est liée au sens même de l’existence de l’homme dans le monde, et elle est inquiétude pour l’avenir de l’homme et de toute l’humanité, elle exige des résolutions décisives, qui semblent désormais s’imposer au genre humain.


12. La justice suffit-elle ?

Il n’est pas difficile de constater que, dans le monde contemporain et sur une vaste échelle, le sens de la justice s’est réveillé ; et sans aucun doute, il met plus en relief ce qui est opposé à la justice dans les rapports entre les hommes, les groupes sociaux ou les « classes », comme entre les peuples et les États, et jusqu’à des systèmes politiques entiers et même des « mondes » entiers. Ce courant profond et multiforme, à la source duquel la conscience humaine contemporaine a placé la justice, atteste le ­caractère éthique des tensions et des luttes qui envahissent le monde.
L’Église partage avec les hommes de notre temps ce désir ardent et profond d’une vie juste à tous points de vue et elle n’omet pas non plus de réfléchir aux divers aspects de la justice telle que l’exige la vie des hommes et des sociétés. Le développement de la doctrine sociale catholique au cours du dernier siècle le confirme bien. Dans le sillage de cet enseignement se situent aussi bien l’éducation et la formation des consciences humaines dans un esprit de justice que les initiatives particulières qui se développent dans cet esprit, spécialement dans le cadre de l’apostolat des laïcs.
Cependant, il serait difficile de ne pas percevoir que, souvent, les programmes fondés sur l’idée de justice et qui doivent servir à sa réalisation dans la vie sociale des personnes, des groupes et des sociétés humaines subissent en pratique des déformations. Bien qu’ils continuent toujours à se réclamer de cette même idée de justice, l’expérience démontre que souvent des forces négatives, comme la rancœur, la haine et jusqu’à la cruauté, ont pris le pas sur elle. Alors le désir de réduire à rien l’adversaire, de limiter sa liberté, ou même de lui imposer une dépendance totale, devient le motif fondamental de l’action ; et cela s’oppose à l’essence de la justice qui, par nature, tend à établir l’égalité et l’équilibre entre les parties en conflit. Cette espèce d’abus de l’idée de justice et son altération pratique montrent combien l’action humaine peut s’éloigner de la justice elle-même, quand bien même elle serait entreprise en son nom. Ce n’est pas pour rien que le Christ reprochait à ses auditeurs, fidèles à la doctrine de l’Ancien Testament, l’attitude qui se manifeste dans ces paroles : « Œil pour œil, dent pour dent.3 » Telle était la manière d’altérer la justice à cette époque ; et les formes modernes continuent à se modeler sur elle. Il est évident, en effet, qu’au nom d’une prétendue justice (par exemple historique ou de classe), on anéantit parfois le prochain, on tue, on prive de la liberté, on dépouille des droits humains les plus élémentaires. L’expérience du passé et de notre temps démontre que la justice ne suffit pas à elle seule, et même qu’elle peut conduire à sa propre négation et à sa propre ruine, si on ne permet pas à cette force plus profonde qu’est l’amour de façonner la vie humaine dans ses diverses dimensions. L’expérience de l’histoire a conduit à formuler l’axiome : summum ius, summa iniuria, le summum du droit, summum de l’injustice. Cette affirmation ne dévalue pas la justice et ­n’atténue pas la signification de l’ordre qui se fonde sur elle ; mais elle indique seulement, sous un autre aspect, la nécessité de recourir à ces forces encore plus profondes de l’esprit qui conditionnent l’ordre même de la justice.
Ayant devant les yeux l’image de la génération à laquelle nous appartenons, l’Église partage l’inquiétude de tant d’hommes contemporains. D’autre part, elle doit aussi se préoccuper du déclin de nombreuses valeurs fondamentales qui constituent un bien incontestable non seulement de la morale chrétienne, mais simplement de la morale humaine, de la culture morale, comme sont le respect de la vie humaine depuis le moment de la conception, le respect pour le mariage dans son unité indissoluble, le respect pour la stabilité de la famille. La permissivité morale frappe surtout ce milieu si sensible de la vie et de la sociabilité. Avec cela vont de pair la crise de la vérité dans les relations humaines, l’irresponsabilité dans la parole, l’utilitarisme dans les rapports d’homme à homme, la diminution du sens du bien commun authentique et la facilité avec laquelle ce dernier est sacrifié. Enfin, il y a la désacralisation, qui se transforme souvent en « déshumanisation » : l’homme et la société pour lesquels rien n’est « sacré » connaissent, malgré toutes les apparences, la décadence morale.


VII. La miséricorde de Dieu dans la mission de l'Église (extraits)
[...]
14. L’Église s’efforce de mettre en œuvre la miséricorde

Jésus-Christ nous a enseigné que l’homme non seulement reçoit et expérimente la miséricorde de Dieu, mais aussi qu’il est appelé à « faire miséricorde » aux autres : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.4 » Dans ces paroles, l’Église voit un appel à l’action et elle s’efforce de pratiquer la miséricorde. Si toutes les béatitudes du Sermon sur la Montagne indiquent la route de la conversion et du changement de vie, celle qui concerne les miséricordieux est, à cet égard, particulièrement parlante. L’homme parvient à l’amour miséricordieux de Dieu, à sa miséricorde, dans la mesure où lui-même se transforme ­intérieurement dans l’esprit d’un tel amour envers le prochain.
Ce processus authentiquement évangélique ne réalise pas seulement une transformation spirituelle une fois pour toutes, mais il est tout un style de vie, une caractéristique essentielle et continuelle de la vocation chrétienne. Il consiste dans la découverte constante et dans la mise en œuvre persévérante de l’amour en tant que force à la fois unifiante et élevante, en dépit de toutes les difficultés psychologiques ou sociales ; il s’agit, en effet, d’un amour miséricordieux qui est par essence un amour créateur. L’amour miséricordieux, dans les rapports humains, n’est jamais un acte ou un processus unilatéral. Même dans les cas où tout semblerait indiquer qu’une seule partie donne et offre, et que l’autre ne fait que prendre et recevoir (par exemple dans le cas du médecin qui soigne, du maître qui enseigne, des parents qui élèvent et éduquent leurs enfants, du bienfaiteur qui secourt ceux qui sont dans le besoin), en réalité, cependant, même celui qui donne en tire toujours avantage. De toute manière, il peut facilement se retrouver lui aussi dans la situation de celui qui reçoit, qui obtient un bienfait, qui rencontre l’amour miséricordieux, qui se trouve être objet de miséricorde.
En ce sens, le Christ crucifié est pour nous le modèle, l’inspiration et l’incitation la plus haute. En nous fondant sur ce modèle émouvant, nous pouvons, en toute humilité, manifester de la miséricorde envers les autres, sachant qu’il la reçoit comme si elle était témoignée à lui-même.5 D’après ce modèle, nous devons aussi purifier continuellement toutes nos actions et toutes nos intentions dans lesquelles la miséricorde est comprise et pratiquée d’une manière unilatérale, comme un bien qui est fait aux autres. Car elle est réellement un acte d’amour miséricordieux seulement lorsque, en la réalisant, nous sommes profondément convaincus que nous la recevons en même temps de ceux qui l’acceptent de nous. Si cet aspect bilatéral et cette réciprocité font défaut, nos actions ne sont pas encore des actes authentiques de miséricorde ; la conversion, dont le chemin nous a été enseigné par le Christ dans ses paroles et son exemple, jusqu’à la croix, ne s’est pas encore pleinement accomplie en nous ; et nous ne participons pas encore complètement à la source magnifique de l’amour miséricordieux, qui nous a été révélée en lui.
Ainsi donc, le chemin que le Christ nous a indiqué dans le Sermon sur la Montagne avec la béatitude des miséricordieux est bien plus riche que ce que nous pouvons parfois découvrir dans la façon dont on parle habituellement de la miséricorde. On considère communément la miséricorde comme un acte ou un processus unilatéral, qui présuppose et maintient les distances entre celui qui fait miséricorde et celui qui la reçoit, entre celui qui fait le bien et celui qui en est gratifié. De là vient la prétention de libérer les rapports humains et sociaux de la miséricorde, et de les fonder seulement sur la justice. Mais ces opinions sur la miséricorde ne tiennent pas compte du lien fondamental entre la miséricorde et la justice dont parlent toute la tradition biblique et surtout la mission messianique de Jésus-Christ. La miséricorde authentique est, pour ainsi dire, la source la plus profonde de la justice. Si cette dernière est de soi propre à « arbitrer » entre les hommes pour répartir entre eux de manière juste les biens matériels, l’amour au contraire, et seulement lui (et donc aussi cet amour bienveillant que nous appelons « miséricorde »), est capable de rendre l’homme à lui-même.
La miséricorde véritablement chrétienne est également, dans un certain sens, la plus parfaite incarnation de l’« égalité » entre les hommes, et donc aussi l’incarnation la plus parfaite de la justice, en tant que celle-ci, dans son propre domaine, vise au même résultat. L’égalité introduite par la justice se limite cependant au domaine des biens objectifs et extérieurs, tandis que l’amour et la miséricorde permettent aux hommes de se rencontrer entre eux dans cette valeur qu’est l’homme même, avec la dignité qui lui est propre. En même temps, l’« égalité » née de l’amour « patient et bienveillant » 6n’efface pas les différences : celui qui donne devient plus généreux lorsqu’il se sent payé en retour par celui qui accepte son don ; réciproquement, celui qui sait recevoir le don avec la conscience que lui aussi fait du bien en l’acceptant, sert pour sa part la grande cause de la dignité de la personne, et donc contribue à unir les hommes entre eux d’une manière plus profonde.
Ainsi donc, la miséricorde devient un élément indispensable pour façonner les rapports mutuels entre les hommes, dans un esprit de grand respect en ce qui est humain et envers la fraternité réciproque. Il n’est pas possible d’obtenir l’établissement de ce lien entre les hommes si l’on veut régler leurs rapports mutuels uniquement en fonction de la justice. Celle-ci, dans toute la sphère des rapports entre les hommes, doit subir pour ainsi dire une « refonte » importante de la part de l’amour qui est – comme le proclame saint Paul – « patient » et « bienveillant », ou, en d’autres termes, qui porte en soi les caractéristiques de l’amour miséricordieux, si essentielles pour l’Évangile et pour le christianisme. Rappelons en outre que l’amour miséricordieux comporte aussi cette tendresse et cette sensibilité du cœur dont nous parle si éloquemment la parabole de l’enfant prodigue7, ou encore celles de la brebis et de la drachme perdues.8 Aussi l’amour miséricordieux est-il indispensable, surtout entre ceux qui sont les plus proches : entre les époux, entre parents et enfants, entre amis ; il est indispensable dans l’éducation et la pastorale.
Cependant, son champ d’action ne se borne pas à cela. Si Paul VI a indiqué à plusieurs reprises que la « civilisation de l’amour » 9était le but vers lequel devaient tendre tous les efforts dans le domaine social et culturel comme dans le domaine économique et politique, il convient d’ajouter que ce but ne sera jamais atteint tant que, dans nos conceptions et nos réalisations concernant le domaine large et complexe de la vie en commun, nous nous en tiendrons au principe « œil pour œil et dent pour dent10 » ; tant que nous ne tendrons pas, au contraire, à le transformer dans son essence, en agissant dans un autre esprit. Il est certain que c’est aussi dans cette direction que nous conduit le concile Vatican II lorsque, parlant d’une manière répétée de la nécessité de rendre le monde plus humain,11 il présente la mission de l’Église dans le monde contemporain comme la réalisation de cette tâche. Le monde des hommes ne pourra devenir toujours plus humain que si nous introduisons dans le cadre multiforme des rapports interpersonnels et sociaux, en même temps que la justice, cet « amour miséricordieux » qui constitue le message ­messianique de l’Évangile.
Le monde des hommes pourra devenir « toujours plus humain » seulement lorsque nous introduirons, dans tous les rapports réciproques qui modèlent son visage moral, le moment du pardon, si essentiel pour l’Évangile. Le pardon atteste qu’est présent dans le monde l’amour plus fort que le péché. En outre, le pardon est la condition première de la réconciliation, non seulement dans les rapports de Dieu avec l’homme, mais aussi dans les relations entre les hommes. Un monde d’où on éliminerait le pardon serait seulement un monde de justice froide et irrespectueuse, au nom de laquelle chacun revendiquerait ses propres droits vis-à-vis de l’autre ; ainsi, les égoïsmes de toute espèce qui sommeillent dans l’homme pourraient transformer la vie et la société humaine en un système d’oppression des plus faibles par les plus forts, ou encore en arène d’une lutte permanente des uns contre les autres.
C’est pourquoi l’Église doit considérer comme un de ses principaux devoirs – à chaque étape de l’Histoire et spécialement à l’époque contemporaine – de proclamer et d’introduire dans la vie le mystère de la miséricorde, révélé à son plus haut degré en Jésus-Christ. Ce mystère est, non seulement pour l’Église elle-même comme communauté des croyants, mais aussi, en un certain sens, pour tous les hommes, source d’une vie différente de celle qu’est capable de construire l’homme exposé aux forces tyranniques de la triple concupiscence qui sont à l’œuvre en lui12. Et c’est au nom de ce mystère que le Christ nous enseigne à toujours pardonner. Combien de fois répétons-nous les paroles de la prière que lui-même nous a enseignée, en demandant : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », c’est-à-dire à ceux qui sont coupables à notre égard13 ! Il est vraiment difficile d’exprimer la valeur profonde de l’attitude que de telles paroles définissent et inculquent. Que ne révèlent-elles pas à tout homme, sur son semblable et sur lui-même ! La conscience d’être débiteurs les uns envers les autres va de pair avec l’appel à la solidarité fraternelle que saint Paul a exprimé avec concision en nous invitant à nous supporter « les uns les autres avec charité ».14 Quelle leçon d’humilité est ici renfermée à l’égard de l’homme, du prochain, en même temps que de nous-mêmes ! Quelle école de bonne volonté pour la vie en commun de chaque jour, dans les diverses conditions de notre existence ! Si nous nous désintéressions d’une telle leçon, que resterait-il de ­n’importe quel programme « humaniste » de vie et d’éducation ?
Le Christ souligne avec insistance la nécessité de pardonner aux autres : lorsque Pierre lui demande combien de fois il devrait pardonner à son prochain, il lui indique le chiffre symbolique de « soixante-dix fois sept fois »15, voulant lui montrer ainsi qu’il devrait savoir pardonner à tous et toujours. Il est évident qu’une exigence aussi généreuse de pardon n’annule pas les exigences objectives de la justice. La justice bien comprise constitue pour ainsi dire le but du pardon. Dans aucun passage du message évangélique, ni le pardon ni même la miséricorde qui en est la source, ne signifient indulgence envers le mal, envers le scandale, envers le tort causé ou les offenses. En chaque cas, la réparation du mal et du scandale, le dédommagement du tort causé, la satisfaction de l’offense sont conditions du pardon.
Ainsi donc, la structure foncière de la justice entre toujours dans le champ de la miséricorde. Celle-ci toutefois a la force de conférer à la justice un contenu nouveau, qui s’exprime de la manière la plus simple et la plus complète dans le pardon. Le pardon, en effet, manifeste qu’en plus du processus de « compensation » et de « trêve » caractéristique de la justice, l’amour est nécessaire pour que l’homme s’affirme comme tel. L’accomplissement des conditions de la justice est indispensable surtout pour que l’amour puisse révéler son propre visage.
[…]
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 30 novembre 1980, premier dimanche de l’Avent, en la troisième année de mon pontificat.



1. Gaudium et spes GS 10
2. Ibid.
3. Mt. 5,38.
4. Mt 5,7.
5. Cf. Mt 25, 34-40.
6.  Cf.1 Co 13, 4.
7. Cf. Lc 15,11-32.
8. Cf. Lc 15,1-10.
9. Cf. Enseignements de Paul VI, XIII (1975), p. 1568, Discours de clôture de l’année sainte, 25 décembre 1975.
10. Mt 5,38
11. Cf. Gaudium et spes GS 40 ; Paul VI, Exhortation apost. Paterna cum benevolentia (8 décembre 1974), ­particulièrement 1 et 6, DC 1975, p. 2 et pp. 5-6.
12.  Cf.1 Jn 2,16.
13. Mt 6,12.
14. Ep 4,2 ; cf. Ga 6,2.
15. Mt 18,22.
]]></description></item><item><title>Redemptor hominis</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/207-redemptor-hominis</link><description><![CDATA[Lettre encyclique (extraits - art. 17)
du Souverain Pontife Jean-Paul II adressée à ses frères dans l'épiscopat, aux prêtres, aux familles religieuses, à ses fils et filles dans l'Eglise et à tous les hommes de bonne volonté au début de son ministère pontifical
17.Droits de l'homme : "lettre" ou "esprit" ?
1. Notre siècle a été jusqu’ici un siècle de grands désastres pour l’homme, de grandes dévastations, non seulement matérielles, mais encore morales, et peut-être surtout morales. Certes, il n’est pas facile de comparer sous cet aspect les époques et les siècles, car cela dépend aussi des critères historiques qui changent. Néanmoins, sans appliquer ces comparaisons, il faut pourtant constater que ce siècle a été jusqu’ici un siècle où les hommes se sont préparés pour eux-mêmes beaucoup d’injustices et de souffrances. Ce processus a-t-il été vraiment freiné ? En tout cas on ne peut s’empêcher de rappeler ici, avec des sentiments d’estime pour le passé et de profonde espérance pour l’avenir, le magnifique effort accompli pour donner vie à l’Organisation des Nations Unies, effort qui tend à définir et à établir les droits objectifs inviolables de l’homme, en obligeant les États membres à une rigoureuse observance de ces droits, avec réciprocité. Cet engagement a été accepté et ratifié par presque tous les États d’aujourd’hui, et cela devrait constituer une garantie permettant aux droits de l’homme de devenir, dans le monde entier, un principe fondamental des efforts accomplis pour le bien de l’homme.
2. L’Église n’a pas besoin de réaffirmer à quel point ce problème est lié de façon étroite à sa mission dans le monde contemporain. Il est en effet à la base même de la paix sociale et internationale, comme l’ont déclaré à ce sujet Jean XXIII, le concile Vatican II, puis Paul VI dans des documents qui ont traité le sujet en détail. En définitive, la paix se réduit au respect des droits inviolables de l’homme – opus justitiae pax –, tandis que la guerre naît de la violation de ces droits et entraîne encore de plus graves violations de ceux-ci. Si les droits de l’homme sont violés en temps de paix, cela devient particulièrement douloureux ; du point de vue du progrès, cela représente un phénomène incompréhensible de lutte contre l’homme, et ce fait ne peut en aucune façon s’accorder avec quelque programme que ce soit qui se définisse « humaniste ». Et quel programme social, économique, politique, culturel pourrait renoncer à cette définition ? Nous nourrissons la profonde conviction qu’il n’y a aujourd’hui dans le monde aucun programme qui, même avec des idéologies opposées quant à la conception du monde, ne mette l’homme au premier plan.
3. Or, si malgré de telles prémisses les droits de l’homme sont violés de différentes façons, si, en fait, nous sommes témoins des camps de concentration, de la violence, de la torture, du terrorisme et de multiples discriminations, ce doit être une conséquence des autres prémisses qui minent ou même souvent annulent en quelque sorte l’efficacité des prémisses humanistes de ces programmes et systèmes modernes. Le devoir s’impose alors nécessairement de soumettre ces programmes à une continuelle révision à partir des droits objectifs et inviolables de l’homme.
4. La Déclaration de ces droits et aussi l’institution de l’Organisation des Nations Unies ne se limitaient certainement pas à vouloir rompre avec les horribles expériences de la dernière guerre mondiale, mais elles visaient aussi à créer la base d’une révision continuelle des programmes, des systèmes, des régimes, précisément à partir de ce point de vue unique et fondamental qu’est le bien de l’homme – disons de la personne dans la communauté – et qui, comme facteur fondamental du bien commun, doit constituer le critère essentiel de tous les programmes, systèmes et régimes. Dans le cas contraire, la vie humaine, même en période de paix, est condamnée à des souffrances diverses, et en même temps ces souffrances sont accompagnées d’un développement de formes variées de domination, de totalitarisme, de néocolonialisme, d’impérialisme, qui menacent aussi les rapports entre les nations. En vérité, c’est un fait significatif, et confirmé à bien des reprises par les expériences de l’histoire, que la violation des droits de l’homme va de pair avec la violation des droits de la nation, avec laquelle l’homme est uni par des liens organiques, comme avec une famille agrandie.
Accord théorique, violations pratiques
5. Dès la première moitié de ce siècle, dans la période où se développaient divers totalitarismes d’État qui – on ne le sait que trop – conduisirent à l’horrible catastrophe de la guerre, l’Église avait déjà clairement précisé sa position en face de ces régimes qui agissaient apparemment pour un bien supérieur, à savoir le bien de l’État, alors que l’histoire devait démontrer au contraire qu’il s’agissait seulement du bien d’un parti déterminé qui s’identifiait avec l’État1. En réalité ces régimes avaient réduit les droits des citoyens en refusant de leur reconnaître les droits inviolables de l’homme qui, au milieu de notre siècle, ont obtenu leur formulation au plan international. En partageant la joie de cette conquête avec tous les hommes de bonne volonté, avec tous les hommes qui aiment vraiment la justice et la paix, l’Église, consciente que la « lettre » seule peut tuer, tandis que seul « l’esprit donne la vie2 », doit s’unir à ces hommes de bonne volonté pour demander sans cesse si la Déclaration des droits de l’homme et l’acceptation de leur « lettre » signifient partout également la réalisation de leur « esprit ». Il surgit en effet la crainte fondée que très souvent nous ne soyons encore loin de cette réalisation et que parfois l’esprit de la vie sociale et publique ne se trouve dans une douloureuse opposition avec la « lettre » des droits de l’homme telle qu’elle figure dans la Déclaration. Cet état de choses, lourd de conséquences pour les diverses sociétés, grèverait particulièrement, au regard de ces sociétés et de l’histoire de l’homme, la responsabilité de ceux qui contribuent à l’établir.
6. Le sens fondamental de l’État comme communauté politique consiste en ce que la société qui le compose, le peuple, est maître de son propre destin. Ce sens n’est pas réalisé si, au lieu d’un pouvoir exercé avec la participation morale de la société ou du peuple, nous sommes témoins d’un pouvoir imposé par un groupe déterminé à tous les autres membres de cette société. Ces choses sont essentielles à notre époque où la conscience sociale des hommes s’est énormément accrue et, en même temps qu’elle, le besoin d’une participation correcte des citoyens à la vie de la communauté politique, compte tenu des conditions réelles de chaque peuple et de la nécessité d’une autorité publique suffisamment forte.3 Ce sont là des problèmes de première importance en ce qui concerne le progrès de l’homme lui-même et le développement global de son humanité.
Un point chaud : la tentation de l'État totalitaire
7. L’Église a toujours enseigné le devoir d’agir pour le bien commun et, ce faisant, elle a éduqué aussi de bons citoyens pour chaque État. Elle a en outre toujours enseigné que le devoir fondamental du pouvoir est la sollicitude pour le bien commun de la société ; de là dérivent ses droits fondamentaux. Au nom de ces prémisses relatives à l’ordre éthique objectif, les droits du pouvoir ne peuvent être entendus que sur la base du respect des droits objectifs et inviolables de l’homme. Ce bien commun, au service duquel est l’autorité dans l’État, ne trouve sa pleine réalisation que lorsque tous les citoyens sont assurés de leurs droits. Autrement on arrive à la désagrégation de la société, à l’opposition des citoyens à l’autorité, ou alors à une situation d’oppression, d’intimidation, de violence, de terrorisme, dont les totalitarismes de notre siècle nous ont fourni de nombreux exemples. C’est ainsi que le principe des droits de l’homme touche profondément le secteur de la justice sociale et devient la mesure qui en permet une vérification fondamentale dans la vie des organismes politiques.
Un droit clé : la liberté de conscience
8. Parmi ces droits, on compte à juste titre le droit à la liberté religieuse à côté du droit à la liberté de conscience. Le concile Vatican II a estimé particulièrement nécessaire l’élaboration d’une déclaration plus étendue sur ce thème. C’est le document qui s’intitule Dignitatis humanae : on y trouve exprimées non seulement la conception théologique du problème, mais encore la conception qui part du droit naturel, c’est-à-dire d’un point de vue « purement humain », sur la base des prémisses dictées par ­l’expérience même de l’homme, par sa raison et par le sens de sa dignité. Certes la limitation de la liberté religieuse des personnes et des communautés n’est pas seulement une douloureuse expérience pour elles, mais elle atteint avant tout la dignité même de l’homme, indépendamment de la religion que ces personnes ou ces communautés professent ou de la conception du monde qu’elles ont. La limitation de la liberté religieuse et sa violation sont en contradiction avec la dignité de l’homme et avec ses droits objectifs. Le document conciliaire cité plus haut dit assez clairement en quoi consiste une telle limitation et une telle violation de la liberté religieuse. Sans aucun doute, nous nous trouvons dans ce cas en face d’une injustice radicale affectant ce qui est particulièrement profond dans l’homme, ce qui est authentiquement humain. De fait, même le phénomène de l’incrédulité, de l’attitude areligieuse et de l’athéisme, comme phénomène humain, ne se comprend qu’en relation avec le phénomène de la religion et de la foi. Il est par conséquent difficile, même d’un point de vue « purement humain », d’accepter une position selon laquelle seul l’athéisme a droit de cité dans la vie publique et sociale, tandis que les croyants, comme par principe, sont à peine tolérés, ou encore traités comme citoyens de « catégorie » inférieure et finalement – ce qui est déjà arrivé – totalement privés de leurs droits de citoyens.
9. Il faut, même brièvement, traiter également ce thème, car il rentre lui aussi dans l’ensemble complexe des situations de l’homme dans le monde actuel, et il témoigne lui aussi à quel point cette situation est grevée de préjugés et d’injustices de tout genre. Si nous nous abstenons d’entrer dans les détails en ce domaine – et nous aurions un droit et un devoir spécial de le faire –, c’est avant tout parce que, unis à tous ceux qui souffrent de la discrimination et de la persécution pour le nom de Dieu, nous sommes guidés par la foi en la force rédemptrice de la croix du Christ. Cependant, en vertu de ma charge, je désire, au nom de tous les croyants du monde entier, m’adresser à ceux dont dépend de quelque manière l’organisation de la vie sociale et publique, en leur demandant instamment de respecter les droits de la religion et de l’activité de l’Église. On ne demande aucun privilège, mais le respect d’un droit élémentaire. La réalisation de ce droit est l’un des tests fondamentaux pour vérifier le progrès authentique de l’homme en tout régime, dans toute société, système ou milieu.

[…]
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 4 mars 1979, premier dimanche de Carême, en la première année de mon pontificat.



1. Quadragesimo anno QA 120 ; Pie XI, encyclique Non abbiamo bisogno (29 juin 1931), DC 1931-11, col. 67-91 ; Divini redemptoris ; Mit brennender Sorge ; Pie XII, encyclique Summi pontificatus (20 octobre 1939), DC 1939, col. 1251-1275.
2.  2 Co 3,6.
3. Gaudium et spes GS 31.
]]></description></item><item><title>Justitia in mundo</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/206-justitia-in-mundo</link><description><![CDATA[Introduction
1. Réunis du monde entier, en communion avec tous ceux qui croient en Jésus-Christ et avec toute la famille humaine, dans la disponibilité à l’Esprit qui fait toutes choses nouvelles, nous nous sommes interrogés sur la mission du Peuple de Dieu pour la promotion de la justice dans le monde.
2. Scrutant les signes des temps et cherchant à discerner le sens de l’histoire qui se fait, partageant les aspirations et les interrogations de tous ceux qui veulent un monde plus humain, nous nous sommes mis à l’écoute de la Parole de Dieu pour nous convertir à la réalisation de son dessein de salut sur le monde.
3. Même s’il n’est pas de notre ressort d’approfondir l’analyse de la situation mondiale, nous avons pu mesurer, cependant, les graves injustices qui tissent autour de la terre des hommes un réseau de dominations, d’oppressions, d’exploitations qui étouffent les libertés et empêchent une grande partie de l’humanité de participer à la construction et à la jouissance d’un monde plus juste et fraternel.
4. Mais nous avons aussi perçu en même temps un mouvement surgi des profondeurs et qui soulève le monde. Des réalisations, déjà, contribuent au progrès dans la justice. Dans des groupes ou des peuples, une prise de conscience s’éveille qui, faisant reculer la résignation ou le fatalisme, les entraîne à leur libération et à la prise en charge de leur destin. Des mouvements se révèlent, qui manifestent l’espoir d’un monde meilleur et la volonté de transformer ce qui est devenu intolérable.
5. Entendant le cri de ceux qui souffrent de violence et sont écrasés par les systèmes et les mécanismes injustes, tout comme le défi d’un monde dont la corruption contredit le plan du Créateur, nous avons pris conscience ensemble de la vocation de l’Église à être présente au cœur du monde pour annoncer aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux opprimés la délivrance, aux affligés la joie.
6. Les espoirs et les forces qui travaillent le monde en profondeur ne sont pas étrangers à la dynamique de l’Évangile qui, par la puissance de l’Esprit Saint, libère les hommes de leur péché personnel et de ses conséquences dans la vie sociale.
7. L’incertitude de l’histoire, comme les douloureuses convergences qui se font jour sur le chemin ascendant de la communauté humaine, nous renvoient à l’Histoire sainte où Dieu s’est révélé à nous, en nous manifestant, dans sa réalisation progressive, son dessein de libération et de salut accompli, une fois pour toutes, dans la Pâque du Christ. Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile qui est la mission de l’Église pour la rédemption de l’humanité et sa libération de toute situation oppressive.
I. Justice et société mondiale
Crise de solidarité universelle
8. Le monde dans lequel l’Église vit et agit est prisonnier d’un redoutable paradoxe. Jamais encore les énergies à l’œuvre pour l’avènement d’une société mondiale unifiée n’étaient apparues aussi puissantes et dynamiques ; elles ont leurs racines dans la conscience de la pleine égalité fondamentale et de la dignité humaine de tous. Les hommes, membres de la même famille humaine, sont inéluctablement liés les uns aux autres dans l’unique destin de la planète dont ils doivent partager la responsabilité.
9. Les nouvelles possibilités technologiques reposent sur l’unité de la science, sur la globalité et la simultanéité des communications et sur la naissance d’un univers économique complètement interdépendant. Les hommes commencent aussi à saisir une dimension nouvelle et plus radicale de l’unité en découvrant que les ressources, les précieux ensembles d’air et d’eau indispensables à la vie, la petite et fragile « biosphère » de tout ce qui vit sur terre, ne sont pas illimités, mais qu’ils doivent, au contraire, être conservés et préservés comme le patrimoine unique de l’ensemble de l’humanité.
10. Le paradoxe est dans le fait que, dans cette perspective d’unité, les forces de division et les antagonismes accroissent de jour en jour leur pression. Les anciennes divisions des nations et des empires, des races et des classes, possèdent maintenant de nouveaux moyens techniques de destruction ; la course rapide aux armements menace le plus grand bien de l’homme, la vie ; elle rend les pauvres, peuples ou individus, encore plus pauvres et enrichit seulement ceux qui sont déjà puissants ; elle engendre un risque permanent de guerre qui, dans le cas des armes nucléaires, menace d’annihiler toute vie sur terre. En même temps, de nouvelles divisions font leur apparition pour séparer l’homme de son prochain. L’impact du nouvel ordre industriel et technologique, s’il n’est pas combattu et dépassé par l’action sociale et politique, favorise la concentration des richesses, de la puissance, du pouvoir de décision, entre les mains d’une élite dirigeante, privée ou publique. L’injustice économique et le manque de participation sociale frustrent l’homme de l’exercice de ses droits fondamentaux humains et sociaux.
11. L’espoir qui s’était répandu au cours des vingt-cinq dernières années – que la croissance économique produirait une si grande quantité de ressources qu’elle permettrait aux pauvres de se nourrir des miettes qui tomberaient de la table – s’est révélé vain dans les pays en voie de développement et dans les îlots de pauvreté des pays développés, par le rapide accroissement de la population et de la main-d’œuvre, par la stagnation rurale et le manque de réformes agraires, par les migrations massives vers les villes où les industries à forte densité de capital fournissent des emplois trop peu nombreux, au point qu’il arrive parfois que le quart de la force de travail se trouve sans emploi. Toutes ces pressions contraignantes pro­duisent constamment des foules de « marginaux » mal nourris, logés dans des conditions inhumaines, analphabètes, privés de pouvoir politique comme des conditions nécessaires à la responsabilité ou à la dignité morale.
12. En outre, la demande de ressources et d’énergie des pays les plus riches – capitalistes ou socialistes – est telle (tout comme les effets de leurs déversements dans l’atmosphère et les océans) que les éléments essentiels de la vie terrestre que sont l’air et l’eau seraient irréparablement dévastés si les normes de haute consommation et de haute pollution en croissance constante devaient s’étendre à toute l’humanité.
13. La forte poussée vers l’unité planétaire, le partage inégal qui laisse le contrôle des trois quarts des revenus, investissements et commerces, à un tiers seulement de la population du monde, celui-là qui jouit déjà du taux le plus élevé d’expansion – tout comme l’échec du développement purement économique et la nouvelle compréhension des limites matérielles de la « biosphère » – nous ont conduits à prendre conscience du fait qu’il surgit dans le monde contemporain de nouveaux modes de concevoir la dignité humaine.
Droit au développement
14. Face aux systèmes internationaux de domination, la réalisation de la justice est de plus en plus liée à une volonté de promotion.
15. Dans les nations en voie de développement, et dans le monde dit du socialisme, la volonté de promotion s’affirme d’abord dans le combat pour les formes de revendication et d’expression qu’engendre l’évolution même du système économique.
16. Cette aspiration à la justice s’affirme dans le passage du seuil où commence la conscience d’un « valoir plus et être plus » (cf. Populorum progressio 15) pour tout l’homme et pour tous les hommes : elle s’exprime dans la prise de conscience du droit au développement. On doit reconnaître ce droit dans l’interpénétration dynamique de tous ces droits humains fondamentaux sur lesquels se fondent les aspirations des ­individus et des nations.
17. Ce désir, cependant, ne saura combler les vœux de notre temps s’il ignore les obstacles objectifs que les structures sociales opposent à la conversion des cœurs, ou à la réalisation de l’accomplissement d’un idéal de charité. Elle exige le dépassement d’un état général de marginalité sociale, des blocages et des cercles vicieux qui deviennent des systèmes, empêchant la montée collective par l’accès à la jouissance d’une rémunération adéquate des actes de production et renforçant l’inégalité dans l’accès aux services et avantages sociaux pour une grande partie des populations. Si les pays et régions en voie de développement échouent dans leur libération par le développement, il y a un réel péril pour que leur situation, créée surtout par la domination coloniale, évolue en un néo-­colonialisme dans lequel les nations en développement seront les victimes du jeu des forces économiques internationales. Ce droit au développement est donc d’abord un droit à l’espoir, exprimé à la mesure concrète de notre génération. Pour y répondre, il faudrait libérer l’idée de changement des mythes et fausses croyances que véhicule encore une structure mentale prisonnière d’une notion déterministe et automatique du progrès.
18. En assumant leur destin dans une volonté de promotion, les peuples en voie de développement – même s’ils n’aboutissent pas au résultat final – manifesteront authentiquement leur propre personnalisation. Pour affronter les rapports inégaux de l’enjeu planétaire actuel, un nationalisme responsable leur donne l’élan nécessaire pour accéder à leur identité. C’est de cette autodétermination fondamentale que peuvent découler les efforts pour l’intégration de nouveaux ensembles politiques susceptibles de rendre viable leur plein développement, les mesures nécessaires pour soulever les inerties qui contrecarrent cette poussée – comme dans certains cas la pression démographique – ou les nouveaux sacrifices qu’une ­planification accrue demande à une génération pour construire l’avenir.
19. On ne peut, d’autre part, concevoir la véritable promotion sans reconnaître la nécessité – dans une politique voulue – d’un développement qui comporte à la fois la croissance économique et la participation ; d’un enrichissement qui implique en même temps le progrès social de toute la communauté, dans le dépassement des déséquilibres régionaux et des enclaves de prospérité. Mais la participation elle-même est un droit qui doit être appliqué aussi bien dans le domaine économique que dans le domaine social ou politique.
20. Pendant que nous réaffirmons de nouveau le droit à l’identité des peuples, nous découvrons aussi plus clairement l’impossibilité de se défendre contre la modernisation dépersonnalisante par le seul recours à des coutumes historiques intangibles et à des modes de vie vénérables. C’est, au contraire, en accueillant la modernité pour la faire servir au bien de la nation que pourra être créée une culture susceptible de constituer une véritable mémoire sociale agissante, créatrice d’une véritable personnalité, dans le concert des nations.
Injustices sans voix
21. Nous percevons dans le monde un ensemble d’injustices qui constituent l’essentiel des problèmes de notre temps, et dont la disparition exige des efforts et des responsabilités à tous les échelons de la société, même de ceux qui concernent la société planétaire vers laquelle nous nous acheminons dans ce dernier quart du XXe siècle. Aussi, devons-nous nous tenir prêts à assumer de nouvelles charges et de nouveaux services dans tous les secteurs de l’activité humaine, et en particulier dans ce secteur de la société planétaire, si nous voulons vraiment que la justice soit mise en pratique. Notre action doit se porter en premier lieu vers ces hommes et ces nations qui, à cause de diverses formes d’oppression et à cause du caractère actuel de notre société, sont victimes d’injustice silencieuse et sont même privés de la possibilité de se faire entendre.
22. Ainsi en est-il, par exemple, des migrants, contraints bien souvent à quitter leur patrie pour chercher du travail, en face de qui, en maints endroits, les portes se ferment à cause d’attitudes discriminatoires, ou qui, si on leur permet d’entrer, sont souvent obligés de vivre dans l’insécurité en étant traités d’une manière infra-humaine. De même pour des groupes voués à un niveau inférieur de promotion sociale, tels que ceux des ouvriers et surtout des agriculteurs, qui ont pourtant une grande part dans le processus d’évolution. Particulièrement déplorable est le cas de millions de réfugiés, de tous les groupes ou peuples persécutés – souvent de façon institutionnalisée – à cause de leur origine raciale, ethnique ou tribale. De telles persécutions pour des raisons d’origine peuvent même devenir de vrais génocides.
23. Dans de nombreuses régions aussi, la justice est très gravement bafouée chez ceux qui sont persécutés à cause de leur foi ou qui sont soumis incessamment et de multiples manières, par des groupes politiques et des pouvoirs publics, à une propagande athéiste oppressive ou qui se voient privés de la liberté religieuse : soit qu’on leur refuse d’honorer Dieu par un culte public, qu’on leur interdise d’enseigner publiquement et de propager leur foi ou qu’on leur défende toute activité temporelle conforme aux principes de leur religion.
24. La justice se trouve violée, encore, par les nouvelles formes d’oppression qui découlent des restrictions aux droits individuels, aussi bien dans les répressions dues au pouvoir politique que dans les violences dues aux réactions privées – jusqu’à l’extrême limite des conditions élémentaires d’intégrité personnelle. On connaît bien les cas de torture, spécialement à l’égard des prisonniers politiques qui, de plus, se voient fréquemment refuser tout procès régulier, ou bien sont soumis à l’arbitraire dans le jugement. Il ne faut pas oublier non plus les prisonniers de guerre qui, même après la Convention de Genève, sont traités de manière inhumaine.
25. La contestation de l’avortement légalisé, de l’obligation des moyens anticonceptionnels et les pressions contre la guerre sont des formes ­significatives de la revendication du droit à la vie.
26. Par ailleurs, la conscience de notre temps exige la vérité dans les systèmes de communication sociale, ce qui se traduit par un droit à l’objectivité de l’image présentée par les mass média, et donc à la possibilité de corriger sa manipulation.
27. Il faut souligner aussi que le droit, surtout pour les enfants et les jeunes, à l’éducation, à des conditions de vie et à l’usage de moyens de communication moralement sains, est de nouveau menacé dans notre temps.
28. Le rôle des familles dans la vie sociale n’est reconnu que rarement et insuffisamment par les pouvoirs publics.
29. Il ne faut pas oublier non plus le nombre croissant des personnes abandonnées par leur famille et la société : les vieillards, orphelins, infirmes et tous les délaissés.
30. Pour réaliser l’unité qui se cherche et est exigée par une société humaine planétaire, le rôle des médiations est nécessaire pour dépasser un jour les oppositions, les blocs et les structures surannées qui se rencontrent sur le chemin d’une société plus humaine.
31. Mais une médiation effective comporte la création d’une atmosphère de dialogue. Pour sa réalisation progressive, tous les hommes devraient pouvoir se rencontrer sans être soumis à la contrainte de conditions géopolitiques, idéologiques, socio-économiques ou aux barrières entre générations. Pour restaurer le sens de la vie par l’adhésion aux valeurs authentiques, la participation et le témoignage des jeunes qui montent sont aussi nécessaires que la communication entre les peuples.
II. Message biblique et mission de l’Église
32. Face à la situation du monde actuel, marquée par le grand péché de l’injustice, nous ressentons, d’une part, notre responsabilité et, d’autre part, notre impuissance à l’éliminer. Cette situation nous appelle à écouter avec humilité et ouverture d’esprit la Parole de Dieu, qui nous indique des voies nouvelles pour notre action dans le monde.
La justice salvifique de Dieu par le Christ
33. Dans l’Ancien Testament, Dieu se présente à nous comme le libérateur des opprimés et le défenseur des pauvres. Des hommes, il exige la foi en lui et la justice envers le prochain. Seul celui qui observe les devoirs de la justice envers les hommes connaît véritablement Dieu, le libérateur des opprimés.
34. Dans son action et dans son message, le Christ a uni de façon indivisible la relation de l’homme à Dieu et sa relation aux autres. Le Christ a vécu son existence en ce monde, dans le don radical de lui-même à Dieu pour les hommes. Dans son message, il a proclamé la paternité de Dieu pour tous les hommes, et l’intervention de la justice de Dieu en faveur des indigents et des opprimés (cf. Lc 6,21-23). Il s’est fait solidaire de ses « frères les plus petits », au point de dire : « dans la mesure où vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).
35. L’Église naissante a vécu et a compris l’événement de la mort et de la résurrection du Christ comme l’appel de Dieu à la conversion à la foi au Christ et à l’amour fraternel, réalisé dans l’aide réciproque jusqu’à la communauté des biens.
36. La foi au Christ, Fils de Dieu et Rédempteur, et l’amour du prochain, sont un thème fondamental des textes du Nouveau Testament. Saint Paul synthétise l’existence chrétienne tout entière dans la foi, qui se réalise dans l’amour et le service du prochain, qui implique l’accomplissement des devoirs de justice. Le chrétien vit selon la loi de la liberté intérieure, dans l’appel permanent à la conversion radicale de son autosuffisance à la confiance en Dieu, et de son égoïsme à l’amour désintéressé du prochain. Là est sa véritable libération et son engagement pour la libération des autres hommes.
37. Le message chrétien intègre dans l’attitude même de l’homme envers Dieu son attitude envers les autres hommes : sa réponse à l’amour de Dieu, qui nous sauve par le Christ, ne devient effective que par l’amour et le service des autres. L’amour du prochain et la justice sont inséparables. L’amour est avant tout exigence absolue de justice, c’est-à-dire reconnaissance de la dignité et des droits du prochain. Et pour sa part la justice n’atteint sa plénitude intérieure que dans l’amour. Parce que tout homme est l’image visible du Dieu invisible et le frère du Christ, le chrétien trouve en chaque homme Dieu lui-même avec son exigence absolue de justice et d’amour.
38. La situation actuelle du monde, considérée à la lumière de la foi, nous appelle à retourner au noyau même du christianisme, et nous permet d’acquérir une conscience nouvelle de son vrai sens et de ses exigences pressantes. La mission de prêcher l’Évangile exige, aujourd’hui, l’engagement radical pour la libération intégrale de l’homme, dès maintenant, dans la réalité même de son existence en ce monde. Si le message ­chrétien d’amour et de justice ne se réalise pas, en effet, dans l’action pour la justice dans le monde, il paraîtra difficilement crédible à l’homme d’aujourd’hui.
Mission de l’Église, hiérarchie et chrétiens
39. L’Église a reçu du Christ la mission de prêcher le message évangélique, qui comprend la vocation à se convertir du péché à l’amour du Père, la fraternité universelle et, par là, l’exigence de justice dans le monde. C’est pourquoi l’Église a le droit et le devoir de proclamer la justice à l’échelle sociale, nationale et internationale, et de dénoncer les situations d’injustice quand les droits fondamentaux et le salut même de l’homme l’exigent. L’Église n’est pas seule responsable de la justice dans le monde ; dans ce domaine, cependant, elle a une responsabilité spécifique et propre, qui s’identifie avec sa mission de rendre témoignage devant le monde de l’exigence d’amour et de justice contenue dans le message chrétien, témoignage qu’elle devra réaliser dans ses propres institutions ecclésiales et dans la vie des chrétiens.
40. L’Église, en tant que communauté religieuse et hiérarchique, n’a pas de solutions concrètes d’ordre social, politique ou économique pour la justice dans le monde. Mais sa mission comporte la défense et la promotion de la dignité et des droits fondamentaux de la personne humaine.
41. Les membres de l’Église, comme membres de la société civile, ont le droit et le devoir de poursuivre le bien commun comme les autres citoyens. Les chrétiens doivent remplir avec fidélité et compétence leurs tâches terrestres. Ils doivent agir comme levain dans leur vie familiale, professionnelle, sociale, culturelle et politique. Dans tous ces domaines, c’est à eux de prendre leurs propres responsabilités, en se laissant conduire par l’esprit de l’Évangile et l’enseignement de l’Église. Ils témoignent ainsi de la puissance de l’Esprit Saint dans l’action au service de leurs frères, aux points où se jouent leur existence et leur avenir. Dans ces activités, ils agissent généralement de leur propre chef, sans engager la responsabilité de la hiérarchie ecclésiastique ; ils y engagent cependant d’une certaine manière la responsabilité de l’Église, puisqu’ils en sont membres.
III. Pratique de la justice
Le témoignage de l’Église
42. Un certain nombre de chrétiens sont conduits à de véritables confessions de la justice en divers modes d’action pour la justice, inspirés par la charité selon la grâce reçue de Dieu. Pour quelques-uns, cette action se situe dans le domaine des conflits sociaux et politiques dans lesquels les chrétiens rendent témoignage à l’Évangile en manifestant qu’il y a place dans l’histoire pour des sources de progrès autres que la lutte, à savoir l’amour et le droit. Cette priorité de l’amour dans l’histoire conduit d’autres chrétiens à préférer la voie de l’action non violente et l’action sur l’opinion publique.
43. Si l’Église doit témoigner de la justice, elle reconnaît que quiconque ose parler aux hommes de justice doit d’abord être juste à leurs yeux. Il faut donc examiner ici avec soin les procédures, les possessions et le style de vie de l’Église.
44. Les droits à l’intérieur de l’Église doivent être respectés. Nul ne doit, parce qu’il est associé d’une manière ou d’une autre à l’Église, se voir privé des droits habituels. Ceux qui travaillent pour l’Église – et ceci inclut les prêtres et les religieux – doivent recevoir des moyens suffisants de subsistance, et bénéficier d’assurances sociales, suivant les conditions des différents pays. L’égalité de traitement et de promotion doit être donnée aux laïcs. Nous insistons pour que les laïcs aient un rôle plus important à exercer dans la responsabilité des propriétés de l’Église et qu’ils ­participent à la gestion de ses biens.
45. Nous voulons aussi que les femmes reçoivent leur propre part de responsabilité et de participation dans la vie communautaire de la société et même de l’Église.
46. Nous suggérons qu’une étude approfondie se fasse à ce sujet par des moyens appropriés, par exemple une commission mixte d’hommes et de femmes, de religieux et de laïcs de différentes situations et disciplines.
47. L’Église reconnaît à tous le droit à une liberté convenable de parole et de pensée qui comprend le droit pour tous à être entendus dans un esprit de dialogue respectueux de la légitime diversité dans l’Église.
48. La procédure judiciaire doit garantir à l’accusé le droit de connaître ses accusateurs et le droit à une défense appropriée. La justice, pour être complète, implique qu’il y ait rapidité de procédure. Ceci est ­particulièrement demandé pour les causes matrimoniales.
49. Enfin, les membres de l’Église doivent avoir quelque participation à la préparation des décisions, suivant les directives données par le IIe Concile du Vatican et le Saint-Siège, par exemple pour créer des conseils à tous les niveaux.
50. Quel que soit l’usage qu’on fasse des biens temporels, il ne faut jamais arriver à rendre ambigu le témoignage évangélique que doit donner l’Église. Le maintien de certaines positions de privilège devrait continuellement être soumis au critère de ce principe. En général, s’il reste difficile de tracer une limite entre ce qui est nécessaire au bon fonctionnement et ce que demande un témoignage prophétique, il demeure qu’un principe doit être fermement maintenu : c’est notre foi qui exige de nous une certaine modération dans l’usage et l’Église doit vivre et administrer ses biens de manière que l’Évangile soit annoncé aux pauvres. S’il en était autrement, l’Église apparaîtrait comme faisant partie des riches et des puissants de ce monde, et sa crédibilité en serait diminuée.
51. Notre examen de conscience doit s’étendre au style de vie de tous : évêques, prêtres, religieux et religieuses, laïcs. Dans les pays pauvres, la question sera de se demander si l’appartenance à l’Église fait entrer dans un îlot de richesse au milieu d’un entourage général de pauvreté. Dans les sociétés de haute consommation, ce sera de se demander si nos styles de vie offrent l’exemple de cette modération de consommation que nous prêchons aux autres comme nécessaire pour nourrir des millions ­d’affamés dans le monde.
Éducation à la justice
52. La vie quotidienne du fidèle, comme un levain évangélique, au foyer, à l’école, au travail, dans la vie sociale et civile, telle est la contribution spécifique des chrétiens à la justice – en même temps que les perspectives et le sens qu’ils peuvent apporter ainsi à la tâche humaine. S’il en est ainsi, alors l’éducation à donner doit être telle qu’elle forme les hommes à orienter leur vie dans sa totalité selon les principes évangéliques de la morale personnelle et sociale, exprimée dans un témoignage chrétien vital.
53. Les obstacles au progrès que nous souhaitons pour nous-mêmes et pour tous sont clairs. Le mode d’éducation encore trop souvent en vigueur favorise un individualisme étroit. Une partie de la famille humaine vit comme immergée dans une mentalité qui béatifie la possession. L’école et les mass média, souvent domestiqués par l’ordre établi, ne peuvent que façonner l’homme que celui-ci requiert, un homme à son image, non pas un homme nouveau, mais une reproduction de l’homme tel qu’il est.
54. Une telle éducation appelle un changement du cœur, basé sur la reconnaissance du péché dans ses manifestations individuelles et sociales. Elle devra également inculquer une manière totalement humaine de vivre dans la justice, l’amour et la simplicité. Elle éveillera aussi la faculté critique qui amènera à réfléchir sur la société dans laquelle on vit, sur ses valeurs, en rendant prêt à les abandonner quand elles cessent de favoriser la justice pour tous les hommes. Dans les pays en voie de développement, la tâche principale de cette éducation à la justice consiste dans un effort de prise de conscience de la situation concrète et dans un appel à un mieux-être total par lesquels est amorcée une transformation du monde.
55. Puisque cette éducation est profondément humanisante, elle aidera les hommes à n’être plus objet de manipulation, soit par les mass média, soit par les forces politiques, mais elle les rendra capables de contrôler leur destin et de créer des communautés réellement humaines.
56. C’est avec raison qu’une telle éducation est appelée permanente, car elle atteint tous les hommes, à tout âge. Elle est aussi une éducation pratique, car elle se fait par l’action et la participation, et au contact vital des réalités de l’injustice.
57. L’éducation à la justice est d’abord l’œuvre de la famille. Nous savons bien que non seulement les institutions de l’Église y collaborent, mais aussi les autres écoles, les syndicats et les partis politiques.
58. Le contenu d’une telle éducation comporte nécessairement le respect de la personne et de sa dignité. Avant tout, puisqu’il est ici question de justice mondiale, on soulignera l’unité de la famille humaine dans laquelle l’homme naît, selon une disposition divine. Le signe de cette solidarité pour les chrétiens sera ce fait que tous les hommes sont destinés à ­participer à la nature divine dans le Christ.
59. On trouve les fondements pour faire passer l’Évangile dans la vie sociale dans un ensemble organique de doctrine proposée peu à peu et opportunément depuis l’encyclique Rerum novarum jusqu’à la lettre Octogesima adveniens. Avec la Constitution Gaudium et spes de Vatican II, l’Église a mieux perçu sa place dans le monde, un des lieux où le chrétien réalise son salut en accomplissant la justice. Pacem in terris nous a donné une véritable charte des droits de l’homme. La justice internationale commence à prendre une place prioritaire dans Mater et Magistra ; ceci s’approfondit, en Populorum progressio, en un véritable traité sur le droit au développement. Dans Octogesima adveniens se trouve enfin un ensemble ­d’orientations pour l’action politique.
60. Comme l’Apôtre, nous exhortons à temps et à contretemps pour rendre présente la Parole de Dieu au cœur des situations humaines. Nos interventions veulent être l’expression d’une foi qui engage nos vies et celles des fidèles aujourd’hui. Nous voudrions qu’elles soient toujours conformes aux circonstances de lieu et de temps. Notre mission exige de nous que nous ayons le courage de dénoncer les situations injustes avec charité, prudence et fermeté, dans un dialogue franc avec toutes les parties intéressées. Nous savons enfin que nos dénonciations ne peuvent emporter l’adhésion que dans la mesure où elles seront cohérentes avec notre vie et s’inscriront dans une action continue.
61. La liturgie, qui est comme le cœur de la vie de l’Église à laquelle nous ­présidons, peut être un lieu privilégié de formation à la justice. Action de grâces au Père dans le Christ, elle manifeste, par son caractère communautaire, nos liens fraternels et nous redit sans cesse la mission de l’Église. La liturgie de la Parole, la catéchèse et la célébration des sacrements ont le pouvoir de nous faire retrouver les grands enseignements sur la justice des prophètes, du Seigneur et des apôtres. La préparation au baptême inaugure la formation de la conscience chrétienne. La pratique de la pénitence doit mettre en évidence la dimension sociale du péché et du sacrement. L’Eucharistie, enfin, constitue la communauté et la met au service des hommes.
Coopération entre les Églises locales
62. Pour être efficacement un signe de la solidarité à laquelle aspire la famille des nations, l’Église doit manifester dans sa propre vie une plus forte coopération entre les Églises des pays riches et des pays pauvres, en communion spirituelle et dans le partage des ressources humaines et matérielles. Les généreuses dispositions actuelles d’aide entre les Églises pourraient être mieux mises en œuvre dans une réelle coordination (Congrégation pour l’Évangélisation des peuples et Conseil pontifical Cor Unum), dans une perspective d’administration commune des dons de Dieu, dans une solidarité fraternelle favorisant toujours l’autonomie et la responsabilité des bénéficiaires pour la détermination des critères et le choix des projets concrets, comme pour leur mise en œuvre.
63. Cette planification ne doit pas se limiter à des projets économiques, mais permettre aussi des activités qui peuvent promouvoir la formation humaine et spirituelle qui assure le levain nécessaire pour le développement intégral de l’homme.
Collaboration œcuménique
64. Prenant acte de ce qui a déjà été fait dans ce domaine, avec le Concile Vatican II nous recommandons vivement la coopération avec les frères chrétiens séparés pour promouvoir la justice, pour construire la paix et pour réaliser le développement des peuples. Cette coopération concerne d’abord les activités qui touchent à la défense de la dignité et des droits fondamentaux de la personne humaine, et en particulier le droit à la liberté religieuse ; d’où l’effort commun pour lutter contre les discriminations, qu’il s’agisse de religion, de race, de couleur, de culture, etc. Cette collaboration s’étend aussi à l’étude de la doctrine de l’Évangile touchant toute l’activité chrétienne. Le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens et la Commission pontificale Justitia et Pax ont ensemble la responsabilité de promouvoir efficacement cette collaboration œcuménique.
65. Dans le même esprit, nous recommandons aussi la collaboration dans le domaine de la justice sociale, de la paix et de la liberté avec tous ceux qui croient en Dieu ; et même aussi avec ceux qui, ne reconnaissant pas l’Auteur du inonde, acceptent les valeurs humaines et cherchent sincèrement et avec des moyens honnêtes la justice.
Action internationale
66. Le Synode, ayant un caractère universel, s’occupe des problèmes de justice qui concernent directement l’ensemble de la famille humaine. C’est pourquoi, reconnaissant l’importance de la coopération internationale pour le progrès socio-économique, nous nous félicitons avant tout de l’œuvre inestimable que les Églises locales, les missionnaires et les organisations qui les soutiennent, ont accompli dans les peuples pauvres ; nous nous engageons aussi à appuyer les mouvements et les institutions qui travaillent pour la paix, pour la justice internationale et le développement de l’homme. Nous exhortons les catholiques à prendre en considération les propositions suivantes :
67. (1) Que soit reconnu l’enracinement de l’ordre international dans les droits et la dignité inaliénable de l’homme. Que la Déclaration des droits de l’homme des Nations Unies soit ratifiée par les gouvernements qui n’ont pas encore donné leur adhésion à cette convention, et qu’elle soit pleinement observée par tous.
68. (2) Que les Nations Unies – qui, en raison de leur fin propre, doivent promouvoir la participation de toutes les nations – et les organisations internationales soient appuyées comme l’amorce d’un système susceptible de freiner la course aux armements, de faire abandonner le commerce des armes, de réaliser le désarmement et de résoudre les conflits par des moyens pacifiques d’action légale, d’arbitrage et de police internationale. Il est absolument nécessaire que les différends entre nations ne soient pas résolus par la guerre, mais que soient trouvés d’autres moyens conformes à la nature humaine ; que soit favorisée en outre l’action non violente et que chaque nation reconnaisse légalement l’objection de conscience et lui donne un statut.
69. (3) Que les buts de la seconde décennie du développement – entre autres le transfert d’un pourcentage précis du revenu annuel des pays développés aux pays en voie de développement, des prix équitables pour les matières premières, l’ouverture des marchés des pays développés et, dans certains domaines, un traitement préférentiel pour l’exportation des produits manufacturés des pays en voie de développement – soient encouragés comme première ébauche d’une imposition progressive et d’un système économique et social pour le monde entier. Nous déplorons tout reniement, de la part des pays riches, de cet idéal de partage et de responsabilité planétaires. Nous espérons qu’un tel affaiblissement de la solidarité internationale n’ôtera pas toute force aux discussions sur le commerce préparées par la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED).
70. (4) Que la concentration de pouvoir représentée par une quasi totale domination économique de la recherche, de l’investissement, des frets et assurances, soit progressivement compensée par des dispositions institutionnelles qui renforcent le pouvoir et les possibilités de prise de décision responsable des pays en voie de développement, comme par leur participation à part entière et à égalité aux organisations internationales qui s’occupent du développement. Leur récente exclusion de fait des discussions sur le commerce mondial, comme les dispositions monétaires qui ­affectent leur sort d’une manière vitale, constituent un exemple de manque de pouvoir inadmissible dans un ordre mondial juste et responsable.
71. (5) Tout en reconnaissant que les organismes internationaux, comme toute réalisation humaine, peuvent être perfectionnés et renforcés, nous soulignons aussi l’importance des organismes spécialisés des Nations Unies, particulièrement de ceux qui s’occupent directement des problèmes immédiats et aigus de la pauvreté mondiale, dans le domaine de la réforme agraire et des progrès de l’agriculture, du bien-être de la famille, de la santé, de l’éducation, de l’emploi, du logement et de l’urbanisation galopante. Nous voudrions signaler en particulier le besoin d’un « fonds » mondial qui fournirait suffisamment de nourriture, et en particulier de protéines, pour assurer un réel développement mental et physique des enfants. Face à l’explosion démographique, nous redisons la définition du devoir public donné par le Pape Paul VI dans l’encyclique Populorum progressio : « Les pouvoirs publics, dans les limites de leur compétence, peuvent intervenir, en développant une information appropriée et en prenant les mesures adaptées, pourvu qu’elles soient conformes aux exigences de la loi morale et respectueuses de la juste liberté du couple » (PP 37).
72. (6) Que les gouvernements continuent leurs contributions individuelles au fonds pour le développement, mais qu’ils cherchent à faire passer la plus grande partie possible de leur effort par des voies multilatérales en respectant entièrement la responsabilité des pays en voie de développement, qui doivent être associés aux décisions prises en ce qui concerne les priorités et l’investissement.
73. (7) Il nous paraît aussi que doit être soulignée la nouvelle préoc­cupation planétaire dont il sera question à la Conférence de Stockholm sur l’environnement humain, prévue pour le mois de juin 1972. On ne voit pas comment les nations riches pourraient prétendre accroître leurs propres revendications matérielles si la conséquence pour les autres en est, soit de rester dans la misère, soit de risquer la destruction éventuelle des bases physiques de la vie planétaire. Ceux qui sont déjà riches doivent donc accepter des styles de vie moins matérialistes, entraînant moins de gaspillage, afin d’éviter la destruction du patrimoine qu’ils sont appelés à partager en toute justice avec tout le reste de l’humanité.
74. (8) Pour réaliser le droit au développement :

a) Que les peuples ne soient pas empêchés de se développer selon leurs propres caractéristiques culturelles ;
b) Que dans la collaboration mutuelle chaque peuple puisse être lui‑même le principal artisan de son progrès économique et social ;
c) Que chaque peuple puisse prendre part à la réalisation du bien commun universel comme membre actif et responsable de la société humaine, à un plan d’égalité avec les autres peuples.


Vœux du Synode
75. La prise de conscience que nous avons vécue ensemble, de l’implication de l’Église dans l’action pour la justice, demeurerait inopérante si elle ne se traduisait dans la vie de nos Églises locales et à tous les niveaux. Nous demandons aux Conférences épiscopales de prolonger les perspectives que nous avons entrevues durant cette Assemblée et de mettre en œuvre les recommandations que nous avons formulées, par exemple la création de centres de recherche sociale et théologique.
76. Nous demandons aussi que la Commission pontificale Justitia et Pax, en liaison avec le Conseil du Secrétariat du Synode et les autorités compétentes, soit chargée de dégager, d’évaluer et d’étudier plus profondément les vœux et les recommandations de notre Assemblée, afin que soit mené à bonne fin ce que nous avons commencé.
IV. Espérance
77. La puissance de l’Esprit qui a ressuscité le Christ d’entre les morts est toujours à l’œuvre dans ce monde. Le Peuple de Dieu est présent, souvent par les meilleurs fils de l’Église, au milieu des pauvres, des opprimés, des persécutés, vivant dans leur chair et leur cœur la passion du Christ et témoignant de sa résurrection.
78. La création tout entière gémit en effet dans les douleurs de l’enfantement, aspirant à la manifestation de la glorieuse liberté des enfants de Dieu (cf. Rm 8,22). Les chrétiens doivent être aussi convaincus que les fruits de leur propre nature et de leur effort, ils les trouveront plus tard purifiés de toute souillure dans la nouvelle terre que Dieu leur prépare et où sera le règne de la justice et de l’amour : quand le Seigneur reviendra, le royaume atteindra son plein accomplissement.
79. L’espérance du royaume futur vient habiter le cœur des hommes. La radicale transformation du monde dans la Pâque du Christ donne la plénitude de leur sens aux efforts des hommes, et principalement des jeunes, pour faire reculer l’injustice, la violence et la haine, et pour progresser ensemble dans la justice, la liberté, la fraternité et l’amour.
80. En annonçant la Bonne Nouvelle du Seigneur Rédempteur et Sauveur, l’Église appelle tous les hommes, spécialement les pauvres, les opprimés, les affligés, à être les collaborateurs de Dieu pour libérer le monde du péché et construire un monde qui ne parviendra à la plénitude de la ­création qu’en étant l’œuvre de l’homme pour l’homme.
 ]]></description></item><item><title>Octogesima adveniens</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/205-octogesima-adveniens</link><description><![CDATA[Lettre apostolique
à M. le Cardinal Maurice Roy, président du Conseil des laïcs et de la commission pontificale "Justice et Paix"
 
Monsieur le Cardinal,
Introduction
1. Le 80e anniversaire de la publication de l’encyclique Rerum novarum, dont le message continue à inspirer l’action pour la justice sociale, nous incite à reprendre et à prolonger l’enseignement de Nos Prédécesseurs, en réponse aux besoins nouveaux d’un monde en changement. L’Église, en effet, chemine avec l’humanité et partage son sort au sein de l’histoire. Tout en annonçant aux hommes la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu et du salut dans le Christ, elle éclaire leur activité à la lumière de l’Évangile et les aide par là à correspondre au dessein d’amour de Dieu et à réaliser la plénitude de leurs aspirations.
L’appel universel à plus de justice
2. Avec confiance, nous voyons l’Esprit du Seigneur poursuivre son œuvre au cœur des hommes et rassembler partout des communautés chrétiennes conscientes de leurs responsabilités dans la société. Dans tous les continents, parmi toutes les races, les nations, les cultures, au sein de toutes les conditions, le Seigneur continue à susciter d’authentiques apôtres de l’Évangile. Il nous a été donné de les rencontrer, de les admirer, de les encourager au cours de nos récents voyages. Nous avons approché les foules et entendu leurs appels, cris de détresse et d’espérance à la fois. En ces circonstances, les graves problèmes de notre temps nous sont apparus avec un nouveau relief, comme particuliers certes à chaque région, mais pourtant communs à une humanité qui s’interroge sur son avenir, sur l’orientation et la signification des mutations en cours. Des écarts flagrants subsistent dans le développement économique, culturel et politique des nations : à côté de régions fortement industrialisées, d’autres en sont encore au stade agraire ; à côté de pays qui connaissent le bien-être, d’autres luttent contre la faim ; à côté de peuples de haut niveau culturel, d’autres s’emploient toujours à éliminer l’analphabétisme. De partout monte une aspiration à plus de justice et s’élève le désir d’une paix mieux assurée, dans un respect mutuel entre les hommes et entre les peuples.
La diversité des situations des chrétiens dans le monde
3. Certes, bien diverses sont les situations dans lesquelles, de gré ou de force, les chrétiens se trouvent engagés, selon les régions, selon les systèmes sociopolitiques, selon les cultures. Ici, ils sont réduits au silence, soupçonnés et pour ainsi dire tenus en marge de la société, encadrés sans liberté dans un système totalitaire. Là, ils sont une faible minorité dont la voix se fait difficilement entendre. En d’autres nations, où l’Église voit sa place reconnue, et parfois de façon officielle, elle se trouve elle-même soumise aux contrecoups de la crise qui ébranle la société, et certains de ses membres sont tentés par des solutions radicales et violentes dont ils croient pouvoir espérer une issue plus heureuse. Tandis que d’aucuns, inconscients des injustices présentes, s’efforcent de prolonger la situation existante, d’autres se laissent séduire par des idéologies révolutionnaires qui leur promettent, non sans illusion, un monde définitivement meilleur.
4. Face à des situations aussi variées, il nous est difficile de prononcer une parole unique, comme de proposer une solution qui ait valeur universelle. Telle n’est pas notre ambition, ni même notre mission. Il revient aux communautés chrétiennes d’analyser avec objectivité la situation propre de leur pays, de l’éclairer par la lumière des paroles inaltérables de l’Évangile, de puiser des principes de réflexion, des normes de jugement et des directives d’action dans l’enseignement social de l’Église tel qu’il s’est élaboré au cours de l’histoire et notamment, en cette ère industrielle, depuis la date historique du message de Léon XIII sur « la condition des ouvriers », dont nous avons l’honneur et la joie de célébrer aujourd’hui l’anniversaire. À ces communautés chrétiennes de discerner, avec l’aide de l’Esprit Saint, en communion avec les évêques responsables, en dialogue avec les autres frères chrétiens et tous les hommes de bonne volonté, les options et les engagements qu’il convient de prendre pour opérer les transformations sociales, politiques et économiques qui s’avèrent nécessaires avec urgence en bien des cas. Dans cette recherche des changements à promouvoir, les chrétiens devront d’abord renouveler leur confiance dans la force et l’originalité des exigences évangéliques. L’Évangile n’est pas dépassé parce qu’il a été annoncé, écrit, vécu dans un contexte socioculturel différent. Son inspiration, enrichie par l’expérience vivante de la tradition chrétienne au long des siècles, reste toujours neuve pour la conversion des hommes et le progrès de la vie en société, sans que pour autant on en vienne à l’utiliser au profit d’options temporelles particulières, en oubliant son message universel et éternel1.
Le message spécifique de l’Église
5. Dans les perturbations et les incertitudes de l’heure présente, l’Église a un message spécifique à proclamer, un soutien à donner aux hommes dans leurs efforts pour prendre en main et orienter leur avenir. Depuis l’époque où Rerum novarum dénonçait de manière vive et impérative le scandale de la condition ouvrière dans la société industrielle naissante, l’évolution historique a fait prendre conscience, comme le constataient déjà Quadragesimo anno2 et Mater et Magistra3, d’autres dimensions et d’autres applications de la justice sociale. Le récent Concile s’est employé, pour sa part, à les dégager, en particulier dans la Constitution pastorale Gaudium et spes. Nous-mêmes déjà avons prolongé ces orientations par notre encyclique Populorum progressio : « Aujourd’hui, disions-nous, le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale »4 « Une prise de conscience renouvelée des exigences du message évangélique fait un devoir à l’Église de se mettre au service des hommes pour les aider à saisir toutes les dimensions de ce grave problème et pour les convaincre de l’urgence d’une action solidaire en ce tournant de l’histoire de l’humanité. »5

Ce devoir, dont nous avons une vive conscience, nous incite aujourd’hui à proposer quelques réflexions et suggestions suscitées par l’ampleur des problèmes posés au monde d’aujourd’hui.


6. Il reviendra par ailleurs au prochain Synode des évêques d’étudier lui-même de plus près et d’approfondir la mission de l’Église devant les graves questions que pose aujourd’hui la justice dans le monde. Mais l’anniversaire de Rerum novarum nous fournit aujourd’hui l’occasion, monsieur le Cardinal, de vous confier nos soucis et nos pensées devant ce problème, en votre qualité de président de la Commission « Justice et Paix » et du Conseil des laïcs. Nous voulons par là aussi encourager ces organismes du Saint-Siège dans leur action d’Église au service des hommes.
Ampleur des mutations actuelles
7. Ce faisant, notre but – sans oublier pour autant les problèmes permanents déjà abordés par Nos Prédécesseurs – est d’attirer l’attention sur quelques questions qui, par leur urgence, leur ampleur, leur complexité, doivent être au cœur des préoccupations des chrétiens pour les années à venir, afin qu’avec les autres hommes ils s’emploient à résoudre les difficultés nouvelles mettant en cause l’avenir même de l’homme. Il faut situer les problèmes sociaux posés par l’économie moderne – conditions humaines de production, équité dans les échanges de biens et la répartition des richesses, signification des besoins accrus de consommation, partage des responsabilités – dans un contexte plus large de civilisation nouvelle. Dans les mutations actuelles, si profondes et si rapides, chaque jour l’homme se découvre nouveau et il s’interroge sur le sens de son être propre et de sa survie collective. Hésitant à recueillir les leçons d’un passé qu’il estime révolu et trop différent, il a néanmoins besoin d’éclairer son avenir – qu’il perçoit aussi incertain que mouvant – par des vérités permanentes, éternelles, qui le dépassent certes, mais dont il peut, s’il le veut bien, retrouver lui-même les traces6.
Nouveaux problèmes sociaux
L’urbanisation
8. Un phénomène majeur attire notre attention : l’urbanisation, aussi bien dans les pays industrialisés que dans les nations en voie de développement.Après de longs siècles, la civilisation agraire s’affaiblit. Apporte-t-on, du reste, une attention suffisante à l’aménagement et à l’amélioration de la vie des ruraux, dont la condition économique inférieure et parfois misérable provoque l’exode vers les tristes entassements des banlieues, où ne les attendent ni emploi ni logement ?Cet exode rural permanent, la croissance industrielle, la poussée démographique continue, l’attrait des centres urbains conduisent à des concentrations de population dont on a peine à imaginer l’ampleur, puisque déjà l’on parle de mégapolis regroupant plusieurs dizaines de millions d’habitants. Certes, il existe des villes dont la dimension assure un meilleur équilibre de la population. Susceptibles d’offrir un emploi à ceux que les progrès de l’agriculture auraient rendus disponibles, elles permettent un aménagement de l’environnement humain de nature à éviter la prolétarisation et l’entassement des grandes agglomérations.
9. La croissance démesurée de ces cités accompagne l’expansion industrielle, sans se confondre avec elle. Basée sur la recherche technologique et la transformation de la nature, l’industrialisation poursuit toujours son chemin, faisant preuve d’une créativité incessante. Tandis que certaines entreprises se développent et se concentrent, d’autres meurent ou se déplacent, créant de nouveaux problèmes sociaux : chômage professionnel ou régional, reconversion et mobilité des personnes, adaptation permanente des travailleurs, disparité des conditions dans les diverses branches industrielles. Une compétition sans mesure, utilisant les moyens modernes de la publicité, lance sans cesse de nouveaux produits et essaie de séduire le consommateur, tandis que les anciennes installations industrielles, encore en état de marche, deviennent inutiles. Alors que de très larges couches de population ne peuvent encore satisfaire leurs besoins primaires, on s’ingénie à créer des besoins de superflu. On peut alors se demander, à bon droit, si malgré toutes ses conquêtes l’homme ne retourne pas contre lui-même les fruits de son activité. Après avoir assuré une emprise nécessaire sur la nature7, ne devient-il pas maintenant esclave des objets qu’il fabrique ?
Les chrétiens dans la ville
10. Le surgissement d’une civilisation urbaine, qui accompagne la montée de la civilisation industrielle, n’est-il pas en effet un véritable défi jeté à la sagesse de l’homme, à sa capacité d’organisation, à son imagination prospective ? Au sein de la société industrielle, l’urbanisation bouleverse les modes de vie et les structures habituelles de l’existence : la famille, le voisinage, les cadres de la communauté chrétienne eux-mêmes. L’homme éprouve une nouvelle solitude, non point face à une nature hostile qu’il a mis des siècles à dominer, mais dans la foule anonyme qui l’entoure et où il se sent comme étranger. Étape sans doute irréversible dans le développement des sociétés humaines, l’urbanisation pose à l’homme de difficiles problèmes : comment maîtriser sa croissance, régler son organisation, réussir son animation pour le bien de tous ?Dans cette croissance désordonnée, en effet, de nouveaux prolétariats prennent naissance. Ils s’installent au cœur des villes que les riches parfois abandonnent ; ils campent dans les faubourgs, ceinture de misère qui vient assiéger, dans une protestation encore silencieuse, le luxe trop criant des cités de consommation et du gaspillage. Au lieu de favoriser la rencontre fraternelle et l’entraide, la ville développe les discriminations et aussi les indifférences ; elle prête à de nouvelles formes d’exploitation et de domination, où certains, spéculant sur les besoins des autres, en tirent des profits inadmissibles. Derrière les façades, beaucoup de misères se cachent, ignorées même des plus proches voisins ; d’autres s’étalent où sombre la dignité de l’homme : délinquance, criminalité, drogue, érotisme.
11. Ce sont en effet les plus faibles qui sont les victimes des conditions de vie déshumanisantes, dégradantes pour les consciences et nuisibles à l’institution de la famille : la promiscuité des logements populaires rend impossible un minimun d’intimité ; les jeunes foyers, attendant vainement un logement décent et à prix accessible, se démoralisent et leur unité peut même s’en trouver compromise ; les jeunes fuient un foyer trop exigu et cherchent dans la rue des compensations et des compagnonnages incontrôlables. Il est du devoir grave des responsables de chercher à maîtriser et à orienter ce processus.Il est urgent de reconstituer à l’échelle de la rue, du quartier ou du grand ensemble, le tissu social où l’homme puisse épanouir les besoins de sa personnalité. Des centres d’intérêt et de culture sont à créer ou à développer au niveau des communautés et des paroisses, dans ces diverses formes d’associations, ces cercles de loisirs, ces lieux de rassemblement, ces rencontres spirituelles communautaires où chacun, échappant à l’isolement, recréera des rapports fraternels.
12. Construire aujourd’hui la ville, lieu d’existence des hommes et de leurs communautés élargies, créer de nouveaux modes de proximité et de relations, percevoir une application originale de la justice sociale, prendre en charge cet avenir collectif qui s’annonce difficile, c’est une tâche à laquelle des chrétiens doivent participer. À ces hommes entassés dans une promiscuité urbaine qui devient intolérable, il faut apporter un message d’espérance, par une fraternité vécue et une justice concrète. Que les chrétiens, conscients de cette responsabilité nouvelle, ne perdent pas cœur dans l’immensité sans visage de la cité, mais qu’ils se souviennent de Ionas qui longuement parcourt Ninive, la grande ville, pour y annoncer la bonne nouvelle de la miséricorde divine, soutenu dans sa faiblesse par la seule force de la parole du Dieu Tout-Puissant.Dans la Bible, la ville est souvent le lieu du péché et de l’orgueil, orgueil d’un homme qui se sent assez assuré pour bâtir sa vie sans Dieu et même s’affirmer puissant contre lui. Mais c’est aussi Jérusalem, la Ville sainte, le lieu de rencontre avec Dieu, la promesse de la cité qui vient d’en haut8.
Les jeunes
13. Vie urbaine et mutation industrielle mettent par ailleurs en vive lumière des questions jusqu’ici mal perçues. Quelle sera, par exemple, dans ce monde en gestation, la place des femmes et celle des jeunes ?Partout le dialogue s’avère difficile entre une jeunesse porteuse d’aspirations, de renouveau et aussi d’insécurité pour l’avenir, et les générations adultes. Qui ne voit qu’il y a là une source de conflits graves, de ruptures et de démissions, même au sein de la famille, et une question posée sur les modes d’autorité, l’éducation de la liberté, la transmission des valeurs et des croyances qui touche aux racines profondes de la société ?

La place de la femme
De même, dans beaucoup de pays, un statut de la femme qui fasse cesser une discrimination effective et établisse des rapports d’égalité dans les droits et le respect de sa dignité est l’objet de recherches, parfois de revendications vives. Nous ne parlons pas de cette fausse égalité qui nierait les distinctions établies par le Créateur lui-même et qui serait en contradiction avec le rôle spécifique, combien capital, de la femme au cœur du foyer aussi bien qu’au sein de la société. L’évolution des législations doit au contraire aller dans le sens de la protection de sa vocation propre en même temps que de la reconnaissance de son indépendance en tant que personne, de l’égalité de ses droits à participer à la vie culturelle, économique, sociale et politique.


Les travailleurs
14. L’Église l’a solennellement réaffirmé au dernier Concile : « La personne humaine est et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions »9 Tout homme a droit au travail, à la possibilité de développer ses qualités et sa personnalité dans l’exercice de sa profession, à une rémunération équitable qui lui permette, à lui et à sa famille, de « mener une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et spirituel »10, à l’assistance en cas de besoin, du fait de la maladie ou de l’âge.Si, pour la défense de ces droits, les sociétés démocratiques acceptent le principe du droit syndical, elles ne sont pas, pour autant, toujours ouvertes à son exercice. L’on doit admettre le rôle important des syndicats : ils ont pour objet la représentation des diverses catégories de travailleurs, leur légitime collaboration à l’essor économique de la société, le développement du sens de leurs responsabilités pour la réalisation du bien commun. Leur action ne va pas, cependant, sans difficultés : la tentation peut apparaître, ici ou là, de profiter d’une position de force pour imposer notamment par la grève – dont le droit comme moyen ultime de défense reste, certes, reconnu – des conditions trop lourdes pour l’ensemble de l’économie ou du corps social ou pour vouloir faire aboutir des revendications d’ordre directement politique. Lorsqu’il s’agit en particulier de services publics, nécessaires à la vie quotidienne de toute une communauté, on devra savoir estimer le seuil au-delà duquel le tort causé devient inadmissible.
Les victimes des mutations
15. Bref, des progrès ont déjà été accomplis pour introduire, au sein des rapports humains, plus de justice et de participation aux responsabilités. Mais, en cet immense domaine, il reste encore beaucoup à faire. Aussi faut-il poursuivre activement la réflexion, la recherche et l’expérimentation, sous peine de demeurer en retard par rapport aux aspirations légitimes des travailleurs, aspirations qui s’affirment davantage au fur et à mesure que se développent leur formation, la conscience de leur dignité, la vigueur de leurs organisations.L’égoïsme et la domination sont chez les hommes des tentations permanentes. Aussi un discernement toujours plus affiné est-il nécessaire pour saisir, à leur racine, les situations naissantes d’injustice et instaurer progressivement une justice de moins en moins imparfaite. Dans la mutation industrielle, qui réclame une adaptation rapide et constante, ceux qui vont se trouver lésés seront plus nombreux et plus défavorisés pour faire entendre leurs voix. Vers ces nouveaux « pauvres » – handicapés et inadaptés, vieillards, marginaux d’origine diverse -, l’attention de l’Église se porte pour les reconnaître, les aider, défendre leur place et leur dignité dans une société durcie par la compétition et l’attrait de la réussite.
Les discriminations
16. Au nombre des victimes des situations d’injustice – encore que le phénomène ne soit, malheureusement, pas nouveau, – il faut placer ceux qui sont l’objet de discriminations, de droit ou de fait, à cause de leur race, leur origine, leur couleur, leur culture, leur sexe ou leur religion. La discrimination raciale revêt, en ce moment, un caractère de plus forte actualité par la tension qu’elle soulève tant à l’intérieur de certains pays qu’au plan international lui-même. Avec raison, les hommes tiennent pour injustifiable et rejettent comme inadmissible la tendance à maintenir ou à introduire une législation ou des comportements, inspirés systématiquement par les préjugés racistes : les membres de l’humanité partagent la même nature et, par conséquent, la même dignité avec les mêmes droits et les mêmes devoirs fondamentaux, comme la même destinée surnaturelle. Au sein d’une commune patrie, tous doivent être égaux devant la loi, trouver un accès égal à la vie économique, culturelle, civique ou sociale, et bénéficier d’une équitable répartition de la richesse nationale.
Un droit à l’émigration
17. Nous songeons aussi à la situation précaire d’un grand nombre de travailleurs émigrés, dont la condition d’étrangers rend d’autant plus difficile, de leur part, toute revendication sociale, malgré leur réelle participation à l’effort économique du pays d’accueil. Il est urgent que l’on sache dépasser à leur égard une attitude étroitement nationaliste pour leur créer un statut qui reconnaisse un droit à l’émigration, favorise leur intégration, facilite leur promotion professionnelle et leur permette l’accès à un logement décent, où puissent les rejoindre, le cas échéant, leurs familles11.À cette catégorie se rattachent les populations qui, pour trouver un travail, fuir une catastrophe ou un climat hostile, quittent leurs régions et se retrouvent déracinées chez les autres.Il est du devoir de tous – et spécialement des chrétiens12 – de travailler avec énergie à instaurer la fraternité universelle, base indispensable d’une justice authentique et condition d’une paix durable : « Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu. La relation de l’homme à Dieu le Père et la relation de l’homme à ses frères humains sont tellement liées que l’Écriture dit : « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu »13 (1 Jn 4,8).
Créer des emplois
18. Avec la croissance démographique, surtout marquée dans les jeunes nations, le nombre de ceux qui n’arrivent pas à trouver du travail et sont contraints à la misère ou au parasitisme ira grandissant dans les prochaines années, à moins qu’un sursaut de la conscience humaine n’entraîne un mouvement général de solidarité par une politique efficace d’investissements, d’organisation de la production et de la commercialisation, aussi bien du reste que de formation. Nous savons l’attention qui est portée à ces problèmes au sein des instances internationales et nous souhaitons vivement que leurs membres ne tardent pas à conformer leurs actes à leurs déclarations.Il est inquiétant de constater en ce domaine une sorte de fatalisme qui s’empare même des responsables. Ce sentiment conduit parfois jusqu’aux solutions malthusiennes prônées par une propagande active en faveur de la contraception et de l’avortement. Dans cette situation critique, il faut au contraire affirmer que la famille, sans laquelle nulle société ne peut subsister, a droit à l’assistance qui lui assure les conditions d’un sain épanouissement. « Il est certain, disions-nous dans notre encyclique Populorum progressio, que les pouvoirs publics, dans les limites de leur compétence, peuvent intervenir, en développant une information appropriée et en prenant des mesures adaptées, pourvu qu’elles soient conformes aux exigences de la loi morale et respectueuses de la juste liberté du couple. Sans droit inaliénable au mariage et à la procréation, il n’est plus de dignité humaine. »14
19. Jamais, à aucune autre époque, l’appel à l’imagination sociale n’a été aussi explicite. Il faut y consacrer des efforts d’invention et des capitaux aussi importants que ceux qui sont investis pour l’armement ou pour les performances technologiques. Si l’homme se laisse déborder et ne prévoit pas à temps l’émergence des nouvelles questions sociales, celles-ci deviendront trop graves pour qu’une solution pacifique puisse être espérée.
Les moyens de communication sociale
20. Parmi les changements majeurs de notre temps, nous ne voulons pas oublier de souligner le rôle croissant que prennent les moyens de communication sociale et leur influence sur la transformation des mentalités, des connaissances, des organisations et de la société elle-même. Certes, ils ont bien des aspects positifs : grâce à eux, les informations du monde entier nous parviennent quasi instantanément, créant un contact par-delà les distances et des éléments d’unité entre tous les hommes ; une diffusion plus étendue de la formation et de la culture devient possible. Toutefois, ces moyens de communication sociale, par leur action même, en arrivent à représenter comme un nouveau pouvoir. Comment ne pas alors s’interroger sur les détenteurs réels de ce pouvoir, sur les buts qu’ils poursuivent et les moyens qu’ils mettent en œuvre, sur le retentissement, enfin, de leur action, quant à l’exercice des libertés individuelles, aussi bien dans les domaines politique et idéologique que dans la vie sociale, économique et culturelle ? Les hommes qui détiennent cette puissance ont une grave responsabilité morale par rapport à la vérité des informations qu’ils doivent diffuser, par rapport aux besoins et aux réactions qu’ils font naître, par rapport aux valeurs qu’ils proposent. Plus encore, avec la télévision, c’est un mode original de connaissance et une nouvelle civilisation qui s’ébauche : celle de l’image.Naturellement, les pouvoirs publics ne peuvent ignorer ni l’emprise croissante des moyens de communication sociale ni les avantages ou les risques que leur usage comporte pour le développement et l’avancement véritable de la société civile.Il leur revient, de ce fait, d’exercer positivement leur fonction de service du bien commun, en apportant leur encouragement aux initiatives constructives et leur appui aux individus et aux groupes dans leur action pour défendre les valeurs fondamentales de la personne humaine et de la communauté humaine. Ils s’emploieront, d’autre part, à éviter, par des mesures opportunes, que ne se propage ce qui serait de nature à léser le patrimoine commun des valeurs sur lesquelles se fonde le progrès authentique de la société15.
L’environnement
21. Tandis que l’horizon de l’homme se modifie ainsi à partir des images qu’on choisit pour lui, une autre transformation se fait sentir, conséquence aussi dramatique qu’inattendue de l’activité humaine. Brusquement l’homme en prend conscience : par une exploitation inconsidérée de la nature, il risque de la détruire et d’être à son tour la victime de cette dégradation. Non seulement l’environnement matériel devient une menace permanente : pollutions et déchets, nouvelles maladies, pouvoir destructeur absolu ; mais c’est le cadre humain que l’homme ne maîtrise plus, créant ainsi pour demain un environnement qui pourra lui être intolérable. Problème social d’envergure qui regarde la famille humaine tout entière.C’est vers ces perceptions neuves que le chrétien doit se tourner pour prendre en responsabilité, avec les autres hommes, un destin désormais commun.
Aspirations fondamentales et courants d'idées
22. En même temps que le progrès scientifique et technique continue à bouleverser le paysage de l’homme, ses modes de connaissance, de travail, de consommation et de relations, s’exprime toujours, dans ces contextes nouveaux, une double aspiration plus vive au fur et à mesure que se développent son information et son éducation : aspiration à l’égalité, aspiration à la participation ; deux formes de la dignité de l’homme et de sa liberté.
Avantages et limites des reconnaissances juridiques
23. Pour inscrire dans les faits et les structures cette double aspiration, des progrès ont été accomplis dans l’énoncé des droits de l’homme et la recherche d’accords internationaux pour l’application de ces droits16. Cependant, les discriminations – ethniques, culturelles, religieuses, politiques… – renaissent toujours. En fait, les droits humains demeurent encore trop souvent méconnus, sinon bafoués, ou leur respect est purement formel. En bien des cas, la législation est en retard sur les situations réelles. Nécessaire, elle est insuffisante à établir de véritables rapports de justice et d’égalité. L’Évangile, en nous enseignant la charité, nous apprend le respect privilégié des pauvres et leur situation particulière dans la société : les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec plus de libéralité leurs biens au service des autres. Si, en effet, au-delà des règles juridiques, manque un sens plus profond du respect et du service d’autrui, même l’égalité devant la loi pourra servir d’alibi à des discriminations flagrantes, à des exploitations maintenues, à un mépris effectif. Sans une éducation renouvelée de la solidarité, une affirmation excessive de l’égalité peut donner lieu à un individualisme où chacun revendique ses droits, sans se vouloir responsable du bien commun.Qui ne voit l’apport capital, dans ce domaine, de l’esprit chrétien qui va d’ailleurs à la rencontre des aspirations de l’homme à être aimé ? « L’amour de l’homme, première valeur de l’ordre terrestre », assure les conditions de la paix, tant sociale qu’internationale, en affirmant notre fraternité universelle17.
La société politique
24. La double aspiration vers l’égalité et la participation cherche à promouvoir un type de société démocratique. Divers modèles sont proposés, certains sont expérimentés ; aucun ne donne complète satisfaction et la recherche reste ouverte entre les tendances idéologiques et pragmatiques. Le chrétien a le devoir de participer à cette recherche et à l’organisation comme à la vie de la société politique. Être social, l’homme construit son destin dans une série de groupements particuliers qui appellent, comme leur achèvement et comme une condition nécessaire de leur développement, une société plus vaste, de caractère universel, la société politique. Toute activité particulière doit se replacer dans cette société élargie et prend, par là même, la dimension du bien commun18.C’est dire l’importance d’une éducation à la vie en société où, en plus de l’information sur les droits de chacun, soit rappelé leur nécessaire corrélatif : la reconnaissance des devoirs à l’égard des autres ; le sens et la pratique du devoir sont eux-mêmes conditionnés par la maîtrise de soi, l’acceptation des responsabilités et des limites posées à l’exercice de la liberté de l’individu ou du groupe.
25. L’action politique – est-il besoin de marquer qu’il s’agit d’abord d’une action et non pas d’une idéologie ? – doit être sous-tendue par un projet de société, cohérent dans ses moyens concrets et dans son inspiration, qui s’alimente à une conception plénière de la vocation de l’homme et de ses différentes expressions sociales. Il n’appartient ni à l’État, ni même à des partis politiques qui seraient clos sur eux-mêmes, de chercher à imposer une idéologie, par des moyens qui aboutiraient à la dictature des esprits, la pire de toutes. C’est aux groupements culturels et religieux – dans la liberté d’adhésion qu’ils supposent – qu’il appartient, de manière désintéressée et par leurs voies propres, de développer dans le corps social ces convictions ultimes sur la nature, l’origine et la fin de l’homme et de la société.En ce domaine, il convient de rappeler le principe proclamé au Concile Vatican II. « La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance. »19
Idéologies et liberté humaine
26. Aussi le chrétien qui veut vivre sa foi dans une action politique conçue comme un service ne peut-il, sans se contredire, adhérer à des systèmes idéologiques qui s’opposent radicalement ou sur des points substantiels à sa foi et à sa conception de l’homme : ni à l’idéologie marxiste, à son matérialisme athée, à sa dialectique de violence et à la manière dont elle résorbe la liberté individuelle dans la collectivité, en niant en même temps toute transcendance à l’homme et à son histoire, personnelle et collective ; ni à l’idéologie libérale, qui croit exalter la liberté individuelle en la soustrayant à toute limitation, en la stimulant par la recherche exclusive de l’intérêt et de la puissance, et en considérant les solidarités sociales comme des conséquences plus ou moins automatiques des initiatives individuelles et non pas comme un but et un critère majeur de la valeur de l’organisation sociale.
27. Est-il besoin de souligner l’ambiguïté possible de toute idéologie sociale ? Tantôt elle ramène l’action, politique ou sociale, à être simplement l’application d’une idée abstraite, purement théorique ; tantôt c’est la pensée qui devient un pur instrument au service de l’action comme un simple moyen d’une stratégie. Dans les deux cas, n’est-ce pas l’homme qui risque de se trouver aliéné ? La foi chrétienne se situe au-dessus et parfois à l’opposé des idéologies dans la mesure où elle reconnaît Dieu, transcendant et créateur, qui interpelle, à travers tous les niveaux du créé, l’homme comme libre et responsable.
28. Le danger serait aussi d’adhérer fondamentalement à une idéologie qui ne repose pas sur une doctrine vraie et organique, de s’y réfugier comme dans une explication dernière et suffisante de tout et de se construire ainsi une nouvelle idole dont on accepte, parfois sans en prendre conscience, le caractère totalitaire et contraignant. Et l’on pense trouver là une justification à son action, même violente, une adéquation à un désir généreux de service ; celui-ci demeure, mais il se laisse absorber par une idéologie qui – même si elle propose certaines voies de libération pour l’homme – aboutit finalement à l’asservir.
29. Si l’on a pu parler aujourd’hui d’un recul des idéologies, ce peut être un temps favorable pour une ouverture sur la transcendance concrète du christianisme. Ce peut être aussi le glissement plus accentué vers un nouveau positivisme : la technique universalisée comme forme dominante d’activité, comme mode envahissant d’exister, comme langage même, sans que la question de son sens ne soit réellement posée.
Les mouvements historiques
30. Mais en dehors de ce positivisme qui réduit l’homme à une seule dimension – fût-elle importante aujourd’hui – et en cela le mutile, le chrétien rencontre, dans son action, des mouvements historiques concrets issus des idéologies et, pour une part, distincts d’elles. Déjà notre vénéré Prédécesseur Jean XXIII, dans Pacem in terris, montre qu’il est possible d’opérer une distinction : « On ne peut identifier, écrit-il, de fausses théories philosophiques sur la nature, l’origine et la finalité du monde et de l’homme, avec des mouvements historiques fondés dans un but économique, social, culturel ou politique, même si ces derniers ont dû leur origine à ces théories et puisent encore leur inspiration en elles. Une doctrine, une fois fixée et formulée, ne change plus, tandis que des mouvements ayant pour objet des conditions concrètes et changeantes de la vie ne peuvent pas ne pas être largement influencés par cette évolution. Du reste, dans la mesure où ces mouvements sont d’accord avec les sains principes de la raison et répondent aux justes aspirations de la personne humaine, qui refuserait d’y reconnaître des éléments positifs et dignes d’approbation ? »20
L’attrait des courants socialistes
31. Aujourd’hui des chrétiens sont attirés par les courants socialistes et leurs évolutions diverses. Ils cherchent à y reconnaître un certain nombre d’aspirations qu’ils portent en eux-mêmes au nom de leur foi. Ils se sentent insérés dans ce courant historique et veulent y mener une action. Or, selon les continents et les cultures, ce courant historique prend des formes différentes sous un même vocable, même s’il a été et demeure, en bien des cas, inspiré par des idéologies incompatibles avec la foi. Un discernement attentif s’impose. Trop souvent les chrétiens attirés par le socialisme ont tendance à l’idéaliser en termes d’ailleurs très généraux : volonté de justice, de solidarité et d’égalité. Ils refusent de reconnaître les contraintes des mouvements historiques socialistes, qui restent conditionnés par leurs idéologies d’origine. Entre les divers niveaux d’expression du socialisme – une aspiration généreuse et une recherche d’une société plus juste, des mouvements historiques ayant une organisation et un but politiques, une idéologie prétendant donner une vision totale et autonome de l’homme, – des distinctions sont à établir qui guideront les choix concrets. Toutefois, ces distinctions ne doivent pas tendre à considérer ces niveaux comme complètement séparés et indépendants. Le lien concret qui, selon les circonstances, existe entre eux, doit être lucidement repéré, et cette perspicacité permettra aux chrétiens d’envisager le degré d’engagement possible dans cette voie, étant sauves les valeurs, notamment de liberté, de responsabilité et d’ouverture au spirituel, qui garantissent l’épanouissement intégral de l’homme.
L’évolution historique du marxisme
32. D’autres chrétiens se demandent même si une évolution historique du marxisme n’autoriserait pas certains rapprochements concrets. Ils constatent en effet un certain éclatement du marxisme qui, jusqu’ici, se présentait comme une idéologie unitaire, explicative, de la totalité de l’homme et du monde dans son processus de développement, et donc athée. En dehors de l’affrontement idéologique qui sépare officiellement les divers tenants du marxisme-léninisme dans leur interprétation respective de la pensée des fondateurs, et des oppositions ouvertes entre les systèmes politiques qui se réclament aujourd’hui d’elle, certains établissent des distinctions entre divers niveaux d’expression du marxisme.
33. Pour les uns, le marxisme demeure essentiellement une pratique active de la lutte de classes. Expérimentant la vigueur toujours présente et sans cesse renaissante des rapports de domination et d’exploitation entre les hommes, ils réduisent le marxisme à n’être que lutte, parfois sans autre projet, lutte qu’il faut poursuivre et même susciter de façon permanente. Pour d’autres, il sera d’abord l’exercice collectif d’un pouvoir politique et économique sous la direction d’un parti unique, qui se veut être – et lui seul – expression et garant du bien de tous, enlevant aux individus et aux autres groupes toute possibilité d’initiative et de choix. À un troisième niveau, le marxisme – qu’il soit au pouvoir ou non – se réfère à une idéologie socialiste à base de matérialisme historique et de négation de tout transcendant. Ailleurs enfin, il se présente sous une forme plus atténuée, plus séduisante aussi pour l’esprit moderne : comme une activité scientifique, comme une méthode rigoureuse d’examen de la réalité sociale et politique, comme le lien rationnel et expérimenté par l’histoire entre la connaissance théorique et la pratique de la transformation révolutionnaire. Bien que ce type d’analyse privilégie certains aspects de la réalité au détriment des autres et les interprète en fonction de l’idéologie, il fournit pourtant à certains, avec un instrument de travail, une certitude préalable à l’action, avec la prétention de déchiffrer, sous un mode « scientifique », les ressorts de l’évolution de la société.
34. Si à travers le marxisme, tel qu’il est concrètement vécu, on peut distinguer ces divers aspects et les questions qu’ils posent aux chrétiens pour la réflexion et pour l’action, il serait illusoire et dangereux d’en arriver à oublier le lien intime qui les unit radicalement, d’accepter les éléments de l’analyse marxiste sans reconnaître leurs rapports avec l’idéologie, d’entrer dans la pratique de la lutte des classes et de son interprétation marxiste en négligeant de percevoir le type de société totalitaire et violente à laquelle conduit ce processus.
L’idéologie libérale
35. D’autre part, on assiste à un renouveau de l’idéologie libérale. Ce courant s’affirme, soit au nom de l’efficacité économique, soit pour défendre l’individu contre les emprises de plus en plus envahissantes des organisations, soit contre les tendances totalitaires des pouvoirs politiques. Et, certes, l’initiative personnelle est à maintenir et à développer. Mais les chrétiens qui s’engagent dans cette voie n’ont-ils pas tendance à idéaliser, à leur tour, le libéralisme qui devient alors une proclamation en faveur de la liberté ? Ils voudraient un modèle nouveau, plus adapté aux conditions actuelles, en oubliant facilement que, dans sa racine même, le libéralisme philosophique est une affirmation erronée de l’autonomie de l’individu, dans son activité, ses motivations, l’exercice de sa liberté. C’est dire que l’idéologie libérale requiert, également, de leur part, un discernement attentif.
Le discernement chrétien
36. Dans cette approche renouvelée des diverses idéologies, le chrétien puisera aux sources de sa foi et dans l’enseignement de l’Église les principes et les critères opportuns pour éviter de se laisser séduire, puis enfermer, dans un système dont les limites et le totalitarisme risquent de lui apparaître trop tard s’il ne les perçoit pas dans leurs racines. Dépassant tout système, sans pour autant omettre l’engagement concret au service de ses frères, il affirmera, au sein même de ses options, la spécificité de l’apport chrétien pour une transformation positive de la société21.
Renaissance des utopies
37. Aujourd’hui, d’ailleurs, les faiblesses des idéologies sont mieux perçues à travers les systèmes concrets où elles essaient de se réaliser. Socialisme bureaucratique, capitalisme technocratique, démocratie autoritaire manifestent la difficulté de résoudre le grand problème humain de vivre ensemble dans la justice et l’égalité. Comment pourraient-ils, en effet, échapper au matérialisme, à l’égoïsme ou à la contrainte qui, fatalement, les accompagnent ? D’où vient une contestation qui surgit un peu partout, signe d’un malaise profond, tandis qu’on assiste à la renaissance de ce qu’il est convenu d’appeler les « utopies », qui prétendent, mieux que les idéologies, résoudre les problèmes politiques des sociétés modernes ? Il serait dangereux de le méconnaître, l’appel à l’utopie est souvent un prétexte commode à qui veut fuir les tâches concrètes pour se réfugier dans un monde imaginaire. Vivre dans un futur hypothétique est un alibi facile pour repousser des responsabilités immédiates. Mais il faut bien le reconnaître, cette forme de critique de la société existante provoque souvent l’imagination prospective, à la fois pour percevoir dans le présent le possible ignoré qui s’y trouve inscrit et pour orienter vers un avenir neuf ; elle soutient ainsi la dynamique sociale par la confiance qu’elle donne aux forces inventives de l’esprit et du cœur humains ; et, si elle ne refuse aucune ouverture, elle peut aussi rencontrer l’appel chrétien. L’Esprit du Seigneur, qui anime l’homme rénové dans le Christ, bouscule sans cesse les horizons, où son intelligence aime trouver sa sécurité, et les limites, où volontiers son action s’enfermerait ; une force l’habite qui l’appelle à dépasser tout système et toute idéologie. Au cœur du monde demeure le mystère de l’homme qui se découvre fils de Dieu au cours d’un processus historique et psychologique où luttent et alternent contraintes et liberté, pesanteur du péché et souffle de l’Esprit.Le dynamisme de la foi chrétienne triomphe alors des calculs étroits de l’égoïsme. Animé par la puissance de l’Esprit de Jésus-Christ, Sauveur des hommes, soutenu par l’Espérance, le chrétien s’engage dans la construction d’une cité humaine, pacifique, juste et fraternelle, qui soit une offrande agréable à Dieu22. En effet, « l’attente de la nouvelle terre, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir »23.
L’interrogation des sciences humaines
38. Dans ce monde dominé par la mutation scientifique et technique qui risque de l’entraîner vers un nouveau positivisme, un autre doute se lève, plus essentiel. Après s’être appliqué à soumettre rationnellement la nature, voici que l’homme se trouve comme enfermé lui-même dans sa propre rationalité ; il devient à son tour objet de science. Les « sciences humaines » connaissent aujourd’hui un essor significatif. D’une part, elles soumettent à un examen critique et radical les connaissances admises jusqu’ici par l’homme, parce qu’elles leur apparaissent ou trop empiriques ou trop théoriques. D’autre part, la nécessité méthodologique et l’a priori idéologique les conduisent trop souvent à isoler, à travers les situations variées, certains aspects de l’homme et à leur donner pourtant une explication qui prétend être globale, ou du moins une interprétation qui se voudrait totalisante à partir d’un point de vue purement quantitatif ou phénoménologiste. Cette réduction « scientifique » trahit une prétention dangereuse. Privilégier ainsi tel aspect de l’analyse, c’est mutiler l’homme et, sous les apparences d’un processus scientifique, se rendre incapable de le comprendre dans sa totalité.
39. Il ne faut pas être moins attentif à l’action que les « sciences humaines » peuvent susciter, en donnant naissance à l’élaboration de modèles sociaux que l’on voudrait imposer ensuite comme types de conduite « scientifiquement » éprouvés. L’homme peut alors devenir objet de manipulations, orientant ses désirs et ses besoins, modifiant ses comportements et jusqu’à son système de valeurs. Nul doute qu’il n’y ait là un danger grave pour les sociétés de demain et pour l’homme lui-même. Car si tous s’accordent pour construire une société nouvelle qui sera au service des hommes, encore faut-il savoir de quel homme il s’agit.
40. Le soupçon des sciences humaines atteint le chrétien plus que d’autres, mais ne le trouve pas désarmé. Car, nous l’écrivions nous-même dans Populorum progressio, c’est là que se situe l’apport spécifique de l’Église aux civilisations : « Communiant aux meilleures aspirations des hommes et souffrant de les voir insatisfaites, l’Église désire les aider à atteindre leur plein épanouissement, et c’est pourquoi elle leur propose ce qu’elle possède en propre : une vision globale de l’homme et de l’humanité. »24 Faudrait-il alors que l’Église conteste les sciences humaines dans leur démarche et dénonce leur prétention ? Comme pour les sciences de la nature, l’Église fait confiance à cette recherche et invite les chrétiens à y être activement présents25. Animés par la même exigence scientifique et le désir de mieux connaître l’homme, mais en même temps éclairés par leur foi, les chrétiens adonnés aux sciences humaines, ouvriront un dialogue, qui s’annonce fructueux, entre l’Église et ce champ nouveau de découvertes. Certes, chaque discipline « scientifique » ne pourra saisir, dans sa particularité, qu’un aspect partiel mais vrai de l’homme ; la totalité et le sens lui échappent. Mais à l’intérieur de ces limites, les sciences humaines assurent une fonction positive que l’Église reconnaît volontiers. Elles peuvent même élargir les perspectives de la liberté humaine plus largement que les conditionnements perçus ne le laissaient prévoir. Elles pourraient aussi aider la morale sociale chrétienne, qui verra sans doute son champ se limiter lorsqu’il s’agit de proposer certains modèles sociaux, tandis que sa fonction de critique et de dépassement se renforcera en montrant le caractère relatif des comportements et des valeurs que telle société présentait comme définitives et inhérentes à la nature même de l’homme. Condition à la fois indispensable et insuffisante d’une meilleure découverte de l’humain, ces sciences sont un langage de plus en plus complexe, mais qui élargit, plus qu’il ne comble le mystère du cœur de l’homme et n’apporte pas la réponse complète et définitive au désir qui monte du plus profond de son être.
L’ambiguïté du progrès
41. Cette meilleure connaissance de l’homme permet de mieux critiquer et éclairer une notion fondamentale qui demeure à la base des sociétés modernes, à la fois comme mobile, comme mesure et comme objectif : le progrès. Depuis le XIXe siècle, les sociétés occidentales et beaucoup d’autres à leur contact ont mis leur espoir dans un progrès sans cesse renouvelé, indéfini. Ce progrès leur apparaissait comme l’effort de libération de l’homme à l’égard des nécessités de la nature et des contraintes sociales ; c’était la condition et la mesure de la liberté humaine. Diffusé par les moyens modernes d’information et par la sollicitation de savoirs et de consommations plus étendus, le progrès devient une idéologie omniprésente. Un doute aujourd’hui se lève pourtant et sur sa valeur et sur son issue. Que signifie cette quête inexorable d’un progrès qui fuit chaque fois que l’on croit l’avoir conquis ? Non maîtrisé, le progrès laisse insatisfait. Sans doute a-t-on dénoncé, à juste titre, les limites et même les méfaits d’une croissance économique purement quantitative et souhaite-t-on atteindre aussi des objectifs d’ordre qualitatif. La qualité et la vérité des rapports humains, le degré de participation et de responsabilité sont non moins significatifs et importants pour le devenir de la société que la quantité et la variété des biens produits et consommés. Surmontant la tentation de vouloir tout mesurer en termes d’efficacité et d’échanges, en rapports de forces et d’intérêts, l’homme désire aujourd’hui substituer de plus en plus à ces critères quantitatifs l’intensité de la communication, la diffusion des savoirs et des cultures, le service réciproque, la concertation pour une tâche commune. Le vrai progrès n’est-il pas dans le développement de la conscience morale qui conduira l’homme à prendre en charge des solidarités élargies et à s’ouvrir librement aux autres et à Dieu ? Pour un chrétien, le progrès rencontre nécessairement le mystère eschatolo-gique de la mort : la mort du Christ et sa résurrection, l’impulsion de l’Esprit du Seigneur, aident l’homme à situer sa liberté créatrice et reconnaissante, dans la vérité de tout progrès, dans la seule espérance qui ne déçoit pas26.
Les chrétiens devant ces nouveaux problèmes
Dynamisme de l’enseignement social de l’Église
42. Devant tant de questions nouvelles, l’Église fait un effort de réflexion pour répondre, dans son domaine propre, à l’attente des hommes. Si aujourd’hui les problèmes paraissent originaux par leur ampleur et leur urgence, l’homme est-il démuni pour les résoudre ? C’est avec tout son dynamisme que l’enseignement social de l’Église accompagne les hommes dans leur recherche. S’il n’intervient pas pour authentifier une structure donnée ou pour proposer un modèle préfabriqué, il ne se limite pas non plus à rappeler quelques principes généraux : il se développe par une réflexion menée au contact des situations changeantes de ce monde, sous l’impulsion de l’Évangile comme source de renouveau, dès lors que son message est accepté dans sa totalité et dans ses exigences. Il se développe aussi avec la sensibilité propre de l’Église, marquée par une volonté désintéressée de service et une attention aux plus pauvres. Il puise enfin dans une expérience riche de plusieurs siècles qui lui permet d’assumer, dans la continuité de ses préoccupations permanentes, l’innovation hardie et créatrice que requiert la situation présente du monde.
Pour une plus grande justice
43. Une plus grande justice reste à instaurer dans la répartition des biens, tant à l’intérieur des communautés nationales que sur le plan international. Dans les échanges mondiaux, il faut dépasser les rapports de forces pour arriver à des ententes concertées en vue du bien de tous. Les rapports de force n’ont jamais établi en effet la justice de façon durable et vraie, même si à certains moments l’alternance des positions peut souvent permettre de trouver des conditions plus faciles de dialogue. L’usage de la force suscite du reste la mise en œuvre de forces adverses, d’où un climat de luttes qui ouvrent à des situations extrêmes de violence et des abus27. Mais, nous l’avons souvent affirmé, le devoir le plus important de justice est de permettre à chaque pays de promouvoir son propre développement, dans le cadre d’une coopération exempte de tout esprit de domination, économique et politique. Certes, la complexité des problèmes soulevés est grande dans l’enchevêtrement actuel des interdépendances ; aussi faut-il avoir le courage d’entreprendre une révision des rapports entre les nations, qu’il s’agisse de répartition internationale de la production, de structure des échanges, de contrôle des profits, de système monétaire – sans oublier les actions de solidarité humanitaire, – de mettre en question les modèles de croissance des nations riches, de transformer les mentalités pour les ouvrir à la priorité du devoir international, de rénover les organismes internationaux en vue d’une plus grande efficacité.
44. Sous la poussée des nouveaux systèmes de production, les frontières nationales éclatent et l’on voit apparaître de nouvelles puissances économiques, les entreprises multinationales, qui par la concentration et la souplesse de leurs moyens peuvent mener des stratégies autonomes, en grande partie indépendantes des pouvoirs politiques nationaux, donc sans contrôle au point de vue du bien commun. En étendant leurs activités, ces organismes privés peuvent conduire à une nouvelle forme abusive de domination économique sur le domaine social, culturel et même politique. La concentration excessive des moyens et des pouvoirs que dénonçait déjà Pie XI pour le 40e anniversaire de Rerum novarum prend un nouveau visage concret.
Changement des cœurs et des structures
45. Aujourd’hui, les hommes aspirent à se libérer du besoin et de la dépendance. Mais cette libération commence par la liberté intérieure qu’ils doivent retrouver face à leurs biens et à leurs pouvoirs ; ils n’y arriveront que par un amour transcendant de l’homme, et par conséquent par une disponibilité effective au service. Sinon, on ne le voit que trop, les idéologies les plus révolutionnaires n’aboutissent qu’à un changement de maîtres : installés à leur tour au pouvoir, les nouveaux maîtres s’entourent de privilèges, limitent les libertés et laissent s’instaurer d’autres formes d’injustice.Aussi, beaucoup en viennent à s’interroger sur le modèle même de société. L’ambition de nombreuses nations, dans la compétition qui les oppose et les entraîne, est d’atteindre à la puissance technologique, économique, militaire ; elle s’oppose alors à la mise en place de structures où le rythme du progrès serait réglé en fonction d’une plus grande justice, au lieu d’accentuer les disparités et de vivre dans un climat de méfiance et de lutte qui compromet sans cesse la paix.
Signification chrétienne de l’action politique
46. N’est-ce pas ici qu’apparaît une limite radicale de l’économie ? Nécessaire, l’activité économique peut, si elle est au service de l’homme, « être source de fraternité et signe de la Providence »28 ; elle est l’occasion d’échanges concrets entre les hommes, de droits reconnus, de services rendus, de dignité affirmée dans le travail. Souvent terrain d’affrontement et de domination, elle peut ouvrir des dialogues et susciter des coopérations. Pourtant elle risque d’absorber à l’excès les forces et la liberté29. C’est pourquoi le passage de l’économique au politique s’avère nécessaire. Certes, sous le terme « politique », beaucoup de confusions sont possibles et doivent être éclairées – mais chacun sent que, dans les domaines sociaux et économiques – tant nationaux qu’internationaux, – la décision ultime revient au pouvoir politique.Celui-ci, qui est le lien naturel et nécessaire pour assurer la cohésion du corps social, doit avoir pour but la réalisation du bien commun. Il agit, dans le respect des libertés légitimes des individus, des familles et des groupes subsidiaires, afin de créer, efficacement et au profit de tous, les conditions requises pour atteindre le bien authentique et complet de l’homme, y compris sa fin spirituelle. Il se déploie dans les limites de sa compétence qui peuvent être diverses selon les pays et les peuples. Il intervient toujours avec un souci de justice et de dévouement au bien commun dont il a la possibilité ultime. Il n’enlève pas pour autant aux individus et aux corps intermédiaires leur champ d’activités et leurs responsabilités propres, qui les conduit à concourir à la réalisation de ce bien commun. En effet, « l’objet de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social et non de les détruire ni de les absorber »30.Selon sa vocation propre, le pouvoir politique doit savoir se dégager des intérêts particuliers pour envisager sa responsabilité à l’égard du bien de tous les hommes, en dépassant même les limites nationales. Prendre au sérieux la politique à ses divers niveaux – local, régional, national et mondial –, c’est affirmer le devoir de l’homme, de tout homme, de reconnaître la réalité concrète et la valeur de la liberté de choix qui lui est offerte de chercher à réaliser ensemble le bien de la cité, de la nation, de l’humanité. La politique est une manière exigeante – mais non la seule – de vivre l’engagement chrétien au service des autres. Sans résoudre certes tous les problèmes, elle s’efforce d’apporter des solutions aux rapports des hommes entre eux. Son domaine large et englobant n’est pas exclusif. Une attitude envahissante qui tendrait à en faire un absolu deviendrait un grave danger. Tout en reconnaissant l’autonomie de la réalité politique, les chrétiens sollicités d’entrer dans l’action politique s’efforceront de rechercher une cohérence entre leurs options et l’Évangile et de donner, au sein d’un pluralisme légitime, un témoignage, personnel et collectif, du sérieux de leur foi par un service efficace et désintéressé des hommes.
Partage des responsabilités
47. Le passage à la dimension politique exprime aussi une requête actuelle de l’homme : un plus grand partage des responsabilités et des décisions. Cette aspiration légitime se manifeste davantage à mesure que croît le niveau culturel, que se développe le sens de la liberté et que l’homme perçoit mieux comment, dans un monde ouvert sur un avenir incertain, les choix d’aujourd’hui conditionnent déjà la vie de demain. Dans Mater et Magistra31, Jean XXIII soulignait combien l’accès aux responsabilités est une exigence fondamentale de la nature de l’homme, un exercice concret de sa liberté, une voie pour son développement, et il indiquait comment, dans la vie économique et en particulier dans l’entreprise, cette participation aux responsabilités devait être assurée32. Aujourd’hui le domaine est plus vaste, il s’étend au champ social et politique où doit être institué et intensifié un partage raisonnable dans les responsabilités et les décisions. Certes les choix proposés à la décision sont de plus en plus complexes ; les considérations à inclure multiples, la prévision des conséquences aléatoire, même si des sciences nouvelles s’efforcent d’éclairer la liberté dans ces moments importants. Pourtant, bien que des limites s’imposent parfois, ces obstacles ne doivent pas ralentir une diffusion plus grande de la participation à l’élaboration de la décision, comme aux choix eux-mêmes et à leur mise en application. Pour faire contrepoids à une technocratie grandissante, il faut inventer des formes de démocratie moderne, non seulement en donnant à chaque homme la possibilité de s’informer et de s’exprimer, mais en l’engageant dans une responsabilité commune. Ainsi les groupes humains se transforment peu à peu en communautés de partage et de vie. Ainsi la liberté, qui s’affirme trop souvent comme revendication d’autonomie en s’opposant à la liberté d’autrui, s’épanouit dans sa réalité humaine la plus profonde : s’engager et se dépenser pour construire des solidarités actives et vécues. Mais, pour le chrétien, c’est en se perdant en Dieu qui le libère que l’homme trouve une vraie liberté, rénovée dans la mort et la résurrection du Seigneur.
Appel à l'action
Nécessité de s’engager dans l’action
48. Dans le domaine social, l’Église a toujours voulu assurer une double fonction : éclairer les esprits pour les aider à découvrir la vérité et discerner la voie à suivre au milieu des doctrines diverses qui les sollicitent ; entrer dans l’action et diffuser, avec un souci réel du service et de l’efficacité, les énergies de l’Évangile. N’est-ce pas pour être fidèle à cette volonté que l’Église a envoyé en mission apostolique, parmi les travailleurs, des prêtres qui, en partageant intégralement la condition ouvrière, veulent y être les témoins de sa sollicitude et de sa recherche ?C’est à tous les chrétiens que nous adressons à nouveau et de façon pressante un appel à l’action. Dans notre encyclique sur le développement des peuples, nous insistions pour que tous se mettent à l’œuvre : « Les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l’ordre temporel ; si le rôle de la hiérarchie est d’enseigner et d’interpréter authentiquement les principes moraux à suivre en ce domaine, il leur appartient, par leurs libres initiatives et sans attendre passivement consignes et directives, de pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie. »33 Que chacun s’examine pour voir ce qu’il a fait jusqu’ici et ce qu’il devrait faire. Il ne suffit pas de rappeler des principes, d’affirmer des intentions, de souligner des injustices criantes et de proférer des dénonciations prophétiques : ces paroles n’auront de poids réel que si elles s’accompagnent pour chacun d’une prise de conscience plus vive de sa propre responsabilité et d’une action effective. Il est trop facile de rejeter sur les autres la responsabilité des injustices, si on ne perçoit pas en même temps comment on y participe soi-même et comment la conversion personnelle est d’abord nécessaire. Cette humilité fondamentale enlèvera à l’action toute raideur et tout sectarisme ; elle évitera aussi le découragement en face d’une tâche qui apparaît démesurée. L’espérance du chrétien lui vient d’abord de ce qu’il sait que le Seigneur est à l’œuvre avec nous dans le monde, continuant en son Corps qui est l’Église – et par elle dans l’humanité entière – la Rédemption qui s’est accomplie sur la Croix et qui a éclaté en victoire au matin de la Résurrection34. Elle vient aussi de ce qu’il sait que d’autres hommes sont à l’œuvre pour entreprendre des actions convergentes de justice et de paix ; car sous une apparente indifférence, il y a au cœur de chaque homme une volonté de vie fraternelle et une soif de justice et de paix, qu’il s’agit d’épanouir.
49. Ainsi, dans la diversité des situations, des fonctions, des organisations, chacun doit situer sa responsabilité et discerner, en conscience, les actions auxquelles il est appelé à participer. Mêlé à des courants divers où, à côté d’aspirations légitimes, se glissent des orientations plus ambiguës, le chrétien doit opérer un tri vigilant et éviter de s’engager dans des collaborations inconditionnelles et contraires aux principes d’un véritable humanisme, même au nom de solidarités effectivement ressenties. S’il veut, en effet, jouer un rôle spécifique, comme chrétien en accord avec sa foi – rôle que les incroyants eux-mêmes attendent de lui –, il doit veiller, au sein de son engagement actif, à élucider ses motivations, à dépasser les objectifs poursuivis dans une vue plus compréhensive qui évitera le danger des particularismes égoïstes et des totalitarismes oppresseurs.
Pluralisme des options
50. Dans les situations concrètes et compte tenu des solidarités vécues par chacun, il faut reconnaître une légitime variété d’options possibles. Une même foi chrétienne peut conduire à des engagements différents35. L’Église invite tous les chrétiens à une double tâche d’animation et d’innovation afin de faire évoluer les structures pour les adapter aux vrais besoins actuels. Aux chrétiens qui paraissent, à première vue, s’opposer à partir d’options différentes, elle demande un effort de compréhension réciproque des positions et des motivations de l’autre ; un examen loyal de ses comportements et de leur rectitude suggérera à chacun une attitude de charité plus profonde qui, tout en reconnaissant les différences, n’en croit pas moins aux possibilités de convergence et d’unité. « Ce qui unit les fidèles en effet est plus fort que ce qui les sépare.»36

Il est vrai que beaucoup, insérés dans les structures et les conditionnements modernes, sont déterminés par leurs habitudes de pensées, leurs fonctions, quand ce n’est pas par la sauvegarde d’intérêts matériels. D’autres ressentent si profondément les solidarités, de classes et de cultures, qu’ils en viennent à partager sans réserve tous les jugements et les options de leur milieu37. Chacun aura à cœur de s’éprouver soi-même et de faire surgir cette vraie liberté selon le Christ, qui ouvre à l’universel au sein même des conditions plus particulières.


51. C’est là aussi que les organisations chrétiennes, sous leurs formes diverses, ont également une responsabilité d’action collective. Sans se substituer aux institutions de la société civile, elles ont à exprimer, à leur manière et en dépassant leur particularité, les exigences concrètes de la foi chrétienne dans une transformation juste et par conséquent nécessaire de la société38.Aujourd’hui plus que jamais, la parole de Dieu ne pourra être annoncée et entendue que si elle s’accompagne du témoignage de la puissance de l’Esprit Saint, opérant dans l’action des chrétiens au service de leurs frères, aux points où se jouent leur existence et leur avenir.
52. En vous livrant ces réflexions, nous avons certes conscience, monsieur le Cardinal, de n’avoir pas abordé tous les problèmes sociaux qui se posent aujourd’hui à l’homme de foi et aux hommes de bonne volonté. Nos récentes déclarations – auxquelles s’ajoute votre message à l’occasion du lancement de la deuxième décennie du développement – concernant notamment les devoirs de l’ensemble des nations dans la grave question du développement intégral et solidaire de l’homme, – demeurent encore dans les esprits. Nous vous adressons celles-ci dans le dessein de fournir au Conseil des laïcs et à la Commission pontificale « Justice et Paix » de nouveaux éléments, en même temps qu’un encouragement, pour la poursuite de leur tâche « d’éveiller le Peuple de Dieu à une pleine intelligence de son rôle à l’heure actuelle » et de « promouvoir l’apostolat au plan international »39.

C’est dans ces sentiments que nous vous donnons, monsieur le Cardinal, notre Bénédiction apostolique.
Du Vatican, le 14 mai 1971.



1  Gaudium et spes GS 10
2  Quadragesimo anno QA 107 ss
3  Mater et Magistra MM 122 ss
4 Populorum progressio PP 3
5 Ibid., PP 1
6  Cf. 2 Co 4,17
7 Populorum progressio PP 25
8  Cf. Ap 3,12; 21,2
9  Gaudium et spes GS 25
10  Ibid., GS 61
11  Populorum progressio  PP 69
12  Cf. Mt 25,35
13  Vatican II, déclaration Nostra aetate (23 octobre 1965), 5, DC 1965, col. 1829
14  Populorum progressio PP 37
15  Vatican II, décret Inter mirifica (4 décembre 1963), 12, DC 1963, col. 1665
16  Pacem in terris PT 15 ss
17  Paul VI, Message pour la journée mondiale de la paix (14 novembre 1970), DC 1970, pp. 1102-1104
18  Gaudium et spes GS 74
19  Dignitatis humanae  DH 1
20  Pacem in terris PT 159
21  Gaudium et spes GS 11
22  Cf. Rm 15,16
23  Gaudium et spes GS 39
24  Populorum progressio PP 13
25  Gaudium et spes GS 36
26  Cf. Rm 5,6
27  Cf. Populorum progressio PP 56 ss
28  Ibid., PP 86
29  Gaudium et spes GS 63
30  Quadragesimo anno  QA 87 ; cf. Mater et Magistra  MM 51-53 et MM 111-114 ; Gaudium et spes GS 74-76
31  Mater et Magistra MM 74-84
32  Gaudium et spes GS 68
33  Populorum progressio PP 81
34  Cf. Mt 28,30 ; Ph 2,8-11
35  Cf. Gaudium et spes GS 43
36  Ibid., GS 93
37  Cf. 1 Th 5,21
38  Cf. Vatican II, Lumen Gentium 31 ; décret Apostolicam actuositatem 5
39  Cf. Paul VI, Motu proprio « Catholicam Christi Ecclesiam » (6 janvier 1967), DC 1967, col. 193 ss
]]></description></item><item><title>Populorum progressio</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/204-populorum-progressio</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
La question sociale est aujourd’hui mondiale
1. Développement des peuples

Le développement des peuples, tout particulièrement de ceux qui s’efforcent d’échapper à la faim, à la misère, aux maladies endémiques, à l’ignorance ; qui cherchent une participation plus large aux fruits de la civilisation, une mise en valeur plus active de leurs qualités humaines ; qui s’orientent avec décision vers leur plein épanouissement, est considéré avec attention par l’Église. Au lendemain du deuxième Concile œcuménique du Vatican, une prise de conscience renouvelée des exigences du message évangélique lui fait un devoir de se mettre au service des hommes pour les aider à saisir toutes les dimensions de ce grave problème et pour les convaincre de l’urgence d’une action solidaire en ce tournant décisif de l’histoire de l’humanité.


2. Enseignement social des Papes

Dans leurs grandes encycliques, Rerum novarum 1, de Léon XIII, Quadragesimo anno 2, de Pie XI, Mater et Magistra 3 et Pacem in terris 4, de Jean XXIII – sans parler des messages au monde de Pie XII 5 – nos prédécesseurs ne manquèrent pas au devoir de leur charge de projeter sur les questions sociales de leur temps la lumière de l’Évangile.


3. Fait majeur

Aujourd’hui, le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale. Jean XXIII l’a affirmé sans ambages6, et le Concile lui a fait écho par sa Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps 7. Cet enseignement est grave et son application urgente. Les peuples de la faim interpellent aujourd’hui de façon dramatique les peuples de l’opulence. L’Église tressaille devant ce cri d’angoisse et appelle chacun à répondre avec amour à l’appel de son frère.


4. Nos voyages

Avant Notre élévation au souverain pontificat, deux voyages en Amérique latine (1960) et en Afrique (1962) Nous avaient mis au contact immédiat des lancinants problèmes qui étreignent des continents pleins de vie et d’espoir. Revêtus de la paternité universelle, Nous avons pu, lors de nouveaux voyages en Terre Sainte et aux Indes, voir de Nos yeux et comme toucher de Nos mains les très graves difficultés qui assaillent des peuples d’antique civilisation aux prises avec le problème du développement. Tandis que se tenait à Rome le second Concile œcuménique du Vatican, des circonstances providentielles Nous amenèrent à Nous adresser directement à l’Assemblée générale des Nations Unies : Nous nous fîmes devant ce vaste aréopage l’avocat des peuples pauvres.


5. Justice et paix

Enfin, tout dernièrement, dans le désir de répondre au vœu du Concile et de concrétiser l’apport du Saint-Siège à cette grande cause des peuples en voie de développement, Nous avons estimé qu’il était de Notre devoir de créer parmi les organismes centraux de l’Église une Commission pontificale chargée de « susciter dans tout le peuple de Dieu la pleine connaissance du rôle que les temps actuels réclament de lui de façon à promouvoir le progrès des peuples plus pauvres, à favoriser la justice sociale entre les nations, à offrir à celles qui sont moins développées une aide telle qu’elles puissent pourvoir elles-mêmes et pour elles-mêmes à leur progrès 8 » : Justice et paix est son nom et son programme. Nous pensons que celui-ci peut et doit rallier, avec Nos fils catholiques et frères chrétiens, les hommes de bonne volonté. Aussi est-ce à tous que Nous adressons aujourd’hui cet appel solennel à une action concertée pour le développement intégral de l’homme et le développement solidaire de l’humanité.


Première partie : Pour un développement intégral de l'homme
1. Les données du problème
6. Aspirations des hommes

Être affranchis de la misère, trouver plus sûrement leur subsistance, la santé, un emploi stable ; participer davantage aux responsabilités, hors de toute oppression, à l’abri de situations qui offensent leur dignité d’hommes ; être plus instruits ; en un mot, faire, connaître, et avoir plus, pour être plus : telle est l’aspiration des hommes d’aujourd’hui, alors qu’un grand nombre d’entre eux sont condamnés à vivre dans des conditions qui rendent illusoire ce désir légitime. Par ailleurs, les peuples parvenus depuis peu à l’indépendance nationale éprouvent la nécessité d’ajouter à cette liberté politique une croissance autonome et digne, sociale non moins qu’économique, afin d’assurer à leurs citoyens leur plein épanouissement humain et de prendre la place qui leur revient dans le concert des nations.


7. Colonisation et colonialisme

Devant l’ampleur et l’urgence de l’œuvre à accomplir, les moyens hérités du passé, pour être insuffisants, ne font cependant pas défaut. Il faut certes reconnaître que les puissances colonisatrices ont souvent poursuivi leur intérêt, leur puissance ou leur gloire, et que leur départ a parfois laissé une situation économique vulnérable, liée par exemple au rendement d’une seule culture dont les cours sont soumis à de brusques et amples variations. Mais, tout en reconnaissant les méfaits d’un certain colonialisme et de ses séquelles, il faut en même temps rendre hommage aux qualités et aux réalisations des colonisateurs qui, en tant de régions déshéritées, ont apporté leur science et leur technique et laissé des fruits heureux de leur présence. Si incomplètes qu’elles soient, les structures établies demeurent, qui ont fait reculer l’ignorance et la maladie, établi des communications bénéfiques et amélioré les conditions d’existence.


8. Déséquilibre croissant

Cela dit et reconnu, il n’est que trop vrai que cet équipement est notoirement insuffisant pour affronter la dure réalité de l’économie moderne. Laissé à son seul jeu, son mécanisme entraîne le monde vers l’aggravation, et non l’atténuation, de la disparité des niveaux de vie : les peuples riches jouissent d’une croissance rapide, tandis que les pauvres se développent lentement. Le déséquilibre s’accroît : certains produisent en excédent des denrées alimentaires qui manquent cruellement à d’autres, et ces derniers voient leurs exportations rendues incertaines.


9. Prise de conscience accrue

En même temps, les conflits sociaux se sont élargis aux dimensions du monde. La vive inquiétude qui s’est emparée des classes pauvres dans les pays en voie d’industrialisation gagne maintenant ceux dont l’économie est presque exclusivement agraire : les paysans prennent conscience, eux aussi, de leur misère imméritée9. S’ajoute à cela le scandale de disparités criantes, non seulement dans la jouissance des biens, mais plus encore dans l’exercice du pouvoir. Cependant qu’une oligarchie jouit en certaines régions d’une civilisation raffinée, le reste de la population, pauvre et dispersée, est « privée de presque toute possibilité d’initiative personnelle et de responsabilité, et souvent même placée dans des conditions de vie et de travail indignes de la personne humaine 10 ».


10. Heurt des civilisations

En outre, le heurt entre les civilisations traditionnelles et les nouveautés de la civilisation industrielle brise les structures qui ne s’adaptent pas aux conditions nouvelles. Leur cadre, parfois rigide, était l’indispensable appui de la vie personnelle et familiale, et les anciens y restent attachés, cependant que les jeunes s’en évadent, comme d’un obstacle inutile, pour se tourner avidement vers de nouvelles formes de vie sociale. Le conflit des générations s’aggrave ainsi d’un tragique dilemme : ou garder institutions et croyances ancestrales, mais renoncer au progrès ; ou s’ouvrir aux techniques et civilisations venues du dehors, mais rejeter avec les traditions du passé toute leur richesse humaine. En fait, les soutiens moraux, spirituels et religieux du passé fléchissent trop souvent, sans que l’insertion dans le monde nouveau soit pour autant assurée.


11. Conclusion

Dans ce désarroi, la tentation se fait plus violente qui risque d’entraîner vers les messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions. Qui ne voit les dangers qui en résultent, de réactions populaires violentes, de troubles insurrectionnels et de glissement vers les idéologies totalitaires ? Telles sont les données du problème, dont la gravité n’échappe à personne.


2. L’Église et le développement
12. Œuvre des missionnaires

Fidèle à l’enseignement et à l’exemple de son divin fondateur qui donnait l’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres comme signe de sa mission11, l’Église n’a jamais négligé de promouvoir l’élévation humaine des peuples auxquels elle apportait la foi au Christ. Ses missionnaires ont construit, avec des églises, des hospices et des hôpitaux, des écoles et des universités. Enseignant aux indigènes le moyen de tirer meilleur parti de leurs ressources naturelles, ils les ont souvent protégés de la cupidité des étrangers. Sans doute leur œuvre, pour ce qu’elle avait d’humain, ne fut pas parfaite, et certains purent mêler parfois bien des façons de penser et de vivre de leur pays d’origine à l’annonce de l’authentique message évangélique. Mais ils surent aussi cultiver les institutions locales et les promouvoir. En maintes régions, ils se sont trouvés parmi les pionniers du progrès matériel comme de l’essor culturel. Qu’il suffise de rappeler l’exemple du P. Charles de Foucauld, qui fut jugé digne d’être appelé pour sa charité le « Frère universel », et qui rédigea un précieux dictionnaire de la langue touareg. Nous Nous devons de rendre hommage à ces précurseurs trop souvent ignorés que pressait la charité du Christ, comme à leurs émules et successeurs qui continuent d’être, aujourd’hui encore, au service ­généreux et désintéressé de ceux qu’ils évangélisent.


13. Église et monde

Mais désormais, les initiatives locales et individuelles ne suffisent plus. La situation présente du monde exige une action d’ensemble à partir d’une claire vision de tous les aspects économiques, sociaux, culturels et spirituels. Experte en humanité, l’Église, sans prétendre aucunement s’immiscer dans la politique des États, « ne vise qu’un seul but : continuer, sous l’impulsion de l’Esprit consolateur, l’œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir non pour être servi 12 ». Fondée pour instaurer dès ici-bas le royaume des cieux et non pour conquérir un pouvoir terrestre, elle affirme clairement que les deux domaines sont distincts, comme sont souverains les deux pouvoirs ecclésiastique et civil, chacun dans son ordre 13. Mais, vivant dans l’histoire, elle doit « scruter les signes des temps et les interpréter à la lumière de l’Évangile 14 ». Communiant aux meilleures aspirations des hommes et souffrant de les voir insatisfaites, elle désire les aider à atteindre leur plein épanouissement, et c’est pourquoi elle leur propose ce qu’elle possède en propre : une vision globale de l’homme et de l’humanité.


Vision chrétienne du développement
14. Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme. Comme l’a fort justement souligné un éminent expert : « Nous n’acceptons pas de séparer l’économique de l’humain, le développement des civilisations où il s’inscrit. Ce qui compte pour nous, c’est l’homme, chaque homme, chaque groupement d’hommes, jusqu’à l’humanité tout entière15. »
 
15. Vocation à la croissance

Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation. Dès la naissance, est donné à tous en germe un ensemble d’aptitudes et de qualités à faire fructifier : leur épanouissement, fruit de l’éducation reçue du milieu et de l’effort personnel, permettra à chacun de s’orienter vers la destinée que lui propose son Créateur. Doué d’intelligence et de liberté, il est responsable de sa croissance, comme de son salut. Aidé, parfois gêné par ceux qui l’éduquent et l’entourent, chacun demeure, quelles que soient les influences qui s’exercent sur lui, l’artisan principal de sa réussite ou de son échec : par le seul effort de son intelligence et de sa volonté, chaque homme peut grandir en humanité, valoir plus, être plus.


16. Devoir personnel…

Cette croissance n’est d’ailleurs pas facultative. Comme la création tout entière est ordonnée à son Créateur, la créature spirituelle est tenue d’orienter spontanément sa vie vers Dieu, vérité première et souverain bien. Aussi la croissance humaine constitue-t-elle comme un résumé de nos devoirs. Bien plus, cette harmonie de nature enrichie par l’effort personnel et responsable est appelée à un dépassement. Par son insertion dans le Christ vivifiant, l’homme accède à un épanouissement nouveau, à un humanisme transcendant, qui lui donne sa plus grande plénitude : telle est la finalité suprême du développement personnel.


17. Et communautaire

Mais chaque homme est membre de la société : il appartient à l’humanité tout entière. Ce n’est pas seulement tel ou tel homme, mais tous les hommes qui sont appelés à ce développement plénier. Les civilisations naissent, croissent et meurent. Mais, comme les vagues à marée montante pénètrent chacune un peu plus avant sur la grève, ainsi l’humanité avance sur le chemin de l’histoire. Héritiers des générations passées et bénéficiaires du travail de nos contemporains, nous avons des obligations envers tous et ne pouvons nous désintéresser de ceux qui viendront agrandir après nous le cercle de la famille humaine. La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir.


18. Échelle des valeurs

Cette croissance personnelle et communautaire serait compromise si se détériorait la véritable échelle des valeurs. Légitime est le désir du nécessaire, et le travail pour y parvenir est un devoir : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus 16. » Mais l’acquisition des biens temporels peut conduire à la cupidité, au désir d’avoir toujours plus et à la tentation d’accroître sa puissance. L’avarice des personnes, des familles et des nations peut gagner les moins pourvus comme les plus riches et susciter chez les uns et les autres un matérialisme étouffant.


19. Croissance ambivalente

Avoir plus, pour les peuples comme pour les personnes, n’est donc pas le but dernier. Toute croissance est ambivalente. Nécessaire pour permettre à l’homme d’être plus homme, elle l’enferme comme dans une prison dès lors qu’elle devient le bien suprême qui empêche de regarder au-delà. Alors les cœurs s’endurcissent et les esprits se ferment, les hommes ne se réunissent plus par amitié, mais par l’intérêt, qui a tôt fait de les opposer et de les désunir. La recherche exclusive de l’avoir fait dès lors obstacle à la croissance de l’être et s’oppose à sa véritable grandeur : pour les nations comme pour les personnes, l’avarice est la forme la plus évidente du sous-développement moral.


20. Vers une condition plus humaine

Si la poursuite du développement demande des techniciens de plus en plus nombreux, elle exige encore plus des sages de réflexion profonde, à la recherche d’un humanisme nouveau qui permette à l’homme moderne de se retrouver lui-même, en assumant les valeurs supérieures d’amour, d’amitié, de prière et de contemplation 17. Ainsi pourra s’accomplir en plénitude le vrai développement, qui est le passage, pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines.


21. L’idéal à poursuivre

Moins humaines : les carences matérielles de ceux qui sont privés du minimum vital, et les carences morales de ceux qui sont mutilés par ­l’égoïsme. Moins humaines : les structures oppressives, qu’elles proviennent des abus de la possession ou des abus du pouvoir, de l’exploitation des travailleurs ou de l’injustice des transactions. Plus humaines : la montée de la misère vers la possession du nécessaire, la victoire sur les fléaux sociaux, l’amplification des connaissances, l’acquisition de la culture. Plus humaines aussi : la considération accrue de la dignité d’autrui, l’orientation vers l’esprit de pauvreté18, la coopération au bien commun, la volonté de paix. Plus humaine encore la reconnaissance par l’homme des valeurs suprêmes, et de Dieu qui en est la source et le terme. Plus humaines enfin et surtout la foi, don de Dieu accueilli par la bonne volonté de l’homme, et l’unité dans la charité du Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes.


3. L’action à entreprendre
La destination universelle des biens
22. « Emplissez la terre et soumettez-la 19 » : la Bible, dès sa première page, nous enseigne que la création entière est pour l’homme, à charge pour lui d’appliquer son effort intelligent à la mettre en valeur, et, par son travail, la parachever pour ainsi dire à son service. Si la terre est faite pour fournir à chacun les moyens de sa subsistance et les instruments de son progrès, tout homme a donc le droit d’y trouver ce qui lui est nécessaire. Le récent Concile l’a rappelé : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité20. » Tous les autres droits, quels qu’ils soient, y compris ceux de propriété et de libre commerce, y sont subordonnés : ils n’en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation, et c’est un devoir social grave et urgent de les ramener à leur finalité première.
 
23. La propriété

« Si quelqu’un, jouissant des richesses du monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu ­demeurerait-il en lui 21 ? » On sait avec quelle fermeté les Pères de l’Église ont précisé quelle doit être l’attitude de ceux qui possèdent, en face de ceux qui sont dans le besoin : « Ce n’est pas de ton bien, affirme ainsi saint Ambroise, que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l’usage de tous, voilà ce que tu t’arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches22. » C’est dire que la propriété privée ne constitue pour personne un droit inconditionnel et absolu. Nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire. En un mot, « le droit de propriété ne doit jamais s’exercer au détriment de l’utilité commune, selon la doctrine traditionnelle chez les Pères de l’Église et les grands théologiens ». S’il arrive qu’un conflit surgisse « entre droits privés acquis et exigences communautaires primordiales », il appartient aux pouvoirs publics « de s’attacher à le résoudre, avec l’active ­participation des personnes et des groupes sociaux 23 ».


24. L’usage des revenus

Le bien commun exige donc parfois l’expropriation si, du fait de leur étendue, de leur exploitation faible ou nulle, de la misère qui en résulte pour les populations, du dommage considérable porté aux intérêts du pays, certains domaines font obstacle à la prospérité collective. En l’affirmant avec netteté24, le Concile a rappelé aussi non moins clairement que le revenu disponible n’est pas abandonné au libre caprice des hommes et que les spéculations égoïstes doivent être bannies. On ne saurait dès lors admettre que des citoyens pourvus de revenus abondants, provenant des ressources et de l’activité nationales, en transfèrent une part considérable à l’étranger pour leur seul avantage personnel, sans souci du tort évident qu’ils font par là subir à leur patrie25.


L’industrialisation
25. Nécessaire à l’accroissement économique et au progrès humain, l’introduction de l’industrie est à la fois signe et facteur de développement. Par l’application tenace de son intelligence et de son travail, l’homme arrache peu à peu ses secrets à la nature, tire de ses richesses un meilleur usage. En même temps qu’il discipline ses habitudes, il développe chez lui le goût de la recherche et de l’invention, l’acceptation du risque calculé, l’audace dans l’entreprise, l’initiative généreuse, le sens des responsabilités.
 
26. Capitalisme libéral

Mais un système s’est malheureusement édifié sur ces conditions nouvelles de la société, qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l’économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de « l’impérialisme international de l’argent 26 ». On ne saurait trop réprouver de tels abus, en rappelant encore une fois solennellement que l’économie est au service de l’homme27. Mais s’il est vrai qu’un certain capitalisme a été la source de trop de souffrances, d’injustices et de luttes fratricides aux effets encore durables, c’est à tort qu’on attribuerait à l’industrialisation elle-même des maux qui sont dus au néfaste système qui l’accompagnait. Il faut au contraire en toute justice reconnaître l’apport irremplaçable de l’organisation du travail et du progrès industriel à l’œuvre du développement.


27. Le travail

De même, si parfois peut régner une mystique exagérée du travail, il n’en reste pas moins que celui-ci est voulu et béni de Dieu. Créé à son image, « l’homme doit coopérer avec le Créateur à l’achèvement de la création, et marquer à son tour la terre de l’empreinte spirituelle qu’il a lui-même reçue 28 ». Dieu qui a doté l’homme d’intelligence, d’imagination et de sensibilité, lui a donné ainsi le moyen de parachever en quelque sorte son œuvre : qu’il soit artiste ou artisan, entrepreneur, ouvrier ou paysan, tout travailleur est un créateur. Penché sur une matière qui lui résiste, le travailleur lui imprime sa marque, cependant qu’il acquiert ténacité, ingéniosité et esprit d’invention. Bien plus, vécu en commun, dans l’espoir, la souffrance, l’ambition et la joie partagés, le travail unit les volontés, rapproche les esprits, et soude les cœurs : en l’accomplissant, les hommes se découvrent frères29.


28. Son ambivalence

Sans doute ambivalent, car il promet l’argent, la jouissance et la puissance, invite les uns à l’égoïsme et les autres à la révolte, le travail développe aussi la conscience professionnelle, le sens du devoir et la charité envers le prochain. Plus scientifique et mieux organisé, il risque de déshumaniser son exécutant, devenu son servant, car le travail n’est humain que s’il demeure intelligent et libre. Jean XXIII a rappelé l’urgence de rendre au travailleur sa dignité, en le faisant réellement participer à l’œuvre commune : « On doit tendre à ce que l’entreprise devienne une communauté de personnes, dans les relations, les fonctions et les situations de tout son personnel30. » Le labeur des hommes, bien plus, pour le chrétien, a encore mission de collaborer à la création du monde surnaturel 31, inachevé jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à ­constituer cet Homme parfait dont parle saint Paul, « qui réalise la plénitude du Christ 32 ».


L’urgence de l'oeuvre à accomplir
29. Il faut se hâter : trop d’hommes souffrent, et la distance s’accroît qui sépare le progrès des uns, et la stagnation, voire la régression des autres. Encore faut-il que l’œuvre à accomplir progresse harmonieusement, sous peine de rompre d’indispensables équilibres. Une réforme agraire improvisée peut manquer son but. Une industrialisation brusquée peut disloquer des structures encore nécessaires, et engendrer des misères sociales qui seraient un recul en humanité.
 
30. Tentation de la violence

Il est certes des situations dont l’injustice crie vers le ciel. Quand les populations entières, dépourvues du nécessaire, vivent dans une dépendance telle qu’elle leur interdit toute initiative et responsabilité, toute possibilité aussi de promotion culturelle et de participation à la vie sociale et politique, grande est la tentation de repousser par la violence de telles injures à la dignité humaine.


31. Révolution

On le sait pourtant : l’insurrection révolutionnaire – sauf le cas de tyrannie évidente et prolongée qui porterait gravement atteinte aux droits fondamentaux de la personne et nuirait dangereusement au bien commun du pays – engendre de nouvelles injustices, introduit de nouveaux déséquilibres et provoque de nouvelles ruines. On ne saurait combattre un mal réel au prix d’un plus grand malheur.


32. Réforme

Qu’on nous entende bien : la situation présente doit être affrontée courageusement et les injustices qu’elle comporte combattues et vaincues. Le développement exige des transformations audacieuses, profondément novatrices. Des réformes urgentes doivent être entreprises sans retard. À chacun d’y prendre généreusement sa part, surtout à ceux qui par leur éducation, leur situation, leur pouvoir, ont de grandes possibilités d’action. Que, payant d’exemple, ils prennent sur leur avoir, comme l’ont fait plusieurs de nos frères dans l’épiscopat 33. Ils répondront ainsi à l’attente des hommes et seront fidèles à l’Esprit de Dieu, car c’est « le ferment évangélique qui a suscité et suscite dans le cœur humain une exigence ­incoercible de dignité 34 ».


Programmes et planification
33. La seule initiative individuelle et le simple jeu de la concurrence ne sauraient assurer le succès du développement. Il ne faut pas risquer d’accroître encore la richesse des riches et la puissance des forts, en confirmant la misère des pauvres et en ajoutant à la servitude des opprimés. Des programmes sont donc nécessaires pour « encourager, stimuler, coordonner, suppléer et intégrer 35 », l’action des individus et des corps intermédiaires. Il appartient aux pouvoirs publics de choisir, voire d’imposer les objectifs à poursuivre, les buts à atteindre, les moyens d’y parvenir, et c’est à eux de stimuler toutes les forces regroupées dans cette action commune. Mais qu’ils aient soin d’associer à cette œuvre les initiatives privées et les corps intermédiaires. Ils éviteront ainsi le péril d’une collectivisation intégrale ou d’une planification arbitraire qui, négatrices de liberté, excluraient l’exercice des droits fondamentaux de la personne humaine.
 
34. Au service de l’homme

Car tout programme, fait pour augmenter la production, n’a en définitive de raison d’être qu’au service de la personne. Il est là pour réduire les inégalités, combattre les discriminations, libérer l’homme de ses servitudes, le rendre capable d’être lui-même l’agent responsable de son mieux-être matériel, de son progrès moral et de son épanouissement spirituel. Dire : développement, c’est en effet se soucier autant de progrès social que de croissance économique. Il ne suffit pas d’accroître la richesse commune pour qu’elle se répartisse équitablement. Il ne suffit pas de promouvoir la technique pour que la terre soit plus humaine à habiter. Les erreurs de ceux qui les ont devancés doivent avertir ceux qui sont sur la voie du développement des périls à éviter en ce domaine. La technocratie de demain peut engendrer des maux non moins redoutables que le libéralisme d’hier. Économie et technique n’ont de sens que par l’homme qu’elles doivent servir. Et l’homme n’est vraiment homme que dans la mesure où, maître de ses actions et juge de leur valeur, il est lui-même auteur de son progrès, en conformité avec la nature que lui a donnée son Créateur et dont il assume librement les possibilités et les exigences.


35. Alphabétisation

On peut même affirmer que la croissance économique dépend au premier chef du progrès social : aussi l’éducation de base est-elle le premier objectif d’un plan de développement. La faim d’instruction n’est en effet pas moins déprimante que la faim d’aliments : un analphabète est un esprit sous-alimenté. Savoir lire et écrire, acquérir une formation professionnelle, c’est reprendre confiance en soi et découvrir que l’on peut progresser avec les autres. Comme Nous le disions dans Notre message au Congrès de l’UNESCO en 1965, à Téhéran, l’alphabétisation est pour l’homme « un facteur primordial d’intégration sociale aussi bien que d’enrichissement personnel, pour la société un instrument privilégié de progrès économique et de développement 36 ». Aussi Nous réjouissons-Nous du bon travail accompli en ce domaine par les initiatives privées, les pouvoirs publics et les organisations internationales : ce sont les premiers ouvriers du développement, car ils rendent l’homme apte à l’assumer lui-même.


36. Famille

Mais l’homme n’est lui-même que dans son milieu social, où la famille joue un rôle primordial. Celui-ci a pu être excessif, selon les temps et les lieux, lorsqu’il s’est exercé au détriment de libertés fondamentales de la personne. Souvent trop rigides et mal organisés, les anciens cadres sociaux des pays en voie de développement sont pourtant nécessaires encore un temps, tout en desserrant progressivement leur emprise exagérée. Mais la famille naturelle, monogamique et stable, telle que le dessein divin l’a conçue 37 et que le christianisme l’a sanctifiée, doit demeurer ce « lieu de rencontres de plusieurs générations qui s’aident mutuellement à acquérir une sagesse plus étendue et à harmoniser les droits de la personne avec les autres exigences de la vie sociale 38 ».


37. Démographie

Il est vrai que trop fréquemment une croissance démographique accélérée ajoute ses difficultés aux problèmes du développement : le volume de la population s’accroît plus rapidement que les ressources disponibles et l’on se trouve apparemment enfermé dans une impasse. La tentation, dès lors, est grande de freiner l’accroissement démographique par des mesures radicales. Il est certain que les pouvoirs publics, dans les limites de leur compétence, peuvent intervenir, en développant une information appropriée et en prenant les mesures adaptées, pourvu qu’elles soient conformes aux exigences de la loi morale et respectueuses de la juste liberté du couple. Sans droit inaliénable au mariage et à la procréation, il n’est plus de dignité humaine. C’est finalement aux parents de décider, en pleine connaissance de cause, du nombre de leurs enfants, en prenant leurs responsabilités devant Dieu, devant eux-mêmes, devant les enfants qu’ils ont déjà mis au monde, et devant la communauté à laquelle ils appartiennent, suivant les exigences de leur conscience instruite par la loi de Dieu, authentiquement interprétée et soutenue par la confiance en Lui 39.


38. Organisations professionnelles

Dans l’œuvre du développement, l’homme, qui trouve dans la famille son milieu de vie primordial, est souvent aidé par des organisations professionnelles. Si leur raison d’être est de promouvoir les intérêts de leurs membres, leur responsabilité est grande devant la tâche éducative qu’elles peuvent et doivent en même temps accomplir. À travers l’information qu’elles donnent, la formation qu’elles proposent, elles peuvent beaucoup pour donner à tous le sens du bien commun et des obligations qu’il entraîne pour chacun.


39. Pluralisme légitime

Toute action sociale engage une doctrine. Le chrétien ne saurait admettre celle qui suppose une philosophie matérialiste et athée, qui ne respecte ni l’orientation religieuse de la vie à sa fin dernière, ni la liberté ni la dignité humaines. Mais, pourvu que ces valeurs soient sauves, un pluralisme des organisations professionnelles et syndicales est admissible, et à certains points de vue utile, s’il protège la liberté et provoque l’émulation. Et de grand cœur Nous rendons hommage à tous ceux qui y travaillent au service désintéressé de leurs frères.


40. Promotion culturelle

Par-delà les organisations professionnelles, sont aussi à l’œuvre les institutions culturelles. Leur rôle n’est pas moindre pour la réussite du développement. « L’avenir du monde serait en péril, affirme gravement le Concile, si notre époque ne savait pas se donner des sages. » Et il ajoute : « De nombreux pays pauvres en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point 40. » Riche ou pauvre, chaque pays possède une civilisation reçue des ancêtres : institutions exigées pour la vie terrestre et manifestations supérieures – artistiques, intellectuelles et religieuses – de la vie de l’esprit. Lorsque celles-ci possèdent de vraies valeurs humaines, il y aurait grave erreur à les sacrifier à celles-là. Un peuple qui y consentirait perdrait par là le meilleur de lui-même, il sacrifierait, pour vivre, ses raisons de vivre. L’enseignement du Christ vaut aussi pour les peuples : « Que servirait à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme 41. »


41. Tentation matérialiste

Les peuples pauvres ne seront jamais trop en garde contre cette tentation qui leur vient des peuples riches. Ceux-ci apportent trop souvent, avec l’exemple de leur succès dans une civilisation technicienne et culturelle, le modèle d’une activité principalement appliquée à la conquête de la prospérité matérielle. Non que cette dernière interdise par elle-même l’activité de l’esprit. Au contraire, celui-ci, « moins esclave des choses, peut facilement s’élever à l’adoration et à la contemplation du Créateur 42 ». Mais pourtant, « la civilisation moderne, non certes par son essence même, mais parce qu’elle se trouve trop engagée dans les réalités terrestres, peut rendre souvent plus difficile l’approche de Dieu 43 ». Dans ce qui leur est proposé, les peuples en voie de développement doivent donc savoir choisir : critiquer et éliminer les faux biens qui entraîneraient un abaissement de l’idéal humain, accepter les valeurs saines et bénéfiques pour les développer, avec les leurs, selon leur génie propre.
Vers un humanisme plénier


42. Conclusion

C'est un humanisme plénier qu'il faut promouvoir 44 ». Qu'est-ce à dire, sinon le développement intégral de tout l'homme et de tous les hommes ? Un humanisme clos, fermé aux valeurs de l'esprit et à Dieu qui en est la source, pourrait apparemment triompher. Certes l'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais "sans Dieu il ne peut en fin de compte que l'organiser contre l'homme. L'humanisme exclusif est un humanisme inhumain" 45 ». Il n'est donc d'humanisme vrai qu'ouvert à l'Absolu, dans la reconnaissance d'une vocation, qui donne l'idée vraie de la vie humaine. Loin d'être la norme dernière des valeurs, l'homme ne se réalise lui-même qu'en se dépassant. Selon le mot si juste de Pascal: l'homme passe infiniment l'homme 46 ».


Deuxième partie : Vers le développement solidaire de l'humanité
43. Introduction

Le développement intégral de l’homme ne peut aller sans le développement solidaire de l’humanité. Nous le disions à Bombay : « l’homme doit rencontrer l’homme, les nations doivent se rencontrer comme des frères et sœurs, comme les enfants de Dieu. Dans cette compréhension et cette amitié mutuelles, dans cette communion sacrée, nous devons également commencer à œuvrer ensemble pour édifier l’avenir commun de l’humanité 47 ». Aussi suggérions-Nous la recherche de moyens concrets et pratiques d’organisation et de coopération, pour mettre en commun les ressources disponibles et réaliser ainsi une véritable communion entre toutes les nations.


44. Fraternité des peuples

Ce devoir concerne en premier lieu les plus favorisés. Leurs obligations s’enracinent dans la fraternité humaine et surnaturelle et se présentent sous un triple aspect : devoir de solidarité, l’aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement ; devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles ; devoir de charité universelle, la promotion d’un monde plus humain pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres. La question est grave, car l’avenir de la civilisation mondiale en dépend.


1. L’assistance aux faibles
45. Lutte contre la faim…

« Si un frère ou une sœur sont nus, dit saint Jacques, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : “allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous” sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il 48 ? » Aujourd’hui, personne ne peut plus l’ignorer, sur des continents entiers, innombrables sont les hommes et les femmes torturés par la faim, innombrables les enfants sous-alimentés, au point que bon nombre d’entre eux meurent en bas âge, que la croissance physique et le développement mental de beaucoup d’autres en sont compromis, que des régions entières sont de ce fait condamnées au plus morne découragement.


46. Aujourd’hui

Des appels angoissés ont déjà retenti. Celui de Jean XXIII a été chaleureusement accueilli49. Nous l’avons Nous-mêmes réitéré en Notre message de Noël 196350, et de nouveau en faveur de l’Inde en 196651. La campagne contre la faim engagée par l’Organisation internationale pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et encouragée par le Saint-Siège a été généreusement suivie, Notre Caritas internationalis est partout à l’œuvre et de nombreux catholiques, sous l’impulsion de nos frères dans l’épiscopat, donnent et se dépensent eux-mêmes sans compter pour aider ceux qui sont dans le besoin, élargissant progressivement le cercle de leur prochain.


47. Demain

Mais cela, pas plus que les investissements privés et publics réalisés, les dons et les prêts consentis, ne saurait suffire. Il ne s’agit pas seulement de vaincre la faim ni même de faire reculer la pauvreté. Le combat contre la misère, urgent et nécessaire, est insuffisant. Il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie des servitudes qui lui viennent des hommes et d’une nature insuffisamment maîtrisée ; un monde où la liberté ne soit pas un vain mot et où le pauvre Lazare puisse s’asseoir à la même table que le riche 52. Cela demande à ce dernier beaucoup de générosité, de nombreux sacrifices, et un effort sans relâche. À chacun d’examiner sa conscience, qui a une voix nouvelle pour notre époque. Est-il prêt à soutenir de ses deniers les œuvres et les missions organisées en faveur des plus pauvres ? À payer davantage d’impôts pour que les pouvoirs publics intensifient leur effort pour le développement ? À acheter plus cher les produits importés pour rémunérer plus justement le producteur ? À s’expatrier lui-même au besoin, s’il est jeune, pour aider cette croissance des jeunes nations ?


48. Devoir de solidarité

Le devoir de solidarité des personnes est aussi celui des peuples : « Les nations développées ont le très pressant devoir d’aider les nations en voie de développement 53. » Il faut mettre en œuvre cet enseignement conciliaire. S’il est normal qu’une population soit la première bénéficiaire des dons que lui a faits la Providence comme des fruits de son travail, aucun peuple ne peut, pour autant, prétendre réserver ses richesses à son seul usage. Chaque peuple doit produire plus et mieux, à la fois pour donner à tous ses ressortissants un niveau de vie vraiment humain et aussi pour contribuer au développement solidaire de l’humanité. Devant l’indigence croissante des pays sous-développés, on doit considérer comme normal qu’un pays évolué consacre une partie de sa production à satisfaire leurs besoins ; normal aussi qu’il forme des éducateurs, des ingénieurs, des techniciens, des savants qui mettront science et compétence à leur service.


49. Superflu

Il faut aussi le redire : le superflu des pays riches doit servir aux pays pauvres. La règle qui valait autrefois en faveur des plus proches doit s’appliquer aujourd’hui à la totalité des nécessiteux du monde. Les riches en seront d’ailleurs les premiers bénéficiaires. Sinon, leur avarice prolongée ne pourrait que susciter le jugement de Dieu et la colère des pauvres, aux imprévisibles conséquences. Repliées dans leur égoïsme, les civilisations actuellement florissantes porteraient atteinte à leurs valeurs les plus hautes, en sacrifiant la volonté d’être plus au désir d’avoir davantage. Et la parabole s’appliquerait à elles de l’homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté, et qui ne savait où entreposer sa récolte : « Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme 54. »


50. Programmes

Ces efforts, pour atteindre leur pleine efficacité, ne sauraient demeurer dispersés et isolés, moins encore opposés pour des raisons de prestige ou de puissance : la situation exige des programmes concertés. Un programme est en effet plus et mieux qu’une aide occasionnelle laissée à la bonne volonté d’un chacun. Il suppose, Nous l’avons dit plus haut, études approfondies, fixation des buts, détermination des moyens, regroupement des efforts, pour répondre aux besoins présents et aux exigences prévisibles. Bien plus, il dépasse les perspectives de la croissance économique et du progrès social : il donne sens et valeur à l’œuvre à réaliser. En aménageant le monde, il valorise l’homme.


51. Fonds mondial

Il faudrait encore aller plus loin. Nous demandions à Bombay la constitution d’un grand Fonds mondial alimenté par une partie des dépenses militaires, pour venir en aide aux plus déshérités55. Ce qui vaut pour la lutte immédiate contre la misère vaut aussi à l’échelle du développement. Seule une collaboration mondiale, dont un fonds commun serait à la fois le symbole et l’instrument, permettrait de surmonter les rivalités stériles et de susciter un dialogue fécond et pacifique entre tous les peuples.


52. Ses avantages

Sans doute des accords bilatéraux ou multilatéraux peuvent être maintenus : ils permettent de substituer aux rapports de dépendance et aux amertumes issues de l’ère coloniale d’heureuses relations d’amitié, développées sur un pied d’égalité juridique et politique. Mais incorporés dans un programme de collaboration mondiale, ils seraient exempts de tout soupçon. Les défiances des bénéficiaires en seraient atténuées. Ils auraient moins à redouter, dissimulées sous l’aide financière ou l’assistance technique, certaines manifestations de ce qu’on a appelé le néocolonialisme, sous forme de pressions politiques et de dominations économiques visant à défendre ou à conquérir une hégémonie dominatrice.


53. Son urgence

Qui ne voit par ailleurs qu’un tel fonds faciliterait les prélèvements sur certains gaspillages, fruits de la peur ou de l’orgueil ? Quand tant de peuples ont faim, quand tant de foyers souffrent de la misère, quand tant d’hommes demeurent plongés dans l’ignorance, quand tant d’écoles, d’hôpitaux, d’habitations dignes de ce nom demeurent à construire, tout gaspillage public ou privé, toute dépense d’ostentation nationale ou personnelle, toute course épuisante aux armements deviennent un scandale intolérable. Nous Nous devons de le dénoncer. Veuillent les ­responsables Nous entendre avant qu’il ne soit trop tard.


54. Dialogue à instaurer

C’est dire qu’il est indispensable que s’établisse entre tous ce dialogue que Nous appelions de Nos vœux dans Notre première encyclique, Ecclesiam Suam56. Ce dialogue entre ceux qui apportent les moyens et ceux qui en bénéficient permettra de mesurer les apports, non seulement selon la générosité et les disponibilités des uns, mais aussi en fonction des besoins réels et des possibilités d’emploi des autres. Les pays en voie de développement ne risqueront plus dès lors d’être accablés de dettes dont le service absorbe le plus clair de leurs gains. Taux d’intérêt et durée des prêts pourront être aménagés de manière supportable pour les uns et pour les autres, équilibrant les dons gratuits, les prêts sans intérêt ou à intérêt minime, et la durée des amortissements. Des garanties pourront être données à ceux qui fournissent les moyens financiers, sur l’emploi qui en sera fait selon le plan convenu et avec une efficacité raisonnable, car il ne s’agit pas de favoriser paresseux et parasites. Et les bénéficiaires pourront exiger qu’on ne s’ingère pas dans leur politique, qu’on ne perturbe pas leur structure sociale. États souverains, il leur appartient de conduire eux-mêmes leurs affaires, de déterminer leur politique, et de s’orienter librement vers la société de leur choix. C’est donc une collaboration volontaire qu’il faut instaurer, une participation efficace des uns avec les autres, dans une égale dignité, pour la construction d’un monde plus humain.


55. Sa nécessité

La tâche pourrait sembler impossible dans des régions où le souci de la subsistance quotidienne accapare toute l’existence de familles incapables de concevoir un travail susceptible de préparer un avenir moins misérable. Ce sont pourtant ces hommes et ces femmes qu’il faut aider, qu’il faut convaincre d’opérer eux-mêmes leur propre développement et d’en acquérir progressivement les moyens. Cette œuvre commune n’ira certes pas sans effort concerté, constant, et courageux. Mais que chacun en soit bien persuadé : il y va de la vie des peuples pauvres, de la paix civile dans les pays en voie de développement, et de la paix du monde.


2. L’équité dans les relations internationales
56. Les efforts, même considérables, qui sont faits pour aider au plan financier et technique les pays en voie de développement seraient illusoires, si leurs résultats étaient partiellement annulés par le jeu des relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. La confiance de ces derniers serait ébranlée s’ils avaient l’impression qu’une main leur enlève ce que l’autre leur apporte.
 
57. Distorsion croissante

Les nations hautement industrialisées exportent en effet surtout des produits fabriqués, tandis que les économies peu développées n’ont à vendre que des produits agricoles et des matières premières. Grâce au progrès technique, les premiers augmentent rapidement de valeur et ­trouvent un marché suffisant. Au contraire, les produits primaires en provenance des pays sous-développés subissent d’amples et brusques variations de prix, bien loin de cette plus-value progressive. Il en résulte pour les nations peu industrialisées de grandes difficultés, quand elles doivent compter sur leurs exportations pour équilibrer leur économie et réaliser leur plan de développement. Les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches.


58. Au-delà du libéralisme

C’est dire que la règle de libre-échange ne peut plus – à elle seule – régir les relations internationales. Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique : elle est un stimulant au progrès et récompense l’effort. C’est pourquoi les pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il n’en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays : les prix qui se forment « librement » sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître : c’est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en question.


59. Justice des contrats à l’échelle des peuples

L’enseignement de Léon XIII dans Rerum novarum est toujours valable : le consentement des parties, si elles sont en situation trop inégale, ne suffit pas à garantir la justice du contrat, et la règle du libre consentement demeure subordonnée aux exigences du droit naturel57. Ce qui était vrai du juste salaire individuel l’est aussi des contrats internationaux : une économie d’échange ne peut plus reposer sur la seule loi de libre concurrence, qui engendre trop souvent elle aussi une dictature économique. La liberté des échanges n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale.


60. Mesures à prendre

Au reste, les pays développés l’ont eux-mêmes compris, qui s’efforcent de rétablir par des mesures appropriées, à l’intérieur de leur propre économie, un équilibre que la concurrence laissée à elle-même tend à compromettre. C’est ainsi qu’ils soutiennent souvent leur agriculture au prix de sacrifices imposés aux secteurs économiques plus favorisés. C’est ainsi encore que, pour soutenir les relations commerciales qui se développent entre eux, particulièrement à l’intérieur d’un marché commun, leur politique financière, fiscale et sociale, s’efforce de redonner à des industries concurrentes inégalement prospères des chances comparables.


61. Conventions internationales

On ne saurait user ici de deux poids et deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu’on admet entre pays développés, vaut aussi dans les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. Sans abolir le marché de concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral, et donc humain. Dans le commerce entre économies développées et sous-développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances. Cette dernière est un but à long terme. Mais pour y parvenir il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utiles : elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes. Qui ne voit qu’un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables ?


62. Obstacles à surmonter : nationalisme

D’autres obstacles encore s’opposent à la formation d’un monde plus juste et plus structuré dans une solidarité universelle : Nous voulons parler du nationalisme et du racisme. Il est naturel que des communautés récemment parvenues à leur indépendance politique soient jalouses d’une unité nationale encore fragile et s’efforcent de la protéger. Il est normal aussi que des nations de vieille culture soient fières du patrimoine que leur a livré leur histoire. Mais ces sentiments légitimes doivent être sublimés par la charité universelle qui englobe tous les membres de la famille humaine. Le nationalisme isole les peuples contre leur bien véritable. Il serait particulièrement nuisible là où la faiblesse des économies nationales exige au contraire la mise en commun des efforts, des connaissances et des moyens financiers, pour réaliser les programmes de développement et accroître les échanges commerciaux et culturels.


63. Racisme

Le racisme n’est pas l’apanage exclusif des jeunes nations, où il se dissimule parfois sous les rivalités de clans et de partis politiques, au grand préjudice de la justice et au péril de la paix civile. Durant l’ère coloniale il a sévi souvent entre colons et indigènes, mettant obstacle à une féconde intelligence mutuelle et provoquant beaucoup de rancœurs à la suite de réelles injustices. Il est encore un obstacle à la collaboration entre nations défavorisées et un ferment de division et de haine au sein même des États quand, au mépris des droits imprescriptibles de la personne humaine, individus et familles se voient injustement soumis à un régime ­d’exception, en raison de leur race ou de leur couleur.


64. Vers un monde solidaire

Une telle situation, si lourde de menaces pour l’avenir, Nous afflige profondément. Nous gardons cependant espoir : un besoin plus senti de collaboration, un sens plus aigu de la solidarité finiront par l’emporter sur les incompréhensions et les égoïsmes. Nous espérons que les pays dont le développement est moins avancé sauront profiter de leur voisinage pour organiser entre eux, sur des aires territoriales élargies, des zones de développement concerté : établir des programmes communs, coordonner les investissements, répartir les possibilités de production, organiser les échanges. Nous espérons aussi que les organisations multilatérales et internationales trouveront, par une réorganisation nécessaire, les voies qui permettront aux peuples encore sous-développés de sortir des impasses où ils semblent enfermés et de découvrir eux-mêmes, dans la fidélité à leur génie propre, les moyens de leur progrès social et humain.


65. Peuples artisans de leur destin

Car c’est là qu’il faut en venir. La solidarité mondiale, toujours plus efficiente, doit permettre à tous les peuples de devenir eux-mêmes les artisans de leur destin. Le passé a été trop souvent marqué par des rapports de force entre nations : vienne le jour où les relations internationales seront marquées au coin du respect mutuel et de l’amitié, de l’interdépendance dans la collaboration, et de la promotion commune sous la responsabilité de chacun. Les peuples plus jeunes ou plus faibles demandent leur part active dans la construction d’un monde meilleur, plus respectueux des droits et de la vocation de chacun. Cet appel est légitime : à chacun de l’entendre et d’y répondre.


3. La charité universelle
66. Le monde est malade. Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou leur accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples.
 
67. Devoir d’accueil

Nous ne saurions trop insister sur le devoir d’accueil – devoir de solidarité humaine et de charité chrétienne – qui incombe soit aux familles, soit aux organisations culturelles des pays hospitaliers. Il faut, surtout pour les jeunes, multiplier les foyers et les maisons d’accueil. Cela d’abord en vue de les protéger contre la solitude, le sentiment d’abandon, la détresse, qui brisent tout ressort moral. Aussi, pour les défendre contre la situation malsaine où ils se trouvent, forcés de comparer l’extrême pauvreté de leur patrie avec le luxe et le gaspillage qui souvent les entourent. Encore, pour les mettre à l’abri des doctrines subversives et des tentations agressives qui les assaillent, au souvenir de tant de « misère imméritée » 58. Enfin, surtout, en vue de leur apporter, avec la chaleur d’un accueil fraternel, l’exemple d’une vie saine, l’estime de la charité chrétienne authentique et efficace, l’estime des valeurs spirituelles.


68. Drame de jeunes étudiants

Il est douloureux de le penser : de nombreux jeunes, venus dans des pays plus avancés pour recevoir la science, la compétence et la culture qui les rendront plus aptes à servir leur patrie, y acquièrent certes une formation de haute qualité, mais y perdent trop souvent l’estime des valeurs spirituelles qui se rencontraient souvent, comme un précieux patrimoine, dans les civilisations qui les avaient vu grandir.


69. Travailleurs émigrés

Le même accueil est dû aux travailleurs émigrés qui vivent dans des conditions souvent inhumaines, en épargnant sur leur salaire pour soulager un peu leur famille demeurée dans la misère sur le sol natal.


70. Sens social

Notre seconde recommandation est pour ceux que leurs affaires ­appellent en pays récemment ouverts à l’industrialisation : industriels, commerçants, chefs ou représentants de plus grandes entreprises. Il arrive qu’ils ne soient pas dépourvus de sens social dans leur propre pays : pourquoi reviendraient-ils aux principes inhumains de l’individualisme quand ils opèrent en pays moins développés ? Leur situation supérieure doit au contraire les inciter à se faire les initiateurs du progrès social et de la promotion humaine, là où leurs affaires les appellent. Leur sens même de l’organisation devrait leur suggérer les moyens de valoriser le travail indigène, de former des ouvriers qualifiés, de préparer des ingénieurs et des cadres, de laisser place à leur initiative, de les introduire progressivement dans les postes plus élevés, les préparant ainsi à partager avec eux, dans un avenir rapproché, les responsabilités de la direction. Que, du moins, la justice règle toujours les relations entre chefs et subordonnés. Que des contrats réguliers aux obligations réciproques les régissent. Que nul enfin, quelle que soit sa situation, ne demeure injustement soumis à l’arbitraire.


71. Missions de développement

De plus en plus nombreux, Nous Nous en réjouissons, sont les experts envoyés en mission de développement par des institutions internationales ou bilatérales ou des organismes privés : « Ils ne doivent pas se conduire en maîtres, mais en assistants et collaborateurs 59. » Une population perçoit vite si ceux qui viennent à son aide le font avec ou sans affection, pour appliquer des techniques ou pour donner à l’homme toute sa valeur. Leur message est exposé à n’être point accueilli, s’il n’est comme enveloppé d’amour fraternel.


72. Qualités des experts

À la compétence technique nécessaire, il faut donc joindre les marques authentiques d’un amour désintéressé. Affranchis de toute superbe nationaliste comme de toute apparence de racisme, les experts doivent apprendre à travailler en étroite collaboration avec tous. Ils savent que leur compétence ne leur confère pas une supériorité dans tous les domaines. La civilisation qui les a formés contient certes des éléments d’humanisme universel, mais elle n’est ni unique ni exclusive, et ne peut être importée sans adaptation. Les agents de ces missions auront à cœur de découvrir, avec son histoire, les composantes et les richesses culturelles du pays qui les accueille. Un rapprochement s’établira qui fécondera l’une et l’autre civilisation.


73. Dialogue des civilisations

Entre les civilisations comme entre les personnes, un dialogue sincère est, en effet, créateur de fraternité. L’entreprise du développement rapprochera les peuples dans les réalisations poursuivies d’un commun effort si tous, depuis les gouvernements et leurs représentants jusqu’au plus humble expert, sont animés d’un amour fraternel et mus par le désir sincère de construire une civilisation de solidarité mondiale. Un dialogue centré sur l’homme, et non sur les denrées ou les techniques, s’ouvrira alors. Il sera fécond s’il apporte aux peuples qui en bénéficient les moyens de s’élever et de se spiritualiser ; si les techniciens se font éducateurs et si l’enseignement donné est marqué par une qualité spirituelle et morale si élevée qu’il garantisse un développement, non seulement économique, mais humain. Passée l’assistance, les relations ainsi établies dureront. Qui ne voit de quel poids elles seront pour la paix du monde ?


74. Appel aux jeunes

Beaucoup de jeunes ont déjà répondu avec ardeur et empressement à l’appel de Pie XII pour un laïcat missionnaire60. Nombreux sont aussi ceux qui se sont spontanément mis à la disposition d’organismes, officiels ou privés, de collaboration avec les peuples en voie de développement. Nous Nous réjouissons d’apprendre que, dans certaines nations, le « service militaire » peut devenir en partie un « service social », un « service tout court ». Nous bénissons ces initiatives et les bonnes volontés qui y ­répondent. Puissent tous ceux qui se réclament du Christ entendre son appel : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir61. » Personne ne peut demeurer indifférent au sort de ses frères encore plongés dans la misère, en proie à l’ignorance, victimes de l’insécurité. Comme le cœur du Christ, le cœur du chrétien doit compatir à cette misère : « J’ai pitié de cette foule62. »


75. Prière et action

La prière de tous doit monter avec ferveur vers le Tout-Puissant, pour que l’humanité, ayant pris conscience de si grands maux, s’applique avec intelligence et fermeté à les abolir. À cette prière doit correspondre l’engagement résolu de chacun, à la mesure de ses forces et de ses possibilités, dans la lutte contre le sous-développement. Puissent les personnes, les groupes sociaux et les nations se donner la main fraternellement, le fort aidant le faible à grandir, y mettant toute sa compétence, son enthousiasme et son amour désintéressé. Plus que quiconque, celui qui est animé d’une vraie charité est ingénieux à découvrir les causes de la misère, à trouver les moyens de la combattre, à la vaincre résolument. Faiseur de paix, « il poursuivra son chemin, allumant la joie et versant la lumière et la grâce au cœur des hommes sur toute la surface de la terre, en faisant découvrir, par-delà toutes les frontières, des visages de frères, des visages d’amis 63 ».


Le développement est le nouveau nom de la paix
76. Conclusion

Les disparités économiques, sociales et culturelles trop grandes entre peuples provoquent tensions et discordes, et mettent la paix en péril. Comme Nous le disions aux Pères conciliaires au retour de notre voyage de paix à l’ONU : « La condition des populations en voie de développement doit être l’objet de notre considération, disons mieux, notre charité pour les pauvres qui sont dans le monde – et ils sont légions infinies – doit devenir plus attentive, plus active, plus généreuse64. » Combattre la misère et lutter contre l’injustice, c’est promouvoir, avec le mieux-être, le progrès humain et spirituel de tous, et donc le bien commun de l’humanité. La paix ne se réduit pas à une absence de guerre, fruit de l’équilibre toujours précaire des forces. Elle se construit jour après jour, dans la poursuite d’un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre les hommes65.


77. Sortir de l’isolement

Ouvriers de leur propre développement, les peuples en sont les premiers responsables. Mais ils ne le réaliseront pas dans l’isolement. Des accords régionaux entre peuples faibles pour se soutenir mutuellement, des ententes plus amples pour leur venir en aide, des conventions plus ambitieuses entre les uns et les autres pour établir des programmes concertés, sont les jalons de ce chemin du développement qui conduit à la paix.


78. Vers une autorité mondiale efficace

Cette collaboration internationale à vocation mondiale requiert des institutions qui la préparent, la coordonnent et la régissent, jusqu’à constituer un ordre juridique universellement reconnu. De tout cœur, Nous encourageons les organisations qui ont pris en main cette collaboration au développement, et souhaitons que leur autorité s’accroisse. « Votre vocation, disions-Nous aux représentants des Nations Unies à New York, est de faire fraterniser, non pas quelques-uns des peuples, mais tous les peuples […]. Qui ne voit la nécessité d’arriver ainsi progressivement à instaurer une autorité mondiale en mesure d’agir efficacement sur le plan juridique et politique 66 ? »


79. Espoir fondé en un monde meilleur

Certains estimeront utopiques de telles espérances. Il se pourrait que leur réalisme fût en défaut et qu’ils n’aient pas perçu le dynamisme d’un monde qui veut vivre plus fraternellement, et qui, malgré ses ignorances, ses erreurs, ses péchés même, ses rechutes en barbarie et ses longues divagations hors de la voie du salut, se rapproche lentement, même sans s’en rendre compte, de son Créateur. Cette voie vers plus d’humanité demande effort et sacrifice, mais la souffrance même, acceptée par amour pour nos frères, est porteuse de progrès pour toute la famille humaine. Les chrétiens savent que l’union au sacrifice du Sauveur contribue à l’édification du Corps du Christ dans sa plénitude : le peuple de Dieu rassemblé67.


80. Tous solidaires

Dans ce cheminement, Nous sommes tous solidaires. À tous, Nous avons voulu rappeler l’ampleur du drame et l’urgence de l’œuvre à accomplir. L’heure de l’action a maintenant sonné : la survie de tant d’enfants innocents, l’accès à une condition humaine de tant de familles malheureuses, la paix du monde, l’avenir de la civilisation sont en jeu. À tous les hommes et à tous les peuples de prendre leurs responsabilités.


Appel final
81. Catholiques

Nous adjurons d’abord tous nos fils. Dans les pays en voie de développement non moins qu’ailleurs, les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l’ordre temporel. Si le rôle de la hiérarchie est d’enseigner et d’interpréter authentiquement les principes moraux à suivre en ce domaine, il leur appartient, par leurs libres initiatives et sans attendre passivement consignes et directives, de pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie 68. Des changements sont nécessaires, des réformes profondes, indispensables : ils doivent s’employer résolument à leur insuffler l’esprit évangélique. À nos fils catholiques appartenant aux pays plus favorisés, Nous demandons d’apporter leur compétence et leur active participation aux organisations officielles ou privées, civiles ou religieuses, appliquées à vaincre les difficultés des nations en voie de développement. Ils auront, bien sûr, à cœur d’être au premier rang de ceux qui travaillent à établir dans les faits une morale internationale de justice et d’équité.


82. Chrétiens et croyants

Tous les chrétiens, nos frères, Nous en sommes sûr, voudront amplifier leur effort commun et concerté en vue d’aider le monde à triompher de l’égoïsme, de l’orgueil et des rivalités, à surmonter les ambitions et les injustices, à ouvrir à tous les voies d’une vie plus humaine où chacun soit aimé et aidé comme son prochain, son frère. Et, encore ému de notre inoubliable rencontre de Bombay avec nos frères non chrétiens, de nouveau Nous les convions à œuvrer avec tout leur cœur et leur intelligence, pour que tous les enfants des hommes puissent mener une vie digne des enfants de Dieu.


83. Hommes de bonne volonté

Enfin, Nous Nous tournons vers tous les hommes de bonne volonté conscients que le chemin de la paix passe par le développement. Délégués aux institutions internationales, hommes d’État, publicistes, éducateurs, tous, chacun à votre place, vous êtes les constructeurs d’un monde nouveau. Nous supplions le Dieu Tout-Puissant d’éclairer votre intelligence et de fortifier votre courage pour alerter l’opinion publique et entraîner les peuples. Éducateurs, il vous appartient d’éveiller dès l’enfance l’amour pour les peuples en détresse. Publicistes, il vous revient de mettre sous nos yeux les efforts accomplis pour promouvoir l’entraide des peuples tout comme le spectacle des misères que les hommes ont tendance à oublier pour tranquilliser leur conscience : que les riches du moins sachent que les pauvres sont à leur porte et guettent les reliefs de leurs festins.


84. Hommes d’État

Hommes d’État, il vous incombe de mobiliser vos communautés pour une solidarité mondiale plus efficace, et d’abord de leur faire accepter les nécessaires prélèvements sur leur luxe et leurs gaspillages, pour promouvoir le développement et sauver la paix. Délégués aux organisations internationales, il dépend de vous que les dangereux et stériles affrontements de forces fassent place à la collaboration amicale, pacifique et désintéressée pour un développement solidaire de l’humanité dans laquelle tous les hommes puissent s’épanouir.


85. Sages

Et s’il est vrai que le monde soit en malaise faute de pensée, Nous convoquons les hommes de réflexion et les sages, catholiques, chrétiens, ­honorant Dieu, assoiffés d’absolu, de justice et de vérité : tous les hommes de bonne volonté. À la suite du Christ, Nous osons vous prier avec instance : « Cherchez et vous trouverez 69 », ouvrez les voies qui conduisent par l’entraide, l’approfondissement du savoir, l’élargissement du cœur, à une vie plus fraternelle dans une communauté humaine vraiment universelle.


86. Tous à l’œuvre

Vous tous qui avez entendu l’appel des peuples souffrants, vous tous qui travaillez à y répondre, vous êtes les apôtres du bon et vrai développement qui n’est pas la richesse égoïste et aimée pour elle-même, mais l’économie au service de l’homme, le pain quotidien distribué à tous, comme source de fraternité et signe de la Providence.


87. Bénédiction

De grand cœur Nous vous bénissons, et Nous appelons tous les hommes de bonne volonté à vous rejoindre fraternellement. Car si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y œuvrer de toutes ses forces ? Oui, tous, Nous vous convions à répondre à notre cri d’angoisse, au nom du Seigneur.



1. 15 mai 1891.
2. 15 mai 1931.
3. 15 mai 1961.
4. 11 avril 1963.
5. Cf. en particulier Radio-message du 1er juin 1941, pour le 50e anniversaire de Rerum novarum ; voir ­aussi Message radio de Noël 1942, DC 1942, Nlle série 5, pp. 1-3 et Allocution à un groupe de travailleurs pour ­l’anniversaire de Rerum novarum (14 mai 1953), DC 1953, col. 783-788.
6. Mater et Magistra MM 157.
7. Gaudium et spes GS 63-72.
8. Paul VI, Motu proprio « Catholicam Christi Ecclesiam » (6 janvier 1967), DC 1967, col. 195.
9. Rerum novarum RN 2.
10. Gaudium et spes GS 63,3.
11. Lc 7,22.
12. Gaudium et spes GS 3,2.
13. Cf. Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis XIII, 5, p. 127.
14. Gaudium et spes GS 4,1.
15. L.-J. Lebret, op, Dynamique concrète du développement, Paris, Économie et humanisme, Les éditions ouvrières, 1961, p. 28.
16. 2 Th 3,10.
17. Cf. par exemple J. Maritain, « Les conditions spirituelles du progrès et de la paix », dans Rencontre des cultures à l’UNESCO sous le signe du Concile œcuménique Vatican II, Paris, Marne, 1966, p. 66.
18. Cf. Mt 5,3.
21. 1Jn 3,17.
22. De Nabuthe, c. 12, 53, PL 14,747. Cf. J.-R. Palanque, Saint Ambroise et l’Empire romain, Paris, de Boccard, 1933, pp. 336 ss.
23. Lettre à la Semaine sociale de Brest (21 juin 1965), DC 1965, col. 1365.
24. Gaudium et spes GS 71,6.
25. Ibid., GS 65,3.
26. Quadragesimo anno QA 117.
27. Cf. par exemple Colin Clark, The conditions of economie progress, 3e édition, Londres, Macmillan &amp; Co, et New York, St-Martin’s Press, 1960, pp. 3-6.
28. Lettre à la Semaine sociale de Lyon (25 juin 1964), DC 1964, col. 931.
29. Cf. par exemple M.-D. Chenu, op, Pour une théologie du travail, Paris, éditions du Seuil, 1955.
30. Mater et Magistra MM 91.
31. Cf. par exemple O. von Nell-Breuning, sj, Wirtschaft und Gesellschaft, t. 1 : Grundfragen, Freiburg, Herder, 1956, pp. 183-184.
32. Ep 4,13.
33. Cf. par exemple Mgr M. Larrain Errazuriz, évêque de Talca (Chili), président du CELAM, Lettre pastorale sur le développement et la paix, Paris, Pax Christi, 1965.
34. Gaudium et spes GS 26,4.
36. Paul VI, Message au directeur général de l’UNESCO (26 août 1965), DC 1965, col. 1675.
37. Mt 19,6.
38. Gaudium et spes GS 52,2.
39. Ibid., GS 50-51 (et note 117) et GS 87,2-3.
40. Ibid., GS 15,3.
41. Mt 16,26.
42. Gaudium et spes GS 57,4.
43. Ibid., GS 19,2.
44. Cf. par exemple J. Maritain, L’humanisme intégral, Paris, Aubier, 1936.
45. H. de Lubac, sj, Le drame de l’humanisme athée, 3e édition, Paris, Spes, 1945, p. 10.
46. Pensées, éd. Brunschvicg, n. 434. Cf. M. Zundel, l'Homme passe l'homme, Le Caire, Editions du Lien, 1944.
47. Paul VI, Allocution aux représentants des religions non chrétiennes (3 décembre 1964), DC 1965, col. 6.
48. Jc 2,15-16.
49. Mater et Magistra MM 157 ss.
50. Paul VI, Message radio de Noël 1963, DC 1964, col. 99-100.
51. Paul VI, Allocution (9 février 1966), DC 1966, col. 403-406.
52. Cf. Lc 16,19-31.
53. Gaudium et spes GS 86,3.
54. Lc 12,20.
55. Paul VI, Message au monde (4 décembre 1964), DC 1965, col. 15.
56. Paul VI, encyclique Ecclesiam suam (6 août 1964), DC 1964, col. 1079 ss.
57. Cf. Rerum novarum RN 27.
58. Ibid., RN 2.
59. Gaudium et spes GS 85,2.
60. Pie XII, encyclique Fidei donum (21 avril 1957), DC 1957, col. 593.
61. Mt 25,35-36.
62. Mc 8,2.
63. Jean XXIII, Allocution lors de la remise du prix Balzan (10 mai 1963), DC 1963, col. 722.
64. Paul VI, Allocution aux PP. Conciliaires (5 octobre 1965), DC 1965 col. 1745.
65. Pacem in terris PT 161-163.
66. Paul IV, Allocution aux représentants des Nations Unies (4 octobre 1965), DC 1965, col. 1733.
67. Cf. Ep 4,12 ; Vatican II, Lumen Gentium 13.
68. Cf. Vatican II, décret Apostolicam actuositatem 7, 13, 24, DC 1965, col. 2024, 2030 et 2037.
69. Lc 11,9.
]]></description></item><item><title>Gaudium et spes</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/202-gaudium-et-spes</link><description><![CDATA[Constitution pastorale
Avant-propos1
1. Étroite solidarité de l’Église avec l’ensemble de la famille humaine

Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l’Esprit Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il leur faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire.


2. À qui s’adresse le Concile

C’est pourquoi, après s’être efforcé de pénétrer plus avant dans le mystère de l’Église, le deuxième Concile du Vatican n’hésite pas à s’adresser maintenant, non plus aux seuls fils de l’Église et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes. À tous il veut exposer comment il envisage la présence et l’action de l’Église dans le monde d’aujourd’hui.
Le monde qu’il a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l’univers au sein duquel elle vit. C’est le théâtre où se joue l’histoire du genre humain, le monde marqué par l’effort de l’homme, ses défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce monde a été fondé et demeure conservé par l’amour du Créateur ; il est tombé, certes, sous l’esclavage du péché, mais le Christ, par la Croix et la Résurrection, a brisé le pouvoir du Malin et l’a libéré pour qu’il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu’il parvienne ainsi à son accomplissement.


3. Le service de l’homme

De nos jours, saisi d’admiration devant ses propres découvertes et son propre pouvoir, le genre humain s’interroge cependant, souvent avec angoisse, sur l’évolution présente du monde, sur la place et le rôle de l’homme dans l’univers, sur le sens de ses efforts individuels et collectifs, enfin sur la destinée ultime des choses et de l’humanité. Aussi le Concile, témoin et guide de la foi de tout le Peuple de Dieu rassemblé par le Christ, ne saurait donner une preuve plus parlante de solidarité, de respect et d’amour à l’ensemble de la famille humaine, à laquelle ce peuple appartient, qu’en dialoguant avec elle sur ces différents problèmes, en les éclairant à la lumière de l’Évangile, et en mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l’Église, conduite par l’Esprit Saint, reçoit de son Fondateur. C’est en effet l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler. C’est donc l’homme, l’homme considéré dans son unité et sa totalité, l’homme, corps et âme, cœur et conscience, pensée et volonté, qui constituera l’axe de tout notre exposé.
Voilà pourquoi, en proclamant la très noble vocation de l’homme et en affirmant qu’un germe divin est déposé en lui, ce Saint Synode offre au genre humain la collaboration sincère de l’Église pour l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à cette vocation. Aucune ambition terrestre ne pousse l’Église ; elle ne vise qu’un seul but : continuer, sous l’impulsion de l’Esprit Consolateur, l’œuvre même du Christ, venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver non pour condamner, pour servir non pour être servi1.


Exposé préliminaire : La condition humaine dans le monde d'aujourd'hui
4. Espoirs et angoisses

Pour mener à bien cette tâche, l’Église a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspirations, son caractère souvent dramatique. Voici, tels qu’on peut les esquisser, quelques-uns des traits fondamentaux du monde actuel.
Le genre humain vit aujourd’hui un âge nouveau de son histoire, caractérisé par des changements profonds et rapides qui s’étendent peu à peu à l’ensemble du globe. Provoqués par l’homme, par son intelligence et son activité créatrice, ils rejaillissent sur l’homme lui-même, sur ses jugements, sur ses désirs, individuels et collectifs, sur ses manières de penser et d’agir, tant à l’égard des choses qu’à l’égard de ses semblables. À tel point que l’on peut déjà parler d’une véritable métamorphose sociale et culturelle dont les effets se répercutent jusque sur la vie religieuse.
Comme en toute crise de croissance, cette transformation ne va pas sans de sérieuses difficultés. Ainsi, tandis que l’homme étend si largement son pouvoir, il ne parvient pas toujours à s’en rendre maître. S’efforçant de pénétrer plus avant les ressorts les plus secrets de son être, il apparaît souvent plus incertain de lui-même. Il découvre peu à peu, et avec plus de clarté, les lois de la vie sociale, mais il hésite sur les orientations qu’il faut lui imprimer.
Jamais le genre humain n’a regorgé de tant de richesses, de tant de possibilités, d’une telle puissance économique ; et pourtant une part considérable des habitants du globe sont encore tourmentés par la faim et la misère, et des multitudes d’êtres humains ne savent ni lire ni écrire. Jamais les hommes n’ont eu comme aujourd’hui un sens aussi vif de la liberté, mais, au même moment, surgissent de nouvelles formes d’asservissement social et psychique. Alors que le monde prend une conscience si forte de son unité, de la dépendance réciproque de tous dans une nécessaire solidarité, le voici violemment écartelé par l’opposition de forces qui se combattent : d’âpres dissensions politiques, sociales, économiques, raciales et idéologiques persistent encore, et le danger demeure d’une guerre capable de tout anéantir. L’échange des idées s’accroît ; mais les mots mêmes qui servent à exprimer des concepts de grande importance revêtent des acceptions fort différentes suivant la diversité des idéologies. Enfin, on recherche avec soin une organisation temporelle plus parfaite, sans que ce progrès s’accompagne d’un égal essor spirituel.
Marqués par une situation si complexe, un très grand nombre de nos contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes ; en même temps, ils ne savent comment les harmoniser avec les découvertes récentes. Une inquiétude les saisit et ils s’interrogent avec un mélange d’espoir et d’angoisse sur l’évolution actuelle du monde. Celle-ci jette à l’homme un défi ; mieux, elle l’oblige à répondre.


5. Une mutation profonde

L’ébranlement actuel des esprits et la transformation des conditions de vie sont liés à une mutation d’ensemble qui tend à la prédominance, dans la formation de l’esprit, des sciences mathématiques, naturelles ou humaines et dans l’action, de la technique, fille des sciences. Cet esprit scientifique a façonné d’une manière différente du passé l’état culturel et les modes de penser. Les progrès de la technique vont jusqu’à transformer la face de la terre et, déjà, se lancent à la conquête de l’espace.
Sur le temps aussi, l’intelligence humaine étend en quelque sorte son empire : pour le passé, par la connaissance historique ; pour l’avenir, par la prospective et la planification. Les progrès des sciences biologiques, psychologiques et sociales ne permettent pas seulement à l’homme de se mieux connaître, mais lui fournissent aussi le moyen d’exercer une influence directe sur la vie des sociétés, par l’emploi de techniques appropriées. En même temps, le genre humain se préoccupe, et de plus en plus, de prévoir désormais son propre développement démographique et de le contrôler.
Le mouvement même de l’histoire devient si rapide que chacun a peine à le suivre. Le destin de la communauté humaine devient un, et il ne se diversifie plus comme en autant d’histoires séparées entre elles. Bref, le genre humain passe d’une notion plutôt statique de l’ordre des choses à une conception plus dynamique et évolutive : de là naît, immense, une problématique nouvelle qui provoque à de nouvelles analyses et à de nouvelles synthèses.


6. Changements dans l’ordre social

Du même coup, il se produit des changements de jour en jour plus importants dans les communautés locales traditionnelles (familles patriarcales, clans, tribus, villages), dans les différents groupes et les rapports sociaux.
Une société de type industriel s’étend peu à peu, amenant certains pays à une économie d’opulence et transformant radicalement les conceptions et les conditions séculaires de la vie en société. De la même façon, la civilisation urbaine et l’attirance qu’elle provoque s’intensifient, soit par la multiplication des villes et de leurs habitants, soit par l’expansion du mode de vie urbain au monde rural.
Des moyens de communication sociale nouveaux, et sans cesse plus perfectionnés, favorisent la connaissance des événements et la diffusion extrêmement rapide et universelle des idées et des sentiments, suscitant ainsi de nombreuses réactions en chaîne.
On ne doit pas négliger non plus le fait que tant d’hommes, poussés par diverses raisons à émigrer, sont amenés à changer de mode de vie.
En somme, les relations de l’homme avec ses semblables se multiplient sans cesse, tandis que la « socialisation » elle-même entraîne à son tour de nouveaux liens, sans favoriser toujours pour autant, comme il le faudrait, le plein développement de la personne et des relations vraiment personnelles, c’est-à-dire la « personnalisation ».
En vérité, cette évolution se manifeste surtout dans les nations qui bénéficient déjà des avantages du progrès économique et technique ; mais elle est aussi à l’œuvre chez les peuples en voie de développement qui souhaitent procurer à leurs pays les bienfaits de l’industrialisation et de l’urbanisation. Ces peuples, surtout s’ils sont attachés à des traditions plus anciennes, ressentent en même temps le besoin d’exercer leur liberté d’une façon plus adulte et plus personnelle.


7. Changements psychologiques, moraux, religieux

La transformation des mentalités et des structures conduit souvent à une remise en question des valeurs reçues, tout particulièrement chez les jeunes : fréquemment, ils ne supportent pas leur état ; bien plus, l’inquiétude en fait des révoltés, tandis que, conscients de leur importance dans la vie sociale, ils désirent y prendre au plus tôt leurs responsabilités. C’est pourquoi il n’est pas rare que parents et éducateurs éprouvent des difficultés croissantes dans l’accomplissement de leur tâche.
Les cadres de vie, les lois, les façons de penser et de sentir hérités du passé ne paraissent pas toujours adaptés à l’état actuel des choses : d’où le désarroi du comportement et même des règles de conduite.
Les conditions nouvelles affectent enfin la vie religieuse elle-même. D’une part, l’essor de l’esprit critique la purifie d’une conception magique du monde et des survivances superstitieuses, et exige une adhésion de plus en plus personnelle et active à la foi : nombreux sont ainsi ceux qui parviennent à un sens plus vivant de Dieu. D’autre part, des multitudes sans cesse plus denses s’éloignent en pratique de la religion. Refuser Dieu ou la religion, ne pas s’en soucier, n’est plus, comme en d’autres temps, un fait exceptionnel, lot de quelques individus : aujourd’hui en effet on présente volontiers un tel comportement comme une exigence du progrès scientifique ou de quelque nouvel humanisme. En de nombreuses régions, cette négation ou cette indifférence ne s’expriment pas seulement au niveau philosophique ; elles affectent aussi, et très largement, la littérature, l’art, l’interprétation des sciences humaines et de l’histoire, la législation elle-même : d’où le désarroi d’un grand nombre.


8. Les déséquilibres du monde moderne

Une évolution aussi rapide, accomplie souvent sans ordre et, plus encore, la prise de conscience de plus en plus aiguë des écartèlements dont souffre le monde, engendrent ou accroissent contradictions et déséquilibres.
Au niveau de la personne elle-même, un déséquilibre se fait assez souvent jour entre l’intelligence pratique moderne et une pensée spéculative qui ne parvient pas à dominer la somme de ses connaissances ni à les ordonner en des synthèses satisfaisantes. Déséquilibre également entre la préoccupation de l’efficacité concrète et les exigences de la conscience morale, et, non moins fréquemment, entre les conditions collectives de l’existence et les requêtes d’une pensée personnelle, et aussi de la contemplation. Déséquilibre enfin entre la spécialisation de l’activité humaine et une vue générale des choses.
Tensions au sein de la famille, dues soit à la pesanteur des conditions démographiques, économiques et sociales, soit aux conflits des générations successives, soit aux nouveaux rapports sociaux qui s’établissent entre hommes et femmes.
D’importants déséquilibres naissent aussi entre les races, entre les diverses catégories sociales, entre pays riches, moins riches et pauvres ; enfin entre les institutions internationales nées de l’aspiration des peuples à la paix et les propagandes idéologiques ou les égoïsmes collectifs qui se manifestent au sein des nations et des autres groupes.
Défiances et inimitiés mutuelles, conflits et calamités s’ensuivent, dont l’homme lui-même est à la fois cause et victime.


9. Les aspirations de plus en plus universelles du genre humain

Pendant ce temps, la conviction grandit que le genre humain peut et doit non seulement renforcer sans cesse sa maîtrise sur la création, mais qu’il peut et doit en outre instituer un ordre politique, social et économique qui soit toujours plus au service de l’homme, et qui permette à chacun, à chaque groupe, d’affirmer sa dignité propre et de la développer.
D’où les âpres revendications d’un grand nombre qui, prenant nettement conscience des injustices et de l’inégalité de la distribution des biens, s’estiment lésés. Les nations en voie de développement, comme celles qui furent récemment promues à l’indépendance, veulent participer aux bienfaits de la civilisation moderne tant au plan économique qu’au plan politique, et jouer librement leur rôle sur la scène du monde. Et pourtant, entre ces nations et les autres nations plus riches, dont le développement est plus rapide, l’écart ne fait que croître, et, en même temps, très souvent, la dépendance, y compris la dépendance économique. Les peuples de la faim interpellent les peuples de l’opulence. Les femmes, là où elles ne l’ont pas encore obtenue, réclament la parité de droit et de fait avec les hommes. Les travailleurs, ouvriers et paysans, veulent non seulement gagner leur vie, mais développer leur personnalité par leur travail, mieux, participer à l’organisation de la vie économique, sociale, politique et culturelle. Pour la première fois dans l’histoire, l’humanité entière n’hésite plus à penser que les bienfaits de la civilisation peuvent et doivent réellement s’étendre à tous les peuples.
Mais sous toutes ces revendications se cache une aspiration plus profonde et plus universelle : les personnes et les groupes ont soif d’une vie pleine et libre, d’une vie digne de l’homme, qui mette à leur propre service toutes les immenses possibilités que leur offre le monde actuel. Quant aux nations, elles ne cessent d’accomplir de courageux efforts pour parvenir à une certaine forme de communauté universelle.
Ainsi le monde moderne apparaît à la fois comme puissant et faible, capable du meilleur et du pire, et le chemin s’ouvre devant lui de la liberté ou de la servitude, du progrès ou de la régression, de la fraternité ou de la haine. D’autre part, l’homme prend conscience que de lui dépend la bonne orientation des forces qu’il a mises en mouvement et qui peuvent l’écraser ou le servir. C’est pourquoi il s’interroge lui-même.


10. Les interrogations profondes du genre humain

En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans le cœur même de l’homme. C’est en l’homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait2. En somme, c’est en lui-même qu’il souffre division, et c’est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes. Beaucoup, il est vrai, dont la vie est imprégnée de matérialisme pratique, sont détournés par là d’une claire perception de cette situation dramatique ; ou bien, accablés par la misère, ils se trouvent empêchés d’y prêter attention. D’autres, en grand nombre, pensent trouver leur tranquillité dans les diverses explications du monde qui leur sont proposées. Certains attendent du seul effort de l’homme la libération véritable et plénière du genre humain et ils se persuadent que le règne à venir de l’homme sur la terre comblera tous les vœux de son cœur. Il en est d’autres qui, désespérant du sens de la vie, exaltent les audacieux qui, jugeant l’existence humaine dénuée de toute signification par elle-même, tentent de lui donner, par leur seule inspiration, toute sa signification. Néanmoins, le nombre croît de ceux qui, face à l’évolution présente du monde, se posent les questions les plus fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle. Qu’est-ce que l’homme ? Que signifient la souffrance, le mal, la mort, qui subsistent malgré tant de progrès ? À quoi bon ces victoires payées d’un si grand prix ? Que peut apporter l’homme à la société ? Que peut-il en attendre ? Qu’adviendra-t-il après cette vie ?
L’Église, quant à elle, croit que le Christ, mort et ressuscité pour tous3, offre à l’homme, par son Esprit, lumière et forces pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation. Elle croit qu’il n’est pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel ils doivent être sauvés4. Elle croit aussi que la clé, le centre et la fin de toute histoire humaine se trouve en son Seigneur et Maître. Elle affirme en outre que, sous tous les changements, bien des choses demeurent qui ont leur fondement ultime dans le Christ, le même hier, aujourd’hui et à jamais5. C’est pourquoi, sous la lumière du Christ, Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature6, le Concile se propose de s’adresser à tous, pour éclairer le mystère de l’homme et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps.


Première partie : L’Église et la vocation humaine
11. Répondre aux appels de l’Esprit

Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le Peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nouvelle et nous fait connaître la volonté divine sur la vocation intégrale de l’homme, orientant ainsi l’esprit vers des solutions pleinement humaines.
Le Concile se propose avant tout de juger à cette lumière les valeurs les plus prisées par nos contemporains et de les relier à leur source divine. Car ces valeurs, dans la mesure où elles procèdent du génie humain, qui est un don de Dieu, sont fort bonnes ; mais il n’est pas rare que la corruption du cœur humain les détourne de l’ordre requis : c’est pourquoi elles ont besoin d’être purifiées.
Que pense l’Église de l’homme ? Quelles orientations semblent devoir être proposées pour l’édification de la société contemporaine ? Quelle signification dernière donner à l’activité de l’homme dans l’univers ? Ces questions réclament une réponse. La réciprocité des services que sont appelés à se rendre le Peuple de Dieu et le genre humain, dans lequel ce Peuple est inséré, apparaîtra alors avec plus de netteté : ainsi se manifestera le caractère religieux et, par le fait même, souverainement humain de la mission de l’Église.


Chapitre I : La dignité de la personne humaine
12. L’homme à l’image de Dieu

Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet.
Mais qu’est-ce que l’homme ? Sur lui-même, il a proposé et propose encore des opinions multiples, diverses et même opposées, suivant lesquelles, souvent, ou bien il s’exalte lui-même comme une norme absolue, ou bien il se rabaisse jusqu’au désespoir : d’où ses doutes et ses angoisses. Ces difficultés, l’Église les ressent à fond. Instruite par la Révélation divine, elle peut y apporter une réponse, où se trouve dessinée la condition véritable de l’homme, où sont mises au clair ses faiblesses, mais où peuvent en même temps être justement reconnues sa dignité et sa vocation.
La Bible en effet enseigne que l’homme a été créé « à l’image de Dieu » capable de connaître et d’aimer son Créateur, qu’il a été constitué seigneur de toutes les créatures terrestres7, pour les dominer et pour s’en servir, en glorifiant Dieu8. « Qu’est donc l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? ou le fils de l’homme pour que tu te soucies de lui ? À peine le fis-tu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et de splendeur : tu l’établis sur l’œuvre de tes mains, tout fut mis par toi sous ses pieds » (Ps 8,5-7).
Mais Dieu n’a pas créé l’homme solitaire : dès l’origine, « Il les créa homme et femme » (Gn 1,27). Cette société de l’homme et de la femme est l’expression première de la communion des personnes. Car l’homme, de par sa nature profonde, est un être social, et sans relations avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités.
C’est pourquoi Dieu, lisons-nous encore dans la Bible, « regarda tout ce qu’il avait fait et le jugea très bon » (Gn 1,31).


13. Le péché

Établi par Dieu dans un état de justice, l’homme, séduit par le Malin, dès le début de l’histoire, a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu. Ayant connu Dieu, « ils ne lui ont pas rendu gloire comme à un Dieu (…) mais leur cœur inintelligent s’est enténébré, et ils ont servi la créature de préférence au Créateur »9. Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre propre expérience le confirme. Car l’homme, s’il regarde au-dedans de son cœur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent provenir de son Créateur, qui est bon. Refusant souvent de reconnaître Dieu comme son principe, l’homme a, par le fait même, brisé l’ordre qui l’orientait à sa fin dernière, et, en même temps, il a rompu toute harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à toute la création.
C’est donc en lui-même que l’homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. Bien plus, voici que l’homme se découvre incapable par lui-même de vaincre effectivement les assauts du mal ; et ainsi chacun se sent comme chargé de chaînes. Mais le Seigneur en personne est venu pour restaurer l’homme dans sa liberté et sa force, le rénovant intérieurement, et jetant dehors « le prince de ce monde » (Jn 12,31), qui le retenait dans l’esclavage du péché10. Quant au péché, il amoindrit l’homme lui-même en l’empêchant d’atteindre sa plénitude.
Dans la lumière de cette Révélation, la sublimité de la vocation humaine, comme la profonde misère de l’homme, dont tous font l’expérience, trouvent leur signification ultime.


14. Constitution de l’homme

Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est, dans sa condition corporelle même, un résumé de l’univers des choses, qui trouvent ainsi en lui leur sommet, et peuvent librement louer leur Créateur11. Il est donc interdit à l’homme de dédaigner la vie corporelle. Mais, au contraire, il doit estimer et respecter son corps qui a été créé par Dieu et qui doit ressusciter au dernier jour. Toutefois, blessé par le péché, il ressent en lui les révoltes du corps. C’est donc la dignité même de l’homme qui exige de lui qu’il glorifie Dieu dans son corps12, sans le laisser asservir aux mauvais penchants de son cœur.
En vérité, l’homme ne se trompe pas, lorsqu’il se reconnaît supérieur aux éléments matériels et qu’il se considère comme irréductible, soit à une simple parcelle de la nature, soit à un élément anonyme de la cité humaine. Par son intériorité, il dépasse en effet l’univers des choses : c’est à ces profondeurs qu’il revient lorsqu’il fait retour en lui-même où l’attend ce Dieu qui scrute les cœurs13 et où il décide personnellement de son propre sort sous le regard de Dieu. Ainsi, lorsqu’il reconnaît en lui une âme spirituelle et immortelle, il n’est pas le jouet d’une création imaginaire qui s’expliquerait seulement par les conditions physiques et sociales, mais, bien au contraire, il atteint le tréfonds même de la réalité.


15. Dignité de l’intelligence, vérité et sagesse

Participant à la lumière de l’intelligence divine, l’homme a raison de penser que, par sa propre intelligence, il dépasse l’univers des choses. Sans doute son génie au long des siècles, par une application laborieuse, a fait progresser les sciences empiriques, les techniques et les arts libéraux. De nos jours il a obtenu des victoires hors pair, notamment dans la découverte et la conquête du monde matériel. Toujours cependant il a cherché et trouvé une vérité plus profonde. Car l’intelligence ne se borne pas aux seuls phénomènes ; elle est capable d’atteindre, avec une authentique certitude, la réalité intelligible, en dépit de la part d’obscurité et de faiblesse que laisse en elle le péché.
Enfin, la nature intelligente de la personne trouve et doit trouver sa perfection dans la sagesse. Celle-ci attire avec force et douceur l’esprit de l’homme vers la recherche et l’amour du vrai et du bien ; l’homme qui s’en nourrit est conduit du monde visible à l’invisible.
Plus que toute autre, notre époque a besoin d’une telle sagesse, pour humaniser ses propres découvertes, quelles qu’elles soient. L’avenir du monde serait en péril si elle ne savait pas se donner des sages. Pourquoi ne pas ajouter cette remarque : de nombreux pays, pauvres en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point.
Par le don de l’Esprit, l’homme parvient, dans la foi, à contempler et à goûter le mystère de la volonté divine14.


16. Dignité de la conscience morale

Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela. » Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera15. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où Sa voix se fait entendre16. C’est d’une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du prochain17. Par fidélité à la conscience, les chrétiens, unis aux autres hommes, doivent chercher ensemble la vérité et la solution juste de tant de problèmes moraux que soulève aussi bien la vie privée que la vie sociale. Plus la conscience droite l’emporte, plus les personnes et les groupes s’éloignent d’une décision aveugle et tendent à se conformer aux normes objectives de la moralité. Toutefois, il arrive souvent que la conscience s’égare, par suite d’une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. Ce que l’on ne peut dire lorsque l’homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle.


17. Grandeur de la liberté

Mais c’est toujours librement que l’homme se tourne vers le bien. Cette liberté, nos contemporains l’estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant ils la chérissent d’une manière qui n’est pas droite, comme la licence de faire n’importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liberté est en l’homme un signe privilégié de l’image divine. Car Dieu a voulu le « laisser à son propre conseil »18 pour qu’il puisse de lui-même chercher son Créateur et, en adhérant librement à Lui, s’achever ainsi dans une bienheureuse plénitude. La dignité de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsque, se délivrant de toute servitude des passions, par le choix libre du bien, il marche vers sa destinée et prend soin de s’en procurer réellement les moyens par son ingéniosité. Ce n’est toutefois que par le secours de la grâce divine que la liberté humaine, blessée par le péché, peut s’ordonner à Dieu d’une manière effective et intégrale. Et chacun devra rendre compte de sa propre vie devant le tribunal de Dieu, selon le bien ou le mal accomplis19.


18. Le mystère de la mort

C’est en face de la mort que l’énigme de la condition humaine atteint son sommet. L’homme n’est pas seulement tourmenté par la souffrance et la déchéance progressive de son corps mais, plus encore, par la peur d’une destruction définitive. Et c’est par une inspiration juste de son cœur qu’il rejette et refuse cette ruine totale et ce définitif échec de sa personne. Le germe d’éternité qu’il porte en lui, irréductible à la seule matière, s’insurge contre la mort. Toutes les tentatives de la technique, si utiles qu’elles soient, sont impuissantes à calmer son anxiété : car le prolongement de la vie que la biologie procure ne peut satisfaire ce désir d’une vie ultérieure, invinciblement ancré dans son cœur.
Mais si toute imagination ici défaille, l’Église, instruite par la Révélation divine, affirme que Dieu a créé l’homme en vue d’une fin bienheureuse, au-delà des misères du temps présent. De plus, la foi chrétienne enseigne que cette mort corporelle à laquelle l’homme aurait été soustrait s’il n’avait pas péché20, sera un jour vaincue, lorsque le salut, perdu par la faute de l’homme, lui sera rendu par son tout-puissant et miséricordieux Sauveur. Car Dieu a appelé et appelle l’homme à adhérer à Lui de tout son être, dans la communion éternelle d’une vie divine inaltérable. Cette victoire, le Christ l’a acquise en ressuscitant21, libérant l’homme de la mort par sa propre mort. À partir des titres sérieux qu’elle offre à l’examen de tout homme, la foi est ainsi en mesure de répondre à son interrogation angoissée sur son propre avenir. Elle nous offre en même temps la possibilité d’une communion dans le Christ avec nos frères bien-aimés qui sont déjà morts, en nous donnant l’espérance qu’ils ont trouvée près de Dieu la véritable vie.


19. Formes et racines de l’athéisme

L’aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette vocation de l’homme à communier avec Dieu. Cette invitation que Dieu adresse à l’homme de dialoguer avec Lui commence avec l’existence humaine. Car, si l’homme existe, c’est que Dieu l’a créé par amour et, par amour, ne cesse de lui donner l’être ; et l’homme ne vit pleinement selon la vérité que s’il reconnaît librement cet amour et s’abandonne à son Créateur. Mais beaucoup de nos contemporains ne perçoivent pas du tout ou même rejettent explicitement le rapport intime et vital qui unit l’homme à Dieu : à tel point que l’athéisme compte parmi les faits les plus graves de ce temps et doit être soumis à un examen très attentif.
On désigne sous le nom d’athéisme des phénomènes entre eux très divers. En effet, tandis que certains athées nient Dieu expressément, d’autres pensent que l’homme ne peut absolument rien affirmer de Lui. D’autres encore traitent le problème de Dieu de telle façon que ce problème semble dénué de sens. Beaucoup, outrepassant indûment les limites des sciences positives, ou bien prétendent que la seule raison scientifique explique tout, ou bien, à l’inverse, ne reconnaissent comme définitive absolument aucune vérité. Certains font un tel cas de l’homme que la foi en Dieu s’en trouve comme énervée, plus préoccupés qu’ils sont, semble-t-il, d’affirmer l’homme que de nier Dieu. D’autres se représentent Dieu sous un jour tel que, en Le repoussant, ils refusent un Dieu qui n’est en aucune façon celui de l’Évangile. D’autres n’abordent même pas le problème de Dieu : ils paraissent étrangers à toute inquiétude religieuse et ne voient pas pourquoi ils se soucieraient encore de religion. L’athéisme, en outre, naît souvent, soit d’une protestation révoltée contre le mal dans le monde, soit du fait que l’on attribue à tort à certains idéaux humains un tel caractère d’absolu qu’on en vient à les prendre pour Dieu. La civilisation moderne elle-même, non certes par son essence même, mais parce qu’elle se trouve trop engagée dans les réalités terrestres, peut rendre souvent plus difficile l’approche de Dieu.
Certes, ceux qui délibérément s’efforcent d’éliminer Dieu de leur cœur et d’écarter les problèmes religieux, en ne suivant pas le « dicta-men » de leur conscience, ne sont pas exempts de faute. Mais les croyants eux-mêmes portent souvent à cet égard une certaine responsabilité. Car l’athéisme, considéré dans son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même, il la trouve en diverses causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction critique en face des religions et spécialement, en certaines régions, en face de la religion chrétienne. C’est pourquoi, dans cette genèse de l’athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n’est pas mince, dans la mesure où, par la négligence dans l’éducation de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire d’eux qu’ils voilent l’authentique visage de Dieu et de la religion plus qu’ils ne le révèlent.


20. L’athéisme systématique

Souvent l’athéisme moderne présente aussi une forme systématique qui, abstraction faite des autres causes, pousse le désir d’autonomie humaine à un point tel qu’il fait obstacle à toute dépendance à l’égard de Dieu. Ceux qui professent un athéisme de cette sorte soutiennent que la liberté consiste en ceci que l’homme est pour lui-même sa propre fin, le seul artisan et le démiurge de sa propre histoire. Ils prétendent que cette vue des choses est incompatible avec la reconnaissance d’un Seigneur, auteur et fin de toutes choses, ou au moins qu’elle rend cette affirmation tout à fait superflue. Cette doctrine peut se trouver renforcée par le sentiment de puissance que le progrès technique actuel confère à l’homme.
Parmi les formes de l’athéisme contemporain, on ne doit pas passer sous silence celle qui attend la libération de l’homme surtout de sa libération économique et sociale. À cette libération s’opposerait, par sa nature même, la religion, dans la mesure où, érigeant l’espérance de l’homme sur le mirage d’une vie future, elle le détournerait d’édifier la cité terrestre. C’est pourquoi les tenants d’une telle doctrine, là où ils deviennent les maîtres du pouvoir, attaquent la religion avec violence, utilisant pour la diffusion de l’athéisme, surtout en ce qui regarde l’éducation de la jeunesse, tous les moyens de pression dont le pouvoir public dispose.


21. L’attitude de l’Église en face de l’athéisme

L’Église, fidèle à la fois à Dieu et à l’homme, ne peut cesser de réprouver avec douleur et avec la plus grande fermeté, comme elle l’a fait dans le passé22, ces doctrines et ces manières de faire funestes qui contredisent la raison et l’expérience commune et font déchoir l’homme de sa noblesse native.
Elle s’efforce cependant de saisir dans l’esprit des athées les causes cachées de la négation de Dieu et, bien consciente de la gravité des problèmes que l’athéisme soulève, poussée par son amour pour tous les hommes, elle estime qu’il lui faut soumettre ces motifs à un examen sérieux et approfondi.
L’Église tient que la reconnaissance de Dieu ne s’oppose en aucune façon à la dignité de l’homme, puisque cette dignité trouve en Dieu Lui-même ce qui la fonde et ce qui l’achève. Car l’homme a été établi en société, intelligent et libre, par Dieu son Créateur. Mais surtout, comme fils, il est appelé à l’intimité même de Dieu et au partage de son propre bonheur. L’Église enseigne, en outre, que l’espérance eschatologique ne diminue pas l’importance des tâches terrestres, mais en soutient bien plutôt l’accomplissement par de nouveaux motifs. À l’opposé, lorsque manquent le support divin et l’espérance de la vie éternelle, la dignité de l’homme subit une très grave blessure, comme on le voit souvent aujourd’hui, et l’énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la souffrance reste sans solution : ainsi, trop souvent, les hommes s’abîment dans le désespoir.
Pendant ce temps, tout homme demeure à ses propres yeux une question insoluble qu’il perçoit confusément. À certaines heures, en effet, principalement à l’occasion des grands événements de la vie, personne ne peut totalement éviter ce genre d’interrogation. Dieu seul peut pleinement y répondre et d’une manière irrécusable, Lui qui nous invite à une réflexion plus profonde et à une recherche plus humble.
Quant au remède à l’athéisme, on doit l’attendre d’une part d’une présentation adéquate de la doctrine, d’autre part de la pureté de vie de l’Église et de ses membres. C’est à l’Église qu’il revient en effet de rendre présents et comme visibles Dieu le Père et son Fils incarné, en se renouvelant et en se purifiant sans cesse23, sous la conduite de l’Esprit Saint. Il y faut surtout le témoignage d’une foi vivante et adulte, c’est-à-dire d’une foi formée à reconnaître lucidement les difficultés et capable de les surmonter. D’une telle foi, de très nombreux martyrs ont rendu et continuent de rendre un éclatant témoignage. Sa fécondité doit se manifester en pénétrant toute la vie des croyants, y compris leur vie profane, et en les entraînant à la justice et à l’amour, surtout au bénéfice des déshérités. Enfin ce qui contribue le plus à révéler la présence de Dieu, c’est l’amour fraternel des fidèles qui travaillent d’un cœur unanime pour la foi de l’Évangile24, et qui se présentent comme un signe d’unité.
L’Église, tout en rejetant absolument l’athéisme, proclame toutefois, sans arrière-pensée, que tous les hommes, croyants et incroyants, doivent s’appliquer à la juste construction de ce monde, dans lequel ils vivent ensemble : ce qui, assurément, n’est possible que par un dialogue loyal et prudent. L’Église déplore donc les différences de traitement que certaines autorités civiles établissent injustement entre croyants et incroyants, au mépris des droits fondamentaux de la personne. Pour les croyants, elle réclame la liberté effective et la possibilité d’élever aussi dans ce monde le temple de Dieu. Quant aux athées, elle les invite avec humanité à examiner en toute objectivité l’Évangile du Christ.
Car l’Église sait parfaitement que son message est en accord avec le fond du cœur humain quand elle défend la dignité de la vocation de l’homme, et rend ainsi l’espoir à ceux qui n’osent plus croire à la grandeur de leur destin. Ce message, loin de diminuer l’homme, sert à son progrès en répandant lumière, vie et liberté et, en dehors de lui, rien ne peut combler le cœur humain : « Tu nous as faits pour Toi », Seigneur, « et notre cœur ne connaît aucun répit jusqu’à ce qu’il trouve son repos en Toi »25.


22. Le Christ, homme nouveau

En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe Incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de Celui qui devait venir26, le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. Il n’est donc pas surprenant que les vérités ci-dessus trouvent en Lui leur source et atteignent en Lui leur point culminant.
« Image du Dieu invisible » (Col 1,15)27, Il est l’Homme parfait qui a restauré dans la descendance d’Adam la ressemblance divine, altérée dès le premier péché. Parce qu’en Lui la nature humaine a été assumée, non absorbée28, par le fait même, cette nature a été élevée en nous aussi à une dignité sans égale. Car, par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni Lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme29, Il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, Il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché30.
Agneau innocent, par son sang librement répandu, Il nous a mérité la vie ; et, en Lui, Dieu nous a réconciliés avec Lui-même et entre nous31  nous arrachant à l’esclavage du diable et du péché. En sorte que chacun de nous peut dire avec l’Apôtre : le Fils de Dieu « m’a aimé et II s’est livré Lui-même pour moi » (Ga 2,20). En souffrant pour nous, Il ne nous a pas simplement donné l’exemple, afin que nous marchions sur ses pas32, mais II a ouvert une route nouvelle : si nous la suivons, la vie et la mort deviennent saintes et acquièrent un sens nouveau.
Devenu conforme à l’image du Fils, Premier-né d’une multitude de frères33, le chrétien reçoit « les prémices de l’Esprit » (Rm 8,23), qui le rendent capable d’accomplir la loi nouvelle de l’amour34. Par cet Esprit, « gage de l’héritage » (Eph 1,14), c’est tout l’homme qui est intérieurement renouvelé, dans l’attente de « la rédemption du corps » (Rm 8,23) : « Si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts demeure en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11)35. Certes, pour un chrétien, c’est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l’espérance, il va au-devant de la résurrection36.
Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce37. En effet, puisque le Christ est mort pour tous38, et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associés au mystère pascal.
Telle est la qualité et la grandeur du mystère de l’homme, ce mystère que la Révélation chrétienne fait briller aux yeux des croyants. C’est donc par le Christ et dans le Christ que s’éclaire l’énigme de la douleur et de la mort qui, hors de son Évangile, nous écrase. Le Christ est ressuscité, par sa mort II a vaincu la mort, et II nous a abondamment donné la vie39 pour que, devenus fils dans le Fils, nous clamions dans l’Esprit : Abba, Père !40


Chapitre II : La communauté humaine
23. But poursuivi par le Concile

Parmi les principaux aspects du monde d’aujourd’hui, il faut compter la multiplication des relations entre les hommes que les progrès techniques actuels contribuent largement à développer. Toutefois le dialogue fraternel des hommes ne trouve pas son achèvement à ce niveau, mais plus profondément dans la communauté des personnes et celle-ci exige le respect réciproque de leur pleine dignité spirituelle. La Révélation chrétienne favorise puissamment l’essor de cette communion des personnes entre elles ; en même temps elle nous conduit à une intelligence plus pénétrante des lois de la vie sociale, que le Créateur a inscrites dans la nature spirituelle et morale de l’homme.
Mais comme de récents documents du Magistère ont abondamment expliqué la doctrine chrétienne sur la société humaine41, le Concile s’en tient au rappel de quelques vérités majeures dont il expose les fondements à la lumière de la Révélation. Il insiste ensuite sur quelques conséquences qui revêtent une importance particulière en notre temps.


24. Caractère communautaire de la vocation humaine dans le plan de Dieu

Dieu, qui veille paternellement sur tous, a voulu que tous les hommes constituent une seule famille et se traitent mutuellement comme des frères. Tous, en effet, ont été créés à l’image de Dieu, « qui a fait habiter sur toute la face de la terre tout le genre humain issu d’un principe unique » (Ac 17,26), et tous sont appelés à une seule et même fin, qui est Dieu Lui-même.
À cause de cela, l’amour de Dieu et du prochain est le premier et le plus grand commandement. L’Écriture, pour sa part, enseigne que l’amour de Dieu est inséparable de l’amour du prochain : « …tout autre commandement se résume en cette parole : tu aimeras le prochain comme toi-même… La charité est donc la loi dans sa plénitude » (Rm 13,9-10 ; 1 Jn 4,20). Il est bien évident que cela est d’une extrême importance pour des hommes de plus en plus dépendants les uns des autres et dans un monde sans cesse plus unifié.
Allons plus loin : quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que « tous soient un…, comme nous nous sommes un » (Jn 17,21-22), Il ouvre des perspectives inaccessibles à la raison et II nous suggère qu’il y a une certaine ressemblance entre l’union des Personnes divines et celle des fils de Dieu dans la vérité et dans l’amour. Cette ressemblance montre bien que l’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don désintéressé de lui-même42.


25. Interdépendance de la personne et de la société

Le caractère social de l’homme fait apparaître qu’il y a interdépendance entre l’essor de la personne et le développement de la société elle-même. En effet, la personne humaine qui, de par sa nature même, a absolument besoin d’une vie sociale43, est, et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes institutions. La vie sociale n’est donc pas pour l’homme quelque chose de surajouté : aussi c’est par l’échange avec autrui, par la réciprocité des services, par le dialogue avec ses frères que l’homme grandit selon toutes ses capacités et peut répondre à sa vocation.
Parmi les liens sociaux nécessaires à l’essor de l’homme, certains, comme la famille et la communauté politique correspondent plus immédiatement à sa nature intime ; d’autres relèvent plutôt de sa libre volonté. De nos jours, sous l’influence de divers facteurs, les relations mutuelles et les interdépendances ne cessent de se multiplier : d’où des associations et des institutions variées, de droit public ou privé. Même si ce fait, qu’on nomme socialisation, n’est pas sans danger, il comporte cependant de nombreux avantages qui permettent d’affermir et d’accroître les qualités de la personne, et de garantir ses droits44.
Mais si les personnes humaines reçoivent beaucoup de la vie sociale pour l’accomplissement de leur vocation, même religieuse, on ne peut cependant pas nier que les hommes, du fait des contextes sociaux dans lesquels ils vivent et baignent dès leur enfance, se trouvent souvent détournés du bien et portés au mal. Certes, les désordres, si souvent rencontrés dans l’ordre social, proviennent en partie des tensions existant au sein des structures économiques, politiques et sociales. Mais, plus radicalement, ils proviennent de l’orgueil et de l’égoïsme des hommes, qui pervertissent aussi le climat social. Là où l’ordre des choses a été vicié par les suites du péché, l’homme, déjà enclin au mal par naissance, éprouve de nouvelles incitations qui le poussent à pécher : sans efforts acharnés, sans l’aide de la grâce, il ne saurait les vaincre.


26. Promouvoir le bien commun

Parce que les liens humains s’intensifient et s’étendent peu à peu à l’univers entier, le bien commun, c’est-à-dire cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée, prend aujourd’hui une extension de plus en plus universelle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, et plus encore du bien commun de l’ensemble de la famille humaine45.
Mais en même temps grandit la conscience de l’éminente dignité de la personne humaine, supérieure à toutes choses et dont les droits et les devoirs sont universels et inviolables. Il faut donc rendre accessible à l’homme tout ce dont il a besoin pour mener une vie vraiment humaine, par exemple : nourriture, vêtement, habitat, droit de choisir librement son état de vie et de fonder une famille, droit à l’éducation, au travail, à la réputation, au respect, à une information convenable, droit d’agir selon la droite règle de sa conscience, droit à la sauvegarde de la vie privée et à une juste liberté, y compris en matière religieuse.
Aussi l’ordre social et son progrès doivent-ils toujours tourner au bien des personnes, puisque l’ordre des choses doit être subordonné à l’ordre des personnes et non l’inverse. Le Seigneur Lui-même le suggère lorsqu’il a dit : « Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. »46 Cet ordre doit sans cesse se développer, avoir pour base la vérité, s’édifier sur la justice, et être vivifié par l’amour ; il doit trouver dans la liberté un équilibre toujours plus humain47. Pour y parvenir, il faut travailler au renouvellement des mentalités et entreprendre de vastes transformations sociales.
L’Esprit de Dieu qui, par une providence admirable, conduit le cours des temps et rénove la face de la terre, est présent à cette évolution. Quant au ferment évangélique, c’est lui qui a suscité et suscite dans le cœur humain une exigence incoercible de dignité.


27. Respect de la personne humaine

Pour en venir à des conséquences pratiques et qui présentent un caractère d’urgence particulière, le Concile insiste sur le respect de l’homme ; que chacun considère son prochain, sans aucune exception, comme « un autre lui-même », tienne compte avant tout de son existence et des moyens qui lui sont nécessaires pour vivre dignement48, et se garde d’imiter ce riche qui ne prit nul souci du pauvre Lazare49.
De nos jours surtout, nous avons l’impérieux devoir de nous faire le prochain de n’importe quel homme et, s’il se présente à nous, de le servir activement : qu’il s’agisse de ce vieillard abandonné de tous, ou de ce travailleur étranger, méprisé sans raison, ou de cet exilé, ou de cet enfant né d’une union illégitime qui supporte injustement le poids d’une faute qu’il n’a pas commise, ou de cet affamé qui interpelle notre conscience en nous rappelant la parole du Seigneur : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40).
De plus, tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré : tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l’homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur.


28. Respect et amour des adversaires.

Le respect et l’amour doivent aussi s’étendre à ceux qui pensent ou agissent autrement que nous en matière sociale, politique ou religieuse. D’ailleurs, plus nous nous efforçons de pénétrer de l’intérieur, avec bienveillance et amour, leurs manières de voir, plus le dialogue avec eux deviendra aisé.
Certes, cet amour et cette bienveillance ne doivent en aucune façon nous rendre indifférents à l’égard de la vérité et du bien. Mieux, c’est l’amour même qui pousse les disciples du Christ à annoncer à tous les hommes la vérité qui sauve. Mais on doit distinguer entre l’erreur, toujours à rejeter, et celui qui se trompe, qui garde toujours sa dignité de personne, même s’il se fourvoie dans des notions fausses ou insuffisantes en matière religieuse50. Dieu seul juge et scrute les cœurs ; Il nous interdit donc de juger de la culpabilité interne de quiconque51.
L’enseignement du Christ va jusqu’à requérir le pardon des offenses52 et étend le commandement de l’amour, qui est celui de la loi nouvelle, à tous nos ennemis : « Vous avez appris qu’il a été dit : tu aimeras ton prochain, tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient » (Mt 5,43-44).


29. Égalité essentielle de tous les hommes entre eux et justice sociale

Tous les hommes, doués d’une âme raisonnable et créés à l’image de Dieu, ont même nature et même origine ; tous, rachetés par le Christ, jouissent d’une même vocation et d’une même destinée divine : on doit donc, et toujours davantage, reconnaître leur égalité fondamentale.
Assurément, tous les hommes ne sont pas égaux quant à leur capacité physique, qui est variée, ni quant à leurs forces intellectuelles et morales qui sont diverses. Mais toute forme de discrimination touchant les droits fondamentaux de la personne, qu’elle soit sociale ou culturelle, qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au dessein de Dieu. En vérité, il est affligeant de constater que ces droits fondamentaux de la personne ne sont pas encore partout garantis. Il en est ainsi lorsque la femme est frustrée de la faculté de choisir librement son époux et d’élire son état de vie, ou d’accéder à une éducation et une culture semblables à celles que l’on reconnaît à l’homme.
Au surplus, en dépit de légitimes différences entre les hommes, l’égale dignité des personnes exige que l’on parvienne à des conditions de vie justes et plus humaines. En effet, les inégalités économiques et sociales excessives entre les membres ou entre les peuples d’une seule famille humaine font scandale et font obstacle à la justice sociale, à l’équité, à la dignité de la personne humaine ainsi qu’à la paix sociale et internationale.
Que les institutions privées ou publiques s’efforcent de se mettre au service de la dignité et de la destinée humaines. Qu’en même temps elles luttent activement contre toute forme d’esclavage, social ou politique ; et qu’elles garantissent les droits fondamentaux des hommes sous tout régime politique. Et même s’il faut un temps passablement long pour parvenir au but souhaité, toutes ces institutions humaines doivent peu à peu répondre aux réalités spirituelles qui, de toutes, sont les plus hautes.


30. Nécessité de dépasser une éthique individualiste

L’ampleur et la rapidité des transformations réclament de manière pressante que personne, par inattention à l’évolution des choses ou par inertie, ne se contente d’une éthique individualiste. Lorsque chacun, contribuant au bien commun selon ses capacités propres et en tenant compte des besoins d’autrui, se préoccupe aussi, et effectivement, de l’essor des institutions publiques ou privées qui servent à améliorer les conditions de vie humaine » ; c’est alors et de plus en plus qu’il accomplit son devoir de justice et de charité. Or il y a des gens qui, tout en professant des idées larges et généreuses, continuent à vivre en pratique comme s’ils n’avaient cure des solidarités sociales. Bien plus, dans certains pays, beaucoup font peu de cas des lois et des prescriptions sociales. Un grand nombre ne craignent pas de se soustraire, par divers subterfuges et fraudes, aux justes impôts et aux autres aspects de la dette sociale. D’autres négligent certaines règles de la vie en société, comme celles qui ont trait à la sauvegarde de la santé ou à la conduite des véhicules, sans même se rendre compte que, par une telle insouciance, ils mettent en danger leur propre vie et celle d’autrui.
Que tous prennent très à cœur de compter les solidarités sociales parmi les principaux devoirs de l’homme d’aujourd’hui, et de les respecter. En effet, plus le monde s’unifie et plus il est manifeste que les obligations de l’homme dépassent les groupes particuliers pour s’étendre peu à peu à l’univers entier. Ce qui ne peut se faire que si les individus et les groupes cultivent en eux les valeurs morales et sociales et les répandent autour d’eux. Alors, avec le nécessaire secours de la grâce divine, surgiront des hommes vraiment nouveaux, artisans de l’humanité nouvelle.


31. Responsabilité et participation

Pour que chacun soit mieux armé pour faire face à ses responsabilités, tant envers lui-même qu’envers les différents groupes dont il fait partie, on aura soin d’assurer un plus large développement culturel, en utilisant les moyens considérables dont le genre humain dispose aujourd’hui. Avant tout, l’éducation des jeunes, quelle que soit leur origine sociale, doit être ordonnée de telle façon qu’elle puisse susciter des hommes et des femmes qui ne soient pas seulement cultivés, mais qui aient aussi une forte personnalité, car notre temps en a le plus grand besoin.
Mais l’homme parvient très difficilement à un tel sens de la responsabilité si les conditions de vie ne lui permettent pas de prendre conscience de sa dignité et de répondre à sa vocation en se dépensant au service de Dieu et de ses semblables. Car souvent la liberté humaine s’étiole lorsque l’homme tombe dans un état d’extrême indigence, comme elle se dégrade lorsque, se laissant aller à une vie de trop grande facilité, il s’enferme en lui-même comme dans une tour d’ivoire. Elle se fortifie en revanche lorsque l’homme accepte les inévitables contraintes de la vie sociale, assume les exigences multiples de la solidarité humaine et s’engage au service de la communauté des hommes.
Aussi faut-il stimuler chez tous la volonté de prendre part aux entreprises communes. Et il faut louer la façon d’agir des nations où, dans une authentique liberté, le plus grand nombre possible de citoyens participent aux affaires publiques. Il faut toutefois tenir compte des conditions concrètes de chaque peuple et de la nécessaire fermeté des pouvoirs publics. Mais pour que tous les citoyens soient poussés à participer à la vie des différents groupes qui constituent le corps social, il faut qu’ils trouvent en ceux-ci des valeurs qui les attirent et qui les disposent à se mettre au service de leurs semblables. On peut légitimement penser que l’avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer.


32. Le Verbe incarné et la solidarité humaine

De même que Dieu a créé les hommes non pour vivre en solitaires, mais pour qu’ils s’unissent en société, de même II Lui a plu aussi « de sanctifier et de sauver les hommes non pas isolément, hors de tout lien mutuel ; Il a voulu au contraire en faire un peuple qui Le reconnaîtrait selon la vérité et Le servirait dans la sainteté »53. Aussi, dès le début de l’histoire du salut, a-t-il choisi des hommes non seulement à titre individuel, mais en tant que membres d’une communauté. Et ces élus, Dieu leur a manifesté son dessein et les a appelés « son peuple » (Ex 3,7-12). C’est avec ce peuple qu’il a, en outre, conclu l’alliance du Sinaï.54
Ce caractère communautaire se parfait et s’achève dans l’œuvre de Jésus-Christ. Car le Verbe Incarné en personne a voulu entrer dans le jeu de cette solidarité. Il a pris part aux noces de Cana, Il s’est invité chez Zachée, Il a mangé avec les publicains et les pécheurs. C’est en évoquant les réalités les plus ordinaires de la vie sociale, en se servant des mots et des images de l’existence la plus quotidienne qu’il a révélé aux hommes l’amour du Père et la magnificence de leur vocation. Il a sanctifié les liens humains, notamment ceux de la famille, source de la vie sociale. Il s’est volontairement soumis aux lois de sa patrie. Il a voulu mener la vie même d’un artisan de son temps et de sa région.
Dans sa prédication, Il a clairement affirmé que des fils de Dieu ont l’obligation de se comporter entre eux comme des frères. Dans sa prière, Il a demandé que tous ses disciples soient « un ». Bien plus, Lui-même s’est offert pour tous jusqu’à la mort, Lui, le Rédempteur de tous. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Quant à ses Apôtres, Il leur a ordonné d’annoncer à toutes les nations le message évangélique, pour faire du genre humain la famille de Dieu, dans laquelle la plénitude de la loi serait l’amour.
Premier-né parmi beaucoup de frères, après sa mort et sa résurrection, par le don de son Esprit il a institué, entre tous ceux qui L’accueillent par la foi et la charité, une nouvelle communion fraternelle : elle se réalise en son propre Corps, qui est l’Église. En ce Corps, tous, membres les uns des autres, doivent s’entraider mutuellement, selon la diversité des dons reçus.
Cette solidarité devra sans cesse croître, jusqu’au jour où elle trouvera son couronnement : ce jour-là, les hommes, sauvés par la grâce, famille bien-aimée de Dieu et du Christ leur Frère, rendront à Dieu une gloire parfaite.


Chapitre III : L’activité humaine dans l'univers
33. Position du problème

Par son travail et son génie, l’homme s’est toujours efforcé de donner un plus ample développement à sa vie. Mais aujourd’hui, aidé surtout par la science et la technique, il a étendu sa maîtrise sur presque toute la nature, et il ne cesse de l’étendre ; et, grâce notamment à la multiplication des moyens d’échange de toutes sortes entre les nations, la famille humaine se reconnaît et se constitue peu à peu comme une communauté une au sein de l’univers. Il en résulte que l’homme se procure désormais par sa propre industrie de nombreux biens qu’il attendait autrefois avant tout de forces supérieures.
Devant cette immense entreprise, qui gagne déjà tout le genre humain, de nombreuses interrogations s’élèvent parmi les hommes : quels sont le sens et la valeur de cette laborieuse activité ? Quel usage faire de toutes ces richesses ? Quelle est la fin de ces efforts, individuels et collectifs ? L’Église, gardienne du dépôt de la Parole divine, où elle puise les principes de l’ordre religieux et moral, n’a pas toujours, pour autant, une réponse immédiate à chacune de ces questions ; elle désire toutefois joindre la lumière de la Révélation à l’expérience de tous, pour éclairer le chemin où l’humanité vient de s’engager.


34. Valeur de l’activité humaine

Pour les croyants, une chose est certaine : considérée en elle-même, l’activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leurs conditions de vie, correspond au dessein de Dieu. L’homme, créé à l’image de Dieu, a en effet reçu la mission de soumettre la terre et tout ce qu’elle contient, de gouverner le cosmos en sainteté et justice55  et, en reconnaissant Dieu comme Créateur de toutes choses, de Lui référer son être ainsi que l’univers : en sorte que, tout étant soumis à l’homme, le nom même de Dieu soit glorifié par toute la terre56.
Cet enseignement vaut aussi pour les activités les plus quotidiennes. Car ces hommes et ces femmes qui, tout en gagnant leur vie et celle de leur famille, mènent leurs activités de manière à bien servir la société, sont fondés à voir dans leur travail un prolongement de l’œuvre du Créateur, un service de leurs frères, un apport personnel à la réalisation du plan providentiel dans l’histoire57.
Loin d’opposer les conquêtes du génie et du courage de l’homme à la puissance de Dieu et de considérer la créature raisonnable comme une sorte de rivale du Créateur, les chrétiens sont au contraire bien persuadés que les victoires du genre humain sont un signe de la grandeur divine et une conséquence de son dessein ineffable. Mais plus grandit le pouvoir de l’homme, plus s’élargit le champ de ses responsabilités, personnelles et communautaires. On voit par là que le message chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur en fait au contraire un devoir plus pressant58.


35. Normes de l’activité humaine

De même qu’elle procède de l’homme, l’activité humaine lui est ordonnée. De fait, par son action, l’homme ne transforme pas seulement les choses et la société, il se parfait lui-même. Il apprend bien des choses, il développe ses facultés, il sort de lui-même et se dépasse. Cet essor, bien conduit, est d’un tout autre prix que l’accumulation possible de richesses extérieures. L’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a59. De même, tout ce que font les hommes pour faire régner plus de justice, une fraternité plus étendue, un ordre plus humain dans les rapports sociaux, dépasse en valeur les progrès techniques. Car ceux-ci peuvent bien fournir la base matérielle de la promotion humaine, mais ils sont tout à fait impuissants, par eux seuls, à la réaliser.
Voici donc la règle de l’activité humaine : qu’elle soit conforme au bien authentique de l’humanité, selon le dessein et la volonté de Dieu, et qu’elle permette à l’homme, considéré comme individu ou comme membre de la société, de s’épanouir selon la plénitude de sa vocation.


36. Juste autonomie des réalités terrestres

Pourtant, un grand nombre de nos contemporains semblent redouter un lien trop étroit entre l’activité concrète et la religion : ils y voient un danger pour l’autonomie des hommes, des sociétés et des sciences.
Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime : non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur. C’est en vertu de la création même que toutes choses sont établies selon leur consistance, leur vérité et leur excellence propres, avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. L’homme doit respecter tout cela, et reconnaître les méthodes particulières à chacune des sciences et techniques. C’est pourquoi la recherche méthodique, dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d’une manière vraiment scientifique, et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais réellement opposée à la foi : les réalités profanes et celles de la foi trouvent leur origine dans le même Dieu60. Bien plus, celui qui s’efforce, avec persévérance et humilité, de pénétrer les secrets des choses, celui-là, même s’il n’en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu, qui soutient tous les êtres et les fait ce qu’ils sont. À ce propos, qu’on nous permette de déplorer certaines attitudes qui ont existé parmi les chrétiens eux-mêmes, insuffisamment avertis de la légitime autonomie de la science. Sources de tensions et de conflits, elles ont conduit beaucoup d’esprits jusqu’à penser que science et foi s’opposaient.61
Mais si, par « autonomie du temporel », on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu, et que l’homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet, la créature sans Créateur s’évanouit. Du reste, tous les croyants, à quelque religion qu’ils appartiennent, ont toujours entendu la voix de Dieu, et sa manifestation, dans le langage des créatures. Et même, l’oubli de Dieu rend opaque la créature elle-même.


37. L’activité humaine détériorée par le péché

En accord avec l’expérience des siècles, l’Écriture enseigne à la famille humaine que le progrès, grand bien pour l’homme, entraîne aussi avec lui une sérieuse tentation. En effet, lorsque la hiérarchie des valeurs est troublée et que le mal et le bien s’entremêlent, les individus et groupes ne regardent plus que leurs intérêts propres et non ceux des autres. Aussi le monde ne se présente pas encore comme le lieu d’une réelle fraternité, tandis que le pouvoir accru de l’homme menace de détruire le genre humain lui-même.
Un dur combat contre les puissances des ténèbres passe à travers toute l’histoire des hommes ; commencé dès les origines, il durera, le Seigneur nous l’a dit62, jusqu’au dernier jour. Engagé dans cette bataille, l’homme doit sans cesse combattre pour s’attacher au bien ; et ce n’est qu’au prix de grands efforts, avec la grâce de Dieu, qu’il parvient à réaliser son unité intérieure.
C’est pourquoi l’Église du Christ reconnaît, certes, que le progrès humain peut servir au bonheur véritable des hommes, et elle fait ainsi confiance au dessein du Créateur ; mais elle ne peut pas cependant ne pas faire écho à la parole de l’Apôtre : « Ne vous modelez pas sur le monde présent » (Rm 12,2), c’est-à-dire sur cet esprit de vanité et de malice qui change l’activité humaine, ordonnée au service de Dieu et de l’homme, en instrument de péché.
À qui demande comment une telle misère peut être surmontée, les chrétiens confessent que toutes les activités humaines, quotidiennement déviées par l’orgueil de l’homme et l’amour désordonné de soi, ont besoin d’être purifiées et amenées à leur perfection par la croix et la résurrection du Christ. Racheté par le Christ et devenu une nouvelle créature dans l’Esprit Saint, l’homme peut et doit, en effet, aimer ces choses que Dieu Lui-même a créées. Car c’est de Dieu qu’il les reçoit : il les voit comme jaillissant de sa main et les respecte. Pour elles, il remercie son divin Bienfaiteur, il en use et il en jouit dans un esprit de pauvreté et de liberté : il est alors introduit dans la possession véritable du monde, comme quelqu’un qui n’a rien et qui possède tout63. « Car tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3,22-23).


38. L’activité humaine et son achèvement dans le mystère pascal

Le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est Lui-même fait chair et est venu habiter la terre des hommes64. Homme parfait, Il est entré dans l’histoire du monde, l’assumant et la récapitulant en Lui65. C’est Lui qui nous révèle que « Dieu est charité » (1 Jn 4,8) et qui nous enseigne en même temps que la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l’amour. À ceux qui croient à la divine charité, Il apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain. Il nous avertit aussi que cette charité ne doit pas seulement s’exercer dans des actions d’éclat, mais, et avant tout, dans le quotidien de la vie. En acceptant de mourir pour nous tous, pécheurs66, Il nous apprend, par son exemple, que nous devons aussi porter cette croix que la chair et le monde font peser sur les épaules de ceux qui poursuivent la justice et la paix. Constitué Seigneur par sa résurrection, le Christ, à qui tout pouvoir a été donné, au ciel et sur la terre67, agit désormais dans le cœur des hommes par la puissance de son Esprit ; Il n’y suscite pas seulement le désir du siècle à venir, mais par là même anime aussi, purifie et fortifie ces aspirations généreuses qui poussent la famille humaine à améliorer ses conditions de vie et à soumettre à cette fin la terre entière. Assurément les dons de l’Esprit sont divers : tandis qu’il appelle certains à témoigner ouvertement du désir de la demeure céleste et à garder vivant ce témoignage dans la famille humaine, Il appelle les autres à se vouer au service terrestre des hommes, préparant par ce ministère la matière du Royaume des cieux. Mais de tous II fait des hommes libres pour que, renonçant à l’amour-propre et rassemblant toutes les énergies terrestres pour la vie humaine, ils s’élancent vers l’avenir, vers ce temps où l’humanité elle-même deviendra une offrande agréable à Dieu68.
Le Seigneur a laissé aux siens les arrhes de cette espérance et un aliment pour la route : le sacrement de la foi, dans lequel des éléments de la nature, cultivés par l’homme, sont changés en Son Corps et en Son Sang glorieux. C’est le repas de la communion fraternelle, une anticipation du banquet céleste.


39.Terre nouvelle et cieux nouveaux

Nous ignorons le temps de l’achèvement de la terre et de l’humanité,69 nous ne connaissons pas le mode de transformation du cosmos. Elle passe, certes, la figure de ce monde déformée par le péché70 ; mais, nous l’avons appris, Dieu nous prépare une nouvelle demeure et une nouvelle terre où régnera la justice71 et dont la béatitude comblera et dépassera tous les désirs de paix qui montent au cœur de l’homme72. Alors, la mort vaincue, les fils de Dieu ressusciteront dans le Christ, et ce qui fut semé dans la faiblesse et la corruption revêtira l’incorruptibilité73. La charité et ses œuvres demeureront74 et toute cette création que Dieu a faite pour l’homme sera délivrée de l’esclavage de la vanité75.
Certes, nous savons bien qu’il ne sert de rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient à se perdre lui-même76, mais l’attente de la nouvelle terre, loin d’affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller : le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C’est pourquoi, s’il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du Règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d’importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine77.
Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits excellents de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père « un Royaume éternel et universel : royaume de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce, royaume de justice, d’amour et de paix »78. Mystérieusement, le Royaume est déjà présent sur cette terre ; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra.


Chapitre IV : Le rôle de l'Église dans le monde de ce temps
40. Rapports mutuels de l’Église et du monde

Tout ce que nous avons dit sur la dignité de la personne humaine, sur la communauté des hommes, sur le sens profond de l’activité humaine, constitue le fondement du rapport qui existe entre l’Église et le monde, et la base de leur dialogue mutuel79. C’est pourquoi, en supposant acquis tout l’enseignement déjà fixé par le Concile sur le mystère de l’Église, ce chapitre va maintenant traiter de cette même Église en tant qu’elle est dans ce monde et qu’elle vit et agit avec lui.
Née de l’amour du Père éternel80, fondée dans le temps par le Christ Rédempteur, rassemblée dans l’Esprit Saint81, l’Église poursuit une fin salvifique et eschatologique qui ne peut être pleinement atteinte que dans le siècle à venir. Mais, dès maintenant présente sur cette terre, elle se compose d’hommes, de membres de la cité terrestre, qui ont pour vocation de former, au sein même de l’histoire humaine, la famille des enfants de Dieu, qui doit croître sans cesse jusqu’à la venue du Seigneur. Unie en vue des biens célestes, riche de ces biens, cette famille « a été constituée et organisée en ce monde comme une société »82 par le Christ, et elle a été dotée « de moyens capables d’assurer son union visible et sociale »83. À la fois « assemblée visible et communauté spirituelle »84, l’Église fait ainsi route avec toute l’humanité et partage le sort terrestre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l’âme de la société humaine85, appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu.
À vrai dire, cette compénétration de la cité terrestre et de la cité céleste ne peut être perçue que par la foi ; bien plus, elle demeure le mystère de l’histoire humaine qui, jusqu’à la pleine révélation de la gloire des fils de Dieu, sera troublée par le péché. Mais l’Église, en poursuivant la fin salvifique qui lui est propre, ne communique pas seulement à l’homme la vie divine : elle répand aussi, et d’une certaine façon sur le monde entier, la lumière que cette vie divine irradie, notamment en guérissant et en élevant la dignité de la personne humaine, en affermissant la cohésion de la société et en procurant à l’activité quotidienne des hommes un sens plus profond, la pénétrant d’une signification plus haute. Ainsi, par chacun de ses membres comme par toute la communauté qu’elle forme, l’Église croit pouvoir largement contribuer à humaniser toujours plus la famille des hommes et son histoire.
En outre, l’Église catholique fait grand cas de la contribution que les autres Églises chrétiennes ou communautés ecclésiales ont apportée et continuent d’apporter à la réalisation de ce même but ; et elle s’en réjouit. En même temps, elle est fermement convaincue que, pour préparer les voies à l’Évangile, le monde peut lui apporter une aide précieuse et diverse par les qualités et l’activité des individus ou des sociétés qui le composent. Voici quelques principes généraux concernant le bon développement des échanges entre l’Église et le monde et de leur aide mutuelle dans les domaines qui leur sont en quelque sorte communs.


41. Aide que l’Église veut offrir à tout homme

L’homme moderne est en marche vers un développement plus complet de sa personnalité, vers une découverte et une affirmation toujours croissantes de ses droits. L’Église, pour sa part, qui a reçu la mission de manifester le mystère de Dieu, de ce Dieu qui est la fin ultime de l’homme, révèle en même temps à l’homme le sens de sa propre existence, c’est-à-dire sa vérité essentielle. L’Église sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du cœur humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres. Elle sait aussi que l’homme, sans cesse sollicité par l’Esprit de Dieu, ne sera jamais tout à fait indifférent au problème religieux, comme le prouvent non seulement l’expérience des siècles passés, mais de multiples témoignages de notre temps. L’homme voudra toujours connaître, ne serait-ce que confusément, la signification de sa vie, de ses activités et de sa mort. Ces problèmes, la présence même de l’Église les lui rappelle. Or Dieu seul, qui a créé l’homme à son image et l’a racheté du péché, peut répondre à ces questions en plénitude. Il le fait par la révélation dans le Christ, son divin Fils, qui s’est fait homme. Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même plus homme.
Appuyée sur cette foi, l’Église peut soustraire la dignité de la nature humaine à toutes les fluctuations des opinions qui, par exemple, rabaissent exagérément le corps humain, ou au contraire l’exaltent sans mesure. Aucune loi humaine ne peut assurer la dignité personnelle et la liberté de l’homme comme le fait l’Évangile du Christ, confié à l’Église. Cet Évangile annonce et proclame la liberté des enfants de Dieu, rejette tout esclavage qui en fin de compte provient du péché86, respecte scrupuleusement la dignité de la conscience et son libre choix, enseigne sans relâche à faire fructifier tous les talents humains au service de Dieu et pour le bien des hommes, enfin confie chacun à l’amour de tous87. Tout cela correspond à la loi fondamentale de l’économie chrétienne. Car, si le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur, Seigneur et de l’histoire humaine et de l’histoire du salut, cet ordre divin lui-même, loin de supprimer la juste autonomie de la créature, et en particulier de l’homme, la rétablit et la confirme au contraire dans sa dignité.
C’est pourquoi l’Église, en vertu de l’Évangile qui lui a été confié, proclame les droits des hommes, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui, partout, donne un nouvel élan à ces droits. Ce mouvement toutefois doit être imprégné de l’esprit de l’Évangile et garanti contre toute idée de fausse autonomie. Nous sommes en effet exposés à la tentation d’estimer que nos droits personnels ne sont pleinement maintenus que lorsque nous sommes dégagés de toute norme de la Loi divine. Mais, en suivant cette voie, la dignité humaine, loin d’être sauvée, s’évanouit.


42. Aide que l’Église cherche à apporter à la société humaine

L’union de la famille humaine trouve une grande vigueur et son achèvement dans l’unité de la famille des fils de Dieu, fondée dans le Christ.88
Certes, la mission propre que le Christ a confiée à son Église n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux.89 Mais, précisément, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine. De même, lorsqu’il le faut et compte tenu des circonstances de temps et de lieu, l’Église peut elle-même, et elle le doit, susciter des œuvres destinées au service de tous, notamment des indigents, comme les œuvres charitables et autres du même genre.
L’Église reconnaît aussi tout ce qui est bon dans le dynamisme social d’aujourd’hui, en particulier le mouvement vers l’unité, les progrès d’une saine socialisation et de la solidarité au plan civique et économique. En effet, promouvoir l’unité s’harmonise avec la mission profonde de l’Église, puisqu’elle est « dans le Christ, comme le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu, et de l’unité de tout le genre humain »90. Sa propre réalité manifeste ainsi au monde qu’une véritable union sociale visible découle de l’union des esprits et des cœurs, à savoir de cette foi et de cette charité, sur lesquelles, dans l’Esprit Saint, son unité est indissolublement fondée. Car l’énergie que l’Église est capable d’insuffler à la société moderne se trouve dans cette foi et dans cette charité effectivement vécues et ne s’appuie pas sur une souveraineté extérieure qui s’exercerait par des moyens purement humains.
Comme de plus, de par sa mission et sa nature, l’Église n’est liée à aucune forme particulière de culture, ni à aucun système politique, économique ou social, par cette universalité même, l’Église peut être un lien très étroit entre les différentes communautés humaines et entre les différentes nations, pourvu qu’elles lui fassent confiance et lui reconnaissent en fait une authentique liberté pour l’accomplissement de sa mission. C’est pourquoi l’Église avertit ses fils, et même tous les hommes, qu’il leur faut dépasser, dans cet esprit de la famille des enfants de Dieu, toutes les dissensions entre nations et entre races et consolider de l’intérieur les légitimes associations humaines.
Tout ce qu’il y a de vrai, de bon, de juste, dans les institutions très variées que s’est données et que continue à se donner le genre humain, le Concile le considère donc avec un grand respect. Il déclare aussi que l’Église veut aider et promouvoir toutes ces institutions, pour autant qu’il dépend d’elle, et que cette tâche est compatible avec sa mission. Ce qu’elle désire par-dessus tout, c’est de pouvoir se développer librement, à l’avantage de tous, sous tout régime qui reconnaît les droits fondamentaux de la personne, de la famille, et les impératifs du bien commun.


43. Aide que l’Église, par les chrétiens, cherche à apporter à l’activité humaine

Le Concile exhorte les chrétiens, citoyens de l’une et de l’autre cité, à remplir avec zèle et fidélité leurs tâches terrestres, en se laissant conduire par l’esprit de l’Évangile. Ils s’éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n’avons point ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future91, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant92. Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse – celle-ci se limitant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d’un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps. Ce scandale, déjà dans l’Ancien Testament les prophètes le dénonçaient avec véhémence93 et, dans le Nouveau Testament, avec plus de force encore, Jésus-Christ Lui-même le menaçait de graves châtiments94. Que l’on ne crée donc pas d’opposition artificielle entre les activités professionnelles et sociales d’une part, la vie religieuse d’autre part. En manquant à ses obligations terrestres, le chrétien manque à ses obligations envers le prochain, bien plus, envers Dieu lui-même, et il met en danger son salut éternel. À l’exemple du Christ qui mena la vie d’un artisan, que les chrétiens se réjouissent plutôt de pouvoir mener toutes leurs activités terrestres en unissant dans une synthèse vitale tous les efforts humains, familiaux, professionnels, scientifiques, techniques, avec les valeurs religieuses, sous la souveraine ordonnance desquelles tout se trouve coordonné à la gloire de Dieu.
Aux laïcs reviennent en propre, quoique non exclusivement, les professions et les activités séculières. Lorsqu’ils agissent, soit individuellement, soit collectivement, comme citoyens du monde, ils auront donc à cœur, non seulement de respecter les lois propres à chaque discipline, mais d’y acquérir une véritable compétence. Ils aimeront collaborer avec ceux qui poursuivent les mêmes objectifs qu’eux. Conscients des exigences de leur foi et nourris de sa force, qu’ils n’hésitent pas, au moment opportun, à prendre de nouvelles initiatives et à en assurer la réalisation. C’est à leur conscience, préalablement formée, qu’il revient d’inscrire la loi divine dans la cité terrestre. Qu’ils attendent des prêtres lumières et forces spirituelles. Qu’ils ne pensent pas pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu’ils puissent leur fournir une solution concrète et immédiate à tout problème, même grave, qui se présente à eux, ou que telle soit leur mission. Mais plutôt, éclairés par la sagesse chrétienne, prêtant fidèlement attention à l’enseignement du Magistère95, qu’ils prennent eux-mêmes leurs responsabilités.
Fréquemment, c’est leur vision chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle solution, selon les circonstances. Mais d’autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en juger autrement, comme il advient souvent et à bon droit. S’il arrive que beaucoup lient facilement, même contre la volonté des intéressés, les options des uns ou des autres avec le message évangélique, on se souviendra en pareil cas que personne n’a le droit de revendiquer d’une manière exclusive pour son opinion l’autorité de l’Église. Que toujours, dans un dialogue sincère, ils cherchent à s’éclairer mutuellement, qu’ils gardent entre eux la charité et qu’ils aient avant tout le souci du bien commun.
Les laïcs, qui doivent activement participer à la vie totale de l’Église, ne doivent pas seulement s’en tenir à l’animation chrétienne du monde, mais ils sont aussi appelés à être, en toute circonstance et au cœur même de la communauté humaine, les témoins du Christ.
Quant aux évêques, qui ont reçu la charge de diriger l’Église de Dieu, qu’ils prêchent avec leurs prêtres le message du Christ de telle façon que toutes les activités terrestres des fidèles puissent être baignées de la lumière de l’Évangile. En outre, que tous les pasteurs se souviennent que, par leur comportement quotidien et leur sollicitude96, ils manifestent au monde un visage de l’Église d’après lequel les hommes jugent de la force et de la vérité du message chrétien. Par leur vie et par leur parole, unis aux religieux et à leurs fidèles, qu’ils fassent ainsi la preuve que l’Église, par sa seule présence, avec tous les dons qu’elle apporte, est une source inépuisable de ces énergies dont le monde d’aujourd’hui a le plus grand besoin. Qu’ils se mettent assidûment à l’étude, pour être capables d’assumer leurs responsabilités dans le dialogue avec le monde et avec des hommes de toute opinion. Mais surtout, qu’ils gardent dans leur cœur ces paroles du Concile : « Parce que le genre humain, aujourd’hui de plus en plus, tend à l’unité civile, économique et sociale, il est d’autant plus nécessaire que les prêtres, unissant leurs préoccupations et leurs moyens sous la conduite des évêques et du Souverain Pontife, écartent tout motif de dispersion pour amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu. »97
Bien que l’Église, par la vertu de l’Esprit Saint, soit restée l’épouse fidèle de son Seigneur et n’ait jamais cessé d’être dans le monde le signe du salut, elle sait fort bien toutefois que, au cours de sa longue histoire, parmi ses membres,98 clercs et laïcs, il n’en manque pas qui se sont montrés infidèles à l’Esprit de Dieu. De nos jours aussi, l’Église n’ignore pas quelle distance sépare le message qu’elle révèle et la faiblesse humaine de ceux auxquels cet Évangile est confié. Quel que soit le jugement de l’histoire sur ces défaillances, nous devons en être conscients et les combattre avec vigueur afin qu’elles ne nuisent pas à la diffusion de l’Évangile. Pour développer ses rapports avec le monde, l’Église sait également combien elle doit continuellement apprendre de l’expérience des siècles. Guidée par l’Esprit Saint, l’Église, notre Mère, ne cesse « d’exhorter ses fils à se purifier et à se renouveler, pour que le signe du Christ brille avec plus d’éclat sur le visage de l’Église »99.


44. Aide que l’Église reçoit du monde d’aujourd’hui

De même qu’il importe au monde de reconnaître l’Église comme une réalité sociale de l’histoire et comme son ferment, de même l’Église n’ignore pas tout ce qu’elle a reçu de l’histoire et de l’évolution du genre humain.
L’expérience des siècles passés, le progrès des sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures, qui permettent de mieux connaître l’homme lui-même et ouvrent de nouvelles voies à la vérité, sont également utiles à l’Église. En effet, dès les débuts de son histoire, elle a appris à exprimer le message du Christ en se servant des concepts et des langues des divers peuples et, de plus, elle s’est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes : ceci afin d’adapter l’évangile, dans les limites convenables, à la compréhension de tous et aux exigences des sages. À vrai dire, cette manière appropriée de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation. C’est de cette façon, en effet, que l’on peut susciter en toute nation la possibilité d’exprimer le message chrétien selon le mode qui lui convient, et que l’on promeut en même temps un échange vivant entre l’Église, et les diverses cultures100. Pour accroître de tels échanges, l’Église surtout de nos jours où les choses vont si vite et où les façons de penser sont extrêmement variées, a particulièrement besoin de l’apport de ceux qui vivent dans le monde, qui en connaissent les diverses institutions, les différentes disciplines, et en épousent les formes mentales, qu’il s’agisse des croyants ou des incroyants. Il revient à tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la parole divine, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée.


45. Le Christ alpha et oméga

Qu’elle aide le monde ou qu’elle reçoive de lui, l’Église tend vers un but unique : que vienne le règne de Dieu et que s’établisse le salut du genre humain. D’ailleurs, tout le bien que le Peuple de Dieu, au temps de son pèlerinage terrestre, peut procurer à la famille humaine, découle de cette réalité que l’Église est « le sacrement universel du salut »102 manifestant et actualisant tout à la fois le mystère de l’amour de Dieu pour l’homme.
Car le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est Lui-même fait chair, afin que, homme parfait, Il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en Lui. Le Seigneur est le terme de l’histoire humaine, le point vers lequel convergent les désirs de l’histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plénitude de leurs aspirations103. C’est Lui que le Père a ressuscité d’entre les morts, a exalté et a fait siéger à sa droite, Le constituant juge des vivants et des morts. Vivifiés et rassemblés en son Esprit, nous marchons vers la consommation de l’histoire humaine qui correspond pleinement à son dessein d’amour : « ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre » (Ep 1,10).
C’est le Seigneur Lui-même qui le dit : « Voici que je viens bientôt et ma rétribution est avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres. Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » (Ap 22,12-13).


Deuxième partie : De quelques problèmes urgents
46. Introduction

Après avoir montré quelle est la dignité de la personne humaine et quel rôle individuel et social elle est appelée à remplir dans l’univers, le Concile, fort de la lumière de l’Évangile et de l’expérience humaine, attire maintenant l’attention de tous sur quelques questions particulièrement urgentes de ce temps qui affectent au plus haut point le genre humain.
Parmi les nombreux sujets qui suscitent aujourd’hui l’intérêt général, il faut notamment retenir ceux-ci : le mariage et la famille, la culture, la vie économico-sociale, la vie politique, la solidarité des peuples et la paix. Sur chacun d’eux, il convient de projeter la lumière des principes qui nous viennent du Christ ; ainsi les chrétiens seront-ils guidés et tous les hommes éclairés dans la recherche des solutions que réclament des problèmes si nombreux et si complexes.


Chapitre I : Dignité du mariage et de la famille
47. Le mariage et la famille dans le monde d’aujourd’hui

La santé de la personne et de la société tant humaine que chrétienne est étroitement liée à la prospérité de la communauté conjugale et familiale. Aussi les chrétiens, en union avec tous ceux qui font grand cas de cette communauté, se réjouissent-ils sincèrement des soutiens divers qui font grandir aujourd’hui parmi les hommes l’estime de cette communauté d’amour et le respect de la vie, et qui aident les époux et les parents dans leur éminente mission. Ils en attendent en outre de meilleurs résultats et s’appliquent à les étendre.
La dignité de cette institution ne brille pourtant pas partout du même éclat puisqu’elle est ternie par la polygamie, l’épidémie du divorce, l’amour soi-disant libre, ou d’autres déformations. De plus, l’amour conjugal est trop souvent profané par l’égoïsme, l’hédonisme et par des pratiques illicites entravant la génération. Les conditions économiques, sociopsychologiques et civiles d’aujourd’hui introduisent aussi dans la famille de graves perturbations. Enfin, en certaines régions de l’univers, ce n’est pas sans inquiétude qu’on observe les problèmes posés par l’accroissement démographique. Tout cela angoisse les consciences. Et pourtant, un fait montre bien la vigueur et la solidité de l’institution matrimoniale et familiale : les transformations profondes de la société contemporaine, malgré les difficultés qu’elles provoquent, font très souvent apparaître, et de diverses façons, la nature véritable de cette institution.
C’est pourquoi le Concile, en mettant en meilleure lumière certains points de la doctrine de l’Église, se propose d’éclairer et d’encourager les chrétiens, ainsi que tous ceux qui s’efforcent de sauvegarder et de promouvoir la dignité originelle et la valeur privilégiée et sacrée de l’état de mariage.


48. Sainteté du mariage et de la famille

La communauté profonde de vie et d’amour que forme le couple a été fondée et dotée de ses lois propres par le Créateur ; elle est établie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur consentement personnel irrévocable. Une institution, que la loi divine confirme, naît ainsi, au regard même de la société, de l’acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent mutuellement. En vue du bien des époux, des enfants et aussi de la société, ce lien sacré échappe à la fantaisie de l’homme. Car Dieu lui-même est l’auteur du mariage qui possède en propre des valeurs et des fins diverses104 : tout cela est d’une extrême importance pour la continuité du genre humain, pour le progrès personnel et le sort éternel de chacun des membres de la famille, pour la dignité, la stabilité, la paix et la prospérité de la famille et de la société humaine tout entière. Et c’est par sa nature même que l’institution du mariage et l’amour conjugal sont ordonnés à la procréation et à l’éducation qui, tel un sommet, en constituent le couronnement. Ainsi l’homme et la femme qui, par l’alliance conjugale « ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mt 19,6), s’aident et se soutiennent mutuellement par l’union intime de leurs personnes et de leurs activités ; ils prennent ainsi conscience de leur unité et l’approfondissent sans cesse davantage. Cette union intime, don réciproque de deux personnes, non moins que le bien des enfants, exige l’entière fidélité des époux et requiert leur indissoluble unité105.
Le Christ Seigneur a comblé de bénédictions cet amour aux multiples aspects, issu de la source divine de la charité, et constitué à l’image de son union avec l’Église. De même en effet que Dieu prit autrefois l’initiative d’une alliance d’amour et de fidélité avec son peuple106, ainsi, maintenant, le Sauveur des hommes, Époux de l’Église107, vient à la rencontre des époux chrétiens par le sacrement de mariage. Il continue de demeurer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel, puissent s’aimer dans une fidélité perpétuelle, comme Lui-même a aimé l’Église et s’est livré pour elle108. L’authentique amour conjugal est assumé dans l’amour divin et il est dirigé et enrichi par la puissance rédemptrice du Christ et l’action salvifique de l’Église, afin de conduire efficacement à Dieu les époux, de les aider et de les affermir dans leur mission sublime de père et de mère109. C’est pourquoi les époux chrétiens, pour accomplir dignement les devoirs de leur état, sont fortifiés et comme consacrés par un sacrement spécial110 en accomplissant leur mission conjugale et familiale avec la force de ce sacrement, pénétrés de l’esprit du Christ qui imprègne toute leur vie de foi, d’espérance et de charité, ils parviennent de plus en plus à leur perfection personnelle et à leur sanctification mutuelle ; c’est ainsi qu’ensemble ils contribuent à la glorification de Dieu.
Précédés par l’exemple et la prière commune de leurs parents, les enfants, et même tous ceux qui vivent dans le cercle familial, s’ouvriront ainsi plus facilement à des sentiments d’humanité et trouveront plus aisément le chemin du salut et de la sainteté. Quant aux époux, grandis par la dignité de leur rôle de père et de mère, ils accompliront avec conscience le devoir d’éducation qui leur revient au premier chef, notamment au plan religieux.
Membres vivants de la famille, les enfants concourent, à leur manière, à la sanctification des parents. Par leur reconnaissance, leur piété filiale et leur confiance, ils répondront assurément aux bienfaits de leurs parents et, en bons fils, ils les assisteront dans les difficultés de l’existence et dans la solitude de la vieillesse. Le veuvage, assumé avec courage dans le sillage de la vocation conjugale, sera honoré par tous111. Les familles se communiqueront aussi avec générosité leurs richesses spirituelles. Alors, la famille chrétienne, parce qu’elle est issue d’un mariage, image et participation de l’alliance d’amour qui unit le Christ et l’Église112, manifestera à tous les hommes la présence vivante du Sauveur dans le monde et la véritable nature de l’Église, tant par l’amour des époux, leur fécondité généreuse, l’unité et la fidélité du foyer, que par la coopération amicale de tous ses membres.


49. L’amour conjugal

À plusieurs reprises, la Parole de Dieu a invité les fiancés à entretenir et soutenir leurs fiançailles par une affection chaste, et les époux leur union par un amour sans faille113. Beaucoup de nos contemporains exaltent aussi l’amour authentique entre mari et femme, manifesté de différentes manières, selon les saines coutumes des peuples et des âges. Éminemment humain puisqu’il va d’une personne vers une autre personne en vertu d’un sentiment volontaire, cet amour enveloppe le bien de la personne tout entière ; il peut donc enrichir d’une dignité particulière les expressions du corps et de la vie psychique et les valoriser comme les éléments et les signes spécifiques de l’amitié conjugale. Cet amour, par un don spécial de sa grâce et de sa charité, le Seigneur a daigné le guérir, le parfaire et l’élever. Associant l’humain et le divin, un tel amour conduit les époux à un don libre et mutuel d’eux-mêmes qui se manifeste par des sentiments et des gestes de tendresse et il imprègne toute leur vie114 ; bien plus, il s’achève lui-même et grandit par son généreux exercice. Il dépasse donc de loin l’inclination simplement érotique qui, cultivée pour elle-même, s’évanouit vite et d’une façon pitoyable.
Cette affection a sa manière particulière de s’exprimer et de s’accomplir par l’œuvre propre du mariage. En conséquence, les actes qui réalisent l’union intime et chaste des époux sont des actes honnêtes et dignes. Vécus d’une manière vraiment humaine, ils signifient et favorisent le don réciproque par lequel les époux s’enrichissent tous les deux dans la joie et la reconnaissance. Cet amour, ratifié par un engagement mutuel, et par-dessus tout consacré par le sacrement du Christ, demeure indissolublement fidèle, de corps et de pensée, pour le meilleur et pour le pire ; il exclut donc tout adultère et tout divorce. De même, l’égale dignité personnelle qu’il faut reconnaître à la femme et à l’homme dans l’amour plénier qu’ils se portent l’un à l’autre fait clairement apparaître l’unité du mariage, confirmée par le Seigneur. Pour faire face avec persévérance aux obligations de cette vocation chrétienne, une vertu peu commune est requise ; c’est pourquoi les époux, rendus capables par la grâce de mener une vie sainte, ne cesseront d’entretenir en eux un amour fort, magnanime, prompt au sacrifice, et ils le demanderont dans leur prière.
Mais le véritable amour conjugal sera tenu en plus haute estime, et une saine opinion publique se formera à son égard, si les époux chrétiens donnent ici un témoignage éminent de fidélité et d’harmonie, comme de dévouement dans l’éducation de leurs enfants, et s’ils prennent leurs responsabilités dans le nécessaire renouveau culturel, psychologique et social en faveur du mariage et de la famille. Il faut instruire à temps les jeunes, et de manière appropriée, de préférence au sein de la famille, sur la dignité de l’amour conjugal, sa fonction, son exercice : ainsi formés à la chasteté, ils pourront, le moment venu, s’engager dans le mariage après des fiançailles vécues dans la dignité.


50. Fécondité du mariage

Le mariage et l’amour conjugal sont d’eux-mêmes ordonnés à la procréation et à l’éducation. D’ailleurs, les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des parents eux-mêmes. Dieu Lui-même qui a dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » (Gn 2,18) et « qui dès l’origine a fait l’être humain homme et femme » (Mt 19,4), a voulu lui donner une participation spéciale dans son œuvre créatrice ; aussi a-t-il béni l’homme et la femme, disant : « Soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1,28). Dès lors, un amour conjugal vrai et bien compris, comme toute la structure de la vie familiale qui en découle, tendent, sans sous-estimer pour autant les autres fins du mariage, à rendre les époux disponibles pour coopérer courageusement à l’amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et enrichir sa propre famille.
Dans le devoir qui leur incombe de transmettre la vie et d’être des éducateurs (ce qu’il faut considérer comme leur mission propre), les époux savent qu’ils sont les coopérateurs de l’amour du Dieu Créateur et comme ses interprètes. Ils s’acquitteront donc de leur charge en toute responsabilité humaine et chrétienne et, dans un respect plein de docilité à l’égard de Dieu, d’un commun accord et d’un commun effort, ils se formeront un jugement droit : ils prendront en considération à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître ; ils discerneront les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l’Église elle-même. Ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l’arrêter devant Dieu. Dans leur manière d’agir, que les époux chrétiens sachent bien qu’ils ne peuvent pas se conduire à leur guise, mais qu’ils ont l’obligation de toujours suivre leur conscience, une conscience qui doit se conformer à la loi divine ; et qu’ils demeurent dociles au magistère de l’Église, interprète autorisée de cette loi à la lumière de l’Évangile. Cette loi divine manifeste la pleine signification de l’amour conjugal, elle le protège et le conduit à son achèvement vraiment humain. Ainsi, lorsque les époux chrétiens, se fiant à la Providence de Dieu et nourrissant en eux l’esprit de sacrifice,115 assument leur rôle procréateur et prennent généreusement leurs responsabilités humaines et chrétiennes, ils rendent gloire au Créateur et ils tendent, dans le Christ, à la perfection. Parmi ceux qui remplissent ainsi la tâche que Dieu leur a confiée, il faut accorder une mention spéciale à ceux qui, d’un commun accord et d’une manière réfléchie, acceptent de grand cœur d’élever dignement même un plus grand nombre d’enfants116.
Le mariage cependant n’est pas institué en vue de la seule procréation. Mais c’est le caractère même de l’alliance indissoluble qu’il établit entre les personnes, comme le bien des enfants, qui requiert que l’amour mutuel des époux s’exprime lui aussi dans sa rectitude, progresse et s’épanouisse. C’est pourquoi, même si, contrairement au vœu souvent très vif des époux, il n’y a pas d’enfant, le mariage, comme communauté et communion de toute la vie, demeure, et il garde sa valeur et son indissolubilité.


51. L'amour conjugal et le respect de la vie humaine

Le Concile ne l’ignore pas, les époux qui veulent conduire harmonieusement leur vie conjugale, se heurtent souvent de nos jours à certaines conditions de vie et peuvent se trouver dans une situation où il ne leur est pas possible, au moins pour un temps, d’accroître le nombre de leurs enfants ; ce n’est point alors sans difficulté que sont maintenues la pratique d’un amour fidèle et la pleine communauté de vie. Là où l’intimité conjugale est interrompue, la fidélité peut courir des risques et le bien des enfants être compromis : car en ce cas sont mis en péril et l’éducation des enfants et le courage nécessaire pour en accepter d’autres ultérieurement.
Il en est qui osent apporter des solutions malhonnêtes à ces problèmes et même qui ne reculent pas devant le meurtre. Mais l’Église rappelle qu’il ne peut y avoir de véritable contradiction entre les lois divines qui régissent la transmission de la vie et celles qui favorisent l’amour conjugal authentique.
En effet, Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble ministère de la vie, et l’homme doit s’en acquitter d’une manière digne de lui. La vie doit donc être sauvegardée avec un soin extrême dès la conception : l’avortement et l’infanticide sont des crimes abominables. La sexualité propre à l’homme, comme le pouvoir humain d’engendrer, l’emportent merveilleusement sur ce qui existe aux degrés inférieurs de la vie ; il s’ensuit que les actes spécifiques de la vie conjugale, accomplis selon l’authentique dignité humaine, doivent être eux-mêmes entourés d’un grand respect. Lorsqu’il s’agit de mettre en accord l’amour conjugal avec la transmission responsable de la vie, la moralité du comportement ne dépend donc pas de la seule sincérité de l’intention et de la seule appréciation des motifs ; mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes, critères qui respectent, dans un contexte d’amour véritable, la signification totale d’une donation réciproque et d’une procréation à la mesure de l’homme ; chose impossible si la vertu de chasteté conjugale n’est pas pratiquée d’un cœur loyal. En ce qui concerne la régulation des naissances, il n’est pas permis aux enfants de l’Église, fidèles à ces principes, d’emprunter des voies que le Magistère, dans l’explicitation de la loi divine, désapprouve117.
Par ailleurs, que tous sachent bien que la vie humaine et la charge de la transmettre ne se limitent pas aux horizons de ce monde et n’y trouvent ni leur pleine dimension ni leur plein sens, mais qu’elles sont toujours à mettre en référence avec la destinée éternelle des hommes.


52. La promotion du mariage et de la famille est le fait de tous

La famille est en quelque sorte une école d’enrichissement humain. Mais, pour qu’elle puisse atteindre la plénitude de sa vie et de sa mission, elle exige une communion des âmes empreinte d’affection, une mise en commun des pensées entre les époux et aussi une attentive coopération des parents dans l’éducation des enfants. La présence agissante du père importe grandement à leur formation ; mais il faut aussi permettre à la mère, dont les enfants, surtout les plus jeunes, ont tant besoin, de prendre soin de son foyer sans toutefois négliger la légitime promotion sociale de la femme. Que les enfants soient éduqués de telle manière qu’une fois adultes, avec une entière conscience de leur responsabilité, ils puissent suivre leur vocation, y compris une vocation religieuse, et choisir leur état de vie, et que, s’ils se marient, ils puissent fonder leur propre famille dans des conditions morales, sociales et économiques favorables. Il appartient aux parents ou aux tuteurs de guider les jeunes par des avis prudents, dans la fondation d’un foyer ; volontiers écoutés des jeunes, ils veilleront toutefois à n’exercer aucune contrainte, directe ou indirecte, sur eux, soit pour les pousser au mariage, soit pour choisir leur conjoint.
Ainsi la famille, lieu de rencontre de plusieurs générations qui s’aident mutuellement à acquérir une sagesse plus étendue et à harmoniser les droits des personnes avec les autres exigences de la vie sociale, constitue-t-elle le fondement de la société. Voilà pourquoi tous ceux qui exercent une influence sur les communautés et les groupes sociaux doivent s’appliquer efficacement à promouvoir le mariage et la famille. Que le pouvoir civil considère comme un devoir sacré de reconnaître leur véritable nature, de les protéger et de les faire progresser, de défendre la moralité publique et de favoriser la prospérité des foyers. Il faut garantir le droit de procréation des parents et le droit d’élever leurs enfants au sein de la famille. Une législation prévoyante et des initiatives variées doivent également défendre et procurer l’aide qui convient à ceux qui, par malheur, sont privés d’une famille.
Les chrétiens, tirant parti du temps présent118, et discernant bien ce qui est éternel de ce qui change, devront activement promouvoir les valeurs du mariage et de la famille ; ils le feront et par le témoignage de leur vie personnelle et par une action concertée avec tous les hommes de bonne volonté. Ainsi, les difficultés écartées, ils pourvoiront aux besoins de la famille et lui assureront les avantages qui conviennent aux temps nouveaux. Pour y parvenir, le sens chrétien des fidèles, la droite conscience morale des hommes, comme la sagesse et la compétence de ceux qui s’appliquent aux sciences sacrées, seront d’un grand secours.
Les spécialistes des sciences, notamment biologiques, médicales, sociales et psychologiques, peuvent beaucoup pour la cause du mariage et de la famille et la paix des consciences si, par l’apport convergent de leurs études, ils s’appliquent à tirer davantage au clair les diverses conditions favorisant une saine régulation de la procréation humaine.
Il appartient aux prêtres, dûment informés en matière familiale, de soutenir la vocation des époux dans leur vie conjugale et familiale par les divers moyens de la pastorale, par la prédication de la Parole divine, par le culte liturgique ou les autres secours spirituels, de les fortifier avec bonté et patience au milieu de leurs difficultés et de les réconforter avec charité pour qu’ils forment des familles vraiment rayonnantes.
Des œuvres variées, notamment les associations familiales, s’efforceront par la doctrine et par l’action d’affermir les jeunes gens et les époux, surtout ceux qui sont récemment mariés, et de les former à la vie familiale, sociale et apostolique.
Enfin que les époux eux-mêmes, créés à l’image d’un Dieu vivant et établis dans un ordre authentique de personnes, soient unis dans une même affection, dans une même pensée et dans une mutuelle sainteté119, en sorte que, à la suite du Christ, principe de vie120, ils deviennent, à travers les joies et les sacrifices de leur vocation, par la fidélité de leur amour, les témoins de ce mystère de charité que le Seigneur a révélé au monde par sa mort et sa résurrection121.


Chapitre II : L’essor de la culture
53. Introduction

C’est le propre de la personne humaine de n’accéder vraiment et pleinement à l’humanité que par la culture, c’est-à-dire en cultivant les biens et les valeurs de la nature. Toutes les fois qu’il est question de vie humaine, nature et culture sont aussi étroitement liées que possible.
Au sens large, le mot « culture » désigne tout ce par quoi l’homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps ; s’efforce de soumettre l’univers par la connaissance et le travail ; humanise la vie sociale, aussi bien la vie familiale que l’ensemble de la vie civile, grâce au progrès des mœurs et des institutions ; traduit, communique et conserve enfin dans ses œuvres, au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l’homme, afin qu’elles servent au progrès d’un grand nombre et même de tout le genre humain.
Il en résulte que la culture humaine comporte nécessairement un aspect historique et social et que le mot « culture » prend souvent un sens sociologique et même ethnologique. En ce sens, on parlera de la pluralité des cultures. Car des styles de vie divers et des échelles de valeurs différentes trouvent leur source dans la façon particulière que l’on a de se servir des choses, de travailler, de s’exprimer, de pratiquer sa religion, de se conduire, de légiférer, d’établir des institutions juridiques, d’enrichir les sciences et les arts et de cultiver le beau. Ainsi, à partir des usages hérités, se forme un patrimoine propre à chaque communauté humaine. De même, par là se constitue un milieu déterminé et historique dans lequel tout homme est inséré, quels que soient sa nation ou son siècle, et d’où il tire les valeurs qui lui permettront de promouvoir la civilisation.


Section 1 : Situation de la culture dans le monde actuel
54. Nouveaux styles de vie

Les conditions de vie de l’homme moderne, au point de vue social et culturel, ont été profondément transformées, si bien que l’on peut parler d’un nouvel âge de l’histoire humaine122. Dès lors, des voies nouvelles s’ouvrent pour parfaire et étendre la culture. Elles ont été préparées par une poussée considérable des sciences naturelles, humaines et aussi sociales, par le développement des techniques et par l’essor et une meilleure organisation des moyens qui permettent aux hommes de communiquer entre eux. La culture moderne peut donc se caractériser ainsi : les sciences dites « exactes » développent au maximum le sens critique ; les recherches les plus récentes de la psychologie expliquent en profondeur l’activité humaine ; les disciplines historiques poussent fortement à envisager les choses sous leur aspect changeant et évolutif ; coutumes et manières de vivre tendent à s’uniformiser de plus en plus ; l’industrialisation, l’urbanisation et les autres causes qui favorisent la vie collective, créent de nouvelles formes de culture (culture de masse), d’où résultent des façons nouvelles de sentir, d’agir et d’utiliser ses loisirs. En même temps, l’accroissement des échanges entre les différentes nations et les groupes sociaux découvre plus largement à tous et à chacun les richesses des diverses cultures, et ainsi se prépare peu à peu un type de civilisation plus universel qui fait avancer l’unité du genre humain et l’exprime, dans la mesure même où il respecte mieux les particularités de chaque culture.


55. L’homme, promoteur de la culture

À quelque groupe ou nation qu’ils appartiennent, le nombre des hommes et des femmes qui prennent conscience d’être les artisans et les promoteurs de la culture de leur communauté croît sans cesse. Dans le monde entier progresse de plus en plus le sens de l’autonomie comme de la responsabilité ; ce qui, sans aucun doute, est de la plus haute importance pour la maturité spirituelle et morale du genre humain. On s’en aperçoit mieux encore si on ne perd pas de vue l’unification de l’univers et la mission qui nous est impartie de construire un monde meilleur dans la vérité et la justice. Nous sommes donc les témoins de la naissance d’un nouvel humanisme ; l’homme s’y définit avant tout par la responsabilité qu’il assume envers ses frères et devant l’histoire.


56. Difficultés et devoirs

Dans de telles conditions, il n’est pas étonnant que l’homme, se sentant responsable du progrès culturel, soit animé d’un plus grand espoir, mais envisage aussi avec quelque anxiété les nombreuses antinomies qu’il lui faut résoudre.
Que faut-il faire pour que la multiplication des échanges culturels, qui devraient aboutir à un dialogue vrai et fructueux entre les divers groupes et nations, ne bouleverse pas la vie des communautés, ne fasse pas échec à la sagesse ancestrale et ne mette pas en péril le génie propre de chaque peuple ?
Comment favoriser le dynamisme et l’expansion d’une culture nouvelle sans que disparaisse la fidélité vivante à l’héritage des traditions ? Cette question se pose avec une acuité particulière lorsqu’il s’agit d’harmoniser la culture, fruit du développement considérable des sciences et des techniques, avec la culture qui se nourrit d’études classiques, conformes aux différentes traditions.
Comment l’émiettement si rapide et croissant des disciplines spécialisées peut-il se concilier avec la nécessité d’en faire la synthèse et avec le devoir de sauvegarder dans l’humanité les puissances de contemplation et d’admiration qui conduisent à la sagesse ?
Que faire pour permettre aux multitudes de participer aux bienfaits de la culture, alors que celle des élites ne cesse de s’élever et de se compliquer toujours ?
Comment, enfin, reconnaître comme légitime l’autonomie que la culture réclame pour elle-même, sans pour autant en venir à un humanisme purement terrestre et même hostile à la religion ?
C’est au cœur même de ces antinomies que la culture doit aujourd’hui progresser, de façon à épanouir intégralement et harmonieusement la personne humaine, de façon aussi à aider les hommes à accomplir les charges auxquelles tous sont appelés, et particulièrement les chrétiens, fraternellement unis au sein de l’unique famille humaine.


Section 2 : Quelques principes relatifs à la promotion culturelle
57. Foi et culture

Les chrétiens, en marche vers la cité céleste, doivent rechercher et goûter les choses d’en haut123, mais cela pourtant, loin de la diminuer, accroît plutôt la gravité de l’obligation qui est la leur de travailler avec tous les hommes à la construction d’un monde plus humain. Et de fait, le mystère de la foi chrétienne leur fournit des stimulants et des soutiens inappréciables : ils leur permettent de s’adonner avec plus d’élan à cette tâche et surtout de découvrir l’entière signification des activités capables de donner à la culture sa place éminente dans la vocation intégrale de l’homme.
En effet, lorsqu’il cultive la terre de ses mains ou avec l’aide de moyens techniques, pour qu’elle produise des fruits et devienne une demeure digne de toute la famille humaine, et lorsqu’il prend part consciemment à la vie des groupes sociaux, l’homme réalise le plan de Dieu, manifesté au commencement des temps, de dominer la terre124 et d’achever la création, et il se cultive lui-même. En même temps, il obéit au grand commandement du Christ de se dépenser au service de ses frères.
En outre, en s’appliquant aux diverses disciplines, philosophie, histoire, mathématiques, sciences naturelles, et en cultivant les arts, l’homme peut grandement contribuer à ouvrir la famille humaine aux plus nobles valeurs du vrai, du bien et du beau, et à une vue des choses ayant valeur universelle : il reçoit ainsi des clartés nouvelles de cette admirable Sagesse qui depuis toujours était auprès de Dieu, disposant toutes choses avec Lui, jouant sur le globe de la terre et trouvant ses délices parmi les enfants des hommes.125
Par le fait même, l’esprit humain, moins esclave des choses, peut plus facilement s’élever à l’adoration et à la contemplation du Créateur. Bien plus, il est préparé à reconnaître, sous l’impulsion de la grâce, le Verbe de Dieu qui, avant de se faire chair pour tout sauver et récapituler en Lui, « était déjà dans le monde », comme la « vraie lumière qui éclaire tout homme » (Jn 1,9,10)126.
Certes, le progrès actuel des sciences et des techniques qui, en vertu de leur méthode, ne sauraient parvenir jusqu’aux profondeurs de la réalité, peut avantager un certain phénoménisme et un certain agnosticisme, lorsque les méthodes de recherche propres à ces disciplines sont prises, à tort, comme règle suprême pour la découverte de toute vérité. Et même on peut craindre que l’homme, se fiant trop aux découvertes actuelles, en vienne à penser qu’il se suffit à lui-même et qu’il n’a plus à chercher de valeurs plus hautes.
Cependant ces conséquences fâcheuses ne découlent pas nécessairement de la culture moderne et ne doivent pas nous exposer à la tentation de méconnaître ses valeurs positives. Parmi celles-ci, il convient de signaler : le goût des sciences et la fidélité sans défaillance à la vérité dans les recherches scientifiques, la nécessité de travailler en équipe dans des groupes spécialisés, le sens de la solidarité internationale, la conscience de plus en plus nette de la responsabilité que les savants ont d’aider et même de protéger les hommes, la volonté de procurer à tous des conditions de vie plus favorables, à ceux-là surtout qui sont privés de responsabilité ou qui souffrent d’indigence culturelle. Dans toutes ces valeurs, l’accueil du message évangélique pourra trouver une sorte de préparation, et la charité divine de Celui qui est venu pour sauver le monde la fera aboutir.


58. Nombreux rapports entre la Bonne Nouvelle du Christ et la culture

Entre le message de salut et la culture, il y a de multiples liens. Car Dieu, en se révélant à son peuple jusqu’à sa pleine manifestation dans son Fils incarné, a parlé selon des types de culture propres à chaque époque.
De la même façon, l’Église, qui a connu au cours des temps des conditions d’existence variées, a utilisé les ressources des diverses cultures pour répandre et exposer par sa prédication le message du Christ à toutes les nations, pour mieux le découvrir et mieux l’approfondir, pour l’exprimer plus parfaitement dans la célébration liturgique comme dans la vie multiforme de la communauté des fidèles.
Mais en même temps, l’Église, envoyée à tous les peuples de tous les temps et de tous les lieux, n’est liée d’une manière exclusive et indissoluble à aucune race ou nation, à aucun genre de vie particulier, à aucune coutume ancienne ou récente. Constamment fidèle à sa propre tradition et tout à la fois consciente de l’universalité de sa mission, elle peut entrer en communion avec les diverses civilisations : d’où l’enrichissement qui en résulte pour elle-même et pour les différentes cultures.
La Bonne Nouvelle du Christ rénove constamment la vie et la culture de l’homme déchu ; elle combat et écarte les erreurs et les maux qui proviennent de la séduction permanente du péché. Elle ne cesse de purifier et d’élever la moralité des peuples. Par les richesses d’en haut, elle féconde comme de l’intérieur les qualités spirituelles et les dons propres à chaque peuple et à chaque âge, elle les fortifie, les parfait et les restaure dans le Christ127. Ainsi l’Église, en remplissant sa propre mission128, concourt déjà par là même à l’œuvre civilisatrice et elle y pousse ; son action, même liturgique, contribue à former la liberté intérieure de l’homme.


59. Réaliser l’harmonie des différentes valeurs au sein des cultures

Pour les raisons que l’on vient de dire, l’Église rappelle à tous que la culture doit être subordonnée au développement intégral de la personne, au bien de la communauté et à celui du genre humain tout entier. Aussi convient-il de cultiver l’esprit en vue de développer les puissances d’admiration, de contemplation, d’aboutir à la formation d’un jugement personnel et d’élever le sens religieux, moral et social.
La culture, en effet, puisqu’elle découle immédiatement du caractère raisonnable et social de l’homme, a sans cesse besoin d’une juste liberté pour s’épanouir et d’une légitime autonomie d’action, en conformité avec ses propres principes. Elle a donc droit au respect et jouit d’une certaine inviolabilité, à condition, évidemment, de sauvegarder les droits de la personne et de la société, particulière ou universelle, dans les limites du bien commun.
Ce saint Synode, reprenant à son compte l’enseignement du premier Concile du Vatican, déclare qu’il existe « deux ordres de savoir » distincts, celui de la foi et celui de la raison, et que l’Église ne s’oppose certes pas à ce que « les arts et les disciplines humaines jouissent de leurs propres principes et de leur propre méthode en leurs domaines respectifs » ; c’est pourquoi, « reconnaissant cette juste liberté », l’Église affirme l’autonomie légitime de la culture et particulièrement celle des sciences129.
Tout ceci exige aussi que, l’ordre moral et l’intérêt commun étant saufs, l’homme puisse librement chercher la vérité, faire connaître et divulguer ses opinions et s’adonner aux arts de son choix. Cela demande enfin qu’il soit informé impartialement des événements de la vie publique130.
Quant aux pouvoirs publics, il leur revient, non pas de déterminer le caractère propre de la civilisation, mais d’établir les conditions et de prendre les moyens susceptibles de favoriser la vie culturelle au bénéfice de tous, sans oublier les éléments minoritaires présents dans une nation131. Voilà pourquoi il faut éviter à tout prix que la culture, détournée de sa propre fin, soit asservie aux pouvoirs politiques et économiques.


Section 3 : Quelques devoirs plus urgents des chrétiens par rapport à la culture
60. La reconnaissance du droit de tous à la culture et sa réalisation pratique

Puisqu’on a maintenant la possibilité de délivrer la plupart des hommes du fléau de l’ignorance, il est un devoir qui convient au plus haut point à notre temps, surtout pour les chrétiens : celui de travailler avec acharnement à ce que, tant en matière économique qu’en matière politique, tant au plan national qu’au plan international, des décisions fondamentales soient prises de nature à faire reconnaître partout et pour tous, en harmonie avec la dignité de la personne humaine, sans distinction de race, de sexe, de nation, de religion ou de condition sociale, le droit à la culture et d’assurer sa réalisation. Il faut donc procurer à chacun une quantité suffisante de biens culturels, surtout de ceux qui constituent la culture dite « de base », pour qu’un très grand nombre ne soient pas empêchés, par l’analphabétisme et le manque d’initiative, de coopérer de manière vraiment humaine au bien commun.
En conséquence, il faut tendre à donner à ceux qui en sont capables la possibilité de poursuivre des études supérieures ; et de telle façon que, dans la mesure du possible, ils occupent des fonctions, jouent un rôle et rendent des services dans la vie sociale qui correspondent soit à leurs aptitudes, soit à la compétence qu’ils auront acquise132. Ainsi tout homme, comme les groupes sociaux de chaque peuple, pourront atteindre leur plein épanouissement culturel, conformément à leurs dons et à leurs traditions.
Il faut en outre tout faire pour que chacun prenne conscience et du droit et du devoir qu’il a de se cultiver, non moins que de l’obligation qui lui incombe d’aider les autres à le faire. Il existe en effet, ici ou là, des conditions de vie et de travail qui contrarient les efforts des hommes vers la culture et qui en détruisent chez eux le goût. Ceci vaut à un titre spécial pour les agriculteurs et les ouvriers, auxquels il faut assurer des conditions de travail telles qu’elles ne les empêchent pas de se cultiver, mais bien plutôt les y poussent. Les femmes travaillent à présent dans presque tous les secteurs d’activité ; il convient cependant qu’elles puissent pleinement jouer leur rôle selon leurs aptitudes propres. Ce sera le devoir de tous de reconnaître la participation spécifique et nécessaire des femmes à la vie culturelle et de la promouvoir.


61. Formation à une culture intégrale

De nos jours, plus que par le passé, la difficulté est grande d’opérer la synthèse entre les différentes disciplines et branches du savoir. En effet, tandis que s’accroissent la masse et la diversité des éléments culturels, dans le même temps s’amenuise la faculté pour chaque homme de les percevoir et de les harmoniser entre eux, si bien que l’image de « l’homme universel » s’évanouit de plus en plus. Cependant continue de s’imposer à chaque homme le devoir de sauvegarder l’intégralité de sa personnalité, en qui prédominent les valeurs d’intelligence, de volonté, de conscience et de fraternité, valeurs qui ont toutes leur fondement en Dieu Créateur et qui ont été guéries et élevées d’une manière admirable dans le Christ.
La famille est au premier chef comme la mère nourricière de cette éducation : en elle, les enfants, enveloppés d’amour, découvrent plus aisément la hiérarchie des valeurs, tandis que des éléments d’une culture éprouvée s’impriment d’une manière presque inconsciente dans l’esprit des adolescents, au fur et à mesure qu’ils grandissent.
Pour cette même éducation, les sociétés actuelles disposent, en particulier grâce à la diffusion croissante des livres et aux nouveaux moyens de communication culturelle et sociale, de ressources opportunes qui peuvent faciliter l’universalité de la culture. En effet, avec la diminution plus ou moins généralisée du temps de travail, les occasions de se cultiver se multiplient pour la plupart des hommes. Que les loisirs soient bien employés, pour se détendre et pour fortifier la santé de l’esprit et du corps : en se livrant à des activités libres et à des études désintéressées ; à l’occasion de voyages en d’autres régions (tourisme) qui affinent l’intelligence et qui, de surcroît, enrichissent chacun par la connaissance de l’autre ; également par des exercices physiques et des activités sportives qui aident à conserver un bon équilibre psychique, individuellement et aussi collectivement, et à établir des relations fraternelles entre les hommes de toutes conditions, de toutes nations ou de races différentes. Que les chrétiens collaborent donc aux manifestations et aux actions culturelles collectives qui sont de leur temps, qu’ils les humanisent et les imprègnent d’esprit chrétien.
Cependant tous ces avantages ne sauraient parvenir à réaliser l’éducation culturelle intégrale de l’homme si, en même temps, on néglige de s’interroger sur la signification profonde de la culture et de la science pour la personne humaine.


62. Harmonie entre culture et christianisme

Bien que l’Église ait largement contribué au progrès de la culture, l’expérience montre toutefois que, pour des raisons contingentes, il n’est pas toujours facile de réaliser l’harmonie entre la culture et le christianisme.
Ces difficultés ne portent pas nécessairement préjudice à la vitalité de la foi, et même elles peuvent inciter à une plus exacte et plus profonde intelligence de celle-ci. En effet, les plus récentes recherches et découvertes des sciences, ainsi que celles de l’histoire et de la philosophie, soulèvent de nouvelles questions qui comportent des conséquences pour la vie même, et exigent de nouvelles recherches de la part des théologiens eux-mêmes. Dès lors, tout en respectant les méthodes et les règles propres aux sciences théologiques, ils sont invités à chercher sans cesse la manière la plus apte de communiquer la doctrine aux hommes de leur temps : car autre chose est le dépôt même ou les vérités de la Foi, autre chose la façon selon laquelle ces vérités sont exprimées, à condition toutefois d’en sauvegarder le sens et la signification133. Que, dans la pastorale, on ait une connaissance suffisante non seulement des principes de la théologie, mais aussi des découvertes scientifiques profanes, notamment de la psychologie et de la sociologie, et qu’on en fasse usage : de la sorte, les fidèles à leur tour seront amenés à une plus grande pureté et maturité dans leur vie de foi.
À leur manière aussi, la littérature et les arts ont une grande importance pour la vie de l’Église. Ils s’efforcent en effet d’exprimer la nature propre de l’homme, ses problèmes, ses tentatives pour se connaître et se perfectionner lui-même ainsi que le monde. Ils s’appliquent à découvrir sa place dans l’histoire et dans l’univers, à mettre en lumière les misères et les joies, les besoins et les énergies des hommes et à présenter l’ébauche d’une destinée humaine plus heureuse. Ainsi sont-ils capables d’élever la vie humaine qu’ils expriment sous des formes multiples, selon les temps et les lieux.
Il faut donc faire en sorte que ceux qui s’adonnent à ces arts se sentent compris par l’Église au sein même de leurs activités et que, jouissant d’une liberté normale, ils établissent des échanges plus faciles avec la communauté chrétienne. Que les nouvelles formes d’art qui conviennent à nos contemporains, selon le génie des diverses nations et régions, soient aussi reconnues par l’Église. Et qu’on les accueille dans le sanctuaire lorsque, par des modes d’expression adaptés et conformes aux exigences de la liturgie, elles élèvent l’esprit vers Dieu134.
Ainsi la gloire de Dieu éclate davantage ; la prédication de l’Évangile devient plus transparente à l’intelligence des hommes et apparaît comme connaturelle à leurs conditions d’existence.
Que les croyants vivent donc en très étroite union avec les autres hommes de leur temps et qu’ils s’efforcent de comprendre à fond leurs façons de penser et de sentir, telles qu’elles s’expriment par la culture. Qu’ils marient la connaissance des sciences et des théories nouvelles, comme des découvertes les plus récentes, avec les mœurs et l’enseignement de la doctrine chrétienne, pour que le sens religieux et la rectitude morale marchent de pair chez eux avec la connaissance scientifique et les incessants progrès techniques ; ils pourront ainsi apprécier et interpréter toutes choses avec une sensibilité authentiquement chrétienne.
Ceux qui s’appliquent aux sciences théologiques dans les Séminaires et les Universités aimeront collaborer avec les hommes versés dans les autres sciences, en mettant en commun leurs énergies et leurs points de vue. La recherche théologique, en même temps qu’elle approfondit la vérité révélée, ne doit pas perdre contact avec son temps, afin de faciliter une meilleure connaissance de la foi aux hommes cultivés dans les différentes branches du savoir. Cette bonne entente rendra les plus grands services à la formation des ministres sacrés : ils pourront présenter la doctrine de l’Église sur Dieu, l’homme et le monde d’une manière mieux adaptée à nos contemporains, qui accueilleront d’autant plus volontiers leur parole135. Bien plus, il faut souhaiter que de nombreux laïcs reçoivent une formation suffisante dans les sciences sacrées, et que plusieurs parmi eux se livrent à ces études ex professo et les approfondissent. Mais, pour qu’ils puissent mener leur tâche à bien, qu’on reconnaisse aux fidèles, aux clercs comme aux laïcs, une juste liberté de recherche et de pensée, comme une juste liberté de faire connaître humblement et courageusement leur manière de voir, dans le domaine de leur compétence136.


Chapitre III : La vie économico-sociale
63. Quelques traits de la vie économique

Dans la vie économico-sociale aussi, il faut honorer et promouvoir la dignité de la personne humaine, sa vocation intégrale et le bien de toute la société. C’est l’homme en effet qui est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale.
Comme tout autre domaine de la vie sociale, l’économie moderne se caractérise par une emprise croissante de l’homme sur la nature, la multiplication et l’intensification des relations et des interdépendances, entre individus, groupes et peuples et la fréquence accrue des interventions du pouvoir politique. En même temps, le progrès dans les modes de production et dans l’organisation des échanges de biens et de services a fait de l’économie un instrument apte à mieux satisfaire les besoins accrus de la famille humaine.
Pourtant les sujets d’inquiétude ne manquent pas. Beaucoup, surtout dans les régions du monde économiquement développées, apparaissent comme dominés par l’économique : presque toute leur existence personnelle et sociale est imbue d’un certain « économisme », et cela aussi bien dans les pays favorables à l’économie collectiviste que dans les autres. À un moment où le développement de l’économie, orienté et coordonné d’une manière rationnelle et humaine, permettrait d’atténuer les inégalités sociales, il conduit trop souvent à leur aggravation et même, ici ou là, à une régression de la condition sociale des faibles et au mépris des pauvres. Alors que les foules immenses manquent encore du strict nécessaire, certains, même dans les régions moins développées, vivent dans l’opulence ou gaspillent sans compter. Le luxe côtoie la misère. Tandis qu’un petit nombre d’hommes disposent d’un très ample pouvoir de décision, beaucoup sont privés de presque toute possibilité d’initiative personnelle et de responsabilité ; souvent même, ils sont placés dans des conditions de vie et de travail indignes de la personne humaine.


Section 1 : Le développement économique
64. Le développement économique au service de l’homme

Aujourd’hui plus que jamais, pour faire face à l’accroissement de la population et pour répondre aux aspirations plus vastes du genre humain, on s’efforce à bon droit d’élever le niveau de la production agricole et industrielle, ainsi que le volume des services offerts. C’est pourquoi il faut encourager le progrès technique, l’esprit d’innovation, la création et l’extension d’entreprises, l’adaptation des méthodes, les efforts soutenus de tous ceux qui participent à la production, en un mot tout ce qui peut contribuer à cet essor. Mais le but fondamental d’une telle production n’est pas la seule multiplication des biens produits, ni le profit ou la puissance ; c’est le service de l’homme : de l’homme tout entier, selon la hiérarchie de ses besoins matériels comme des exigences de sa vie intellectuelle, morale, spirituelle et religieuse ; de tout homme, disons-nous, de tout groupe d’hommes, sans distinction de race ou de continent. C’est pourquoi l’activité économique, conduite selon ses méthodes et ses lois propres, doit s’exercer dans les limites de l’ordre moral138 afin de répondre au dessein de Dieu sur l’homme.139


65. Contrôle de l’homme sur le développement économique

Le développement doit demeurer sous le contrôle de l’homme. Il ne doit pas être abandonné à la discrétion d’un petit nombre d’hommes ou de groupes jouissant d’une trop grande puissance économique, ni à celle de la communauté politique où à celle de quelques nations plus puissantes. Il convient au contraire que le plus grand nombre possible d’hommes, à tous les niveaux, et au plan international l’ensemble des nations, puissent prendre une part active à son orientation. Il faut de même que les initiatives spontanées des individus et de leurs libres associations soient coordonnées avec l’action des pouvoirs publics, et qu’elles soient ajustées et harmonisées entre elles.
Le développement ne peut être laissé ni au seul jeu quasi automatique de l’activité économique des individus, ni à la seule puissance publique. Il faut donc dénoncer les erreurs aussi bien des doctrines qui s’opposent aux réformes indispensables au nom d’une fausse conception de la liberté, que des doctrines qui sacrifient les droits fondamentaux des personnes et des groupes à l’organisation collective de la production140.
Par ailleurs, les citoyens doivent se rappeler que c’est leur droit et leur devoir (et le pouvoir civil doit lui aussi le reconnaître) de contribuer selon leurs moyens au progrès véritable de la communauté à laquelle ils appartiennent. Dans les pays en voie de développement surtout, où l’emploi de toutes les disponibilités s’impose avec un caractère d’urgence, ceux qui gardent leurs ressources inemployées mettent gravement en péril le bien commun ; il en va de même de ceux qui privent leur communauté des moyens matériels et spirituels dont elle a besoin, le droit personnel de migration étant sauf.

66. Il faut mettre un terme aux immenses disparités économico-sociales

Pour répondre aux exigences de la justice et de l’équité, il faut s’efforcer vigoureusement, dans le respect des droits personnels et du génie propre de chaque peuple, de faire disparaître le plus rapidement possible les énormes inégalités économiques qui s’accompagnent de discrimination individuelle et sociale ; de nos jours elles existent et souvent elles s’aggravent. De même, en bien des régions, étant donné les difficultés particulières de la production et de la commercialisation dans le secteur agricole, il faut aider les agriculteurs à accroître cette production et à la vendre, à réaliser les transformations et les innovations nécessaires, à obtenir enfin un revenu équitable : sinon ils demeureront, comme il arrive trop souvent, des citoyens de seconde zone. De leur côté, les agriculteurs, les jeunes surtout, doivent s’appliquer avec énergie à améliorer leur compétence professionnelle, sans laquelle l’agriculture ne saurait progresser141.
De même, la justice et l’équité exigent que la mobilité, nécessaire à des économies en progrès, soit aménagée de façon à éviter aux individus et à leurs familles des conditions de vie instables et précaires. À l’égard des travailleurs en provenance d’autres pays ou d’autres régions qui apportent leur concours à la croissance économique d’un peuple ou d’une province, on se gardera soigneusement de toute espèce de discrimination en matière de rémunération ou de conditions de travail. De plus, tous les membres de la société, en particulier les pouvoirs publics, doivent les traiter comme des personnes et non comme de simples instruments de production : faciliter la présence auprès d’eux de leur famille, les aider à se procurer un logement décent et favoriser leur insertion dans la vie sociale du pays ou de la région d’accueil. On doit cependant, dans la mesure du possible, créer des emplois dans leurs régions d’origine elles-mêmes.


Section 2 : Principes directeurs de l'ensemble de la vie économico-sociale
67. Travail, conditions de travail, loisirs

Le travail des hommes, celui qui s’exerce dans la production et l’échange de biens ou dans la prestation de services économiques, passe avant les autres éléments de la vie économique, qui n’ont valeur que d’instruments.
Ce travail, en effet, qu’il soit entrepris de manière indépendante ou par contrat avec un employeur, procède immédiatement de la personne : celle-ci marque en quelque sorte la nature de son empreinte et la soumet à ses desseins. Par son travail, l’homme assure habituellement sa subsistance et celle de sa famille, s’associe à ses frères et leur rend service, peut pratiquer une vraie charité et coopérer à l’achèvement de la création divine. Bien plus, par l’hommage de son travail à Dieu, nous tenons que l’homme est associé à l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ qui a donné au travail une dignité éminente en œuvrant de ses propres mains à Nazareth. De là découlent pour tout homme le devoir de travailler loyalement aussi bien que le droit au travail. En fonction des circonstances concrètes, la société doit, pour sa part, aider les citoyens en leur permettant de se procurer un emploi suffisant. Enfin, compte tenu des fonctions et de la productivité de chacun, de la situation de l’entreprise et du bien commun, la rémunération du travail doit assurer à l’homme des ressources qui lui permettent, à lui et à sa famille, une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et spirituel142.
Comme l’activité économique est le plus souvent le fruit du travail associé des hommes, il est injuste et inhumain de l’organiser et de l’ordonner au détriment de quelque travailleur que ce soit. Or il est trop courant, même de nos jours, que ceux qui travaillent soient en quelque sorte asservis à leurs propres œuvres ; ce que de soi-disant lois économiques ne justifient en aucune façon. Il importe donc d’adapter tout le processus du travail productif aux besoins de la personne et aux modalités de son existence, en particulier de la vie du foyer (surtout en ce qui concerne les mères de famille), en tenant toujours compte du sexe et de l’âge. Les travailleurs doivent aussi avoir la possibilité de développer leurs qualités et leur personnalité dans l’exercice même de leur travail. Tout en y appliquant leur temps et leurs forces d’une manière consciencieuse, que tous jouissent par ailleurs d’un temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette aussi d’entretenir une vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. Bien plus, ils doivent avoir la possibilité de déployer librement des facultés et des capacités qu’ils ont peut-être peu l’occasion d’exercer dans leur travail professionnel.


68. Participation dans l’entreprise et dans l’organisation économique globale. Conflits du travail

Dans les entreprises économiques, ce sont des personnes qui sont associées entre elles : c’est-à-dire des êtres libres et autonomes, créés à l’image de Dieu. Aussi, en prenant en considération les fonctions des uns et des autres, propriétaires, employeurs, cadres, ouvriers, et en sauvegardant la nécessaire unité de direction, il faut promouvoir, selon des modalités à déterminer au mieux, la participation active de tous à la gestion des entreprises.143 Et comme bien souvent ce n’est déjà plus au niveau de l’entreprise, mais à des instances supérieures, que se prennent les décisions économiques et sociales dont dépend l’avenir des travailleurs et de leurs enfants, ceux-ci doivent également participer à ces décisions, soit par eux-mêmes, soit par leurs représentants librement choisis.
Il faut mettre au rang des droits fondamentaux de la personne le droit des travailleurs de fonder librement des associations capables de les représenter d’une façon valable et de collaborer à la bonne organisation de la vie économique, ainsi que le droit de prendre librement part aux activités de ces associations, sans courir le risque de représailles. Grâce à cette participation organisée, jointe à un progrès de la formation économique et sociale, le sens des responsabilités grandira de plus en plus chez tous : ils seront ainsi amenés à se sentir associés, selon leurs moyens et leurs aptitudes personnels, à l’ensemble du développement économique et social ainsi qu’à la réalisation du bien commun universel.
En cas de conflits économico-sociaux, on doit s’efforcer de parvenir à une solution pacifique. Mais, s’il faut toujours recourir d’abord au dialogue sincère entre les parties, la grève peut cependant, même dans les circonstances actuelles, demeurer un moyen nécessaire, bien qu’ultime, pour la défense des droits propres et la réalisation des justes aspirations des travailleurs. Que les voies de la négociation et du dialogue soient toutefois reprises dès que possible, en vue d’un accord.


69. Les biens de la terre sont destinés à tous les hommes

Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité144. Quelles que soient les formes de la propriété, adaptées aux légitimes institutions des peuples, selon des circonstances diverses et changeantes, on doit toujours tenir compte de cette destination universelle des biens. C’est pourquoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres145. D’ailleurs, tous les hommes ont le droit d’avoir une part suffisante de biens pour eux-mêmes et leur famille. C’est ce qu’ont pensé les Pères et les docteurs de l’Église qui enseignaient que l’on est tenu d’aider les pauvres, et pas seulement au moyen de son superflu146. Quant à celui qui se trouve dans l’extrême nécessité, il a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui147. Devant un si grand nombre d’affamés de par le monde, le Concile insiste auprès de tous et auprès des autorités pour qu’ils se souviennent de ce mot des Pères : « Donne à manger à celui qui meurt de faim car, si tu ne lui as pas donné à manger, tu l’as tué »148 ; et que, selon les possibilités de chacun, ils partagent et emploient vraiment leurs biens en procurant avant tout aux individus et aux peuples les moyens qui leur permettront de s’aider eux-mêmes et de se développer.
Fréquemment, dans des sociétés économiquement moins développées, la destination commune des biens est partiellement réalisée par des coutumes et des traditions communautaires, garantissant à chaque membre les biens les plus nécessaires. Certes, il faut éviter de considérer certaines coutumes comme tout à fait immuables, si elles ne répondent plus aux nouvelles exigences de ce temps ; mais, à l’inverse, il ne faut pas attenter imprudemment à des coutumes honnêtes qui, sous réserve d’une saine modernisation, peuvent encore rendre de grands services. De même, dans les pays économiquement très développés, un réseau d’institutions sociales, d’assurance et de sécurité, peut réaliser en partie la destination commune des biens. Il importe de poursuivre le développement des services familiaux et sociaux, principalement de ceux qui contribuent à la culture et à l’éducation. Mais, dans l’aménagement de toutes ces institutions, il faut veiller à ce que le citoyen ne soit pas conduit à adopter vis-à-vis de la société une attitude de passivité, d’irresponsabilité ou de refus de service.


70. Investissements et question monétaire

Les investissements, de leur côté, doivent tendre à assurer des emplois et des revenus suffisants tant à la population active d’aujourd’hui qu’à celle de demain. Tous ceux qui décident de ces investissements, comme de l’organisation de la vie économique (individus, groupes, pouvoirs publics) doivent avoir ces buts à cœur et se montrer conscients de leurs graves obligations : d’une part, prendre des dispositions pour faire face aux nécessités d’une vie décente, tant pour les individus que pour la communauté tout entière ; d’autre part, prévoir l’avenir et assurer un juste équilibre entre les besoins de la consommation actuelle, individuelle et collective, et les exigences d’investissement pour la génération qui vient. On doit également avoir toujours en vue les besoins pressants des nations et des régions économiquement moins avancées. Par ailleurs, en matière monétaire, il faut se garder d’attenter au bien de son propre pays ou à celui des autres nations. On doit s’assurer en outre que ceux qui sont économiquement faibles ne soient pas injustement lésés par des changements dans la valeur de la monnaie.


71. Accès à la propriété et au pouvoir privé sur les biens. Problème des latifundia

La propriété et les autres formes de pouvoir privé sur les biens extérieurs contribuent à l’expression de la personne et lui donnent l’occasion d’exercer sa responsabilité dans la société et l’économie. Il est donc très important de favoriser l’accession des individus et des groupes à un certain pouvoir sur les biens extérieurs.
La propriété privée ou un certain pouvoir sur les biens extérieurs assurent à chacun une zone indispensable d’autonomie personnelle et familiale ; il faut les regarder comme un prolongement de la liberté humaine. Enfin, en stimulant l’exercice de la responsabilité, ils constituent l’une des conditions des libertés civiles149.
Les formes d’un tel pouvoir ou propriété sont aujourd’hui variées ; et leur diversité ne cesse de s’amplifier. Toutes cependant demeurent, à côté des fonds sociaux, des droits et des services garantis par la société, une source de sécurité non négligeable. Et ceci n’est pas vrai des seules propriétés matérielles, mais aussi des biens immatériels, comme les capacités professionnelles.
La légitimité de la propriété privée ne fait toutefois pas obstacle à celle de divers modes de propriétés publiques, à condition que le transfert des biens au domaine public soit effectué par la seule autorité compétente selon les exigences du bien commun, dans les limites de celui-ci et au prix d’une indemnisation équitable. L’État a, par ailleurs, compétence pour empêcher qu’on abuse de la propriété privée contrairement au bien commun150.
De par sa nature même, la propriété privée a aussi un caractère social, fondé dans la loi de commune destination des biens.151 Là où ce caractère social n’est pas respecté, la propriété peut devenir une occasion fréquente de convoitises et de graves désordres : prétexte est ainsi donné à ceux qui contestent le droit même de propriété.
Dans plusieurs régions économiquement moins développées, il existe des domaines ruraux étendus et même immenses, médiocrement cultivés ou mis en réserve à des fins de spéculation, alors que la majorité de la population est dépourvue de terres ou n’en détient qu’une quantité dérisoire et que, d’autre part, l’accroissement de la production agricole présente un caractère d’urgence évident. Souvent, ceux qui sont employés par les propriétaires de ces grands domaines, ou en cultivent des parcelles louées, ne reçoivent que des salaires ou des revenus indignes de l’homme ; ils ne disposent pas de logement décent et sont exploités par des intermédiaires. Dépourvus de toute sécurité, ils vivent dans une dépendance personnelle telle qu’elle leur interdit presque toute possibilité d’initiative et de responsabilité, toute promotion culturelle, toute participation à la vie sociale et politique. Des réformes s’imposent donc, visant, selon les cas, à accroître les revenus, à améliorer les conditions de travail et la sécurité de l’emploi, à favoriser l’initiative, et même à répartir les propriétés insuffisamment cultivées au bénéfice d’hommes capables de les faire valoir. En l’occurrence, les ressources et les instruments indispensables doivent leur être assurés, en particulier les moyens d’éducation et la possibilité d’une juste organisation de type coopératif. Chaque fois que le bien commun exigera l’expropriation, l’indemnisation devra s’apprécier selon l’équité, compte tenu de toutes les circonstances.


72. L’activité économico-sociale et le Royaume du Christ

Les chrétiens actifs dans le développement économico-social et dans la lutte pour le progrès de la justice et de la charité doivent être persuadés qu’ils peuvent ainsi beaucoup pour la prospérité de l’humanité et la paix du monde. Dans ces diverses activités, qu’ils brillent par leur exemple, individuel et collectif. Tout en s’assurant la compétence et l’expérience absolument indispensables, qu’ils maintiennent, au milieu des activités terrestres, une juste hiérarchie des valeurs, fidèles au Christ et à son Évangile, pour que toute leur vie, tant individuelle que sociale, soit pénétrée de l’esprit des Béatitudes, et en particulier de l’esprit de pauvreté.
Quiconque, suivant le Christ, cherche d’abord le Royaume de Dieu, y trouve un amour plus fort et plus pur pour aider tous ses frères et pour accomplir une œuvre de justice, sous l’impulsion de l’amour.152


Chapitre IV : La vie de la communauté politique
73. La vie publique aujourd’hui

De profondes transformations se remarquent aussi de nos jours dans les structures et dans les institutions des peuples ; elles accompagnent leur évolution culturelle, économique et sociale. Ces changements exercent une grande influence sur la vie de la communauté politique, notamment en ce qui concerne les droits et les devoirs de chacun dans l’exercice de la liberté civique et dans la poursuite du bien commun, comme pour ce qui regarde l’organisation des relations des citoyens entre eux et avec les pouvoirs publics.
La conscience de la dignité humaine est devenue plus vive. D’où, en diverses régions du monde, l’effort pour instaurer un ordre politico-juridique dans lequel les droits de la personne au sein de la vie publique soient mieux protégés : par exemple les droits de libre réunion et d’association, le droit d’exprimer ses opinions personnelles et de professer sa religion en privé et en public. La garantie des droits de la personne est en effet une condition indispensable pour que les citoyens, individuellement ou en groupe, puissent participer activement à la vie et à la gestion des affaires publiques.
En étroite liaison avec le progrès culturel, économique et social, le désir s’affirme chez un grand nombre d’hommes de prendre davantage part à l’organisation de la communauté politique. Dans la conscience de beaucoup s’intensifie le souci de préserver les droits des minorités à l’intérieur d’une nation, sans négliger pour autant leurs obligations à l’égard de la communauté politique. De plus, le respect de ceux qui professent une opinion ou une religion différentes grandit de jour en jour. En même temps, une plus large collaboration s’établit, capable d’assurer à tous les citoyens, et non seulement à quelques privilégiés, la jouissance effective des droits attachés à la personne.
On rejette au contraire toutes les formes politiques, telles qu’elles existent en certaines régions, qui font obstacle à la liberté civile ou religieuse, multiplient les victimes des passions et des crimes politiques et détournent au profit de quelque faction ou des gouvernants eux-mêmes l’action de l’autorité au lieu de la faire servir au bien commun.
Pour instaurer une vie politique vraiment humaine, rien n’est plus important que de développer le sens intérieur de la justice, de la bonté, le dévouement au bien commun, et de renforcer les convictions fondamentales sur la nature véritable de la communauté politique, comme sur la fin, le bon exercice et les limites de l’autorité publique.


74. Nature et fin de la communauté politique

Individus, familles, groupements divers, tous ceux qui constituent la communauté civile, ont conscience de leur impuissance à réaliser seuls une vie pleinement humaine et perçoivent la nécessité d’une communauté plus vaste à l’intérieur de laquelle tous conjuguent quotidiennement leurs forces en vue d’une réalisation toujours plus parfaite du bien commun153. C’est pourquoi ils forment une communauté politique selon des types institutionnels variés. Celle-ci existe donc pour le bien commun : elle trouve en lui sa pleine justification et sa signification et c’est de lui qu’elle tire l’origine de son droit propre. Quant au bien commun, il comprend l’ensemble des conditions de vie sociale qui permettent aux hommes, aux familles et aux groupements de s’accomplir plus complètement et plus facilement154.
Mais les hommes qui se retrouvent dans la communauté politique sont nombreux, différents, et ils peuvent à bon droit incliner vers des opinions diverses. Aussi, pour empêcher que, chacun opinant dans son sens, la communauté politique ne se disloque, une autorité s’impose qui soit capable d’orienter vers le bien commun les énergies de tous : non d’une manière mécanique ou despotique, mais en agissant avant tout comme une force morale qui prend appui sur la liberté et le sens de la responsabilité.
De toute évidence, la communauté politique et l’autorité publique trouvent donc leur fondement, dans la nature humaine et relèvent par là d’un ordre fixé par Dieu, encore que la détermination des régimes politiques comme la désignation des dirigeants soient laissées à la libre volonté des citoyens155.
Il s’ensuit également que l’exercice de l’autorité politique, soit à l’intérieur de la communauté comme telle, soit dans les organismes qui représentent l’État, doit toujours se déployer dans les limites de l’ordre moral, en vue du bien commun (mais conçu d’une manière dynamique), conformément à un ordre juridique légitimement établi ou à établir. Alors les citoyens sont en conscience tenus à l’obéissance156. D’où, assurément, la responsabilité, la dignité et l’importance du rôle de ceux qui gouvernent.
Si l’autorité publique, débordant sa compétence, opprime les citoyens, que ceux-ci ne refusent pas ce qui est objectivement requis par le bien commun ; mais qu’il leur soit cependant permis de défendre leurs droits et ceux de leurs concitoyens contre les abus du pouvoir, en respectant les limites tracées par la loi naturelle et la loi évangélique.
Quant aux modalités concrètes par lesquelles une communauté politique se donne sa structure propre et organise le bon équilibre des pouvoirs publics, elles peuvent être diverses, selon le génie propre de chaque peuple et la marche de l’histoire. Mais elles doivent toujours servir à la formation d’un homme cultivé, pacifique, bienveillant à l’égard de tous, pour l’avantage de toute la famille humaine.


75. Collaboration de tous à la vie publique

Il est pleinement conforme à la nature de l’homme que l’on trouve des structures juridico-politiques qui offrent sans cesse davantage à tous les citoyens, sans aucune discrimination, la possibilité effective de prendre librement et activement part tant à l’établissement des fondements juridiques de la communauté politique qu’à la gestion des affaires publiques, à la détermination du champ d’action et des buts des différents organes, et à l’élection des gouvernants157. Que tous les citoyens se souviennent donc à la fois du droit et du devoir qu’ils ont d’user de leur libre suffrage, en vue du bien commun. L’Église tient en grande considération et estime l’activité de ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assurent les charges pour le service de tous.
Pour que la coopération de citoyens responsables aboutisse à d’heureux résultats dans la vie politique de tous les jours, un statut de droit positif est nécessaire, qui organise une répartition convenable des fonctions et des organes du pouvoir ainsi qu’une protection efficace des droits, indépendante de quiconque. Que les droits de toutes les personnes, des familles et des groupes, ainsi que leur exercice, soient reconnus, respectés et valorisés158, non moins que les devoirs civiques auxquels sont astreints tous les citoyens. Parmi ces derniers, il faut rappeler l’obligation de rendre à l’État les services matériels et personnels requis par le bien commun. Les gouvernants se garderont de faire obstacle aux associations familiales, sociales et culturelles, aux corps et institutions intermédiaires, ou d’empêcher leurs activités légitimes et efficaces ; qu’ils aiment plutôt les favoriser, dans l’ordre. Quant aux citoyens, individuellement ou en groupe, qu’ils évitent de conférer aux pouvoirs publics une trop grande puissance ; qu’ils ne s’adressent pas à eux d’une manière intempestive pour réclamer des secours et des avantages excessifs, au risque d’amoindrir la responsabilité des personnes, des familles et des groupes sociaux.
À notre époque, la complexité croissante des circonstances oblige les pouvoirs publics à intervenir plus fréquemment, en matière sociale, économique et culturelle, pour préparer des conditions plus favorables qui permettent aux citoyens et aux groupes de poursuivre d’une manière plus efficace la réalisation du bien complet de l’homme, dans la liberté. Assurément, selon les régions et selon l’évolution des peuples, les relations entre la socialisation159 et l’autonomie ou le développement de la personne peuvent être comprises de diverses façons. Mais si, en vue du bien commun, on restreint pour un temps l’exercice des droits, que l’on rétablisse au plus tôt la liberté quand les circonstances auront changé. Il est en tout cas inhumain que le gouvernement en vienne à des formes totalitaires ou à des formes dictatoriales qui lèsent gravement le droit des personnes ou des groupes sociaux.
Que les citoyens cultivent avec magnanimité et loyauté l’amour de la patrie, mais sans étroitesse d’esprit, c’est-à-dire de telle façon qu’en même temps ils prennent toujours en considération le bien de toute la famille humaine qui rassemble races, peuples et nations, unis par toutes sortes de liens.
Tous les chrétiens doivent prendre conscience du rôle particulier et propre qui leur échoit dans la communauté politique : ils sont tenus à donner l’exemple en développant en eux le sens des responsabilités et du dévouement au bien commun ; ils montreront ainsi par les faits comment on peut harmoniser l’autorité avec la liberté, l’initiative personnelle avec la solidarité et les exigences de tout le corps social, les avantages de l’unité avec les diversités fécondes. En ce qui concerne l’organisation des choses terrestres, qu’ils reconnaissent comme légitimes des manières de voir par ailleurs opposées entre elles et qu’ils respectent les citoyens qui, en groupe aussi, défendent honnêtement leur opinion. Quant aux partis politiques, ils ont le devoir de promouvoir ce qui, à leur jugement, est exigé par le bien commun ; mais il ne leur est jamais permis de préférer à celui-ci leur intérêt propre.
Pour que tous les citoyens soient en mesure de jouer leur rôle dans la vie de la communauté politique, on doit avoir un grand souci de l’éducation civique et politique ; elle est particulièrement nécessaire aujourd’hui, soit pour l’ensemble des peuples, soit, et surtout pour les jeunes. Ceux qui sont, ou peuvent devenir, capables d’exercer l’art très difficile, mais aussi très noble160, de la politique, doivent s’y préparer ; qu’ils s’y livrent avec zèle, sans se soucier de leur intérêt personnel ni des avantages matériels. Ils lutteront avec intégrité et prudence contre l’injustice et l’oppression, contre l’absolutisme et l’intolérance, qu’elles soient le fait d’un homme ou d’un parti politique ; et ils se dévoueront au bien de tous avec sincérité et droiture, bien plus, avec l’amour et le courage requis par la vie politique.


76. La communauté politique et l’Église

Surtout là où existe une société de type pluraliste, il est d’une haute importance que l’on ait une vue juste des rapports entre la communauté politique et l’Église ; et que l’on distingue nettement entre les actions que les fidèles, isolément ou en groupe, posent en leur nom propre comme citoyens, guidés par leur conscience chrétienne, et les actions qu’ils mènent au nom de l’Église, en union avec leurs pasteurs.
L’Église qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine.
Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Église sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes. Mais toutes deux, quoique à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes hommes. Elles exerceront d’autant plus efficacement ce service pour le bien de tous qu’elles rechercheront davantage entre elles une saine coopération, en tenant également compte des circonstances de temps et de lieu. L’homme, en effet, n’est pas limité aux seuls horizons terrestres, mais, vivant dans l’histoire humaine, il conserve intégralement sa vocation éternelle. Quant à l’Église, fondée dans l’amour du Rédempteur, elle contribue à étendre le règne de la justice et de la charité à l’intérieur de chaque nation et entre les nations. En prêchant la vérité de l’Évangile, en éclairant tous les secteurs de l’activité humaine par sa doctrine et par le témoignage que rendent des chrétiens, l’Église respecte et promeut aussi la liberté politique et la responsabilité des citoyens.
Lorsque les Apôtres, leurs successeurs et les coopérateurs de ceux-ci, sont envoyés pour annoncer aux hommes le Christ sauveur du monde, leur apostolat prend appui sur la puissance de Dieu qui, très souvent, manifeste la force de l’Évangile dans la faiblesse des témoins. Il faut en effet que tous ceux qui se vouent au ministère de la Parole divine utilisent les voies et les moyens propres à l’Évangile qui, sur bien des points, sont autres que ceux de la cité terrestre.
Certes, les choses d’ici-bas et celles qui, dans la condition humaine, dépassent ce monde, sont étroitement liées, et l’Église elle-même se sert d’instruments temporels dans la mesure où sa propre mission le demande. Mais elle ne place pas son espoir dans les privilèges offerts par le pouvoir civil. Bien plus, elle renoncera à l’exercice de certains droits légitimement acquis s’il est reconnu que leur usage peut faire douter de la pureté de son témoignage ou si des circonstances nouvelles exigent d’autres dispositions. Mais il est juste qu’elle puisse partout et toujours prêcher la foi avec une authentique liberté, enseigner sa doctrine sur la société, accomplir sans entraves sa mission parmi les hommes, porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l’exigent, en utilisant tous les moyens, et ceux-là seulement, qui sont conformes à l’Evangile et en harmonie avec le bien de tous, selon la diversité des temps et des situations.
Par son attachement et sa fidélité à l’Évangile, par l’accomplissement de sa mission dans le monde, l’Église, à qui il appartient de favoriser et d’élever tout ce qui se trouve de vrai, de bon, de beau dans la communauté humaine161, renforce la paix entre les hommes pour la gloire de Dieu.162


Chapitre V : La sauvegarde de la paix et la construction de la communauté des nations
77. Introduction

En ces années mêmes, où les douleurs et les angoisses de guerres tantôt dévastatrices et tantôt menaçantes pèsent encore si lourdement sur nous, la famille humaine tout entière parvient à un moment décisif de son évolution. Peu à peu rassemblée, partout déjà plus consciente de son unité, elle doit entreprendre une œuvre qui ne peut être menée à bien que par la conversion renouvelée de tous à une paix véritable : édifier un monde qui soit vraiment plus humain pour tous et en tout lieu. Alors, le message de l’Évangile, rejoignant les aspirations et l’idéal le plus élevé de l’humanité, s’illuminera de nos jours d’une clarté nouvelle, lui qui proclame bienheureux les artisans de la paix, « car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9).
C’est pourquoi le Concile, après avoir mis en lumière la conception authentique et très noble de la paix et condamné la barbarie de la guerre, se propose de lancer un appel ardent aux chrétiens pour qu’avec l’aide du Christ, auteur de la paix, ils travaillent avec tous les hommes à consolider cette paix entre eux, dans la justice et l’amour, et à en préparer les moyens.


78. La nature de la paix

La paix n’est pas une pure absence de guerre et elle ne se borne pas seulement à assurer l’équilibre de forces adverses ; elle ne provient pas non plus d’une domination despotique, mais c’est en toute vérité qu’on la définit « œuvre de justice » (Es 32,17). Elle est le fruit d’un ordre inscrit dans la société humaine par son divin Fondateur, et qui doit être réalisé par des hommes qui ne cessent d’aspirer à une justice plus parfaite. En effet, encore que le bien commun du genre humain soit assurément régi dans sa réalité fondamentale par la loi éternelle, dans ses exigences concrètes il est pourtant soumis à d’incessants changements avec la marche du temps : la paix n’est jamais chose acquise une fois pour toutes, mais sans cesse à construire. Comme de plus la volonté humaine est fragile et qu’elle est blessée par le péché, l’avènement de la paix exige de chacun le constant contrôle de ses passions et la vigilance de l’autorité légitime.
Mais ceci est encore insuffisant. La paix dont nous parlons ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde du bien des personnes ni sans la libre et confiante communication entre les hommes des richesses de leur esprit et de leurs facultés créatrices. La ferme volonté de respecter les autres hommes et les autres peuples ainsi que leur dignité, la pratique assidue de la fraternité sont absolument indispensables à la construction de la paix. Ainsi la paix est-elle aussi le fruit de l’amour qui va bien au-delà de ce que la justice peut apporter.
La paix terrestre qui naît de l’amour du prochain est elle-même image et effet de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père. Car le Fils incarné en personne, prince de la paix, a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa croix, rétablissant l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps. Il a tué la haine dans sa propre chair163 et, après le triomphe de sa Résurrection, Il a répandu l’Esprit de charité dans le cœur des hommes.
C’est pourquoi, accomplissant la vérité dans la charité, tous les chrétiens sont appelés avec insistance à se joindre aux hommes véritablement pacifiques pour implorer et instaurer la paix.
Poussés par le même esprit, nous ne pouvons pas ne pas louer ceux qui, renonçant à l’action violente pour la sauvegarde des droits, recourent à des moyens de défense qui, par ailleurs, sont à la portée même des plus faibles, pourvu que cela puisse se faire sans nuire aux droits et aux devoirs des autres ou de la communauté.
Dans la mesure où les hommes sont pécheurs, le danger de guerre menace, et il en sera ainsi jusqu’au retour du Christ. Mais dans la mesure où, unis dans l’amour, les hommes surmontent le péché, ils surmontent aussi la violence, jusqu’à l’accomplissement de cette parole : « De leurs épées, ils forgeront des socs et de leurs lances des faucilles. Les nations ne tireront plus l’épée l’une contre l’autre et ne s’exerceront plus au combat » (Es 2,4).


Section 1 : Éviter la guerre
79. Mettre un frein à l’inhumanité des guerres

Bien que les dernières guerres aient apporté à notre monde de terribles maux d’ordre matériel comme d’ordre moral, chaque jour encore la guerre poursuit ses ravages en quelque point du globe. Bien plus, étant donné qu’on emploie des armes scientifiques de tout genre pour faire la guerre, sa sauvagerie menace d’amener les combattants à une barbarie bien pire que celle d’autrefois. En outre, la complexité de la situation actuelle et l’enchevêtrement des relations internationales permettent que, par de nouvelles méthodes insidieuses et subversives, des guerres larvées traînent en longueur. Dans bien des cas, le recours aux procédés du terrorisme est regardé comme une nouvelle forme de guerre.
Considérant cet état lamentable de l’humanité, le Concile, avant tout, entend rappeler la valeur permanente du droit des gens et de ses principes universels. Ces principes, la conscience même du genre humain les proclame fermement et avec une vigueur croissante. Les actions qui leur sont délibérément contraires sont donc des crimes, comme les ordres qui commandent de telles actions ; et l’obéissance aveugle ne suffit pas à excuser ceux qui s’y soumettent. Parmi ces actions, il faut compter en tout premier lieu celles par lesquelles, pour quelque motif et par quelque moyen que ce soit, on extermine tout un peuple, une nation ou une minorité ethnique ; ces actions doivent être condamnées comme des crimes affreux, et avec la dernière énergie. Et l’on ne saurait trop louer le courage de ceux qui ne craignent point de résister ouvertement aux individus qui ordonnent de tels forfaits.
Il existe, pour tout ce qui concerne la guerre, diverses conventions internationales, qu’un assez grand nombre de pays ont signées en vue de rendre moins inhumaines les actions militaires et leurs conséquences. Telles sont les conventions relatives au sort des soldats blessés, à celui des prisonniers, et divers engagements de ce genre. Ces accords doivent être observés ; bien plus, tous, particulièrement les autorités publiques ainsi que les personnalités compétentes, doivent s’efforcer autant qu’ils le peuvent de les améliorer, et de leur permettre ainsi de mieux contenir, et de façon plus efficace, l’inhumanité des guerres. Il semble en outre équitable que des lois pourvoient avec humanité au cas de ceux qui, pour des motifs de conscience, refusent l’emploi des armes, pourvu qu’ils acceptent cependant de servir sous une autre forme la communauté humaine.
La guerre, assurément, n’a pas disparu de l’horizon humain. Et, aussi longtemps que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique, le droit de légitime défense. Les chefs d’État et ceux qui partagent les responsabilités des affaires publiques ont donc le devoir d’assurer la sauvegarde des peuples dont ils ont la charge, en ne traitant pas à la légère des questions aussi sérieuses. Mais faire la guerre pour la juste défense des peuples est une chose, vouloir imposer son empire à d’autres nations en est une autre. La puissance des armes ne légitime pas tout usage de cette force à des fins politiques ou militaires. Et ce n’est pas parce que la guerre est malheureusement engagée que tout devient, par le fait même, licite entre parties adverses.
Quant à ceux qui se vouent au service de la patrie dans la vie militaire, qu’ils se considèrent eux aussi comme les serviteurs de la sécurité et de la liberté des peuples ; s’ils s’acquittent correctement de cette tâche, ils concourent vraiment au maintien de la paix.


80. La guerre totale

Le progrès de l’armement scientifique accroît démesurément l’horreur et la perversion de la guerre. Les actes belliqueux, lorsqu’on emploie de telles armes, peuvent en effet causer d’énormes destructions, faites sans discrimination, qui du coup vont très au-delà des limites d’une légitime défense. Qui plus est, si l’on utilisait complètement les moyens déjà stockés dans les arsenaux des grandes puissances, il n’en résulterait rien moins que l’extermination presque totale et parfaitement réciproque de chacun des adversaires par l’autre, sans parler des nombreuses dévastations qui s’ensuivraient dans le monde et des effets funestes découlant de l’usage de ces armes.
Tout cela nous force à reconsidérer la guerre dans un esprit entièrement nouveau.164 Que les hommes d’aujourd’hui sachent qu’ils auront de lourds comptes à rendre de leurs actes de guerre. Car le cours des âges à venir dépendra pour beaucoup de leurs décisions d’aujourd’hui.
Dans une telle conjoncture, faisant siennes les condamnations de la guerre totale déjà prononcées par les derniers papes165, ce Saint Synode déclare :
Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation.
Le risque particulier de la guerre moderne consiste en ce qu’elle fournit pour ainsi dire l’occasion à ceux qui possèdent des armes scientifiques plus récentes de commettre de tels crimes ; et, par un enchaînement en quelque sorte inexorable, elle peut pousser la volonté humaine aux plus atroces décisions. Pour que jamais plus ceci ne se produise, les évêques du monde entier, rassemblés et ne faisant qu’un, adjurent tous les hommes, tout particulièrement les chefs d’État et les autorités militaires, de peser à tout instant une responsabilité aussi immense devant Dieu et devant toute l’humanité.


81. La course aux armements

Les armes scientifiques, il est vrai, n’ont pas été accumulées dans la seule intention d’être employées en temps de guerre. En effet, comme on estime que la puissance défensive de chaque camp dépend de la capacité foudroyante d’exercer des représailles, cette accumulation d’armes, qui s’aggrave d’année en année, sert d’une manière paradoxale à détourner des adversaires éventuels. Beaucoup pensent que c’est là le plus efficace des moyens susceptibles d’assurer aujourd’hui une certaine paix entre les nations.
Quoi qu’il en soit de ce procédé de dissuasion, on doit néanmoins se convaincre que la course aux armements, à laquelle d’assez nombreuses nations s’en remettent, ne constitue pas une voie sûre pour le ferme maintien de la paix et que le soi-disant équilibre qui en résulte n’est ni une paix stable ni une paix véritable. Bien loin d’éliminer ainsi les causes de guerre, on risque au contraire de les aggraver peu à peu. Tandis qu’on dépense des richesses fabuleuses dans la préparation d’armes toujours nouvelles, il devient impossible de porter suffisamment remède à tant de misères présentes de l’univers. Au lieu d’apaiser véritablement et radicalement les conflits entre nations, on en répand plutôt la contagion à d’autres parties du monde. Il faudra choisir des voies nouvelles en partant de la réforme des esprits pour en finir avec ce scandale et pour pouvoir ainsi libérer le monde de l’anxiété qui l’opprime et lui rendre une paix véritable.
C’est pourquoi, il faut derechef déclarer : la course aux armements est une plaie extrêmement grave de l’humanité et lèse les pauvres d’une manière intolérable. Et il est bien à craindre que, si elle persiste, elle n’enfante un jour les désastres mortels dont elle prépare déjà les moyens.
Avertis des catastrophes que le genre humain a rendues possibles, mettons à profit le délai dont nous jouissons et qui nous est concédé d’en haut pour que, plus conscients de nos responsabilités personnelles, nous trouvions les méthodes qui nous permettront de régler nos différends d’une manière plus digne de l’homme. La Providence divine requiert instamment de nous que nous nous libérions de l’antique servitude de la guerre. Où nous conduit la voie funeste sur laquelle nous nous sommes engagés si nous nous refusons à faire cet effort, nous l’ignorons.


82. Vers l’absolue proscription de la guerre. L’action internationale pour éviter la guerre

Il est donc clair que nous devons tendre à préparer de toutes nos forces ce moment où, de l’assentiment général des nations, toute guerre pourra être absolument interdite. Ce qui, assurément, requiert l’institution d’une autorité publique universelle, reconnue par tous, qui jouisse d’une puissance efficace, susceptible d’assurer à tous la sécurité, le respect de la justice et la garantie des droits. Mais avant que cette autorité souhaitable puisse se constituer, il faut que les instances internationales suprêmes d’aujourd’hui s’appliquent avec énergie à l’étude des moyens les plus capables de procurer la sécurité commune. Comme la paix doit naître de la confiance mutuelle entre peuples au lieu d’être imposée aux nations par la terreur des armes, tous doivent travailler à mettre enfin un terme à la course aux armements. Pour que la réduction des armements commence à devenir une réalité, elle ne doit certes pas se faire d’une manière unilatérale, mais à la même cadence, en vertu d’accords, et être assortie de garanties véritables et efficaces166.
En attendant, il ne faut pas sous-estimer les efforts qui ont été déjà faits et qui continuent de l’être en vue d’écarter le danger de la guerre. Il faut plutôt soutenir la bonne volonté de ceux qui, très nombreux, accablés par les soucis considérables de leurs très hautes charges, mais poussés par la conscience de leurs très lourdes responsabilités, s’efforcent d’éliminer la guerre dont ils ont horreur, tout en ne pouvant cependant pas faire abstraction de la complexité des choses telles qu’elles sont. D’autre part, il faut instamment prier Dieu de leur donner l’énergie d’entreprendre avec persévérance et de poursuivre avec force cette œuvre d’immense amour des hommes qu’est la construction virile de la paix. De nos jours, ceci exige très certainement d’eux qu’ils ouvrent leur intelligence et leur cœur au-delà des frontières de leur propre pays, qu’ils renoncent à l’égoïsme national et au désir de dominer les autres nations, et qu’ils entretiennent un profond respect envers toute l’humanité, qui s’avance avec tant de difficultés vers une plus grande unité.
En ce qui regarde les problèmes de la paix et du désarmement, il faut tenir compte des études approfondies, courageuses et inlassables déjà effectuées et des congrès internationaux qui ont traité de ce sujet, et les regarder comme un premier pas vers la solution de si graves questions ; à l’avenir, il faut les poursuivre de façon encore plus vigoureuse si l’on veut obtenir des résultats pratiques. Que l’on prenne garde cependant de ne point s’en remettre aux seuls efforts de quelques-uns, sans se soucier de son état d’esprit personnel. Car les chefs d’État, qui sont les répondants du bien commun de leur propre nation et en même temps les promoteurs du bien universel, sont très dépendants des opinions et des sentiments de la multitude. Il leur est inutile de chercher à faire la paix tant que les sentiments d’hostilité, de mépris et de défiance, tant que les haines raciales et les partis pris idéologiques divisent les hommes et les opposent. D’où l’urgence et l’extrême nécessité d’un renouveau dans la formation des mentalités et d’un changement de ton dans l’opinion publique. Que ceux qui se consacrent à une œuvre d’éducation, en particulier auprès des jeunes, ou qui forment l’opinion publique, considèrent comme leur plus grave devoir celui d’inculquer à tous les esprits de nouveaux sentiments générateurs de paix. Nous avons tous assurément à changer notre cœur et à ouvrir les yeux sur le monde, comme sur les tâches que nous pouvons entreprendre tous ensemble pour le progrès du genre humain.
Ne nous leurrons pas de fausses espérances. En effet, si inimitiés et haines écartées, nous ne concluons pas des pactes solides et honnêtes assurant pour l’avenir une paix universelle, l’humanité, déjà en grand péril, risque d’en venir, malgré la possession d’une science admirable, à cette heure funeste où elle ne pourra plus connaître d’autre paix que la paix redoutable de la mort. Mais au moment même où l’Église du Christ, partageant les angoisses de ce temps, prononce de telles paroles, elle n’abandonne pas pour autant une très ferme espérance. Ce qu’elle veut, c’est encore et encore, à temps et à contretemps, présenter à notre époque le message qui lui vient des apôtres : « Le voici maintenant le temps favorable » de la conversion des cœurs ; « le voici maintenant le jour du salut »167.


Section 2 : La construction de la communauté internationale
83. Les causes de discordes et leurs remèdes

Pour bâtir la paix, la toute première condition est l’élimination des causes de discordes entre les hommes : elles nourrissent les guerres, à commencer par les injustices. Nombre de celles-ci proviennent d’excessives inégalités d’ordre économique, ainsi que du retard à y apporter les remèdes nécessaires. D’autres naissent de l’esprit de domination, du mépris des personnes et, si nous allons aux causes plus profondes, de l’envie, de la méfiance, de l’orgueil et des autres passions égoïstes. Comme l’homme ne peut supporter tant de désordres, il s’ensuit que le monde, même lorsqu’il ne connaît pas les atrocités de la guerre, n’en est pas moins continuellement agité par des rivalités et des actes de violence. En outre, comme ces maux se retrouvent dans les rapports entre les nations elles-mêmes, il est absolument indispensable que, pour les vaincre ou les prévenir, et pour réprimer le déchaînement des violences, les institutions internationales développent et affermissent leur coopération et leur coordination ; et que l’on provoque sans se lasser la création d’organismes promoteurs de paix.


84. La communauté des nations et les institutions internationales

Au moment où se développent les liens d’une étroite dépendance entre tous les citoyens et tous les peuples de la terre, une recherche adéquate et une réalisation plus efficace du bien commun universel exigent dès maintenant que la communauté des nations s’organise selon un ordre qui corresponde aux tâches actuelles – principalement en ce qui concerne ces nombreuses régions souffrant encore d’une disette intolérable.
Pour atteindre ces fins, les institutions de la communauté internationale doivent, chacune pour sa part, pourvoir aux divers besoins des hommes aussi bien dans le domaine de la vie sociale (alimentation, santé, éducation, travail s’y rapportent), que pour faire face à maintes circonstances particulières qui peuvent surgir ici ou là : par exemple, la nécessité d’aider la croissance générale des nations en voie de développement, celle de subvenir aux misères des réfugiés dispersés dans le monde entier, celle encore de fournir assistance aux émigrants et à leurs familles.
Les institutions internationales déjà existantes, tant mondiales que régionales, ont certes bien mérité du genre humain. Elles apparaissent comme les premières esquisses des bases internationales de la communauté humaine tout entière pour résoudre les questions les plus importantes de notre époque : promouvoir le progrès en tout lieu de la terre et prévenir la guerre sous toutes ses formes. Dans tous ces domaines, l’Église se réjouit de l’esprit de fraternité véritable qui est en train de s’épanouir entre chrétiens et non-chrétiens et tend à intensifier sans cesse leurs efforts en vue de soulager l’immense misère.


85. La coopération internationale dans le domaine économique

La solidarité actuelle du genre humain impose aussi l’établissement d’une coopération internationale plus poussée dans le domaine économique. En effet, bien que presque tous les peuples aient acquis leur indépendance politique, il s’en faut de beaucoup qu’ils soient déjà libérés d’excessives inégalités et de toute forme de dépendance abusive, et à l’abri de tout danger de graves difficultés intérieures.
La croissance d’un pays dépend de ses ressources en hommes et en argent. L’éducation et la formation professionnelle doivent préparer les citoyens de chaque nation à faire face aux diverses tâches de la vie économique et sociale. Ceci demande l’aide d’experts étrangers : ceux qui l’apportent ne doivent pas se conduire en maîtres, mais en assistants et en collaborateurs. Quant à l’aide matérielle aux nations en voie de développement, on ne pourra la fournir sans de profondes modifications dans les coutumes actuelles du commerce mondial. D’autres ressources doivent en outre leur venir des nations évoluées, sous forme de dons, de prêts ou d’investissements financiers ; ces services doivent être rendus généreusement et sans cupidité d’un côté, reçus en toute honnêteté de l’autre.
Pour édifier un véritable ordre économique mondial, il faut en finir avec l’appétit de bénéfices excessifs, avec les ambitions nationales et les volontés de domination politique, avec les calculs des stratégies militaristes ainsi qu’avec les manœuvres dont le but est de propager ou d’imposer une idéologie. Une grande diversité de systèmes économiques et sociaux se présente : il est à souhaiter que les hommes compétents puissent y trouver des bases communes pour un sain commerce mondial, ce qui sera bien facilité si chacun renonce à ses propres préjugés et se prête sans retard à un dialogue sincère.


86. Quelques règles opportunes

En vue de cette coopération, les règles suivantes paraissent opportunes :
a) Les nations en voie de développement auront très à cœur d’assigner pour fin au progrès le plein épanouissement humain de leurs propres citoyens, et cela d’une manière explicite et non équivoque. Elles se souviendront que le progrès prend sa source et son dynamisme avant tout dans le travail et le savoir-faire des pays eux-mêmes ; car il doit s’appuyer non pas sur les seuls secours étrangers, mais en tout premier lieu sur la pleine mise en œuvre des ressources de ces pays ainsi que sur leur culture et leurs traditions propres. En cette matière, ceux qui exercent la plus grande influence sur les autres doivent donner l’exemple.
b) Les nations développées ont le très pressant devoir d’aider les nations en voie de développement à accomplir ces tâches. Qu’elles procèdent donc aux révisions internes, spirituelles et matérielles, requises pour l’établissement de cette coopération universelle.
Ainsi, dans les négociations avec les nations plus faibles et plus pauvres, elles devront scrupuleusement tenir compte du bien de celles-ci : en effet, les revenus qu’elles tirent de la vente de leurs produits sont nécessaires à leur propre subsistance.
c) C’est le rôle de la communauté internationale de coordonner et de stimuler le développement, en veillant cependant à distribuer les ressources prévues avec le maximum d’efficacité et d’équité. En tenant compte, assurément, du principe de subsidiarité, il lui revient aussi d’ordonner les rapports économiques mondiaux pour qu’ils s’effectuent selon les normes de la justice.
Que l’on fonde des institutions capables de promouvoir et de régler le commerce international – en particulier avec les nations moins développées – en vue de compenser les inconvénients qui découlent d’une excessive inégalité de puissance entre les nations. Une telle normalisation accompagnée d’une aide technique, culturelle et financière, doit mettre à la disposition des nations en voie de développement les moyens nécessaires pour poursuivre l’essor harmonieux de leur économie.
d) Dans bien des cas il est urgent de procéder à une refonte des structures économiques et sociales. Mais il faut se garder des solutions techniques insuffisamment mûries, tout particulièrement de celles qui, tout en offrant à l’homme des avantages matériels, s’opposent à son caractère spirituel et à son épanouissement. Car « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute parole qui vient de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Et tout élément de la famille humaine porte, en lui-même et dans ses meilleures traditions, quelque élément de ce trésor spirituel que Dieu a confié à l’humanité, même si beaucoup en ignorent l’origine.


87. La coopération internationale et la croissance démographique

La coopération internationale devient tout à fait indispensable lorsqu’il s’agit des peuples qui, assez souvent aujourd’hui en plus de tant d’autres difficultés, souffrent particulièrement de celles qui proviennent de la croissance rapide de la population. Il est urgent de rechercher comment, grâce à la collaboration entière et assidue de tous, surtout des nations riches, on peut préparer ce qui est nécessaire à la subsistance et à l’instruction convenable des hommes, et en faire bénéficier l’ensemble de la communauté humaine. Bon nombre de peuples pourraient sérieusement améliorer leur niveau de vie si, instruits comme il convient, ils passaient de méthodes archaïques d’exploitation agricole à des techniques modernes et les appliquaient avec la prudence nécessaire à leur situation, tout en instaurant aussi un meilleur ordre social et en procédant à un partage plus équitable de la propriété terrienne.
En ce qui concerne les problèmes de la population dans chaque nation, les gouvernements, dans les limites de leurs compétences propres, ont assurément des droits et des devoirs : par exemple pour tout ce qui regarde la législation sociale et familiale, l’exode des populations rurales vers les villes, l’information relative à la situation et aux besoins du pays. Comme aujourd’hui les esprits se préoccupent si fort de ce problème, il faut aussi souhaiter que des catholiques compétents en toutes ces matières, dans les universités en particulier, poursuivent assidûment les études entreprises et leur donnent encore plus d’ampleur.
Puisque beaucoup affirment que l’accroissement démographique mondial, en tout cas celui de certaines nations, doit être freiné d’une manière radicale par tous les moyens et par n’importe quelle mesure de l’autorité publique, le Concile exhorte tous les hommes à se garder de solutions, préconisées en public ou en privé, et parfois imposées, qui sont en contradiction avec la loi morale. Car, en vertu du droit inaliénable de l’homme au mariage et à la procréation, la décision relative au nombre d’enfants à mettre au monde dépend du jugement droit des parents et ne peut en aucune façon être laissée à la discrétion de l’autorité publique. Mais, comme le jugement des parents suppose une conscience bien formée, il est très important de permettre à tous d’accéder à un niveau de responsabilité conforme à la morale et vraiment humain qui, sans négliger l’ensemble des circonstances, tienne compte de la loi divine. Cela suppose, un peu partout, une amélioration des moyens pédagogiques et des conditions sociales et, en tout premier lieu, la possibilité d’une formation religieuse ou, à tout le moins, d’une éducation morale sans faille. Il faut, en outre, que les populations soient judicieusement informées des progrès scientifiques réalisés dans la recherche de méthodes qui peuvent aider les époux en matière de régulation des naissances, lorsque la valeur de ces méthodes est bien établie et leur accord avec la morale chose certaine.


88. Le rôle des chrétiens dans l’entraide internationale

Les chrétiens collaborent de bon gré et de grand cœur à la construction de l’ordre international qui doit se faire dans un respect sincère des libertés légitimes et dans l’amicale fraternité de tous. Ils le feront d’autant plus volontiers que la plus grande partie du globe souffre encore d’une telle misère que le Christ lui-même, dans la personne des pauvres, réclame comme à haute voix la charité de ses disciples. Qu’on évite donc ce scandale : alors que certaines nations, dont assez souvent la majeure partie des habitants se parent du nom de chrétiens, jouissent d’une grande abondance de biens, d’autres sont privées du nécessaire et sont tourmentées par la faim, la maladie et toutes sortes de misères. L’esprit de pauvreté et de charité est, en effet, la gloire et le signe de l’Église du Christ.
Il faut donc louer et encourager ces chrétiens, les jeunes en particulier, qui s’offrent spontanément à secourir d’autres hommes et d’autres peuples. Bien plus, il appartient à tout le peuple de Dieu, entraîné par la parole et l’exemple des évêques, de soulager, dans la mesure de ses moyens, les misères de ce temps ; et cela, comme c’était l’antique usage de l’Église, en prenant non seulement sur ce qui est superflu, mais aussi sur ce qui est nécessaire.
Sans être organisée d’une manière rigide et uniforme, la manière de collecter et de distribuer les secours doit être cependant bien conduite dans les diocèses, dans les nations et au plan mondial. Partout où la chose semble opportune, on conjuguera l’action des catholiques avec celle des autres frères chrétiens. En effet, l’esprit de charité, loin d’empêcher un exercice prévoyant et ordonné de l’action sociale et de l’action caritative, l’exige plutôt. C’est pourquoi il est nécessaire que ceux qui veulent s’engager au service des nations en voie de développement reçoivent une formation adéquate, et dans des instituts spécialisés.


89. Présence active de l’Église dans la communauté internationale

Lorsque l’Église, en vertu de sa mission divine, prêche l’Évangile à tous les nommes et leur dispense les trésors de la grâce, c’est partout qu’elle contribue à affermir la paix et à établir entre les hommes et les peuples le fondement solide d’une communauté fraternelle : à savoir la connaissance de la loi divine et naturelle. Pour encourager et stimuler la coopération entre tous, il est donc tout à fait nécessaire que l’Église soit présente dans la communauté des nations ; et cela tant par ses organes officiels que par l’entière et loyale collaboration de tous les chrétiens – collaboration inspirée par le seul désir d’être utile à tous.
Ce résultat sera plus sûrement atteint si, déjà dans leur propre milieu, les fidèles eux-mêmes, conscients de leur responsabilité humaine et chrétienne, travaillent à susciter le désir d’une généreuse coopération avec la communauté internationale. À cet égard, tant dans l’éducation religieuse que dans l’éducation civique, on sera particulièrement attentif à la formation des jeunes.


90. Rôle des chrétiens dans les institutions internationales

Pour les chrétiens, une excellente forme d’activité internationale est assurément le concours qu’ils apportent, individuellement ou en groupe, aux institutions qui visent à étendre la collaboration internationale, que ces institutions existent ou qu’elles soient à créer. Les diverses associations catholiques internationales peuvent, en outre, rendre de multiples services pour l’édification d’une communauté mondiale pacifique et fraternelle. Il faut les consolider, en les dotant d’un personnel plus nombreux et bien formé, en augmentant les moyens matériels dont elles ont besoin, et en coordonnant harmonieusement leurs forces. De nos jours, en effet, l’efficacité de l’action et les nécessités du dialogue réclament des initiatives collectives. De plus, de telles associations contribuent largement à accroître le sens de l’universel, qui convient sans nul doute aux catholiques, et à donner naissance à la conscience d’une solidarité et d’une responsabilité vraiment mondiales.
Enfin, il faut souhaiter que les catholiques, pour bien remplir leur rôle dans la communauté internationale, recherchent une collaboration active et positive, soit avec leurs frères séparés qui, unis à eux, professent l’amour évangélique, soit avec tous les hommes en quête d’une paix véritable.
Considérant l’immense misère qui accable, aujourd’hui encore, la majeure partie du genre humain, pour favoriser partout la justice et en même temps pour allumer en tout lieu l’amour du Christ à l’endroit des pauvres, le Concile, pour sa part, estime très souhaitable la création d’un organisme de l’Église universelle, chargé d’inciter la communauté catholique à promouvoir l’essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations.


Conclusion
91. Rôle de chaque fidèle et des Églises particulières

Tirées des trésors de la doctrine de l’Église, les propositions que ce Saint Synode vient de formuler ont pour but d’aider tous les hommes de notre temps, qu’ils croient en Dieu ou qu’ils ne Le reconnaissent pas explicitement, à percevoir avec une plus grande clarté la plénitude de leur vocation, à rendre le monde plus conforme à l’éminente dignité de l’homme, à rechercher une fraternité universelle, appuyée sur des fondements plus profonds, et, sous l’impulsion de l’amour, à répondre généreusement et d’un commun effort aux appels les plus pressants de notre époque.
Certes, face à la variété extrême des situations et des civilisations, en de très nombreux points, et à dessein, cet exposé ne revêt qu’un caractère général. Bien plus, comme il s’agit assez souvent de questions sujettes à une incessante évolution, l’enseignement présenté ici – qui est en fait l’enseignement déjà reçu dans l’Église – devra encore être poursuivi et amplifié. Mais, nous en avons l’espoir, bien des choses que nous avons énoncées en nous appuyant sur la parole de Dieu et sur l’esprit de l’Évangile, pourront apporter à tous une aide valable ; surtout lorsque les fidèles, sous la conduite de leurs Pasteurs, auront réalisé l’effort d’adaptation requis par la diversité des nations et des mentalités.


92. Le dialogue entre tous les hommes

En vertu de la mission qui est la sienne, d’éclairer l’univers entier par le message évangélique et de réunir en un seul Esprit tous les hommes, à quelque nation, race, ou culture qu’ils appartiennent, l’Église apparaît comme le signe de cette fraternité qui rend possible un dialogue loyal et le renforce.
Cela exige en premier lieu qu’au sein même de l’Église nous fassions progresser l’estime, le respect et la concorde mutuels, dans la reconnaissance de toutes les diversités légitimes, et en vue d’établir un dialogue sans cesse plus fécond entre tous ceux qui constituent l’unique Peuple de Dieu, qu’il s’agisse des pasteurs ou des autres chrétiens. Ce qui unit en effet les fidèles est plus fort que ce qui les divise : unité dans le nécessaire, liberté dans le doute, en toutes choses la charité168.
En même temps, notre pensée embrasse nos frères et leurs communautés, qui ne vivent pas encore en totale communion avec nous, mais auxquels nous sommes cependant unis par la confession du Père, du Fils et de l’Esprit Saint et par le lien de la charité. Nous nous souvenons aussi que l’unité des chrétiens est aujourd’hui attendue et désirée, même par un grand nombre de ceux qui ne croient pas au Christ. Plus en effet cette unité grandira dans la vérité et dans l’amour, sous l’action puissante de l’Esprit Saint, et plus elle deviendra un présage d’unité et de paix pour le monde entier. Unissons donc nos énergies et, sous des formes toujours mieux adaptées à la poursuite actuelle et effective de ce but, dans une fidélité sans cesse accrue à l’Évangile, collaborons avec empressement et fraternellement au service de la famille humaine, appelée à devenir dans le Christ Jésus la famille des enfants de Dieu.
Nous tournons donc aussi notre pensée vers tous ceux qui reconnaissent Dieu et dont les traditions recèlent de précieux éléments religieux et humains, en souhaitant qu’un dialogue confiant puisse nous conduire tous ensemble à accepter franchement les appels de l’Esprit et à les suivre avec ardeur.
En ce qui nous concerne, le désir d’un tel dialogue, conduit par le seul amour de la vérité et aussi avec la prudence requise, n’exclut personne : ni ceux qui honorent de hautes valeurs humaines, sans en reconnaître encore l’Auteur, ni ceux qui s’opposent à l’Église et la persécutent de différentes façons. Puisque Dieu le Père est le Principe et la fin de tous les hommes, nous sommes tous appelés à être frères. Et puisque nous sommes destinés à une seule et même vocation divine, nous pouvons aussi et nous devons coopérer, sans violence et sans arrière-pensée, à la construction du monde dans une paix véritable.


93. Un monde à construire et à conduire à sa fin

Se souvenant de la parole du Seigneur : « En ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres » (Jn 13,35), les chrétiens ne peuvent pas former de souhait plus vif que celui de rendre service aux hommes de leur temps, avec une générosité toujours plus grande et plus efficace. Aussi, dociles à l’Évangile et bénéficiant de sa force, unis à tous ceux qui aiment et pratiquent la justice, ils ont à accomplir sur cette terre une tâche immense, dont ils devront rendre compte à Celui qui jugera tous les hommes au dernier jour. Ce ne sont pas ceux qui disent : « Seigneur, Seigneur ! » qui entreront dans le royaume des cieux, mais ceux qui font la volonté du Père169 et qui, courageusement, agissent. Car la volonté du Père est qu’en tout homme nous reconnaissions le Christ notre frère et que nous aimions chacun pour de bon, en action et en parole, rendant ainsi témoignage à la Vérité. Elle est aussi que nous partagions avec les autres le mystère d’amour du Père céleste. C’est de cette manière que les hommes répandus sur toute la terre seront provoqués à une ferme espérance, don de l’Esprit, afin d’être finalement admis dans la paix et le bonheur suprêmes, dans la patrie qui resplendit de la gloire du Seigneur.
« À Celui qui, par la puissance qui agit en nous, est capable de tout faire, bien au-delà de ce que nous demandons et concevons, à Lui la gloire dans l’Église et dans le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles. Amen » (Ep 3,20-21).



1 La Constitution pastorale « L’Église dans le monde de ce temps », si elle comprend deux parties, constitue cependant un tout. On l’appelle Constitution « pastorale » parce que, s’appuyant sur des principes doctrinaux, elle entend exprimer les rapports de l’Église et du monde, de l’Église et des hommes d’aujourd’hui. Aussi l’intention pastorale n’est pas absente de la première partie, ni l’intention doctrinale de la seconde. Dans la première partie, l’Église expose sa doctrine sur l’homme, sur le monde dans lequel l’homme est placé et sur sa manière d’être par rapport à eux. Dans la seconde, elle envisage plus précisément certains aspects de la vie et de la société contemporaines et en particulier les questions et les problèmes qui paraissent, à cet égard, revêtir aujourd’hui une spéciale urgence. Il s’ensuit que, dans cette dernière partie, les sujets traités, régis par des principes doctrinaux, ne comprennent pas seulement des éléments permanents, mais aussi des éléments contingents. On doit donc interpréter cette Constitution d’après les normes générales de l’interprétation théologique, en tenant bien compte, surtout dans la seconde partie, des circonstances mouvantes qui, par nature, sont inséparables des thèmes développés.
1  Cf. Jn 3,17 ; 18,37 ; Mt 20,28 ; Mc 10,45
2  Cf. Rm 7,14 ss
3 Cf. 2 Co 5,15
4  Cf. Ac 4,12.
5  Cf. He 13,8.
6  Cf. Col 1,15
7  Cf. Gn 1,26 ; Sg 2,23
8  Cf. Si 17,3-10
9  Cf. Rm 1,21-25
10  Cf. Jn 8,34
11  Cf. Dn 3,57-90
12  Cf. 1 Co 6,13-20
13  Cf. 1 S 16,7 ; Jr 17,10
14  Cf. Si 17,7-8
15  Cf. Rm 2,14-16
16  Cf. Pie XII, Radiomessage sur la formation de la conscience chrétienne chez les jeunes (23 mars 1952) DC 1952, 450-451
17  Cf. Mt 22,37-40 ; Ga 5,14
18  Cf. Si 15,14
19 Cf.2 Co 5,10
20  Cf. Sg 1,13 ; 2,23-24 ; Rm 5,21 ; 6,23 ; Jc 1,15
21  Cf.1 Co 15,56-57
22  Cf. Pie XI, Divini redemptoris ; Pie XII, Ad apostolorum principis (29 juin 1958), DC 1958, 1217-1226 ; Jean XXIII, Mater et Magistra MM 213-217 ; Paul VI, Ecclesiam suam (6 août 1964), 104-105, DC 1964, 1087-1088
23  Cf. Vatican II, Lumen gentium 8
24  Cf. Ph 1,27
25  Saint Augustin, Confessions, I, 1 : PL 32,661
26  Cf. Rm 5,14. Cf. Tertullien, De carnis resurrectione, 6 : « Tout ce que le limon (dont est formé Adam) exprimait présageait l’homme qui devait venir, le Christ » : PL 2,802 (848) ; CSEL, 47, p. 33,1.12-13
27  Cf.2 Co 4,4
28  Cf. Concile de Constantinople II, can. 7 : « Sans que le Verbe soit transformé dans la nature de la chair, ni que la chair soit passée dans la nature du Verbe » : Denz. 219 (428). Cf. aussi Concile de Constantinople III : « Car de même que sa chair toute sainte, immaculée et animée, n’a pas été supprimée par la divinisation, mais qu’elle est demeurée dans son état et dans sa manière d’être » : Denz. 291, (556). Cf. Concile de Chalcédoine : « …que nous devons reconnaître en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation » : Denz. 148 (302)
29  Cf. Concile de Constantinople III : « De même sa volonté humaine divinisée n’a pas été supprimée » : Denz. 291 (556)
30  Cf. He 4,15
31  Cf. 2 Co 5,18-19 ; Col 1,20-22
32  Cf. 1 P 2,21 ; Mt 16,24 ; Lc 14,27
33  Cf. Rm 8,29 ; Col 1,18
34  Cf. Rm 8,1-11
35  Cf. 2 Co 4,14.
36  Cf. Ph 3,10 ; Rm 8,17
37  Cf. Vatican II, Lumen gentium 16
38  Cf. Rm 8,32
39  Cf. Liturgie pascale byzantine
40  Cf. Rm 8,15 et Ga 4,6 ; cf. aussi Jn 1,12 et 1 Jn 3,1-2
41  Cf. Mater et Magistra et Pacem in terris ; Paul VI, Ecclesiam suam (6 août 1964), DC 1964, 1057-1093
42  Cf. Lc 17,33
43  Cf. saint Thomas, 1 Ethic. Lect. 1
44  Cf. Mater et Magistra MM 67. Cf. aussi Quadragesimo anno QA 147 ss
45  Cf. Mater et Magistra MM 64-67
46  Cf. Mc 2,27
47  Cf. Pacem in terris PT 35
48  Cf. Jc 2,15-16
49  Cf. Lc 16,19-31
50  Cf. Pacem in terris  PT 158
51  Cf. Lc 6,37-38 ; Mt 7,1-2 ; Rm 2,1-11 ; 14,10-12
52  Cf. Mt 5,43-47
53  Cf. Vatican II, Lumen gentium 9
54  Cf. Ex 24,1-8
55  Cf. Gn 1,26-27 ; 9,2-3 ; Sg 9,2-3
56  Cf. Ps 8,7 et 10
57  Cf. Pacem in terris  PT 150
58  Cf. Message au monde des Pères au début du Concile Vatican II, octobre 1962, DC 1962, 1409
59  Cf. Paul VI, Allocution au Corps diplomatique (7 janvier 1965), DC 1965, 195
60  Cf. Vatican I, Const. dogm. De la foi catholique, chap. III, Denz. 1785-1786 (3004-3005).
61  Cf. Mgr Pio Paschini, Vita e opère di Galileo Galilei, 2 vol., Éd. Vaticanes, 1964
62  Cf. Mt 24,13 ; 13,24-30 et 36-43
63  Cf. 2 Co 6,10
64  Cf. Jn 1,3 et 14
65  Cf. Ep 1,10
66  Cf. Jn 3,14-16 ; Rm 5,8-10
67  Cf. Ac 2,36 ; Mt 28,18
68  Cf. Rm 15,16
69  Cf. Ac 1,7
70  Cf. 1 Co 7,31 ; saint Irénée, Adversus Haereses V, 36 : PG, VIII, 1222
71  Cf. 2 Co 5,2 ; 2 P 3,13
72  Cf. 1 Co 2,9 ; Ap 21,4-5
73  Cf. 1 Co 15,42 et 53
74  Cf. l Co l3,8 ; 3,14
75  Cf. Rm 8,19-21
76  Cf. Lc 9,25
77  Cf. Quadragesimo anno QA  97
78  Préface du Christ-Roi
79  Cf. Paul VI, Ecclesiam suam, III, 60-122, DC 1964, 1077-1093
80 Cf. Tt 3,4 : « Philanthropia ».
81 Cf. Ep l,3; 5-6; 13-14; 23
82 Cf. Vatican II, Lumen gentium 8
83 Ibid., 9 ; cf. aussi 8
84 Ibid., 8
85 Ibid., 38 avec note 9
86  Cf. Rm 8,14-17
87  Cf. Mt 22,39
88  Vatican II, Lumen gentium 9
89  Cf. Pie XII, Alloc. Du 9 mars 1956, aux historiens et aux artistes : « Son divin fondateur, Jésus-Christ, ne lui a donné aucun mandat ni fixé aucune fin d’ordre culturel. Le but que le Christ lui assigne est strictement religieux (…). L'Église doit conduire les hommes à Dieu, afin qu’ils se livrent à lui sans réserve (…). L'Église ne peut jamais perdre de vue ce but strictement religieux, surnaturel. Le sens de toutes ses activités, jusqu’au dernier canon de son Code, ne peut être que d’y concourir directement ou indirectement. » DC 1956, 390-391
90 Vatican II, Lumen gentium 1
91  Cf. He 13,14
92  Cf. 2 Th 3, 6-13 ; Ep 4,28
93  Cf. Es 58, 1-12
94  Cf. Mt 23,3-23 ; Mc 7,10-13
95  Cf. Mater et Magistra MM 239
96  Cf. Vatican II, Lumen gentium 28
97  Cf. ibid., 28
98  Cf. saint Ambroise, De Virginitate, chap. VIII : PL 16,278
99  Cf. Vatican II, Lumen gentium 15
100  Cf. ibid., 13
102  Cf. Vatican II, Lumen gentium 48
103  Cf. Paul VI, Allocution du 3 février 1965
104  Cf. saint Augustin, De Bono conjugii, PL 40, 375-376 et 394 ; saint Thomas, Somme théol., Suppl. quest. 49, art. 3, ad 1 ; Decretum pro Armenis, Denz. 1327 ; Pie XI, Casti connubii, 11-43, Denz. 3703-3714, DC 1931-1, 254-265
105  Cf. Pie XI, Casti connubii, 19-22, Denz. 3706, DC 1931-1, 257-258
106  Cf. Os 2 ; Jr 3,6-13 ; Ez 16 et 23 ; Es 54
107  Cf. Mt 9,15 ; Mc 2,19-20 ; Lc 5,34-35 ; Jn 3,29 ; cf. aussi 2 Co 11,2 ; Ep 5,27 ; Ap 19,7-8 ; 21,2 et 9
108  Cf. Ep 5,25
109  Cf. Vatican II, Lumen gentium, 11, 35, 41
110  Cf. Pie XI, Casti connubii, 118, DC 1931, 288
111  Cf.1 Tm 5, 3
112  Cf. Ep 5,32
113  Cf. Gn 2,22-24 ; Pr 5,15-20 ; 31,10-31 ; Tb 8,4-8 ; Ct 1,2-3 ; 2,16 ; 4,16 à 5,1 ; 7,8-14 ; 1 Co 7,3-6 ; Ep 5,25-33
114  Cf. Pie XI, Casti connubii, 23-25, Denz. 3707, DC 1931, 258-259
115  Cf.1 Co 7,5
116  Cf. Pie XII, Allocution Tra le visite (20 janvier 1958), DC 1958, 203-204
117  Pie XI, Casti connubii, 54-62, Denz. 3716-3718, DC 1931, 268-271 ; Pie XII, Allocution au Congrès de l’union des sages-femmes italiennes (29 octobre 1951), DC 1951, 1473-1494 ; Paul VI, Allocution aux cardinaux (23 juin 1964), DC 1964, 817. Par ordre du Souverain Pontife, certaines questions qui supposent d’autres recherches plus approfondies ont été confiées à une Commission pour les problèmes de la population, de la famille et de la natalité pour que, son rôle achevé, le Pape puisse se prononcer. L’enseignement du Magistère demeurant ainsi ce qu’il est, le Concile n’entend pas proposer immédiatement de solutions concrètes
118  Cf. Ep 5,16 ; Col 4,5
119  Cf. Sacramentarium gregorianum, PL 78, 262
120  Cf. Rm 5,15 et 18 ; 6,5-11 ; Ga 2,20
121  Cf. Ep 5,25-27
122  Cf. Exposé préliminaire de cette Constitution, 4 ss.
123  Cf. Col 3,1-2
124  Cf. Gn 1,28
125  Cf. Pr 8,30-31
126  Cf. saint Irénée, Adv. Haer. III, Éd. Sagnard, p. 200 ; cf. de même 16,6 : pp. 290-292 ; 21,10-22 : pp. 370-372 ; 22,3 : p. 378, etc
127  Cf. Ep 1,10
128  Cf. Pie, XI à Mgr Roland-Gosselin : « Il ne faut jamais perdre de vue que l’objectif de l’Église est d’évangéliser et non de civiliser. Si elle civilise, c’est par évangélisation » (Semaines sociales de France, Versailles 1936, pp. 461-462 ; DC 1936-11, 167-169).
129 Vatican I, Dei Filius : Denz. 1795, 1799 (3015, 3019) : cf. Quadragesimo anno QA 44-47
130  Cf. Pacem in terris  PT 12
131  Cf. Pacem in terris  PT 94-97 ; Pie XII, Message radiophonique (24 décembre 1941), AAS 1942, pp. 16-17
132  Cf. Pacem in terris PT 13
133  Cf. Jean XXIII, Discours prononcé le 11 octobre 1962 pour l’ouverture du Concile, DC 1962, 1383
134  Cf. Vatican II, Const De sacra liturgia 123 ; Paul VI, Discours aux artistes romains, DC 1964, 683-690
135  Cf. Vatican II, décrets sur la Formation des prêtres et sur l’Éducation chrétienne
136  Cf. Vatican II, Lumen gentium 57
138  Cf. Quadragesimo anno QA  46-47 ; Pie XII, Message du 23 mars 1952, DC 1952, 455 ; Mater et Magistra MM  208 ; Vatican II, décret sur les Communications sociales 6
139  Cf. Mt 16,26 ; Lc 16,1-31 ; Col 3,17
140. Cf. Léon XIII, Encycl. Libertas praestantissimum, 20 juin 1888 : AAS 20 (1887-1888), p. 597 s. – Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 191s. – Id., Divini Redemptoris : AAS 29 (1937), p. 65 s. – Pie XII, message de Noël 1941 : AAS 34 (1942), p. 10 s. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 401-464.
141  Sur les problèmes agricoles, cf. surtout Mater et Magistra MM 123-249
142  Cf. Rerum novarum RN 34 ; Quadragesimo anno QA 70-82 ; Divini redemptoris DR 51 ; Pie XII, Message radiophonique de la veille de Noël 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3 ; Allocution du 13 juin 1943 ; Message radiophonique aux ouvriers espagnols (11 mars 1951), DC 1951, 394 ; DC, 1945 ; 289-290 ; Mater et Magistra MM 71
143  Cf. Mater et Magistra MM 32, MM 91-93, MM 109 ; mais le mot « curatione » est tiré du texte latin de l’encyclique Quadragesimo anno : AAS23 (1931), p. 199. Pour l’évolution de la question, cf. aussi : Pie XII, Allocution du 3 juin 1950, DC 1950, 833-837 ; Paul VI, Allocution du 8 juin 1964, DC 1964, DC 1964, 801-805
144  Cf. Pie XII, Sertum laetitiae (1er novembre 1939), DC 1940, 118-119 ; Jean XXIII, Allocution au Consistoire le 14 décembre 1959, DC 1960, 20-21 ; Mater et Magistra MM 43
145  Cf. saint Thomas, Somme théol. IIa-IIae, q.32, art. 5 ad 2 ; ibid., q. 66, art. 2 ; cf. explication dans Rerum novarum RN 19 ; cf. aussi Radio-message, RM 12-13 ; Message radiophonique de Noël 1954, DC 1955, 78
146  Cf. saint Basile, Hom. sur un passage de Luc Destruam horrea mea, 2 (PG 31,263) ; Lactance, Divinarum institutionum, liv. V, La justice (PL 6,565 B) ; saint Augustin, Commentaires sur saint Jean, tr. 50, n. 6 (PL 35,1760) ; Enarratio in Ps. 147,12 (PL 37,192) ; saint Grégoire le Grand, Hom. sur l’Évangile, hom. 20 (PL 76,1165) ; Regulae Pastoralis liber, IIIe partie, chap. xxi (PL 77,87) ; saint Bonaventure, III Sent. d. 33, dub. 1 (Ed. Quaracchi III, 728) ; IV Sent. d. 15, p. II, art. 2, qu. 1 (Ed. cit. IV, 371b) ; qu. de superftuo (ms. Assise, Bibl. commun. 186, ff. 112-113) ; saint Albert le Grand, III Sent. d. 33, art. 3, sol. 1 (Ed. Borgnet XXVIII, 611) ; IV Sent. d. 15, art. 16 (Ed. cit. XXIX, 494-497). En ce qui concerne la détermination du superflu de nos jours, cf. Jean XXIII, Message radiotélévisé du 11-9-1962 : « C’est le devoir de tout homme, le devoir impérieux du chrétien, d’apprécier le superflu à l’aune de la nécessité d’autrui et de bien veiller à ce que l’administration et la distribution des biens créés se fasse au bénéfice de tous », DC 1962, 1220
147  Ici vaut l’ancien principe : « Dans l’extrême nécessité, tout est commun, c’est-à-dire à partager. » D’autre part, en ce qui concerne l’étendue et les modalités selon lesquelles ce principe s’applique dans le texte, outre les auteurs modernes connus, cf. saint Thomas, Somme théologique, II-II, q. 66, art. 7. Il est clair que, pour une application exacte de ce principe, toutes les conditions moralement requises doivent être remplies
148  Cf. décret de Gratien, C. 21, dist. LXXXVI (Ed. Friedberg I, 302). Ce passage se trouve déjà dans PL 54,591 A : cf. Antonianum 27 (1952) 349-366
149  Cf. Rerum novarum RN 5, RN 11 ; Quadragesimo anno QA 49-50 ; Radio-Message RM 14-15 ; Message radiophonique de la veille de Noël 1942, DC 1944, Nlle série5, pp. 1-3 ; Message radiophonique du 1er septembre 1944, DC 1944, Nlle série 7, p. 3 ; Mater et Magistra MM 113-115
150  Cf. Quadragesimo anno  QA 54 ; Mater et Magistra  MM 116
151  Cf. Radio-Message RM 13 ; Mater et Magistra MM  119-120
152  Sur le bon usage des biens, selon la doctrine du Nouveau Testament, cf. Lc 3,11 ; 10,30 ss ; 11,41 ; 1 P 5,3 ; Mc 8,36 ; 12,29-31 ; Jc 5,1-6 ; l Tm 6,8 ; Ep. 4,28 ; 2 Co 8,13 et ss ; 1 Jn 3,17 ss
153  Cf. Mater et Magistra MM 65
154  Ibid
155  Cf. Rm 13,1-5
156  Cf. Rm 13,5
157  Cf. Pie XII, Message radiophonique du 24 décembre 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3 ; Message radiophonique du 24 décembre 1944, DC 1945, 3-8 ; Pacem in terris PT 26, PT 52, PT 70-74
158  Cf. Radio-message, RM 15 ; Pacem in terris PT 57-63.
159  Cf. Mater et Magistra MM 59-61
160  Cf. Pie XI, Allocution aux dirigeants de la Fédération universitaire catholique, Discours de Pie XI (Ed. Bertetto), Turin, vol. I (1960), p. 743
161  Cf. Vatican II, Lumen gentium 13
162  Cf. Lc 2,14
101  Cf. saint Justin, Dialogue avec Tryphon, chap. cx : PG 6,129(Ed. Otto) 1897, pp. 391-393 : « Au contraire, plus nous sommes persécutés, plus s’accroît le nombre de ceux que le nom du Christ amène à la foi et à la religion. » Cf. Tertullien, Apologeticus, chap. L, 13 : CSEL, I, p. 171 : « Nous devenons même plus nombreux chaque fois que vous nous moissonnez : c’est une semence que le sang des chrétiens ! » Cf. Vatican II, Lumen gentium 9
137  Cf. Pie XII, Message du 23 mars 1952, DC 1952, 455 ; Jean XXIII, Allocution aux ACLI (1er mai 1959). DC 1959, 706
140  Cf. Léon XIII, Libertas, Actes de Léon XIII, t. VIII, pp. 220 ss ; Quadragesimo anno 46-47 ; Divini redemptoris ; Pie XII, Message de Noël 1941, AAS 1942, pp. 10 ss. ; Mater et Magistra
163  Cf. Ep 2,16 ; Col 1,20-22
164  Cf. Pacem in terris PT 127 : « C’est pourquoi, en cette époque, la nôtre, qui se glorifie de la force atomique, il est déraisonnable de penser que la guerre est encore un moyen adapté pour obtenir justice de la violation des droits. »
165  Cf. Pie XII, Allocution du 30 septembre 1954, DC 1954, 1283-1284 ; Message radiophonique du 24 décembre 1954, DC 1955, 68-70 ; Pacem in terris PT 109-129 ; Paul VI, Discours à l’assemblée des Nations unies (4 octobre 1965), DC 1965, 1734-1735
166  Cf. Pacem in terris PT 112, où il est question de la réduction des armements
167 Cf.2 Co 6,2
168  Cf. Jean XXIII, Ad Petri cathedram, (22 juin 1959), DC 1959, 908-909
169  Cf. Mt 7,21

 ]]></description></item><item><title>Dignitatis humanae</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/203-dignitatis-humanae</link><description><![CDATA[Déclaration conciliaire sur la liberté religieuse
1. Introduction

1. La dignité de la personne humaine est, en notre temps, l’objet d’une conscience toujours plus vive 1 ; toujours plus nombreux sont ceux qui revendiquent pour l’homme la possibilité d’agir en vertu de ses propres options et en toute libre responsabilité ; non pas sous la pression d’une contrainte, mais guidé par la conscience de son devoir. De même requièrent-ils que soit juridiquement délimité l’exercice de l’autorité des pouvoirs publics, afin que le champ d’une franche liberté, qu’il s’agisse des personnes ou des associations, ne soit pas trop étroitement circonscrit. Cette exigence de liberté dans la société humaine regarde principalement ce qui est l’apanage de l’esprit humain, et, au premier chef, ce qui concerne le libre exercice de la religion dans la société. Considérant avec diligence ces aspirations dans le but de déclarer à quel point elles sont conformes à la vérité et à la justice, ce Concile du Vatican scrute la tradition sacrée et la sainte doctrine de l’Église d’où il tire du neuf en constant accord avec le vieux.
2. C’est pourquoi, tout d’abord, le Concile déclare que Dieu a lui-même fait connaître au genre humain la voie par laquelle, en le servant les hommes peuvent obtenir le salut et parvenir à la béatitude. Cette unique vraie religion, nous croyons qu’elle subsiste dans l’Église catholique et apostolique à qui le Seigneur Jésus a confié le mandat de la faire connaître à tous les hommes, lorsqu’il dit aux apôtres : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28,19-20). Tous les hommes, d’autre part, sont tenus de chercher la vérité, surtout en ce qui concerne Dieu et son Église ; et, quand ils l’ont connue, de l’embrasser et de lui être fidèles.
3. De même encore, le Concile déclare que ce double devoir concerne la conscience de l’homme et l’oblige, et que la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance. Or, puisque la liberté religieuse que revendique l’homme dans l’accomplissement de son devoir de rendre un culte à Dieu concerne son immunité de toute contrainte dans la société civile, elle ne porte aucun préjudice à la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral de l’homme et des associations à l’égard de la vraie religion et de l’unique Église du Christ. En outre, en traitant de cette liberté religieuse, le saint Concile entend développer la doctrine des Souverains Pontifes les plus récents sur les droits inviolables de la personne humaine et l’ordre juridique de la société.


I. Doctrine générale sur la liberté religieuse
2. Objet et fondement de la liberté religieuse

1. Le Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. Il déclare, en outre, que le droit à la liberté religieuse a son fondement dans la dignité même de la personne humaine telle que l’ont fait connaître la parole de Dieu et la raison elle-même2. Ce droit de la personne humaine à la liberté religieuse dans l’ordre juridique de la société doit être reconnu de telle manière qu’il constitue un droit civil.
2. En vertu de leur dignité, tous les hommes, parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire doués de raison et de volonté libre, et, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle, sont pressés, par leur nature même, et tenus, par obligation morale, à chercher la vérité, celle tout d’abord qui concerne la religion. Ils sont tenus aussi à adhérer à la vérité dès qu’ils la connaissent et à régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité. Or, à cette obligation, les hommes ne peuvent satisfaire, d’une manière conforme à leur propre nature, que s’ils jouissent, outre de la liberté psychologique, de l’immunité à l’égard de toute contrainte extérieure. Ce n’est donc pas sur une disposition subjective de la personne, mais sur sa nature même, qu’est fondé le droit à la liberté religieuse. C’est pourquoi le droit à cette immunité persiste en ceux-là mêmes qui ne satisfont pas à l’obligation de chercher la vérité et d’y adhérer ; son exercice ne peut être entravé, dès lors que demeure sauf un ordre public juste.


3. Liberté religieuse et relation de l’homme à Dieu

1. Tout ceci est plus clairement manifeste encore si l’on considère que la norme suprême de la vie humaine est la loi divine elle-même, éternelle, objective et universelle, par laquelle Dieu, dans son dessein de sagesse et d’amour, règle, dirige et gouverne le monde entier, ainsi que les voies de la communauté humaine. De cette loi qui est sienne, Dieu rend l’homme participant de telle sorte que, par une heureuse disposition de la Providence divine, celui-ci puisse toujours davantage accéder à l’immuable vérité. C’est pourquoi chacun a le devoir, et par conséquent le droit, de chercher la vérité en matière religieuse, afin de se former prudemment un ­jugement de conscience droit et vrai, en employant les moyens appropriés.
2. Mais la vérité doit être cherchée selon la manière propre à la personne humaine et à sa nature sociale, à savoir par une libre recherche, par le moyen de l’enseignement ou de l’éducation, de l’échange et du dialogue par lesquels les uns exposent aux autres la vérité qu’ils ont trouvée ou pensent avoir trouvée, afin de s’aider mutuellement dans la quête de la vérité ; la vérité une fois connue, c’est par un assentiment personnel qu’il faut y adhérer fermement.
3. Mais c’est par sa conscience que l’homme perçoit et reconnaît les injonctions de la foi divine ; c’est elle qu’il est tenu de suivre fidèlement en toutes ses activités, pour parvenir à sa fin qui est Dieu. Il ne doit donc pas être contraint d’agir contre sa conscience. Mais il ne doit pas être empêché non plus d’agir selon sa conscience, surtout en matière religieuse. De par son caractère même, en effet, l’exercice de la religion consiste avant tout en des actes intérieurs volontaires et libres par lesquels l’homme s’ordonne directement à Dieu : de tels actes ne peuvent être ni imposés ni interdits par aucun pouvoir purement humain3. Mais la nature sociale de l’homme requiert elle-même qu’il exprime extérieurement ces actes internes de religion, qu’en matière religieuse il ait des échanges avec d’autres, qu’il professe sa religion sous une forme communautaire.
4. C’est donc faire injure à la personne humaine et à l’ordre même établi par Dieu pour les êtres humains que de refuser à l’homme le libre exercice de la religion sur le plan de la société, dès lors que l’ordre public juste est sauvegardé.
5. En outre, par nature, les actes religieux par lesquels, en privé ou en public, l’homme s’ordonne à Dieu en vertu d’une décision personnelle, transcendent l’ordre terrestre et temporel des choses. Le pouvoir civil, dont la fin propre est de pourvoir au bien commun temporel, doit donc, certes, reconnaître et favoriser la vie religieuse des citoyens, mais il faut dire qu’il dépasse ses limites s’il s’arroge le droit de diriger ou d’empêcher les actes religieux.


4. Liberté des groupes religieux

1. La liberté ou immunité de toute contrainte en matière religieuse qui revient aux individus doit aussi leur être reconnue lorsqu’ils agissent ensemble. Des groupes religieux, en effet, sont requis par la nature sociale tant de l’homme que de la religion elle-même.
2. Dès lors, donc, que les justes exigences de l’ordre public ne sont pas violées, ces groupes sont en droit de jouir de cette immunité afin de pouvoir se régir selon leurs propres normes, honorer d’un culte public la divinité suprême, aider leurs membres dans la pratique de leur vie religieuse et les sustenter par un enseignement, promouvoir enfin les institutions au sein desquelles leurs membres coopèrent à orienter leur vie propre selon leurs principes religieux.
3. Les groupes religieux ont également le droit de ne pas être empêchés, par les moyens législatifs ou par une action administrative du pouvoir civil, de choisir leurs propres ministres, de les former, de les nommer et de les transférer, de communiquer avec les autorités ou communautés religieuses résidant dans d’autres parties du monde, d’édifier des édifices religieux, ainsi que d’acquérir et de gérer les biens dont ils ont besoin.
4. Les groupes religieux ont aussi le droit de ne pas être empêchés d’enseigner et de manifester leur foi publiquement, de vive voix et par écrit. Mais, dans la propagation de la foi et l’introduction des pratiques religieuses, on doit toujours s’abstenir de toute forme d’agissements ayant un relent de coercition, de persuasion malhonnête ou peu loyale, surtout s’il s’agit de gens sans culture ou sans ressources. Une telle manière d’agir doit être regardée comme un abus de son propre droit et une entorse au droit des autres.
5. La liberté religieuse demande, en outre, que les groupes religieux ne soient pas empêchés de manifester librement l’efficacité singulière de leur doctrine pour organiser la société et vivifier toute l’activité humaine. La nature sociale de l’homme, enfin, ainsi que le caractère même de la religion, fondent le droit qu’ont les hommes, mus par leur sentiment religieux, de tenir librement des réunions ou de constituer des associations éducatives, culturelles, caritatives et sociales.


5. Liberté religieuse de la famille

Chaque famille, en tant que société jouissant d’un droit propre et primordial, a le droit d’organiser librement sa vie religieuse, sous la direction des parents. À ceux-ci revient le droit de décider, selon leur propre conviction religieuse, de la formation religieuse à donner à leurs enfants. C’est pourquoi le pouvoir civil doit leur reconnaître le droit de choisir en toute liberté les écoles ou autres moyens d’éducation, et cette liberté de choix ne doit pas fournir prétexte à leur imposer, directement ou indirectement, d’injustes charges. En outre, les droits des parents se trouvent violés lorsque les enfants sont contraints de suivre des cours ne répondant pas à la conviction religieuse des parents ou lorsque est imposée une forme d’éducation d’où toute formation religieuse est exclue.


6. De la responsabilité à l’égard de la liberté religieuse

1. Le bien commun de la société – ensemble des conditions de vie sociale permettant à l’homme de parvenir plus pleinement et plus aisément à sa propre perfection – consistant au premier chef dans la ­sauvegarde des droits et des devoirs de la personne humaine4, le soin de veiller au droit à la liberté religieuse incombe tant aux citoyens qu’aux groupes sociaux, aux pouvoirs civils, à l’Église et aux autres communautés religieuses, de la manière propre à chacun, en fonction de ses devoirs envers le bien commun.
2. C’est pour tout pouvoir civil un devoir essentiel que de protéger et promouvoir les droits inviolables de l’homme 5. Le pouvoir civil doit donc, par de justes lois et autres moyens appropriés, assumer efficacement la protection de la liberté religieuse de tous les citoyens et assurer des conditions favorables au développement de la vie religieuse en sorte que les citoyens soient à même d’exercer effectivement leurs droits et de remplir leurs devoirs religieux, et que la société elle-même jouisse des biens de la justice et de la paix découlant de la fidélité des hommes envers Dieu et sa sainte volonté 6.
3. Si, en raison des circonstances particulières dans lesquelles se trouvent des peuples, une reconnaissance civile spéciale est accordée dans l’ordre juridique de la cité à une communauté religieuse donnée, il est nécessaire qu’en même temps, pour tous les citoyens et toutes les communautés religieuses, le droit à la liberté en matière religieuse soit reconnu et respecté.
4. Enfin, le pouvoir civil doit veiller à ce que l’égalité juridique des citoyens, qui relève elle-même du bien commun de la société, ne soit jamais lésée, de manière ouverte ou occulte, pour des motifs religieux, et qu’entre eux aucune discrimination ne soit faite.
5. Il s’ensuit qu’il n’est pas permis au pouvoir public, par force, intimidation ou autres moyens, d’imposer aux citoyens la profession ou le rejet de quelque religion que ce soit, ou d’empêcher quelqu’un d’entrer dans une communauté religieuse ou de la quitter. A fortiori, est-ce agir contre la volonté de Dieu et les droits sacrés de la personne et de la famille des peuples que d’employer la force, sous quelque forme que ce soit, pour détruire la religion ou lui faire obstacle, soit dans tout le genre humain, soit en quelque région, soit dans un groupe donné.


7. Limites de la liberté religieuse

1. C’est dans la société humaine que s’exerce le droit à la liberté en matière religieuse, aussi son usage est-il soumis à certaines règles qui le tempèrent.
2. Dans l’usage de toute liberté doit être observé le principe moral de la responsabilité personnelle et sociale : la loi morale oblige tout homme et groupe social à tenir compte, dans l’exercice de leurs droits, des droits d’autrui, de leurs devoirs envers les autres et du bien commun de tous. À l’égard de tous il faut agir avec justice et humanité.
3. En outre, comme la société civile a le droit de se protéger contre les abus qui pourraient naître sous prétexte de liberté religieuse, c’est surtout au pouvoir civil qu’il revient d’assurer cette protection ; ce qui ne doit pas se faire arbitrairement et en favorisant injustement une des parties, mais selon les règles juridiques, conformes à l’ordre moral objectif, qui sont requises par l’efficace sauvegarde des droits de tous les citoyens et l’harmonisation pacifique de ces droits, et par un souci adéquat de cette authentique paix publique qui consiste dans une vie vécue en commun sur la base d’une vraie justice, ainsi que par la protection due à la moralité publique. Tout cela constitue une part fondamentale du bien commun et entre dans la définition de l’ordre public. Au demeurant, il faut observer la règle générale de la pleine liberté dans la société, selon laquelle on doit reconnaître à l’homme le maximum de liberté et ne restreindre celle-ci que lorsque c’est nécessaire et dans la mesure où c’est nécessaire.


8. Formation à l’usage de la liberté

1. De nos jours, l’homme est exposé à toutes sortes de pressions et court le danger d’être frustré de son libre jugement personnel. Mais nombreux sont, d’autre part, ceux qui, sous prétexte de liberté, rejettent toute ­sujétion et font peu de cas de l’obéissance requise.
2. C’est pourquoi ce Concile du Vatican s’adresse à tous, mais tout particulièrement à ceux qui ont mission d’éduquer les autres, pour les exhorter à former des hommes qui, dans la soumission à l’ordre moral, sachent obéir à l’autorité légitime et aient à cœur la liberté authentique ; des hommes qui, à la lumière de la vérité, portent sur les choses un jugement personnel, agissent en esprit de responsabilité, et aspirent à tout ce qui est vrai et juste, en collaborant volontiers avec d’autres.
3. C’est donc un des fruits et des buts de la liberté religieuse que d’aider les hommes à agir avec une plus grande responsabilité dans ­l’accomplissement de leurs devoirs au cœur de la vie sociale.


II. La liberté religieuse à la lumière de la Révélation
9. La doctrine de la liberté religieuse a ses racines dans la Révélation

Ce que ce Concile du Vatican déclare sur le droit de l’homme à la liberté religieuse a pour fondement la dignité de la personne dont, au cours des temps, l’expérience a manifesté toujours plus pleinement les exigences. Qui plus est, cette doctrine de la liberté a ses racines dans la Révélation divine, ce qui, pour les chrétiens, est un titre de plus à lui être saintement fidèles. En effet, bien que la Révélation n’affirme pas explicitement le droit à l’immunité de toute contrainte extérieure dans le domaine religieux, elle découvre dans toute son ampleur la dignité de la personne humaine, elle montre en quel respect le Christ a tenu la liberté de l’homme dans l’accomplissement de son devoir de croire à la parole de Dieu, et elle nous enseigne de quel esprit doivent se pénétrer dans leur action les disciples d’un tel Maître. Tout cela met bien en relief les principes généraux sur lesquels se fonde la doctrine de cette déclaration sur la liberté religieuse. Et tout d’abord, la liberté religieuse dans la société est en plein accord avec la liberté de l’acte de foi chrétienne.


10. Liberté de l’acte de foi

C’est un des points principaux de la doctrine catholique, contenu dans la parole de Dieu et constamment enseigné par les Pères7, que la réponse de foi donnée par l’homme à Dieu doit être volontaire ; en conséquence, personne ne doit être contraint à embrasser la foi malgré lui8. Par sa nature même, en effet, l’acte de foi a un caractère volontaire puisque l’homme, racheté par le Christ Sauveur et appelé par Jésus-Christ à l’adoption filiale9, ne peut adhérer au Dieu révélé, que si, attiré par le Père10, il met raisonnablement et librement sa foi en Dieu. Il est donc pleinement conforme au caractère propre de la foi qu’en matière religieuse soit exclue toute espèce de contrainte de la part des hommes. Partant, un régime de liberté religieuse contribue, de façon notable, à favoriser un état de choses dans lequel l’homme peut être sans entrave invité à la foi chrétienne, peut l’embrasser de son plein gré et la confesser avec ferveur par toute sa vie.


11. Manière d’agir du Christ et des apôtres

1. Dieu, certes, appelle l’homme à le servir en esprit et en vérité ; si cet appel oblige l’homme en conscience, il ne le contraint donc pas. Dieu, en effet, tient compte de la dignité de la personne humaine qu’il a lui-même créée et qui doit se conduire selon son propre jugement et user de la liberté. Cela est apparu au plus haut point dans le Christ Jésus, en qui Dieu s’est manifesté lui-même pleinement et a fait connaître ses voies. Le Christ, en effet, notre Maître et Seigneur11, doux et humble de cœur12, a invité et attiré les disciples avec patience13. Certes, il a appuyé et confirmé sa prédication par des miracles, mais c’était pour susciter et fortifier la foi de ses auditeurs, non pour exercer sur eux une contrainte14. Il est vrai encore qu’il a reproché leur incrédulité à ceux qui l’entendaient, mais c’est en réservant à Dieu le châtiment au jour du jugement15. Lorsqu’il a envoyé ses apôtres dans le monde, il leur a dit : « Celui qui aura cru et aura été baptisé, sera sauvé ; mais celui qui n’aura pas cru sera condamné » (Mc 16,16). Mais, reconnaissant que de l’ivraie avait été semée avec le froment, il ordonna de les laisser croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson, qui aura lieu à la fin des temps16. Ne se voulant pas Messie politique dominant par la force17, il préféra se dire Fils de l’Homme, venu « pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mc 10,45). Il se montra le parfait Serviteur de Dieu18, qui « ne brise pas le roseau froissé et n’éteint pas la mèche qui fume encore » (Mt 12,20). Il reconnut le pouvoir civil et ses droits, ordonnant de payer le tribut à César, mais en rappelant que les droits supérieurs de Dieu doivent être respectés : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22,21). Enfin, en achevant sur la croix l’œuvre de la Rédemption qui devait valoir aux hommes le salut et la vraie liberté, il a parachevé sa Révélation. Il a rendu témoignage à la vérité19, mais il n’a pas voulu l’imposer par la force à ses contradicteurs. Son royaume, en effet, ne se défend pas par l’épée20, mais il s’établit en écoutant la vérité et en lui rendant témoignage, il s’étend grâce à l’amour par lequel le Christ, élevé sur la croix, attire à lui tous les hommes21.
2. Instruits par la parole et l’exemple du Christ, les apôtres suivirent la même voie. Aux origines de l’Église, ce n’est pas par la contrainte ni par des habiletés indignes de l’Évangile que les disciples du Christ s’employèrent à amener les hommes à confesser le Christ comme Seigneur, mais avant tout par la puissance de la parole de Dieu22. Avec courage, ils annonçaient à tous le dessein de Dieu Sauveur « qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4) ; mais en même temps, vis-à-vis des faibles, même vivant dans l’erreur, leur attitude était faite de respect, manifestant ainsi comment « chacun d’entre nous rendra compte à Dieu pour soi-même » (Rm 14,12)23, et, par conséquent, est tenu d’obéir à sa propre conscience. Comme le Christ, les apôtres s’appliquèrent toujours à rendre témoignage à la vérité de Dieu, pleins d’audace pour « annoncer la parole de Dieu avec assurance » (Ac 4,31)24 devant le peuple et ses chefs. Une foi inébranlable leur faisait en effet tenir l’Évangile comme étant en toute vérité une force de Dieu pour le salut de tous les croyants25. Rejetant donc toutes les « armes charnelles »26, suivant l’exemple de douceur et de modestie donné par le Christ, ils prêchèrent la parole de Dieu avec la pleine assurance qu’elle était une force divine capable de détruire les puissances opposées à Dieu27 et d’amener les hommes à croire dans le Christ et à le servir28. Comme leur Maître, les apôtres reconnurent, eux aussi, l’autorité civile légitime : « Que chacun se soumette aux autorités en charge… Celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu » (Rm 13,1-3)29. Mais, en même temps, ils ne craignirent pas de s’opposer au pouvoir public qui s’opposait lui-même à la sainte volonté de Dieu : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » (Ac 5,29)30. Cette voie, d’innombrables martyrs et fidèles l’ont suivie en tous temps et en tout lieu.


12. L’Église marche sur les pas du Christ et des apôtres

1. L’Église, donc, fidèle à la vérité de l’Évangile, suit la voie qu’ont suivie le Christ et les apôtres lorsqu’elle reconnaît le principe de la liberté religieuse comme conforme à la dignité de l’homme et à la Révélation divine, et qu’elle encourage une telle liberté. Cette doctrine, reçue du Christ et des apôtres, elle l’a, au cours des temps, gardée et transmise. Bien qu’il y ait eu parfois dans la vie du peuple de Dieu, cheminant à travers les vicissitudes de l’histoire humaine, des manières d’agir moins conformes, voire même contraires à l’esprit évangélique, l’Église a cependant toujours enseigné que personne ne peut être amené par contrainte à la foi.
2. Ainsi, le ferment évangélique a-t-il longtemps agi dans l’esprit des hommes et beaucoup contribué à faire reconnaître plus largement, au cours des temps, la dignité de la personne humaine, et à faire mûrir la conviction qu’en matière religieuse cette personne doit, dans la cité, être exempte de toute contrainte humaine.


13. Liberté de l’Église

1. Parmi les choses qui concernent le bien de l’Église, voire le bien de la cité terrestre elle-même, et qui, partout et toujours, doivent être sauvegardées et défendues contre toute atteinte, la plus importante est certainement que l’Église jouisse de toute la liberté d’action dont elle a besoin pour veiller au salut des hommes31. Elle est sacrée, en effet, cette liberté dont le Fils unique de Dieu a doté l’Église qu’il a acquise de son sang. Elle est si propre à l’Église que ceux qui la combattent agissent contre la volonté de Dieu. La liberté de l’Église est un principe fondamental dans les relations de l’Église avec les pouvoirs publics et tout l’ordre civil.
2. Dans la société humaine et devant tout pouvoir public, l’Église revendique la liberté en tant qu’autorité spirituelle, instituée par le Christ Seigneur, et chargée par mandat divin d’aller par le monde entier prêcher l’Évangile à toute créature 32. L’Église revendique également la liberté en tant qu’elle est aussi une association d’hommes ayant le droit de vivre dans la société civile selon les préceptes de la foi chrétienne33.
3. Dès lors, là où existe un régime de liberté religieuse, non seulement proclamée en paroles ou seulement sanctionnée par des lois, mais mise effectivement et sincèrement en pratique, là se trouvent enfin fermement assurées à l’Église les conditions, de droit et de fait, de l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de sa divine mission, indépendance que les autorités ecclésiastiques ont revendiquée dans la société avec de plus en plus d’insistance34. En même temps, les fidèles du Christ, comme les autres hommes, jouissent, sur le plan civil du droit de ne pas être empêchés de mener leur vie selon leur conscience. Il y a donc bon accord entre la liberté de l’Église et cette liberté religieuse qui, pour tous les hommes et toutes les communautés, doit être reconnue comme un droit et ­sanctionnée juridiquement.


14. Fonction de l’Église

1. Pour obéir au précepte divin : « Enseignez toutes les nations » (Mt 28,19), l’Église catholique doit s’employer, sans mesurer sa peine, à ce « que la parole de Dieu accomplisse sa course et soit glorifiée » (2 Th 3,l).
2. L’Église demande donc expressément à ses fils « qu’avant tout se fassent des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâces pour tous les hommes… Voilà ce qui est bon et ce qui plaît à Dieu, notre Sauveur, lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (2 Tm 2,1-4).
3. Mais les fidèles du Christ, pour se former la conscience, doivent prendre en sérieuse considération la doctrine sainte et certaine de l’Église35. De par la volonté du Christ, en effet, l’Église catholique est maîtresse de vérité ; sa fonction est d’exprimer et d’enseigner authentiquement la vérité qui est le Christ, en même temps que de déclarer et de confirmer, en vertu de son autorité, les principes de l’ordre moral découlant de la nature même de l’homme. En outre, les chrétiens doivent aller avec sagesse au-devant de ceux qui sont au-dehors, et s’efforcer « dans l’Esprit Saint, avec une charité sans feinte, dans la parole de vérité » (2 Co 6,6-7) de répandre la lumière de vie en toute assurance 36 et courage apostolique, jusqu’à ­l’effusion de leur sang.
4. Car le disciple a envers le Christ son maître, le grave devoir de connaître toujours plus pleinement la vérité qu’il a reçue de lui, de l’annoncer fidèlement et de la défendre énergiquement, en s’interdisant tout moyen contraire à l’esprit de l’Évangile. Mais la charité du Christ le presse aussi d’agir avec amour, prudence, patience, envers ceux qui se trouvent dans l’erreur ou dans l’ignorance de la foi 37. Il faut donc prendre en considération tant les devoirs envers le Christ, Verbe vivifiant, qui doit être annoncé, que les droits de la personne humaine et la mesure de grâce que Dieu, par le Christ, a départie à l’homme, invité à accueillir et à professer la foi de son plein gré.


15. Conclusion

1. Il est manifeste qu’aujourd’hui l’homme souhaite pouvoir librement professer la religion, en privé et en public ; bien plus, que la liberté religieuse est maintenant proclamée dans la plupart des Constitutions comme un droit civil et qu’elle est solennellement reconnue par des documents internationaux38.
2. Mais il est des régimes, où, bien que la liberté de culte religieux soit reconnue dans la Constitution, les pouvoirs publics eux-mêmes s’efforcent de détourner les citoyens de professer la religion, et de rendre la vie des communautés religieuses difficile et précaire.
3. Saluant avec joie les signes favorables qu’offre notre temps, mais dénonçant avec tristesse ces faits déplorables, le saint Concile demande aux catholiques, mais prie aussi instamment tous les hommes d’examiner avec le plus grand soin à quel point la liberté religieuse est nécessaire, surtout dans la condition présente de la famille humaine.
4. Il est, en effet, manifeste que les peuples sont aujourd’hui portés à s’unir toujours davantage ; que des relations plus étroites s’établissent entre populations de culture et de religion différentes ; que s’accroît la conscience prise par chacun de sa responsabilité personnelle. Pour que des relations pacifiques et la concorde s’instaurent et s’affermissent dans l’humanité, il est donc nécessaire qu’en tout lieu, la liberté religieuse soit sanctionnée par une garantie juridique efficace et que soient respectés les devoirs et les droits suprêmes qu’ont les hommes de mener librement leur vie religieuse dans la société.
5. Fasse Dieu, Père de tous les hommes, que la famille humaine, à la faveur d’un régime assuré de liberté religieuse dans la société, par la grâce du Christ et la puissance de l’Esprit Saint, parvienne à la sublime et ­éternelle « liberté de la gloire des fils de Dieu » (Rm 8,21).



1. Cf. Pacem in terris PT 79 ; ibid., PP 34 ; Pie XII, Radio-message du 24 décembre 1944, DC 1945, col. 5.
2. Cf. Pacem in terris PP 14 ; Pie XII, Radio-message du 24 décembre 1942, DC1944, Nlle série 5, pp. 1-3 ; Pie XI Mit brennender Sorge MbS 35 ; Léon XIII, Libertas praestantissimum (20 juin 1888), Acta Leonis XIII, 8, pp. 237-238.
3. Cf. Pacem in terris PT 47-48 ; Paul VI, Radio-message du 22 décembre 1964, DC 1965, col. 134-135.
4. Cf. Mater et Magistra MM 65 ; Pacem in terris PT 56.
5. Cf. Pacem in terris PT 60 ; Radio-message RM 15.
6. Cf. Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis XIII, 5.
7. Cf. Lactance, Divinarum Institutionum 1. V,19 : CSEL 19, pp. 463, 464, 465 : PL 6,614, chap. XX ; S. Ambroise, Lettre à l’empereur Valentinien, Ep. 21 : PL 16, 1005 ; S. Augustin, Contre les lettres de Pétilien, 1. II, chap. 83 : CSEL 52, p. 112 ; PL 43,315 ; cf. c. 23, q. 5, c. 33 (éd. Friedberg, col. 939) ; ibid., Ep 34 : PL 33, 132 ; ibid., Ep. 35 : PL 33,132 ; ibid., Ép. 35 : PL 33,135 ; S. Grégoire le Grand, Lettre à Virgile et. Théodore, évêques de Marseille en Gaule, Registre des lettres, I, 45 : MGH, Ep. 1, p. 72 ; PL 77, 510-511 (l. I, Ép. 47) ; ibid., Lettre à Jean, évêque de Constantinople, Registre des lettres, III, 52 : MGH, Ep. 1, p. 210 ; PL 77, 649 (l. III, Ep. 53) ; cf. D. 45, c. 1 (éd. Friedberg, col. 160) ; Concile de Tolède IV, c. 57 : Mansi, 10, 633 ; cf. D. 45, c. 5 (éd. Friedberg, col. 161-162) ; Clément III : X, V, 6, 9 (éd. Friedberg, col. 774) ; Innocent III, Lettre à l’archevêque d’Arles, X, III, 42, 3 (éd. Friedberg col. 646).
8. Cf. CDC, c. 1351 ; Pie XII, Allocution aux prélats, auditeurs et autres membres du Tribunal de la Rote (6 oct. 1946), DC 1946, col. 1188-1189 ; Mystici corporis (29 juin 1943), AAS 1943, p. 243.
9. Cf. Eph 1,5.
10. Cf. Jn 6,44.
11. Cf. Jn 13,13.
12. Cf. Mt 11,29.
13. Cf. Mt 11,28-30 ; Jn 6,67-68.
14. Cf. Mt 9,28-29 ; Mc 9,23-24 ; 6,5-6 ; Paul VI, Ecclesiam suam 73 (6 août 1964), DC 1964, col. 1081.
15. Cf. Mt 11,20-24 ; Rm 12,19-20 ; 2 Th 1,8.
16. Cf. Mt 13,30 et 40-42.
17. Cf. Mt 4,8-10 ; Jn 6,15.
18. Cf. Es 42, 1-4.
19. Cf. Jn 18,37.
20. Cf. Mt 26,51-53 ; Jn 18,36.
21. Cf. Jn 12,32.
22. Cf. 1 Co 2,3-5 ; 1 Th 2,3-5.
23. Cf. Rm 14,1-23 ; 1 Co 8,9-13 ; 10,23-33.
24. Cf. Ep 6,19-20.
25. Cf. Rm 1,16.
26. Cf. 2 Co 10,4 ; 1 Th 5,8-9.
27. Cf. Ep 6,11-17.
28. Cf. 2 Co 10,3-5.
29. Cf. 1 P 2,13-17.
30. Cf. Ac 4,19-20.
31. Cf. Léon XIII, Lettre au Saint-Office (22 décembre 1887), Acta Leonis XIII, 20, p. 269 ; id., lettre Ex litteris (7 avril 1887), Acta Leonis XIII 19, p. 465.
32. Cf. Mc 16,15 ; Mt 28,18-20 ; Pie XII, Summi pontificatus (20 octobre 1939), DC 1939, col. 1270-1271.
33. Cf. Pie XI, Firmissimam constantiam (28 mars 1937), DC 1937, col. 993.
34. Cf. Pie XII, Allocution Ci riesce (6 décembre 1953), DC 1953, col. 1608.
35. Cf. Pie XII, Radio-message du 23 mars 1952, DC 1952, col. 449-456.
36. Cf. Ac 4,29.
37. Cf. Pacem in terris PT 158.
38. Cf. Pacem in terris PT 144.
]]></description></item><item><title>Pacem in terris</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/201-pacem-in-terris</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
Introduction
1. La paix sur la terre, objet du profond désir de l’humanité de tous les temps, ne peut se fonder ni s’affermir que dans le respect absolu de l’ordre établi par Dieu.

L’exemple de l’ordre dans l’univers


2. Les progrès des sciences et les inventions de la technique nous en convainquent : dans les êtres vivants et dans les forces de l’univers, il règne un ordre admirable, et c’est la grandeur de l’homme de pouvoir découvrir cet ordre et se forger les instruments par lesquels il capte les énergies naturelles et les assujettit à son service.
3. Mais ce que montrent avant tout les progrès scientifiques et les inventions de la technique, c’est la grandeur infinie de Dieu, Créateur de l’univers et de l’homme lui-même. Il a créé l’univers en y déployant la munificence de Sa sagesse et de Sa bonté. Comme le dit le Psalmiste : « Seigneur, Seigneur, que Ton nom est magnifique sur la terre. »1 « Que Tes œuvres sont nombreuses, Seigneur ! Tu les as toutes accomplies avec sagesse. »2 Et II a créé l’homme intelligent et libre à Son image et ressemblance3, l’établissant maître de l’univers : « Tu l’as fait de peu inférieur aux anges ; de gloire et d’honneur Tu l’as couronné ; Tu lui as donné pouvoir sur les œuvres de Tes mains, Tu as mis toutes choses sous ses pieds. »4

L’ordre dans le monde de l’homme


4. L’ordre si parfait de l’univers contraste douloureusement avec les désordres qui opposent entre eux les individus et les peuples, comme si la force seule pouvait régler leurs rapports mutuels.
5. Pourtant le Créateur du monde a inscrit l’ordre au plus intime des hommes : ordre que la conscience leur révèle et leur enjoint de respecter : « Ils montrent gravé dans leur cœur, le contenu même de la Loi, tandis que leur conscience y ajoute son témoignage. »5 Comment n’en irait-il pas ainsi, puisque toutes les œuvres de Dieu reflètent Son infinie sagesse, et la reflètent d’autant plus clairement qu’elles sont plus élevées dans l’échelle des êtres6.
6. Mais la pensée humaine commet fréquemment l’erreur de croire que les relations des individus avec leur communauté politique peuvent se régler selon les lois auxquelles obéissent les forces et les éléments irrationnels de l’univers. Alors que les normes de la conduite des hommes sont d’une autre essence : il faut les chercher là où Dieu les a inscrites, à savoir dans la nature humaine.
7. Ce sont elles qui indiquent clairement leur conduite aux hommes, qu’il s’agisse des rapports des individus les uns envers les autres dans la vie sociale ; des rapports entre citoyens et autorités publiques au sein de chaque communauté politique ; des rapports entre les diverses communautés politiques ; enfin des rapports entre ces dernières et la communauté mondiale, dont la création est aujourd’hui si impérieusement réclamée par les exigences du bien commun universel.
I. Droits et devoirs de l'homme et communion sociale
8. Il faut parler d’abord de l’ordre qui doit régner entre les hommes.
9. Le fondement de toute société bien ordonnée et féconde, c’est le principe que tout être humain est une personne, c’est-à-dire une nature douée d’intelligence et de volonté libre. Par là même il est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns et les autres, ensemble et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inaliénables7.
10. Si nous considérons la dignité humaine à la lumière des vérités révélées par Dieu, nous ne pouvons que la situer bien plus haut encore. Les hommes ont été rachetés par le sang du Christ Jésus, faits par la grâce enfants et amis de Dieu et institués héritiers de la gloire éternelle.
A. Les droits de l'homme
Droit à l'existence et aux biens de l'esprit
11. Tout être humain a droit à la vie, à l’intégrité physique et aux moyens nécessaires et suffisants pour une existence décente, notamment en ce qui concerne l’alimentation, le vêtement, l’habitation, le repos, les soins médicaux, les services sociaux. Par conséquent, l’homme a droit à la sécurité en cas de maladie, de veuvage, de vieillesse, de chômage et chaque fois qu’il est privé de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté8.
12. Tout être humain a droit au respect de sa personne, à sa bonne réputation, à la liberté dans la recherche de la vérité, dans l’expression et la diffusion de la pensée, dans la création artistique, les exigences de l’ordre moral et du bien commun étant sauvegardées ; il a droit également à une information objective.
13. La nature revendique aussi pour l’homme le droit d’accéder aux biens de la culture, et par conséquent d’acquérir une instruction de base ainsi qu’une formation technico-professionnelle correspondant au degré de développement de la communauté politique à laquelle il appartient. Il faut faire en sorte que le mérite de chacun lui permette d’accéder aux degrés supérieurs de l’instruction et d’arriver, dans la société, à des postes et à des responsabilités aussi adaptés que possible à ses talents et à sa compétence9.
14. Chacun a le droit d’honorer Dieu suivant la juste règle de la conscience et de professer sa religion dans la vie privée et publique. Lactance le déclare avec clarté : « Nous recevons l’existence pour rendre à Dieu, qui nous l’accorde, le juste hommage qui Lui revient, pour Le connaître Lui seul et ne suivre que Lui. Cette obligation de piété filiale nous enchaîne à Dieu et nous relie à Lui, d’où son nom de religion. »10 À ce sujet Notre prédécesseur d’immortelle mémoire, Léon XIII, affirmait : « Cette liberté véritable, réellement digne des enfants de Dieu, qui sauvegarde comme il faut la noblesse de la personne humaine, prévaut contre toute violence et toute injuste tentative ; l’Église l’a toujours demandée, elle n’a jamais rien eu de plus cher. Constamment les Apôtres ont revendiqué cette liberté-là, les Apologistes l’ont justifiée dans leurs écrits, les Martyrs en foule l’ont consacrée de leur sang. »11
15. Tout homme a droit à la liberté dans le choix de son état de vie. Il a par conséquent le droit de fonder un foyer, où l’époux et l’épouse interviennent à égalité de droits et de devoirs, ou bien celui de suivre la vocation au sacerdoce ou à la vie religieuse12.
16. La famille, fondée sur le mariage librement contracté, un et indissoluble, est et doit être tenue pour la cellule première et naturelle de la société. De là, l’obligation de mesures d’ordre économique, social, culturel et moral, de nature à en consolider la stabilité et à lui faciliter l’accomplissement du rôle qui lui incombe.
17. Aux parents, en tout premier lieu, revient le droit d’assurer l’entretien et l’éducation de leurs enfants13.

Droits économiques et sociaux


18. Tout homme a droit au travail et à l’initiative dans le domaine économique14.
19. À ces droits est lié indissolublement le droit à des conditions de travail qui ne compromettent ni la santé ni la moralité et qui n’entravent pas le développement normal de la jeunesse ; et, s’il s’agit des femmes, le droit à des conditions de travail en harmonie avec les exigences de leur sexe et avec leurs devoirs d’épouses et de mères15.
20. La dignité humaine fonde également le droit de déployer l’activité économique dans des conditions normales de responsabilité personnelle16. Il en résulte aussi – et il convient de le souligner – qu’à l’ouvrier est dû un salaire à déterminer selon les normes de la justice ; compte tenu des possibilités de l’employeur, cette rémunération devra permettre au travailleur et à sa famille un niveau de vie conforme à la dignité humaine. Notre prédécesseur Pie XII, le disait : « À la loi du travail, inscrite dans la nature, répond le droit tout aussi naturel pour l’homme de tirer de son labeur de quoi vivre et faire vivre ses enfants ; si profondément est ordonné en vue de la conservation de l’homme l’empire sur la nature. »17
21. De la nature de l’homme dérive également le droit à la propriété privée des biens, y compris les moyens de production. Comme Nous l’avons enseigné, ce droit « est une garantie efficace de la personne humaine et une aide pour le libre exercice de ses diverses responsabilités ; il contribue à la tranquillité du foyer domestique, non sans profit pour la paix et la prospérité publiques »18.
22. Par ailleurs, il n’est pas hors de propos de rappeler que la propriété privée comporte en elle-même une fonction sociale19.

Droits de société, de communication et de participation


23. Du fait que l’être humain est ordonné à la vie en société découle le droit de réunion et d’association, celui de donner aux groupements les structures qui paraissent mieux servir leurs buts, le droit d’y assumer librement certaines responsabilités en vue d’atteindre ces mêmes buts20.
24. L’encyclique Mater et Magistra dit à bon droit que la création de bon nombre d’associations ou corps intermédiaires, capables de poursuivre des objectifs que les individus ne peuvent atteindre qu’en s’associant, apparaît comme un moyen absolument indispensable pour l’exercice de la liberté et de la responsabilité de la personne humaine21.
25. Tout homme a droit à la liberté de mouvement et de séjour à l’intérieur de la communauté politique dont il est citoyen ; il a aussi le droit, moyennant des motifs valables, de se rendre à l’étranger et de s’y fixer22. Jamais l’appartenance à telle ou telle communauté politique ne saurait empêcher qui que ce soit d’être membre de la famille humaine, citoyen de cette communauté universelle où tous les hommes sont rassemblés par des liens communs.

Droits civiques


26. À la dignité de la personne humaine est attaché le droit de prendre une part active à la vie publique et de concourir personnellement au bien commun. « L’homme comme tel, bien loin d’être l’objet et un élément passif de la vie sociale, en est et doit en être et en rester le sujet, le fondement et la fin. »23
27. Autre droit fondamental de la personne : la protection juridique de ses propres droits, protection efficace, égale pour tous et conforme aux normes objectives de la justice. « De l’ordre juridique, voulu par Dieu, découle pour les hommes ce droit inaliénable qui garantit à chacun la sécurité juridique et une sphère concrète de droits défendue contre tout empiétement arbitraire. »24
B. La vie sociale
Réciprocité des droits et devoirs
28. Jusqu’ici nous avons rappelé une suite de droits de nature. Chez l’homme, leur sujet, ils sont liés à autant de devoirs. La loi naturelle confère les uns, impose les autres ; de cette loi ils tiennent leur origine, leur persistance et leur force indéfectible.
29. Ainsi, par exemple, le droit à la vie entraîne le devoir de se conduire avec dignité ; au droit de chercher librement le vrai répond le devoir d’approfondir et d’élargir cette recherche.
30. Dans la vie en société, tout droit conféré à une personne par la nature crée chez les autres un devoir, celui de reconnaître et de respecter ce droit. Tout droit essentiel de l’homme emprunte en effet sa force impérative à la loi naturelle qui le donne et qui impose l’obligation correspondante. Ceux qui, dans la revendication de leurs droits, oublient leurs devoirs ou ne les remplissent qu’imparfaitement, risquent de démolir d’une main ce qu’ils construisent de l’autre.

Collaboration pour le plus grand bien de tous


31. Êtres essentiellement sociables, les hommes ont à vivre les uns avec les autres, et à promouvoir le bien les uns des autres. Aussi l’harmonie d’un groupe réclame-t-elle la reconnaissance et l’accomplissement des droits et des devoirs. Mais en outre chacun est appelé à concourir généreusement à l’avènement d’un ordre collectif qui satisfasse toujours plus largement aux droits et aux obligations.
32. Ainsi, il ne suffit pas de reconnaître et de respecter le droit de l’homme aux moyens d’existence ; il faut s’employer, chacun selon ses forces, à les lui procurer en suffisance.
33. La vie en société ne doit pas seulement assurer l’ordre ; elle doit apporter des avantages à ses membres. Cela suppose la reconnaissance et le respect des droits et devoirs, mais cela demande de plus la collaboration de tous selon les multiples modalités que le développement actuel de la civilisation rend possibles, désirables ou nécessaires.

La société, fruit de la responsabilité et de la liberté


34. La dignité de la personne humaine exige que chacun agisse suivant une détermination consciente et libre. Dans la vie de société, c’est surtout de décisions personnelles qu’il faut attendre le respect des droits, l’accomplissement des obligations, la coopération à une foule d’activités. L’individu devra y être mû par conviction personnelle, de sa propre initiative, par son sens des responsabilités, et non sous l’effet de contraintes ou de pressions extérieures. Une société fondée uniquement sur des rapports de forces n’aurait rien d’humain : elle comprimerait nécessairement la liberté des hommes, au lieu d’aider et d’encourager ceux-ci à se développer et à se perfectionner.

« Réalité d’ordre spirituel »


35. Voilà pourquoi une société n’est dûment ordonnée, bienfaisante, respectueuse de la personne humaine, que si elle se fonde sur la vérité, selon l’avertissement de saint Paul : « Rejetez donc le mensonge ; que chacun de vous dise la vérité à son prochain car nous sommes membres les uns des autres. »25 Cela suppose que soient sincèrement reconnus les droits et les devoirs mutuels. Cette société doit, en outre, reposer sur la justice, c’est-à-dire sur le respect effectif de ces droits et sur l’accomplissement loyal de ces devoirs ; elle doit être vivifiée par l’amour, attitude d’âme qui fait éprouver à chacun comme siens les besoins d’autrui, lui fait partager ses propres biens, et incite à un échange toujours plus intense dans le domaine des valeurs spirituelles. Cette société enfin doit se réaliser dans la liberté, c’est-à-dire de la façon qui convient à des êtres raisonnables, faits pour assumer la responsabilité de leurs actes.
36. La vie en société, Vénérables Frères et chers Fils, doit être considérée avant tout comme une réalité d’ordre spirituel. Elle est, en effet, échange de connaissances dans la lumière de la vérité, exercice de droits et accomplissement de devoirs ; émulation dans la recherche du bien moral ; communion dans la noble jouissance du beau en toutes ses expressions légitimes ; disposition permanente à communiquer à autrui le meilleur de soi-même et aspiration commune à un constant enrichissement spirituel. Telles sont les valeurs qui doivent animer et orienter toutes choses : activité culturelle, vie économique, organisation sociale, mouvements et régimes politiques, législation, et toute autre expression de la vie sociale dans sa continuelle évolution.
37. L’ordre propre aux communautés humaines est d’essence morale. En effet, c’est un ordre qui a pour base la vérité, qui se réalise dans la justice, qui demande à être vivifié par l’amour et qui trouve dans la liberté un équilibre sans cesse rétabli et toujours plus humain.
38. Cet ordre moral – universel, absolu et immuable dans ses principes – a son fondement objectif dans le vrai Dieu transcendant et personnel, Vérité première et Souverain Bien, source la plus profonde de vitalité pour une société ordonnée, féconde et conforme à la dignité des personnes qui la composent26. Saint Thomas d’Aquin s’exprime clairement à ce sujet : « La volonté humaine a pour règle et pour mesure de son degré de bonté la raison de l’homme ; celle-ci tient son autorité de la loi éternelle qui n’est autre que la raison divine… Ainsi, c’est bien clair, la bonté du vouloir humain dépend bien plus de la loi éternelle que de la raison humaine27. »
C. L’humanité en progrès vers la communion sociale
39. Trois traits caractérisent notre époque.
40. D’abord la promotion économique et sociale des classes laborieuses. Celles-ci ont en premier lieu concentré leur effort dans la revendication de droits surtout économiques et sociaux ; puis elles ont élargi cet effort au plan politique ; enfin au droit de participer dans les formes appropriées aux biens de la culture. Aujourd’hui, chez les travailleurs de tous les pays, l’exigence est vivement sentie d’être considérés et traités non comme des êtres sans raison ni liberté, dont on use à son gré, mais comme des personnes, dans tous les secteurs de la vie collective : secteur économico-social, culturel et politique.
41. Une seconde constatation s’impose à tout observateur : l’entrée de la femme dans la vie publique, plus rapide peut-être dans les peuples de civilisation chrétienne ; plus lente, mais de façon toujours ample, au sein des autres traditions ou cultures. De plus en plus consciente de sa dignité humaine, la femme n’admet plus d’être considérée comme un instrument ; elle exige qu’on la traite comme une personne aussi bien au foyer que dans la vie publique.
42. Enfin l’humanité, par rapport à un passé récent, présente une organisation sociale et politique profondément transformée. Plus de peuples dominateurs et de peuples dominés : toutes les nations ont constitué ou constituent des communautés politiques indépendantes.
43. Les hommes de tout pays et continent sont aujourd’hui citoyens d’un État autonome et indépendant, ou ils sont sur le point de l’être. Personne ne veut être soumis à des pouvoirs politiques étrangers à sa communauté ou à son groupe ethnique. On assiste, chez beaucoup, à la disparition du complexe d’infériorité qui a régné pendant des siècles et des millénaires ; chez d’autres, s’atténue et tend à disparaître, au contraire, le complexe de supériorité, issu de privilèges économiques et sociaux, du sexe ou de la situation politique.
44. Maintenant, en effet, s’est propagée largement l’idée de l’égalité naturelle de tous les hommes. Aussi, du moins en théorie, ne trouve-t-on plus de justification aux discriminations raciales. Voilà qui représente une étape importante sur la route conduisant à une communauté humaine établie sur la base des principes que Nous avons rappelés. Maintenant, à mesure que l’homme devient conscient de ses droits, germe comme nécessairement en lui la conscience d’obligations correspondantes : ses propres droits, c’est avant tout comme autant d’expressions de sa dignité qu’il devra les faire valoir, et à tous les autres incombera l’obligation de reconnaître ces droits et de les respecter.
45. Et une fois que les normes de la vie collective se formulent en termes de droits et de devoirs, les hommes s’ouvrent aux valeurs spirituelles et comprennent ce qu’est la vérité, la justice, l’amour, la liberté ; ils se rendent compte qu’ils appartiennent à une société de cet ordre. Davantage : ils sont portés à mieux connaître le Dieu véritable, transcendant et personnel. Alors leurs rapports avec Dieu leur apparaissent comme le fond même de la vie, de la vie intime vécue au secret de l’âme et de celle qu’ils mènent en communauté avec les autres.
II. La communauté politique
A. L’autorité
46. À la vie en société manqueraient l’ordre et la fécondité sans la présence d’hommes légitimement investis de l’autorité et qui assurent la sauvegarde des institutions et pourvoient dans une mesure suffisante au bien commun. Leur autorité, ils la tiennent tout entière de Dieu, comme l’enseigne saint Paul : « Il n’est pas d’autorité qui ne vienne de Dieu. »28 La doctrine de l’Apôtre est ainsi expliquée par saint Jean Chrysostome : « Que voulez-vous dire ? Chacun des gouvernants serait-il établi par Dieu dans sa fonction ? Ce n’est pas ce que j’affirme, répondra Paul ; je ne parle pas des individus revêtus du pouvoir, mais proprement de leur mandat. Qu’il y ait des pouvoirs publics, que des hommes commandent, que d’autres soient subordonnés, et que tout n’arrive pas au hasard, voilà, dis-je, ce qui est le fait de la sagesse divine. »29 En d’autres termes : puisque Dieu a doté de sociabilité la créature humaine, mais puisque nulle société « n’a de consistance sans un chef dont l’action efficace et unifiante mobilise tous les membres au service des buts communs, toute communauté humaine a besoin d’une autorité qui la régisse. Celle-ci, tout comme la société, a donc pour auteur la nature et du même coup Dieu Lui-même »30.
47. Pour autant l’autorité n’échappe point à toute loi. Elle consiste précisément dans le pouvoir de commander selon la droite raison. Dès lors toute sa force impérative lui vient de l’ordre moral, lequel à son tour repose sur Dieu, son principe et sa fin. « L’ordre absolu des vivants et la fin même de l’homme – de l’homme libre, sujet de devoirs et de droits inviolables, de l’homme origine et fin de la société – regardent aussi la cité comme communauté nécessaire et dotée de l’autorité ; sans celle-ci pas d’existence, pas de vie pour le groupe… Suivant la droite raison et surtout la foi chrétienne, cet ordre universel trouve nécessairement son origine en Dieu, être personnel et notre Créateur à tous ; par conséquent les titres des pouvoirs publics se ramènent à une certaine participation de l’autorité divine elle-même. »31
48. Aussi bien, si le pouvoir s’appuie exclusivement ou principalement sur la menace et la crainte des sanctions pénales ou sur la promesse des récompenses, son action ne réussit aucunement à susciter la recherche du bien commun ; y parviendrait-il, ce serait d’une façon étrangère à la dignité de l’homme, être libre et raisonnable. L’autorité est avant tout une force morale. Ses détenteurs doivent donc faire appel en premier lieu à la conscience, au devoir qui incombe à tous de servir avec empressement les intérêts communs. Mais les hommes sont tous égaux en dignité naturelle ; aucun n’a le pouvoir de déterminer chez un autre le consentement intime ; ce pouvoir est réservé à Dieu, le seul qui scrute et qui juge les décisions secrètes de chacun.
49. Par suite, l’autorité humaine ne peut lier les consciences que dans la mesure où elle se relie à l’autorité de Dieu et en constitue une participation32.
50. Ainsi se trouve garantie la dignité même des citoyens car l’obéissance qu’ils rendent aux détenteurs de l’autorité ne va pas à des hommes comme tels ; elle est un hommage adressé à Dieu, Créateur et Providence, qui a soumis les rapports humains à l’ordre qu’il a Lui-même établi. Et bien loin de nous abaisser en rendant à Dieu le respect qui Lui est dû, nous ne faisons en cela que nous élever et nous ennoblir, puisque c’est régner que servir Dieu33.
51. L’autorité, exigée par l’ordre moral, émane de Dieu. Si donc il arrive aux dirigeants d’édicter des lois ou de prendre des mesures contraires à cet ordre moral et par conséquent, à la volonté divine, ces dispositions ne peuvent obliger les consciences car « il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes »34. Bien plus, en pareil cas, l’autorité cesse d’être elle-même et dégénère en oppression. « La législation humaine ne revêt le caractère de loi qu’autant qu’elle se conforme à la juste raison ; d’où il appert qu’elle tient sa vigueur de la loi éternelle. Mais dans la mesure où elle s’écarte de la raison, on la déclare injuste, elle ne vérifie pas la notion de loi, elle est plutôt une forme de la violence. »35
52. L’origine divine de l’autorité n’enlève aucunement aux hommes le pouvoir d’élire leurs gouvernants, de définir la forme de l’État ou d’imposer des règles et des bornes à l’exercice de l’autorité. Ainsi la doctrine que Nous venons d’exposer convient à toute espèce de régime vraiment démocratique36.
B. Le bien commun
53. Tous les individus et tous les corps intermédiaires sont tenus de concourir, chacun dans sa sphère, au bien de l’ensemble. Et c’est en harmonie avec celui-ci qu’ils doivent poursuivre leurs propres intérêts et suivre, dans leurs apports – en biens et en services – les orientations que fixent les pouvoirs publics selon les normes de la justice et dans les formes et limites de leur compétence. Les actes commandés par l’Autorité devront être parfaitement corrects en eux-mêmes, d’un contenu moralement bon, ou tout au moins susceptible d’être orienté au bien.
54. Toutefois, la fonction gouvernementale n’ayant de sens qu’en vue du bien commun, les dispositions prises par ses titulaires doivent à la fois respecter la véritable nature de ce bien et tenir compte de la situation du moment37.
55. Les particularités ethniques qui distinguent les différents groupes humains s’inscrivent dans l’aire du bien commun, sans suffire pour autant à sa définition complète38. Ce bien commun ne peut être défini doctrinalement, dans ses aspects essentiels et les plus profonds, ni non plus être déterminé historiquement qu’en référence à l’homme : il est, en effet, un élément essentiellement relatif à la nature humaine39.
56. Ensuite, la nature même de ce bien impose que tous les citoyens y aient leur part, sous des modalités diverses d’après l’emploi, le mérite et la condition de chacun. C’est pourquoi l’effort des pouvoirs publics doit tendre à servir les intérêts de tous sans favoritisme à l’égard de tel particulier ou de telle classe de la société. Notre prédécesseur Léon XIII le disait en ces termes : « On ne saurait en aucune façon permettre que l’autorité civile tourne au profit d’un seul ou d’un petit nombre, car elle a été instituée pour le bien commun de tous. »40 Mais des considérations de justice et d’équité dicteront parfois aux responsables de l’État une sollicitude particulière pour les membres les plus faibles du corps social, moins armés pour la défense de leurs droits et de leurs intérêts légitimes41.
57. Ici Nous devons attirer l’attention sur le fait que le bien commun concerne l’homme tout entier, avec ses besoins tant spirituels que matériels. Conçu de la sorte, le bien commun réclame des gouvernements une politique appropriée, respectueuse de la hiérarchie des valeurs, ménageant en juste proportion au corps et à l’âme les ressources qui leur conviennent42.
58. Ces principes sont en parfaite harmonie avec ce que Nous avons exposé dans notre encyclique Mater et magistra : le bien commun « embrasse l’ensemble des conditions de vie en société qui permettent à l’homme d’atteindre sa perfection propre de façon plus complète et plus aisée »43.
59. Composé d’un corps et d’une âme immortelle, l’homme ne peut, au cours de cette existence mortelle, satisfaire à toutes les requêtes de sa nature ni atteindre le bonheur parfait. Aussi les moyens mis en œuvre au profit du bien commun ne peuvent-ils faire obstacle au salut éternel des hommes, bien plus ils doivent y aider positivement44.
C. L’État et les personnes
60. Pour la pensée contemporaine, le bien commun réside surtout dans la sauvegarde des droits et des devoirs de la personne humaine ; dès lors le rôle des gouvernants consiste surtout à garantir la reconnaissance et le respect des droits, leur conciliation mutuelle et leur expansion, et en conséquence à faciliter à chaque citoyen l’accomplissement de ses devoirs. Car « la mission essentielle de toute autorité politique est de protéger les droits inviolables de l’être humain et de faire en sorte que chacun s’acquitte plus aisément de sa fonction particulière »45.
61. C’est pourquoi si les Pouvoirs publics viennent à méconnaître ou à violer les droits de l’homme, non seulement ils manquent au devoir de leur charge, mais leurs dispositions sont dépourvues de toute valeur juridique46.
62. C’est donc là un devoir fondamental des Pouvoirs publics d’ordonner les rapports juridiques des citoyens entre eux, de manière que l’exercice des droits chez les uns n’empêche ou ne compromette pas chez les autres le même usage, et s’accompagne de l’accomplissement des devoirs correspondants II s’agit enfin de maintenir l’intégrité des droits pour tout le monde et de la rétablir en cas de violation47.
63. Il incombe encore aux Pouvoirs publics de contribuer à la création d’un état de choses qui facilite à chacun la défense de ses droits et l’accomplissement de ses devoirs. Car l’expérience nous montre que si l’autorité n’agit pas opportunément en matière économique, sociale ou culturelle, des inégalités s’accentuent entre les citoyens, surtout à notre époque, au point que les droits fondamentaux de la personne restent sans portée efficace et que l’accomplissement des devoirs correspondants en est compromis.
64. Il est donc indispensable que les Pouvoirs publics se préoccupent de favoriser l’aménagement social parallèlement au progrès économique ; ainsi veilleront-ils à développer, dans la mesure de la productivité nationale, des services essentiels tels que le réseau routier, les moyens de transport et de communication, la distribution d’eau potable, l’habitat, l’assistance sanitaire, l’instruction, les conditions propices à la pratique religieuse, les loisirs. Ils s’appliqueront à organiser des systèmes d’assurances pour les cas d’événements malheureux et d’accroissement de charges familiales, de sorte qu’aucun être humain ne vienne à manquer des ressources indispensables pour mener une vie décente. Ils auront soin que les ouvriers en état de travailler trouvent un emploi proportionné à leurs capacités ; que chacun d’eux reçoive le salaire conforme à la justice et à l’équité ; que les travailleurs puissent se sentir responsables dans les entreprises ; qu’on puisse constituer opportunément des corps intermédiaires, qui ajoutent à l’aisance et à la fécondité des rapports sociaux ; qu’à tous enfin les biens de la culture soient accessibles sous la forme et au niveau appropriés.
65. L’intérêt commun exige que les Pouvoirs publics, en ce qui concerne les droits de la personne, exercent une double action : l’une de conciliation et de protection, l’autre de valorisation, tout en veillant soigneusement à leur judicieux équilibre. D’une part on veillera à ce que la prédominance accordée à des individus ou à certains groupes n’installe pas dans la nation des situations privilégiées ; par ailleurs le souci de sauvegarder les droits de tous ne doit pas déterminer une politique qui, par une singulière contradiction, réduirait excessivement ou rendrait impossible le plein exercice de ces mêmes droits. « Une chose demeure acquise : l’action de l’État en matière économique, si loin qu’elle porte, si profondément qu’elle atteigne les ressorts de la société, ne peut supprimer la liberté d’action des individus ; elle doit au contraire la favoriser pourvu que soient sauvegardés les droits essentiels de chaque personne humaine. »48
66. C’est toujours à cet équilibre que doivent tendre les multiples efforts entrepris par les Pouvoirs publics pour faciliter aux citoyens la jouissance de leurs droits et leur rendre moins ardu l’accomplissement de leurs obligations dans tous les secteurs de la vie sociale.
D. Organisation des pouvoirs
67. Il est impossible de définir une fois pour toutes quelle est la structure la meilleure pour l’organisation des Pouvoirs publics, et selon quelles formules s’exerceront le mieux les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.
68. En effet pour déterminer la forme du gouvernement et les modalités de son fonctionnement, la situation particulière et les circonstances historiques de chaque peuple sont d’un très grand poids ; or elles varient selon les temps et les lieux. Cependant, Nous estimons conforme aux données de la nature humaine l’organisation politique des communautés humaines fondée sur une convenable division des pouvoirs, correspondant aux trois fonctions principales de l’autorité publique. En effet, dans ce régime sont définis en termes de droit non seulement les attributions et le fonctionnement des Pouvoirs publics, mais aussi les rapports entre simples citoyens et représentants de l’autorité, ce qui constitue, pour les premiers, une garantie dans l’exercice de leurs droits et l’accomplissement de leurs devoirs.
69. Toutefois pour qu’un système juridique et politique de ce genre procure les avantages escomptés, il faut que, dans leur action et dans leurs méthodes, les Pouvoirs publics soient conscients de la nature et de la complexité des problèmes qu’ils sont appelés à résoudre conformément aux conjonctures du pays. Et il est indispensable que chacun d’eux exerce de façon pertinente sa propre fonction. Cela suppose que le Pouvoir législatif s’exerce dans les limites prescrites par l’ordre moral et par les normes constitutionnelles, et qu’il interprète objectivement les exigences du bien commun dans l’évolution continuelle des situations ; que le Pouvoir exécutif fasse régner partout le droit, à la lumière d’une parfaite connaissance des lois et d’une consciencieuse analyse des circonstances ; que le Pouvoir judiciaire administre la justice avec une impartialité pénétrée de sens humain, et soit inflexible en face des pressions dictées par l’intérêt des parties en cause. Le bon ordre veut enfin que les citoyens, non moins que les corps intermédiaires, dans l’exercice de leurs droits et l’accomplissement de leurs devoirs, bénéficient d’une protection juridique efficace tant dans leurs rapports réciproques que dans leurs rapports avec les agents publics49.
E. Exigences du temps présent
70. Un ordre juridique en harmonie avec l’ordre moral et répondant au degré de maturité de la communauté politique dont il est l’expression, constitue sans aucun doute un facteur fondamental pour la réalisation du bien commun.

Adaptation à la vie sociale


71. Mais à notre époque, la vie sociale est si variée, complexe et dynamique, que les dispositions juridiques, même si elles sont le fruit d’une expérience consommée et de la plus sage prévoyance, apparaissent toujours insuffisantes.
72. De plus les rapports des particuliers entre eux, ceux des individus ou des corps intermédiaires avec les Pouvoirs publics, ceux enfin qui existent entre les divers organes du pouvoir au sein d’un même État, posent parfois des problèmes compliqués et délicats au point de ne pas trouver leur solution adéquate dans les cadres juridiques bien définis. En pareil cas les gouvernants, pour être à la fois fidèles à l’ordre juridique existant, considéré dans ses éléments et dans son inspiration profonde, et ouverts aux appels qui montent de la vie sociale pour savoir adapter le cadre juridique à l’évolution des situations et résoudre au mieux des problèmes sans cesse nouveaux, doivent avoir des idées claires sur la nature et l’ampleur de leur charge ; il leur faut un équilibre, une droiture morale, une pénétration, un sens pratique qui leur permettent d’interpréter rapidement et objectivement les cas concrets, et une volonté décidée et vigoureuse pour agir avec promptitude et efficacité50.

Participation


73. Que les citoyens puissent prendre une part active à la vie publique, c’est là un droit inhérent à leur dignité de personnes, encore que les modalités de cette participation soient subordonnées au degré de maturité atteint par la communauté politique dont ils sont membres et dans laquelle ils agissent.
74. Cette faculté d’intervention ouvre aux êtres humains de nouvelles et vastes possibilités de services à rendre. Invités à multiplier les contacts et les échanges avec leurs administrés, les dirigeants comprennent mieux les exigences objectives du bien commun ; par ailleurs le renouvellement périodique des titulaires des charges publiques préserve l’autorité de tout vieillissement et lui procure comme un regain de vitalité en harmonie avec l’avance de la société.
75. Dans l’organisation juridique des communautés politiques à l’époque moderne, on note tout d’abord une tendance à rédiger en des formules claires et concises une Charte des droits fondamentaux de l’homme : charte qui est souvent insérée dans les Constitutions ou en constitue une partie intégrante.
76. En second lieu, on tend à fixer en termes juridiques, dans ces Constitutions, le mode de désignation des mandataires publics, leurs rapports réciproques, le rayon de leurs compétences, et enfin les moyens et modes qu’ils sont tenus d’observer dans leur gestion51.
77. On établit enfin, en termes de droits et de devoirs, quels sont les rapports entre citoyens et Pouvoirs publics ; et on assigne à l’autorité le rôle primordial de reconnaître et de respecter les droits et les devoirs des citoyens, d’en assurer la conciliation réciproque, la défense et le développement.
78. On ne peut certes admettre la théorie selon laquelle la seule volonté des hommes – individus ou groupes sociaux – serait la source unique et première d’où naîtraient droits et devoirs des citoyens, et d’où dériveraient la force obligatoire des Constitutions et l’autorité des Pouvoirs publics52.
79. Toutefois, les tendances que Nous venons de relever le prouvent à suffisance : les hommes de notre temps ont acquis une conscience plus vive de leur dignité ; ce qui les amène à prendre une part active aux affaires publiques et à exiger que les stipulations du droit positif des États garantissent l’inviolabilité de leurs droits personnels. Ils exigent en outre que les gouvernants n’accèdent au pouvoir que suivant une procédure définie par les lois et n’exercent leur autorité que dans les limites de celles-ci.
III. Relations internationales
A. Primat de la loi morale
80. Nous affirmons à nouveau l’enseignement maintes fois donné par Nos Prédécesseurs : les communautés politiques ont, entre elles, des droits et des devoirs réciproques ; elles doivent donc harmoniser leurs relations selon la vérité et la justice, en esprit d’activé solidarité et dans la liberté. La même loi morale qui régit la vie des hommes doit régler aussi les rapports entre les États.
81. Ce principe s’impose clairement quand on considère que les gouvernants, lorsqu’ils agissent au nom et pour l’intérêt de leur communauté, ne peuvent en aucune façon renoncer à leur dignité d’homme ; dès lors il ne leur est absolument pas permis de trahir la loi de leur nature, qui est la loi morale.
82. Ce serait d’ailleurs un non-sens que le fait d’être promus à la conduite de la chose publique contraigne des hommes à abdiquer leur dignité humaine. N’occupent-ils pas précisément ces postes éminents parce que, en raison de qualités singulières, on a vu en eux les membres les meilleurs du corps social ?
83. En outre, c’est l’ordre moral qui postule dans toute société la présence d’une autorité ; fondée sur cet ordre, l’autorité ne peut être utilisée contre lui sans se ruiner elle-même. L’Esprit Saint nous en avertit : « Écoutez donc, rois et comprenez ! Instruisez-vous, souverains des terres lointaines ! Prêtez l’oreille, vous qui commandez aux foules, qui êtes fiers de la multitude de vos peuples ! Car c’est le Seigneur qui vous a donné le pouvoir et le Très-Haut la souveraineté ; c’est Lui qui examinera votre conduite et scrutera vos desseins. »53
84. Faut-il enfin rappeler en ce qui concerne les rapports internationaux, que l’autorité doit s’exercer en vue du bien commun ? Telle est sa première raison d’être.
85. Or l’un des premiers impératifs majeurs du bien commun concerne justement la reconnaissance et le respect de l’ordre moral. « La bonne organisation des États trouve son assise sur le roc inébranlable et immuable de la loi morale, manifestée par le Créateur Lui-même… de l’ordre naturel, et inscrite par Lui dans le cœur des hommes en caractères ineffaçables. Comme un phare resplendissant, elle éclaire de ses principes la route à tenir par les hommes et les peuples. Qu’ils se guident sur les signes et les avertissements si sûrs qu’elle leur adresse, s’ils ne veulent pas livrer à la tempête et au naufrage toute la peine et l’ingéniosité dépensées pour établir une organisation nouvelle. »54
B. Vérité dans les rapports entre les États
Égalité des peuples en dignité
86. La vérité doit présider aux relations entre les communautés politiques. Cette vérité bannit notamment toute trace de racisme ; l’égalité naturelle de toutes les communautés politiques en dignité humaine doit être hors de conteste. Chacune a donc droit à l’existence, au développement, à la possession des moyens nécessaires pour le réaliser, à la responsabilité première de leur mise en œuvre. Chacune revendiquera légitimement son droit à la considération et aux égards.
87. L’expérience nous montre les différences souvent notables de savoir, de vertus, de capacités intellectuelles et de ressources matérielles qui distinguent les hommes les uns des autres. Mais cet état de fait ne donne aux plus favorisés aucun droit d’exploiter les plus faibles ; il leur crée, à tous et à chacun, un devoir plus pressant de collaborer à leur élévation réciproque.
88. De même, certaines communautés politiques peuvent se trouver en avance sur d’autres dans le domaine des sciences, de la culture, du développement économique. Bien loin d’autoriser une domination injuste sur les peuples moins favorisés, cette supériorité oblige à contribuer plus largement au progrès général.
89. Il ne peut certes pas exister d’êtres humains supérieurs à d’autres par nature ; par nature tous sont d’égale noblesse. Et, pas davantage, les communautés politiques ne connaissent d’inégalité entre elles au point de vue de la dignité naturelle. Chacune est comme un corps dont les membres sont des hommes. D’ailleurs l’histoire montre que rien n’affecte les peuples comme ce qui touche de près ou de loin à leur honneur ; et cette sensibilité est légitime.

Vérité des informations


90. La vérité exige encore que, dans les nombreuses initiatives rendues possibles par les dernières inventions de la technique et qui favorisent une plus large connaissance mutuelle entre peuples différents, on observe toujours une sereine objectivité. Chaque communauté peut assurément mettre en relief ses richesses propres, mais il faut absolument proscrire les méthodes d’informations qui, en violation de la vérité, porteraient injustement atteinte à la réputation de tel ou tel peuple55.
C. Justice
Respect des droits mutuels
91. Les rapports entre les communautés politiques doivent se conformer aussi aux règles de la justice : ceci implique la reconnaissance des droits mutuels et l’accomplissement des devoirs correspondants.
92. Puisque les communautés politiques ont droit à l’existence, au progrès, à l’acquisition des ressources nécessaires pour leur développement, à la première place dans les réalisations qui les concernent, à la défense de leur réputation et de leur dignité, on en conclura qu’elles sont obligées à titre égal de sauvegarder chacun de ces droits et de s’interdire tout acte qui les léserait. Dans leurs rapports privés, les hommes ne peuvent poursuivre leurs intérêts propres au prix d’une injustice envers les autres ; pareillement les communautés politiques ne peuvent légitimement se développer en causant un préjudice aux autres ou en exerçant sur elles une pression injuste. Il n’est pas hors de propos de citer ici le mot de saint Augustin : « Une fois la justice mise de côté, que deviennent les empires sinon des brigandages en grand ? »56
93. Il peut évidemment arriver, et de fait il arrive, que les communautés politiques entrent en rivalité d’intérêts ; ces conflits ne peuvent pourtant se régler ni par la force des armes, ni par la fraude ou la tromperie, mais comme il convient à des hommes, grâce à la compréhension mutuelle, par une estimation objective des données et moyennant un compromis équitable.

Le problème des minorités


94. Depuis le XIXe siècle s’est accentuée et répandue un peu partout la tendance des communautés politiques à coïncider avec les communautés nationales. Pour divers motifs, il n’est pas toujours possible de faire coïncider les frontières géographiques et ethniques ; d’où le phénomène des minorités et les problèmes si difficiles qu’elles soulèvent.
95. À ce propos, Nous devons déclarer de la façon la plus explicite que toute politique tendant à contrarier la vitalité et l’expansion des minorités constitue une faute grave contre la justice, plus grave encore quand ces manœuvres visent à les faire disparaître.
96. Par contre rien de plus conforme à la justice que l’action menée par les Pouvoirs publics pour améliorer les conditions de vie des minorités ethniques, notamment en ce qui concerne leur langue, leur culture, leurs coutumes, leurs ressources et leurs entreprises économiques57.
97. On observera pourtant que ces minorités, soit par réaction contre la situation pénible qui leur est imposée, soit en raison des vicissitudes de leur passé, sont assez souvent portées à exagérer l’importance de leurs particularités, au point même de les faire passer avant les valeurs humaines universelles, comme si le bien de toute la famille humaine devait être subordonné aux intérêts de leur propre nation. Il serait normal, au contraire, que les intéressés prennent également conscience des avantages de leur condition : le contact quotidien avec des hommes dotés d’une culture ou d’une civilisation différente les enrichit spirituellement et intellectuellement et leur offre la possibilité d’assimiler progressivement les valeurs propres au milieu dans lequel ils se trouvent implantés. Cela se réalisera s’ils constituent comme un pont qui facilite la circulation de la vie, sous ses formes diverses, entre les différentes traditions ou cultures, et non pas une zone de friction, cause de dommages sans nombre et obstacle à tout progrès et à toute évolution.
D. Solidarité
Échanges et collaboration
98. La vérité et la justice présideront donc aux relations entre les communautés politiques ; et celles-ci seront animées par une solidarité efficace, mise en œuvre sous les mille formes de collaboration économique, sociale, politique, culturelle, sanitaire et sportive : formes possibles et fécondes pour notre époque. À ce propos, ne perdons pas de vue que la mission naturelle du pouvoir politique n’est pas de limiter aux frontières du pays l’horizon des citoyens, mais de sauvegarder avant tout le bien commun national, lequel assurément est inséparable du bien de toute la communauté humaine.
99. Ainsi, il ne suffit pas que les communautés politiques, dans la poursuite de leurs intérêts, se gardent de se causer du tort les unes aux autres. Il leur faut mettre en commun leurs projets et leurs ressources, pour atteindre les objectifs qui leur seraient autrement inaccessibles. Dans ce cas toutefois, on évitera par-dessus tout que des arrangements avantageux pour tel ou tel groupe de communautés politiques ne se soldent pour d’autres par des dommages mais bien par des avantages positifs.
100. Pour satisfaire à une autre exigence du bien commun universel, chaque communauté politique doit favoriser en son sein les échanges de toute sorte soit entre les particuliers soit entre les corps intermédiaires. En beaucoup de régions du monde coexistent des groupes plus ou moins différents sous le rapport ethnique ; il faut veiller à ce que les éléments qui caractérisent un groupe ne constituent pas une cloison étanche entravant les relations entre des hommes de groupes divers. Cela détonnerait brutalement à notre époque, où les distances d’un pays à l’autre ont à peu près disparu. On n’oubliera pas non plus que, si chaque famille ethnique possède des particularités qui forment sa richesse singulière, les hommes ont en commun des éléments essentiels et sont portés par nature à se rencontrer dans le monde des valeurs spirituelles, dont l’assimilation progressive leur permet un développement toujours plus poussé. Il faut donc leur reconnaître le droit et le devoir d’entrer en communauté les uns avec les autres.
101. Personne n’ignore la disproportion qui règne en certaines zones entre les terrains cultivables et l’effectif de la population, ou bien entre les richesses du sol et l’équipement nécessaire à leur exploitation. Cet état de choses réclame de la part des peuples une collaboration qui facilite la circulation des biens, des capitaux et des personnes58.
102. Nous estimons opportun que, dans toute la mesure du possible, le capital se déplace pour rejoindre la main-d’œuvre et non l’inverse. Ainsi on permet à des foules de travailleurs d’améliorer leur condition sans avoir à s’expatrier, démarche qui entraîne toujours des déchirements et des périodes difficiles de réadaptation et d’assimilation au nouveau milieu.

L’accueil des réfugiés politiques


103. L’affection paternelle que Dieu Nous inspire envers tous les hommes Nous fait considérer avec tristesse le phénomène des réfugiés politiques. Ce phénomène a pris d’amples proportions et cache toujours d’innombrables et très douloureuses souffrances.
104. Ce fait montre que certains gouvernements restreignent à l’excès la sphère de liberté à laquelle chaque citoyen a droit et dont il a besoin pour vivre en homme ; ces régimes vont parfois jusqu’à contester le droit même à la liberté, quand ils ne le suppriment pas tout à fait. Une telle spoliation constitue sans aucun doute un renversement de l’ordre social, puisque la raison d’être des Pouvoirs publics est de réaliser le bien commun, dont un élément fondamental consiste à reconnaître le juste domaine de la liberté et d’en protéger les droits.
105. Il n’est pas superflu de rappeler que le réfugié politique est une personne, avec sa dignité, avec tous ses droits. Ceux-ci doivent lui être reconnus ; ils ne sont point caducs du fait que l’exilé serait, dans son pays, déclaré déchu de ses titres civiques ou politiques.
106. Aussi bien est-ce un droit inhérent à la personne humaine que la faculté de se rendre en tel pays où on espère trouver des conditions de vie plus convenables pour soi et sa famille. Il incombe donc aux gouvernements d’accueillir les immigrants et, dans la mesure compatible avec le bien réel de leur peuple, d’encourager ceux qui désirent s’intégrer à la communauté nationale.
107. Nous saisissons cette occasion d’exprimer officiellement Notre approbation et Nos éloges pour les initiatives qui, selon les principes de la solidarité fraternelle et de la charité chrétienne, travaillent à alléger les épreuves des personnes contraintes à s’expatrier.
108. Nous proposons à l’attention et à la gratitude de tout homme loyal les multiples activités que déploient, dans un domaine si délicat, les institutions internationales spécialisées.

Désarmement


109. Mais par ailleurs, il Nous est douloureux de voir, dans des pays à l’économie plus développée, les armements redoutables déjà créés et d’autres toujours en voie de création, non sans d’énormes dépenses d’énergie humaine et de ressources matérielles. De là, des charges très lourdes pour les citoyens de ces pays, tandis que d’autres nations manquent de l’aide nécessaire à leur développement économique et social.
110. On a coutume de justifier les armements en répétant que, dans les conjonctures du moment, la paix n’est assurée que moyennant l’équilibre des forces armées. Alors toute augmentation du potentiel militaire en quelque endroit provoque de la part des autres États un redoublement d’efforts dans le même sens. Que si une communauté politique est équipée d’armes atomiques, ce fait détermine les autres à se fournir de moyens similaires, d’une égale puissance de destruction.
111. Et ainsi les populations vivent dans une appréhension continuelle et comme sous la menace d’un épouvantable ouragan, capable de se déchaîner à tout instant. Et non sans raison, puisque l’armement est toujours prêt. Qu’il y ait des hommes au monde pour prendre la responsabilité des massacres et des ruines sans nombre d’une guerre, cela peut paraître incroyable ; pourtant, on est contraint de l’avouer, une surprise, un accident suffiraient à provoquer la conflagration. Mais admettons que la monstruosité même des effets promis à l’usage de l’armement moderne détourne tout le monde d’entrer en guerre ; si on ne met pas un terme aux expériences nucléaires tentées à des fins militaires, elles risquent d’avoir, on peut le craindre, des suites fatales pour la vie sur le globe.
112. La justice, la sagesse, le sens de l’humanité réclament, par conséquent, qu’on arrête la course aux armements ; elles réclament la réduction parallèle et simultanée de l’armement existant dans les divers pays, la proscription de l’arme atomique, et enfin le désarmement dûment effectué d’un commun accord et accompagné de contrôles efficaces. « Il faut empêcher à tout prix, proclamait Pie XII, que la guerre mondiale, avec ses ruines économiques et sociales, ses aberrations et ses désordres moraux, déferle une troisième fois sur l’humanité. »59
113. Mais que tous en soient bien convaincus : l’arrêt de l’accroissement du potentiel militaire, la diminution effective des armements et – à plus forte raison – leur suppression sont choses irréalisables ou presque sans un désarmement intégral qui atteigne aussi les âmes : il faut s’employer unanimement et sincèrement à y faire disparaître la peur et la psychose de guerre. Cela suppose qu’à l’axiome qui veut que la paix résulte de l’équilibre des armements, on substitue le principe que la vraie paix ne peut s’édifier que dans la confiance mutuelle. Nous estimons que c’est là un but qui peut être atteint, car il est à la fois réclamé par la raison, souverainement désirable, et de la plus grande utilité.
114. D’abord il s’agit d’un objectif voulu par la raison. Pour tous la chose est évidente ou du moins elle devrait l’être : tout comme les rapports entre les particuliers, les relations internationales ne peuvent se régler par la force des armes ; ce qui doit les régir, c’est la norme de la sagesse, autrement dit la loi de vérité, de justice, de solidarité cordialement pratiquée.
115. Objectif souverainement désirable. Qui ne voudrait voir les risques de guerre éliminés, la paix sauvegardée et toujours mieux garantie ?
116. Enfin, rien de fécond comme un tel résultat. La paix rend service à tous : individus, familles, nations, humanité entière. Il résonne encore à nos oreilles, l’avertissement de Pie XII : « Avec la paix, rien n’est perdu ; mais tout peut l’être par la guerre. »60
117. Aussi, comme Vicaire du Christ Jésus, Sauveur du monde et Auteur de la paix, traduisant les aspirations les plus ardentes de la famille humaine tout entière et suivant l’impulsion de Notre cœur, anxieux du bien de tous, Nous estimons de Notre devoir d’adjurer tous les hommes, et surtout les gouvernants, de n’épargner aucun effort pour imprimer aux événements un cours conforme à la raison et à l’humanité.
118. Que les assemblées les plus hautes et les plus qualifiées étudient à fond le problème d’un équilibre international vraiment humain, d’un équilibre à base de confiance réciproque, de loyauté dans la diplomatie, de fidélité dans l’observation des traités. Qu’un examen approfondi et complet dégage le point à partir duquel se négocieraient des accords amiables, durables et bénéfiques.
119. De Notre côté, Nous implorerons sans cesse les bénédictions de Dieu sur ces travaux, afin qu’ils aient des résultats positifs.
E. Liberté
Respect de l'indépendance
120. L’organisation internationale doit respecter la liberté. Ce principe interdit aux nations toute ingérence dans les affaires internes des autres comme toute action oppressive à leur égard. À chacune, au contraire, de favoriser chez les autres l’épanouissement du sens des responsabilités, d’encourager leurs bonnes initiatives et de les aider à promouvoir elles-mêmes leur développement dans tous les secteurs.

Respect de la personnalité des peuples dans l’aide au développement


121. Une commune origine, une égale Rédemption, un semblable destin unissent tous les hommes et les appellent à former ensemble une unique famille chrétienne. C’est pourquoi Notre encyclique Mater et Magistra a recommandé aux pays mieux pourvus l’assistance à départir sous les formes les plus variées aux nations en voie de développement61.
122. Nous éprouvons une vive satisfaction à constater l’accueil très favorable fait à Notre appel. Nous espérons que celui-ci trouvera encore plus d’écho à l’avenir et que les peuples pauvres, en améliorant leur situation matérielle le plus vite possible, parviendront à un degré de développement permettant à chacun de mener une existence plus humaine.
123. Mais, soulignons-le avec insistance, l’aide apportée à ces peuples ne peut s’accompagner d’aucun empiétement sur leur indépendance. Ils doivent d’ailleurs se sentir les principaux artisans et les premiers responsables de leur progrès économique et social.
124. C’est l’enseignement si sage de Notre Prédécesseur Pie XII : « L’organisation nouvelle fondée sur les principes moraux exclut toute atteinte à la liberté, à l’intégrité ou à la sécurité des nations étrangères, quelles que soient l’étendue de leur territoire ou leur capacité de défense. Forcément, en raison de la supériorité de leurs ressources et de leur influence, les grandes puissances définissent en général par priorité le statut des unions économiques qu’elles forment avec des nations plus petites et plus faibles. Mais à celles-ci non moins qu’aux autres, dans le domaine de l’intérêt général, on doit laisser leur indépendance politique et la faculté réelle de rester neutres lors des conflits internationaux, conformément au droit de défendre leur développement économique propre. Moyennant ces conditions, elles pourront concourir au bien commun de l’humanité et assurer le progrès matériel et spirituel de leur peuple. »62
125. Les communautés politiques économiquement développées, dans leur action multiforme d’assistance aux pays moins favorisés, sont tenues de reconnaître et de respecter les valeurs morales et les particularités ethniques de ceux-ci, et de s’interdire à leur égard le moindre calcul de domination. C’est ainsi qu’elles apportent « une précieuse contribution à la formation d’une communauté mondiale, dont tous les membres, conscients de leurs obligations comme de leurs droits, travailleront sur un pied d’égalité à la mise en œuvre du bien commun universel »63.
F. L’aspiration contemporaine à la paix
126. Il est une persuasion qui à notre époque gagne de plus en plus les esprits, c’est que les éventuels conflits entre les peuples ne doivent pas être réglés par le recours aux armes, mais par la négociation.
127. Il est vrai que, d’ordinaire, cette persuasion vient de la terrifiante puissance de destruction des armes modernes, et de la crainte des cataclysmes et des ruines épouvantables qu’occasionnerait l’emploi de ces armes. C’est pourquoi il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre ère atomique, le moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation de droits.
128. Le fait est, cependant, que nous voyons encore, hélas ! régner bien souvent sur les peuples la loi de la crainte, ce qui les conduit à consacrer des sommes énormes aux dépenses militaires. Ils agissent ainsi non dans un dessein offensif, affirment-ils – et il n’y a pas de raison de mettre en doute leur sincérité – mais pour dissuader les autres de les attaquer.
129. Néanmoins il est permis d’espérer que les peuples, intensifiant entre eux les relations et les échanges, découvriront mieux les liens d’unité qui découlent de leur nature commune ; ils comprendront plus parfaitement que l’un des devoirs primordiaux issus de leur communauté de nature, c’est de fonder les relations des hommes et des peuples sur l’amour et non sur la crainte. C’est en effet le propre de l’amour d’amener les hommes à une loyale collaboration, susceptible de formes multiples et porteuse d’innombrables bienfaits.
IV. L’organisation de la communauté mondiale
A. Interdépendances
130. Les récents progrès de la science et de la technique ont exercé une profonde influence sur les hommes et ont déterminé chez eux, sur toute la surface de la terre, un mouvement tendant à intensifier leur collaboration et à renforcer leur union. De nos jours, les échanges de biens et d’idées ainsi que les mouvements de populations se sont beaucoup développés. On voit se multiplier les rapports entre les citoyens, les familles et les corps intermédiaires des divers pays, ainsi que les contacts entre les gouvernants des divers États. De même la situation économique d’un pays se trouve de plus en plus dépendante de celle des autres pays. Les économies nationales se trouvent peu à peu tellement liées ensemble qu’elles finissent par constituer chacune une partie intégrante d’une unique économie mondiale. Enfin, le progrès social, l’ordre, la sécurité et la tranquillité de chaque communauté politique sont nécessairement solidaires de ceux des autres.
131. On voit par là qu’un pays pris isolément n’est plus en mesure de subvenir convenablement à ses besoins, ni d’atteindre son développement normal. Le progrès et la prospérité de chaque nation sont à la fois cause et effet de la prospérité et du progrès de toutes les autres.
B. Incapacité des États à assurer le bien commun universel
132. L’unité de la famille humaine a existé en tout temps, puisqu’elle rassemble des êtres qui sont tous égaux en dignité naturelle. C’est donc une nécessité de nature qui exigera toujours qu’on travaille de façon suffisante au bien commun universel, celui qui intéresse l’ensemble de la famille humaine.
133. Autrefois, les gouvernements passaient pour être suffisamment à même d’assurer le bien commun universel. Ils s’efforçaient d’y pourvoir par la voie des relations diplomatiques normales ou par des rencontres à un niveau plus élevé, à l’aide des instruments juridiques que sont les conventions et les traités : procédés et moyens que fournissent le droit naturel, le droit des gens et le droit international.
134. De nos jours, de profonds changements sont intervenus dans les rapports entre les États. D’une part le bien commun universel soulève des problèmes extrêmement graves, difficiles, et qui exigent une solution rapide, surtout quand il s’agit de la défense, de la sécurité et de la paix mondiales. D’autre part, au regard du droit, les Pouvoirs publics des diverses communautés politiques se trouvent sur un pied d’égalité les uns à l’égard des autres ; ils ont beau multiplier les congrès et les recherches en vue d’établir de meilleurs instruments juridiques, ils ne parviennent plus à affronter et à résoudre efficacement ces problèmes. Non pas qu’eux-mêmes manquent de bonne volonté et d’initiative, mais c’est l’autorité dont ils sont investis qui est insuffisante.
135. Dans les conditions actuelles de la communauté humaine, l’organisation et le fonctionnement des États aussi bien que l’autorité conférée à tous les gouvernements ne permettent pas, il faut l’avouer, de promouvoir comme il faut le bien commun universel.
C. Une autorité politique mondiale
136. À bien y regarder, un rapport essentiel unit le bien commun avec la structure et le fonctionnement des Pouvoirs publics. L’ordre moral, qui postule une autorité publique pour servir le bien commun dans la société civile, réclame en même temps pour cette autorité les moyens nécessaires à sa tâche. Il en résulte que les organes de l’État – dans lesquels l’autorité prend corps, s’exerce et atteint sa fin – doivent avoir une forme et une efficacité telles qu’ils trouvent pour assurer le bien commun les voies et moyens nouveaux, adaptés à l’évolution de la société.
137. De nos jours, le bien commun universel pose des problèmes de dimensions mondiales. Us ne peuvent être résolus que par une autorité publique dont le pouvoir, la constitution et les moyens d’action prennent eux aussi des dimensions mondiales, et qui puisse exercer son action sur toute l’étendue de la terre. C’est donc l’ordre moral lui-même qui exige la constitution d’une autorité publique de compétence universelle.
D. Trois conditions
Accord unanime
138. Cet organisme de caractère général, dont l’autorité vaille au plan mondial et qui possède les moyens efficaces pour promouvoir le bien universel, doit être constitué par un accord unanime et non pas imposé par la force. La raison en est que l’autorité en question doit pouvoir s’acquitter efficacement de sa fonction ; mais il faut aussi qu’elle soit impartiale envers tous, absolument étrangère à l’esprit de parti et attentive aux exigences objectives du bien commun universel. Si ce pouvoir supranational ou mondial était instauré de force par les nations plus puissantes, on pourrait craindre qu’il soit au service d’intérêts particuliers ou bien qu’il ne prenne le parti de telle ou telle nation : ce qui compromettrait la valeur et l’efficacité de son action. En dépit des inégalités que le développement économique et l’armement introduisent entre les communautés politiques, elles sont toutes très sensibles en matière de parité juridique et de dignité morale. C’est la raison très valable pour laquelle les communautés nationales n’acceptent qu’à contrecœur un pouvoir qui leur serait imposé de force, ou aurait été constitué sans leur intervention, ou auquel elles ne se seraient pas librement ralliées.

Protection des droits de la personne


139. Pas plus que le bien commun d’une nation en particulier, le bien commun universel ne peut être défini sans référence à la personne humaine. C’est pourquoi les Pouvoirs publics de la communauté mondiale doivent se proposer comme objectif fondamental la reconnaissance, le respect, la défense et le développement des droits de la personne humaine. Ce qui peut être obtenu soit par son intervention directe, s’il y a lieu, soit en créant sur le plan mondial, les conditions qui permettront aux gouvernements nationaux de mieux remplir leur mission.

Subsidiarité


140. À l’intérieur de chaque pays, les rapports des Pouvoirs publics avec les citoyens, les familles et les corps intermédiaires doivent être régis et équilibrés par le principe de subsidiarité. Il est normal que le même principe régisse les rapports de l’autorité universelle avec les gouvernements des États. Le rôle de cette autorité universelle est d’examiner et de résoudre les problèmes que pose le bien commun universel en matière économique, sociale, politique ou culturelle. C’est la complexité, l’ampleur et l’urgence de ces problèmes qui ne permettent pas aux gouvernements nationaux de les résoudre à souhait.
141. Il n’appartient pas à l’autorité de la communauté mondiale de limiter l’action que les États exercent dans leur sphère propre, ni de se substituer à eux. Elle doit au contraire tâcher de susciter dans tous les pays du monde des conditions qui facilitent non seulement aux gouvernements mais aussi aux individus et aux corps intermédiaires l’accomplissement de leurs fonctions, l’observation de leurs devoirs et l’usage de leurs droits dans des conditions de plus grande sécurité.
E. L’Onu et la Déclaration universelle des droits de l'homme
142. Comme chacun sait, le 26 juin 1945, a été fondée l’Organisation des Nations Unies (ONU) à laquelle sont venus se rattacher par la suite des organismes intergouvernementaux. À ces organisations ont été confiées de vastes attributions de portée internationale sur le plan économique et social, culturel, éducatif et sanitaire. Le but essentiel de l’Organisation des Nations Unies est de maintenir et de consolider la paix entre les peuples, de favoriser et de développer entre eux des relations amicales, fondées sur le principe de l’égalité, du respect réciproque et de la collaboration la plus large dans tous les secteurs de l’activité humaine.
143. Un des actes les plus importants accomplis par l’ONU a été la Déclaration universelle des droits de l’homme, approuvée le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies. Son préambule proclame comme objectif commun à promouvoir par tous les peuples et toutes les nations la reconnaissance et le respect effectifs de tous les droits et libertés énumérés dans la Déclaration.
144. Nous n’ignorons pas que certains points de cette Déclaration ont soulevé des objections et fait l’objet de réserves justifiées. Cependant Nous considérons cette Déclaration comme un pas vers l’établissement d’une organisation juridico-politique de la communauté mondiale. Cette Déclaration reconnaît solennellement à tous les hommes sans exception leur dignité de personne ; elle affirme pour chaque individu ses droits de rechercher librement la vérité, de suivre les normes de la moralité, de pratiquer les devoirs de justice, d’exiger des conditions de vie conformes à la dignité humaine, ainsi que d’autres droits liés à ceux-ci.
145. Nous désirons donc vivement que l’Organisation des Nations Unies puisse de plus en plus adapter ses structures et ses moyens d’action à l’étendue et à la haute valeur de sa mission. Puisse-t-il arriver bientôt, le moment où cette Organisation garantira efficacement les droits de la personne humaine : ces droits qui dérivent directement de notre dignité naturelle et qui pour cette raison sont universels, inviolables et inaliénables. Ce vœu est d’autant plus ardent qu’aujourd’hui les hommes participent davantage aux affaires publiques de leur propre pays, qu’ils témoignent d’un intérêt croissant pour les problèmes de portée mondiale et prennent une conscience plus vive de leur qualité de membres actifs de la famille humaine universelle.
V. Directives pastorales
A. Participation des chrétiens à la vie publique
146. Une fois de plus Nous invitons Nos fils à participer activement à la gestion des affaires publiques et Nous leur demandons de contribuer à promouvoir le bien commun de toute la famille humaine ainsi que de leur propre pays. Éclairés par leur foi et mus par la charité ils s’efforceront aussi d’obtenir que les institutions relatives à la vie économique, sociale, culturelle ou politique ne mettent pas d’entrave, mais au contraire apportent une aide à l’effort de perfectionnement des hommes, tant au plan naturel qu’au plan surnaturel.

Première condition : la compétence


147. Pour pénétrer de sains principes une civilisation et pour l’imprégner d’esprit chrétien, Nos fils ne se contenteront pas des lumières de la foi ni d’une bonne volonté ardente à promouvoir le bien. Mais il faut qu’ils soient présents dans les institutions de la société et qu’ils exercent du dedans une influence sur les structures.
148. Or la civilisation moderne se caractérise surtout par les acquisitions de la science et de la technique. Il n’est donc pas d’action sur les institutions sans compétence scientifique, aptitude technique et qualification professionnelle.

Deuxième condition : fidélité aux valeurs spirituelles


149. Ces qualités toutefois ne suffisent nullement, il faut bien s’en rendre compte, pour imprimer aux rapports de la vie quotidienne un caractère pleinement humain. Celui-ci réclame la vérité comme fondement des relations, la justice comme règle, l’amour mutuel comme moteur et la liberté comme climat.
150. Les hommes ne pourront atteindre cet objectif que s’ils veillent attentivement aux points suivants : d’abord, dans leurs activités temporelles, observer les lois propres à chaque domaine et adopter ses méthodes propres ; ensuite, confronter leur conduite personnelle aux règles de la morale, et donc se comporter en sujets qui exercent leurs droits, accomplissent leurs devoirs et s’acquittent d’un service. Enfin il faut déployer son activité comme une réponse fidèle au commandement de Dieu, comme une collaboration à son œuvre créatrice et comme un apport personnel à la réalisation de son plan providentiel dans l’histoire. Ce qui exige des hommes qu’ils vivent leur action comme une synthèse de l’effort scientifique, technique et professionnel avec les plus hautes valeurs spirituelles64.

Harmonie de la foi et de l’action temporelle


151. C’est un fait bien connu : dans des pays imprégnés depuis longtemps de la tradition chrétienne, le progrès des sciences et des techniques est actuellement très florissant, et les moyens aptes à réaliser ce qu’on désire ne manquent pas ; mais souvent l’esprit et le ferment chrétien y tiennent peu de place.
152. On s’interroge à bon droit sur les raisons de ce déficit. En effet l’élaboration de ce système a été et reste largement redevable à des hommes qui, faisant profession de christianisme, règlent au moins partiellement leur vie sur les préceptes de l’Évangile. Le dommage tient au fait que leur action au plan temporel n’est pas en harmonie avec leur foi. Il est donc nécessaire qu’ils rétablissent leur unité intérieure de pensée et de dispositions, de manière que toute leur activité soit pénétrée par la lumière de la foi et le dynamisme de l’amour.

Une culture religieuse à l’égal de la culture profane


153. Si la foi religieuse des croyants est maintes fois en désaccord avec leur manière d’agir, cela provient encore, pensons-Nous, du fait que leur formation en matière de doctrine et de morale chrétiennes est restée insuffisante. Trop souvent, dans beaucoup de milieux, se trouve rompu l’équilibre entre les études religieuses et l’instruction profane, celle-ci se poursuivant jusqu’au stade le plus élevé, tandis que pour la formation religieuse on reste à un degré élémentaire. Il faut donc absolument à la jeunesse une éducation complète et continue, conduite de telle façon que la culture religieuse et raffinement de la conscience progressent du même pas que les connaissances scientifiques et le savoir-faire technique sans cesse en développement. Il faut enfin préparer les jeunes à remplir dignement les tâches qui attendent chacun d’entre eux65.

Persévérance et imagination


154. Soulignons ici comme il est difficile de saisir correctement le rapport réel des faits humains aux exigences de la justice, autrement dit de définir avec exactitude de quelle façon et à quel degré les principes doctrinaux et les directives doivent trouver leur application dans la situation actuelle de la société.
155. Difficulté accrue du fait qu’aujourd’hui chacun devant mettre son activité au service du bien commun universel, tout subit une accélération de plus en plus marquée. C’est jour après jour qu’il faut examiner comment soumettre les conditions sociales aux exigences de la justice ; et voilà qui interdit à Nos fils de s’imaginer qu’il leur est permis de s’arrêter, contents du chemin déjà parcouru.
156. Du reste, les hommes en général auront plutôt raison de juger insuffisant ce qu’ils ont fait jusqu’ici. Ils ont à entreprendre des réalisations toujours plus importantes et plus adaptées dans les domaines les plus divers : organismes de production, groupements syndicaux, unions professionnelles, services de sécurité sociale, œuvres culturelles, institutions juridiques et politiques, assistance sanitaire, activités sportives et autres semblables. C’est là ce que désirent les générations actuelles qui, avec l’investigation de l’atome et les premières incursions dans l’espace, s’ouvrent des voies totalement nouvelles aux perspectives presque infinies.
B. Rapports entre catholiques et non-catholiques
157. Les principes que Nous venons d’exposer ici trouvent leur fondement dans les exigences mêmes de la nature humaine, et sont le plus souvent du domaine du droit naturel. Assez fréquemment, dans la mise en œuvre de tels principes, les catholiques collaborent de multiples manières soit avec des chrétiens séparés de ce Siège Apostolique, soit avec des hommes qui vivent en dehors de toute foi chrétienne, mais qui, guidés par les lumières de la raison, sont fidèles à la morale naturelle. « Qu’alors les catholiques veillent avec grand soin à rester conséquents avec eux-mêmes et à n’admettre aucun compromis nuisible à l’intégrité de la religion ou de la morale. Mais aussi qu’ils ne considèrent pas leurs seuls intérêts et collaborent loyalement en toute matière bonne en soi ou qui peut mener au bien. »66
158. C’est justice de distinguer toujours entre l’erreur et ceux qui la commettent, même s’il s’agit d’hommes dont les idées fausses ou l’insuffisance des notions concernent la religion ou la morale. L’homme égaré dans l’erreur reste toujours un être humain et conserve sa dignité de personne à laquelle il faut toujours avoir égard. Jamais non plus l’être humain ne perd le pouvoir de se libérer de l’erreur et de s’ouvrir un chemin vers la vérité. Et pour l’y aider le secours providentiel de Dieu ne lui manque jamais. Il est donc possible que tel homme, aujourd’hui privé des clartés de la foi ou fourvoyé dans l’erreur, se trouve demain, grâce à la lumière divine, capable d’adhérer à la vérité. Si, en vue de réalisations temporelles, les croyants entrent en relation avec des hommes que des conceptions erronées empêchent de croire ou d’avoir une foi complète, ces contacts peuvent être l’occasion ou le stimulant d’un mouvement qui mène ces hommes à la vérité.
159. De même, on ne peut identifier de fausses théories philosophiques sur la nature, l’origine et la finalité du monde et de l’homme, avec des mouvements historiques fondés dans un but économique, social, culturel ou politique, même si ces derniers ont dû leur origine et puisent encore leur inspiration dans ces théories. Une doctrine, une fois fixée et formulée, ne change plus, tandis que des mouvements ayant pour objet des conditions concrètes et changeantes de la vie ne peuvent pas ne pas être largement influencés par cette évolution. Du reste dans la mesure où ces mouvements sont d’accord avec les sains principes de la raison et répondent aux justes aspirations de la personne humaine, qui refuserait d’y reconnaître des éléments positifs et dignes d’approbation ?
160. Il peut arriver, par conséquent, que certaines rencontres au plan des réalisations pratiques qui jusqu’ici avaient paru inopportunes ou stériles, puissent maintenant présenter des avantages réels ou en promettre pour l’avenir. Quant à juger si ce moment est arrivé ou non, et à déterminer les modalités et l’ampleur d’une coordination des efforts en matière économique, sociale, culturelle ou politique, à des fins utiles au vrai bien de la communauté, ce sont là des problèmes dont la solution et l’ampleur relèvent de la prudence, régulatrice de toutes les vertus qui ordonnent la vie individuelle et sociale. Quand il s’agit des catholiques, la décision à cet égard appartient avant tout aux hommes les plus influents du corps social et les plus compétents dans le domaine dont il est question, pourvu que, fidèles aux principes du droit naturel, ils suivent la doctrine sociale de l’Église et obéissent aux directives des autorités ecclésiastiques. On se souviendra en effet que les droits et les devoirs de l’Église ne se limitent pas à sauvegarder l’intégrité de la doctrine concernant la foi ou les mœurs, mais que son autorité auprès de ses fils s’étend aussi au domaine profane, lorsqu’il s’agit de juger de l’application de cette doctrine aux cas concrets67.
161. Il ne manque pas d’hommes au cœur généreux qui, mis en face de situations peu conformes ou contraires à la justice, sont portés par leur zèle à entreprendre une réforme complète et dont l’élan, brûlant les étapes, prend alors des allures quasiment révolutionnaires.
162. Nous voudrions leur rappeler que la progression est la loi de toute vie et que les institutions humaines, elles aussi, ne peuvent être améliorées qu’à condition qu’on agisse sur elles de l’intérieur et de façon progressive. C’est l’avertissement de Notre prédécesseur Pie XII : « Ce n’est pas la révolution mais une évolution harmonieuse qui apportera le salut et la justice. L’œuvre de la violence a toujours consisté à abattre, jamais à construire ; à exaspérer les passions, jamais à les apaiser. Génératrice de haine et de désastres, au lieu de réunir fraternellement, elle jette hommes et partis dans la dure nécessité de reconstruire lentement, après de douloureuses épreuves, sur les ruines amoncelées par la discorde. »68
C. La paix : tâche pour tous les hommes de bonne volonté
163. À tous les hommes de bonne volonté incombe aujourd’hui une tâche immense, celle de rétablir les rapports de la vie en société sur les bases de la vérité, de la justice, de la charité et de la liberté : rapports des particuliers entre eux, rapports entre les citoyens et l’État, rapports des États entre eux, rapports enfin entre individus, familles, corps intermédiaires et États d’une part et communauté mondiale d’autre part. Tâche noble entre toutes, puisqu’elle consiste à faire régner la paix véritable, dans l’ordre établi par Dieu.
164. Ceux qui s’y emploient sont trop peu nombreux, certes, mais ils ont magnifiquement mérité de la société humaine, et il est juste que Nous leur décernions un éloge public. En même temps Nous les engageons à intensifier leur action si bienfaisante. Nous osons espérer qu’à eux se joindront d’autres hommes en grand nombre, tout spécialement des croyants, poussés par la charité et la conscience du devoir. À tout croyant, il revient d’être, dans le monde d’aujourd’hui, comme une étincelle lumineuse, un centre d’amour et un ferment pour toute la masse. Cela, chacun le sera dans la mesure de son union à Dieu.
165. De fait, la paix ne saurait régner entre les hommes, si elle ne règne d’abord en chacun d’eux, c’est-à-dire si chacun n’observe en lui-même l’ordre voulu par Dieu. « Ton âme veut-elle vaincre les passions qui sont en elle ? » interroge S. Augustin. Et il répond : « Qu’elle se soumette à Celui qui est en haut et elle vaincra ce qui est en bas. Et tu auras la paix : la vraie paix, la paix sans équivoque, la paix pleinement établie sur l’ordre. Et quel est l’ordre propre à cette paix ? Dieu commande à l’âme et l’âme commande au corps. Rien de plus ordonné. »69
D. Par Jésus-Christ, Prince de la Paix
166. L’enseignement que Nous venons de consacrer aux problèmes qui, à l’heure actuelle, préoccupent si fort l’humanité et intéressent immédiatement le progrès de la société humaine, Nous a été dicté par une profonde aspiration que Nous savons commune à tous les hommes de bonne volonté : celle de voir régner dans le monde une paix plus solide.
167. Remplissant, malgré Notre indignité, la charge de Vicaire de Celui que le prophète a nommé par avance le Prince de la Paix70 , Nous estimons qu’il est de Notre devoir de vouer Nos préoccupations et Nos énergies à promouvoir ce bien commun universel. Mais la paix n’est qu’un mot vide de sens, si elle n’est pas fondée sur l’ordre dont Nous avons, avec une fervente espérance, esquissé dans cette encyclique les lignes essentielles ; ordre qui repose sur la vérité, se construit selon la justice, reçoit de la charité sa vie et sa plénitude et enfin s’exprime efficacement dans la liberté.
168. Il s’agit là, en fait, d’une entreprise trop sublime et trop élevée, pour que sa réalisation soit au pouvoir de l’homme laissé à ses seules forces, fût-il par ailleurs animé de la plus louable bonne volonté. Pour que la société humaine présente avec la plus parfaite fidélité l’image du Royaume de Dieu, le secours d’En-haut est absolument nécessaire.
169. C’est la raison pour laquelle, durant ces jours saints, Notre prière monte avec plus de ferveur vers Celui qui, par Sa douloureuse Passion et par Sa Mort, a vaincu le péché, source première de toutes les discordes, détresses et inégalités, et qui par Son Sang a réconcilié le genre humain avec Son Père céleste. « C’est Lui qui est venu proclamer la Paix, Lui qui des deux n’a fait qu’un peuple… Il est venu proclamer la paix, paix pour vous qui étiez loin et paix pour ceux qui étaient proches71. »
170. Et c’est le même message que nous fait entendre la liturgie de ces saints jours : « Jésus Notre-Seigneur, ressuscité, se dressa au milieu de ses disciples et leur dit : Pax vobis, alléluia. Et les disciples ayant vu le Seigneur, furent remplis de joie. »72 Le Christ nous a apporté la paix, nous a laissé la paix : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. »73
171. C’est cette paix apportée par le Rédempteur que Nous Lui demandons instamment dans Nos prières. Qu’il bannisse des âmes ce qui peut mettre la paix en danger, et qu’il transforme tous les hommes en témoins de vérité, de justice et d’amour fraternel. Qu’il éclaire ceux qui président aux destinées des peuples, afin que, tout en se préoccupant du légitime bien-être de leurs compatriotes, ils assurent le maintien de l’inestimable bienfait de la paix. Que le Christ enfin enflamme le cœur de tous les hommes et leur fasse renverser les barrières qui divisent, resserrer les liens de l’amour mutuel, user de compréhension à l’égard d’autrui et pardonner à ceux qui leur ont fait du tort. Et qu’ainsi, grâce à Lui, tous les peuples de la terre forment entre eux une véritable communauté fraternelle et que parmi eux ne cesse de fleurir et de régner la paix tant désirée.
172. Pour que cette paix s’étende à tout le troupeau confié à vos soins et spécialement pour l’avantage des classes les plus modestes, qui appellent une aide et une protection particulières, Nous vous accordons de grand cœur dans le Seigneur la Bénédiction Apostolique, à vous-mêmes, Vénérables Frères, aux prêtres du clergé séculier et régulier, aux religieux et aux religieuses et à tous les fidèles, très particulièrement à ceux qui répondront généreusement à Notre exhortation. Et pour tous les hommes de bonne volonté à qui Notre lettre s’adresse aussi, Nous implorons du Dieu Très-Haut bonheur et prospérité.
173. Donné à Rome, près Saint-Pierre, le Jeudi saint, 11 avril de l’an 1963, le cinquième de Notre Pontificat.
 

1  Ps 8,1
2 Ps 103,24
3  Gn 1,26
4 Ps 8,5-6.
5  Rm 2,15
6  Ps 18,8-11
7  Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3 ; Jean XXIII, Sermon du 4 janvier 1963, DC 1963, col. 161-164
8  Divini redemptoris, DR 27 ; Radio-message de 1941
9  Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3
10  Divinae institutions, 1. IV, ch. 28,2. PL 6, 535
11  Libertas praestantissimum (20 juin 1888). Acta Leonis XIII, 8, pp. 237-238
12  Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3
13  Pie XI, Casti connubii (31 décembre 1930), DC 1931, col. 251-312 ; Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3
14  Radio-message RM 19
15  Rerum novarum RN 31-33
16  Mater et Magistra MM 83 ss
17  Radio-message RM 19
18  Mater et Magistra MM 112
19  Ibid., MM 119-121
20  Rerum novarum RN 37-44 ; Quadragesimo anno QA 94 ; Pie XII, Sertum laetitiae (1er novembre1939), DC 1940, col. 111-112
21  Mater et Magistra MM 65
22  Pie XII, Message radio de Noël, 1952, DC 1953, col. 1-14
23  Pie XII, Message radio de Noël, 1944 DC 1945, col, 1-2
24  Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 2-3
25  Ep 4,25
26  Pie XII, Message radio de Noël, 1942 DC 1944, Nlle série, 5, p. 1
27 Summa Theol., Ia-IIae, q. 19, a. 4 ; cf. a. 9
28  Rm 13,1-6
29  Sur l’épître aux Romains, c. 13, vv. 1-2, homil. 23, PG 60,615
30  Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis XIII, 5, p. 120
31  Pie XII, Message radio de Noël, 1944, DC 1945, col. 5-6
32  Léon XIII, Diuturnum illud (20 juin 1881), Acta Leonis XIII, 2, p. 274
33  Ibid., p. 278 ; Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis, XIII, 5, p. 130
34  Ac 5,29
35 Summa Theol., Ia-IIae, q. 93, a. 3 ad 2 ; Pie XII, Message radio de Noël, 1944, DC 1945, col. 1-12
36  Léon XIII, Diuturnum illud (20 juin 1881), Acta Leonis, XIII, 2, pp. 271-272 ; Pie XII, Message radio de Noël. 1944, DC 1945, col. 1-12
37  Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, p. 1 ; Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis XIII, 5, p. 120
38  Pie XII, Summi pontificatus (20 octobre 1939), DC 1939, col. 1251-1275
39  Mit brennender Sorge MbS 36 ; Divini redemptoris
40  Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis, XIII, 5, p. 121
41  Rerum novarum RN 29
42  Pie XII, Summi pontificatus (20 octobre 1939), DC 1939, col. 1263-1264
43  Mater et Magistra MM 65
44  Quadragesimo anno QA 128
45  Radio-message RM 15
46  Mit brennender Sorge  MbS 36 ; Divini redemptoris DR 29 ; Pie XII, Message radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3
47  Divini redemptoris DR 33 ; Pie XII, Message Radio de Noël, 1942, DC 1944, Nlle série, 5, pp. 1-3
48  Mater et Magistra MM 55
49  Pie XII, Message Radio de Noël 1942, DC 1944 ; Nlle série, 5, pp. 2-3
50  Pie XII, Message Radio de Noël 1944, DC 1945, col. 5-7
51  Pie XII, Message Radio de Noël 1942, DC 1944, Nlle série, 5, p. 1
52  Léon XIII, Annum ingressi. Acta Leonis XIII, 22, pp. 52-80
53  Sg 6,2-4
54  Pie XII, Message Radio de Noël 1941, AAS 1942, p. 5
55  Pie XII, Allocution au Sacré Collège (24 décembre 1940), AAS 1941, pp. 5-11
56  De civitate Dei, 1. IV, c. 4, PL 41,115 ; Pie XII, Allocution au Sacré Collège (24 décembre 1939), DC 1940, col. 99-107
57 Pie XII, Message Radio de Noël 1941, AAS 1942, p. 17
58  Mater et Magistra MM 155
59  Pie XII, Message radio de Noël 1941, AAS 1942, p. 17 ; Benoît XV, Exhortation aux gouvernements des peuples belligérants (1er août 1917), AAS 1917, p. 418
60  Pie XII, Message radio du 24 août 1939, DC 1939, col. 1128-1129
61  Mater et Magistra MM 157-160
62  Pie XII, Message radio de Noël 1941, AAS 1942, pp. 16-17
63  Mater et Magistra MM 174
64  Pie XII, Allocution aux jeunes de l’Action catholique des diocèses d’Italie (12 septembre 1948), DC 1948, col. 1413-1418
65  Mater et Magistra MM 226-229
66  Ibid., MM 239
67  Ibid., MM 239. Léon XIII, Immortale Dei (1er novembre 1885), Acta Leonis XIII, 5, p. 128 ; Pie XI, Ubi arcano (23 décembre 1922), DC 1923, col. 85-86 ; Pie XII, Allocution aux déléguées de l’Union mondiale des organisations féminines catholiques (11 septembre 1947), DC 1947, col. 1460-1461
68  Pie XII, Allocution aux ouvriers des diocèses d’Italie (13 juin 1943), DC 1945, col. 292-293
69  Miscellanea Augustiniana. Sti Augustini, Sermones post Maurinos reperti, Rome, 1930, p. 633
70  Es 9,6
71  Ep 2,14-17
72  Répons de Matines, vendredi après Pâques
73  Jn 14,27
]]></description></item><item><title>Mater et magistra</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/200-mater-et-magistra</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
Introduction
1. Jésus-Christ a constitué l’Église Mère et éducatrice des peuples, afin qu’au cours des siècles, tous ceux qui viendraient à elle trouvent en son sein le salut dans la plénitude d’une vie supérieure. À cette Église, colonne et soutien de la vérité2, son très saint Fondateur a confié la double mission d’engendrer des fils et de les enseigner et diriger, en veillant avec une sollicitude maternelle sur la vie des individus et des peuples, dont elle a toujours fidèlement respecté et protégé l’éminente dignité.
2. La doctrine du Christ, en effet, unit pour ainsi dire la terre au ciel, car elle saisit l’homme dans sa totalité, corps et âme, intelligence et volonté, et elle lui demande d’élever sa pensée au-dessus des conditions changeantes de l’existence présente vers les régions de la vie céleste, où il jouira un jour d’un bonheur et d’une paix sans fin.
3. Si le rôle de l’Église est avant tout de sanctifier les âmes et de les faire participer aux biens célestes, elle s’intéresse cependant aussi aux besoins quotidiens des hommes, à leur subsistance, à leurs conditions de vie, et même à leur bien-être et à leur prospérité, sous toutes les formes qu’ils prennent au cours des temps.
4. Ce faisant, elle met en pratique l’enseignement du Christ, son Fondateur. Car, en disant : « Je suis le chemin, la vérité et la vie »3 et ailleurs : « Je suis la lumière du monde »4, il a surtout en vue le salut éternel de l’homme ; mais lorsque, contemplant une multitude affamée, il s’écrie comme en gémissant : « J’ai pitié de cette foule »5 il montre que les besoins matériels des peuples lui tiennent également à cœur. Et il ne le montre pas seulement par ses paroles, mais aussi par ses actes quand, pour apaiser la faim de la foule, à diverses reprises il multiplie miraculeusement le pain.
5. Par ce pain, donné en nourriture au corps, il voulut en même temps préfigurer le pain céleste qu’il devait donner aux hommes la veille de sa Passion.
6. Il n’est donc pas étonnant que, pendant deux mille ans, des premiers diacres à nos jours, l’Église, prenant modèle sur le Christ et fidèle à son commandement, ait constamment maintenu très vive la flamme de la charité, par ses préceptes et par ses exemples. La charité, unissant le précepte de l’amour et sa pratique, réalise parfaitement la double mission de donner assignée à l’Église, mission qui renferme en germe tant sa doctrine que son action sociale.
7. Or, de l’avis général, un témoignage remarquable de la doctrine sociale de l’Église et de son action au cours des siècles fut donné par l’encyclique Rerum novarum6, publiée il y a soixante-dix ans par Notre Prédécesseur Léon XIII, pour énoncer les principes qui permettent de résoudre le problème de la condition des ouvriers selon la doctrine chrétienne.
8. Rarement un message pontifical reçut un accueil aussi favorable dans tous les peuples ; peu lui sont comparables pour la profondeur et l’ampleur des vues et la vigueur d’expression. Ces directives et exhortations se révélèrent d’une telle importance que rien ne pourra jamais les faire oublier. Une voie nouvelle s’ouvrit à l’action de l’Église ; son Pasteur suprême, faisant siennes les souffrances, les plaintes et les aspirations des humbles et des opprimés, s’employait à défendre et à se faire reconnaître leurs droits.
9. Depuis la publication de cette magistrale encyclique, un long espace de temps s’est écoulé ; elle n’a cependant pas encore perdu de sa force. En témoignent les documents des Souverains Pontifes, successeurs de Léon XIII : lorsqu’ils traitent des problèmes économiques et sociaux, c’est toujours à elle qu’ils en appellent, soit pour la développer et l’expliquer, soit pour donner une ardeur nouvelle à l’action des catholiques. En témoignent aussi les lois et la pratique de nombreux États. Il est donc évident que les principes éprouvés, les normes d’action, les monitions paternelles de l’encyclique de Notre Prédécesseur gardent maintenant encore toute leur valeur ; bien plus, on peut toujours y puiser de nouveaux et salutaires conseils, qui permettent aux hommes d’aujourd’hui d’apprécier l’importance du problème social et de prendre les mesures voulues pour le résoudre.
I. L’enseignement social de l'Église de Léon XIII à Pie XII
L'époque de Léon XIII
10. L’enseignement que Léon XIII donna avec sagesse à toute l’humanité brilla d’un éclat d’autant plus vif que l’époque où il parla était obscurcie d’ombres épaisses : l’ordre économique et politique subissait des transformations radicales ; ce n’étaient que luttes exacerbées et incitations à la révolte.
11. Chacun le sait, la conception alors la plus courante, en théorie et en pratique, abandonnait toute l’économie à des forces naturelles nécessaires et niait toute relation entre les lois morales et les lois économiques. Par suite, le seul mobile de l’activité économique était l’intérêt particulier ; les relations entre les agents économiques n’étaient soumises qu’à la loi suprême de la libre concurrence illimitée ; l’intérêt du capital, le prix des biens et services, le profit et le salaire étaient, exclusivement et automatiquement, déterminés par les lois du marché ; le pouvoir civil ne devait intervenir en rien dans le domaine économique. À cette même époque, suivant les pays, les syndicats étaient soit interdits, soit tolérés, ou n’étaient reconnus que comme des organismes de droit privé.
12. Dans un tel régime, la loi du plus fort non seulement était tenue pour légitime, mais réglait, en fait, les rapports entre les hommes ; ainsi le monde économique était-il livré au plus profond désordre.
13. Tandis que d’immenses richesses s’accumulaient entre les mains d’un petit nombre, les masses laborieuses étaient réduites à une misère chaque jour plus pénible ; insuffisants, les salaires ne permettaient pas de se procurer le nécessaire, ni même, parfois, d’assouvir sa faim ; les prolétaires étaient le plus souvent astreints à des conditions de travail dangereuses pour leur santé, leur moralité, leur foi religieuse. Inhumaines surtout étaient les conditions imposées aux femmes et aux enfants. Le spectre du chômage se dressait chaque jour devant les yeux des salariés. Peu à peu, la famille risquait de se désintégrer.
14. Il s’ensuivait naturellement qu’en proie à un mécontentement profond, les travailleurs rejetaient ouvertement l’ordre établi et que parmi eux se répandaient aisément les théories extrémistes aux remèdes pires que le mal.
Rerum novarum : principes fondamentaux
15. C’est dans ces circonstances que, par l’encyclique Rerum novarum, Léon XIII publia son message social, fondé sur les exigences de la nature humaine et tout imprégné des principes et de l’esprit de l’Évangile. À part les quelques exceptions prévisibles, il suscita une approbation et une admiration universelles. Ce n’était certes pas la première fois qu’en matière temporelle le Saint-Siège prenait la défense des humbles. En d’autres documents, Léon XIII lui-même avait déjà ouvert la voie. Mais, pour la première fois, la nouvelle encyclique présentait une synthèse générale des principes, joints à un programme organique d’action ; aussi n’est-il pas exagéré d’y voir une Somme catholique en matière économique et sociale.
16. Il y fallait un réel courage. Tandis que certains osaient accuser l’Église de se borner à prêcher la résignation aux pauvres et à exhorter les riches à la générosité, Léon XIII n’hésita pas à proclamer et à défendre les droits sacrés de l’ouvrier. S’apprêtant à exposer les principes de la doctrine catholique dans le domaine social, il déclarait solennellement : « C’est avec assurance que Nous abordons ce sujet et dans toute la plénitude de Notre droit. La question qui s’agite est d’une nature telle qu’à moins de faire appel à la religion et à l’Église, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace »7
17. Ils vous sont bien connus, vénérables Frères, les principes fondamentaux, que l’illustre Pontife exposa avec tant de clarté et d’autorité et selon lesquels doit être restaurée la société humaine dans l’ordre économique et social.
18. En premier lieu, le travail, étant une expression de la personne humaine, ne peut être traité comme une marchandise. Pour la grande majorité des hommes, il est la source unique de leur subsistance ; sa rétribution ne peut donc dépendre des lois du marché ; elle doit être fixée selon la justice et l’équité ; autrement, même si le contrat de travail a été librement conclu entre les parties, la justice est foncièrement lésée.
19. La propriété privée, même des moyens de production, est pour chacun un droit naturel, que l’État ne peut supprimer. Mais, comme il comporte essentiellement une fonction sociale, on doit, en l’exerçant, avoir en vue non seulement son propre intérêt, mais aussi l’utilité de tous.
20. L’État, dont la fin est de réaliser le bien commun dans l’ordre temporel, ne peut se désintéresser des problèmes économiques. Il doit même veiller à une production suffisante des biens matériels, « dont l’usage est nécessaire à la pratique de la vertu »8. Il doit aussi protéger les droits de tous les citoyens, surtout des plus faibles, comme les travailleurs, les femmes et les enfants. Il ne peut jamais se soustraire à son devoir de contribuer activement à l’amélioration du sort des travailleurs.
21. C’est aussi le devoir de l’État de s’assurer que les contrats de travail se concluent selon la justice et l’équité et que, sur les lieux de travail, ne soit jamais lésée la dignité de la personne humaine, ni dans son corps ni dans son âme. À cet égard, l’encyclique de Léon XIII expose les principes essentiels d’un juste et véritable ordre social, dont les États modernes, chacun à sa façon, se sont inspirés dans leur législation et qui, comme l’observait Notre Prédécesseur Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno9, ont fortement contribué à la naissance et au développement d’une nouvelle branche du droit : le droit du travail.
22. Dans l’encyclique Rerum novarum est également affirmé le droit naturel qu’ont les travailleurs de s’unir en des associations, soit pour ouvriers seuls, soit pour ouvriers et patrons, de les organiser de la manière qui leur paraîtra répondre le mieux aux besoins de leur profession et d’y agir librement et de leur propre initiative, au mieux de leurs intérêts, sans que personne puisse s’y opposer.
23. Enfin, dans leurs rapports mutuels, travailleurs et employeurs doivent s’inspirer des principes de la solidarité humaine et de la fraternité chrétienne, puisque aussi bien la concurrence illimitée des libéraux que la lutte de classes des marxistes sont toutes deux contraires à la doctrine chrétienne et à la nature de l’homme.
24. Tels sont, vénérables Frères, les fondements sur lesquels doit s’édifier le véritable ordre économique et social.
25. Il n’est donc pas étonnant que, fidèles à ces avertissements, d’éminents catholiques aient entrepris, sous mille formes diverses, de traduire cette doctrine dans les faits. Par ailleurs, dans toutes les régions de la terre, il s’est trouvé des gens de bonne volonté qui, dociles aux impulsions de la nature de l’homme, ont suivi le même chemin.
26. Ainsi c’est à bon droit que l’encyclique de Léon XIII a été appelée et continue d’être appelée la Grande Charte10 de la reconstruction économique et sociale du monde moderne.
Pie XI et Quadragesimo anno
27. Quarante ans après Rerum novarum, Notre Prédécesseur Pie XI publia l’encyclique Quadragesimo anno11.
28. Dans ce document, le Souverain Pontife rappelle le droit et le devoir de l’Église d’apporter sa contribution particulière à la solution des problèmes sociaux extrêmement graves qui agitent l’humanité entière ; il confirme les principes et directives de l’encyclique Rerum novarum, qui répondent toujours, affirme-t-il, aux conditions de notre époque ; enfin, à cette occasion, il précise certains points de doctrine controversés, même entre catholiques, et explique comment principes et directives doivent être appliqués à la nouvelle situation.
29. À cette époque, en effet, certains catholiques se demandaient ce qu’il fallait penser de la propriété privée, du régime du salariat et du socialisme sous sa forme mitigée.
30. À propos de la propriété privée, Notre Prédécesseur affirme à nouveau son caractère de droit naturel, mais il fait aussi ressortir lumineusement son aspect social et ses obligations.
31. Quant au régime du salariat, il rejette la thèse qui le déclare essentiellement injuste, mais il déplore les formes inhumaines et injustes qu’il revêt souvent en pratique ; il précise les normes et conditions à observer pour ne s’écarter en rien de la justice et de l’équité.
32. En cette matière, enseigne Notre Prédécesseur, il est actuellement opportun de tempérer le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat de société, pour que « les ouvriers et employés soient appelés à participer en quelque manière à la propriété de l’entreprise, à sa gestion ou aux profits qu’elle apporte »12.
33. On doit aussi considérer comme d’une haute importance théorique et pratique l’affirmation de Pie XI qu’il est impossible « d’estimer le travail à sa juste valeur et de lui attribuer une exacte rémunération si l’on néglige de prendre en considération son aspect à la fois individuel et social »13.
Aussi, dans la fixation du salaire, la justice exige-t-elle qu’en plus des besoins du travailleur et de sa famille, on tienne compte également de la situation de l’entreprise où il est employé et « des nécessités de l’économie générale »14.
34. Le Souverain Pontife rappelle qu’entre le communisme et le christianisme l’opposition est fondamentale. Il ajoute que les catholiques ne peuvent en aucune façon adhérer aux théories des socialistes, malgré l’apparence de leur position plus modérée. Car, en enfermant l’ordre social dans les horizons temporels, ils ne lui assignent d’autre objectif que le bien-être terrestre ; de plus, faisant de la production des biens matériels la fin de la société, ils limitent indûment la liberté humaine ; il leur manque enfin une vraie conception de l’autorité dans la société.
35. Il n’échappe cependant pas à Pie XI qu’en quarante ans, depuis la promulgation de Rerum novarum, la situation historique s’est profondément transformée. La libre concurrence, notamment, en vertu d’une logique interne, s’est presque entièrement détruite elle-même. Elle a conduit à la concentration des richesses et, par suite, à l’accumulation d’une puissance excessive aux mains d’un petit nombre d’hommes « qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré »15.
36. Aussi, observe justement le Souverain Pontife, « à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle »16 ; d’où résultent l’asservissement des pouvoirs publics aux intérêts des puissants et la dictature internationale de l’argent.
37. Pour couper court à ces déviations, le Souverain Pontife donne ces règles essentielles : réinsérer la vie économique dans l’ordre moral et tempérer les intérêts des individus et des groupes selon les exigences du bien commun. Comme il l’enseigne, cela suppose que la trame de la société humaine soit reconstituée moyennant des communautés mineures à but économique et professionnel, non pas imposées d’autorité par l’État, mais autonomes ; que, revenant aux fonctions qui lui incombent, l’État ne néglige pas de veiller au bien commun ; qu’enfin, sur le plan mondial, les États s’entendent et s’aident mutuellement à réaliser le bien économique des peuples.
38. Mais les thèmes qui semblent propres à l’encyclique de Pie XI peuvent se ramener à deux principaux. Le premier est le refus formel d’accepter comme règle suprême de l’économie soit l’intérêt des individus et des groupes, soit la libre concurrence illimitée, soit l’hégémonie des puissants, soit le prestige national et l’ambition de dominer, ou tout autre critère analogue.
39. Les activités économiques, au contraire, doivent être soumises à la justice et à la charité, règles suprêmes de la vie sociale.
40. Pie XI recommande en second lieu que, par la création d’institutions, publiques ou privées, nationales et internationales, s’inspirant toutes de la justice sociale, un ordre juridique soit instauré, qui permette aux agents économiques d’harmoniser leurs propres intérêts avec l’intérêt général.
Pie XII : le radio-message de Pentecôte 1941
41. Notre Prédécesseur Pie XII a, lui aussi, fortement contribué à définir les droits et les devoirs en matière sociale. Le 1er juin 1941, en la fête de la Pentecôte, il transmettait un message radiophonique « pour attirer l’attention du monde catholique sur un anniversaire qui mérite d’être inscrit en lettres d’or dans les fastes de l’Église – le cinquantenaire de la publication, le 15 mai 1891, de l’encyclique sociale fondamentale de Léon XIII, Rerum novarum17 – pour rendre à Dieu tout-puissant d’humbles actions de grâces pour le don accordé à l’Église avec cette encyclique de son Vicaire ici-bas, et pour le louer du souffle de l’Esprit régénérateur qui, par elle, s’est répandu depuis lors et n’a cessé de croître sur l’humanité entière »18.
42. Dans son message radiophonique, le grand Pontife revendique « l’incontestable compétence de l’Église… pour juger si les bases d’une organisation sociale donnée sont conformes à l’ordre immuable des choses que Dieu, Créateur et Rédempteur, a manifesté par le droit naturel et la Révélation »19. Il réaffirme la valeur permanente des enseignements de l’encyclique Rerum novarum et leur inépuisable fécondité ; il saisit cette occasion « pour rappeler les principes directifs de la morale sur trois valeurs fondamentales de la vie sociale et économique… Ces trois éléments fondamentaux qui s’entrecroisent, s’unissent et s’appuient mutuellement sont : l’usage des biens matériels, le travail, la famille »20.
43. Sur l’usage des biens matériels, Pie XII déclare que le droit qu’a tout homme d’en user pour son entretien est supérieur à tout autre droit économique, même au droit de propriété privée. Certes ce dernier est aussi un droit naturel, mais le Créateur a voulu qu’en aucune façon il ne puisse mettre obstacle « à l’imprescriptible exigence que tous les biens, créés par Dieu pour tous les hommes, soient équitablement à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité »21.
44. Sur le travail, reprenant l’enseignement de Rerum novarum, Pie XII rappelle qu’il est pour tout homme comme tel un devoir et un droit. C’est donc en premier lieu aux intéressés eux-mêmes qu’il appartient de régler les problèmes de relations du travail et c’est seulement lorsqu’ils ne le veulent ou ne le peuvent pas qu’il « entre dans les attributions de l’État d’intervenir sur ce terrain, dans la division et la distribution du travail, sous la forme et dans la mesure que demande le bien commun justement compris »22.
45. Quant à la famille, le Souverain Pontife déclare que la propriété privée de biens matériels l’aide beaucoup à garantir et à développer son existence, car elle permet d'« assurer au père la saine liberté dont il a besoin pour pouvoir remplir les devoirs que le Créateur lui a assignés, pour le bien-être physique, spirituel et religieux de la famille »23. De là naît pour celle-ci le droit à l’émigration ; aussi le Pape demande-t-il aux États, à ceux qui permettent de quitter le sol natal comme à ceux qui accueillent les immigrants, « d’avoir soin loyalement d’éliminer tout ce qui pourrait empêcher la naissance et le développement d’une vraie confiance entre eux »24. Si de part et d’autre on y est fidèle, les deux peuples en tireront également profit pour l’accroissement de leur bien-être et le progrès de leur culture.
Changements récents.
46. Mais la situation, qui paraissait déjà à Pie XII avoir tant évolué, a subi, en vingt ans, des transformations radicales, tant à l’intérieur des États que dans leurs relations réciproques.
47. Dans le domaine scientifique, technique et économique : la découverte de l’énergie nucléaire, son utilisation croissante, d’abord pour des buts de guerre, puis à des fins pacifiques ; les possibilités presque illimitées des produits de synthèse qu’offre la chimie ; l’extension de l’automation dans le secteur industriel et dans celui des services ; la modernisation du secteur agricole ; l’abolition presque complète de la distance entre les peuples, grâce surtout à la radio et à la télévision ; la rapidité croissante des transports ; le début de la conquête des espaces interplanétaires.
48. Dans le domaine social : le développement des assurances sociales et, dans certains pays économiques plus développés, l’instauration de régimes de sécurité sociale couvrant tous les risques ; la formation et le développement, dans les mouvements syndicaux, du sens de la responsabilité devant les problèmes économiques et sociaux ; une élévation progressive, pour la majorité des citoyens, de l’instruction de base ; un bien-être plus répandu ; une plus grande mobilité dans la hiérarchie professionnelle et la réduction des barrières entre les classes ; l’intérêt de l’homme de culture moyenne pour les événements du monde entier. Mais aussi, les progrès économiques et sociaux d’un nombre croissant de pays font mieux ressortir les déséquilibres entre les secteurs (agriculture, industrie et services), entre les diverses régions d’un même pays, enfin, au plan mondial, entre les pays inégalement pourvus de ressources.
49. Dans le domaine politique, on constate aussi de multiples innovations : en de nombreux pays, participation de citoyens de presque toute origine sociale aux responsabilités politiques ; intervention, chaque jour plus fréquente, des pouvoirs publics dans le domaine économique et social ; fin du régime colonial, accession des peuples d’Asie et d’Afrique à l’indépendance et resserrement de leur interdépendance ; création et développement d’un réseau d’associations et d’organisations internationales qui, par-delà les frontières, travaillent en faveur de tous les peuples sur le terrain économique, social, culturel, scientifique, ou s’occupent des relations internationales.
But de la nouvelle encyclique
50. C’est pourquoi Nous estimons de Notre devoir de maintenir vivante la flamme allumée par Nos Prédécesseurs et d’exhorter tous les hommes à en tirer lumière et élan pour résoudre la question sociale par des moyens adaptés à notre temps. Notre intention n’est pas seulement de commémorer l’encyclique de Léon XIII ; mais, devant les transformations opérées, Nous voulons aussi rappeler et préciser les principes donnés par Nos Prédécesseurs et établir clairement ce qu’enseigne l’Église sur les nouveaux et graves problèmes de l’heure actuelle.
II. Précisions doctrinales
A. Initiative privée et intervention de l'État
51. Il faut en premier lieu poser que, dans le domaine économique, la priorité revient à l’initiative privée des individus, agissant soit isolément, soit associés de diverses manières, à la poursuite d’intérêts communs.
52. Mais, pour les raisons déjà données par Nos Prédécesseurs, l’intervention du pouvoir civil est, elle aussi, nécessaire pour promouvoir un juste accroissement de la production, en vue du progrès social et au bénéfice de tous les citoyens.
53. Cette intervention de l’État pour encourager, stimuler, coordonner, suppléer et intégrer s’appuie sur le principe de subsidiarité25, formulé par Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno : « Il n’en reste pas moins indiscutable qu’on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire et de les absorber. »26
54. Il est vrai que, de nos jours, le développement des sciences et des techniques offre aux pouvoirs publics de plus amples possibilités de réduire les déséquilibres entre les divers secteurs de l’économie, entre les différentes régions d’un même pays et même entre les diverses nations du monde. Il permet aussi de limiter les désordres consécutifs aux fluctuations de la conjoncture et de mettre en œuvre des remèdes efficaces pour empêcher le chômage massif. C’est pourquoi l’on demande avec insistance aux pouvoirs publics, responsables du bien commun, d’exercer dans le domaine économique une action plus variée, plus vaste et mieux ordonnée qu’autrefois, et d’adapter à cette fin leurs institutions, leurs organes, leurs moyens et leurs méthodes.
55. Mais, si vaste soit-elle et si profondément qu’elle s’insère dans la vie de la communauté, l’action de l’État dans le domaine économique ne doit pas supprimer la liberté d’action des particuliers ; elle doit même la favoriser, pourvu que soient sauvegardés les droits essentiels de chaque personne, entre autres le droit et le devoir qu’a tout homme de pourvoir à son entretien et à celui des siens. Tout régime économique doit donc permettre et faciliter à chacun le libre exercice des activités productrices.
56. Du reste, l’histoire même montre toujours plus clairement que la vie sociale ne peut être prospère et bien ordonnée que si les personnes privées et les pouvoirs publics conjuguent leurs efforts. Ils doivent agir de concert ; et leurs tâches respectives doivent répondre le plus exactement possible aux exigences du bien commun, selon les circonstances particulières aux diverses époques et aux diverses coutumes.
57. L’expérience enseigne que là où fait défaut l’initiative privée surgit la tyrannie politique ; bien plus, la stagnation économique s’étend à de nombreux secteurs. Viennent alors à manquer nombre de biens de consommation et de services destinés à satisfaire, par-delà les besoins du corps, les aspirations de l’esprit et merveilleusement aptes à exercer et stimuler le génie créateur et l’initiative des individus.
58. Par contre, lorsque les pouvoirs publics n’interviennent pas comme il convient ou le font de manière insuffisante, l’État est rapidement envahi de désordres irrémédiables et l’on assiste à une exploitation éhontée des faibles par de plus puissants, dépourvus de scrupule, qui, hélas ! telle l’ivraie parmi le bon grain, croissent en toute terre et en tout temps.
B. La socialisation
59. Un des traits caractéristiques de notre époque est, sans aucun doute, la socialisation : ces interdépendances, chaque jour plus nombreuses, qui ont entraîné dans la vie et dans l’action des hommes de multiples formes de liens sociaux, reconnues généralement en droit public ou privé. On peut en attribuer l’origine à un certain nombre de facteurs propres à notre temps : progrès scientifique et technique, accroissement de la productivité, progrès de la civilisation.
60. Ces développements de la vie sociale sont à la fois indice et cause de l’intervention croissante de l’État, qui pénètre de plus en plus dans des matières touchant à l’intime de la personne, donc importantes et délicates : protection de la santé, formation et éducation de la jeunesse, orientation professionnelle, rééducation et réhabilitation des sujets déficients physiques ou mentaux. Cette évolution résulte cependant aussi d’une tendance naturelle et presque incoercible : celle-ci porte les hommes à s’associer spontanément pour atteindre des biens désirables pour chacun, mais hors de portée des individus isolés. Sous l’effet de cette tendance, spécialement ces derniers temps, ont surgi de toute part, dans le cadre national ou au plan international, des groupements, des sociétés et des institutions de caractère économique, social, culturel, récréatif, sportif, professionnel ou politique.
Avantages et inconvénients
61. À n’en pas douter, un tel progrès de la socialisation comporte bien des avantages et rend beaucoup de services. Elle permet de satisfaire, surtout dans le domaine économique et social, un grand nombre de droits de la personne humaine, entre autres ceux qui concernent les moyens d’existence, les soins médicaux, la diffusion et le progrès d’une culture de base, la formation professionnelle, le logement, le travail, un repos convenable et de sains loisirs. En outre, grâce à la meilleure organisation des moyens modernes de diffusion de la pensée, – presse, cinéma, radio, télévision, – il est possible, en tout lieu du monde, d’assister, pour ainsi dire en personne, aux événements mondiaux, si éloignés soient-ils.
62. Mais le développement de ces liens sociaux entraîne, dans presque tous les domaines, une multiplication des lois et règlements régissant et déterminant les relations humaines. D’où un rétrécissement du champ de liberté des individus. Il est aujourd’hui des techniques courantes, des méthodes, des conditionnements qui rendent difficile à chacun de juger indépendamment de toute influence extérieure, d’agir de sa propre initiative, d’exercer, comme il convient, ses droits et ses devoirs, d’épanouir vraiment et de mettre en valeur les facultés de son esprit. Doit-on en conclure qu’avec les progrès de la socialisation l’homme est destiné à s’abrutir et à se muer en automate ? À cette question il faut répondre résolument par la négative.
63. La socialisation n’est due en rien à l’impulsion aveugle de forces de la nature ; elle est, au contraire, Nous l’avons déjà dit, œuvre de l’homme, être libre : sa nature qui le porte à agir ne lui enlève pas la responsabilité de ses actes, bien qu’il doive reconnaître les lois de l’humanité en devenir et celles du mouvement de l’économie et ne puisse se soustraire entièrement à l’influence du milieu.
Comment en tirer parti
64. Ainsi le développement des relations sociales peut et doit s’effectuer selon les modalités qui sont de nature à en promouvoir au maximum les avantages et à en conjurer, tout au moins à en atténuer, les inconvénients.
65. À cette fin les responsables politiques doivent avoir une claire notion du bien commun, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions sociales permettant à la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement. Nous estimons, en outre, nécessaire que les corps intermédiaires et les diverses organisations par où se réalise surtout la socialisation jouissent d’une réelle autonomie et poursuivent leurs objectifs dans la concorde et au bénéfice du bien commun. Il n’est pas moins indispensable que ces sociétés aient la forme et la nature d’authentiques communautés ; elles n’y réussiront que si elles traitent toujours leurs membres en personnes humaines et les font participer à leurs activités.
66. Ainsi, en ce temps de progrès des liens sociaux, les États parviendront d’autant plus facilement à un ordre véritable que sera mieux réalisé l’équilibre entre l’autonomie des individus ou des groupes qui collaborent à un même objectif et l’intervention des pouvoirs publics en vue de coordonner et d’encourager les initiatives privées.
67. Si la socialisation se réalise conformément à ces règles et à la loi morale, elle ne comportera aucun risque grave ou charge excessive pour les citoyens. On peut espérer, au contraire, qu’elle permettra l’épanouissement des qualités naturelles de l’homme et contribuera à créer une harmonieuse communauté humaine, indispensable, comme le rappelait Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno27, pour satisfaire pleinement aux droits et devoirs de la vie sociale.
C. La rémunération du travail
68. Nous sommes saisi d’une profonde tristesse, lorsque Nous contemplons, pour ainsi dire sous Nos yeux, le lamentable spectacle d’immenses foules de travailleurs dont le salaire, dans un grand nombre de pays et même sur des continents entiers, est si modique qu’ils sont contraints, eux et leurs familles, de vivre dans des conditions absolument indignes de l’homme. Une des raisons, il est vrai, en est que dans ces régions l’industrialisation est encore à ses débuts ou n’a pas suffisamment progressé.
69. Mais c’est aussi un fait qu’en plusieurs de ces pays, face à la misère extrême de la multitude, s’étalent au grand jour, insultant au sort des pauvres, le luxe et les dépenses somptuaires d’une poignée de privilégiés ; également, en plus d’un endroit, les hommes sont astreints à des tâches inhumaines pour permettre à l’économie nationale d’atteindre de hauts niveaux dans des délais très brefs, incompatibles avec le respect des règles de la justice et de l’équité ; ailleurs enfin une part importante du revenu est consacrée à une politique démesurée de prestige national et des sommes énormes sont dépensées en armements.
70. De plus, dans les pays économiquement développés, il n’est pas rare que des rétributions considérables, très élevées même, soient accordées pour des prestations de peu d’intérêt ou de valeur discutable, tandis que pour un travail assidu et productif, des catégories entières de citoyens honnêtes et laborieux ne perçoivent qu’un salaire trop faible, insuffisant pour leurs besoins, et, en tout état de cause, inférieur à la justice, eu égard à leur apport au bien commun, au niveau des bénéfices de l’entreprise où ils travaillent et à celui du revenu national.
Fixation du juste salaire
71. Nous estimons de Notre devoir d’affirmer, une fois de plus, que la fixation du taux de salaire ne peut être laissée à la libre concurrence ni à l’arbitraire des puissants, mais doit se faire conformément à la justice et à l’équité. Les travailleurs doivent recevoir un salaire suffisant pour mener une vie digne de l’homme et subvenir à leurs charges de famille. Mais, dans la fixation d’un juste salaire, on doit aussi considérer l’apport effectif de chacun à la production, la situation financière de l’entreprise où il travaille, les exigences qu’impose le bien du pays, en particulier celles du plein emploi ; ce que requiert, enfin, le bien commun de toutes les nations, c’est-à-dire des communautés internationales, rassemblant des États de nature et d’étendue diverses.
72. Ces principes valent pour tous les temps et pour tous les lieux ; on ne peut toutefois déterminer comment ils doivent s’appliquer à chaque cas particulier sans tenir compte des ressources disponibles : celles-ci peuvent varier, et varient en effet, en quantité et en qualité, de pays en pays, soit même souvent, dans un seul pays, d’une époque à l’autre.
Progrès économique et progrès social
73. Le taux de croissance élevé que de nos jours, surtout depuis la dernière guerre, connaissent les économies nationales, Nous invite à rappeler ce principe très impérieux de justice sociale : le progrès social doit toujours aller de pair avec le développement économique ; l’accroissement de la richesse nationale doit profiter également à toutes les catégories sans exception. Il faut donc veiller avec soin à tout mettre en œuvre pour que les déséquilibres entre classes, dus à l’inégalité de fortune, non seulement ne s’accroissent pas mais soient réduits dans la mesure du possible.
74. « L’économie nationale, elle aussi, observe à bon droit Notre Prédécesseur Pie XII, de même qu’elle est le fruit de l’activité d’hommes qui travaillent unis dans la communauté politique, ne tend pas non plus à autre chose qu’à assurer sans interruption les conditions matérielles dans lesquelles pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens. Là où ceci sera obtenu, et obtenu de façon durable, un peuple sera, à parler exactement, riche, parce que le bien-être général, et par conséquent le droit personnel de tous à l’usage des biens terrestres, se trouvera ainsi réalisé conformément au plan voulu par le Créateur. »28 La prospérité d’un peuple doit donc se mesurer moins à la somme totale des biens et richesses qu’à leur juste répartition, celle qui permet la promotion et l’épanouissement de tous les citoyens ; car l’économie tout entière n’a pas d’autre fin ni d’autre raison d’être.
Créance des travailleurs sur l’autofinancement
75. À ce propos, il convient d’évoquer une pratique commune à de nombreux pays : l’autofinancement, grâce auquel grandes et moyennes entreprises accroissent considérablement leur capacité de production. En ce cas, on peut affirmer, pensons-Nous, qu’en raison de cet autofinancement, les entreprises doivent reconnaître aux travailleurs une certaine créance, surtout si leur salaire ne dépasse pas le salaire minimum.
76. En pareille matière, on doit avoir présent à l’esprit le principe que formulait Pie XI dans Quadragesimo anno : « Il serait radicalement faux de voir soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause unique de tout ce que produit leur effort combiné ; c’est bien injustement que l’une des parties, contestant à l’autre toute efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit. »29
77. L’expérience l’enseigne, à ce devoir de justice il peut être satisfait de plusieurs manières. Pour n’en citer qu’une, il est aujourd’hui extrêmement souhaitable que les travailleurs arrivent progressivement à participer, de la façon qui paraîtra convenir le mieux, à la propriété de leur entreprise ; plus encore qu’au temps de Notre Prédécesseur Pie XI, « il faut tout mettre en œuvre afin que, dans l’avenir du moins, la part des biens qui s’accumule aux mains des capitalistes soit réduite à une plus équitable mesure et qu’il s’en répande une suffisante abondance parmi les ouvriers »30.
Les salaires et le bien commun du pays
78. Mais il importe aussi de noter que la proportion entre le salaire et les revenus ne peut se fixer sans tenir compte du bien commun de chaque pays en particulier et de la communauté humaine dans son ensemble.
79. Pour satisfaire aux exigences du bien commun national, on devra donner un emploi au plus grand nombre possible de travailleurs ; éviter que ne se forment dans le pays, et même parmi les travailleurs, des catégories privilégiées ; maintenir une proportion équitable entre salaires et prix ; ouvrir au plus grand nombre possible l’accès aux biens et aux services propres à un mode de vie évolué ; éliminer ou contenir dans d’étroites limites les inégalités entre les divers secteurs : agriculture, industrie et services ; maintenir l’équilibre entre le progrès de la richesse et le développement des services publics essentiels ; adapter, autant qu’il se peut, les structures de production aux progrès des sciences et des techniques ; faire en sorte que l’élévation du niveau de vie ne profite pas seulement à la génération présente, mais serve aussi à préparer le bien-être de celle de demain.
80. De son côté, le bien commun mondial demande que les pratiques déloyales soient bannies de la concurrence entre pays ; que soient favorisées, entre les économies nationales, l’entente mutuelle et la collaboration amicale et féconde ; que, de plus, des mesures efficaces soient prises pour promouvoir le progrès économique des nations moins bien pourvues.
81. Les exigences du bien commun, national et international, doivent être respectées aussi lorsqu’il s’agit de déterminer la part de revenu à attribuer aux responsables de la direction sous le nom de participation aux fruits de l’entreprise, et aux apporteurs de capitaux à titre d’intérêts ou de dividendes.
D. L’entreprise
82. Ce n’est pas seulement dans la répartition des richesses produites par le travail que la justice doit être observée, mais aussi dans les conditions où se déroule la production. Car la nature de l’homme exige que, dans l’exercice même de ses activités productrices, il puisse contribuer à les organiser et s’épanouir par son travail.
83. C’est pourquoi, si les structures et le fonctionnement d’un système économique sont de nature à compromettre la dignité humaine de ceux qui s’y emploient, à émousser en eux le sens des responsabilités, à leur enlever toute initiative personnelle, Nous jugeons ce système injuste, même si les richesses produites atteignent un niveau élevé et sont réparties selon les lois de la justice et de l’équité.
Formes de l’entreprise
84. Il n’est certes pas possible de définir en une formule les structures économiques qui correspondent le mieux à la dignité de l’homme et qui sont les plus aptes à éveiller en lui le sens de ses responsabilités. Néanmoins Notre Prédécesseur Pie XII a donné ces directives opportunes : « La petite et moyenne propriété agricole, artisanale et professionnelle, commerciale, industrielle, doit être garantie et favorisée ; les unions coopératives devront lui assurer les avantages de la grande exploitation. Et là où la grande exploitation continue de se montrer plus heureusement productive, elle doit offrir la possibilité de tempérer le contrat de travail par un contrat de société. »31
85. Il faut donc protéger et promouvoir, dans le cadre des exigences du bien commun et conformément au progrès technique, l’entreprise artisanale et l’exploitation familiale agricole, ainsi que les coopératives dont l’objectif est de leur apporter aide et complément.
Entreprise artisanale et coopération
86. Nous parlerons plus loin de l’entreprise agricole. Mais Nous jugeons opportun de faire ici quelques remarques sur l’entreprise artisanale et les coopératives.
87. Et d’abord, pour être viables et prospères, ces deux formes d’entreprise doivent constamment adapter leur équipement et leurs méthodes de production aux conditions nouvelles qui résultent soit du progrès des sciences et de la technique, soit des changements qui s’opèrent dans les besoins et les goûts des consommateurs. C’est aux artisans et aux coopérateurs eux-mêmes qu’il appartient principalement de réaliser cette adaptation.
88. Aussi convient-il grandement que les uns et les autres reçoivent une formation technique et générale adaptée et qu’ils s’associent dans des organisations professionnelles. Il est non moins juste que l’État leur vienne en aide par une politique appropriée en matière d’éducation, d’impôts, de crédit, d’assurances et de sécurité sociale.
89. Du reste, l’intervention des pouvoirs publics en faveur des artisans et des coopérateurs mérite aussi d’être louée et encouragée du fait qu’ils sont porteurs de valeurs authentiques et qu’ils contribuent au progrès de la civilisation.
90. Pour ces raisons, Nous invitons paternellement Nos très chers fils, les artisans et coopérateurs, dans le monde entier, à prendre conscience de leur noble rôle, car ils contribuent à éveiller parmi leurs concitoyens le sens des responsabilités et l’esprit de collaboration, non moins qu’à maintenir vivant le goût du travail original et de qualité.
Participation des travailleurs à la vie de l’entreprise
91. Comme Nos Prédécesseurs, Nous sommes persuadés de la légitimité de l’aspiration des travailleurs à prendre part à la vie de l’entreprise où ils sont employés. Il n’est pas possible, pensons-Nous, de déterminer en des règles précises et définies la nature et l’étendue de cette participation ; car elles dépendent de la situation des entreprises. Celle-ci est loin d’être identique pour toutes et, même à l’intérieur d’une seule entreprise, elle est souvent sujette à de brusques et profonds changements. Nous estimons cependant qu’on doit assurer aux travailleurs un rôle actif dans le fonctionnement de l’entreprise où ils sont employés, qu’elle soit privée ou publique. On doit tendre à faire de l’entreprise une véritable communauté humaine, qui marque profondément de son esprit les relations, les fonctions et les devoirs de chacun de ses membres.
92. Cet objectif requiert, entre chefs d’entreprise ou cadres et travailleurs, des relations de respect mutuel, d’estime et de bienveillance. Il exige aussi une collaboration loyale et effective de tous à l’œuvre commune. Dans leur travail ils ne doivent pas voir seulement une source de revenus, mais une tâche à eux confiée, un service rendu à autrui. Il faut donc que la voix des travailleurs soit entendue et qu’ils soient admis à prendre part au fonctionnement et au développement de l’entreprise. Notre Prédécesseur Pie XII le faisait remarquer : « La fonction économique et sociale que tout homme désire accomplir exige que le déploiement de l’activité de chacun ne soit pas totalement soumis à l’autorité d’autrui. »32 Sans doute, tout en veillant au respect de la dignité humaine, l’entreprise doit conserver l’unité de direction nécessaire à son bon fonctionnement ; mais il ne s’ensuit nullement que ceux qui jour après jour viennent y travailler doivent être traités comme de simples exécutants silencieux, sans possibilité de donner leur avis et de faire part de leur expérience, entièrement passifs vis-à-vis des décisions qui concernent leur affectation et l’organisation de leur travail.
93. Enfin l’attribution aux travailleurs de fonctions plus importantes dans l’entreprise non seulement répond aux exigences de la nature humaine, mais est pleinement conforme aux progrès qui s’accomplissent actuellement dans l’économie, la vie sociale et dans l’État.
94. Même si, malheureusement, de nos jours, trop de déséquilibres économiques et sociaux blessent la justice et l’humanité et si de graves erreurs se répandent au sujet de l’activité économique, de ses fins, de son organisation et de son fonctionnement, il n’en reste pas moins que, sous l’impulsion du progrès scientifique et technique, les systèmes de production se modernisent profondément, se renouvellent et progressent à un rythme beaucoup plus rapide qu’autrefois ; d’où pour les travailleurs la nécessité d’aptitudes et de qualifications plus élevées. Il importe donc de leur donner plus de moyens et de temps pour s’instruire et se tenir à jour, pour se cultiver, pour étudier et pour accomplir leurs devoirs moraux et religieux.
95. Il est devenu possible aussi de prolonger les années destinées à l’éducation générale et à la formation professionnelle des jeunes.
96. Par tous ces moyens, les travailleurs seront en mesure d’assumer de plus grandes responsabilités, même au sein de leur entreprise. Il n’est pas sans intérêt non plus pour l’État que, dans toutes les catégories sociales, les citoyens se sentent de plus en plus responsables du bien commun.
Associations de travailleurs et participation à l’échelon national
97. Chacun peut aisément constater que les associations de travailleurs connaissent aujourd’hui un très grand développement. Elles sont, en général, reconnues dans les dispositions juridiques des États et même des organisations internationales. Elles n’invitent plus les travailleurs à la lutte, mais plutôt à la collaboration, surtout au moyen des conventions collectives. Il importe également d’indiquer combien il est nécessaire, à tout le moins très opportun, que les travailleurs puissent donner leur avis et exercer leur influence au-delà de leur entreprise et auprès de n’importe quel autre groupe social.
98. C’est que toutes les entreprises, quelles que soient leurs dimensions, leur efficience, leur importance nationale, sont cependant insérées dans le contexte général économique et social du pays et que leur prospérité en dépend.
99. Mais ce n’est pas à chaque organe de production qu’il appartient de prendre les décisions qui influent sur l’état général de l’économie ; c’est l’affaire des pouvoirs publics et des institutions responsables des divers secteurs de la vie économique au plan national ou international. Il est donc opportun et même nécessaire qu’auprès des pouvoirs publics et de ces institutions, à côté des entrepreneurs ou de leurs représentants, place soit faite aux travailleurs ou à ceux qui représentent leurs droits, leurs besoins et leurs aspirations.
Les syndicats ouvriers
100. Il convient donc que Notre pensée et Notre affection paternelle se tournent en premier lieu vers les associations interprofessionnelles et vers les syndicats ouvriers qui se conforment aux principes de la doctrine chrétienne, en divers continents du monde. Nous savons au prix de quelles difficultés Nos très chers fils ont travaillé efficacement et continuent de le faire sans relâche, dans leur propre pays et sur le plan international, pour défendre les droits des travailleurs et améliorer leur sort matériel et moral.
101. Nous voulons aussi les louer de ce que leur action ne se limite pas à des résultats immédiats et visibles, mais s’étend au monde du travail tout entier où elle diffuse de justes principes de pensée et d’action et fait sentir l’influence bienfaisante du christianisme.
102. Nous désirons étendre Nos félicitations paternelles à Nos très chers fils qui, pénétrés des principes chrétiens, accomplissent une œuvre remarquable dans les autres associations de travailleurs et dans les syndicats qui ont pris pour guide la loi naturelle et respectent la liberté religieuse et morale de leurs membres.
L’O.I.T.
103. Nous ne pouvons enfin moins faire ici que d’adresser Nos félicitations et de dire toute Notre estime à l’Organisation internationale du Travail (O.I.T.). Depuis de longues années, elle s’applique, avec compétence et succès, à instaurer par toute la terre un ordre économique et social conforme aux règles de la justice et de l’humanité, où soient reconnus et respectés les droits légitimes des travailleurs.
E. La propriété
104. Pendant ces dernières années, comme chacun sait, dans les grandes entreprises, la séparation s’est accentuée entre la propriété des capitaux et les fonctions directoriales. Ce fait n’est pas sans créer de sérieuses difficultés aux pouvoirs publics qui doivent s’assurer que les objectifs des directeurs des principales entreprises, surtout de celles dont l’influence s’exerce sur l’économie de tout le pays, ne s’écartent en rien des exigences du bien commun. Le problème est le même, l’expérience le montre, que les capitaux nécessaires à ces grandes entreprises soient d’origine privée ou qu’ils proviennent de fonds publics.
Sécurité obtenue par l’assurance et par la compétence professionnelle
105. Il est également certain que le développement des assurances et des régimes de sécurité sociale permet à un plus grand nombre de personnes de regarder l’avenir avec sérénité, comme la possession d’un patrimoine, si modeste fût-il, en donnait jadis la possibilité.
106. Il arrive aussi aujourd’hui qu’on aspire plus à acquérir une capacité professionnelle qu’à posséder un capital. On a davantage confiance dans les revenus provenant du travail ou de droits fondés sur le travail que dans ceux qui proviennent du capital ou de droits fondés sur le capital.
107. Cette attitude s’accorde parfaitement avec le caractère propre du travail : procédant directement de la personne humaine, il passe avant la richesse en biens extérieurs, qui ne sont, par leur nature, que des instruments. Il y a là l’indice d’un progrès de l’humanité.
108. Par suite, cependant, beaucoup en viennent à se demander si, dans les circonstances actuelles, ce principe d’ordre économique et social, que Nos Prédécesseurs ont toujours enseigné et défendu avec fermeté, le droit naturel qu’a l’homme de posséder des biens, même des instruments de production, n’aurait pas perdu quelque chose de sa force et de son importance.
Validité du droit de propriété
109. Ce doute n’est aucunement fondé. Le droit de propriété privée, même des moyens de production, vaut en tout temps, car il fait partie du droit naturel, suivant lequel l’homme est antérieur à la société, qui doit lui être ordonnée comme à sa fin. Du reste, il serait vain de reconnaître à l’homme une liberté d’action dans le domaine économique sans lui reconnaître aussi la liberté de choisir et d’employer les moyens nécessaires à l’exercice de ce droit. L’expérience et l’histoire l’attestent : là où le pouvoir politique ne reconnaît pas aux particuliers la propriété des moyens de production, les libertés fondamentales sont ou violées ou supprimées. Il est donc évident qu’elles trouvent en ce droit garantie et stimulant.
110. Ainsi s’explique que des organisations et des mouvements sociaux et politiques, désireux de concilier dans la société justice et liberté, hier encore nettement hostiles à la propriété privée des biens de production, aujourd’hui instruits par l’évolution sociale, aient sensiblement modifié leur position et se montrent disposés à reconnaître ce droit.
111. Aussi faisons-Nous volontiers Nôtres en cette matière les remarques de Notre Prédécesseur Pie XII : « En défendant le principe de la propriété privée, l’Église poursuit un haut objectif tout à la fois moral et social. Ce n’est pas qu’elle prétende soutenir purement et simplement l’état actuel des choses, comme si elle y voyait l’expression de la volonté divine, ni protéger par principe le riche et le ploutocrate contre le pauvre et le prolétaire… L’Église vise plutôt à faire en sorte que l’institution de la propriété devienne ce qu’elle doit être, selon les plans de la sagesse divine et selon le vœu de la nature33. » C’est dire que la propriété privée doit être une garantie de la liberté de la personne, et aussi, un élément indispensable à l’instauration d’un ordre social authentique.
112. Puisque l’économie, Nous l’avons déjà noté, connaît de nos jours en de nombreux pays un essor rapide et un accroissement de la productivité, la justice et l’équité demandent que, dans les limites du bien commun, la rémunération du travail soit, elle aussi, accrue. Il sera plus facile alors aux travailleurs d’épargner et de se constituer un certain patrimoine. Il est donc étrange de voir contester le caractère naturel du droit de propriété : il tire sa valeur et son sens de la fécondité du travail ; il est une garantie efficace de la dignité de la personne humaine et une aide pour le libre exercice de ses diverses responsabilités ; il contribue enfin à la stabilité et à la tranquillité du foyer domestique, non sans profit pour la paix et la prospérité publiques.
Diffusion nécessaire de l’exercice du droit de propriété
113. Mais c’est trop peu d’affirmer le caractère naturel du droit de propriété, même des moyens de production, si l’on ne fait en même temps tous ses efforts pour en assurer la diffusion dans toutes les classes de la société.
114. Comme le déclare Notre Prédécesseur Pie XII : « La dignité de la personne humaine exige normalement, comme fondement naturel pour vivre, le droit à l’usage des biens de la terre ; à ce droit correspond l’obligation fondamentale d’accorder une propriété privée autant que possible à tous34. » D’autre part, la noblesse du travail demande, entre autres choses, « la conservation et le perfectionnement d’un ordre social qui rende possible et assurée, si modeste qu’elle soit, une propriété privée à toutes les classes du peuple »35.
115. Aujourd’hui, plus que jamais, on doit proclamer que s’impose une plus large diffusion de la propriété, puisque, Nous l’avons dit, les pays se font plus nombreux où l’économie est en croissance continue. Aussi, en recourant avec prudence aux méthodes qui ont prouvé leur efficacité, ne sera-t-il pas difficile de promouvoir une politique économique et sociale qui facilite une accession aussi large que possible à la propriété de biens tels que des biens durables, une maison, une terre, l’équipement nécessaire à un atelier artisanal ou à l’exploitation d’une ferme familiale, des actions d’entreprises grandes ou moyennes, comme l’ont fait avec succès certains pays plus avancés dans le domaine économique et social.
La propriété publique
116. Ce qui vient d’être exposé n’exclut évidemment pas que l’État et les établissements de droit public puissent, eux aussi, posséder des biens de production, spécialement lorsqu’il s’agit de biens qui « en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains de personnes privées »36.
117. Notre époque manifeste une tendance à l’extension de la propriété publique. La raison en est à chercher dans les attributions plus étendues que, pour le bien commun, doivent assumer les pouvoirs publics. Cependant, ici encore, il importe de se conformer au principe de subsidiarité, mentionné plus haut. L’État et les établissements de droit public ne peuvent étendre leur domaine que dans les limites où manifestement le bien commun l’exige, tout danger étant écarté d’une réduction excessive ou, ce qui serait pire, d’une suppression complète de la propriété des particuliers.
118. Enfin, on ne saurait passer sous silence que les responsabilités économiques, assumées par l’État et les établissements de droit public, ne peuvent être confiées qu’à des personnes se distinguant par leur compétence, leur honnêteté éprouvée et leur dévouement total au pays. Leur activité doit être l’objet d’un contrôle attentif et constant, pour empêcher que, dans les organes administratifs de l’État, une puissance économique sans limites ne tombe aux mains de quelques hommes, ce qui serait contraire au bien suprême du pays.
La propriété privée et ses devoirs
119. Nos Prédécesseurs ont constamment enseigné aussi que dans le droit de propriété privée se trouve incluse une fonction sociale. Suivant le plan de Dieu, en effet, l’ensemble des biens de la terre est destiné avant tout à assurer à tous les hommes une subsistance convenable, comme l’enseigne très clairement Léon XIII dans l’encyclique Rerum novarum : « Quiconque a reçu de la divine Bonté une plus grande abondance, soit des biens extérieurs et du corps, soit des biens de l’âme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement et également, comme ministre de la Providence, au soulagement des autres. C’est pourquoi « quelqu’un a-t-il le talent de la parole, qu’il évite de se taire ; une surabondance de biens, qu’il ne laisse pas la miséricorde s’engourdir au fond de son cœur ; l’art de gouverner, qu’il s’applique avec soin à en partager avec son frère et l’exercice et les bienfaits. »37
120. Bien que, de nos jours, le rôle de l’État et des institutions publiques devienne sans cesse plus étendu, on ne saurait en conclure, comme le voudraient certains, que la fonction sociale de la propriété privée soit périmée ; car elle s’enracine dans la notion même du droit de propriété. De plus, il existe en tout temps des situations douloureuses, de profondes misères cachées, que l’intervention de l’État ne connaît pas et qu’il ne peut en rien soulager. Un vaste domaine reste donc toujours ouvert à la générosité humaine et à la charité chrétienne. Enfin, pour la satisfaction des besoins spirituels, de toute évidence l’action des particuliers et des groupements privés est préférable à celle des pouvoirs publics.
121. S’il importe ici de rappeler que la légitimité du droit de propriété privée est clairement établie par l’autorité de l’Évangile, nous voyons cependant, à plusieurs reprises, le Christ demander instamment aux riches de transformer leurs richesses en biens supérieurs en les distribuant aux pauvres : « Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs perforent et cambriolent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel : là, point de mite ni de ver qui consume, point de voleurs qui perforent et cambriolent. »38 Et le divin Maître déclare que sera donné à Lui-même tout ce qui sera donné aux pauvres : « En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »39
III. Nouveaux aspects de la question sociale
122. L’évolution historique met de plus en plus en relief que les règles de la justice et de l’équité ne doivent pas être restaurées seulement dans les relations entre employeurs et travailleurs, mais aussi dans les rapports entre secteurs économiques, entre régions inégalement pourvues de richesses dans un même pays et, sur le plan mondial, entre pays d’inégal développement économique et social.
A. Justice dans les rapports entre agriculture et autres secteurs
123. Commençons par quelques avis concernant l’agriculture. Si la population rurale ne semble pas avoir diminué en chiffres absolus, il est toutefois certain qu’il se produit un exode des agriculteurs vers les agglomérations plus importantes et les centres urbains. Comme cet exode a lieu dans presque tous les pays et prend parfois des proportions massives, il pose pour la vie et la dignité de l’homme des problèmes difficiles à résoudre.
124. Le processus est bien connu : le développement de l’économie entraîne une diminution du nombre des agriculteurs et un accroissement de celui des travailleurs de l’industrie et des services. Ceux qui passent de l’agriculture à d’autres secteurs de la production le font souvent pour des raisons qui résultent de l’évolution économique, mais, plus souvent encore, sous l’impulsion de mobiles divers, tels la volonté de fuir un milieu fermé et sans espoir de promotion humaine ; la curiosité et le goût de l’aventure, si communs à notre époque ; le désir de faire rapidement fortune ; la soif d’une vie plus libre avec les facilités offertes par les centres urbains. Mais il est certain également que les ruraux quittent la terre en raison de la stagnation où ils se voient presque partout réduits, qu’il s’agisse de la productivité de leur travail ou de leur mode de vie.
Mesures en faveur du secteur agricole
125. Dans une affaire aussi importante et qui préoccupe aujourd’hui presque tous les États, il faut d’abord examiner les mesures à prendre pour réduire les graves disparités de productivité entre l’agriculture, l’industrie et les services ; puis, pour que le genre de vie des ruraux diffère le moins possible de celui dont jouissent les travailleurs urbains de l’industrie et des services ; enfin, pour que, loin de se sentir en état d’infériorité, les agriculteurs soient persuadés que consacrer sa vie à la terre permet non seulement d’affirmer et développer sa personnalité mais aussi d’envisager l’avenir avec confiance.
126. C’est pourquoi Nous croyons opportun de donner quelques directives : elles valent pour tous les cas, pourvu, évidemment, qu’elles soient appliquées comme les circonstances de temps et de lieu le permettent, le conseillent ou l’exigent.
- Équipement physique et culturel des campagnes
127. En premier lieu, il incombe à tous, mais surtout aux pouvoirs publics, d’améliorer l’équipement de la campagne en services essentiels : réseau routier, transports, communications, eau potable, logements, soins médicaux, écoles élémentaires, techniques et professionnelles, tout ce qui est nécessaire à l’exercice du culte et aux loisirs, enfin, ameublement et équipement indispensables à une habitation rurale moderne. Là où ces exigences d’une vie rurale décente ne sont pas satisfaites, le progrès économique et social fait défaut ou subit un retard. Rien alors ne peut empêcher les agriculteurs d’abandonner la terre, et l’exode échappe à tout contrôle.
- Agriculture et industrie
128. Il importe aussi que le développement économique du pays s’effectue graduellement, avec harmonie, entre les différents secteurs. On doit veiller soigneusement à introduire dans l’agriculture les dernières innovations, rendues possibles ou exigées par l’état général de l’économie, concernant les méthodes de production, les diverses cultures, le machinisme agricole. On doit aussi veiller, autant qu’il se peut, à ce que ces progrès soient comparables à ceux de l’industrie et des divers services.
129. Ainsi l’agriculture pourra consommer une plus grande quantité de produits industriels et demander des services plus adaptés. De son côté, elle offrira aux secteurs de l’industrie et des services, comme à la communauté dans son ensemble, des produits répondant mieux, en qualité et en quantité, aux besoins des consommateurs. Elle contribuera ainsi au maintien du pouvoir d’achat de la monnaie, condition essentielle pour le développement ordonné de l’économie générale.
130. De l’application de ces directives on peut attendre, entre autres, ces avantages : il sera plus facile de contrôler le mouvement des agriculteurs privés de travail par la modernisation des techniques agricoles, de leur donner la formation technique voulue pour permettre leur transfert dans d’autres professions, de les munir de l’aide économique, culturelle et spirituelle nécessaire à leur intégration dans de nouveaux milieux sociaux.
Problèmes particuliers de politique agricole
131. Un développement équilibré dans les différents secteurs de l’économie demande que les pouvoirs publics accordent une attention toute spéciale à divers points touchant l’agriculture : régime fiscal, crédit, assurances sociales, prix, développement des industries complémentaires de la production agricole, modernisation de l’équipement rural
- Fiscalité
132. Le principe de base d’un régime fiscal juste et équitable est que les charges soient proportionnelles à la capacité contributive des citoyens.
133. Mais le bien commun exige que, pour déterminer la charge fiscale des agriculteurs, les gouvernants n’oublient pas que, dans le secteur agricole, les revenus se forment plus lentement et sont plus aléatoires, et qu’il est plus difficile de trouver les capitaux qui permettraient leur accroissement.
- Crédit
134. Dans ces conditions, les détenteurs de capitaux investissent plus volontiers dans d’autres secteurs que l’agriculture. De même, les agriculteurs ne sont pas en mesure de payer un taux d’intérêt élevé, pas même, en général, le taux courant pour se procurer le capital nécessaire à la marche de leur exploitation et à son développement. Aussi le bien commun impose-t-il aux pouvoirs publics non seulement d’avoir une politique de crédit spéciale pour les agriculteurs, mais aussi de créer des instituts de crédit où ils puissent se procurer des capitaux à un taux d’intérêt modique.
- Assurances et sécurité sociale
135. De plus, il semble nécessaire d’instituer deux systèmes d’assurances : l’un pour les produits agricoles, l’autre en faveur des agriculteurs et de leurs familles. L’expérience montre que le revenu par tête est généralement moindre dans l’agriculture que dans l’industrie et les services : il n’est pas pour autant conforme à la justice sociale et à l’équité d’établir pour les agriculteurs un système d’assurances et de sécurité sociale moins favorable que dans les autres secteurs. Les régimes d’assurance et de prévoyance ne devraient pas présenter de différences notables selon les secteurs où les bénéficiaires exercent leur activité ou dont ils tirent leur revenu.
136. Du reste, comme les régimes d’assurances et de sécurité sociale peuvent contribuer efficacement à répartir le revenu national entre les citoyens suivant les normes de la justice et de l’équité, ils apparaissent comme un moyen d’atténuer les différences de niveaux de vie entre les diverses catégories sociales.
- Protection des prix agricoles
137. La nature particulière des produits agricoles requiert que leurs prix soient protégés au moyen des techniques mises au point par les économistes. Et, bien qu’il soit désirable que les intéressés assurent eux-mêmes cette protection, en s’imposant la discipline nécessaire, les pouvoirs publics ne peuvent cependant s’abstenir entièrement d’intervenir sur ce point.
138. On ne saurait non plus oublier qu’en général le prix des produits agricoles est davantage rétribution d’un travail que rémunération de capitaux.
139. Parlant du bien commun, Notre Prédécesseur Pie XI observe donc à bon droit dans Quadragesimo anno : « Au même résultat contribuera un raisonnable rapport entre les différentes catégories de salaires », mais il ajoute aussitôt : « Et, ce qui s’y rattache étroitement, un raisonnable rapport entre les prix auxquels se vendent les produits des diverses branches de l’activité économique, telles que l’agriculture, l’industrie et d’autres encore. »40
140. Comme les produits agricoles sont destinés à satisfaire les besoins essentiels de l’homme, leur prix doit être tel qu’ils soient accessibles à tous. Ce serait cependant une injustice manifeste, si toute une catégorie de citoyens, celle des agriculteurs, était réduite à un état d’infériorité économique et sociale et, pour se procurer les biens indispensables à une vie décente, ne disposait que d’un pouvoir d’achat réduit, ce qui, de toute évidence, serait en contradiction avec le bien commun de la nation.
141. Il convient, dans les régions rurales, de promouvoir des industries et services destinés au stockage, à la transformation et au transport des produits agricoles. Il faut aussi que s’y déploient des initiatives dans le domaine économique et artisanal. Ainsi les familles d’agriculteurs pourront se créer un revenu supplémentaire dans le milieu même où elles vivent et où elles travaillent.
L’exploitation agricole
142. On ne saurait donner de règle générale sur les structures qui conviennent le mieux à l’agriculture, car les conditions sont très variables suivant les régions dans chaque pays, à plus forte raison selon les pays dans le monde entier. Cependant ceux qui se font de la dignité de l’homme et de la famille une conception fondée sur les principes de la loi naturelle, mieux encore du christianisme, préconiseront toute forme d’exploitation qui se présente comme une vraie communauté humaine, et, surtout, l’exploitation familiale ; il faut que dans cette communauté, les relations mutuelles et l’organisation de la production elle-même répondent aux normes de la justice et de la doctrine chrétienne. Ils s’emploieront aussi de toutes leurs forces, suivant les circonstances, à réaliser cet idéal d’exploitation agricole.
143. L’exploitation familiale, toutefois, ne sera solide et stable que si elle fournit un revenu assurant à la famille un niveau convenable de vie et de culture. À cet effet, il est indispensable que les agriculteurs reçoivent une excellente formation professionnelle, qu’ils soient tenus au courant des innovations et qu’ils bénéficient de l’assistance d’experts. Il importe aussi qu’ils constituent des sociétés mutuelles et coopératives et des associations professionnelles et qu’ils prennent une part active aux affaires publiques, tant dans les organes administratifs que dans la vie politique.
Rôle des agriculteurs, conscients de leur mission
144. Nous sommes persuadés que dans l’agriculture les premiers promoteurs du développement économique, de l’élévation culturelle et du progrès social sont les intéressés, les agriculteurs eux-mêmes. Qu’ils aient conscience de la noblesse de leur travail : il se déroule dans le temple majestueux de la création ; il concerne les végétaux et les animaux dont la vie, par la richesse de ses expressions et la régularité de ses lois, évoque de mille manières la Providence du Dieu créateur ; il produit les aliments variés dont vit le genre humain, et fournit à l’industrie une quantité chaque jour plus abondante de matières premières.
145. La dignité de leur profession lui vient aussi de ce qu’elle emprunte aux arts mécaniques, à la chimie, à la biologie, de multiples connaissances qu’ils doivent constamment et rapidement mettre à jour par suite de l’importance du progrès scientifique et technique dans le secteur agricole. Mais ce n’est pas tout ; le travail de la terre a en lui-même sa propre grandeur, car il exige des agriculteurs une vive intelligence des transformations qui s’accomplissent, une grande faculté d’adaptation, la sérénité devant l’avenir, une haute estime pour l’importance et le sérieux de leurs tâches, un esprit de dynamisme et d’initiative.
Nécessité de l’association
146. On ne saurait omettre de souligner qu’en agriculture, tout comme dans les autres secteurs de la production, l’association est de nécessité vitale, surtout lorsqu’il s’agit d’entreprises familiales. En toutes circonstances, les agriculteurs doivent se sentir solidaires les uns des autres et s’unir en vue de créer des sociétés mutuelles et coopératives et des associations professionnelles : les unes et les autres sont nécessaires, soit pour tirer profit du progrès scientifique et technique, soit pour assurer la défense des prix. En outre, par là, les agriculteurs se mettront à égalité avec les autres professions, qui le plus souvent sont organisées. Enfin c’est le moyen pour eux d’obtenir dans les affaires publiques une influence qui corresponde à l’importance de leur rôle ; car, comme chacun sait, à notre époque une voix isolée est une voix perdue.
147. Mais, tout comme les travailleurs des autres catégories, les agriculteurs, lorsqu’ils veulent faire peser l’influence de leurs organisations, ne le doivent que dans le respect de la morale et des lois civiles. Bien mieux, ils doivent veiller à concilier leurs droits et leurs intérêts avec ceux des autres groupes et les ordonner au bien commun du pays. Les agriculteurs, qui s’appliquent pour leur part à améliorer le sort du monde rural, peuvent, en toute justice, demander l’aide et l’appui des pouvoirs publics, pourvu qu’ils soient eux-mêmes sensibles aux exigences du bien commun et s’efforcent d’y contribuer.
148. Nous tenons à féliciter ceux de Nos fils qui, dans le monde entier, s’emploient à créer et à promouvoir des sociétés mutuelles et coopératives et autres associations diverses afin de permettre aux agriculteurs de vivre avec les autres citoyens dans l’aisance et la dignité.
149. Dans le travail de la terre l’homme trouve tout ce qui peut servir à sa dignité, à sa perfection et à sa culture : aussi doit-il y voir une mission reçue de Dieu pour une fin sublime. Il doit consacrer son travail à Dieu qui, par sa Providence, dirige tous les événements pour le salut de l’homme. Enfin, il doit s’élever et élever les autres, contribuant ainsi au progrès de la civilisation.
B. Équilibre entre régions d'un même pays
150. Il arrive souvent que, dans un même pays, les citoyens bénéficient très diversement du progrès économique et social ; c’est qu’ils vivent et exercent leur activité dans des régions dont l’économie est inégalement développée. La justice et l’équité demandent, en ce cas, que les gouvernants s’appliquent à supprimer ou, tout au moins, à réduire ces déséquilibres. À cet effet, ils doivent veiller à doter les régions moins développées des services publics essentiels, adaptés aux exigences des temps et des lieux et qui répondent, autant que possible, au niveau de vie général du pays. De plus, une administration très pertinente et une discipline plus stricte doivent régler l’offre d’emploi, les migrations intérieures, les salaires, les impôts, le crédit, les investissements à réaliser, surtout dans les industries de nature à en susciter d’autres. Mesures propres à assurer un emploi productif de la main-d’œuvre, à stimuler les entrepreneurs et à tirer parti des ressources locales.
151. Mais c’est le rôle des pouvoirs publics de prendre les mesures qui assurent l’avantage commun de tous, en tenant compte du bien du pays tout entier ; ils doivent donc tendre à un développement, autant que possible simultané et harmonieux, de l’agriculture, de l’industrie et des services. Leur règle d’action doit être que les citoyens des régions moins développées se sentent les principaux auteurs des progrès réalisés dans les domaines économique, social et culturel ; car la dignité du citoyen vient de ce qu’il est le premier responsable de la conduite de ses affaires.
152. Il importe donc que l’initiative privée elle-même contribue activement à l’équilibre économique du pays. Bien plus, en vertu du principe de subsidiarité, les pouvoirs publics doivent favoriser et aider cette initiative, pour permettre aux particuliers eux-mêmes, chaque fois que la chose est possible, de mener à bonne fin ce qu’ils ont entrepris.
Déséquilibre entre terre et peuplement
153. Il convient de plus de noter que l’on rencontre souvent un déséquilibre marqué entre terre et peuplement. Dans certains pays, les hommes manquent et la terre abonde ; ailleurs, les hommes abondent et la terre fait défaut.
154. Dans d’autres, le sol est fertile, mais les techniques sont encore si primitives que l’agriculture ne peut satisfaire les besoins essentiels de la population ; ailleurs, la modernisation du secteur agricole est si avancée qu’elle est cause de surproduction, non sans dommage pour l’économie générale du pays.
155. Il est évident que la solidarité humaine et la fraternité chrétienne demandent aux peuples de s’aider efficacement et de mille manières les uns les autres, non seulement pour faciliter les mouvements des biens, des capitaux et des hommes, mais aussi pour réduire les inégalités entre pays. Nous y reviendrons plus loin.
Efficacité de la FAO
156. Nous voulons ici exprimer toute Notre estime pour l’œuvre accomplie par l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui s’emploie à favoriser entre les peuples une entente mutuelle, à promouvoir la modernisation de l’agriculture dans les pays moins développés et enfin à venir en aide aux populations sous-alimentées.
C. Relations entre pays développés et pays sous-développés
157. Le problème le plus important de notre époque est peut-être celui des relations entre pays économiquement développés et pays en voie de développement. Les premiers jouissent de tous les agréments de la vie, les seconds souffrent d’une misère aiguë. Or, de nos jours, les hommes du monde entier se sentent unis par des liens si étroits qu’ils ont parfois l’impression d’habiter tous la même demeure. Les peuples rassasiés de richesses ne peuvent donc se désintéresser du sort de ceux dont la gêne est si grande qu’ils défaillent presque de misère et de faim et ne sont pas en état de jouir convenablement des droits essentiels de l’homme. Ils le peuvent d’autant moins que les pays dépendent toujours plus étroitement les uns des autres, et qu’une paix durable et féconde ne sera pas possible, si un trop grand écart sévit dans leurs conditions économiques et sociales.
Devoir de solidarité et de charité
158. Nous, qui aimons tous les hommes comme Nos fils, Nous estimons de Notre devoir de répéter ici clairement ce que Nous avons déjà dit ailleurs : « Nous sommes tous solidairement responsables des populations sous-alimentées41. [C’est pourquoi] il faut éveiller les consciences au sens de la responsabilité qui pèse sur tous et sur chacun, et spécialement sur les plus favorisés. »42
159. Comme il est évident et comme l’Église a toujours pris soin de l’enseigner, le grave devoir de venir en aide aux pauvres et aux indigents doit être vivement ressenti par les catholiques, puisqu’ils sont membres du corps mystique du Christ : « À ceci nous avons connu l’Amour, proclame l’Apôtre Jean, qu’il a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. Si quelqu’un, jouissant des richesses du monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? »43
160. C’est pourquoi Nous voyons avec joie les nations qui disposent d’un système de production avancé prêter leur assistance aux peuples moins privilégiés, afin qu’il leur soit moins difficile d’améliorer leur sort.
Secours d’urgence
161. Chacun le sait, certains pays ont des produits alimentaires, surtout des céréales, en excédent, tandis qu’ailleurs d’immenses multitudes souffrent de la misère et de la faim. La justice et l’humanité demandent que les pays riches viennent en aide à ceux qui sont dans le besoin ; c’est pécher contre elles que de détruire, ou même de gaspiller, des biens nécessaires à la vie d’êtres humains.
162. Nous n’ignorons pas qu’une production excédentaire, surtout en agriculture, peut causer du préjudice à certaines catégories de citoyens. Mais il ne s’ensuit nullement que les nations bien pourvues ne soient pas tenues, en cas de nécessité, de porter secours aux indigents et aux affamés ; elles doivent veiller à réduire les inconvénients nés de la surproduction et à en répartir équitablement la charge entre tous les citoyens.
Aide et coopération pour le développement
163. Dans la plupart des pays ces mesures ne suffiront cependant pas à supprimer rapidement les causes permanentes de la misère et de la faim, imputables souvent à l’état rudimentaire de l’économie. On n’y remédiera qu’en prenant tous les moyens pour donner à leurs citoyens une excellente formation technique et professionnelle et mettre à leur disposition les capitaux nécessaires au développement de leur économie selon les méthodes modernes.
164. Nous n’ignorons pas combien, ces dernières années, la conscience est devenue plus vive, en beaucoup d’esprits, du devoir de prêter assistance aux pays moins pourvus de ressources et moins équipés afin de leur permettre de progresser plus vite dans le domaine économique et social.
165. Pour parvenir à cette fin si désirable, Nous voyons des institutions internationales et nationales, des organisations et des sociétés privées, donner chaque jour à ces pays une aide plus libérale et les mettre au courant de techniques plus productives. Les facilités offertes à des milliers de jeunes gens se multiplient afin qu’ils puissent étudier dans les universités des pays plus développés et acquérir une formation scientifique et technique adaptée à notre époque. En outre, des instituts bancaires mondiaux, des États, des personnes privées accordent à ces pays des prêts qui leur permettent de mettre en œuvre des programmes destinés à accroître la production. Nous sommes heureux de profiter de cette occasion pour donner à ces généreuses activités les éloges qu’elles méritent. Mais on doit espérer qu’à l’avenir les pays plus riches redoubleront d’efforts pour aider ceux qui s’engagent sur la voie du progrès à promouvoir les sciences, les techniques et l’économie.
Quelques normes sur le développement
166. Nous estimons de Notre devoir de faire quelques recommandations sur ce point.
167. La sagesse demande d’abord aux pays qui en sont encore aux premiers stades de leur développement de tenir grand compte de l’expérience passée des pays aujourd’hui prospères.
- Juste répartition
168. S’il est sage et indispensable de produire davantage et plus efficacement, il est tout autant nécessaire et exigé par la justice que les richesses produites soient équitablement réparties entre tous les citoyens. On doit donc s’appliquer à faire aller de pair développement économique et progrès social et à conjuguer les progrès dans les différents secteurs de la production : agriculture, industrie et services.
- Respect de la personnalité de chaque peuple
169. C’est aussi un fait bien connu que les pays en voie de développement manifestent chacun une personnalité particulière, qui leur vient de l’habitat, de traditions ancestrales chargées d’humanité, de leurs dispositions naturelles.
170. Les pays plus riches qui leur apportent leur aide doivent veiller à discerner et à respecter cette personnalité et, en leur prêtant assistance, avoir grand soin de ne pas chercher à les amener à l’imitation de leur propre manière de vivre.
- Désintéressement politique
171. De même, les pays qui viennent en aide à ceux qui sont en voie de développement doivent tout spécialement se garder d’influencer à leur propre profit la politique de ces pays dans un esprit de domination.
172. Ce serait, il faut le déclarer nettement, une nouvelle forme de colonialisme qui, tout en se couvrant d’un nom respectable, ne différerait en rien de la domination périmée dont de nombreux pays viennent de se libérer. Ce serait nuire aux relations internationales et mettre en danger la paix du monde.
173. Il est donc indispensable et la justice demande que l’aide technique et financière exclue toute visée de domination : elle doit tendre, au contraire, à permettre aux pays en voie de développement de réaliser un jour par eux-mêmes leur progrès économique et social.
174. Par là sera favorisée la formation d’une communauté de tous les peuples, où chacun, conscient de ses droits et de ses devoirs, aurait tout autant à cœur la prospérité de tous.
- Hiérarchie des valeurs
175. Sans aucun doute, un progrès des sciences et des techniques et une économie prospère constituent un important apport à la civilisation. Il faut cependant rester persuadé que ces biens ne sont pas les plus élevés, mais des moyens seulement pour y atteindre.
176. Par suite, ce Nous est un sujet de profonde tristesse de constater que, dans les pays développés, trop de personnes n’ont aucun souci de la juste hiérarchie des valeurs ; elles négligent, oublient ou même nient les valeurs de l’esprit, tandis qu’elles poursuivent passionnément le progrès des sciences, des techniques et de l’économie et font du bien-être matériel le but suprême de leur existence. Dès lors, l’aide accordée par les pays développés à ceux qui le sont moins est semée d’embûches pernicieuses ; car, fidèles aux vieilles traditions, ces derniers ont presque toujours conservé intact et gardent pour guide de leurs actions le sens des valeurs morales essentielles.
177. Aussi ceux qui cherchent à ébranler les saines conceptions de ces peuples font-ils œuvre néfaste. Il faut, au contraire, respecter leur sens des valeurs, le perfectionner et l’affiner, puisque c’est sur lui que repose une civilisation humaine authentique.
- L’Église respectueuse de la personnalité des peuples
178. Quant à l’Église, elle est universelle de droit divin ; les faits d’ailleurs le confirment, puisque, déjà présente partout, elle tend à embrasser tous les peuples.
179. Comme l’enseignent l’histoire et l’expérience du présent, elle ne peut agréger des peuples au Christ sans qu’ils en tirent avantage dans le domaine économique et social. Nul, en effet, ne peut se dire chrétien sans se sentir tenu d’améliorer, de tout son pouvoir, les institutions civiles, afin que la dignité humaine ne subisse aucune atteinte, que les obstacles au bien soient écartés et que soit favorisé tout ce qui peut porter à l’honnêteté et à la vertu.
180. De plus, lorsqu’elle entre dans la vie d’un peuple, l’Église n’est pas, et a conscience de ne pas être, une institution imposée du dehors. Par sa présence, en effet, se réalise la renaissance ou la résurrection des hommes dans le Christ ; or, celui qui renaît ou ressuscite dans le Christ n’éprouve jamais de contrainte extérieure ; se sentant libéré au plus profond de lui-même, il se porte d’un libre élan vers Dieu ; tout ce qui est bon et honnête, il le fait sien et le met en pratique.
181. Comme l’observe avec sagesse Notre Prédécesseur Pie XII : « L’Église du Christ, fidèle dépositaire de la divine sagesse éducatrice, ne peut penser ni ne pense à attaquer ou à mésestimer les caractéristiques particulières que chaque peuple, avec une piété jalouse et une compréhensible fierté, conserve et considère comme un précieux patrimoine. Son but est l’unité surnaturelle dans l’amour universel senti et pratiqué, et non l’uniformité exclusivement extérieure, superficielle, et par là débilitante. Toutes les orientations, toutes les sollicitudes, dirigées vers un développement sage et ordonné des forces et tendances particulières, qui ont leurs racines dans les fibres les plus profondes de chaque rameau ethnique, pourvu qu’elles ne s’opposent pas aux devoirs dérivant pour l’humanité de son unité d’origine et de sa commune destinée, l’Église les salue avec joie et les accompagne de ses vœux maternels. »44
L’action des catholiques pour le développement
182. Nous constatons avec profonde joie que les citoyens catholiques des nations moins favorisées ne le cèdent, en général, à personne pour participer à l’effort de développement de leur pays dans le domaine économique et social.
183. D’autre part, dans les pays plus avancés, les catholiques multiplient initiatives et efforts pour que l’aide donnée par leur pays à ceux qui sont aux prises avec la misère serve de plus en plus à leur progrès économique et social. À cet égard, on ne saurait trop louer l’aide variée et chaque année croissante donnée aux jeunes d’Afrique et d’Asie pour qu’ils puissent recevoir dans les grandes universités d’Europe et d’Amérique une formation générale et technique. Les mêmes éloges sont dus aux efforts accomplis pour former des spécialistes, qui se dépenseront, par l’exercice de leur profession, dans les pays en voie de développement.
184. À tous Nos chers Fils qui, par toute la terre, en contribuant avec tant de zèle au véritable progrès des peuples et en infusant une force nouvelle à la civilisation, témoignent de la vitalité et de l’efficacité éternelle de l’Église, Nous tenons à exprimer Notre approbation et Notre gratitude.
D. Progrès démographique et progrès de l'économie
185. Depuis quelque temps, on se demande fréquemment s’il est possible de maintenir l’équilibre entre l’économie ou les moyens de subsistance et l’accroissement démographique, tant sur le plan mondial que dans les pays insuffisamment développés.
186. Sur le plan mondial, plusieurs font remarquer que, d’après les statistiques, dans quelques dizaines d’années, l’humanité se sera considérablement accrue, tandis que le développement économique aura progressé beaucoup plus lentement. Si l’on n’impose pas de limites à la procréation, concluent-ils, dans peu de temps le déséquilibre s’accentuera entre la population et les moyens de subsistance.
187. Il ressort clairement des statistiques des pays moins développés que, grâce à la diffusion rapide des mesures d’hygiène et des soins médicaux, la mortalité infantile y a diminué et la durée moyenne de vie s’y est allongée. Là où il était élevé, le taux de natalité reste inchangé et le sera pendant assez longtemps encore. Tandis que, chaque année, le nombre des naissances l’emporte sur celui des décès, l’appareil économique ne croît pas dans les mêmes proportions. Il est donc impossible que dans ces pays le niveau de vie s’améliore ; il ne peut que se détériorer. Si l’on veut éviter le pire, pensent donc certains, il faut par n’importe quel moyen arrêter ou freiner la conception et la natalité.
Le problème au plan mondial
188. À vrai dire, sur le plan mondial, le rapport entre le nombre des naissances et les ressources disponibles ne crée pas actuellement de difficultés graves et n’en créera pas dans un proche avenir. Les arguments avancés sont si douteux et si controversés qu’on ne peut rien en tirer de certain.
189. En outre, dans sa bonté et sa sagesse, Dieu a doté la nature d’une fécondité presque inépuisable et l’homme d’une intelligence telle qu’il peut, au moyen de techniques appropriées, faire servir les ressources naturelles à la satisfaction de ses besoins. Pour résoudre le problème en question, on ne peut donc recourir à des procédés qui contreviennent à la loi morale établie par Dieu et violent la procréation même de la vie humaine ; mais il faut qu’à l’aide de techniques et de sciences de tout genre, l’homme arrive à connaître pleinement les forces de la nature et à se les soumettre chaque jour davantage. Les progrès déjà réalisés en ce sens permettent des espoirs presque illimités.
Le problème dans les pays moins favorisés
190. Nous n’ignorons pas que, dans certaines régions et dans certains pays disposant de moindres ressources, où se posent ces problèmes, les difficultés viennent fréquemment aussi du fait que l’ordre économique et social ne permet pas à une population croissante de trouver sur place ses moyens de subsistance ; du fait, également, que les peuples ne font pas preuve entre eux d’une solidarité suffisante.
191. Malgré tout, Nous déclarons nettement que l’homme ne peut faire face au problème et le résoudre en recourant à des méthodes et des moyens contraires à sa dignité, comme le voudraient ceux qui ont de l’homme et de la vie une conception purement matérialiste.
192. Le problème ne peut être résolu que si le progrès économique et social respecte et favorise, tant pour les individus que pour la société entière, les véritables valeurs. Or, au premier rang de celles-ci, il faut placer la dignité de l’homme en général et la vie de chaque être humain, le plus sérieux des biens. De plus, il est nécessaire de réaliser une collaboration internationale, permettant, pour le bien de tous, une circulation organisée des connaissances, des capitaux et des hommes.
Principes sur la transmission de la vie
193. Nous déclarons fermement que la vie humaine se transmet et se propage par la famille ; celle-ci est fondée sur le mariage, un et indissoluble, et élevé pour les chrétiens à la dignité de Sacrement. S’accomplissant par un acte délibéré et conscient, la transmission de la vie est soumise comme telle aux lois sacrées, immuables et inviolables de Dieu, lois que tous sont tenus d’accepter et d’observer ; il n’est donc permis à personne de recourir à des moyens et des méthodes, qui sont licites lorsqu’il s’agit de la propagation de la vie végétale ou animale.
194. En effet, la vie humaine qui, dès son origine, requiert l’action créatrice de Dieu, doit être tenue par tous comme sacrée. Celui qui s’écarte de ces préceptes donnés par Dieu offense la majesté divine, se dégrade, lui et le genre humain, et affaiblit, en même temps, les ressorts intimes de son pays.
195. Il est ainsi de la plus haute importance que les nouvelles générations, non seulement reçoivent une excellente éducation culturelle et religieuse, – ce qui est le droit et le devoir des parents, – mais aussi qu’elles aient un sens aigu de leurs responsabilités dans toutes les actions de la vie, en particulier dans la fondation de la famille, la procréation et l’éducation des enfants. Il faut inculquer aux enfants, avec une solide confiance dans la Providence divine, une volonté déterminée d’accepter les peines et les sacrifices, qui sont le lot inévitable de ceux qui ont entrepris la noble tâche de collaborer avec Dieu dans la transmission de la vie et l’éducation des enfants. Dans cette œuvre sublime aucune aide n’est plus précieuse que les principes et les secours surnaturels de l’Église, qui, pour cette raison, entre autres, doit avoir pleine liberté d’accomplir sa mission.
Les biens de la terre au service de l’homme
196. Comme il est écrit au livre de la Genèse, aux premiers hommes qu’il créa, Dieu donna deux commandements qui se complètent l’un l’autre : « Soyez féconds et multipliez-vous » et « Emplissez la terre et soumettez-la. »45
197. Loin de demander une destruction des biens matériels, le second d’entre eux les assigne, au contraire, au service de la vie humaine.
198. Aussi est-ce pour Nous un sujet de tristesse de constater une des contradictions de notre époque : on décrit la rareté des biens en termes si sombres que l’humanité serait vouée à périr de misère et de faim ; mais les inventions scientifiques, les progrès techniques et les richesses économiques servent à la fabrication d’engins capables de conduire à une destruction complète de l’humanité et à une mort atroce.
199. La Providence divine a accordé au genre humain assez de moyens pour lui permettre de porter avec dignité les charges qui résultent de la transmission de la vie. Mais, si les hommes, l’esprit faussé et la volonté pervertie, font des moyens dont Nous avons parlé un usage contraire à la raison, à leur fin sociale et aux plans mêmes de Dieu, la tâche devient difficile, voire impossible.
E. Coopération internationale
200. Le progrès des sciences et des techniques ayant resserré de nos jours, dans tous les domaines de la vie sociale, les relations entre les peuples, ceux-ci dépendent de plus en plus étroitement les uns des autres.
201. Et comme tout problème de quelque importance, qu’il soit scientifique, technique, économique, social, politique, culturel, dépasse souvent les possibilités d’un seul pays, il prend nécessairement des dimensions supranationales, parfois même mondiales.
202. Ainsi, quels que soient son niveau de culture et d’instruction, le nombre et les capacités de ses citoyens, l’efficacité de son régime économique, l’abondance de ses ressources, l’étendue de son territoire, aucun pays ne peut, à lui seul, résoudre pleinement ses problèmes essentiels. Obligés de se compléter mutuellement, les peuples ne serviront bien leurs intérêts qu’en pensant également à ceux des autres. Ainsi est-ce la nécessité même qui invite les États à l’entente et à la collaboration.
L’obstacle de la méfiance réciproque
203. Les individus et les peuples en sont chaque jour plus convaincus, mais ils paraissent, en particulier les gouvernants, impuissants à réaliser cette double aspiration populaire. La cause n’en est pas dans le manque de moyens scientifiques, techniques et économiques appropriés, mais dans la méfiance réciproque. En réalité, les hommes et, par suite, les États se craignent les uns les autres. Chacun redoute que l’autre ne rêve d’oppression et qu’il ne saisisse l’occasion favorable pour mettre ses plans à exécution. Aussi tous les pays s’arment-ils pour leur défense, en affirmant que leurs armements ne sont destinés qu’à dissuader un éventuel agresseur.
204. La conséquence en est que d’immenses énergies humaines et ressources de la nature sont employées par les peuples au détriment de la société beaucoup plus qu’à son profit ; individus et peuples sont accablés de telles inquiétudes qu’ils reculent devant des tâches de grande envergure.
Conceptions de la vie opposées
205. Cette situation tient au fait que les hommes, surtout les dirigeants politiques, s’inspirent dans leurs activités de conceptions de la vie opposées. Certains, en effet, osent affirmer qu’il n’existe pas de règle de la vérité et de la justice, transcendante aux circonstances et aux hommes, nécessaire, universelle, égale pour tous. Ce refus d’une règle de justice unique et identique pour tous interdit qu’on s’entende de manière totale et sûre.
206. Certes, les mots de justice et d’exigences de la justice se trouvent sur toutes les lèvres, mais en des sens différents, souvent même contradictoires. Aussi dans leurs appels à la justice et aux exigences de la justice, les hommes politiques non seulement ne s’entendent pas sur le sens des mots, mais y trouvent souvent l’occasion de violentes controverses ; pour défendre ses droits et ses intérêts on en vient à penser qu’il n’est d’autre moyen que le recours à la force ; or, elle est la source des pires maux.
Reconnaissance nécessaire d’une vérité et d’une loi universelles
207. La confiance réciproque ne pourra s’établir et s’affermir entre les États que si, de part et d’autre, on reconnaît et met en pratique les lois de la vérité et de la justice.
208. Mais l’ordre moral n’a sa consistance qu’en Dieu ; sans Lui, il se désagrège. Car l’homme n’a pas seulement un corps ; il est aussi doué d’un esprit, doué de raison et de liberté. Corps et esprit, il exige une loi morale. Celle-ci, fondée sur la religion, peut, beaucoup mieux que toute force extérieure et que tout intérêt, résoudre les problèmes de la vie individuelle et sociale, dans chaque pays comme dans la communauté internationale.
209. Il en est qui affirment aujourd’hui qu’à l’époque des triomphes de la science et de la technique, l’homme, appuyé sur ses seules forces, peut se passer de Dieu pour atteindre à la civilisation la plus élevée. La vérité est, au contraire, que le progrès de la science et de la technique pose à l’homme, sur le plan mondial, des problèmes qu’il ne pourra résoudre que s’il reconnaît l’autorité de Dieu, Créateur et Maître de l’homme et de la nature.
210. Ces vérités sont confirmées par le progrès même des sciences. En ouvrant des perspectives pour ainsi dire illimitées, il suscite dans beaucoup d’esprits l’idée que les sciences exactes sont incapables de pénétrer et d’exprimer totalement la nature des êtres et leurs transformations ; tout au plus peuvent-elles émettre des hypothèses. Et lorsque, de leurs propres yeux, les hommes constatent, terrifiés, que les forces immenses, mises en œuvre par la technique, peuvent aussi bien servir à la destruction qu’au bien des peuples, ils sont obligés d’en conclure que les valeurs spirituelles et morales doivent être préférées à toute autre, si l’on veut que le progrès scientifique et technique ne conduise pas à la ruine de l’humanité, mais reste un moyen de civilisation.
211. D’autre part, dans les pays où le niveau de vie est élevé, les hommes éprouvent un sentiment d’insatisfaction croissante et perdent l’illusion d’un paradis sur terre ; mais, en même temps, ils prennent chaque jour mieux conscience des droits imprescriptibles et universels de la personne humaine et ils s’efforcent de créer entre eux des relations plus justes et plus conformes à leur dignité. Ainsi commencent-ils à mieux admettre leurs propres limites et à rechercher plus activement qu’hier les valeurs spirituelles. Il est permis de voir là autant de signes annonciateurs d’une collaboration multiple et féconde entre les individus et entre les peuples.
IV. Directives pastorales
212. Aujourd’hui comme hier, le progrès scientifique et technique a de nombreuses répercussions sur les relations sociales ; aussi est-il nécessaire de leur donner un équilibre plus humain dans chaque pays comme au plan international.
Idéologies erronées ou tronquées
213. À cet effet, on a élaboré et propagé des idéologies diverses ; les unes se sont dissipées comme brume au soleil, d’autres ont été profondément remaniées, d’autres enfin aujourd’hui attirent de moins en moins les esprits. C’est qu’elles n’atteignent l’homme ni dans sa totalité ni dans sa plénitude. Elles méconnaissent les imperfections évidentes de la nature humaine, comme la maladie et la douleur, que les systèmes économiques et sociaux les plus perfectionnés sont incapables d’éliminer. Il faut enfin compter avec le sens religieux profond et invincible qui anime tous les hommes et qu’aucune force au monde ne peut détruire, ni aucune ruse étouffer.
214. Une erreur radicale de notre époque est de considérer le sens religieux, inséré par la nature au cœur de l’homme, comme une illusion et un produit de l’imagination et de croire qu’il faut l’extirper de l’esprit humain, tel un anachronisme opposé au progrès de la civilisation. Au contraire, cette inclinaison intérieure de l’homme vers la religion manifeste qu’il a été créé par Dieu et qu’irrésistiblement il tend vers Lui ; comme l’a écrit saint Augustin : « Tu nous a faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet quand il ne repose pas en Toi. »46
Dieu, fondement nécessaire d’un ordre de justice
215. Aussi, quel que soit le progrès technique et économique, il ne pourra exister dans le monde ni justice ni paix tant que les hommes ne comprendront pas que toute leur dignité vient d’avoir été créés par Dieu et d’être les enfants de Dieu, cause première et fin de toutes les créatures. Séparé de Dieu, l’homme perd tout sentiment humain envers lui-même et envers les autres ; car les relations réciproques des hommes exigent impérieusement que la conscience soit ordonnée à Dieu, source de toute vérité, de toute justice et de tout amour.
216. C’est un fait connu de tous qu’en bien des pays, même d’antique civilisation chrétienne, la persécution sévit depuis des années contre nombre de Nos frères et fils, qui Nous sont spécialement chers. Le contraste qu’elle fait apparaître entre la parfaite dignité des persécutés et la cruauté raffinée des persécuteurs, s’il n’a pas encore amené ceux-ci à la raison, fait cependant réfléchir bien des hommes.
217. Mais la plus grande folie de notre époque est de prétendre à la construction d’un ordre temporel stable et fécond, en rejetant son fondement nécessaire, – le Dieu souverain, – de vouloir exalter la grandeur de l’homme en desséchant la source d’où elle jaillit et où elle s’alimente, en arrêtant même, si c’était possible, l’élan des âmes vers Dieu. Mais les événements de notre temps, où se sont brisées tant d’espérances et d’où sont venues tant d’afflictions, attestent avec certitude la vérité de la Parole de l’Écriture : « Si ce n’est pas Dieu qui bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la construisent. »47
Sens et valeur de la doctrine sociale de l’Église
218. La doctrine sociale de l’Église catholique a, sans le moindre doute possible, une valeur permanente.
219. Son principe essentiel est que l’homme est le fondement, la cause et la fin de toutes les institutions sociales – l’homme, être social par nature et élevé à un ordre de réalités qui transcendent la nature.
220. En partant de ce principe fondamental, qui proclame et garantit la dignité sacrée de la personne, la Sainte Église, surtout depuis cent ans, avec le concours de prêtres et de laïcs qualifiés, a mis au point un enseignement social. Elle y indique avec clarté comment organiser les relations humaines selon des normes universelles, conformes à la nature des choses, adaptées aux diverses conditions de la société et aux caractères de notre époque, et, partant, susceptibles d’être acceptées par tous.
221. Aujourd’hui, plus que jamais, il est nécessaire tout à la fois que cet enseignement soit connu et approfondi, et qu’il soit mis en pratique selon les formes et les méthodes que permettent ou exigent les circonstances de temps et de lieu. Rude mais noble tâche à laquelle Nous convions tous Nos frères et fils du monde entier et, avec eux, tout homme de bonne volonté.
Formation doctrinale et diffusion de la doctrine
- Enseignement des principes sociaux chrétiens
222. Nous réaffirmons tout d’abord que la doctrine sociale enseignée par l’Église fait partie intégrante de son enseignement sur la vie humaine.
223. Aussi désirons-Nous vivement la voir de plus en plus étudiée. Nous demandons qu’elle soit enseignée comme matière obligatoire dans toutes les écoles catholiques à tous les degrés, surtout dans les séminaires, sachant du reste que, pour plusieurs d’entre eux, c’est, depuis longtemps, chose faite et très bien faite. Nous désirons aussi que la doctrine sociale de l’Église figure au programme de formation religieuse des paroisses comme des associations d’apostolat des laïcs et qu’elle soit propagée par tous les moyens modernes de diffusion : quotidiens et périodiques, ouvrages scientifiques ou de vulgarisation, émissions radiophoniques et télévisées.
224. Nous pensons que Nos fils du laïcat peuvent contribuer à une diffusion de plus en plus étendue de la doctrine sociale de l’Église, s’ils ne se contentent pas de l’apprendre pour eux-mêmes et d’y conformer leurs actions, mais s’ils mettent tous leurs soins à en faire saisir la valeur par les autres.
225. Qu’ils soient bien persuadés qu’ils ne pourront jamais mieux en prouver la vérité et l’efficacité qu’en manifestant que, par elle, une solution s’offre aux problèmes de l’heure. Ainsi gagneront-ils l’audience de ceux qui aujourd’hui lui sont opposés parce qu’ils l’ignorent : peut-être même réussiront-ils à faire pénétrer dans leur esprit un rayon de sa lumière.
- Éducation selon les principes sociaux chrétiens
226. Des principes sociaux ne doivent pas seulement être exposés, mais aussi appliqués. La chose est encore plus vraie de la doctrine sociale de l’Église, dont la lumière est la vérité, l’objectif la justice et l’énergie principale l’amour.
227. Il est donc d’une extrême importance que Nos fils ne soient pas seulement instruits de la doctrine sociale, mais encore formés selon ses principes.
228. Pour être complète, l’éducation chrétienne doit s’étendre aux devoirs de tout ordre ; elle doit donc former les fidèles à agir conformément aux enseignements de l’Église dans le domaine économique et social.
229. S’il est toujours difficile de passer de la théorie à la pratique, il l’est plus encore dans le cas de la doctrine sociale de l’Église. À cela plusieurs raisons : l’égoïsme profondément enraciné au cœur de l’homme, le matérialisme généralisé de la société moderne, parfois aussi la difficulté à discerner dans les cas concrets les exigences de la justice.
230. Aussi ne suffit-il pas d’enseigner aux hommes que, suivant la doctrine de l’Église, ils doivent agir chrétiennement dans le domaine économique et social ; il faut leur apprendre les moyens qui les mettent à même de s’acquitter exactement de ce devoir.
- Formation pratique
231. Nous estimons que cette éducation sera insuffisante si, à côté du maître, le disciple n’y prend pas une part active et si, à l’enseignement théorique, ne se joint pas l’expérience de la pratique.
232. On n’apprend, dit-on avec raison, à bien se servir de la liberté que par son sain usage. De même, en est-il dans le domaine économique et social : on n’apprend à agir suivant la doctrine catholique qu’en agissant de fait suivant cette même doctrine.
233. C’est pourquoi, dans l’éducation sociale, un rôle important revient aux associations d’apostolat des laïcs, spécialement à celles qui ont pour but d’animer par la loi chrétienne les affaires temporelles ; car, au moyen de la pratique quotidienne, leurs membres peuvent se former eux-mêmes à ces tâches et y former aussi les jeunes.
- Sens chrétien de la vie
234. Il n’est pas hors de propos de rappeler ici à tous, aux puissants comme aux humbles, que le sens chrétien de la vie est inséparable de la volonté de garder la sobriété et d’accepter la souffrance, avec la grâce de Dieu.
235. De nos jours, hélas ! un désir effréné de plaisir s’est emparé de beaucoup d’hommes qui n’assignent d’autre but à la vie que la recherche du plaisir et l’assouvissement de la soif de jouissance au grand détriment de l’âme et même du corps. Même celui qui, pour juger cette attitude, ne fait appel qu’aux seules lumières naturelles doit reconnaître que la sagesse et la prudence demandent de garder la raison et la modération en toutes choses et de refréner ses passions. Mais celui qui juge à la lumière de la loi divine ne peut oublier que l’Évangile du Christ, l’Église et la tradition ascétique demandent aux fidèles de mortifier leurs instincts et de supporter patiemment les maux de cette vie. Outre qu’elle donne à l’esprit d’acquérir une ferme et sage maîtrise du corps, la pratique de ces vertus est un moyen efficace d’expier les peines dues au péché, dont nul n’est exempt, en dehors de Jésus-Christ et de sa Mère Immaculée.
- Méthode pour la formation
236. Pour mettre en pratique les principes sociaux, on passe, en général, par trois étapes : l’étude de la situation concrète ; l’examen sérieux de celle-ci à la lumière des principes ; enfin la détermination de ce qui peut ou doit être fait pour les appliquer suivant les circonstances de temps et de lieu. Ces trois étapes sont couramment exprimées en ces termes : voir, juger, agir.
237. Il est nécessaire que les jeunes non seulement connaissent cette méthode, mais qu’ils l’emploient concrètement dans la mesure du possible, afin que les principes appris ne restent pas pour eux de simples idées abstraites et sans conséquences pratiques.
238. Dans l’application des principes, il peut arriver que des catholiques, même sincères, soient d’opinions différentes. En ce cas, ils doivent veiller à se conserver et à se manifester estime et respect mutuels. Ils doivent aussi rechercher les possibilités d’une collaboration afin de réaliser à temps ce qu’exige la situation. Qu’ils prennent bien garde de ne pas gaspiller leurs forces en de fréquentes discussions et, sous prétexte de mieux, de ne pas négliger le bien qu’ils peuvent et, par conséquent, doivent accomplir.
- Le problème des contacts avec les non-chrétiens
239. D’autre part, les catholiques qui s’adonnent à des activités économiques et sociales se trouvent souvent en rapport avec des hommes qui n’ont pas la même conception de la vie. Qu’alors ils veillent avec grand soin à rester conséquents avec eux-mêmes et à n’admettre aucun compromis nuisible à l’intégrité de la religion ou de la morale. Mais aussi qu’ils examinent les positions d’autrui avec bienveillance et équité, qu’ils ne considèrent pas leurs seuls intérêts et collaborent loyalement en toute matière bonne en soi ou qui peut mener au bien. Si toutefois la Hiérarchie de l’Église s’est prononcée, ils sont tenus de se conformer à ses ordres ou à ses consignes ; à l’Église, en effet, appartiennent le droit et le devoir non seulement de défendre les principes touchant à l’intégrité de la religion et de la morale, mais aussi de se prononcer avec autorité sur leur application
Bases de l’action sociale des chrétiens
- Rôle des laïcs
240. Les principes que Nous avons donnés pour l’éducation valent aussi en ce qui concerne l’action. C’est une tâche qui revient spécialement à Nos fils du laïcat, puisque leur activité s’exerce d’ordinaire dans les affaires terrestres ou dans la création d’organisations à but profane.
241. Pour s’acquitter de cette noble tâche, les laïcs doivent non seulement être compétents dans leur profession et l’exercer selon des méthodes efficaces, mais aussi appliquer les principes et règles de l’Église en matière sociale, dans une attitude de confiance sincère et d’obéissance filiale. Qu’ils veuillent bien y réfléchir : si dans leurs activités temporelles ils n’observent pas, en matière sociale, les principes et règles donnés par l’Église et que Nous confirmons, ils manquent à leur devoir, ils peuvent souvent léser les droits d’autrui et même faire perdre confiance dans la doctrine de l’Église, comme si, excellente en théorie, elle était dépourvue d’efficacité réelle dans la conduite de la vie.
- Progrès technique et progrès spirituel
242. Nous l’avons déjà rappelé, les hommes ont aujourd’hui une connaissance plus approfondie et plus étendue des lois de la nature ; ils ont inventé des instruments pour en capter les énergies ; ils ont réalisé, et continuent de réaliser, des œuvres grandioses et dignes d’admiration. Dans leur volonté de dominer et de transformer le monde extérieur, ils courent cependant le risque de se négliger eux-mêmes et d’affaiblir leurs forces de l’esprit et du corps. Comme le notait avec tristesse Notre Prédécesseur Pie XI dans Quadragesimo anno : « Le travail corporel que la divine Providence, même après le péché originel, avait destiné au perfectionnement matériel et moral de l’homme, tend, dans ces conditions, à devenir un instrument de dépravation : la matière inerte sort ennoblie de l’atelier, tandis que les hommes s’y corrompent et s’y dégradent. »48
243. De même Pie XII affirme-t-il avec raison que notre époque se distingue par le contraste entre un immense progrès scientifique et technique et un recul très net du sens de la dignité humaine. L’ère technique poursuit son « chef-d’œuvre monstrueux, qui est de transformer l’homme en un géant du monde physique aux dépens de son esprit, réduit à l’état de pygmée du monde surnaturel et éternel »49.
244. Aujourd’hui encore se vérifie souvent ce que le Psalmiste affirmait des sectateurs des faux dieux : dans leurs activités les hommes oublient leur propre nature, mais ils admirent leurs œuvres au point d’en faire des idoles : « Leurs idoles sont de l’argent et de l’or, ouvrage de la main des hommes. »50
245. Dans Notre sollicitude de Pasteur universel, Nous exhortons instamment Nos fils, dans l’accomplissement de leurs tâches et la poursuite de leurs objectifs, à ne pas laisser s’émousser en eux le sens de leurs responsabilités ni à perdre de vue la hiérarchie des valeurs essentielles.
246. L’Église a enseigné de tout temps, et elle enseigne encore, que le progrès scientifique et technique, tout comme la prospérité qui en résulte, sont des biens authentiques, un signe du progrès de la civilisation. Mais elle enseigne aussi qu’on doit les juger d’après leur véritable nature ; ils ne peuvent être considérés que comme des moyens pour l’homme d’atteindre plus facilement une fin supérieure : devenir meilleur dans l’ordre naturel et dans l’ordre surnaturel.
247. C’est pourquoi Nous voudrions qu’aux oreilles de Nos fils résonne toujours la parole du divin Maître : « Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? ou bien, que donnera l’homme en échange de son âme ? »51
- Le repos des jours de fête
248. Ces avis en appellent un autre concernant l’obligation du repos les jours de fête.
249. Pour protéger la dignité de l’homme, créature de Dieu et doué d’une âme faite à son image, l’Église a toujours exigé de tous une observation fidèle du troisième commandement du Décalogue : « Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat. »52 Dieu a le droit et le pouvoir de demander à l’homme qu’il consacre un jour de la semaine à Lui rendre le culte qui Lui est dû, à élever son âme, toutes affaires cessantes, vers les choses célestes, à méditer au plus intime de sa conscience combien nécessaires et sacrées sont ses relations avec Dieu.
250. C’est un droit, en même temps qu’un besoin, pour l’homme de cesser par intervalles son travail afin non seulement de se reposer de son rude labeur quotidien et de se recréer honnêtement, mais aussi de favoriser l’unité de la famille, dont les membres doivent pouvoir se retrouver fréquemment dans les joies paisibles de la vie en commun.
251. La religion, la morale et un juste soin de la santé s’unissent donc pour demander un repos à jour fixe. Depuis des siècles l’Église a décrété que les fidèles le prendraient le dimanche et que le même jour ils assisteraient au sacrifice eucharistique, qui commémore la Rédemption et en applique les fruits aux âmes.
252. Mais Nous constatons avec une vive douleur – et ne pouvons que le désapprouver – que beaucoup d’hommes, sans aller peut-être jusqu’à mépriser délibérément cette sainte loi, n’en tiennent cependant trop souvent aucun compte. Il ne peut en résulter que des dommages pour le salut de l’âme et la santé du corps de Nos chers fils les travailleurs.
253. Aussi, pour le bien des âmes et des corps, et au nom de Dieu Lui-même, Nous rappelons à tous – pouvoirs publics, patrons et travailleurs – leur devoir d’observer ce commandement de Dieu et de l’Église. Qu’ils n’oublient pas la responsabilité qu’ils encourent devant Dieu et devant la société.
- Importance de l’engagement dans les tâches temporelles
254. De ce que Nous avons exposé brièvement ci-dessus, il serait erroné de conclure que Nos fils, surtout les laïcs, agiraient prudemment s’ils relâchaient leur activité de chrétiens dans les affaires temporelles. Nous affirmons au contraire qu’ils doivent l’intensifier.
255. Dans sa prière sublime pour l’unité de l’Église, le Seigneur demande au Père pour ses disciples : « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal »53 Ce serait une erreur d’imaginer une opposition, alors que la conciliation est possible, entre la perfection personnelle et les affaires de la vie présente, comme si, pour tendre à la perfection chrétienne, on devait nécessairement se retirer des activités temporelles ou comme si l’on ne pouvait vaquer aux affaires terrestres sans compromettre sa dignité d’homme et de chrétien.
Humaniser la civilisation moderne
256. Il est, au contraire, selon le plan de la Providence, que chacun se cultive et se perfectionne par son travail quotidien : or, celui-ci est, en général, consacré aux affaires de ce monde. Aussi l’Église se trouve-t-elle aujourd’hui placée devant cette lourde tâche : rendre la civilisation moderne conforme à un ordre vraiment humain et aux principes de l’Évangile. Ce rôle de l’Église, notre époque le réclame, l’implore de tous ses vœux, non seulement pour atteindre des objectifs plus élevés, mais aussi pour éviter à notre monde de perdre le bénéfice des progrès accomplis et de se perdre lui-même. Dans cette œuvre, Nous l’avons déjà dit, l’Église demande à ses fils, surtout aux laïcs, leur concours : dans leurs activités temporelles et dans leurs relations avec autrui, ils doivent rester unis à Dieu dans le Christ et agir pour une plus grande gloire de Dieu, selon les avertissements de saint Paul : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. »54 « Quoi que vous puissiez dire ou faire, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâces par Lui à Dieu le Père. »55
Le christianisme et le progrès de l’homme
257. Lorsque les activités et les institutions d’ordre temporel aident au progrès de l’âme et au bonheur éternel de l’homme, elles n’en sont que plus efficaces pour atteindre leur fin immédiate et naturelle. La parole du divin Maître reste toujours vraie : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît. »56 Car celui qui est devenu « lumière dans le Seigneur »57 et marche en « fils de lumière »58 perçoit plus sûrement les exigences de la justice dans les divers domaines de l’activité humaine, même dans ceux où l’amour immodéré d’un trop grand nombre d’hommes pour eux-mêmes, leur pays ou leur race, a multiplié les problèmes. De plus, comme celui qui est animé de la charité chrétienne ne peut pas ne pas aimer les autres, il en ressent les misères, les souffrances, les joies, comme les siennes propres. Où qu’elle s’exerce, son activité est constante, joyeuse, humaine, soucieuse du bien d’autrui. Car « la charité est longanime ; la charité est serviable ; elle n’est pas envieuse ; la charité ne se vante ni se rengorge. Elle ne fait rien d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne s’arrête pas au mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle exécute tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. »59
Signification du travail pour les membres du Corps mystique
258. Mais Nous ne voulons pas conclure cette encyclique sans vous rappeler, Vénérables Frères, cet article capital du dogme : nous sommes les membres vivants du corps mystique du Christ, qui est l’Église : « De même que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur multiplicité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ60. »
259. Aussi invitons-Nous instamment tous ceux que, par toute la terre, Nous comptons comme Nos fils, clercs et laïcs, à prendre conscience de la grandeur et de la dignité qu’ils tiennent du fait que, suivant cette parole ; « Je suis la vigne et vous les sarments »61, ils sont unis à Jésus-Christ comme les rameaux à la vigne et qu’ils peuvent participer à la vie divine. S’ils sont unis au saint Rédempteur en leur âme et esprit, leur travail continue en quelque sorte le travail de Jésus-Christ et tire de lui sa vertu rédemptrice : « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit. »62 Ainsi le travail humain a été élevé et ennobli pour conduire ceux qui l’exécutent à la perfection spirituelle et pour contribuer à communiquer aux autres et à répandre partout les fruits de la Rédemption. Par là aussi, les principes chrétiens, tel le ferment de l’Évangile, pénètrent intimement la société civile où nous vivons et travaillons.
Faire passer l’enseignement de l’encyclique dans la réalité
260. Bien que notre siècle, il faut le reconnaître, souffre d’erreurs fort graves et soit en proie à de violents désordres, il n’en offre pas moins aux ouvriers de l’Église un immense champ d’apostolat et Nous en concevons les plus grands espoirs.
261. Vénérables frères et chers fils, partant de l’admirable encyclique de Léon XIII, Nous avons examiné avec vous les graves problèmes sociaux de notre époque. Nous avons établi des normes et des principes que Nous vous supplions non seulement de méditer, mais, autant qu’il sera en votre pouvoir, de faire passer dans la réalité. Si chacun de vous se donne à cette tâche avec courage, il ne manquera pas par là de contribuer dans une large mesure à affermir sur terre le règne du Christ, « règne de vérité et de vie, règne de sainteté et de grâce ; règne de justice, d’amour et de paix »63, d’où nous passerons un jour au bonheur du ciel, pour lequel nous avons été créés et que nous appelons de tous nos vœux.
Efficacité des principes sociaux du christianisme
262. Il s’agit de la doctrine de l’Église catholique, Mère et éducatrice de tous les peuples, dont la lumière illumine, embrase et enflamme ; dont la voix qui nous enseigne est pleine de sagesse céleste pour tous les temps ; dont la force apporte toujours les remèdes efficaces aux besoins croissants des hommes, aux soucis et aux inquiétudes de la vie présente. Sa voix s’unit à la voix antique du Psalmiste, qui ne cesse de réconforter et de soulever nos âmes : « J’écoute : Que dit Yahvé ? Ce que Dieu dit, c’est la paix pour son peuple, ses amis, pourvu qu’ils ne reviennent à leur folie. Proche est son salut pour ceux qui le craignent et la Gloire habitera notre terre. La vérité et la bonté se rencontrent ; la justice et la paix s’embrassent. La vérité germera de la terre et des cieux la justice se penchera. Yahvé lui-même donne le bonheur et notre terre donne son fruit ; la justice marchera devant lui et la paix sur la trace de ses pas. »64
263. Tels sont les vœux, Vénérables Frères, que Nous formons en conclusion de cette lettre, à laquelle, pendant de longs jours, Nous avons donné le meilleur de Notre sollicitude pour l’Église universelle. Puisse le divin Rédempteur des hommes, « qui de par Dieu est devenu pour nous sagesse, justice, sanctification et rédemption »65, régner et triompher à travers les siècles en tous et sur toutes choses. Puissent, une fois la société remise en ordre, tous les peuples jouir de la prospérité, de la joie et de la paix !
264. Comme présage de ces vœux et en gage de Notre paternelle bienveillance, Nous vous accordons de grand cœur dans le Seigneur Notre bénédiction apostolique, à vous, Vénérables Frères, et à tous les fidèles confiés à vos soins, spécialement à ceux qui répondront généreusement à Notre exhortation.

Donné à Rome, près Saint Pierre, le 15 mai de l’an 1961, le 3e de Notre Pontificat.



2  1 Tm3,15
3  Jn 14,6
4  Jn 8,12
5  Mc 8,2
6  15 mai 1891
7  Rerum novarum RN 13
8  Saint Thomas, De regimine principum 1,15
9 Quadragesimo anno QA 30
10 Ibid. QA 42
11 15 mai 1931
12 Quadragesimo anno QA 72
13 Ibid. QA 75
14 Ibid. QA 81
15 Ibid. QA 113 ss
16 Ibid. QA 117
17 Radio-message RM 3
18 Ibid. RM 7
19 Ibid. RM 5
20 Ibid. RM 11
21 Ibid. RM 12
22 Ibid. RM 20
23 Ibid. RM 22
24 Ibid. RM 25
25 Quadragesimo anno QA 88
26 Ibid. QA 86
27 Ibid., QA 147 ss
28 Radio-message RM 16
29 Quadragesimo anno QA 59
30 Ibid., QA 68
31  Message radiophonique du 1er septembre 1944, DC 1944, Nlle série, 7, pp. 3-4
32  Allocution aux représentants des associations catholiques des petites et moyennes entreprises (8 octobre 1956), DC 1956, col. 1550
33  Message radiophonique du 1er septembre 1944, DC 1944, Nlle série, 7, p. 3
34  Message radiophonique du 24 décembre 1942, DC 1944, Nlle série, 5, p. 1
35 Ibid., p. 2
36 Quadragesimo anno QA 123
37 Rerum novarum RN 19
38  Mt 6,19-20
39  Mt 25,40
40  Quadragesimo anno QA 82
41  Allocution aux membres de la Conférence internationale de la fao (3 mai 1960), DC 1960, col. 736
42  Ibid
43  1 Jn 3,16-17
44  Summi pontificatus (20 octobre 1939), DC 1939, col. 1260-1261
45  Gn 1,28
46  Confessions, 1,1
47  Ps 126,1
48  Quadragesimo anno QA 146
49  Message radiophonique de Noël 1953, DC 1954, col. 6
50  Ps 113,4
51  Mt 16,26
52  Ex 20,8
53  Jn 17,15
54  1Co 10,31
55  Col 3,17
56  Mt 6,33
57  Ep 5,8
58 Ibid
59  1Co 13,4-7
60  1Co 12,12.
61  Jn 15,5
62  Jn 15,5
63  Préface de la messe du Christ-Roi
64  Ps 84,9 ss
65  1 Co 1,30
]]></description></item><item><title>Radiomessage de No&#xEB;l 1944 au monde entier</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/343-radiomessage-de-noel-1944-au-monde-entier</link><description><![CDATA[Aux peuples du monde entier
Le sixième Noël de guerre.
Benignitas et humanitas apparuit Salvatoris nostri Dei, « Dieu notre Sauveur a fait paraître sa bonté et son amour pour les hommes » (Tite, III, 4). Pour la sixième fois déjà depuis le début de cette horrible guerre, la liturgie sainte de Noël salue de ces paroles, qui respirent une paix sereine, la venue parmi nous du Dieu Sauveur. L'humble et pauvre crèche de Bethléem attire de toutes parts, avec une force inexprimable, la pensée de tous les croyants.
Au fond des cœurs enveloppés de ténèbres, affligés, abattus, descend, pour les envahir en entier, un grand torrent de lumière et de joie. Les fronts abaissés se relèvent sereins, car Noël est la fête de la dignité humaine, la fête de « l'admirable échange par lequel le Créateur du genre humain, en prenant un corps vivant, a daigné naître de la Vierge, et par sa venue nous a dispensé sa divinité ».
Mais notre regard se porte spontanément de l'Enfant lumineux de la crèche sur le monde qui nous entoure, et le soupir douloureux de l'évangéliste saint Jean monte à nos lèvres : Lux in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt, « la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas accueillie » (Jean, I, 5).
Car, hélas! pour la sixième fois encore, l'aube de Noël se lève sur des champs de bataille toujours plus vastes, sur des cimetières où s'accumulent toujours plus nombreuses les dépouilles des victimes, sur des terres désertes où quelques rares tours vacillantes marquent dans leur silencieuse tristesse les ruines de villes naguère florissantes et prospères, où des cloches tombées ou enlevées ne réveillent plus les habitants de leur chant joyeux de Noël. Ce sont autant de témoins muets qui dénoncent cette tache dans l'histoire de l'humanité qui, volontairement aveugle devant la clarté de Celui qui est la splendeur et la lumière du Père, volontairement éloignée du Christ, est descendue et tombée dans la ruine et dans l'abdication de sa propre dignité. La petite lampe elle-même s'est éteinte dans beaucoup d'églises majestueuses, dans beaucoup de modestes chapelles, où, près du tabernacle, elle avait partagé les veilles de l'Hôte divin sur le monde endormi. Quelle désolation ! Quel contraste ! N'y aurait-il donc plus espoir pour l'humanité ?
Aurore d'espérance.
Béni soit le Seigneur ! Des lugubres gémissements de la douleur, du sein même de l'angoisse déchirante des individus et des pays opprimés, se lève une aurore d'espérance. Dans une partie toujours croissante de nobles esprits surgissent une pensée, une volonté de plus en plus claire et ferme : faire de cette guerre mondiale, de cet universel, bouleversement, le point de départ d'une ère nouvelle pour le renouvellement profond, la réorganisation totale du monde. A cet effet, tandis que les armées continuent à s'épuiser en luttes, meurtrières avec des moyens de combat toujours plus cruels, les hommes de gouvernement, représentants responsables des nations, se réunissent pour des conversations, pour des conférences afin de déterminer les droits et les devoirs fondamentaux sur lesquels devrait être reconstruite une communauté des États, de tracer le chemin vers un avenir meilleur, plus sûr, plus digne de l'humanité.
Antithèse étrange que cette coïncidence d'une guerre dont l'âpreté tend au paroxysme et du remarquable progrès des aspirations et des projets vers une entente pour une paix solide et durable ! On peut bien sans doute discuter la valeur, l'applicabilité, l'efficacité de tel ou tel projet, le jugement à porter sur eux peut bien rester en suspens ; mais il n'en est pas moins vrai que le mouvement est encours.
Le problème de la démocratie.
En outre – et ceci est peut-être le point le plus important à la lueur sinistre de la guerre qui les enveloppe, dans la chaleur cuisante de la fournaise où ils se trouvent emprisonnés, les peuples se sont comme réveillés d'une longue torpeur. Ils ont pris en face de l'État, en face des gouvernants, une attitude nouvelle, interrogative, critique, défiante. Instruits par une amère expérience, ils s'opposent avec plus de véhémence aux monopoles d'un pouvoir dictatorial, incontrôlable et intangible, et ils réclament un système de gouvernement qui soit plus compatible avec la dignité et la liberté des citoyens.
Ces multitudes inquiètes, bouleversées par la guerre jusqu'en leurs assises les plus profondes, ont acquis aujourd'hui l'intime persuasion – auparavant peut-être vague et confuse, mais désormais incoercible – que, si la possibilité de contrôler et de corriger l'activité des pouvoirs publics n'avait pas fait défaut, le monde n'aurait pas été entraîné dans le tourbillon désastreux de la guerre, et qu’afin d'éviter à l'avenir qu’une pareille catastrophe se répète il faut créer dans le peuple lui-même des garanties efficaces.
Dans cet état d'esprit, faut-il s'étonner que la tendance démocratique envahisse les peuples et obtienne largement le suffrage et le consentement de ceux qui aspirent à collaborer plus efficacement aux destinées des individus et de la société ?
Il est à peine nécessaire de rappeler que, selon l'enseignement de l'Église, « il n'est pas défendu de préférer des gouvernements modérés de forme populaire, pourvu que reste sauve la doctrine catholique sur l'origine et l'exercice du pouvoir public », et que « l'Église ne réprouve aucune des formes variées de gouvernement, pourvu qu'elles soient aptes en elles-mêmes à procurer le bien des citoyens» 3.
Si donc, en cette solennité qui commémore à la fois la bonté du Verbe incarné et la dignité de l'homme (dignité entendue non seulement sous l'aspect de la personne, mais aussi dans la vie sociale), Nous portons Notre attention sur le problème de la démocratie, pour examiner selon quels principes elle doit être réglée pour pouvoir se dire une vraie et saine démocratie, répondant aux circonstances de l'heure présente, il est clairement indiqué que la sollicitude diligente de l'Église ne va pas tant à sa structure et à son organisation extérieure – qui dépendent des aspirations propres de chaque peuple – qu'à l'homme lui-même qui, loin d'être l'objet et comme un élément passif de la vie sociale, en est au contraire et doit en être et demeurer le sujet, le fondement et la fin.
Si l'on admet que la .démocratie, entendue dans son sens large, admet des formes diverses, et peut se réaliser aussi bien dans des monarchies que dans des républiques, deux questions se présentent à Notre examen :
1° Quels doivent être les caractères distinctifs des hommes vivant en démocratie et sous le régime démocratique ? 2° Quels sont les caractères distinctifs des hommes qui, dans une démocratie, détiennent le pouvoir public ?
 1 – Caractères particuliers des citoyens en régime démocratique
Exprimer son opinion personnelle sur les devoirs et les sacrifices qui lui sont imposés ; ne pas être contraint d'obéir sans avoir été entendu, voilà deux droits du citoyen qui trouvent dans une démocratie, comme le nom l'indique, leur expression. C'est à la solidité, à l'harmonie, aux bons résultats de ce contact entre les citoyens et le gouvernement de l'État qu'on peut reconnaître si une démocratie est vraiment saine et équilibrée, et quelle est sa force de vie et de développement. Pour ce qui touche ensuite à l'extension et à la nature des sacrifices réclamés de tous les citoyens – en un temps comme le nôtre où l'activité de l'État est si vaste et si décisive la forme démocratique du gouvernement apparaît à beaucoup comme un postulat naturel imposé par la raison elle-même. Cependant, quand on réclame « plus de démocratie et une meilleure démocratie », cette exigence ne peut avoir d'autre sens que de mettre le citoyen toujours plus en mesure d'avoir une opinion personnelle propre, de l'exprimer et de la faire valoir d'une manière conforme au bien commun.
« Peuple et masse »
De là découle une première conclusion nécessaire avec sa conséquence pratique. L'État ne contient pas en lui-même et ne réunit pas mécaniquement dans un territoire donné une agglomération amorphe d'individus. Il est, et doit être, en réalité, l'unité organique et organisatrice d'un vrai peuple.
Peuple et multitude amorphe, ou, comme on a coutume de dire, « masse », sont deux concepts différents. Le peuple vit et se meut par sa vie propre ; la masse est de soi inerte, et elle ne peut être mue que de l'extérieur. Le peuple vit de la plénitude de la vie des hommes qui le composent, dont chacun, à la place et de la manière qui lui sont propres, est une personne consciente de ses propres responsabilités et de ses propres convictions. La masse, au contraire, attend l'impulsion du dehors, jouet facile entre les mains de quiconque en exploite les instincts et les impressions, prompte à suivre, tour à tour, aujourd'hui tel drapeau et demain tel autre. L'exubérance vitale d'un vrai peuple répand la vie, abondante et riche, dans l'État et dans tous ses organes, leur infusant, avec une vigueur sans cesse renouvelée, la conscience des propres responsabilités, le sens vrai du bien commun. La force élémentaire de la masse peut n'être aussi qu'un instrument au service d'un État qui sait habilement en faire usage. L'État lui-même, aux mains d'un ou de plusieurs ambitieux, groupés artificiellement par leurs tendances égoïstes, peut, en s'appuyant sur la masse, devenir une simple machine, imposer arbitrairement sa volonté à la meilleure partie du peuple : l'intérêt commun en reste lésé gravement et pour longtemps, et la blessure ainsi faite est bien souvent difficile à guérir.
Il résulte clairement de là une autre conclusion : la masse, telle que Nous venons de la définir, est l'ennemie principale de la vraie démocratie et de son idéal de liberté et d'égalité.
Dans un peuple digne de ce nom, le citoyen a conscience de sa propre personnalité, de ses devoirs et de ses droits ; la conscience de sa propre liberté se joint au respect de la liberté et de la dignité des autres. Dans un peuple digne de ce nom, toutes les inégalités, qui dérivent non du libre caprice, mais de la nature même des choses, inégalités de culture, de richesses, de position sociale, sans préjudice, bien entendu, de la justice et de la charité mutuelle, ne sont nullement un obstacle à l'existence et à la prédominance d'un authentique esprit de communauté et de fraternité. Bien au contraire, loin de nuire aucunement à l'égalité civile, elles lui confèrent son sens légitime, à savoir que chacun a le droit, en face de l'État, de vivre honorablement sa propre vie personnelle, au poste et dans les conditions où l'ont placé les desseins et les dispositions de la Providence.
Par opposition à ce tableau de l'idéal démocratique de liberté et d'égalité dans un peuple gouverné par des mains honnêtes et prévoyantes, quel spectacle offre un État démocratique laissé au caprice arbitraire de la masse ! La liberté, en tant que devoir moral de la personne, se transforme en une prétention tyrannique de donner libre essor aux impulsions et aux appétits humains aux dépens d'autrui. L'égalité dégénère en un nivellement mécanique, en une uniformité sans nuance aucune : sentiment de l'honneur vrai, activité personnelle, respect de la tradition, dignité, tout ce qui, en un mot, donne à la vie sa valeur, s'effondre peu à peu et disparaît. Il y survit seulement, d'une part, les victimes trompées par la fascination apparente de la démocratie, confondue ingénument avec l'esprit même de la démocratie, avec la liberté et l'égalité, et, d'autre part, des profiteurs plus ou moins nombreux qui ont su, grâce à la puissance de l'argent ou de l'organisation, s'assurer par-dessus les autres une condition privilégiée et le pouvoir lui-même.
2 – Caractères des hommes qui, dans la démocratie, détiennent le pouvoir public
L'État démocratique, qu'il soit monarchique ou républicain, doit, comme n'importe quelle autre forme de gouvernement, être investi du pouvoir de commander avec une autorité vraie et effective. L'ordre absolu des êtres et des fins, qui montre dans l'homme une personne autonome, c'est-à-dire un sujet de devoirs et de droits inviolables d'où dérive et où tend sa vie sociale, comprend également l'État comme société nécessaire, revêtue de l'autorité sans laquelle il ne pourrait ni exister ni vivre. Si donc les hommes, en se prévalant de la liberté personnelle, niaient toute dépendance par rapport à une autorité supérieure munie du droit de coercition, ils saperaient par le fait même le fondement de leur propre dignité et liberté, c'est-à-dire cet ordre absolu des êtres et des fins.
Ainsi établis sur cette même base, la personne, l'État, le pouvoir public avec leurs droits respectifs se trouvent tellement liés et unis entre eux qu'ils se soutiennent ou s'écroulent tous ensemble.
Et comme cet ordre absolu, aux yeux de la saine raison et surtout de la foi chrétienne, ne peut avoir d'autre origine qu'en un Dieu personnel, notre Créateur, il suit de là que la dignité de l'homme est la dignité de l'image de Dieu, que la dignité de l'État est la dignité de la communauté morale voulue par Dieu, que la dignité de l'autorité politique est la dignité de sa participation à l'autorité de Dieu.
Aucune forme d'État ne saurait se dispenser d'avoir égard à cette intime et indissoluble connexion ; moins que toute autre la démocratie. Par conséquent, si celui qui détient le pouvoir public ne la voit pas, ou s'il la néglige plus ou moins, il ébranle dans ses bases sa propre autorité. De même, s'il ne tient pas suffisamment compte de cette relation, s'il ne voit pas dans sa charge la mission de réaliser l'ordre voulu par Dieu, le danger surgira que l'égoïsme du pouvoir ou des intérêts l'emporte sur les exigences essentielles de la morale politique et sociale, que les vaines apparences d'une démocratie de pure forme ne servent souvent que de masque à tout ce qu'il y a en réalité de moins démocratique.
Seule la claire intelligence des fins assignées par Dieu à toute société humaine, jointe au sentiment profond des sublimes devoirs de l'œuvre sociale, peut mettre ceux à qui est confié le pouvoir en mesure d'accomplir leurs propres obligations dans l'ordre législatif, judiciaire ou exécutif, avec cette conscience de leur propre responsabilité, avec cette objectivité, cette impartialité, cette loyauté, cette générosité, cette incorruptibilité, sans lesquelles un gouvernement démocratique réussirait difficilement à obtenir le respect, la confiance et l'adhésion de la meilleure partie du peuple.
Le sens profond des principes d'un ordre politique et social, sain et conforme aux règles du droit et de la justice, est de particulière importance chez ceux qui, dans n'importe quelle forme de régime démocratique, possèdent, complètement ou en partie, comme représentants du peuple, le pouvoir législatif. Et puisque le centre de gravité d'une démocratie normalement constituée réside dans cette représentation populaire, dont les courants politiques rayonnent dans tous les domaines de la vie publique, tant pour le bien que pour le ma1, la question de l'élévation morale, de l'aptitude pratique, de la capacité intellectuelle des députés au parlement, est pour tout peuple de régime démocratique une question de vie ou de mort, de prospérité ou de décadence, d'assainissement ou de perpétuel malaise.
Pour accomplir une action féconde, pour se concilier l'estime et la confiance, tout corps législatif doit, comme l'attestent d'incontestables expériences, accueillir dans son sein une élite d'hommes spirituellement éminents et au caractère ferme, qui se considèrent comme les représentants du peuple tout entier et non pas comme les mandataires d'une foule, aux intérêts particuliers de laquelle sont souvent, hélas ! sacrifiés les vrais besoins et les vraies exigences du bien commun. Une élite d'hommes qui ne soit restreinte à aucune profession ni à aucune condition, mais qui soit l'image de la vie multiple de tout le peuple. Une élite d'hommes de conviction chrétienne solide, de jugement juste et sûr, de sens pratique et équitable, et qui, dans toutes les circonstances, restent conséquents avec eux-mêmes ; des hommes de doctrine claire et saine, aux desseins solides et droits ; avant tout, des hommes qui, par l'autorité qui émane de leur conscience pure et rayonne largement autour d'eux, soient capables d'être des guides et des chefs, spécialement dans les temps où les nécessités pressantes surexcitent l'impressionnabilité du peuple et le rendent plus facile à être dévoyé et à s'égarer ; des hommes qui, dans les périodes de transition, généralement travaillées et déchirées par les passions, par les divergences d'opinions et par les oppositions de programmes, se sentent doublement tenus de faire circuler dans les veines enfiévrées du peuple et de l'État l'antidote spirituel des vues claires, de la bonté empressée, de la justice également favorable à tous, et la tendance résolue à l'union et à la concorde nationale dans un esprit de sincère fraternité.
Les peuples dont le tempérament spirituel et moral est suffisamment sain et fécond trouvent en eux-mêmes et peuvent donner au monde les hérauts et les instruments de la démocratie, qui vivent dans ces dispositions et savent les mettre réellement en pratique. Au contraire, là où manquent ces hommes, d'autres viennent occuper leur place pour faire de l'activité politique l'arène de leur ambition, une course au gain pour eux-mêmes, pour leur caste ou pour leur classe, et c'est ainsi que la chasse aux intérêts particuliers fait perdre de vue et met en péril le vrai bien commun.
L'absolutisme d'État.
Une saine démocratie fondée sur les principes immuables de la loi naturelle et des vérités révélées sera résolument contraire à cette corruption qui attribue à la législation de l'État un pouvoir sans frein ni limites, et qui, malgré de vaines apparences contraires, fait aussi du régime démocratique un pur et simple système d'absolutisme.
L'absolutisme d'État (qui ne saurait se confondre, comme tel, avec la monarchie absolue, dont il n'est pas question ici) consiste en effet dans le principe erroné que l'autorité de l'État est illimitée, et qu'en face d'elle, même quand elle donne libre cours à ses vues despotiques en dépassant les frontières du bien et du mal, on n'admet aucun appel à une loi supérieure qui oblige moralement.
Un homme pénétré d'idées justes sur 1'État, l'autorité et le pouvoir dont il est revêtu en tant que gardien de l'ordre social, ne pensera jamais à léser la majesté de la loi positive dans les limites de sa compétence naturelle. Mais cette majesté du droit positif humain n'est sans appel que s'il se conforme, ou du moins ne s'oppose pas, à l'ordre absolu établi par le Créateur et mis en une nouvelle lumière par la révélation de l'Évangile. Elle ne peut subsister qu'autant qu'elle respecte le fondement sur lequel s'appuient également la personne humaine, l'État et le pouvoir public. C'est là le critère fondamental de toute forme saine de gouvernement, y compris la démocratie, critère qui doit servir à juger la valeur morale de toute loi particulière.
3 – Nature et conditions d’une organisation efficace de la paix
L'unité du genre humain et la société des peuples.
Nous avons voulu, chers fils et chères filles, profiter de l'occasion de la fête de Noël pour indiquer par quels chemins une démocratie qui corresponde à la dignité humaine peut, en harmonie avec la loi naturelle et avec les desseins que Dieu manifeste dans la Révélation, parvenir à de bienfaisants résultats. Nous sentons profondément, en effet, l'importance capitale de ce problème pour le progrès pacifique de la famille humaine ; mais Nous connaissons en même temps les hautes exigences que cette forme de gouvernement impose à la maturité morale de chaque citoyen. C’est une maturité à laquelle on se flatterait en vain de pouvoir parvenir pleinement et sûrement, si la lumière de la grotte de Bethléem n'éclairait pas le sentier obscur par lequel les peuples, au sortir de la tempête présente, s'acheminent vers un avenir qu'ils espèrent plus serein.
Jusqu'à quel point pourtant les représentants et les pionniers de la démocratie seront-ils convaincus dans leurs délibérations que l'ordre absolu des êtres et des fins, rappelé par Nous à plusieurs reprises, implique aussi, comme exigence morale et comme couronnement du développement social, l'unité du genre humain et de la famille des peuples ? De la reconnaissance de ce principe dépend l'avenir de la paix. Aucune, réforme mondiale, aucune garantie de paix ne peut en faire abstraction sans s'affaiblir et se renier elle même. Si au contraire cette même exigence morale trouvait sa réalisation dans une société des peuples qui saurait éviter les défauts de structure et les faiblesses des solutions précédentes, alors, la majesté de cet ordre réglerait et dominerait également les délibérations de cette société et l'application de ses moyens de sanction.
Pour la même raison, on comprend que l'autorité d'une telle société des peuples devra être réelle et effective sur les États qui en sont les membres, de manière pourtant que chacun d'entre eux conserve un droit égal à sa souveraineté relative. C'est seulement de cette manière que l'esprit d'une saine démocratie pourra pénétrer également dans le domaine vaste et épineux de la politique extérieure.
LEFT">Contre la guerre d'agression comme solution des controverses internationales.
Du reste, un devoir oblige tout le monde, un devoir qui ne souffre aucun retard, aucun délai, aucune hésitation, aucune tergiversation : celui de faire tout ce qui est possible pour proscrire et bannir une fois pour toutes la guerre d'agression comme solution légitime des controverses internationales et comme moyen de réalisation des aspirations nationales. On a vu dans le passé beaucoup de tentatives entreprises dans ce but. Toutes ont échoué. Et elles échoueront toujours toutes, aussi longtemps que la partie plus saine du genre humain ne sera pas fermement résolue et saintement obstinée, comme par un devoir de conscience, à remplir la mission que les temps passés avaient commencée sans assez de sérieux et de résolution.
Si jamais une génération a dû entendre s'élever au fond de la conscience le cri: « guerre à la guerre », c'est certainement la présente. Elle est passée à travers un océan de sang et de larmes, comme peut-être n'en ont jamais connu les temps passés; elle en a vécu si intensément les indicibles atrocités que le souvenir de tant d'horreurs devra rester imprégné dans sa mémoire et jusqu'au plus profond de son âme, comme l'image d'un enfer, dont quiconque conserve au cœur des sentiments d'humanité ne pourra jamais avoir de plus ardent désir que d'en fermer les portes pour toujours.
Formation d'un organisme commun pour le maintien de la paix.
Les résolutions jusqu'ici connues des commissions internationales permettent de conclure qu'un point essentiel de tout aménagement futur du monde serait la formation d'un organisme chargé du maintien de la paix, d'un organisme investi d'un commun accord d'une autorité suprême et qui aurait aussi dans ses attributions d'étouffer dans son germe toute menace d'agression isolée ou collective. Personne ne pourrait saluer cette évolution avec plus de joie que celui qui a défendu depuis longtemps le principe que la théorie de la guerre, comme moyen apte et proportionné de solution pour les conflits internationaux, est désormais dépassée. Personne ne saurait souhaiter plus ardemment plein et heureux succès à cette collaboration commune, qui est à entreprendre avec un sérieux d'intention inconnu jusqu'ici, que celui qui s'est employé consciencieusement à amener la mentalité chrétienne et religieuse à réprouver la guerre moderne et ses monstrueux moyens de lutte.
Monstrueux moyens de lutte ! On ne saurait contester que le progrès des inventions humaines, qui devait marquer l'avènement d'un plus grand bien-être pour toute l'humanité, a été détourné de son but pour être employé à détruire ce que les siècles avaient édifié. Mais par là même s'est manifestée toujours plus évidente l'immoralité de cette guerre d'agression. Et si maintenant, à la reconnaissance de cette immoralité s'ajoute la menace d'une intervention juridique des nations et d'un châtiment infligé à l'agresseur par la société des États, en sorte que la guerre se sente toujours sous le coup de la proscription et toujours sous la surveillance d'une action préventive, alors, l'humanité sortant de la nuit obscure où elle est restée si longtemps submergée, pourra saluer l'aurore d'une nouvelle et meilleure époque de son histoire.
Son statut excluant toute imposition injuste
À une condition toutefois: c'est que l'organisation de la paix à laquelle les garanties mutuelles et, si besoin :est, les sanctions économiques et même l'intervention armée ,devant donner force et stabilité, ne consacre définitivement aucune injustice, ne lèse aucun ,droit au .détriment ,d'aucun peuple (qu'il appartienne au groupe des vainqueurs, des vaincus ou des neutres), ne perpétue aucune imposition ou charge, en dehors de celles qui sont seules temporairement permises -comme réparation des dommages de guerre.
Que certains peuples aux gouvernants desquels, ou peut-être aussi à eux-mêmes en partie, on attribue la responsabilité de la guerre aient à supporter durant quelque temps les rigueurs de mesures de sécurité, jusqu’au moment où les liens de confiance mutuelle violemment brisés se seront peu à peu renoués, est chose humainement explicable et, selon toute probabilité, pratiquement inévitable. Néanmoins, ces peuples devront avoir, eux aussi, l'espoir bien fondé, dans la mesure de leur loyauté et de leur coopération effective aux efforts pour la restauration future, de pouvoir devenir, tout comme les autres États, avec la même considération et les mêmes droits, associés à la grande communauté des nations. Leur refuser cet espoir serait le contraire d'une sagesse prévoyante, assumer la grave responsabilité de barrer le chemin à une libération générale de toutes les conséquences désastreuses, matérielles, morales et politiques du gigantesque cataclysme qui a secoué jusque dans ses dernières profondeurs la pauvre famille humaine, mais qui en même temps lui a indiqué la route vers de nouveaux buts.
Les austères leçons de la douleur
Nous ne voulons pas renoncer à la confiance que les peuples, qui sont tous passés par l'école de la douleur, auront su en retenir les austères leçons. Et pour Nous confirmer dans cet espoir, Nous avons des paroles d'hommes qui ont éprouvé davantage les souffrances de la guerre et qui ont trouvé des accents généreux pour exprimer, en même temps que l'affirmation des exigences propres de sécurité contre toute future agression, leur respect des droits vitaux des autres peuples et leur aversion pour toute usurpation des mêmes droits. Il serait vain d'attendre que ce jugement sage, dicté par l'expérience de l'histoire et par un sens politique élevé, soit, dans l'effervescence actuelle des esprits, généralement accepté par l'opinion publique, ou même seulement par une majorité. La haine, l'incapacité de se comprendre réciproquement ont fait se lever entre les peuples qui ont combattu les uns contre les autres un nuage trop dense pour pouvoir espérer que l'heure soit déjà venue où un faisceau de lumière commence à éclairer le tragique panorama des deux côtés de l'obscure muraille. Mais il y a une chose que Nous savons, c'est que le moment viendra et peut-être plus tôt qu'on ne le pense, où les uns et les autres reconnaîtront que, tout considéré, il n'y a qu'un moyen de sortir du réseau embrouillé dans lequel la lutte et la haine ont enlacé le monde, c'est-à-dire le retour à une solidarité trop longtemps oubliée, à une solidarité qui ne se limite pas à tels ou tels peuples, mais qui soit universelle, fondée sur la connexion intime de leurs destinées et sur les droits qui appartiennent également à chacun d'eux.
La punition des délits
Personne, certes, ne pense à désarmer la justice à l’égard de qui a profité de la guerre pour commettre des délits réels et prouvés de droit commun ; les soi-disant nécessités militaires pouvaient tout au plus y servir de prétexte ; elles ne sauraient jamais les justifier. Mais si elle prétendait juger et punir, non plus des individus, mais collectivement des communautés tout entières, qui pourrait ne pas voir dans un pareil procédé une violation des règles qui président à n'importe quel jugement humain ?
4– L'Église, protectrice de la vraie dignité et de la liberté humaine
En un temps où les peuples se trouvent en face de devoirs tels qu'ils n'en ont peut-être jamais rencontré à aucun tournant de leur histoire, ils sentent bouillonner dans leurs cœurs tourmentés le désir impatient et comme inné de prendre les rênes de leur propre destin avec plus d'autonomie que par le passé. Ils espèrent réussir ainsi plus facilement à se défendre contre les irruptions périodiques de l'esprit de violence qui, comme un torrent de lave incandescente, n'épargne rien de tout ce qui leur est cher et sacré.
Grâce à Dieu, on peut croire passé le temps où l'appel aux principes de la morale et de l'Evangile pour la vie des États et des peuples était dédaigneusement exclu comme utopique. Les événements de ces années de guerre se sont chargés de réfuter, d'une manière plus dure qu'on ne l'aurait jamais pu penser, les propagateurs de semblables doctrines. Le dédain montré par eux contre ce prétendu irréalisme s'est changé en une épouvantable réalité : brutalité, injustice, destruction, anéantissement.
Si l'avenir appartient à la démocratie, un rôle de premier ordre dans sa mise en œuvre devra revenir à la religion du Christ et à l'Église, messagère de la parole du Rédempteur et continuatrice de sa mission de salut. C'est elle, en effet, qui enseigne et qui défend la Vérité ; c'est elle qui communique les forces surnaturelles de la grâce, pour réaliser l'ordre des êtres et des fins établi par Dieu, fondement dernier et règle directrice de toute .démocratie.
Par son existence même, l'Église se dresse en face du monde comme un phare resplendissant qui rappelle constamment cet ordre divin. Son histoire porte le clair reflet de sa mission providentielle. Les luttes que, contrainte par l'abus de la force, elle a dû soutenir pour la défense de la liberté reçue de Dieu furent, en même temps, des luttes pour la vraie liberté de l'homme.
L'Église a la mission d'annoncer au monde, désireux de formes meilleures et plus parfaites de démocratie, le message le plus élevé et le plus nécessaire qui puisse être : la dignité de l'homme, la vocation à la filiation de Dieu. C'est le cri puissant qui, de la crèche de Bethléem, résonne jusqu'aux extrémités de la terre aux oreilles des hommes, en un temps où cette dignité est le plus douloureusement abaissée.
Le mystère de Noël proclame cette dignité inviolable de l'homme avec une vigueur et une autorité sans appel qui dépasse infiniment celle à laquelle pourraient parvenir toutes les déclarations possibles des droits de l'homme. Noël, la grande fête du fils de Dieu apparu dans la chair, la fête où le ciel se penche vers la terre avec une grâce et une bienveillance ineffables, Noël est aussi le jour où la chrétienté et l'humanité, devant la crèche, dans la contemplation de la benignitas et humanitas Salvatoris nostri Dei, « bonté et de l'humanité de Dieu notre Sauveur », deviennent plus intimement conscientes de l'unité étroite que Dieu a établie entre elles. Le berceau du Sauveur du monde, qui a restauré la dignité humaine dans toute sa plénitude, est le point indiqué où se peut sceller l'alliance entre tous les hommes de bonne volonté. C'est là qu'au pauvre monde déchiré par les discordes, divisé par les égoïsmes, empoisonné par les haines, la lumière sera accordée, l'amour rendu, et qu'il lui sera donné de s'acheminer, dans l'harmonie cordiale, vers le but commun, afin de trouver finalement la guérison de ses blessures dans la paix du Christ.
5 - Croisade de charité
Nous ne voulons pas achever Notre message de Noël sans dire un mot vibrant de gratitude à tous ceux, États, gouvernements, évêques, peuples, qui, en ces temps d'inexprimables malheurs, Nous ont puissamment aidé à entendre le cri de douleur qui Nous parvient de tant de parties du monde et à tendre Notre main secourable à tant de fils et de filles aimés, que les vicissitudes de la guerre ont réduits à une extrême pauvreté et à la misère.
Il est juste de rappeler, en premier lieu, l'œuvre immense d'assistance déployée, malgré la difficulté extraordinaire des transports, par les États-Unis d'Amérique et, pour ce qui concerne particulièrement l'Italie, par l'excellentissime représentant personnel auprès de Nous de M. le président de cette Union.
Il Nous est agréable d'exprimer autant d'éloge et de reconnaissance à la générosité du chef de l'État, du gouvernement et du peuple espagnols, du gouvernement irlandais, de l'Argentine, de l'Australie, de la Bolivie, du Brésil, du Canada, du Chili,de l'Italie, de la Lithuanie, du Pérou, de la Pologne, de la Roumanie, de la Slovaquie, de la Hongrie et de l'Uruguay, qui ont rivalisé de nobles sentiments de fraternité et de charité, dont l'écho ne résonnera pas en vain dans le monde.
Tandis que les hommes de bonne volonté s'efforcent de jeter un pont spirituel pour unir les peuples cette action pure et désintéressée revêt un aspect et une valeur de particulière importance.
Lorsque les dissonances de la haine et de la discorde, qui dominent l'heure présente, ne seront plus, nous le souhaitons tous, qu'un triste souvenir, on verra mûrir avec plus d'abondance encore les fruits de cette victoire de l'amour vivant et magnanime sur le poison de l'égoïsme et des inimitiés.
Puissent tous ceux qui ont participé à cette croisade de charité trouver un stimulant et une récompense dans Notre Bénédiction apostolique et dans la pensée qu'au jour de la fête de l'amour monte pour eux vers le ciel, du fond d'innombrables cœurs angoissés, mais non point oublieux dans leur misère, la prière de reconnaissance : « Daignez accorder, Seigneur, à tous ceux qui nous font du bien à, cause de votre nom, la vie éternelle ».]]></description></item><item><title>Radio-message de juin 1941</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/199-radio-message-de-juin-1941</link><description><![CDATA[Discours de Ss. Pie XII
pour commémorer le 50ème anniversaire de l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII sur la question sociale
1. La solennité de la Pentecôte, jour de la glorieuse naissance de l’Église du Christ, est pour Notre cœur, chers fils de l’univers entier, une douce et opportune invitation, riche de hauts enseignements, à vous adresser, au milieu des difficultés et des conflits du temps présent, un message d’amour, d’encouragement et de réconfort. Nous vous parlons à un moment où toutes les énergies, toutes les forces physiques et intellectuelles d’une portion sans cesse croissante de l’humanité, sont tendues, à un degré d’intensité inconnu jusqu’ici, sous l’inexorable loi de fer de la guerre, et où d’autres antennes font rayonner des accents pleins ­d’exaspération et d’acrimonie, de scissions et de luttes.
2. Mais les antennes de la colline vaticane, de cette terre que le martyre et le tombeau du premier Pierre ont consacrée comme centre authentique de la Bonne Nouvelle et de sa bienfaisante diffusion dans le monde, ne peuvent transmettre que des paroles se pénétrant et s’inspirant de l’Esprit consolateur de la prédication qui, à la première Pentecôte, par la voix de Pierre, retentit dans Jérusalem tout émue : esprit d’ardent amour apostolique, esprit qui n’éprouve pas de désir plus vif et de joie plus sainte que de conduire tous, amis et ennemis, aux pieds du Crucifié du Golgotha, au tombeau glorieux du Fils de Dieu et du Rédempteur du genre humain, pour les convaincre tous qu’en lui seul, dans la vérité enseignée par lui, dans l’amour montré par lui à combler de biens et à guérir, et qui vécut jusqu’à se sacrifier lui-même pour la vie du monde, les individus et les peuples pourront trouver le salut véritable et un bonheur durable.
3. À cette heure, lourde d’événements encore entre les mains de la Providence divine qui dirige l’histoire des nations et veille sur l’Église, c’est pour Nous, chers fils, une joie et une satisfaction intimes de vous faire entendre la voix du Père commun, de vous appeler pour ainsi dire à une brève réunion de l’univers catholique, afin que vous puissiez expérimenter, dans le lien de la paix, la douceur du « cor unum » et de l’« anima una » 1 qui, sous l’impulsion de l’Esprit Saint, cimentait la communauté de Jérusalem au jour de la Pentecôte. Plus les conditions créées par la guerre rendent, en bien des cas, difficile un contact direct et vivant entre le Souverain Pasteur et son troupeau, plus grande est la reconnaissance avec laquelle Nous saluons le trait d’union que le génie inventif de notre époque lance en un instant à travers l’éther, mettant immédiatement en contact, par-dessus monts, mers et continents, tous les coins de la terre. Et ce qui, pour beaucoup, est arme de combat, se transforme pour Nous en un providentiel instrument d’apostolat, actif et pacifique, réalisant dans un sens nouveau la parole de l’Écriture : « In omnem terram exivit sonus eorum et in fines orbis terrae verba eorum 2. » Ainsi semble se renouveler le grand miracle de la Pentecôte, quand les peuples divers venus à Jérusalem des pays de toute langue écoutaient dans leur propre idiome la voix de Pierre et des apôtres. C’est avec une sincère satisfaction que Nous Nous servons aujourd’hui de ce moyen merveilleux pour attirer l’attention du monde catholique sur un anniversaire qui mérite d’être inscrit en lettres d’or dans les fastes de l’Église : le cinquantenaire de la publication, le 15 mai 1891, de l’encyclique sociale fondamentale de Léon XIII, Rerum novarum.
4. Poussé par la conviction profonde que l’Église a non seulement le droit, mais le devoir de prononcer une parole autorisée sur les questions sociales, Léon XIII adressa au monde son message. Non qu’il entendit fixer des règles sur le terrain purement pratique, technique peut-on dire, de ­l’organisation sociale ; car il le savait bien et c’était évident, et Notre Prédécesseur de sainte mémoire, Pie XI, le déclarait de nouveau il y a dix ans, dans son encyclique commémorative Quadragesimo anno, l’Église ne s’attribue pas une telle mission. Dans le monde du travail, pour le développement dans une saine responsabilité de toutes les énergies physiques et spirituelles des individus, pour leurs libres organisations, s’ouvre un vaste champ d’action multiforme, dans lequel les pouvoirs publics interviennent en intégrant et ordonnant, d’abord par le moyen des corporations locales et professionnelles, et enfin par la puissance de l’État lui-même, dont l’autorité sociale, supérieure et modératrice, a l’importante mission de prévenir les troubles de l’équilibre économique résultant de la ­multiplicité et des conflits des égoïsmes opposés, individuels et collectifs.
5. Incontestable en revanche est la compétence de l’Église dans cette part de l’ordre social qui entre en contact avec la morale, pour juger si les bases d’une organisation sociale donnée sont conformes à l’ordre immuable des choses que Dieu a manifesté par le droit naturel et la Révélation, double manifestation dont se réclame Léon XIII dans son encyclique. Et avec raison : les principes du droit naturel et les vérités révélées viennent, en effet, par des voies diverses, comme deux courants non contraires, mais convergents, de la même source divine ; et l’Église, gardienne de l’ordre surnaturel chrétien, dans lequel s’unissent nature et grâce, a la mission de former les consciences, les consciences donc aussi de ceux qui sont appelés à trouver des solutions pour les problèmes et les devoirs imposés par la vie sociale. De la forme donnée à la société, en harmonie ou non avec les lois divines, dépend et s’infiltre le bien ou le mal des âmes, c’est-à-dire, si les hommes, appelés tous à être vivifiés par la grâce du Christ, respireront dans les contingences terrestres du cours de leur vie, l’air sain et vivifiant de la vérité et des vertus morales, ou le microbe morbide et souvent mortel de l’erreur et de la dépravation. Devant de telles considérations et prévisions, comment pourrait-il être permis à l’Église, Mère si aimante et si soucieuse du bien de ses fils, de rester indifférente à la vue de leurs dangers, de se taire, ou de faire comme si elle ne voyait pas et ne comprenait pas des conditions sociales qui, volontairement ou non, rendent ardue ou pratiquement impossible une conduite chrétienne, conforme aux commandements du Souverain Législateur ?
6. Conscient d’une si grave responsabilité, Léon XIII, en adressant au monde son encyclique, montrait à la conscience chrétienne les erreurs et les dangers des conceptions d’un socialisme matérialiste, les funestes conséquences d’un libéralisme économique, souvent inconscient, ou oublieux, ou dédaigneux des devoirs sociaux ; et il exposait avec une magistrale clarté et une admirable précision les principes aptes à améliorer graduellement et pacifiquement les conditions matérielles et spirituelles de l’ouvrier.
7. Que si aujourd’hui, chers fils, cinquante ans après la publication de l’encyclique, vous Nous demandez jusqu’à quel point et dans quelle mesure l’efficacité de sa parole a répondu aux nobles intentions, aux pensées riches de vérité, aux directions bienfaisantes conçues et suggérées par le sage Auteur, Nous croyons devoir répondre : c’est précisément afin de rendre à Dieu tout-puissant, du fond de Notre âme, d’humbles actions de grâces pour le don accordé il y a cinquante ans à l’Église avec cette encyclique de son Vicaire ici-bas, et pour le louer du souffle de l’Esprit régénérateur qui, par elle, s’est répandu depuis lors et n’a cessé de croître sur l’humanité entière, que Nous, en cette solennité de Pentecôte, Nous sommes proposés de vous adresser Notre parole.
8. Déjà, Notre Prédécesseur Pie XI, dans la première partie de son encyclique commémorative, a exalté la splendide moisson qu’a fait mûrir Rerum novarum, germe fécond, d’où s’est développée une doctrine sociale catholique qui offrit aux fils de l’Église, prêtres et laïques, le plan et les moyens d’une féconde reconstruction sociale ; en sorte que c’est elle qui a fait surgir sur le terrain catholique des institutions bienfaisantes, nombreuses et variées, et des centres florissants d’aide mutuelle pour soi et pour les autres. Quelle prospérité matérielle et naturelle, quels fruits spirituels et surnaturels les ouvriers et leurs familles n’ont-ils pas trouvés dans les Unions catholiques ! Combien efficace et répondant aux besoins ne s’est pas montrée la contribution des syndicats et des associations en faveur des classes agricoles et moyennes, pour en soulager les misères, en assurer la juste défense et, ainsi, en calmant les passions, mettre la paix sociale à l’abri des troubles.
9. Et ce ne fut pas là le seul gain. L’encyclique Rerum novarum, en allant au peuple pour l’embrasser avec estime et amour, a pénétré dans les esprits et les cœurs de la classe ouvrière et y a mis un sentiment de dignité chrétienne et civile ; à tel point qu’avec le cours des ans l’active puissance de son influence a pris un tel développement et une telle étendue que les normes posées par elles sont devenues le patrimoine quasi commun de la famille humaine. Tandis que l’État, au XIXe siècle, par superstition de liberté, considérait comme son unique but de sauvegarder la liberté de ses droits, Léon XIII l’avertissait qu’il avait aussi le devoir de s’appliquer à la prévoyance sociale, pourvoyant au bien-être du peuple entier et de tous ses membres, particulièrement des faibles et des déshérités, par une large politique sociale et la création d’un droit du travail. À sa voix a répondu un puissant écho ; et c’est un sincère devoir de justice de reconnaître les progrès que, dans beaucoup de nations, la sollicitude de l’autorité civile a fait réaliser à la condition des travailleurs. Ce fut donc à raison qu’il a été dit que Rerum novarum était devenue la grande charte de l’activité sociale chrétienne.
10. Pendant ce temps s’écoulait un demi-siècle qui, sur le terrain des nations et des sociétés, a laissé de profonds sillons et de tristes germes. Les questions que les changements et bouleversements sociaux et surtout économiques imposaient depuis Rerum novarum à l’examen de la morale, ont été traitées avec une pénétrante acuité par Notre Prédécesseur immédiat dans l’encyclique Quadragesimo anno. La dizaine d’années qui a suivi n’a pas été moins riche que les précédentes en surprises de la vie sociale et économique, et est allée verser ses eaux agitées et obscures dans l’océan d’une guerre dont les vagues peuvent donner à l’économie et à la société des chocs imprévisibles.
11. Quels seront les problèmes et les entreprises particulières, peut-être totalement nouveaux, qu’offrira à la sollicitude de l’Église la vie sociale au lendemain du conflit qui met aux prises tant de peuples, il est bien difficile, à l’heure actuelle, de l’indiquer et de le prévoir. Toutefois, puisque le futur a ses racines dans le passé, puisque l’expérience des dernières années doit nous servir d’enseignement pour l’avenir, Nous avons pensé saisir l’occasion de l’actuelle commémoraison pour venir rappeler des principes directifs de morale sur trois valeurs fondamentales de la vie sociale et économique ; et nous le ferons en nous inspirant de l’esprit même de Léon XIII et en développant ses vues, vraiment plus que prophétiques, annonciatrices de l’imminente marche sociale des temps. Ces trois éléments fondamentaux qui s’entrecroisent, s’unissent et s’appuient mutuellement sont : l’usage des biens matériels, le travail, la famille.
L’usage des biens matériels
12. L’encyclique Rerum novarum expose sur la propriété et sur la subsistance de l’homme des principes qui, avec le temps, n’ont rien perdu de leur force originelle, et, aujourd’hui, après cinquante ans, conservent encore et répandent aussi vivifiante leur intime fécondité. Sur leur point fondamental, Nous avons Nous-même rappelé l’attention générale dans Notre encyclique Sertum laetitiae, adressée aux évêques des États-Unis de l’Amérique du Nord : point fondamental qui consiste, comme Nous disions, dans l’affirmation de l’imprescriptible exigence « que les biens créés par Dieu pour tous les hommes soient également à la disposition de tous, selon les principes de la justice et de la charité ».
13. Tout homme, en tant qu’être vivant doué de raison, tient en fait de la nature le droit fondamental d’user des biens matériels de la terre, quoiqu’il soit laissé à la volonté humaine et aux formes juridiques des peuples de régler plus en détail la réalisation pratique de ce droit. Un tel droit individuel ne saurait en aucune manière être supprimé, pas même par d’autres droits certains et reconnus sur des biens matériels. Sans doute, l’ordre naturel venant de Dieu requiert aussi la propriété privée et la liberté du commerce réciproque des biens par échanges et donations, comme en outre la fonction régulatrice du pouvoir public sur l’une et l’autre de ces institutions. Tout cela, néanmoins, reste subordonné à la fin naturelle des biens matériels, et ne saurait se faire indépendamment du droit premier et fondamental qui en concède l’usage à tous, mais plutôt doit servir à en rendre possible la réalisation, en conformité avec cette fin. Ainsi seulement on pourra et devra obtenir que propriété et usage des biens matériels apportent à la société paix féconde et vivante stabilité, qu’il n’en résulte pas, au contraire, un état de choses précaire, générateur de luttes et de jalousies, et abandonné à la merci du jeu impitoyable de la force et de la faiblesse.
14. Le droit originaire à l’usage des biens matériels, parce qu’il est en intime connexion avec la dignité et les autres droits de la personne humaine, offre à celle-ci, sous les formes rappelées à l’instant, une base matérielle sûre, de souveraine importance pour s’élever à l’accomplissement de ses devoirs moraux. La protection de ce droit assurera la dignité personnelle de l’homme et lui donnera la facilité de s’appliquer à remplir, dans une juste liberté, cet ensemble de constantes obligations et décisions dont il est directement responsable envers le Créateur. C’est, en effet, à l’homme qu’appartient le devoir entièrement personnel de conserver et de porter à plus de perfection sa propre vie matérielle et spirituelle, pour atteindre la fin religieuse et morale que Dieu a assignée à tous les hommes et leur a donnée comme une norme suprême, les obligeant toujours et dans tous les cas, antérieurement à tous leurs autres devoirs.
15. Sauvegarder le domaine intangible des droits de la personne humaine et lui faciliter l’accomplissement de ses devoirs, doit être le rôle essentiel de tout pouvoir public. N’est-ce pas là ce que comporte le sens authentique de ce bien commun que l’État est appelé à promouvoir ? D’où il suit que la charge de ce « bien commun » ne comporte pas un pouvoir si étendu sur les membres de la communauté qu’en vertu de ce pouvoir il soit permis à l’autorité publique d’entraver le développement de l’action individuelle décrite tout à l’heure, de décider directement sur le commencement ou (en dehors du cas de légitime châtiment) sur le terme de la vie humaine, de fixer à son gré la manière dont il devra se conduire dans l’ordre physique, spirituel, religieux ou moral, en opposition avec les devoirs et droits personnels de l’homme, et à telle fin d’abolir ou rendre inefficace le droit naturel aux biens matériels. Vouloir déduire une telle extension de pouvoir du soin de procurer le bien commun, serait fausser le sens même du bien commun et tomber dans l’erreur d’affirmer que la fin propre de l’homme sur la terre est la société, que la société est à elle-même sa propre fin, que l’homme n’a pas d’autre vie qui l’attende après celle qui se termine ici-bas.
16. L’économie nationale, elle aussi, de même qu’elle est le fruit de l’activité d’hommes qui travaillent unis dans la communauté nationale, ne tend pas non plus à autre chose qu’à assurer sans interruption les conditions matérielles dans lesquelles pourra se développer pleinement la vie individuelle des citoyens. Là où ceci sera obtenu et obtenu de façon durable, un peuple sera, à parler exactement, riche, parce que le bien-être général et, par conséquent, le droit personnel de tous à l’usage des biens terrestres, se trouvera ainsi réalisé conformément au plan voulu par le Créateur.
17. De là, chers fils, il vous sera facile de voir que la richesse économique d’un peuple ne consiste pas proprement dans l’abondance des biens, mesurée selon un calcul matériel pur et simple de leur valeur, mais bien dans ce qu’une telle abondance représente et fournit réellement et efficacement comme base matérielle suffisante pour le développement personnel convenable de ses membres. Si une telle juste distribution des biens n’était pas réalisée ou n’était qu’imparfaitement assurée, le vrai but de l’économie nationale ne serait pas atteint ; étant donné que, quelle que fût l’opulente abondance des biens disponibles, le peuple, n’étant pas appelé à y participer, ne serait pas riche, mais pauvre. Faites au contraire que cette juste distribution soit effectivement réalisée et de manière durable, et vous verrez un peuple, bien que disposant de biens moins considérables, devenir et être économiquement sain.
18. Ces idées fondamentales sur la richesse et la pauvreté des peuples, il Nous semble particulièrement opportun de les mettre devant vos yeux aujourd’hui, où l’on est porté à mesurer et évaluer une telle richesse et pauvreté avec des balances et selon des critères purement quantitatifs, soit de l’espace, soit de l’abondance des biens. Si, au contraire, on estime à sa valeur exacte le but de l’économie nationale, alors celui-ci deviendra une lumière pour les efforts des hommes d’État et des peuples, et les éclairera pour s’engager spontanément dans une voie qui n’exigera pas de continuels sacrifices de biens et de sang, mais portera des fruits de paix et de bien-être général.
Le travail
19. Comment, à l’usage des biens matériels, vient se relier le travail, vous le comprenez vous-mêmes, chers fils. Rerum novarum enseigne que le travail humain a une double propriété : il est personnel et il est nécessaire. Il est personnel, parce qu’il s’accomplit avec l’emploi des forces particulières à l’homme ; il est nécessaire, parce que sans lui on ne peut se procurer ce qui est indispensable à la vie, dont la conservation est un devoir naturel, grave, individuel. Au devoir personnel du travail imposé par la nature correspond et s’ensuit le droit naturel de chaque individu à faire du travail le moyen de pourvoir à sa vie propre et à celle de ses fils : tout l’empire de la nature est ordonné à la conservation de l’homme.
20. Mais notez qu’un tel devoir et le droit correspondant au travail est imposé et accordé à l’individu en première instance par la nature, et non par la société, comme si l’homme n’était qu’un simple serviteur ou fonctionnaire de la communauté. D’où il suit que le devoir et le droit d’organiser le travail du peuple appartient avant tout à ceux qui y sont immédiatement intéressés : employeurs et ouvriers. Que si, ensuite, eux ne remplissent pas leur tâche, ou ne peuvent le faire par suite de spéciales circonstances extraordinaires, alors il rentre dans les attributions de l’État d’intervenir sur ce terrain, dans la division et la distribution du travail, sous la forme et dans la mesure que demande le bien commun justement compris.
21. En tout cas, une légitime et bienfaisante intervention de l’État dans le domaine du travail doit, quelle qu’elle soit, rester telle que soit sauvegardé et respecté le caractère personnel de ce travail, et cela, soit dans l’ordre des principes, soit, autant que possible, en ce qui touche à l’exécution, et il en sera ainsi si les règlements de l’État ne suppriment pas et ne rendent pas irréalisable l’exercice des autres droits et devoirs également personnels : tels le droit au vrai culte divin ; le droit des époux, du père et de la mère, à mener la vie conjugale et familiale ; le droit à une raisonnable liberté dans le choix d’un état et dans la réponse à une vraie vocation ; ce dernier, droit personnel s’il en fut de l’esprit humain, et droit très haut quand s’y joignent les droits supérieurs et imprescriptibles de Dieu et de l’Église, comme dans le choix et la réalisation des vocations sacerdotales et religieuses.
La famille
22. Selon la doctrine de Rerum novarum, la nature même a lié intimement la propriété privée à l’existence de la société humaine et de sa vraie civilisation, mais dans un degré éminent à l’existence et au développement de la famille. Un tel lien est évident. N’est-ce pas la propriété privée qui doit assurer au père de famille la saine liberté dont il a besoin pour pouvoir remplir les devoirs que le Créateur lui a assignés, pour le bien-être physique, spirituel et religieux de la famille ?
23. Dans la famille, la nation trouve la racine naturelle et féconde de sa grandeur et de sa puissance. Si la propriété privée doit pourvoir au bien de la famille, toutes les dispositions publiques, toutes celles par lesquelles l’État en règle la possession, doivent non seulement rendre possible et maintenir cette fonction – fonction qui, dans l’ordre naturel, est, sous certains rapports, supérieure à toute autre –, mais encore en perfectionner toujours davantage l’exercice. Il serait contre nature de se vanter comme d’un progrès d’un développement de la société qui, ou par l’excès des charges, ou par celui des ingérences immédiates, rendrait la propriété privée vide de sens, enlevant pratiquement à la famille et à son chef la liberté de poursuivre la fin assignée par Dieu au perfectionnement de la vie familiale.
24. Parmi tous les biens qui peuvent être objet de propriété privée, aucun n’est plus conforme à la nature, selon l’enseignement de Rerum novarum, que la terre, le bien sur lequel habite la famille et dont les fruits lui fournissent, entièrement ou au moins en partie, de quoi vivre. Et c’est rester dans l’esprit de Rerum novarum d’affirmer qu’en règle générale, seule cette stabilité puisée dans la propriété d’un bien terrien fait de la famille la cellule vitale la plus parfaite et la plus féconde de la société, cette possession réunissant dans une progressive cohésion les générations présentes et celles de l’avenir. Aujourd’hui, l’idée d’espace vital et la création de tels espaces est au centre des buts sociaux et politiques : mais ne devrait-on pas, avant toute chose, penser à l’espace vital de la famille et libérer celle-ci des liens qui lui imposent des conditions de vie ne lui permettant pas même de concevoir l’idée d’une maison à elle ?
25. Notre planète, avec ses immenses océans, ses mers, ses lacs, avec ses montagnes et ses plateaux couverts de neige et de glaces éternelles, avec ses grands déserts et ses terres inhospitalières et stériles, ne manque cependant pas de régions et de lieux propres à la vie, abandonnés au caprice d’une végétation spontanée, alors qu’ils s’adapteraient bien à être cultivés par la main de l’homme, à ses besoins et aux activités de la civilisation ; et, plus d’une fois, il est inévitable que certaines familles, émigrant d’ici ou de là, cherchent ailleurs une nouvelle patrie. Alors, selon l’enseignement de Rerum novarum, joue le droit de la famille à un espace vital. Là où il en sera ainsi, l’émigration atteindra son but naturel, comme souvent le confirme l’expérience, Nous voulons dire une distribution meilleure des hommes sur la surface terrestre apte à la colonisation agricole. Si des deux côtés, ceux qui permettent de quitter le sol natal et ceux qui reçoivent les nouveaux venus, continuent à avoir soin loyalement d’éliminer tout ce qui pourrait empêcher la naissance et le développement d’une vraie confiance entre le pays d’émigration et le pays d’immigration, tous tireront avantage d’un tel changement de lieu et de personnes : les familles recevront une terre qui sera pour elles terre paternelle, patrie dans le vrai sens du mot ; les terres à population dense seront soulagées et leurs peuples se créeront de nouveaux amis en territoire étranger ; les États, enfin, qui accueillent les émigrants s’enrichiront en citoyens laborieux. Ainsi les nations qui donnent et les États qui reçoivent contribueront à l’envi à l’accroissement du bien-être humain et au progrès de la civilisation humaine.
***
26. Tels sont, chers fils, les principes, les conceptions et les normes par lesquels Nous voudrions, dès maintenant, coopérer à la future organisation de cet ordre nouveau que le monde attend de la terrible fermentation des luttes présentes, qu’il souhaite de voir naître et apaiser les peuples dans la paix et la justice. Pour Nous, que nous reste-t-il à faire, sinon, selon l’esprit de Léon XIII et selon les nobles intentions de ses enseignements, de vous exhorter à poursuivre et développer l’œuvre que vos frères et vos sœurs de la génération précédente ont fondée d’un cœur si courageux ? Ne laissez pas au milieu de vous s’éteindre ou s’affaiblir la voix des deux Pontifes dans leurs encycliques sociales, cette voix qui marque si bien aux croyants, dans la régénération surnaturelle de l’humanité, leur devoir moral de coopérer au rétablissement de l’ordre dans la société et spécialement dans la vie économique, poussant à l’action non moins ceux qui participent à cette vie que l’État lui-même. N’est-ce pas là un devoir sacré pour tout chrétien ? Ne vous laissez pas, chers fils, déconcerter par les difficultés extérieures ni décourager par les obstacles naissant du paganisme croissant de la vie publique. Ne vous laissez pas induire en erreur par les fabricants de théories fausses et malsaines, tristes courants qui entraînent non à l’accroissement, mais à la désagrégation et à la corruption de la vie religieuse ; courants qui prétendent que, la Rédemption appartenant à l’ordre de la grâce surnaturelle et étant, par suite, œuvre exclusive de Dieu, elle n’a pas besoin de notre coopération sur cette terre. Oh ! déplorable inintelligence de l’œuvre de Dieu ! « Dicentes enim se esse sapientes, stulti facti sunt 3. » Comme si le premier effet de la grâce n’était pas de soutenir nos sincères efforts pour remplir chaque jour les commandements de Dieu, et comme individus, et comme membres de la société. Comme si depuis deux mille ans ne vivait pas et ne persévérait pas dans l’âme de l’Église le sentiment de la responsabilité collective de tous pour tous, ce sentiment qui a poussé et pousse encore les âmes jusqu’à l’héroïsme charitable des moines agriculteurs, des libérateurs d’esclaves, des guérisseurs de malades, des messagers de foi, de civilisation et de science à toutes les générations et à tous les peuples, en vue de créer des conditions sociales qui n’ont de valeur que pour rendre à tous possible et aisée une vie digne de l’homme et du chrétien. Vous, conscients et convaincus de cette responsabilité sacrée, ne vous contentez jamais, au fond de votre âme, d’une médiocrité générale des conditions publiques, dans laquelle la masse des hommes ne puisse, sinon par des actes de vertu héroïques, observer les divins ­commandements, inviolables toujours et dans tous les cas.
27. Si entre les projets et les réalisations apparaît parfois une disproportion évidente ; s’il y a eu des fautes, comme du reste en toute activité humaine ; s’il y a eu des divergences de vues sur la voie suivie ou à suivre, rien de tout cela ne doit vous faire perdre courage, ou ralentir votre marche, ou provoquer plaintes et reproches ; rien ne peut Nous faire oublier le fait consolant que, du providentiel Message du Pape de Rerum novarum, a surgi, vive et limpide, une source d’esprit social fort, sincère, désintéressé ; une source qui peut bien aujourd’hui se trouver en partie recouverte par une avalanche d’événements divers plus forts qu’elle, mais qui, demain, lorsque seront déblayées les ruines de cet ouragan mondial et que commencera le travail de reconstruction en vue d’un nouvel ordre social qu’on souhaite digne de Dieu et de l’homme, alors infusera un nouvel et vigoureux élan, une nouvelle exubérance de sève, à toute la floraison de civilisation humaine. Gardez la noble flamme de fraternel esprit social qu’il y a un demi-siècle la torche lumineuse et rayonnante de Léon XIII a rallumé dans les cœurs de vos pères ; ne la laissez pas manquer d’aliment, ne permettez pas qu’éclairant de ses dernières étincelles vos hommages commémoratifs, elle vienne à mourir, éteinte par une lâche, peureuse et égoïste indifférence pour les besoins des plus pauvres de nos frères, ou emportée dans le tourbillon de poussière et de boue soufflé par l’esprit antichrétien ou non chrétien. Nourrissez-la cette flamme, avivez-la, dilatez-la ; portez-la partout où s’élève vers vous un gémissement oppressé, une plainte de misère, un cri de douleur ; réchauffez-la sans cesse à nouveau aux ardeurs de l’amour puisé dans le Cœur du Rédempteur, à qui est consacré le mois que nous commençons aujourd’hui. Allez à ce divin Cœur, doux et humble, refuge de tous ceux qui cherchent un réconfort dans la fatigue et sous le poids du travail. C’est le Cœur de celui qui, pour toute œuvre sincère et pure accomplie en son nom et selon son esprit, en faveur de ceux qui souffrent, qui sont affligés, abandonnés du monde et déshérités de tout bien, a promis la récompense de l’éternelle béatitude : Soyez bénis de mon Père ! Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.

Fête de la Pentecôte1er juin 1941



1. Cf. Ac 4,32 (« Un seul cœur, une seule âme »).
2. Ps 18,5 ; Rm 10,18 (« Leur voix s’est répandue par toute la terre et leur parole jusqu’aux extrémités de la terre »).
3. Rm 1,22 (« Eux qui se targuaient d’être sages, les voilà devenus fous »).
]]></description></item><item><title>Divini Redemptoris</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/198-divini-redemptoris</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
1. La promesse d’un Rédempteur illumine la première page de l’histoire humaine ; aussi, la ferme espérance de jours meilleurs adoucit le regret du paradis perdu1 et soutint le genre humain cheminant au milieu des tribulations ; mais, quand fut venue la plénitude des temps2, le Sauveur du monde, par son apparition sur terre, combla l’attente et inaugura, dans tout l’univers, une nouvelle civilisation, la civilisation chrétienne, autrement plus parfaite que tous les progrès réalisés jusque-là, au prix de tant d’efforts, chez certains peuples privilégiés.
2. Mais, la lutte entre le bien et le mal, triste héritage de la faute originelle, continua à sévir dans le monde ; l’ancien tentateur n’a jamais cessé, par ses promesses fallacieuses, de tromper le genre humain. C’est pourquoi, au cours des siècles, on a vu les bouleversements se succéder jusqu’à la révolution actuelle, qui est déjà déchaînée ou qui devient sérieusement menaçante presque partout, peut-on dire, et dépasse, par l’ampleur et la violence, ce qu’on a éprouvé dans les persécutions antérieures contre l’Église. Des peuples entiers sont exposés à retomber dans une barbarie plus affreuse que celle où se trouvait encore la plus grande partie du monde à la venue du Rédempteur.
3. Ce péril si menaçant, Vous l’avez déjà compris, Vénérables Frères, c’est le communisme bolchevique et athée, qui prétend renverser l’ordre social et saper jusque dans ses fondements la civilisation chrétienne.
I. Attitude de l'Église en face du communisme
Condamnations antérieures
4. En face d’un pareil danger, l’Église catholique ne pouvait se taire et, en fait, elle n’a pas gardé le silence. Le Siège apostolique, qui a pour mission spéciale la défense de la vérité, de la justice, de tous les biens éternels niés et combattus par le communisme, le Siège apostolique, tout particulièrement, n’a pas manqué d’élever la voix. Depuis l’époque où des groupes intellectuels prétendirent libérer la civilisation humaine des liens de la morale et de la religion, Nos Prédécesseurs attirèrent l’attention du monde, d’une façon claire et explicite sur les conséquences de la déchristianisation de la société humaine. Quant au communisme, déjà en 1846 Notre vénéré Prédécesseur Pie IX, de sainte mémoire, portait une condamnation solennelle, confirmée plus tard dans le Syllabus, contre « cette doctrine néfaste qu’on nomme le communisme, radicalement contraire au droit naturel lui-même ; pareille doctrine, une fois admise, serait la ruine complète de tous les droits, des institutions, des propriétés et de la société humaine elle-même3 ». Plus tard, Notre Prédécesseur Léon XIII, d’immortelle mémoire, dans son encyclique Quod Apostolici muneris, définissait le communisme : « Une peste mortelle qui s’attaque à la moelle de la société humaine et qui l’anéantirait4. » Avec clairvoyance Léon XIII montrait qu’à l’origine de l’athéisme des masses, en cette époque de progrès technique, se trouve une philosophie qui, depuis des siècles, tente de séparer la science et la vie de la foi et de l’Église.
Actes du présent Pontificat
5. Nous-même, durant Notre Pontificat, Nous avons souvent dénoncé, et avec une pressante insistance, les courants d’athéisme qui croissent d’une façon alarmante. En 1924, quand Notre mission de secours revenait des pays de l’Union soviétique, Nous avons protesté contre le communisme, dans une allocution spéciale, qui s’adressait au monde entier5.

Dans nos encycliques Miserentissimus Redemptor6, Quadragesimo anno7, Caritate Christi8, Acerba animi9, Dilectissima nobis10, Nous avons fait entendre une solennelle protestation contre les persécutions déchaînées en Russie, au Mexique et en Espagne. On n’a pas encore oublié les allocutions que Nous prononcions l’an dernier, lors de l’inauguration de l’Exposition mondiale de la Presse catholique, dans l’audience accordée aux réfugiés espagnols et dans Notre message à l’occasion de la fête de Noël. Même les ennemis les plus acharnés de l’Église, qui dirigent de Moscou cette lutte contre la civilisation chrétienne, témoignent par leurs attaques incessantes en paroles et en actes, que la Papauté continue fidèlement, encore de nos jours, à défendre le sanctuaire de la religion chrétienne et qu’elle a mis en garde contre le péril communiste plus souvent et d’une manière plus persuasive que n’importe quel autre pouvoir public de ce monde.


Nécessité d’un nouveau document solennel
6. Malgré ces avertissements paternels plusieurs fois renouvelés et qu’à Notre grande satisfaction Vous avez, Vénérables Frères, fidèlement communiqués et commentés à Vos fidèles, en plusieurs Lettres pastorales récentes, même en des Lettres collectives, malgré tout, propagé par d’habiles agitateurs, le danger va s’aggravant de jour en jour. C’est pourquoi, il est de Notre devoir, croyons-Nous, d’élever à nouveau la voix en un document plus solennel, selon l’habitude du Siège apostolique, Maître de vérité ; du reste, un pareil document répond au désir de tout l’univers catholique. L’écho de Notre voix, Nous en avons la ferme confiance, sera entendu partout où se trouvent des esprits libres de préjugés et des cœurs sincèrement désireux du bien de l’humanité : d’autant plus que Notre parole est aujourd’hui douloureusement confirmée par le spectacle des fruits amers produits par les idées subversives. Les effets que Nous avions prévus et annoncés se multiplient terriblement ; ils se réalisent dans les pays déjà dominés par le communisme ou ils menacent tous les autres pays du monde.
7. Nous voulons donc encore une fois, dans une brève synthèse, exposer les principes du communisme athée, tels qu’ils se manifestent surtout dans le bolchevisme, et montrer ses méthodes d’action. À ces faux principes, Nous opposerons la lumineuse doctrine de l’Église, Nous indiquerons de nouveau, avec insistance, par quels moyens la civilisation chrétienne, la seule « Cité » vraiment « humaine », peut échapper à ce fléau satanique et se développer encore davantage pour le véritable bien-être de l’humanité.
II. Doctrine et fruits du communisme
La doctrine
Pseudo-idéal
8. Le communisme d’aujourd’hui, d’une manière plus accusée que d’autres mouvements semblables du passé, renferme une idée de fausse rédemption. Un pseudo-idéal de justice, d’égalité et de fraternité dans le travail, imprègne toute sa doctrine et toute son activité d’un certain faux mysticisme qui communique aux foules, séduites par de fallacieuses promesses, un élan et un enthousiasme contagieux spécialement en un temps comme le nôtre, où, par suite d’une mauvaise répartition des biens de ce monde, règne une misère anormale. On vante même ce pseudo-idéal, comme s’il avait été le principe d’un certain progrès économique : quand il est réel, ce progrès s’explique par bien d’autres causes, comme l’intensification de la production industrielle dans des pays qui en étaient presque privés, la mise en valeur d’énormes richesses naturelles, l’emploi de méthodes brutales pour faire d’immenses travaux à peu de frais.
Matérialisme évolutionniste de Marx
9. La doctrine, que le communisme cache sous des apparences parfois si séduisantes, a aujourd’hui pour fondement les principes du matérialisme dialectique et historique déjà prônés par Marx ; les théoriciens du bolchevisme prétendent en détenir l’unique interprétation authentique. Cette doctrine enseigne qu’il n’existe qu’une seule réalité, la matière avec ses forces aveugles ; la plante, l’animal, l’homme sont le résultat de son évolution. De même, la société humaine n’est pas autre chose qu’une apparence ou une forme de la matière qui évolue suivant ses lois ; par une nécessité inéluctable elle tend, à travers un perpétuel conflit de forces, vers la synthèse finale : une société sans classes. Dans une telle doctrine, c’est évident, il n’y a plus de place pour l’idée de Dieu, il n’existe pas de différence entre l’esprit et la matière, ni entre l’âme et le corps : il n’y a pas de survivance de l’âme après la mort, et par conséquent nulle espérance d’une autre vie. Insistant sur l’aspect dialectique de leur matérialisme, les communistes prétendent que le conflit qui porte le monde vers la synthèse finale peut être précipité grâce aux efforts humains. C’est pourquoi ils s’efforcent de rendre plus aigus les antagonismes qui surgissent entre les diverses classes de la société ; la lutte des classes, avec ses haines et ses destructions, prend l’allure d’une croisade pour le progrès de l’humanité. Par contre, toutes les forces qui s’opposent à ces violences systématiques, quelle qu’en soit la nature, doivent être anéanties comme ennemies du genre humain.
Le sort de la personne humaine et de la famille
10. De plus, le communisme dépouille l’homme de sa liberté, principe spirituel de la conduite morale ; il enlève à la personne humaine tout ce qui constitue sa dignité, tout ce qui s’oppose moralement à l’assaut des instincts aveugles. On ne reconnaît à l’individu, en face de la collectivité, aucun des droits naturels à la personne humaine ; celle-ci, dans le communisme, n’est plus qu’un rouage du système. Dans les relations des hommes entre eux, on soutient le principe de l’égalité absolue, on rejette toute hiérarchie et toute autorité établie par Dieu, y compris l’autorité des parents. Tout ce qui existe de soi-disant autorité et subordination entre les hommes dérive de la collectivité comme de sa source première et unique. On n’accorde aux individus aucun droit de propriété sur les ressources naturelles ou sur les moyens de production, parce qu’ils sont l’origine d’autres biens, et que leur possession entraînerait la domination d’un homme sur l’autre. Voilà précisément pourquoi ce genre de propriété privée devra être radicalement détruit, comme la première source de l’esclavage économique.
11. En refusant à la vie humaine tout caractère sacré et spirituel, une telle doctrine fait nécessairement du mariage et de la famille une institution purement conventionnelle et civile, fruit d’un système économique déterminé. On nie par conséquent l’existence d’un lien matrimonial de nature juridico-morale qui soit soustrait au bon plaisir des individus ou de la collectivité et, par suite, on rejette l’indissolubilité de ce lien. En particulier, le communisme n’admet aucun lien spécial de la femme avec la famille et le foyer. En proclamant le principe de l’émancipation de la femme, il l’enlève à la vie domestique et au soin des enfants pour la jeter dans la vie publique et dans les travaux de la production collective au même titre que l’homme ; le soin du foyer et des enfants est dévolu à la collectivité11. Enfin on retire aux parents le droit de l’éducation, que l’on considère comme un droit exclusif de la communauté ; c’est seulement au nom de la communauté et par délégation que les parents peuvent encore l’exercer.
Ce que deviendrait la société
12 Que deviendrait donc la société humaine fondée sur de tels principes matérialistes ? Elle serait une collectivité sans autre hiérarchie que celle du système économique. Elle aurait pour unique mission la production des biens par le travail collectif et pour unique fin la jouissance des biens terrestres dans un paradis où chacun « donnerait selon ses forces et recevrait selon ses besoins ». C’est à la collectivité que le communisme reconnaît le droit ou plutôt le pouvoir discrétionnaire d’assujettir les individus au joug du travail collectif, sans égard à leur bien-être personnel, même contre leur propre volonté, et, quand il le faut, par la violence. L’ordre moral, aussi bien que l’ordre juridique, ne serait plus, dès lors, qu’une émanation du système économique en vigueur ; il ne serait fondé que sur des valeurs terrestres, changeantes et caduques. Bref, on prétend ouvrir une ère nouvelle, inaugurer une nouvelle civilisation résultant d’une évolution aveugle : « une humanité sans Dieu » !
13. Enfin, quand l’idéal collectiviste sera devenu pour tous une réalité, au terme utopique de cette évolution, où la société ne connaîtra plus les différences de classe, l’État politique, aujourd’hui instrument de domination des capitalistes sur les prolétaires, perdra toute sa raison d’être et « disparaîtra de lui-même ». Cependant, en attendant cet âge d’or, le communisme considère l’État et le pouvoir politique comme le moyen le plus efficace et le plus universel pour arriver à ses fins.
14. Vénérables Frères, voilà le nouvel Évangile que le communisme bolchevique et athée prétend annoncer au monde, comme un message de salut et de rédemption ! Système rempli d’erreurs et de sophismes, opposé à la raison comme à la révélation divine ; doctrine subversive de l’ordre social puisqu’elle en détruit les fondements mêmes, système qui méconnaît la véritable origine, la nature et, la fin de l’État, ainsi que les droits de la personne humaine, sa dignité et sa liberté.
La diffusion
Promesses éblouissantes
15. Mais comment se fait-il qu’un tel système, depuis longtemps dépassé scientifiquement, et démenti par la réalité des faits, puisse se répandre aussi rapidement dans toutes les parties du monde ? C’est que bien peu de personnes ont su pénétrer la vraie nature du communisme ; le plus souvent on cède à la tentation habilement présentée sous les plus éblouissantes promesses. Sous prétexte de ne vouloir que l’amélioration du sort des classes laborieuses, de supprimer les abus réels provoqués par l’économie libérale et d’obtenir une répartition plus équitable des richesses (objectifs parfaitement légitimes, sans aucun doute), en profitant de la crise économique mondiale, le communisme réussit à faire pénétrer son influence même dans les milieux sociaux où, par principe, on rejette le matérialisme et le terrorisme. Et comme toute erreur contient une part de vrai, cet aspect de la vérité, auquel Nous avons fait allusion, a été mis habilement en relief, suivant les temps et les lieux, pour cacher au besoin la brutalité repoussante et inhumaine des principes et des méthodes du communisme ; on séduit ainsi des esprits distingués au point d’en faire à leur tour des apôtres auprès des jeunes intelligences trop peu averties pour découvrir les erreurs intrinsèques au système. Les fauteurs de communisme ne manquent pas non plus de mettre à profit les antagonismes de race, les divisions et les oppositions qui proviennent des différents systèmes politiques, enfin le désarroi qui règne dans le camp de la science séparée de Dieu, pour s’insinuer dans les Universités et appuyer les principes de leur doctrine sur des arguments pseudo-scientifiques.
Le libéralisme a frayé la voie au communisme
16. Pour comprendre comment le communisme a réussi à se faire accepter sans examen par les masses ouvrières, il faut se rappeler que les travailleurs étaient déjà préparés à cette propagande par l’abandon religieux et moral où ils furent laissés par l’économie libérale. Le système des équipes de travail ne leur donnait même plus le temps d’accomplir les devoirs religieux les plus importants, aux jours de fête ; on ne s’est pas mis en peine de construire des églises à proximité des usines ni de faciliter la tâche du prêtre ; au contraire, on a favorisé le laïcisme et continué son œuvre. On recueille donc l’héritage des erreurs tant de fois dénoncées par Nos Prédécesseurs et par Nous-même ; il n’y a pas à s’étonner qu’en un monde déjà largement déchristianisé se propage l’erreur communiste.
Propagande insidieuse et étendue
17. De plus, la diffusion si rapide des idées communistes, qui s’infiltrent dans tous les pays grands et petits, civilisés ou moins développés, au point qu’aucune partie du monde n’y échappe, cette diffusion s’explique par une propagande vraiment diabolique, telle que le monde n’en a peut-être jamais vue : propagande dirigée par un centre unique et qui s’adapte très habilement aux conditions des différents peuples ; propagande qui dispose de grands moyens financiers, d’organisations gigantesques, de Congrès internationaux, de forces nombreuses et bien disciplinées ; propagande qui se fait par des tracts et des revues, par le cinéma, le théâtre et la radio, dans les écoles et même dans les Universités, qui envahit peu à peu tous les milieux même les meilleurs, si bien que le poison pénètre presque ­insensiblement et toujours davantage les esprits et les cœurs.
Conjuration du silence dans la presse
18. Un troisième facteur contribue largement à la diffusion du communisme, c’est la conjuration du silence dans une grande partie de la presse mondiale non catholique. Nous disons conjuration, car on ne saurait expliquer autrement le fait qu’une presse aussi avide de commenter les menus incidents de la vie quotidienne, ait pu si longtemps garder le silence au sujet des horreurs commises en Russie, au Mexique et dans une grande partie de l’Espagne et qu’elle parle relativement peu d’une organisation mondiale aussi vaste que le communisme dirigé par Moscou. Cette conjuration est due en partie à des raisons inspirées par une politique à courte vue ; elle est favorisée par diverses organisations secrètes, qui depuis ­longtemps cherchent à détruire l’ordre social chrétien.
Conséquences douloureuses
Russie et Mexique
19. Cependant les douloureux effets de cette propagande sont sous nos yeux. Là où le communisme a pu s’affirmer et dominer – et ici Nous songeons avec une particulière affection paternelle aux peuples de la Russie et du Mexique – il s’est efforcé, par tous les moyens, de détruire (et il le proclame ouvertement) la civilisation et la religion chrétiennes jusque dans leurs fondements, d’en effacer tout souvenir du cœur des hommes, spécialement de la jeunesse. Évêques et prêtres ont été bannis, condamnés aux travaux forcés, fusillés et mis à mort de façon inhumaine ; de simples laïques, pour avoir défendu la religion, ont été suspectés, malmenés, ­poursuivis et traînés en prison et devant les tribunaux.
Horreurs du communisme en Espagne
20. Et là où, comme en Notre chère Espagne, le fléau communiste n’avait pas eu le temps encore de faire sentir tous les effets de ses théories, il s’est déchaîné, hélas ! avec une violence plus furieuse. Ce n’est pas l’une ou l’autre église, tel ou tel couvent qu’on a abattus, mais, quand ce fut possible, ce sont toutes les églises et tous les couvents et toute trace de la religion chrétienne qu’on a voulu détruire, même quand il s’agissait des monuments les plus remarquables de l’art et de la science ! La fureur communiste ne s’est pas contentée de tuer des évêques et des milliers de prêtres, de religieux et de religieuses, s’en prenant plus particulièrement à ceux et à celles qui justement s’occupaient avec plus de zèle des ouvriers et des pauvres, mais elle fit un nombre beaucoup plus grand de victimes parmi les laïques de toute classe, qui, encore maintenant, chaque jour, peut-on dire, sont massacrés en masse pour le seul fait d’être bons chrétiens ou du moins opposés à l’athéisme communiste. Et cette épouvantable destruction est perpétrée avec une haine, une barbarie, une sauvagerie qu’on n’aurait pas cru possibles en notre temps. Aucun particulier de jugement sain, aucun homme d’État, conscient de sa responsabilité, ne peut, sans frémir d’horreur, penser que les événements d’Espagne ­pourraient se répéter demain en d’autres nations civilisées.
Fruits naturels du système
21. Or, on ne peut dire que de telles atrocités soient de ces phénomènes passagers qui accompagnent d’ordinaire toute grande révolution, des excès isolés d’exaspération comme il s’en trouve dans toutes les guerres ; non, ce sont les fruits naturels d’un système qui est dépourvu de tout frein intérieur. Un frein est nécessaire à l’homme pris individuellement comme à l’homme vivant en société. Même les peuples barbares trouvèrent ce frein dans la loi naturelle gravée par Dieu dans l’âme humaine. Et quand cette loi naturelle fut mieux observée, on vit des nations anciennes monter à un niveau de grandeur qui étonne encore, plus qu’il ne conviendrait, des observateurs superficiels de l’histoire. Mais, lorsque du cœur des hommes l’idée même de Dieu s’efface, leurs passions débridées les poussent à la barbarie la plus sauvage.
Lutte contre tout ce qui est divin
22. C’est, hélas ! le spectacle qui s’offre à nous : pour la première fois dans l’histoire nous assistons à une lutte froidement voulue et savamment préparée de l’homme contre « tout ce qui est divin12 ». Le communisme est par sa nature antireligieux et considère la religion comme « l’opium du peuple », parce que les principes religieux qui parlent de la vie d’outre-tombe empêchent le prolétaire de poursuivre la réalisation du paradis soviétique, qui est de cette terre.
Le terrorisme
23. Mais on ne foule pas aux pieds impunément la loi naturelle et son Auteur : le communisme n’a et ne pourra réaliser son but, pas même sur le plan purement économique. Il est vrai qu’en Russie il a contribué à secouer hommes et choses d’une longue et séculaire inertie et à obtenir par des moyens souvent sans scrupules quelque succès matériel ; mais nous savons par des témoignages non suspects, dont certains sont récents, que, de fait, ce qu’il s’était promis, il ne l’a pas atteint ; sans compter l’esclavage que le terrorisme a imposé à des millions d’hommes. Même sur le terrain économique, on ne peut se passer de la morale, du sentiment moral de la responsabilité, pour lequel il n’y a pas de place dans un système aussi matérialiste que le communisme. Pour en tenir lieu, il n’y a que le terrorisme, tel que précisément nous le voyons maintenant en Russie, où les anciens camarades de conspiration et de lutte se détruisent les uns les autres ; un terrorisme qui, au demeurant, ne réussit pas à endiguer la corruption morale ni même à empêcher la désorganisation de la structure sociale.
Une pensée paternelle pour les peuples opprimés, en Russie
24. En parlant ainsi, Nous ne voulons aucunement condamner en masse les peuples de l’Union soviétique, auxquels Nous portons une affection paternelle. Nous savons que beaucoup d’entre eux gémissent sous le joug qui leur est imposé de force par des hommes souvent étrangers aux véritables intérêts du pays, et Nous reconnaissons que beaucoup d’autres ont été trompés par des espérances fallacieuses. Ce que Nous accusons, c’est le système, ses auteurs et ses fauteurs, qui ont considéré la Russie comme un terrain plus propice pour faire l’expérience d’une idéologie élaborée depuis des dizaines d’années, et qui de là continuent à la propager dans le monde entier.
III. La lumineuse doctrine de l'Église
25. Après avoir exposé les erreurs et les moyens d’action violents et trompeurs du communisme bolchevique et athée, il est temps désormais, Vénérables Frères, de leur opposer brièvement la vraie notion de la « Cité humaine », de la Société humaine telle que Vous la connaissez, et telle que nous l’enseignent la raison et la révélation par l’intermédiaire de l’Église Magistra gentium.
La réalité suprême : Dieu
26. Au-dessus de tous les êtres, il y a l’Être unique, suprême, souverain, c’est-à-dire Dieu, Créateur tout-puissant de toutes choses, Juge infiniment sage et juste de tous les hommes. Cette réalité suprême de Dieu est la condamnation la plus absolue des impudents mensonges du communisme. Ce n’est point, en effet, parce que les hommes croient en Dieu que Dieu existe ; mais c’est parce que Dieu existe que tout homme, ne fermant pas volontairement les yeux devant la vérité, croit en Lui et Lui adresse ses prières.
Nature de l’homme et de la famille d’après la raison et la foi
27. Ce que la raison et la foi disent de l’homme, Nous l’avons résumé, quant aux points fondamentaux, dans l’encyclique sur l’éducation chrétienne13. L’homme a une âme spirituelle et immortelle ; il est une personne, admirablement pourvue par le Créateur d’un corps et d’un esprit, un vrai « microcosme », comme disaient les anciens, c’est-à-dire un petit monde, qui vaut (à lui seul) beaucoup plus que l’immense univers inanimé. En cette vie et dans l’autre, l’homme n’a que Dieu pour fin dernière ; par la grâce sanctifiante, il est élevé à la dignité de fils de Dieu et incorporé au royaume de Dieu dans le corps mystique du Christ. C’est pourquoi Dieu l’a doté de prérogatives nombreuses et variées : le droit à la vie, à l’intégrité du corps, aux moyens nécessaires à l’existence ; le droit de tendre à sa fin dernière dans la voie tracée par Dieu ; le droit d’association, de propriété, et le droit d’user de cette propriété.
28. Comme le mariage et le droit à son usage naturel sont d’origine divine, ainsi la constitution et les prérogatives fondamentales de la famille ont été déterminées et fixées par le Créateur lui-même, et non par les volontés humaines ni par les faits économiques. Dans l’encyclique sur le mariage chrétien14 et dans Notre encyclique, mentionnée plus haut, sur ­l’éducation, Nous Nous sommes étendu longuement sur ces questions.
Nature de la société
Droits et devoirs mutuels de l’homme et de la société
29. En même temps, Dieu destina l’homme à vivre en société comme sa nature le demande. Dans le plan du Créateur, la société est un moyen naturel, dont l’homme peut et doit se servir pour atteindre sa fin, car la société est faite pour l’homme et non l’homme pour la société. Ce qui ne veut point dire, comme le comprend le libéralisme individualiste que la société est subordonnée à l’utilité égoïste de l’individu, mais que, par le moyen de l’union organique avec la société, la collaboration mutuelle rend possible à tous de réaliser la vraie félicité sur terre ; cela veut dire encore que c’est dans la société que se développent toutes les aptitudes individuelles et sociales données à l’homme par la nature, aptitudes qui, dépassant l’intérêt immédiat du moment, reflètent dans la société la perfection de Dieu, ce qui est impossible si l’homme reste isolé. Ce dernier but de la société est lui-même, en dernière analyse, ordonné à l’homme, afin que, reconnaissant ce reflet des perfections divines, par la louange et l’adoration, il le fasse remonter à son Créateur. Seul l’homme, seule la personne humaine, et non la collectivité en soi, est doué de raison et de volonté moralement libre.
30. Ainsi de même que l’homme ne peut se soustraire aux devoirs qui selon la volonté de Dieu le lient envers la société civile, et que les représentants de l’autorité ont le droit, dans le cas où l’individu s’y refuserait sans raison légitime, de le contraindre à l’accomplissement de son devoir ; de même la société ne peut frustrer l’homme des droits personnels que le Créateur lui a concédés et dont Nous avons signalé plus haut les plus importants ; elle ne peut lui en rendre, par principe, l’usage impossible. Il est donc conforme à la raison et à ses exigences qu’en dernier lieu toutes les choses de la terre soient ordonnées à la personne humaine, afin que par son intermédiaire elles retournent au Créateur. À l’homme, à la personne humaine s’applique vraiment ce que l’Apôtre des Gentils écrit aux Corinthiens sur l’économie du salut : « Tout est à vous mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu15. » Tandis que le communisme, renversant l’ordre des relations entre l’homme et la société, appauvrit la personne humaine, voilà les hauteurs où l’élèvent la raison et la révélation !
L’ordre économique et social
31. De l’ordre économique et social Léon XIII a exposé les principes directeurs dans l’encyclique sur la question du travail16, ces principes, dans Notre encyclique sur la reconstruction de l’ordre social17, Nous les avons adaptés aux exigences du temps présent. De plus, insistant encore sur la doctrine séculaire de l’Église touchant le caractère individuel et social de la propriété privée, Nous avons précisé le droit et la dignité du travail, les rapports de collaboration qui doivent exister entre ceux qui possèdent le capital et les travailleurs, le salaire dû en stricte justice à l’ouvrier pour lui et pour sa famille.
32. Dans cette même encyclique, Nous avons montré que les moyens de sauver le monde actuel de la ruine dans laquelle le libéralisme amoral nous a plongés ne consistent ni dans la lutte des classes ni dans la terreur, beaucoup moins encore dans l’abus autocratique du pouvoir de l’État, mais dans l’instauration d’un ordre économique inspiré par la justice sociale et les sentiments de la charité chrétienne. Nous avons montré comment une saine prospérité doit se baser sur les vrais principes d’un corporatisme sain qui respecte la hiérarchie sociale nécessaire, et comment toutes les corporations doivent s’organiser dans une harmonieuse unité, en s’inspirant du bien commun de la société. La mission principale et la plus authentique du pouvoir civil est précisément de promouvoir efficacement cette harmonie et la coordination de toutes les forces sociales.
Hiérarchie sociale et prérogatives de l’État
33. Afin d’assurer cette collaboration organique et cette tranquille harmonie, la doctrine catholique revendique pour l’État la dignité et l’autorité d’un vigilant et prévoyant défenseur des droits divins et humains, dont les Saintes Écritures et les Pères de l’Église parlent si souvent. Il est faux que tous les hommes aient les mêmes droits dans la société civile et qu’il n’existe aucune hiérarchie légitime. Qu’il Nous suffise de rappeler les encycliques de Léon XIII, indiquées plus haut, en particulier celle qui concerne le pouvoir de l’État18 et celle qui traite de la constitution chrétienne de l’État19. Ces encycliques exposent clairement au catholique les principes de la raison et de la foi qui le rendront capable de se prémunir contre les erreurs et les dangers de la conception bolchevique de l’État. La spoliation des droits et l’asservissement de l’homme, la négation de l’origine première et transcendante de l’État et de son pouvoir, l’horrible abus de l’autorité publique au service du terrorisme collectiviste, tout cela est précisément le contraire de ce qu’exigent la morale naturelle et la volonté du Créateur. La société civile et la personne humaine tirent leur origine de Dieu et sont par Lui mutuellement ordonnées l’une à l’autre ; aucune des deux, par conséquent, ne peut se soustraire à ses devoirs envers l’autre, ni renier ou diminuer les droits de l’autre. C’est Dieu qui a réglé ces rapports mutuels dans leurs lignes essentielles ; le communisme commet une usurpation injuste, quand il impose, au lieu de la loi divine basée sur les principes immuables de la vérité et de la charité, un programme politique de parti, provenant de l’arbitraire humain et tout rempli de haine.
Beauté de la doctrine de l'Église
34. Quand elle enseigne cette lumineuse doctrine, l’Église n’a pas d’autre but que de réaliser l’heureux message chanté par les anges sur la grotte de Bethléem, à la naissance du Rédempteur, « Gloire à Dieu… et… paix aux hommes…20 », paix véritable et vraie félicité, même ici-bas, autant qu’il est possible, en vue de préparer la félicité éternelle mais paix réservée aux hommes de bonne volonté. Cette doctrine se tient à égale distance des erreurs extrêmes comme des exagérations des partis ou des systèmes qui s’y rattachent ; elle garde toujours l’équilibre de la justice et de la vérité ; elle réclame la juste mesure dans la théorie et en assure la réalisation progressive dans la pratique, s’efforçant de concilier les droits et les devoirs de tous, l’autorité avec la liberté, la dignité de l’individu avec celle de l’État, la personnalité humaine du subordonné avec l’origine divine du pouvoir ; la juste soumission, l’amour ordonné de soi-même, de sa famille et de sa propre patrie avec l’amour des autres familles et des autres peuples, sentiment fondé sur l’amour de Dieu, père, premier principe et fin dernière de tous les hommes. Elle ne sépare pas le souci modéré des biens temporels de la sollicitude pour les biens éternels. Si elle subordonne les premiers aux autres, suivant la parole de son divin Fondateur : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît21 », elle est bien loin toutefois de se désintéresser des choses humaines et d’entraver le progrès et les avantages matériels ; au contraire, elle les aide et les favorise de la manière la plus raisonnable et la plus efficace. Ainsi, bien que l’Église n’ait jamais, sur le terrain économique et social, présenté de système technique déterminé, ce qui d’ailleurs ne lui appartient pas, elle a pourtant clairement indiqué, sur certains points, des directives qui, tout en s’adaptant dans le concret à des applications diverses selon les différentes conditions de temps, de lieux et de peuples, montrent la bonne voie pour assurer l’heureux progrès de la société.
35. La sagesse, la valeur de cette doctrine est admise par tous ceux qui la connaissent véritablement. Avec raison, des hommes d’État éminents ont pu affirmer qu’après avoir étudié les divers systèmes sociaux, ils n’avaient rien trouvé de plus sage que les principes exposés dans les encycliques Rerum novarum et Quadragesimo anno. Jusque dans les pays non catholiques, et même non chrétiens, on reconnaît la grande valeur sociale des doctrines de l’Église. C’est ainsi qu’un homme politique éminent, non chrétien, de l’Extrême-Orient, n’hésitait pas à proclamer, il y a un mois à peine, que l’Église avec sa doctrine de paix et de fraternité chrétienne apporte une très précieuse contribution à l’établissement et au maintien si laborieux de la paix entre les nations. Enfin, des rapports authentiques arrivant au Centre de la Chrétienté affirment que les communistes eux-mêmes, s’ils ne sont pas totalement corrompus, lorsqu’on leur expose la doctrine sociale de l’Église, en reconnaissent la supériorité sur les doctrines de leurs chefs et de leurs maîtres. Ceux que la passion aveugle et à qui la haine ferme les yeux devant la lumière de la vérité, ceux-là seuls la combattent obstinément.
Est-il vrai que l’Église n’a pas agi en conformité avec sa doctrine ?
36. Mais les ennemis de l’Église, forcés de reconnaître la sagesse de sa doctrine, l’accusent cependant de n’avoir pas su conformer ses actes à ses principes et affirment en conséquence la nécessité de chercher d’autres voies. Combien cette accusation est fausse et injuste, toute l’histoire du Christianisme le démontre. Pour ne rappeler ici que quelques faits caractéristiques, c’est le Christianisme qui, le premier, proclama généreusement, avec une ardeur et une conviction inconnues aux siècles précédents, la vraie et universelle fraternité de tous les hommes à quelque race ou condition qu’ils appartiennent ; il contribua ainsi puissamment à l’abolition de l’esclavage, non par des révoltes sanguinaires, mais par la force intérieure de sa doctrine, en faisant voir à l’orgueilleuse patricienne de Rome dans son esclave une sœur dans le Christ. C’est le Christianisme qui adore le Fils de Dieu fait homme par amour des hommes et devenu « Fils du Charpentier », « Charpentier » lui-même22, c’est le Christianisme qui consacra la vraie dignité du travail manuel, tâche autrefois méprisée, au point que l’honnête Marcus Tullius Cicéron, résumant l’opinion générale de son temps, ne craignit pas d’écrire ces paroles qui, aujourd’hui, feraient honte à n’importe quel sociologue : « Tous les artisans s’occupent de métiers méprisables, car l’atelier ne peut rien avoir de noble23. »
37. Fidèle à ses principes, l’Église a régénéré l’humanité. Sous son influence ont surgi d’admirables œuvres de charité, des corporations puissantes d’artisans et de travailleurs de toutes catégories ; le libéralisme du siècle passé s’en est moqué, parce qu’elles étaient des organisations du Moyen Âge ; mais elles s’imposent aujourd’hui à l’admiration de nos contemporains qui, en divers pays, cherchent à les faire revivre. Lorsque d’autres courants entravaient son œuvre et empêchaient son influence salutaire, l’Église, et cela jusqu’à nos jours, ne cessait pas d’avertir les égarés. Il suffit de rappeler avec quelle fermeté, quelle énergie et quelle constance Notre Prédécesseur Léon XIII a revendiqué pour l’ouvrier le droit d’association, que le libéralisme régnant dans les plus puissants États s’acharnait à lui refuser. Même à l’heure actuelle, la doctrine de l’Église exerce une influence plus grande qu’il ne paraît ; car le pouvoir des idées sur les faits est ­certainement ­considérable, bien qu’il soit invisible et difficile à mesurer.
38. On peut dire en toute vérité que l’Église, à l’imitation du Christ, a passé à travers les siècles en faisant du bien à tous. Il n’y aurait ni socialisme ni communisme si les chefs des peuples n’avaient pas dédaigné ses enseignements et ses maternels avertissements. Mais ils ont voulu élever, sur les bases du libéralisme et du laïcisme, d’autres constructions sociales, qui tout d’abord paraissaient puissantes et grandioses ; mais on vit bientôt qu’elles n’avaient pas de fondements solides ; elles s’écroulent misérablement l’une après l’autre, comme doit s’écrouler fatalement tout ce qui ne repose pas sur l’unique pierre angulaire qui est Jésus-Christ.
IV. Remèdes et moyens
39. Telle est, Vénérables Frères, la doctrine de l’Église, la seule qui puisse apporter la vraie lumière, dans les choses sociales comme dans les autres problèmes, la seule doctrine de salut en face de l’idéologie communiste. Mais il faut que cette doctrine passe dans la pratique de la vie, suivant l’avertissement de l’apôtre saint Jacques : « Agissez d’après cet enseignement, et ne vous contentez pas de l’écouter, en vous abusant vous-mêmes24 » ; voilà pourquoi la tâche la plus urgente, à l’heure actuelle, c’est d’appliquer énergiquement les remèdes appropriés et efficaces pour détourner la révolution menaçante qui se prépare. Nous en avons la ferme confiance, l’acharnement avec lequel les fils de ténèbres travaillent jour et nuit à leur propagande matérialiste et athée sera du moins pour les fils de lumière un stimulant de piété, leur inspirera un zèle égal et même plus grand pour l’honneur de la Majesté divine.
40. Que faut-il donc faire, quels remèdes employer pour défendre le Christ et la civilisation chrétienne contre cet ennemi pernicieux ? Comme un père au milieu du cercle de famille, Nous voudrions pour ainsi dire dans l’intimité, vous entretenir des devoirs que le grand combat d’aujourd’hui impose à tous les fils de l’Église, et même aux enfants qui se sont éloignés d’elle, Nous adressons ce paternel avertissement.
Renouveau de vie chrétienne
Remède fondamental
41. Comme aux époques des plus violentes tempêtes dans l’histoire de l’Église, aujourd’hui encore le remède fondamental consiste dans une rénovation sincère de la vie privée et publique selon les principes de l’Évangile chez tous ceux qui se glorifient d’appartenir au Christ, afin qu’ils soient vraiment le sel de la terre et préservent la société humaine de la corruption totale.
42. Avec un sentiment de profonde reconnaissance envers le Père des lumières, de qui descend « tout don excellent et toute grâce parfaite25 », Nous voyons partout les signes consolants de ce renouveau spirituel, non seulement dans les âmes particulièrement choisies qui, à notre époque, se sont élevées jusqu’au sommet de la plus sublime sainteté et dans les âmes toujours plus nombreuses qui tendent généreusement vers ces hauteurs de lumière, mais encore dans une renaissance de piété sentie et vécue, au sein de toutes les classes sociales, même les plus cultivées, comme Nous l’avons rappelé récemment dans Notre Motu proprio In multis solaciis du 28 octobre dernier, à l’occasion de la réorganisation de l’Académie Pontificale des Sciences26.
43. Cependant, il faut avouer que dans ce travail de rénovation spirituelle il reste encore beaucoup à faire. Même dans les pays catholiques, un trop grand nombre de personnes ne sont pour ainsi dire que des catholiques de nom. Tout en observant plus ou moins fidèlement les pratiques les plus essentielles de la religion qu’ils se vantent de professer, un trop grand nombre n’ont pas le souci de perfectionner leurs connaissances religieuses, d’acquérir des convictions plus intimes et plus profondes ; ils s’appliquent encore moins à vivre de telle sorte qu’à l’apparence extérieure corresponde vraiment la beauté intérieure d’une conscience droite et pure, comprenant et accomplissant tous ses devoirs sous le regard de Dieu. Cette religion de façade, vaine et trompeuse apparence, déplaît souverainement au Divin Sauveur, car II veut que tous adorent le Père « en esprit et en vérité »27. Celui qui ne vit pas véritablement et sincèrement la foi qu’il professe ne saurait résister longtemps au vent de persécution et à la tempête violente qui souffle aujourd’hui ; il sera misérablement emporté par le nouveau déluge qui menace le monde, et tout en se perdant lui-même, il fera du nom chrétien un objet de dérision.
Détachement des biens de la terre
44. Ici, Vénérables Frères, Nous voulons rappeler avec une particulière insistance deux préceptes de Notre-Seigneur, qui s’appliquent tout spécialement aux conditions présentes du genre humain : le détachement des biens de la terre et la loi de charité « Bienheureux les pauvres en esprit », telles furent les premières paroles tombées des lèvres du Divin Maître, dans le sermon sur la montagne28. Cette leçon est plus nécessaire que jamais, à notre époque de matérialisme avide des biens et des jouissances terrestres. Tous les chrétiens, riches ou pauvres, doivent tenir toujours leurs regards fixés vers le ciel, et ne jamais oublier que « nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir29 ». Les riches ne doivent pas mettre leur bonheur dans les biens de la terre ni consacrer le meilleur de leur effort à la conquête de ces biens ; mais qu’ils se considèrent comme de simples administrateurs tenus de rendre des comptes au Maître suprême, qu’ils se servent de leurs richesses comme de moyens précieux que Dieu leur accorde pour faire du bien ; qu’ils ne manquent pas de distribuer leur superflu aux pauvres, selon le précepte évangélique30. Sinon, ils verront se réaliser pour eux-mêmes et leurs richesses le jugement sévère de l’apôtre saint Jacques : « À vous maintenant, riches ! Pleurez, éclatez en sanglots à la vue des misères qui vont fondre sur vous. Vos richesses sont pourries et vos vêtements sont mangés de vers. Votre or et votre argent se sont rouillés, et leur rouille rendra témoignage contre vous, et comme un feu dévorera vos chairs. Vous avez amassé des trésors de colère dans les derniers jours.31 »
45. Quant aux pauvres, tout en cherchant selon les lois de charité et de justice à se pourvoir du nécessaire et même à améliorer leur sort, ils doivent toujours rester, eux aussi, « des pauvres en esprit32 », plaçant dans leur estime les biens spirituels au-dessus des biens et des jouissances terrestres. Qu’ils se souviennent qu’on ne réussira jamais à faire disparaître de ce monde les misères, les douleurs et les tribulations, qu’à cette loi personne n’échappe, pas même ceux qui en apparence semblent très heureux. Il faut donc à tous la patience, cette patience chrétienne qui réconforte le cœur par les promesses divines d’un bonheur éternel. « Prenez donc patience, mes frères – dirons-Nous encore avec saint Jacques, – jusqu’à l’avènement du Seigneur. Voyez : le laboureur, dans l’espérance du précieux fruit de la terre, attend patiemment jusqu’à ce qu’il reçoive la pluie d’automne et celle du printemps. Vous aussi, soyez patients, et affermissez vos cœurs, car l’avènement du Seigneur est proche33. » C’est ainsi que s’accomplira la consolante promesse de Notre-Seigneur : « Bienheureux les pauvres ! » Ce n’est pas une vaine consolation ni une promesse trompeuse comme celle des communistes, mais ce sont des paroles de vie et de vérité profondes, qui se réalisent pleinement ici-bas et ensuite dans l’éternité. Dans ces paroles et dans l’espérance du royaume céleste qui déjà leur appartient, « car le royaume de Dieu est à vous34 », a proclamé Notre-Seigneur, combien de pauvres trouvent un bonheur que des riches cherchent en vain dans leur fortune, toujours inquiets et tourmentés par le désir insatiable de posséder davantage !
La charité chrétienne
46. Mais il y a un remède encore plus efficace qui doit atteindre plus directement le mal actuel c’est le précepte de la charité. Nous voulons parler de cette charité chrétienne « patiente et bonne35 », qui sait éviter les airs de protection humiliante et toute ostentation ; charité qui, depuis les débuts du Christianisme, a gagné au Christ les plus pauvres d’entre les pauvres, les esclaves. Nous remercions tous ceux qui se sont dévoués et se consacrent encore aux œuvres de miséricorde corporelle et spirituelle, depuis les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul jusqu’aux grandes organisations de service social récemment établies. À mesure que les ouvriers et les pauvres ressentiront les bienfaits de cet esprit d’amour, animé par la vertu du Christ, ils se dépouilleront de ce préjugé que le Christianisme a perdu de son efficacité et que l’Église est du côté de ceux qui exploitent le travail.
47. Mais quand Nous voyons cette foule d’indigents accablés par la misère et pour des causes dont ils ne sont pas responsables, et, à côté d’eux, tant de riches qui se divertissent sans penser aux autres, qui gaspillent des sommes considérables pour des choses futiles, Nous ne pouvons Nous empêcher de constater avec douleur que non seulement la justice n’est pas suffisamment observée, mais que le commandement de la charité reste encore incompris et n’est pas vécu dans la pratique quotidienne. Aussi, Vénérables Frères, Nous désirons que par la parole et la plume on s’attache à faire mieux connaître ce précepte divin, signe précieux et marque distinctive des vrais disciples du Christ. En nous apprenant à voir Jésus lui-même dans ceux qui souffrent, la charité nous fait un devoir d’aimer nos frères comme le Divin Sauveur nous a aimés, jusqu’au renoncement, et, s’il le faut, jusqu’au sacrifice de la vie. Que l’on médite souvent les paroles consolantes mais en même temps terribles que le Juge Suprême ­prononcera dans la sentence du Jugement dernier : « Venez, les bénis de mon Père : car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire. – En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous l’avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait36. » Et d’autre part : « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel : car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire. – En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait37. »
48. Ainsi donc, pour mériter la vie éternelle, pour être en mesure de secourir efficacement les pauvres, il faut revenir à une vie plus modeste, renoncer aux plaisirs, souvent coupables, que le monde actuel offre si abondamment, en un mot, s’oublier soi-même par amour du prochain. Le « commandement nouveau38 »(comme l’appelle Notre-Seigneur), la charité chrétienne contient une puissance divine de régénération ; si on l’observe fidèlement, elle fera naître dans les âmes une paix intérieure que le monde ne connaît pas ; elle apportera un remède efficace aux maux qui tourmentent l’humanité.
Devoirs de stricte justice
49. Mais, pour être authentiquement vraie, la charité doit toujours tenir compte de la justice. L’Apôtre nous enseigne que « celui qui aime son prochain a accompli la loi » ; et il en donne la raison : « Ces commandements : Tu ne commettras point d’adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point, et ceux qu’on pourrait citer encore, se résument dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même39. » Puisque, selon l’Apôtre, tous les devoirs se ramènent au seul précepte de la charité, cette vertu commande aussi les obligations de stricte justice, comme le devoir de ne pas tuer et de ne pas commettre de vol ; une prétendue charité qui prive l’ouvrier du salaire auquel il a un droit strict n’a rien de la vraie charité, ce n’est qu’un titre faux, un simulacre de charité. L’ouvrier ne doit pas recevoir à titre d’aumône ce qui lui revient en justice ; il n’est pas permis de se dérober aux graves obligations imposées par la justice en accordant quelques dons à titre de miséricorde. La charité et la justice imposent des devoirs, souvent par rapport au même objet, mais sous un aspect différent : lorsqu’il s’agit des obligations d’autrui envers eux, les ouvriers ont le droit de se montrer particulièrement sensibles par conscience de leur propre dignité.
50. Aussi Nous Nous adressons tout particulièrement à vous, patrons et industriels chrétiens, dont la tâche est souvent si difficile parce que vous portez le lourd héritage des fautes d’un régime économique injuste, qui a exercé ses ravages durant plusieurs générations ; songez à vos responsabilités. II est malheureusement trop vrai que les pratiques admises en certains milieux catholiques ont contribué à ébranler la confiance des travailleurs dans la religion de Jésus-Christ. On ne voulait pas comprendre que la charité chrétienne exige la reconnaissance de certains droits qui appartiennent à l’ouvrier et que l’Église lui a explicitement reconnus. Que faut-il penser des manœuvres de quelques patrons catholiques qui, en certains endroits, ont réussi à empêcher la lecture de Notre encyclique Quadragesimo anno, dans leurs églises patronales ? Que dire de ces industriels catholiques qui n’ont cessé jusqu’à présent de se montrer hostiles à un mouvement ouvrier que Nous avons Nous-même recommandé ? N’est-il pas déplorable qu’on ait parfois abusé du droit de propriété, reconnu par l’Église, pour frustrer l’ouvrier du juste salaire et des droits sociaux qui lui reviennent ?
Justice sociale
51. En effet, outre la justice commutative, il y a aussi la justice sociale, qui impose des devoirs auxquels patrons et ouvriers n’ont pas le droit de se soustraire. C’est précisément la fonction de la justice sociale d’imposer aux membres de la communauté tout ce qui est nécessaire au bien commun. Mais de même que dans l’organisme vivant on pourvoit aux besoins du corps entier en donnant à chacune des parties et à chacun des membres ce qu’il leur faut pour remplir leurs fonctions, ainsi, dans toute la collectivité, il faut accorder à chacune des parties et à chacun des membres, c’est-à-dire à des hommes qui ont la dignité de personnes, ce qui leur est nécessaire pour l’accomplissement de leurs fonctions sociales. La réalisation de la justice sociale produira une activité intense de toute la vie économique dans la paix et dans l’ordre, manifestant ainsi la santé du corps social, tout comme la santé du corps humain se reconnaît à l’harmonieuse et bienfaisante synergie des activités organiques.
52. Mais la justice sociale demande que les ouvriers puissent assurer leur propre subsistance et celle de leur famille par un salaire proportionné ; qu’on les mette en mesure d’acquérir un modeste avoir, afin de prévenir ainsi un paupérisme général qui est une véritable calamité ; qu’on leur vienne en aide par un système d’assurances publiques ou privées qui les protègent au temps de la vieillesse, de la maladie ou du chômage. En résumé, Nous réitérons la déclaration que Nous avons faite dans l’encyclique Quadragesimo anno : « L’organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu’il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l’industrie, ainsi que l’organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer. Ces biens doivent être assez abondants pour satisfaire et pour élever les hommes à ce degré d’aisance et de culture qui, pourvu qu’on en use sagement, ne met pas obstacle à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement l’exercice40. »
53. Comme il arrive de plus en plus dans le salariat, la justice ne peut être observée par chacun que si tous s’accordent à la pratiquer ensemble moyennant des institutions qui relient les uns aux autres les employeurs, afin d’éviter une concurrence incompatible avec la justice due aux travailleurs ; alors, le devoir des entrepreneurs et des patrons est de promouvoir, de soutenir ces institutions nécessaires qui deviennent le moyen normal par lequel la justice peut être satisfaite. Mais que les travailleurs se souviennent aussi de leurs devoirs de charité et de justice à l’égard des employeurs ; qu’ils en soient bien persuadés, c’est en respectant ces obligations qu’ils pourront mieux sauvegarder leurs propres intérêts.
54. Si l’on considère l’ensemble de la vie économique, – Nous l’avons dit déjà dans Notre encyclique Quadragesimo anno, – ce n’est que par un corps d’institutions professionnelles, fondées sur des bases solidement chrétiennes, reliées entre elles et formant sous des formes diverses, ­adaptées aux circonstances, ce qu’on appelait la Corporation, ce n’est que par ces institutions que l’on pourra faire régner dans les relations économiques et sociales l’entraide mutuelle de la justice et de la charité.
Étude et diffusion de la doctrine sociale
55. Pour donner à cette action sociale une plus grande efficacité, il est indispensable d’étudier et de faire connaître toujours davantage les problèmes sociaux à la lumière de la doctrine de l’Église, et sous l’égide de l’Autorité établie par Dieu dans l’Église. Si la conduite de certains catholiques a laissé à désirer dans le domaine économique et social, la cause en fut souvent que ces catholiques ne connaissaient pas assez, n’avaient pas assez médité les enseignements des Souverains Pontifes sur ce sujet. Aussi est-il absolument nécessaire de développer dans toutes les classes de la société une formation sociale plus intense, en rapport avec les degrés divers de culture intellectuelle, et de n’épargner aucun soin, aucune industrie pour assurer aux enseignements de l’Église la plus large diffusion, surtout parmi la classe ouvrière. Que les esprits soient éclairés par la sûre lumière de la doctrine catholique ; que les volontés soient inclinées à la suivre et l’appliquer, comme norme de la vie morale, par l’accomplissement consciencieux des multiples devoirs sociaux ! On combattra ainsi cette incohérence, cette discontinuité dans la vie chrétienne, que Nous avons déplorée tant de fois, et qui fait que certains hommes, apparemment fidèles à remplir leurs devoirs religieux, mènent, avec cela, par un déplorable dédoublement de conscience, dans le domaine du travail, de l’industrie ou de la profession, dans leur commerce ou leur emploi, une vie trop peu conforme aux exigences de la justice et de la charité chrétiennes ; d’où scandale pour les faibles, et facile prétexte offert aux méchants de jeter sur l’Église elle-même le discrédit.
56. À cette œuvre de rénovation, la presse catholique peut largement contribuer. La presse peut et doit, tout d’abord, s’efforcer, sous des formes variées et attrayantes, de faire toujours mieux connaître la doctrine sociale ; donner des informations exactes, mais suffisamment abondantes, sur l’activité des ennemis, et des indications sur les moyens de combat qui se sont révélés plus efficaces dans les divers pays ; enfin, proposer des suggestions utiles et mettre en garde contre les ruses et les tromperies avec lesquelles les communistes s’appliquent et sont déjà parvenus à gagner à leur cause des hommes qui sont pourtant de bonne foi.
Se prémunir contre les ruses du communisme
57. Sur ce dernier point, Nous avons déjà insisté dans Notre allocution du 12 mai de l’année dernière, mais Nous croyons nécessaire, Vénérables Frères, d’attirer de nouveau, d’une façon spéciale, votre attention. Le communisme athée s’est montré, au début, tel qu’il était, dans toute sa perversité, mais bien vite il s’est aperçu que de cette façon il éloignait de lui les peuples ; aussi a-t-il changé de tactique et s’efforce-t-il d’attirer les foules par toutes sortes de tromperies, en dissimulant ses propres desseins sous des idées en elles-mêmes bonnes et attrayantes. Ainsi, voyant le commun désir de paix, les chefs du communisme feignent d’être les plus zélés fauteurs et propagateurs du mouvement pour la paix mondiale ; mais, en même temps ils excitent à une lutte de classes qui fait couler des fleuves de sang, et sentant le manque de garantie intérieure de paix, ils recourent à des armements illimités. Ainsi encore sous divers noms qui ne font pas même allusion au communisme, ils fondent des associations et des revues, dans le but de faire pénétrer leurs idées en des milieux dont l’accès leur eût été difficile autrement ; bien plus, ils tentent, avec perfidie, de s’infiltrer jusqu’en des associations franchement catholiques et religieuses. Ainsi, sans rien abandonner de leurs principes pervers, ils invitent les catholiques à collaborer avec eux sur le terrain humanitaire et charitable comme on dit, en proposant parfois même des choses entièrement conformes à l’esprit chrétien et à la doctrine de l’Église. Ailleurs, ils poussent l’hypocrisie jusqu’à faire croire que le communisme, dans les pays de plus grande foi et de civilisation plus avancée, revêtira un aspect plus doux, n’empêchera pas le culte religieux et respectera la liberté de conscience. Il y en a même qui, s’en rapportant à certaines modifications introduites depuis peu dans la législation soviétique, en concluent que le communisme est près ­d’abandonner son programme de lutte contre Dieu.
58. Veillez, Vénérables Frères, à ce que les fidèles ne se laissent pas tromper. Le communisme est intrinsèquement pervers, et l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne. Si quelques-uns, induits en erreur, coopéraient à la victoire du communisme dans leur pays, ils tomberaient les premiers, victimes de leur égarement ; et plus les régions où le communisme réussit à pénétrer se distinguent par l’antiquité et la grandeur de leur civilisation chrétienne, plus la haine des « sans-Dieu » se montrera dévastatrice.
Prière et pénitence
59. Mais « si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que veille son gardien41 ». Aussi, comme dernier et très puissant remède, Nous vous recommandons, Vénérables Frères, de promouvoir et d’intensifier, le plus efficacement possible, dans vos diocèses, le double esprit de prière et de pénitence chrétienne. Quand les Apôtres demandèrent au Sauveur pourquoi ils n’avaient pu, eux, délivrer de l’esprit malin un démoniaque, le Seigneur répondit : « De pareils démons ne se chassent que par la prière et par le jeûne42. » Le mal qui aujourd’hui ravage l’humanité ne pourra de même être vaincu que par une sainte et universelle croisade de prière et de pénitence. Et Nous recommandons tout spécialement aux Ordres contemplatifs d’hommes et de femmes de redoubler leurs supplications et leurs sacrifices, pour obtenir du Ciel en faveur de l’Église un vigoureux appui dans les luttes présentes, grâce à la puissante intercession de la Vierge Immaculée, elle qui écrasa jadis la tête de l’antique serpent et reste toujours, depuis lors, la sûre défense et l’invincible « Secours des Chrétiens ».
V. Ministres et auxiliaires de cette œuvre sociale de l'Église
Les prêtres
60. Pour l’œuvre mondiale de salut dont Nous venons de tracer les grandes lignes, pour l’application des remèdes que Nous avons indiqués brièvement, les ministres et ouvriers évangéliques désignés par le divin Roi Jésus-Christ, ce sont en premier lieu les prêtres. Par vocation spéciale, sous la conduite de la hiérarchie et dans une union de filiale obéissance au Vicaire du Christ sur la terre, les prêtres ont reçu la mission de garder allumé dans le monde le flambeau de la foi, et d’infuser aux fidèles cette surnaturelle confiance avec laquelle l’Église, au nom du Christ, a combattu, victorieusement, tant d’autres combats : « La victoire qui vainc le monde, c’est notre foi43. »
61. Et, en particulier, Nous rappelons aux prêtres l’exhortation si souvent répétée, de Notre prédécesseur Léon XIII, d’aller à l’ouvrier. Cette ­exhortation, Nous la faisons Nôtre et la complétons : « Allez à l’ouvrier, spécialement à l’ouvrier pauvre, et en général, allez aux pauvres », suivant en cela les enseignements de Jésus et de son Église. Les pauvres, en effet, sont les plus exposés aux pièges des fauteurs de troubles, qui exploitent leur condition misérable pour allumer en eux l’envie contre les riches et les exciter à s’emparer de vive force de ce qui leur semble injustement refusé par la fortune. Et si le prêtre ne va pas vers les ouvriers pour les mettre en garde contre les préjugés et les fausses doctrines ou pour les en détromper, ils deviendront une proie facile pour les apôtres du communisme.
62. Nous reconnaissons qu’un grand effort a été fait dans ce sens, surtout depuis les encycliques Rerum novarum et Quadragesimo anno, et c’est avec une paternelle complaisance que Nous saluons le zèle industrieux de tant d’évêques et de prêtres, qui inventent, qui essayent (toujours avec les précautions voulues) de nouvelles méthodes d’apostolat mieux adaptées aux exigences modernes. Mais tout cela est encore trop peu pour les besoins de l’heure présente. Quand la patrie est en danger, tout ce qui n’est pas strictement indispensable ou directement ordonné à la pressante nécessité de la défense commune passe au second plan. Ainsi, dans le cas présent, toute autre œuvre, si belle, si bonne qu’elle soit, doit céder la place devant la nécessité vitale de sauver les bases mêmes de la foi et de la civilisation chrétienne. Que les prêtres donc, dans les paroisses, sans préjudice bien entendu de ce que réclame le soin ordinaire des fidèles, que les prêtres réservent la plus grande et la meilleure partie de leurs forces et de leur activité pour regagner les masses ouvrières au Christ et à l’Église et pour faire pénétrer l’esprit chrétien dans les milieux qui y sont le plus étrangers. Ils trouveront dans les masses populaires une correspondance, une abondance de fruits inattendue, qui les récompensera du pénible labeur des premiers défrichements. C’est ce que Nous avons vu et ce que Nous voyons à Rome et en d’autres grandes villes, où, sitôt bâties de nouvelles églises dans les quartiers périphériques, on voit se constituer des communautés paroissiales pleines de zèle et s’accomplir de vrais miracles de conversions parmi des foules qui n’étaient hostiles à la religion que faute de la bien connaître.
63. Mais le plus efficace moyen d’apostolat auprès des pauvres et des humbles est l’exemple du prêtre, l’exemple de toutes les vertus sacerdotales, telles que Nous les avons décrites dans Notre encyclique Ad catholici sacerdotii44 ; dans le cas présent, ce qu’il faut surtout, c’est un exemple lumineux de vie humaine, pauvre, désintéressée, copie fidèle de la vie du divin Maître, qui pouvait proclamer avec une franchise divine : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête45. » Un prêtre qui est vraiment, évangéliquement pauvre et désintéressé fait des miracles de bien au milieu du peuple : tel un saint Vincent de Paul, un Curé d’Ars, un Cottolengo, un Don Bosco et tant d’autres. Au contraire, un prêtre avare et intéressé, comme Nous l’avons rappelé dans l’encyclique citée plus haut, même s’il ne se jette pas comme Judas, dans l’abîme de la trahison, sera tout au moins un vain « airain sonore » et une inutile « cymbale retentissante46 », trop souvent même un obstacle au bien plutôt qu’un instrument de grâce parmi le peuple. Et si le prêtre séculier ou régulier a, par office, l’administration de biens temporels, qu’il se souvienne que non seulement il doit scrupuleusement observer les prescriptions de la charité et de la justice, mais encore se montrer, d’une façon toute spéciale, un vrai père des pauvres.
L’Action Catholique
64. Après cet appel au clergé, Nous adressons Notre invitation paternelle à Nos très chers fils du laïcat, qui militent dans les rangs de cette Action Catholique qui Nous est si chère, et que Nous avons appelée, en une autre occasion, « une aide particulièrement providentielle » à l’œuvre de l’Église, en ces circonstances si difficiles. L’Action Catholique, en effet, est bien un apostolat social, puisqu’elle vise à étendre le règne de Jésus-Christ, non seulement chez les individus, mais encore dans les familles et dans la société. Aussi doit-elle s’appliquer d’abord avec un soin spécial à former ses membres et à les préparer aux saints combats du Seigneur. À ce travail de formation, d’une nécessité plus que jamais urgente, préliminaire obligé de l’action directe et effective, serviront certainement les cercles d’études, les Semaines sociales, les cours méthodiques de conférences et toutes autres semblables initiatives, aptes à faire connaître la solution chrétienne des problèmes sociaux.
65. Des militants de l’Action Catholique ainsi bien préparés et exercés seront immédiatement les premiers apôtres de leurs compagnons de travail, et deviendront les précieux auxiliaires du prêtre pour porter la lumière de la vérité et soulager les détresses matérielles et spirituelles en d’innombrables zones que des préjugés invétérés contre le clergé ou une déplorable apathie religieuse ont rendues réfractaires à l’action des ministres de Dieu. On coopérera ainsi, sous la conduite de prêtres particulièrement expérimentés à cette assistance religieuse à la classe ouvrière, qui Nous tient tant à cœur, comme étant le moyen le plus apte pour préserver des embûches communistes ces fils bien aimés.
66. Outre cet apostolat individuel, bien souvent caché, mais extrêmement utile et efficace, c’est le rôle de l’Action Catholique de répandre largement, par la parole et par la plume, tels qu’ils émanent des documents pontificaux, les principes fondamentaux qui doivent servir à la construction d’un ordre social chrétien.
Organisations auxiliaires
67. Autour de l’Action Catholique se rangent les organisations que Nous avons saluées autrefois comme ses auxiliaires. Elles aussi, ces organisations si utiles, Nous les exhortons paternellement à se consacrer à la grande mission dont Nous parlons, mission qui, aujourd’hui, prime toutes les autres par son importance vitale.
Organisations professionnelles
68. Nous songeons également à ces organisations professionnelles d’ouvriers, d’agriculteurs, d’ingénieurs, de médecins, de patrons, d’étudiants, et autres organisations similaires d’hommes et de femmes, vivant dans les mêmes conditions culturelles et que la nature même a groupés. Ce sont justement ces groupes et ces organisations qui sont destinés à introduire dans la société l’ordre que Nous avons eu en vue dans Notre encyclique Quadragesimo anno, et à faire ainsi reconnaître la royauté du Christ dans les divers domaines de la culture et du travail.
69. Que si, en raison des conditions nouvelles de la vie économique et sociale, l’État s’est cru en devoir d’intervenir au point d’assister et de réglementer, par des dispositions législatives particulières, de semblables institutions (sans préjudice du respect dû à la liberté et aux initiatives privées), même alors l’Action Catholique n’a pas le droit de rester étrangère à la réalité. Elle doit avec sagesse fournir sa contribution de pensée, en étudiant les problèmes nouveaux à la lumière de la doctrine catholique, et sa contribution d’activité par la participation loyale et dévouée de ses membres aux formes et aux institutions nouvelles. Ils y porteront l’esprit chrétien qui est toujours principe d’ordre, de mutuelle et fraternelle collaboration.
Appel aux ouvriers catholiques
70. Et ici, Nous voudrions adresser une parole particulièrement paternelle à Nos chers ouvriers catholiques, jeunes gens et adultes. En récompense, sans doute, de leur fidélité parfois héroïque en ces temps si difficiles, ils ont reçu une mission très noble et très ardue. Sous la conduite de leurs évêques et de leurs prêtres, ce sont eux qui doivent ramener à l’Église et à Dieu ces multitudes immenses de leurs frères de travail qui, exaspérés de n’avoir pas été compris ni traités avec le respect auquel ils avaient droit, se sont éloignés de Dieu. Que les ouvriers catholiques, par leur exemple, par leurs paroles, fassent comprendre à leurs frères égarés que l’Église est une tendre Mère pour tous ceux qui travaillent et qui souffrent, et qu’elle n’a jamais manqué, ni ne manquera jamais à son devoir sacré de Mère, qui est de défendre ses fils ! Si cette mission, qu’ils doivent accomplir dans les mines, dans les usines, dans les chantiers, partout où l’on travaille, exige parfois de grands renoncements, ils se souviendront que le Sauveur du monde nous a donné l’exemple, non seulement du travail, mais encore du sacrifice.
Nécessité de la concorde entre catholiques
71. À tous Nos fils enfin, de toute classe, de toute nation, de tout groupement religieux et laïque dans l’Église, Nous voulons adresser de nouveau le plus pressant appel à la concorde. Bien des fois, Notre cœur paternel a été navré des dissensions, souvent futiles dans leurs causes, mais toujours tragiques dans leurs conséquences, qui mettent aux prises les fils d’une même Mère, l’Église. Et alors on voit les fauteurs de désordre, qui ne sont pas tellement nombreux, profiter de ces discordes, les envenimer, et finir par jeter les catholiques eux-mêmes les uns contre les autres. Après les événements de ces derniers mois, Notre avertissement devrait paraître superflu. Pourtant Nous le répétons une fois encore, pour ceux qui n’ont pas compris ou qui peut-être ne veulent pas comprendre. Ceux qui travaillent à augmenter les dissensions entre catholiques se chargent devant Dieu et devant l’Église d’une terrible responsabilité.
Appel à tous ceux qui croient en Dieu
72. Dans ce combat engagé par la puissance des ténèbres contre l’idée même de la Divinité, Nous gardons l’espérance que la lutte sera vaillamment soutenue, non seulement par ceux qui se glorifient de porter le nom du Christ, mais aussi par tous les hommes (et ils sont l’immense majorité dans le monde) qui croient encore en Dieu et l’adorent. Nous renouvelons donc l’appel lancé, il y a cinq ans, dans Notre encyclique Caritate Christi, que tous les croyants s’emploient avec loyauté et courage « à préserver le genre humain du grave péril qui le menace ». Car, disions-Nous alors, « la foi en Dieu est le fondement inébranlable de tout ordre social et de toute responsabilité sur la terre ; aussi tous ceux qui ne veulent pas de l’anarchie et du terrorisme doivent travailler énergiquement à empêcher la ­réalisation du plan ouvertement proclamé par les ennemis de la religion47 ».
Devoirs de l'État chrétien
Aider l’Église
73. Telle est la tâche positive, d’ordre à la fois doctrinal et pratique, que l’Église assume, en vertu de la mission même que lui a confiée le Christ : construire la société chrétienne, et, à notre époque combattre et briser les efforts du communisme ; à cet effet, Nous adressons un appel à toutes les classes de la société. À cette entreprise spirituelle de l’Église, l’État chrétien doit concourir positivement en aidant l’Église dans cette tâche, par les moyens qui lui sont propres ; moyens extérieurs, sans doute, mais qui n’en visent pas moins principalement le bien des âmes.
74. Les États mettront donc tout en œuvre pour empêcher qu’une propagande athée, qui bouleverse tous les fondements de l’ordre, fasse des ravages sur leurs territoires. Car il ne saurait y avoir d’autorité sur la terre, si l’autorité de la Majesté divine est méconnue, et le serment ne tiendra pas s’il n’est pas prêté au nom du Dieu vivant. Nous répétons ce que Nous avons dit souvent et avec tant d’insistance, en particulier dans Notre encyclique Caritate Christi : « Comment peut tenir un contrat quelconque et quelle valeur peut avoir un traité, là où manque toute garantie de conscience ? Et comment peut-on parler de garantie de conscience là où a disparu toute foi en Dieu, toute crainte de Dieu ? Cette base enlevée, toute loi morale s’écroule avec elle, et il n’y a plus aucun remède qui puisse empêcher de se produire peu à peu, mais inévitablement, la ruine des peuples, des familles, de l’État, de la civilisation même48. »
Pourvoir au bien commun
75. En outre, l’État ne doit rien négliger pour créer ces conditions matérielles de vie, sans lesquelles une société ordonnée ne peut subsister, et pour fournir du travail, spécialement aux pères de famille et à la jeunesse. À cette fin, qu’on amène les classes possédantes à prendre sur elles, vu l’urgente nécessité du bien commun, les charges sans lesquelles ni la société humaine ne peut être sauvée ni ces classes elles-mêmes ne sauraient trouver le salut. Mais les mesures prises dans ce sens par l’État doivent être telles qu’elles atteignent vraiment ceux qui, de fait, détiennent entre leurs mains les plus gros capitaux et les augmentent sans cesse, au grand détriment d’autrui.
Prudence et sage administration
76. Que l’État lui-même, songeant à sa responsabilité devant Dieu et devant la société, serve d’exemple à tous les autres par une administration prudente et modérée. Aujourd’hui plus que jamais, la très grave crise mondiale exige que ceux qui disposent de fonds énormes, fruit du travail et des sueurs de millions de citoyens, aient toujours uniquement devant les yeux le bien commun et s’appliquent à le promouvoir le plus possible. De même, que les fonctionnaires et tous les employés de l’État, par obligation de conscience, remplissent leur devoir avec fidélité et désintéressement. Ils suivront en cela les lumineux exemples, anciens et récents, d’hommes remarquables, qui, dans un labeur sans relâche, ont sacrifié toute leur vie pour le bien de la patrie. Enfin dans les rapports des peuples entre eux, que l’on s’applique instamment à supprimer les entraves artificielles de la vie économique, effets d’un sentiment de défiance et de haine ; et qu’on se rappelle que tous les peuples de la terre forment une seule famille de Dieu.
Laisser la liberté à l’Église
77. Mais en même temps l’État doit laisser à l’Église la pleine liberté d’accomplir sa divine et toute spirituelle mission, pour contribuer puissamment par là même à sauver les peuples de la terrible tourmente du moment présent. De toutes parts, on fait aujourd’hui un appel angoissé aux forces morales et spirituelles, et l’on a bien raison, car le mal à combattre est avant tout, si on le regarde dans sa source première, un mal de nature spirituelle, et c’est de cette source empoisonnée que sortent, par une logique infernale, toutes les monstruosités du communisme. Or, parmi les forces morales et spirituelles, l’Église catholique occupe sans conteste une place de choix, et c’est pourquoi le bien même de l’humanité exige que l’on ne mette pas d’obstacle à son action.
78. Agir autrement, et prétendre quand même arriver au but, avec des moyens purement économiques et politiques, c’est être victime d’une dangereuse erreur. Quand on exclut la religion de l’école, de l’éducation, de la vie publique, quand on expose à la dérision les représentants de l’Église et ses rites sacrés, est-ce que l’on ne favorise pas ce matérialisme dont le communisme est le fruit ? Ni la force, même la mieux organisée, ni les idéals terrestres, fussent-ils les plus grands et plus nobles, ne peuvent maîtriser un mouvement qui plonge précisément ses racines dans l’estime excessive des biens de ce monde.
79. Nous avons confiance que ceux qui ont en main le sort des nations, pour peu qu’ils sentent le péril extrême dont les peuples sont aujourd’hui menacés, sentiront toujours mieux le devoir capital de ne point empêcher l’Église d’accomplir sa mission. D’autant plus qu’en l’accomplissant, tout en visant le bonheur éternel de l’homme, elle travaille inséparablement à son vrai bonheur temporel.
Appel paternel aux égarés
80. Nous ne pouvons terminer cette encyclique sans adresser une parole à ceux de Nos fils qui sont atteints déjà, ou presque, du mal communiste. Nous les exhortons vivement à écouter la voix du Père qui les aime ; et Nous prions le Seigneur de les éclairer, afin qu’ils abandonnent la voie glissante qui les entraîne tous à une immense catastrophe ; qu’ils reconnaissent, eux aussi, que l’unique Sauveur est Notre-Seigneur Jésus-Christ, « car il n’y a pas sous le ciel, un autre nom donné aux hommes, dont ils puissent attendre le salut49 ».
Saint Joseph, modèle et patron
81. Et pour hâter cette paix tant désirée de tous, la « Paix du Christ dans le Règne du Christ50»… Nous mettons la grande action de l’Église catholique contre le communisme athée mondial sous l’égide du puissant protecteur de l’Église, saint Joseph. Il appartient, lui, à la classe ouvrière ; il a fait la rude expérience de la pauvreté, pour lui et pour la Sainte Famille, dont il était le chef vigilant et aimant ; il reçut en garde l’Enfant divin quand Hérode lança contre Lui ses sicaires. Par une vie de fidélité absolue dans l’accomplissement du devoir quotidien, il a laissé un exemple à tous ceux qui doivent gagner leur pain par le travail manuel, et a mérité d’être appelé le Juste, modèle vivant de cette justice chrétienne qui doit régner dans la vie sociale.
82. Les yeux tournés vers les hauteurs, notre foi aperçoit les cieux nouveaux et la terre nouvelle dont parle Notre premier prédécesseur, saint Pierre51. Et tandis que les promesses des faux prophètes s’éteignent, sur cette terre, dans le sang et dans les larmes, resplendit d’une céleste beauté la grande prophétie apocalyptique du Sauveur du monde : « Voici que je fais toutes choses nouvelles52. »

Il ne Nous reste plus, Vénérables Frères, qu’à élever Nos mains paternelles, et à faire descendre sur Vous, sur Votre clergé et Votre peuple, sur toute la grande famille catholique, la Bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de saint Joseph, patron de l’Église universelle, le 19 mars 1937, l’an XVI de Notre Pontificat.



 


1. Gn 3, 23
2. Ga 4, 4
3. Lettre encyclique Qui pluribus, 9 novembre 1846 ; cf. Syllabus, § IV.
4. 28 décembre 1878.
5. Allocution du 18 décembre 1924.
6. 8 mai 1928.
7. 15 mai 1931.
8. 3 mai 1932.
9. 29 septembre 1932.
10. 3 juin 1933.
11. Lettre encyclique Casti connubii, 31 décembre 1930.
12. 2 Th 2, 4.
13. Lettre encyclique Divini illius Magistri, 31 décembre 1929.
14. Lettre encyclique Casti conubii, 31 décembre 1930.
15. 1 Co 3, 22-23.
16. Lettre encyclique Rerum novarum, 15 mai 1891.
17. Lettre encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931.
18. Lettre encyclique Diuturnum illud, 29 juin 1881.
19. Lettre encyclique Immortale Dei, 1er novembre 1885.
20. Lc 2, 14.
21. Mt 6, 33.
22. Mt 13, 55 ; Mc 6, 3.
23. Cicéron, De afficiis, 1. 1, ch. 42.
24. Jc 1, 22.
25. Jc 1, 17.
26. Motu proprio In multis solaciis, 28 octobre 1936.
27. Jn 4, 23.
28. Mt 5, 3.
29. He 13, 14.
30. Lc 11, 41.
31. Jc 5, 1-3.
32. Mt 5, 3.
33. Jc 5, 7-8.
34. Lc 6, 20.
35. 1 Co 13, 4.
36. Mt 25, 34-40.
37. Mt 25, 41-45.
38. Jn 13, 34.
39. Rm 13, 8-9.
40. Lettre encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931.
41. Ps 126, 1.
42. Mt 17, 20.
43. 1 Jn 5, 4.
44. 20 décembre 1935.
45. Mt 8, 20.
46. 1 Co 13, 1.
47. Lettre encyclique Caritate Christi,3 mai 1932.
48. Lettre encyclique Caritate Christi,3 mai 1932.
49. Ac 4, 12.
50. Lettre encyclique Urbi arcano, 23 décembre 1922.
51. 2 P 3,13 ; Es 65,17 et 66,22 ; Ap 21,1.
52. Ap 21, 5.
]]></description></item><item><title>Mit brennender Sorge</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/197-mit-brennender-sorge</link><description><![CDATA[Lettre encyclique
1. C’est avec une vive inquiétude et un étonnement croissant que, depuis longtemps, Nous suivons des yeux les douloureuses épreuves de l’Église et les vexations de plus en plus graves dont souffrent ceux et celles qui lui restent fidèles par le cœur et la conduite, au milieu du pays et du peuple auxquels saint Boniface a porté autrefois le lumineux message, la bonne nouvelle du Christ et du Royaume de Dieu.
2. Cette inquiétude n’a pas été diminuée par ce que les représentants du vénérable Épiscopat, venus Nous visiter à Notre chevet de malade, Nous ont fait connaître, conformément à la vérité et comme c’était leur devoir. À des nouvelles bien consolantes et édifiantes sur la lutte pour la foi que mènent leurs fidèles, ils n’ont pu s’empêcher, malgré tout l’amour qu’ils portent à leur peuple et à leur patrie, malgré toute leur application à juger avec mesure, d’en mêler une infinité d’autres, bien dures et bien mauvaises. Après avoir entendu leur exposé, Nous pûmes, dans un élan de vive reconnaissance envers Dieu, Nous écrier avec l’Apôtre de l’Amour : « Je n’ai pas de plus grande joie que d’apprendre que mes enfants marchent dans la vérité13. » Mais la franchise qui convient à Notre charge apostolique, si pleine de responsabilités, et la décision de mettre sous vos yeux et sous les yeux de tout l’univers chrétien la réalité dans toute sa gravité Nous oblige d’ajouter : « Il n’est pas de plus grand chagrin, ni de douleur plus amère à Notre cœur de pasteur, que d’apprendre que beaucoup abandonnent le chemin de la vérité. »14
3. Lorsqu’en été 1933, Vénérables Frères, Nous acceptâmes la négociation d’un Concordat, que le gouvernement du Reich, reprenant un projet vieux de plusieurs années, Nous proposait, et quand, à votre universel contentement, Nous la terminâmes par un accord solennel, Nous étions guidé par le souci, que Notre devoir Nous impose, d’assurer en Allemagne la liberté de la mission bienfaisante de l’Église et le salut des âmes qui lui sont confiées, mais encore par le désir sincère de rendre au peuple allemand un service essentiel pour son développement pacifique et sa prospérité.
4. C’est pourquoi, en dépit de nombreuses et graves considérations, Nous Nous sommes alors décidé à ne pas lui refuser Notre consentement. Nous voulions épargner à Nos fidèles fils et filles d’Allemagne, dans la mesure des possibilités humaines, les angoisses et les souffrances que dans l’autre hypothèse les circonstances du temps faisaient prévoir avec pleine certitude. Nous voulions prouver à tous par des actes que, cherchant uniquement le Christ et les intérêts du Christ, Nous ne refusions pas de tendre la main pacifique et maternelle de l’Église à quiconque ne la repousse pas.
5. Si l’arbre de paix, planté par Nous en toute pureté d’intention dans la terre allemande, n’a pas produit les fruits que, dans l’intérêt de votre peuple, Nous désirions si ardemment, personne au monde, ayant des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, ne pourra dire aujourd’hui que la faute en est à l’Église ou à son Chef. Les expériences des dernières années mettent les responsabilités en pleine lumière : elles révèlent des intrigues qui, dès le début, ne visaient qu’à une guerre d’extermination. Dans les sillons où Nous Nous étions efforcé de semer le germe d’une paix sincère, d’autres répandirent – tel l’inimicus homo de la Sainte Écriture15 – l’ivraie de la méfiance, du mécontentement, de la haine, de la diffamation, d’une hostilité de principe, soit voilée, soit ouverte, alimentée à mille sources et agissant, par tous les moyens, contre le Christ et son Église. Eux, et eux seuls, avec leurs silencieux ou leurs bruyants complices, sont aujourd’hui responsables si, au lieu de l’arc-en-ciel de la paix, c’est l’orage des funestes luttes religieuses qui se montre à l’horizon de l’Allemagne.
6. Nous ne Nous sommes pas lassé, Vénérables Frères, de représenter aux dirigeants responsables des destinées de votre pays les conséquences qui devaient nécessairement résulter de la tolérance et même de la faveur dont profitent de tels courants d’idées. Nous avons tout fait pour défendre la sainteté de la parole solennellement donnée et l’inviolabilité des engagements librement consentis, contre des théories et des pratiques qui – au cas où elles seraient officiellement approuvées – tueraient nécessairement toute confiance et ôteraient d’avance toute valeur à tout engagement d’honneur. Quand une fois le temps sera venu de mettre au grand jour sous les yeux du monde ces efforts qui furent les Nôtres, tous les hommes d’intention droite sauront où chercher les défenseurs de la paix et où ses perturbateurs. Tous ceux dont l’esprit n’a pas encore perdu tout sens de la vérité, tous ceux qui conservent au fond du cœur un reste de justice, conviendront que durant ces années, difficiles et lourdes d’événements, qui ont suivi la conclusion du Concordat, chacune de Nos paroles a été prononcée, chacun de Nos actes a été accompli sous la loi de la fidélité aux traités.
7. Mais ils devront constater aussi, non sans étonnement et réprobation profonde, comment de la part de l’autre partie contractante une interprétation qui faussait le contrat ou le détournait de son but, ou le vidait de son contenu et aboutissait finalement à sa violation plus ou moins officielle, devint la loi inavouée selon laquelle on agissait. La modération témoignée par Nous, en dépit de tout, n’était pas inspirée par des considérations d’utilité terrestre, moins encore par une faiblesse inopportune, mais simplement par la volonté de ne pas risquer d’arracher, avec l’ivraie, quelque plante précieuse ; par l’intention de ne porter publiquement aucun jugement avant que les esprits n’en fussent venus à comprendre l’inéluctable nécessité de ce jugement ; par la résolution de ne nier définitivement la loyauté d’autrui que lorsque l’irréfutable langage de l’évidence aurait arraché le camouflage sous lequel, systématiquement, on dissimulait l’assaut lancé contre l’Église. Aujourd’hui encore, où la lutte ouverte contre l’école confessionnelle, protégée pourtant par le Concordat, où la suppression du libre suffrage à ceux des catholiques qui ont le droit de veiller à l’éducation de la jeunesse, manifestent sur un terrain essentiel de la vie de l’Église la gravité impressionnante de la situation et l’angoisse sans exemple des consciences chrétiennes, le souci du salut des âmes Nous pousse à ne pas négliger les possibilités encore existantes, si minimes soient-elles, d’un retour à la loyauté et à un arrangement acceptable suivant le désir du vénérable épiscopat. Nous continuerons, sans nous lasser, à être auprès des dirigeants de votre peuple le défenseur du droit violé, et, obéissant simplement à Notre conscience et à Notre mission pastorale – sans Nous soucier du succès ou de l’insuccès immédiat, – à Nous opposer à un parti pris qui cherche, par l’emploi, ouvert ou dissimulé, de la force, à étrangler le droit garanti par les traités.
8. Mais le but de la présente lettre, Vénérables Frères, est autre. De même que vous êtes venus Nous faire, à Notre chevet de malade, une visite affectueuse, de même, à Notre tour, Nous Nous tournons aujourd’hui vers vous, et par vous vers les catholiques d’Allemagne qui, comme tous les fils souffrants et opprimés, sont plus particulièrement présents au cœur du Père commun. En cette heure où votre foi est éprouvée, comme l’or, au feu de la tribulation et de la persécution, tant ouverte que cachée, à l’heure où votre liberté religieuse est victime d’un investissement organisé sous mille formes, à l’heure où pèse lourdement sur vous le manque d’un enseignement fidèle à la vérité et de normales possibilités de défense, vous avez doublement droit à une parole de vérité et de spirituel réconfort de la part de celui dont le premier prédécesseur s’entendit adresser par le Sauveur cette parole si pleine : « J’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille point, et toi, à ton tour, confirme tes frères. »16

 
Vraie foi en Dieu


9. Prenez garde, Vénérables Frères, qu’avant toute autre chose la foi en Dieu, premier et irremplaçable fondement de toute religion, soit conservée en Allemagne, pure et sans falsification. Ne croit pas en Dieu celui qui se contente de faire usage du mot Dieu dans ses discours, mais celui-là seulement qui à ce mot sacré unit le vrai et digne concept de la divinité.
10. Quiconque identifie, dans une confusion panthéistique, Dieu et l’univers, abaissant Dieu aux dimensions du monde ou élevant le monde à celles de Dieu, n’est pas de ceux qui croient en Dieu.
11. Quiconque, suivant une prétendue conception des anciens Germains d’avant le Christ, met le sombre et impersonnel destin à la place du Dieu personnel, nie par le fait la Sagesse et la Providence de Dieu, qui « fortement et suavement agit d’une extrémité du monde à l’autre »17 et conduit toutes choses à une bonne fin : celui-là ne peut pas prétendre à être mis au nombre de ceux qui croient en Dieu.
12. Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l’État, ou la forme de l’État, ou les dépositaires du pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine – toutes choses qui tiennent dans l’ordre terrestre une place nécessaire et honorable, – quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise par un culte idolâtrique, celui-là renverse et fausse l’ordre des choses créé et ordonné par Dieu : celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d’une conception de la vie répondant à cette foi.
13. Prenez garde, Vénérables Frères, à l’abus croissant, dans la parole comme dans les écrits, qui consiste à employer le nom de Dieu trois fois saint comme une étiquette vide de sens que l’on place sur n’importe quelle création, plus ou moins arbitraire, de la spéculation et du désir humain. Agissez sur vos fidèles, afin qu’ils soient attentifs à opposer à une telle aberration le refus qu’elle mérite. Notre Dieu est le Dieu personnel, surnaturel, tout-puissant, infiniment parfait, unique dans la Trinité des personnes et tripersonnel dans l’unité de l’Essence divine, le Créateur de tout ce qui existe, le Seigneur et Roi et l’ultime consommateur de l’histoire du monde, qui n’admet ni ne peut admettre à côté de lui aucun autre dieu.
14. Ce Dieu a, en souverain maître, donné ses commandements. Ils valent indépendamment du temps et de l’espace, du pays et de la race. De même que le soleil de Dieu luit sur tout visage humain, de même sa loi ne connaît ni privilège ni exception. Gouvernants et gouvernés, couronnés et non-couronnés, grands et humbles, riches et pauvres sont également soumis à sa parole. De la totalité de ses droits de Créateur découle naturellement la totalité de son droit à être obéi par les individus et par les communautés de toute espèce. Cette obéissance exigée embrasse toutes les branches de l’activité dans lesquelles des questions morales réclament la mise en accord avec la loi de Dieu, et par conséquent l’intégration de la changeante loi humaine dans l’ensemble de l’immuable loi divine.
15. Seuls des esprits superficiels peuvent tomber dans l’erreur qui consiste à parler d’un Dieu national, d’une religion nationale ; seuls ils peuvent entreprendre la vaine tentative d’emprisonner Dieu, le Créateur de l’univers, le Roi et le Législateur de tous les peuples, devant la grandeur duquel les nations sont « comme une goutte d’eau suspendue à un seau »18 dans les frontières d’un seul peuple, dans l’étroitesse de la communauté de sang d’une seule race.
16. Les évêques de l’Église du Christ, établis « pour ce qui se rapporte à Dieu »19, doivent veiller à ce que de pernicieuses erreurs de cette sorte, que des pratiques encore plus pernicieuses ont coutume de suivre, ne prennent pas pied parmi les fidèles. Il appartient à la sainteté de leur charge de tout faire, autant qu’il dépend d’eux, pour que les commandements de Dieu soient considérés et observés, comme étant le fondement obligatoire de toute vie privée et publique moralement ordonnée ; pour que les droits de la Majesté divine, le Nom et la parole de Dieu ne soient pas profanés20 ; pour mettre fin aux blasphèmes qui, par la parole, la plume et l’image sont multipliés aujourd’hui comme le sable de la mer ; pour que, à côté de l’obstination et des provocations de ceux qui nient Dieu, qui méprisent Dieu, qui haïssent Dieu, ne se relâche jamais la prière réparatrice des fidèles, qui tel un encens, d’heure en heure, monte vers le Très-Haut et arrête sa main vengeresse.
17. Nous vous remercions, Vénérables Frères, Nous remercions vos prêtres et tous vos fidèles, qui, dans la défense des droits de la divine Majesté contre un nouveau paganisme agressif, et favorisé, hélas ! de bien des manières par des hommes influents, ont rempli et continuent à remplir leur devoir de chrétiens. Ce remerciement va, plus chaleureux encore et mêlé d’une admiration reconnaissante, à ceux qui, dans l’accomplissement de ce devoir, ont été jugés dignes de s’attirer pour l’amour de Dieu le sacrifice et la souffrance.

 
La vraie foi au Christ


18. Aucune foi en Dieu ne peut se maintenir longtemps pure et sans alliage si elle n’est soutenue par la foi au Christ. « Personne ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils voudra le révéler21. » « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »22 Personne ne peut donc dire : je crois en Dieu, cela me suffit en fait de religion. La parole du Sauveur ne laisse aucune place à des échappatoires de cette sorte. « Qui renie le Fils n’a pas non plus le Père, et qui confesse le Fils a aussi le Père. »23
19. En Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, est apparue la plénitude de la Révélation divine. « En beaucoup de manières et à diverses reprises, Dieu a parlé à nos pères par les prophètes. Quand les temps furent accomplis, il nous a parlé par son Fils. »24 Les livres sacrés de l’Ancien Testament sont entièrement parole de Dieu et forment une partie substantielle de sa Révélation. En harmonie avec le développement graduel de la Révélation plane sur eux une lumière encore voilée, celle des temps qui ont préparé le plein jour de la Rédemption. Comme il ne saurait en être autrement dans des livres historiques et didactiques, ils reflètent, dans plus d’un détail, l’humaine imperfection, la faiblesse et le péché. À côté d’innombrables traits de grandeur et de noblesse, ils nous décrivent aussi le peuple choisi, porteur de la Révélation et de la Promesse, s’égarant sans cesse loin de son Dieu pour se tourner vers le monde. Pour les yeux qui ne sont pas aveuglés par le préjugé ou par la passion resplendit cependant d’autant plus lumineusement, dans cette humaine prévarication, telle que l’histoire biblique nous la rapporte, la lumière divine du plan sauveur qui triomphe finalement de toutes les fautes et de tous les péchés. C’est précisément sur ce fond souvent obscur que ressort dans de plus frappantes perspectives la pédagogie de salut de l’Éternel, tour à tour avertissant, admonestant, frappant, relevant et béatifiant ses élus. Seuls l’aveuglement et l’orgueil peuvent fermer les yeux devant les trésors d’enseignement sauveur que recèle l’Ancien Testament.
20. Qui veut voir bannies de l’Église et de l’école l’histoire biblique et la sagesse des doctrines de l’Ancien Testament blasphème le Nom de Dieu, blasphème le plan de salut du Tout-Puissant, érige une pensée humaine étroite et limitée en juge des desseins divins sur l’histoire du monde. Il renie la foi au Christ véritable, tel qu’il est apparu dans la chair, au Christ qui a reçu son humaine nature d’un peuple qui devait le crucifier. Il demeure sans rien y comprendre devant le drame universel du Fils de Dieu, qui opposait au sacrilège de ses bourreaux la divine action sacerdotale de sa mort rédemptrice, donnant ainsi, dans la nouvelle alliance, son accomplissement, son terme et son couronnement à l’ancienne.
21. Le point culminant de la Révélation atteint dans l’Évangile de Jésus-Christ est définitif ; il oblige pour toujours. Cette Révélation ne connaît pas de complément apporté de main d’homme ; elle n’admet pas davantage d’être évincée et remplacée par d’arbitraires « révélations » que certains porte-parole du temps présent prétendent faire dériver de ce qu’ils appellent le Mythe du sang et de la race. Depuis que le Christ, l’Oint du Seigneur, a accompli l’œuvre de la Rédemption, et que, brisant le règne du péché, il nous a mérité la grâce de devenir enfants de Dieu, depuis ce temps aucun autre nom sous le ciel n’a été donné aux hommes par lequel ils puissent être sauvés, que le Nom de Jésus25. Aucun homme, quand même toute la science, tout le pouvoir, toute la force extérieure du monde seraient incarnés en lui, ne peut poser un fondement autre que celui qui a déjà été posé : le Christ26. Celui qui, dans une sacrilège méconnaissance des différences essentielles entre Dieu et la créature, entre l’Homme-Dieu et les enfants des hommes, ose dresser un mortel, fût-il le plus grand de tous les temps, aux côtés du Christ, bien plus, au-dessus de lui ou contre lui, celui-là mérite de s’entendre dire qu’il est un prophète de néant, auquel s’applique le mot effrayant de l’Écriture : « Celui qui habite dans les cieux se moque d’eux. »27

 
Vraie foi dans l’Église


22. La foi au Christ ne saurait se maintenir pure et sans alliage si elle n’est protégée et soutenue par la foi dans l’Église, « colonne et fondement de la vérité »28. C’est le Christ lui-même, Dieu éternellement béni, qui a dressé cette colonne de la foi. L’ordre qu’il a donné d’écouter l’Église29, d’accueillir dans les paroles et les commandements de l’Église ses propres paroles et ses propres commandements30 vaut pour les hommes de tous les temps et de tous les pays. L’Église fondée par le Rédempteur est une, la même pour tous les peuples et pour toutes les nations. Sous sa coupole, qui, comme le firmament, recouvre la terre entière, il y a une patrie pour tous les peuples et toutes les langues, il y a place pour le développement de toutes les qualités particulières, de tous les avantages, de toutes les tâches et vocations concédées par le Dieu Créateur et Sauveur tant aux individus qu’aux communautés ethniques. Le cœur maternel de l’Église est assez grand et assez large pour voir dans l’épanouissement voulu de Dieu de ces caractères et de ces dons propres à chacun, la richesse de la variété, plus que le péril des divergences. Elle se réjouit des supériorités spirituelles des individus et des peuples. Elle voit, avec une joie et une fierté toutes maternelles, dans les succès remportés par eux, des fruits d’éducation et de progrès qu’Elle bénit et encourage, partout où Elle peut le faire en conscience. Mais Elle sait aussi qu’à cette liberté des limites sont tracées par la majesté du commandement divin qui a voulu et fondé cette Église essentiellement une et indivisible. Qui touche à cette unité et à cette indivisibilité enlève à l’Épouse du Christ un des diadèmes dont Dieu lui-même l’a couronnée. Il assujettit sa structure divine, qui repose sur des fondements éternels, aux critiques et aux retouches d’architectes que le Père des cieux n’a pas autorisés à bâtir.
23. La divine mission de l’Église qui, agissant parmi les hommes, est obligée d’agir par les hommes, peut être douloureusement obscurcie par ce qu’il s’y mêle d’humain, de trop humain, et qui, sans cesse et sans cesse renaissant, se développe comme l’ivraie au milieu du froment du Royaume de Dieu. Quiconque connaît la parole du Sauveur sur le scandale et les scandaleux sait quel jugement l’Église, et avec elle chacun de ses fils, doit porter sur ce qui fut et sur ce qui est un péché. Mais celui qui, en regard de ces condamnables désaccords entre la foi et la vie, entre les paroles et les actes, entre la conduite extérieure et les sentiments intérieurs chez des individus – si nombreux fussent-ils, – oublie ou passe volontairement sous silence la somme énorme de vertus authentiques, d’esprit de sacrifice, d’amour fraternel, d’héroïques élans vers la sainteté, celui-là fait preuve d’un aveuglement et d’une injustice déplorables. Si ensuite il devient pleinement évident que la mesure sévère dont il use vis-à-vis de l’Église abhorrée, il oublie de l’appliquer aux communautés d’un autre genre qui lui sont proches par le sentiment ou par l’intérêt, alors son appel et un sens de la pureté prétendument blessé et offensé l’apparente à ceux qu’une paille dans l’œil de leur frère, selon le mot incisif du Sauveur, empêche de voir la poutre qui est dans le leur. Cependant, bien que ne soit pas très pure l’intention de ceux qui se font une vocation, maintes fois même un vil métier, de scruter ce qu’il y a d’humain dans l’Église, et bien que les pouvoirs sacerdotaux communiqués par Dieu ne dépendent pas de la valeur humaine du prêtre ni de son élévation morale, il n’en demeure pas moins vrai qu’à aucune époque de l’histoire aucun individu, dans aucune communauté, ne peut se libérer du devoir d’examiner loyalement sa conscience, de se purifier impitoyablement, de se renouveler énergiquement en lui-même, dans son esprit et dans ses actes. Dans Notre encyclique sur le Sacerdoce, Nous avons attiré l’attention avec une insistance pressante sur le devoir sacré, pour tous ceux qui appartiennent à l’Église, et surtout pour tous ceux qui font partie de l’état sacerdotal et religieux, et de l’apostolat laïque, de mettre leur foi et la conduite de leur vie dans cette harmonie qu’exige la loi de Dieu et que réclame l’Église avec une énergie inlassable. Et aujourd’hui encore Nous répétons avec une gravité profonde : il ne suffit pas de faire partie de l’Église du Christ. Il faut encore être un membre vivant de cette Église, en esprit et en vérité. Et ne le sont que ceux qui se maintiennent en état de grâce et vivent continuellement en présence de Dieu, dans l’innocence ou dans une sincère et effective pénitence. Alors que l’Apôtre des nations, le « vase d’élection », réduisait son corps en esclavage sous la verge de la mortification afin de n’être pas lui-même réprouvé après avoir prêché aux autres31, peut-il y avoir, pour ceux à qui sont confiés la mise en valeur et l’accroissement du Royaume de Dieu, une autre méthode de travail que celle qui unit le plus intimement leur apostolat et leur propre sanctification ? Ainsi seulement l’on peut montrer à l’humanité d’aujourd’hui et en première ligne aux contradicteurs de l’Église que le « sel de la terre », que le levain du christianisme ne s’est pas affadi, mais qu’il est apte et tout prêt à apporter aux hommes d’aujourd’hui, prisonniers du doute et de l’erreur, plongés dans l’indifférence et l’abandon, las de croire et éloignés de Dieu, le renouvellement et le rajeunissement spirituel dont ils ont – qu’ils en conviennent ou non – un besoin plus pressant que jamais. Une chrétienté ayant repris conscience d’elle-même dans tous ses membres, rejetant tout partage, tout compromis avec l’esprit du monde, prenant au sérieux les commandements de Dieu et de l’Église, se conservant dans l’amour de Dieu et l’efficace amour du prochain, pourra et devra être pour le monde, malade à mort, mais qui cherche qu’on le soutienne et qu’on lui indique sa route, un modèle et un guide, si l’on ne veut pas qu’une indicible catastrophe, un écroulement dépassant toute imagination ne fonde sur lui.
24. Toute réforme vraie et durable, en dernière analyse, a eu son point de départ dans la sainteté, dans des hommes qui étaient enflammés et poussés par l’amour de Dieu et du prochain. Généreux, prêts à écouter tout appel de Dieu et à le réaliser aussitôt en eux, et cependant sûrs d’eux-mêmes parce que sûrs de leur vocation, ils ont grandi jusqu’à devenir les lumières et les rénovateurs de leur temps. Là, au contraire, où le zèle réformateur n’a pas jailli de la pureté personnelle, mais était l’expression et l’explosion de la passion, il a troublé au lieu de clarifier, détruit au lieu de construire et il a été plus d’une fois le point de départ d’aberrations plus fatales que les maux auxquels il comptait ou prétendait remédier. Certes, « l’Esprit de Dieu souffle où il veut »32 : des pierres, il peut faire surgir ceux qui préparent les voies à la réalisation de ses desseins33. Il choisit les instruments de sa volonté d’après ses propres plans et non d’après ceux des hommes. Mais Celui qui a fondé l’Église, qui l’a appelée à l’existence sous le souffle de la Pentecôte, ne saurait briser les assises fondamentales de l’institution de salut voulue de lui-même. Quiconque est mû par l’esprit de Dieu a spontanément l’attitude qui convient, intérieurement et extérieurement, vis-à-vis de l’Église, ce fruit sacré de l’arbre de la Croix, ce don fait par l’Esprit de Dieu, le jour de la Pentecôte, au monde désorienté.
25. Dans vos contrées, Vénérables Frères, retentissent des voix, dont le chœur va sans cesse se renforçant, qui invitent à sortir de l’Église. Parmi les meneurs, il en est plus d’un qui, par leur position officielle, cherchent à faire naître l’impression que cette sortie de l’Église et l’infidélité qu’elle comporte envers le Christ-Roi constituent une preuve particulièrement convaincante et méritoire de la fidélité envers l’État d’aujourd’hui. Par des mesures de contrainte cachées ou apparentes, par l’intimidation, par la perspective de désavantages économiques, professionnels, civiques et autres, l’attachement des catholiques à leur foi, et en particulier la fidélité de certaines classes de fonctionnaires catholiques, est soumise à une pression aussi contraire au droit qu’à la dignité humaine. Toute Notre paternelle complaisance et Notre plus profonde compassion vont à ceux qui doivent payer si cher leur fidélité au Christ et à l’Église : mais, dès l’instant où il y va des suprêmes et des plus hauts intérêts, où il s’agit de se sauver ou de se perdre, le croyant n’a devant lui qu’une voie du salut, celle du courage héroïque. Si le tentateur ou l’oppresseur vient lui proposer, comme un marché de Judas la sortie de l’Église, alors il ne peut – même au prix des plus lourds sacrifices terrestres – que lui opposer le mot du Sauveur : « Retire-toi, Satan ; car il est écrit : tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui seul. »34 Et se tournant vers l’Église, il lui dira : Ô toi qui es ma mère depuis les jours de mon enfance, ma consolation dans la vie, mon avocate à l’heure de la mort, « que ma langue adhère à mon palais » si, cédant à des promesses ou à des menaces terrestres, je venais à trahir les vœux de mon baptême. Quant à ceux qui s’imaginent qu’ils pourraient unir à l’abandon extérieur de l’Église la fidélité intérieure à cette même Église, puisse leur servir de salutaire avertissement cette parole du Sauveur : « Celui qui m’aura renié devant les hommes, je le renierai moi aussi devant mon Père qui est dans les cieux. »35

 
Vraie foi à la Primauté


26. La foi à l’Église ne pourra se maintenir pure de toute falsification si elle n’est appuyée sur la foi à la primauté de l’évêque de Rome. Dans le même instant où Pierre, devant tous les disciples et apôtres, confessait la foi au Christ, Fils du Dieu vivant, il recevait en réponse, comme récompense de sa foi et de sa confession, la parole qui fondait l’Église, l’unique Église du Christ, sur le roc de Pierre36. Ainsi est consacrée la connexion entre la foi au Christ, à l’Église, et la foi à la Primauté. Une autorité véritable et conforme à la loi est partout un lien d’unité, une source de force, une garantie contre la division et la ruine, une caution pour l’avenir : mais cela se vérifie dans le sens le plus haut et le plus sublime là où, comme dans l’Église et dans l’Église seule, cette autorité a reçu la promesse de la conduite du Saint-Esprit et de son invincible assistance. Si des hommes qui ne sont pas même unis dans la foi au Christ viennent vous présenter la séduisante image d’une Église nationale allemande, sachez que ce n’est autre chose qu’un reniement de l’unique Église du Christ, l’évidente trahison de cette mission d’évangélisation universelle à laquelle, seule, une Église mondiale peut suffire et s’adapter. L’histoire vécue par d’autres Églises nationales, leur engourdissement, la façon dont elles ont été enchaînées ou domestiquées par les pouvoirs terrestres prouvent la stérilité sans espoir à laquelle est voué avec une immanquable certitude tout sarment qui se sépare du cep vivant de l’Église. Celui qui, dès le début, oppose à des développements erronés de cette espèce un « non » vigilant et inexorable, celui-là sert non seulement la pureté de sa foi au Christ, mais aussi la santé et la force vitale de son peuple.

 
Pas de fausses interprétations des mots et concepts sacrés.


27. Il vous faudra veiller d’un œil particulièrement attentif, Vénérables Frères, à ce que les concepts religieux fondamentaux ne viennent pas à être vidés de leur contenu essentiel et détournés vers un sens profane.
28. « Révélation », au sens chrétien du mot, désigne la parole dite par Dieu aux hommes. Employer ce même mot pour les « suggestions » du sang et de la race, pour les irradiations de l’histoire d’un peuple, c’est, à coup sûr, créer une équivoque. Une fausse monnaie de cette sorte ne mérite pas de passer dans l’usage des fidèles du Christ.
29. La « foi » consiste à tenir pour vrai ce que Dieu a révélé et propose par son Église à la croyance des hommes. C’est la « conviction solide des choses invisibles »37. La joyeuse et fière confiance dans l’avenir de son peuple, qui tient au cœur de chacun, signifie tout autre chose que la foi dans le sens religieux du mot. Donner l’un pour l’autre, vouloir remplacer l’un par l’autre et exiger là-dessus d’être reconnu par les disciples du Christ comme un « croyant », c’est un jeu de mots vide de sens, quand ce n’est pas la confusion voulue des concepts, ou quelque chose de pire.
30. « Immortalité », dans le sens chrétien, veut dire : continuation de la vie de l’homme après la mort terrestre, dans sa personnalité individuelle, pour son éternelle récompense, ou pour son éternel châtiment. Quiconque ne veut désigner par le mot : « immortalité » que la continuation ici-bas de la vie collective dans la durée de son peuple pour un avenir d’une longueur indéterminée, celui-là renverse et falsifie l’une des vérités fondamentales de la foi chrétienne, il touche aux bases mêmes de la conception religieuse de l’univers, qui exige un ordre moral dans le monde. S’il ne veut pas être chrétien, qu’il renonce au moins à enrichir le vocabulaire de son incroyance en puisant au trésor des concepts chrétiens.
31. Le « péché originel » est la faute héréditaire, bien que non personnelle, des descendants d’Adam, qui « ont péché en lui »38. C’est la perte de la grâce – et, par conséquent de la vie éternelle, – jointe à la propension au mal, que chacun doit, avec l’aide de la grâce, de la pénitence, de la lutte, de l’effort moral, refouler et surmonter. La passion et la mort du Fils de Dieu ont racheté le monde de la malédiction héréditaire du péché et de la mort. La foi à ces vérités, qui sont aujourd’hui en butte, dans votre patrie, à la facile raillerie des adversaires du Christ, appartient au contenu inaliénable de la religion chrétienne.
32. La Croix du Christ, encore que son nom seul soit déjà devenu pour beaucoup une folie et un scandale39, demeure pour le croyant le signe sanctifié de la Rédemption, l’emblème de la force et de la grandeur morales. Nous vivons sous son ombre. Nous mourons dans son baiser. Il faut qu’elle se dresse sur notre tombe, pour proclamer notre foi, pour témoigner de notre espérance dans la lumière éternelle.
33. L’humilité, dans l’esprit de l’Évangile, et la prière pour obtenir le secours de la grâce de Dieu peuvent parfaitement s’unir à l’estime de soi-même, à la confiance en soi, à l’héroïsme. L’Église du Christ, qui à travers tous les temps et jusqu’au présent le plus récent compte plus de confesseurs et de martyrs volontaires que toute autre collectivité morale, n’a besoin de recevoir de personne des leçons sur l’héroïsme des sentiments et des actes. Dans sa misérable façon de railler l’humilité chrétienne, comme une dégradation de soi-même et une attitude sans courage, l’odieux orgueil de ces novateurs se couvre lui-même de ridicule.
34. On peut appeler « grâce », dans un sens impropre, tout don du Créateur à la créature. Toutefois la « grâce », au sens propre et chrétien du mot, comprend les témoignages surnaturels de l’amour de Dieu, la faveur et l’action de Dieu par laquelle il élève l’homme à cette intime communauté de vie avec lui, que le Nouveau Testament nomme « l’adoption des enfants de Dieu ». « Voyez de quel grand amour le Père a fait preuve envers nous, puisque nous pouvons nous appeler et que nous sommes en fait, enfants de Dieu. »40 Rejeter cette élévation gratuite et surnaturelle au nom d’un prétendu caractère allemand est une erreur : c’est combattre ouvertement une vérité fondamentale du christianisme. Mettre sur le même plan la grâce surnaturelle et les dons de la nature, c’est un abus du vocabulaire créé et consacré par la religion. Les pasteurs et gardiens du peuple de Dieu feront bien d’opposer une action vigilante à ce larcin fait aux choses saintes et à cette confusion des esprits.

 
Morale et ordre moral


35. Sur la foi en Dieu, gardée intacte et sans tache, repose la moralité de l’humanité. Toutes les tentatives pour ôter à la morale et à l’ordre moral le fondement, solide comme le roc, de la foi et pour les établir sur le sable mouvant des règles humaines, conduisent tôt ou tard individus et sociétés à la ruine morale. L’insensé qui dit dans son cœur : Il n’y a pas de Dieu, marchera dans les voies de la corruption morale41. Le nombre de ces insensés, qui aujourd’hui entreprennent de séparer moralité et religion, est devenu légion. Ils ne voient pas ou ne veulent pas voir que bannir le christianisme confessionnel, c’est-à-dire la conception claire et précise du christianisme, de l’enseignement et de l’éducation, de l’organisation de la vie sociale et publique, c’est aller à l’appauvrissement spirituel et à la décadence. Aucune puissance coercitive de l’État, aucun idéal purement humain, si noble et si élevé soit-il en lui-même, ne sera jamais capable de remplacer en fin de compte les suprêmes et décisives impulsions que donne la foi en Dieu et au Christ. Si, à celui qui est appelé à faire les plus grands sacrifices, à immoler son « moi » au bien commun, on ôte l’appui de l’éternel et du divin, la foi réconfortante et consolante au Dieu qui récompense tout bien et punit tout mal, alors, pour un grand nombre, le résultat final sera, non pas l’acceptation du devoir, mais la fuite devant lui. La consciencieuse observation des dix commandements de Dieu et des préceptes de l’Église (qui ne sont, eux, que des déterminations pratiques des règles de l’Évangile) est pour chaque individu une incomparable école de discipline individuelle, d’éducation morale et de formation du caractère, une école qui exige beaucoup, mais pas trop. Le Dieu plein de bonté, qui, comme législateur, dit : « Tu dois », donne aussi par sa grâce « le pouvoir et le faire ». Laisser inutilisées des forces de formation morale d’une efficacité aussi profonde, les exclure même positivement de l’éducation du peuple, c’est contribuer d’une façon injustifiable à la sous-alimentation religieuse de la nation. Livrer la morale à l’opinion subjective des hommes, qui change suivant les fluctuations des temps, au lieu de l’ancrer dans la sainte volonté du Dieu éternel et dans ses commandements, c’est ouvrir la porte toute grande aux forces destructrices. L’abandon, qui en résulte, des éternels principes d’une morale objective, pour l’éducation des consciences, pour l’ennoblissement de tous les domaines et de toutes les organisations de la vie, c’est un péché contre l’avenir du peuple, un péché dont les générations futures devront goûter les fruits amers.

 
Reconnaissance du droit naturel


36. Tel est le fatal entraînement de nos temps, qu’il détache du fondement divin de la Révélation, non seulement la morale, mais aussi le droit théorique et pratique. Nous pensons ici en particulier à ce qu’on appelle le droit naturel, inscrit de la main même du Créateur sur les tables du cœur humain42 et que la saine raison peut y lire quand elle n’est pas aveuglée par le péché et la passion. C’est d’après les commandements de ce droit de nature que tout droit positif, de quelque législateur qu’il vienne, peut être apprécié dans son contenu moral, et, par là même, dans l’autorité qu’il a d’obliger en conscience. Des lois humaines qui sont en contradiction insoluble avec le droit naturel sont marquées d’un vice originel qu’aucune contrainte, aucun déploiement extérieur de puissance ne peut guérir. C’est à la lumière de ce principe qu’il faut juger l’axiome : « Le droit, c’est l’utilité du peuple. » On peut, certes, donner à cette proposition un sens correct, si on lui fait dire que ce qui est moralement défendu ne peut jamais servir au véritable bien du peuple. Cependant, le paganisme ancien reconnaissait déjà que l’axiome, pour être pleinement exact, doit être, en réalité, retourné, et s’exprimer ainsi : « Il est impossible qu’une chose soit utile si elle n’est pas en même temps moralement bonne. Et ce n’est point parce qu’elle est utile qu’elle est moralement bonne, mais parce qu’elle est moralement bonne elle est utile. »43
37. Affranchi de cette règle morale, ce principe signifierait, dans la vie internationale, l’état de guerre perpétuel entre les différentes nations. Dans la vie nationale, il méconnaît, par l’amalgame qu’il fait des considérations de droit et d’utilité, le fait fondamental, que l’homme, en tant que personne, possède des droits qu’il tient de Dieu et qui doivent demeurer vis-à-vis de la collectivité hors de toute atteinte qui tendrait à les nier, à les abolir ou à les négliger. Mépriser cette vérité, c’est oublier que le véritable bien commun est déterminé et reconnu, en dernière analyse, par la nature de l’homme, qui équilibre harmonieusement droits personnels et obligations sociales, et par le but de la société, déterminé aussi par cette même nature humaine. La société est voulue par le Créateur comme le moyen d’amener à leur plein développement les dispositions individuelles et les avantages sociaux que chacun, donnant et recevant tour à tour, doit faire valoir pour son bien et celui des autres. Quant aux valeurs plus générales et plus hautes, que seule la collectivité, et non plus les individus isolés, peut réaliser, elles aussi, en définitive, sont, par le Créateur, voulues pour l’homme, pour son plein épanouissement naturel et surnaturel et l’achèvement de sa perfection. S’écarter de cet ordre, c’est ébranler les colonnes sur lesquelles repose la société, et donc compromettre la tranquillité, la sécurité et l’existence même de la société.
38. Le croyant a un droit inaliénable à professer sa foi et à la vivre comme elle veut être vécue. Des lois qui étouffent ou rendent difficiles la profession et la pratique de cette foi sont en contradiction avec le droit naturel.
39. Des parents sérieux, conscients de leur devoir d’éducateurs, ont un droit primordial à régler l’éducation des enfants que Dieu leur a donnés, dans l’esprit de leur foi, en accord avec ses principes et ses prescriptions. Des lois ou d’autres mesures qui éliminent dans les questions scolaires cette libre volonté des parents, fondée sur le droit naturel, ou qui la rendent inefficace par la menace ou la contrainte, sont en contradiction avec le droit naturel et sont foncièrement immorales. L’Église, à qui revient, de par sa mission, le soin de garder et d’expliquer le droit naturel, divin dans son origine, ne peut s’empêcher de déclarer les toutes récentes inscriptions aux écoles, faites dans l’absence notoire de toute liberté, un résultat de la contrainte, auquel les caractères du droit font totalement défaut.

 
À la jeunesse


40. Comme Vicaire de Celui qui a dit au jeune homme de l’Évangile : « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements »44, Nous adressons une parole particulièrement paternelle à la jeunesse.
41. Des milliers de voix font retentir aujourd’hui à vos oreilles un Évangile qui n’a pas été révélé par le Père des cieux. Des milliers de plumes écrivent au service d’un prétendu christianisme qui n’est pas le christianisme du Christ. La presse et la radio vous envahissent quotidiennement de productions hostiles à la foi et à l’Église, impudemment agressives envers tout ce qui doit vous être le plus vénérable et le plus sacré.
42. Beaucoup, beaucoup d’entre vous, à cause de leur fidélité à la foi et à l’Église, à cause de leur affiliation à des associations religieuses, garanties par le Concordat, ont dû et doivent encore, Nous le savons, subir cette tragique épreuve de voir incomprise, suspectée, outragée, niée même, leur fidélité à la patrie, souffrir en outre toutes sortes de dommages dans leur vie professionnelle et sociale. Nous ne sommes pas non plus sans savoir qu’il y a dans vos rangs plus d’un obscur soldat du Christ qui, le cœur en deuil, mais la tête haute, supporte son sort et trouve son unique consolation dans la pensée de souffrir des affronts pour le Nom de Jésus45.
43. Aujourd’hui, la voyant sous la menace de nouveaux dangers et de nouvelles tracasseries, Nous disons à cette jeunesse : Si quelqu’un voulait vous annoncer un Évangile autre que celui que vous avez reçu sur les genoux d’une pieuse mère, des lèvres d’un père croyant, ou par l’enseignement d’un éducateur fidèle à son Dieu et à son Église, « qu’il soit anathème »46. Si l’État fonde une jeunesse nationale, cette organisation obligatoire doit être ouverte à tous, et c’est alors – sans préjudice des droits des associations religieuses – pour les jeunes gens eux-mêmes et pour les parents qui en répondent devant Dieu, un droit incontestable et inaliénable d’exiger que cette organisation d’État soit purgée de toutes les manifestations d’un esprit ennemi du christianisme et de l’Église, manifestations qui, tout récemment encore et aujourd’hui même, mettent la conscience des parents chrétiens dans une insoluble alternative, puisqu’ils ne peuvent donner à l’État ce qu’il exige qu’en dérobant à Dieu ce qui est à Dieu.
44. Nul ne songe, certes, à barrer la route qui doit conduire la jeunesse allemande à la constitution d’une vraie communauté ethnique, dans le noble amour de la liberté, l’inviolable fidélité à la patrie. Ce contre quoi Nous Nous élevons, et Nous devons Nous élever, c’est l’antagonisme volontairement et systématiquement suscité entre ces préoccupations d’éducation nationale et celles du devoir religieux. Voilà pourquoi nous crions à cette jeunesse : Chantez vos hymnes à la liberté, mais n’oubliez pas pour autant la liberté des enfants de Dieu ! Ne laissez pas la noblesse de cette irremplaçable liberté s’avilir dans l’esclavage du péché et de la sensualité. Qui chante l’hymne de la fidélité à la patrie terrestre ne doit pas, par l’infidélité à son Dieu, à son Église, devenir un déserteur et un traître à sa patrie céleste. On vous parle beaucoup de la grandeur héroïque, que l’on oppose consciemment et mensongèrement à l’humilité et à la patience évangéliques. Pourquoi donc vous taire qu’il y a aussi un héroïsme des luttes morales ? que la conservation de l’innocence baptismale constitue un haut fait d’héroïsme qui devrait recevoir dans l’ordre religieux, et naturel aussi, l’hommage qu’il mérite ? On vous parle beaucoup des faiblesses humaines qui ternissent l’histoire de l’Église. Pourquoi donc vous taire les exploits qui jalonnent sa route au cours des siècles, les saints qu’elle a enfantés, la bénédiction qui a découlé pour la civilisation occidentale de l’union vivante entre cette Église et votre peuple ? On vous parle beaucoup d’exercices sportifs. Pratiquée avec mesure et contenue dans de justes limites, l’éducation physique est un bienfait pour la jeunesse. Pour ce qui est du temps à y consacrer, on lui donne maintenant trop souvent une telle ampleur qu’on ne tient plus compte ni du développement harmonieux du corps et de l’esprit, ni des égards dus à la vie de famille ni du précepte de la sanctification du dimanche. Avec une indifférence qui confine au mépris, on enlève au jour du Seigneur son caractère sacré et son recueillement, naguère si conforme aux meilleures traditions allemandes. Nous attendons avec confiance de la jeunesse croyante et catholique que, dans le milieu peu favorable des organisations de l’État, elle fasse énergiquement valoir son droit à une chrétienne sanctification du dimanche, que pour l’exercice du corps elle n’oublie pas son âme immortelle, qu’elle ne se laisse pas vaincre par le mal, mais qu’elle vise, au contraire, à triompher du mal par le bien47, que sa plus haute et plus sainte ambition demeure celle de remporter la couronne dans le stade de la vie éternelle48.

 
Aux prêtres et aux religieux


45. Nous adressons une parole spéciale de félicitation, d’encouragement, d’exhortation aux prêtres d’Allemagne, auxquels, dans un temps difficile et des conjonctures délicates, il incombe, sous la dépendance des évêques, d’indiquer au troupeau du Christ le droit chemin, par la parole et par l’exemple, par le dévouement quotidien, par une apostolique patience. Ne vous lassez pas, bien-aimés Fils, qui participez avec Nous aux saints mystères, d’exercer, à la suite du Souverain Prêtre éternel, Jésus-Christ, la charité et la sollicitude du bon Samaritain. Que votre conduite de chaque jour se conserve sans tache devant Dieu dans la poursuite incessante de votre perfection et sanctification, dans une miséricordieuse charité à l’égard de tous ceux qui vous sont confiés, de ceux-là en particulier qui sont exposés, qui sont faibles, qui chancellent. Soyez les guides des fidèles, le soutien de ceux qui trébuchent, les docteurs de ceux qui doutent, les consolateurs des affligés, les aides et les conseillers désintéressés de tous. Les épreuves et les souffrances que votre peuple a traversées dans le temps d’après-guerre n’ont point passé sur son âme sans y laisser de trace. Elles ont laissé derrière elles des angoisses et des amertumes qui ne peuvent guérir que lentement et dont on ne pourra triompher vraiment que dans un esprit de charité effective et désintéressée. Cette charité, arme indispensable de l’apôtre, surtout dans le monde d’aujourd’hui bouleversé et égaré par la haine, Nous vous la souhaitons et Nous l’implorons du Seigneur dans une mesure débordante. Cette apostolique charité vous fera, sinon oublier, du moins pardonner beaucoup d’amertumes imméritées et aujourd’hui plus nombreuses que jamais sur votre chemin de pasteurs d’âmes et de prêtres.
46. Cette charité intelligente et compatissante envers les égarés, envers ceux-là mêmes qui vous outragent, ne signifie nullement et ne peut nullement signifier un renoncement quel qu’il soit à la proclamation, à la revendication, à la défense courageuse de la vérité et à sa franche application à la réalité qui vous environne. Le premier don de l’amour du prêtre à son entourage, celui qui s’impose le plus évidemment, c’est celui qui consiste à servir la vérité, toute la vérité, à dévoiler et à réfuter l’erreur sous quelque forme, sous quelque masque ou déguisement qu’elle se présente. Une défaillance sur ce point ne serait pas seulement une trahison envers Dieu et envers votre sainte vocation, ce serait aussi une faute contre le bien véritable de votre peuple et de votre patrie. Vers tous ceux qui ont gardé vis-à-vis de leurs évêques la fidélité promise au jour de leur ordination, vers tous ceux qui, en exerçant conformément à leur devoir leur tâche de pasteurs, ont eu et ont encore à supporter la souffrance et la persécution, vers tous vont – et pour certains jusque dans leur cellule de prison, dans leur camp de concentration – la reconnaissance et l’approbation du Père de la chrétienté.
47. Aux religieux et religieuses catholiques s’adresse également Notre paternelle reconnaissance, à laquelle se joint la part très intime que Nous prenons au sort de beaucoup d’entre eux qui, en vertu de mesures administratives hostiles aux Ordres religieux, ont été arrachés au labeur béni et aimé de leur vocation. Si quelques-uns ont succombé et se sont montrés indignes de leur sainte profession, leur faute, que l’Église aussi châtie, ne diminue pas le mérite de l’immense majorité qui, dans l’abnégation et la pauvreté volontaires, s’est efforcée par son dévouement à servir Dieu et la patrie. Par leur zèle, leur fidélité, leur vertu, leur active charité, la promptitude de leur dévouement, les Ordres voués au soin des âmes, au service des malades et à l’enseignement, ne cessent d’apporter une glorieuse contribution au bien privé et public. Nul doute qu’un jour un avenir plus calme leur rendra meilleure justice que le présent trouble où nous vivons. Nous avons confiance que les chefs des communautés religieuses sauront prendre occasion des difficultés et des épreuves pour obtenir du Tout-Puissant, par un redoublement de zèle, par une vie de prière plus intense, par la sainte austérité de leur vocation et la parfaite discipline religieuse, un renouveau de bénédictions et de fécondité sur leur pénible labeur.

 
Aux fidèles du laïcat


48. Nous avons devant les yeux la foule immense de Nos fidèles enfants, de Nos fils et de Nos filles, auxquels la souffrance de l’Église en Allemagne et leur propre souffrance n’ont rien ôté de leur dévouement à la cause de Dieu, ni de leur tendre amour pour le Père de la chrétienté, ni de leur obéissance envers les évêques et les prêtres, ni de leur joyeuse résolution de demeurer toujours, et quoi qu’il advienne, fidèles à leur croyance, à l’héritage sacré de leurs ancêtres. À eux tous, Nous envoyons d’un cœur ému Notre paternel souvenir.
49. Et d’abord aux membres des associations religieuses qui, courageusement et au prix, souvent, de douloureux sacrifices, sont restés fidèles au Christ et ne se sont pas montrés disposés à abandonner les droits qu’un accord solennel leur avait, à l’Église et à eux, garantis selon les règles de la loyauté et de la bonne foi.
50. Nous adressons un salut particulièrement cordial aux parents catholiques. Les droits et les devoirs d’éducateurs à eux conférés par Dieu sont précisément dans le moment présent l’enjeu d’une lutte telle qu’on en peut à peine imaginer une qui soit plus lourde de conséquences. L’Église ne peut attendre pour commencer à gémir et se plaindre que les autels soient dévastés, que des mains sacrilèges aient incendié les temples. Si l’on tente, par une éducation ennemie du Christ, de profaner ce tabernacle qu’est l’âme de l’enfant consacrée par le baptême, si de ce temple vivant de Dieu on veut arracher la lampe éternelle de la foi du Christ pour lui substituer la lumière trompeuse d’une contrefaçon de la foi qui n’a plus rien à voir avec la foi de la Croix, alors la violation spirituelle du temple est proche, alors c’est pour quiconque confesse le Christ un devoir de dégager nettement sa responsabilité de celle du camp adverse, de libérer sa conscience de toute coopération coupable à une telle machination et à une telle corruption. Et plus les ennemis s’efforcent de déguiser sous de beaux semblants leurs sombres desseins, plus il y a lieu d’y opposer une méfiance vigilante, une vigilance provoquée à la méfiance par une expérience trop amère.
51. Le maintien pour la forme d’une leçon de religion – leçon au surplus contrôlée et entravée par des hommes sans mandat – et cela dans le cadre d’une école qui, dans les autres domaines de l’éducation, travaille systématiquement et haineusement à rencontre de cette même religion, ne suffit pas à fournir à un fidèle du Christ une excuse légitime pour donner son suffrage complaisant à une telle école destructrice de la religion. Nous savons, chers parents catholiques, que d’une pareille complaisance il ne peut être question pour vous. Nous savons qu’un vote libre et secret parmi vous équivaudrait à un plébiscite victorieux en faveur de l’école confessionnelle. Et c’est pourquoi Nous ne Nous lasserons jamais de représenter franchement aux autorités responsables et l’iniquité des mesures de contrainte employées jusqu’à présent et le devoir de respecter la liberté de l’éducation. Cependant, n’oubliez jamais ceci : de la responsabilité qui, par la volonté de Dieu, vous lie vis-à-vis de vos enfants, nulle puissance terrestre n’a le pouvoir de vous délier. Aucun de ceux qui aujourd’hui vous oppriment dans l’exercice de vos droits d’éducateurs et prétendent vous relever de vos devoirs d’éducateur ne pourra répondre à votre place au Juge éternel lorsqu’il vous interrogera : « Où sont-ils, ceux que je t’avais donnés ? » Puisse chacun de vous être en mesure de lui répondre : « De ceux que tu m’as donnés, je n’en ai perdu aucun. »49

 
* * *


52. Vénérables Frères, Nous en sommes certain, les paroles que dans une heure décisive Nous vous adressons, à vous et, par vous, aux catholiques du Reich allemand, trouveront dans les cœurs et dans les actes de Nos fidèles enfants l’écho qui doit répondre à la tendre sollicitude du Père commun. S’il est une chose que Nous implorons du Seigneur avec une ardeur singulière, c’est bien celle-ci : que Nos paroles parviennent aussi à l’oreille et au cœur, qu’elles éveillent les réflexions de ceux qui ont déjà commencé à se laisser prendre aux appâts et aux menaces des adversaires du Christ et de son saint Évangile.
53. Nous avons pesé chacun des mots de cette lettre à la balance de la vérité, et de l’amour aussi. Nous ne voulions, ni par un silence inopportun devenir complice de l’équivoque ni par trop de sévérité exposer à l’endurcissement le cœur d’aucun de ceux qui vivent sous Notre responsabilité de Pasteur et auxquels Notre amour de Pasteur ne s’applique pas moins du fait que, pour l’heure, ils se fourvoient dans les chemins de l’erreur et de l’infidélité. Et quand bien même beaucoup d’entre eux, s’adaptant à la mentalité de leur nouvel entourage n’auraient plus pour la maison paternelle abandonnée par eux et pour le Père lui-même que des paroles de défiance, d’ingratitude, ou même d’insulte, quand ils oublieraient tout ce qu’ils ont rejeté, le jour viendra où l’angoisse de l’éloignement de Dieu et du désarroi de leur âme s’abattra sur ces fils aujourd’hui perdus, où la nostalgie les ramènera « au Dieu qui réjouissait leur jeunesse », à l’Église dont la main paternelle leur avait enseigné le chemin qui conduit au Père des cieux. Hâter cette heure, c’est l’objet de Notre continuelle prière.
54. Comme d’autres époques de l’histoire de l’Église, celle-ci sera le prélude d’une nouvelle ascension et d’une purification intérieure, à la seule condition que les fidèles se montrent assez fiers dans la confession de leur foi au Christ, assez généreux en face de la souffrance pour opposer à la force matérielle des oppresseurs de l’Église l’intrépidité d’une foi profonde, la fermeté inébranlable d’une espérance sûre de l’éternité, l’irrésistible puissance d’une charité agissante. Que le saint temps du Carême et de Pâques, qui prêche le renouvellement intérieur et la pénitence, qui plus que d’ordinaire dirige le regard du chrétien vers la croix, mais aussi vers la gloire du Ressuscité, soit pour tous et pour chacun de vous une occasion joyeusement saluée, ardemment exploitée, de vous emplir le cœur et l’âme de cet esprit d’héroïsme, de patience, de victoire qui rayonne de la croix de Jésus-Christ. Alors, Nous en sommes certain, les ennemis de l’Église, qui s’imaginent que leur heure est venue, reconnaîtront bientôt qu’ils s’étaient réjouis trop vite et qu’ils avaient trop tôt pris en main la bêche du fossoyeur. Alors le jour luira où, succédant aux hymnes de triomphe prématurés des ennemis du Christ, s’élèvera vers le ciel, du cœur et des lèvres des fidèles, le Te Deum de la délivrance : un Te Deum de reconnaissance envers le Très-Haut, un Te Deum d’allégresse à la vue du peuple allemand tout entier, même avec ses membres aujourd’hui fourvoyés, revenant à la religion, et, dans une foi purifiée par la souffrance, ployant de nouveau le genou devant le Roi des temps et de l’éternité, Jésus-Christ, se disposant enfin, dans la lutte contre ceux qui nient Dieu et ruinent l’Occident chrétien, à reprendre, en harmonie avec tous les hommes de bonne volonté de tous les peuples, la mission que les plans de l’Éternel lui ont assignée.
55. Celui qui sonde les cœurs et les reins50 Nous est témoin que Nous n’avons pas de plus intime désir que le rétablissement en Allemagne d’une paix véritable entre l’Église et l’État Mais si – sans Notre faute – cette paix ne doit pas s’établir, alors l’Église de Dieu défendra ses droits et ses libertés au nom du Tout-Puissant dont le bras, même aujourd’hui, n’est pas raccourci. Confiant en lui, « Nous ne cessons de prier et d’implorer »51 pour vous, enfants de l’Église, afin que soient abrégés les jours de la tribulation et que vous soyez trouvés fidèles au jour du jugement ; pour les persécuteurs aussi et les oppresseurs : afin que le Père de toute lumière et de toute miséricorde daigne les éclairer, comme Saul sur le chemin de Damas, eux et tous ceux, si nombreux, qui à leur suite se sont égarés et demeurent dans l’erreur.
56. Avec cette supplication dans le cœur et sur les lèvres, Nous vous accordons, comme gage du secours divin, comme soutien de vos résolutions difficiles et lourdes de responsabilité, comme réconfort dans le combat, comme consolation dans la souffrance, à vous, évêques et pasteurs du peuple fidèle, aux prêtres, aux religieux, aux apôtres laïques de l’Action catholique, et à tous, oui, à tous vos diocésains – mais spécialement aux malades et aux prisonniers – dans un paternel amour, la Bénédiction apostolique.

Du Vatican, dimanche de la Passion, 14 mars 1937.



13  3 Jn 4
14  2 P 2,2
15 Mt 13,25
16 Lc 22,32
17 Sg 8,1
18  Es 40,15
19  He 5,1
20  Tt 2,5
21 Lc 10,22
22 Jn 17,3.
23 1 Jn 2,23
24 He 1,1 ss
25 Ac 4,12
26 1 Co 3,11
27 Ps 2,4
28  1 Tm 3,15
29  Mt 18,17.
30  Lc 10,16
31 1 Co 9,27
32 Jn 3,8
33  Mt 3,9 ; Lc 3,8
34  Mt 4,10 ; Lc 4,8
35 Lc 12,9
36  Mt 16,18
37 He 11,1.
38 Rm 5,12
39 1 Co 1,23
40 1 Jn 3,1.
41  Ps 13,1 ss
42  Rm 2,14 ss
43  Cicéron, De officiis III,30
44  Mt 19,17
45  Ac 5,41.
46 Ga 1,9.
47  Rm 12,21
48 1 Co 9,24 ss
49  Jn 18,9
50  Ps 7,10
51  Col 1,9
]]></description></item><item><title>Quadragesimo anno</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/196-quadragesimo-anno</link><description><![CDATA[

Lettre encyclique
Lettre encyclique de S. S. Pie XI par la Divine Providence pape,aux patriarches, primats, archevêques, évêques et autres ordinaires en paix et communion avec le Siège apostolique, ainsi qu’aux fidèles de l’univers catholique tout entier, sur l’instauration de l’ordre social, en pleine conformité avec les préceptes de l’Évangile, à l’occasion du 40e anniversaire de l’encyclique Rerum novarum,
Vénérables frères et très chers fils, salut et bénédiction apostolique.

Introduction
1. Quarante ans s’étant écoulés depuis la publication de la magistrale encyclique de Léon XIII Rerum novarum, l’univers catholique, tout entier, dans un grand élan de reconnaissance, a entrepris de commémorer avec l’éclat qu’il mérite ce remarquable document.
2. Il est vrai qu’à cet insigne témoignage de sa sollicitude pastorale, Notre Prédécesseur avait pour ainsi dire préparé les voies par d’autres lettres sur la famille et le vénérable sacrement de mariage, ces fondements de la société humaine1, sur l’origine du pouvoir civil2 et l’ordre des relations qui l’unissent à l’Église3, sur les principaux devoirs des citoyens chrétiens4, contre les opinions du socialisme5 et les fausses théories de la liberté humaine6 et d’autres encore où se révèle pleinement sa pensée. Mais ce qui distingue entre toutes l’encyclique Rerum novarum, c’est qu’à une heure très opportune où s’en faisait sentir une particulière nécessité, elle a donné à l’humanité des directives très sûres pour résoudre les difficiles problèmes que pose la vie en société et dont l’ensemble constitue la question sociale.
Occasion de l’encyclique Rerum novarum
3. Au déclin du XIXe siècle l’évolution économique et les développements nouveaux de l’industrie tendaient, en presque toutes les nations, à diviser toujours davantage la société en deux classes : d’un côté, une minorité de riches jouissant à peu près de toutes les commodités qu’offrent en si grande abondance les inventions modernes ; de l’autre, une multitude immense de travailleurs réduits à une angoissante misère et s’efforçant en vain d’en sortir.
4. Cette situation était acceptée sans aucune difficulté par ceux qui, largement pourvus des biens de ce monde, ne voyaient là qu’un effet nécessaire des lois économiques et abandonnaient à la charité tout le soin de soulager les malheureux, comme si la charité devait couvrir ces violations de la justice que le législateur tolérait et parfois même sanctionnait. Mais les ouvriers, durement éprouvés par cet état de choses, le supportaient avec impatience et se refusaient à subir plus longtemps un joug si pesant. Certains d’entre eux, mis en effervescence par de mauvais conseils, aspiraient au bouleversement total de la société. Et ceux-là mêmes que leur éducation chrétienne détournait de ces mauvais entraînements, restaient convaincus de l’urgente nécessité d’une réforme profonde.
5. Telle était aussi la persuasion de nombreux catholiques, prêtres et laïcs, qu’une admirable charité inclinait depuis si longtemps vers les misères imméritées du peuple et qui se refusaient à admettre qu’une si criante inégalité dans le partage des biens de ce monde répondît aux vues infiniment sages du Créateur.
6. Et ils cherchaient sincèrement le moyen de remédier aux désordres qui affligeaient alors la société et de prévenir efficacement les maux plus graves encore qui la menaçaient. Mais telle est l’infirmité de l’esprit humain, même chez les meilleurs, que, repoussés d’un côté comme dangereux novateurs, paralysés de l’autre par les divergences de vues qui se manifestaient même dans leurs rangs, ils hésitaient entre les diverses écoles, ne sachant dans quelle direction s’orienter.
7. Dans ce conflit qui divisait si profondément les esprits, non sans dommage pour la paix, une fois de plus tous les yeux se tournèrent vers la Chaire de Pierre, dépositaire sacrée de toute vérité, d’où les paroles qui sauvent se répandent sur l’univers. Un courant d’une ampleur inaccoutumée porta aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ sur terre des foules de savants, d’industriels, de travailleurs mêmes, unanimes à solliciter des directives sûres qui mettraient un terme à leurs hésitations.
8. Longtemps, dans sa grande prudence, le Pontife médita devant Dieu ; il fit venir, pour les consulter, les personnalités les plus compétentes, il considéra le problème attentivement, sous toutes ses faces, et enfin, obéissant à la « conscience de sa charge apostolique »7, craignant, s’il gardait le silence, de paraître avoir négligé son devoir8, il décida d’exercer le divin magistère qui lui était confié en adressant la parole à l’Église du Christ et au genre humain tout entier.
9. Alors, le 15 mai 1891, retentit la voix si longtemps attendue, voix que ni les difficultés n’avaient effrayée, ni l’âge affaiblie, mais qui, avec une vigoureuse hardiesse, enseigna l’humanité à s’engager dans des voies nouvelles sur le terrain social.
Ses points capitaux
10. Vous connaissez, vénérables Frères et très chers Fils, vous connaissez fort bien l’admirable doctrine qui fait de l’encyclique Rerum novarum un document inoubliable.
11. Le grand Pape y déplore que les hommes des classes inférieures « se trouvent en si grand nombre dans une situation d’infortune et de misère imméritée » ; il y prend lui-même courageusement en main la défense des travailleurs que le malheur des temps avait livrés, isolés et sans défense, « à des maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée »9. Il ne demande rien au libéralisme, rien non plus au socialisme, le premier s’étant révélé totalement impuissant à bien résoudre la question sociale, et le second proposant un remède pire que le mal, qui eût fait courir à la société humaine de plus grands dangers.
12. Mais, fort de son droit et de la mission toute spéciale qu’il a reçue de veiller sur la religion et sur les intérêts qui s’y rattachent, sachant la question présente de telle nature, « qu’à moins de faire appel à la religion et à l’Église, il était impossible de lui trouver jamais une solution acceptable »10 s’appuyant uniquement sur les principes immuables de la droite raison et de la révélation divine, le Pontife définit et proclame, avec une autorité sûre d’elle-même11 « les droits et les devoirs qui règlent les rapports entre riches et prolétaires, capital et travail »12, la part respective de l’Église, de l’autorité publique et des intéressés dans la solution des conflits sociaux.
13. Ce ne fut pas en vain que retentit la parole apostolique. Ceux qui l’entendirent la reçurent avec une admiration reconnaissante, non seulement les fils obéissants de l’Église, mais beaucoup d’autres égarés dans l’incroyance ou dans l’erreur, et presque tous ceux qui depuis, dans le domaine de la spéculation ou de la législation, traitèrent des questions économiques et sociales.
14. Mais surtout quelle fut la joie parmi les travailleurs chrétiens qui se sentaient compris et défendus par la plus haute Autorité qui soit sur terre, et parmi les hommes généreux, soucieux depuis longtemps d’améliorer le sort des ouvriers, mais qui n’avaient guère rencontré jusque-là que l’indifférence, d’injustes soupçons, quand ce n’était pas une hostilité déclarée ! Tous, ils entourèrent dès lors à juste titre cette Lettre de tant d’honneurs que diverses régions, chacune à sa manière, en rappellent tous les ans le souvenir par des manifestations de reconnaissance.
15. Au milieu de ce concert d’approbations, il y eut cependant quelques esprits qui furent un peu troublés ; et par suite l’enseignement de Léon XIII, si noble, si élevé, complètement nouveau pour le monde, provoqua, même chez certains catholiques, de la défiance, voire du scandale. Il renversait, en effet, si audacieusement les idoles du libéralisme, ne tenait aucun compte de préjugés invétérés et anticipait sur l’avenir : les hommes trop attachés au passé dédaignèrent cette nouvelle philosophie sociale, les esprits timides redoutèrent de monter à de telles hauteurs ; d’autres, tout en admirant ce lumineux idéal, jugèrent qu’il était chimérique et que sa réalisation, on pouvait la souhaiter mais non l’espérer.
Objet de la présente encyclique
16. C’est pourquoi, vénérables Frères et très chers Fils, à l’heure où le quarantième anniversaire de l’encyclique Rerum novarum est célébré avec tant de ferveur par tout l’univers, surtout par les ouvriers catholiques qui de toutes parts affluent vers la Ville éternelle, Nous jugeons l’occasion opportune de rappeler les grands bienfaits qu’ont retirés de cette Lettre l’Église catholique et l’humanité tout entière ; Nous défendrons ensuite contre certaines hésitations sa magistrale doctrine économique et Nous en développerons quelques points ; portant enfin un jugement sur le régime économique d’aujourd’hui et faisant le procès du socialisme, Nous indiquerons la racine des troubles sociaux actuels et montrerons la seule route possible vers une salutaire instauration, savoir la réforme chrétienne des mœurs. Cet ensemble de questions que Nous allons traiter formera trois chapitres dont le développement constituera toute la présente encyclique.
I. Les fruits de l'encyclique « Rerum novarum »
17. Et pour aborder le premier des points que Nous Nous sommes fixés, Nous ne pouvons nous empêcher selon ce conseil de saint Ambroise : « l’action de grâces est le premier de nos devoirs »13, de faire tout d’abord monter vers Dieu d’abondantes actions de grâces pour les bienfaits si considérables apportés par l’encyclique de Léon XIII à l’Église et au genre humain. Si Nous voulions les passer en revue, même rapidement, c’est presque toute l’histoire des quarante dernières années, en ce qui concerne les choses sociales, qu’il faudrait évoquer ici. Mais on peut facilement tout ramener à trois chefs, suivant les trois genres d’intervention souhaités par notre Prédécesseur pour accomplir sa grande œuvre d’instauration.
1. L’oeuvre de l'Église
18. En premier lieu, Léon XIII a lui-même nettement exposé ce qu’il faut attendre de l’Église : « C’est l’Église, dit-il, qui puise dans l’Évangile des doctrines capables, soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu’il a d’âpreté et d’aigreur, l’Église qui ne se contente pas d’éclairer l’esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de conformer à ceux-ci la vie et les mœurs de chacun, l’Église qui, par une foule d’institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres. »14
En matière doctrinale
19. Ces précieuses ressources, l’Église ne les a pas laissées inemployées, mais elle les a largement exploitées pour le bien de la paix sociale. Par leurs paroles, par leurs écrits, et Léon XIII et ses successeurs ont continué à prêcher avec insistance la doctrine sociale et économique de l’encyclique Rerum novarum ; ils n’ont pas cessé d’en presser l’application et l’adaptation aux temps et aux circonstances, faisant toujours preuve d’une sollicitude particulière et toute paternelle envers les pauvres et les faibles dont, en fermes pasteurs, ils se sont faits les défenseurs15. Avec autant de science et de zèle, de nombreux Évêques ont interprété la même doctrine, l’ont éclairée de leurs commentaires, et adaptée aux situations des divers pays, suivant les décisions et la pensée du Saint-Siège16.
20. Aussi n’est-il pas étonnant que, sous la direction du magistère ecclésiastique, des hommes de science, prêtres et laïques, se soient attachés avec ardeur à développer, selon les besoins du temps, les disciplines économiques et sociales, se proposant avant tout d’appliquer à des besoins nouveaux les principes immuables de la doctrine de l’Église.
21. Ainsi s’est constituée, sous les auspices et dans la lumière de l’encyclique de Léon XIII, une science sociale catholique, qui grandit et s’enrichit chaque jour, grâce à l’incessant labeur des hommes d’élite que nous avons appelés les auxiliaires de l’Église. Et cette science ne s’enferme pas dans d’obscurs travaux d’école ; elle se produit au grand jour et affronte la lutte, comme le prouvent excellemment l’enseignement, si utile et si apprécié, institué dans les universités catholiques, les académies et les séminaires, les congrès ou « semaines sociales », tenus tant de fois avec de si beaux résultats, les cercles d’études, les excellentes publications de tout genre si opportunément répandues.
22. Là ne se bornent pas les services rendus pas la Lettre de Léon XIII ; car ses leçons ont fini par pénétrer insensiblement ceux-là mêmes qui, privés du bienfait de l’unité catholique, ne reconnaissent pas l’autorité de l’Église.
23. Ainsi les principes du catholicisme en matière sociale sont devenus peu à peu le patrimoine commun de l’humanité. Et Nous Nous félicitons de voir souvent les éternelles vérités proclamées par Notre Prédécesseur d’illustre mémoire, invoquées et défendues, non seulement dans la presse et les livres même non catholiques, mais au sein des Parlements et devant les tribunaux.
24. Bien plus, après une épouvantable guerre, les hommes d’État des principales puissances ont cherché à consolider la paix par une réforme profonde des conditions sociales ; parmi les normes données pour régler le travail des ouvriers selon la justice et l’équité, ils ont adopté un grand nombre de dispositions en tel accord avec les principes et les directives de Léon XIII, qu’il semble qu’on les en ait expressément tirées. L’encyclique Rerum novarum fut sans aucun doute un document mémorable et on peut lui appliquer en toute vérité la parole d’Isaïe : « C’est un signe levé parmi les nations. »17
Dans le domaine des applications
25. Cependant, tandis que, grâce aux travaux d’ordre théorique, les principes de Léon XIII se répandaient dans les esprits, on en venait aussi à la pratique. Et d’abord, une active bonne volonté s’est employée avec zèle à relever cette classe d’hommes qui, immensément accrue par suite des progrès de l’industrie, n’avait cependant pas obtenu dans l’organisme de la société une place équitable et se trouvait, de ce fait, abandonnée et presque méprisée. C’est des ouvriers que nous parlons, de ces ouvriers dont, aussitôt, malgré les autres soucis accablants de leur ministère, des membres des deux clergés, sous la conduite des Évêques, se sont occupés avec grand fruit pour les âmes. Cet effort persévérant, qui visait à imprégner les ouvriers de l’esprit chrétien, contribua en outre à leur faire prendre conscience de leur véritable dignité, à les éclairer sur les droits et les devoirs de leur classe, à les rendre capables d’aller de l’avant dans la voie d’un juste progrès, et de devenir même les chefs de leurs compagnons.
26. De là vinrent aussi aux ouvriers des moyens d’existence plus abondants et moins incertains, car non seulement on commença, ainsi qu’y invitait le Pontife, à multiplier les œuvres de bienfaisance et de charité, mais on vit se fonder partout, de jour en jour plus nombreuses, suivant le vœu de l’Église, et souvent sous la conduite des prêtres, de nouvelles associations d’entraide et de secours mutuels groupant les ouvriers, les artisans, les agriculteurs, les travailleurs de toute espèce.
2. L’action de l'État
27. Quant au rôle des pouvoirs publics, Léon XIII franchit avec audace les barrières dans lesquelles le libéralisme avait contenu leur intervention ; il ne craint pas d’enseigner que l’État n’est pas seulement le gardien de l’ordre et du droit, mais qu’il doit travailler énergiquement à ce que, par tout l’ensemble des lois et des institutions, « la constitution et l’administration de la société… fassent fleurir naturellement la prospérité tant publique que privée »18. Sans doute il doit laisser aux individus et aux familles une juste liberté d’action, à la condition pourtant que le bien commun soit sauvegardé et qu’on ne fasse injure à personne. Il appartient aux gouvernants de protéger la communauté et les membres qui la composent ; toutefois, dans la protection des droits privés, ils doivent se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents. « La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert, compte surtout sur la protection de l’État. Que l’État entoure donc de soins et d’une sollicitude particulière les travailleurs, qui appartiennent à la classe des pauvres. »19
28. Loin de nous la pensée de méconnaître que, même avant Léon XIII, plus d’un gouvernement avait déjà pourvu aux nécessités les plus pressantes des ouvriers, et réprimé les abus les plus criants dont ils étaient victimes. Mais c’est seulement quand de la Chaire de Pierre la voix du Souverain Pontife eut retenti par tout l’univers, que les hommes d’État, prenant plus pleinement conscience de leur mission, s’appliquèrent à pratiquer une large politique sociale.
29. Car, tandis que chancelaient les faux dogmes du libéralisme qui paralysaient depuis longtemps toute intervention efficace des pouvoirs publics, l’encyclique déterminait dans les masses elles-mêmes un puissant mouvement favorable à une politique plus franchement sociale ; elle assurait aux gouvernants le précieux appui des meilleurs catholiques, qui furent souvent, dans les assemblées parlementaires, les promoteurs illustres de la législation nouvelle. Bien plus, c’est par des prêtres, profondément pénétrés des doctrines de Léon XIII, que plusieurs lois sociales récentes ont été proposées aux suffrages des Parlements ; c’est par leurs soins vigilants qu’elles ont reçu leur pleine exécution.
30. De cet effort persévérant un droit nouveau est né, qu’ignorait complètement le siècle dernier, assurant aux ouvriers le respect des droits sacrés qu’ils tiennent de leur dignité d’hommes et de chrétiens. Les travailleurs, leur santé, leurs forces, leur famille, leur logement, l’atelier, les salaires, l’assurance contre les risques du travail, en un mot tout ce qui regarde la condition des ouvriers, des femmes spécialement et des enfants, voilà l’objet de ces lois protectrices.
31. Si ces dispositions ne sont pas toujours ni partout en parfaite conformité avec les règles fixées par Léon XIII, il est cependant indéniable qu’on y perçoit souvent l’écho de l’encyclique Rerum novarum, à laquelle on peut dès lors, pour une grande part, attribuer les améliorations déjà apportées à la condition des ouvriers.
3. L’action des intéressés eux-mêmes
32. Le sage Pontife montrait enfin que les patrons et les ouvriers eux-mêmes pouvaient singulièrement aider à la solution de la question sociale « par toutes les œuvres propres à soulager l’indigence et à opérer un rapprochement entre les deux classes »20. Entre ces œuvres, la première place revient, à son avis, aux associations soit composées seulement d’ouvriers, soit réunissant à la fois ouvriers et patrons. Le Pontife s’attarde longuement à en faire l’éloge et à les recommander, et, en des pages magistrales, il en explique la nature, la raison d’être, l’opportunité, les droits, les devoirs, les principes régulateurs.
33. Cet enseignement, certes, venait à un moment des plus opportuns. Car en plus d’un pays à cette époque, les pouvoirs publics, imbus de libéralisme, témoignaient peu de sympathie pour ces groupements ouvriers et même les combattaient ouvertement. Ils reconnaissaient volontiers et appuyaient des associations analogues fondées dans d’autres classes ; mais, par une injustice criante, ils déniaient le droit naturel d’association à ceux-là qui en avaient le plus grand besoin, pour se défendre contre l’exploitation des plus forts. Même dans certains milieux catholiques, les efforts des ouvriers vers ce genre d’organisation étaient vus de mauvais œil, comme d’inspiration socialiste ou révolutionnaire.
Les associations ouvrières
34. Les directives si autorisées de Léon XIII eurent le grand mérite de briser ces oppositions et de désarmer ces défiances. Elles ont encore un plus beau titre de gloire, c’est d’avoir encouragé les travailleurs chrétiens dans la voie des organisations professionnelles, de leur avoir montré la marche à suivre, et d’avoir retenu sur le chemin du devoir plus d’un ouvrier violemment tenté de donner son nom à ces organisations socialistes, qui se prétendaient effrontément seule protection et unique secours des humbles et des opprimés.
35. En ce qui concerne la création de ces associations, l’encyclique Rerum novarum observait fort à propos « qu’on doit organiser et gouverner les groupements professionnels de façon qu’ils fournissent à chacun de leurs membres les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qui est proposé et qui consiste dans l’accroissement le plus grand possible, pour chacun, des biens du corps, de l’esprit et de la famille » ; il est clair cependant « qu’il faut avoir en vue le perfectionnement moral et religieux comme l’objet principal ; c’est surtout cette fin qui doit régler toute l’économie de ces sociétés ». En effet, « la religion ainsi constituée comme fondement de toutes les lois sociales, il n’est pas difficile de déterminer les relations mutuelles à établir entre les membres pour obtenir la paix et la prospérité de la société »21.
36. À fonder de telles associations, partout, prêtres et laïcs se sont consacrés, nombreux, avec un zèle digne d’éloges, désireux de réaliser intégralement la pensée de Léon XIII. Ainsi ces associations formèrent-elles des ouvriers foncièrement chrétiens, sachant allier harmonieusement l’exercice diligent de leur profession avec de solides principes religieux, capables de défendre efficacement leurs droits et leurs intérêts temporels, avec une fermeté qui n’exclut ni le respect de la justice, ni le désir sincère de collaborer avec les autres classes au renouvellement chrétien de la société.
37. Les idées et les directives de Léon XIII ont été réalisées de diverses manières selon les lieux et les circonstances. En certaines régions, une seule et même association se proposa d’atteindre tous les buts assignés par le Pontife. Ailleurs, on préféra recourir, selon qu’y invitait la situation, en quelque sorte à une division du travail, laissant à des groupements spéciaux le soin de défendre sur le marché du travail les droits et les justes intérêts des associés, à d’autres la mission d’organiser l’entraide dans les questions économiques, tandis que d’autres enfin se consacraient tout entiers aux seuls besoins religieux et moraux de leurs membres ou à d’autres tâches du même ordre.
38. Cette seconde méthode a prévalu là surtout où soit la législation, soit certaines pratiques de la vie économique, soit la déplorable division des esprits et des cœurs, si profonde dans la société moderne, soit encore l’urgente nécessité d’opposer un front unique à la poussée des ennemis de l’ordre, empêchaient de fonder des syndicats nettement catholiques. Dans de telles conjonctures, les ouvriers catholiques se voient pratiquement contraints de donner leurs noms à des syndicats neutres, où cependant l’on respecte la justice et l’équité, et où pleine liberté est laissée aux fidèles d’obéir à leur conscience et à la voix de l’Église. Il appartient aux Évêques, s’ils reconnaissent que ces associations sont imposées par les circonstances et ne présentent pas de danger pour la religion, d’approuver que les ouvriers catholiques y donnent leur adhésion, observant toutefois à cet égard les règles et les précautions recommandées par Notre Prédécesseur de sainte mémoire, Pie X22. Entre ces précautions, la première et la plus importante est que, toujours, à côté de ces syndicats, existeront alors d’autres associations qui s’emploient à donner à leurs membres une sérieuse formation religieuse et morale, afin qu’à leur tour ils infusent aux organisations syndicales le bon esprit qui doit animer toute leur activité. Ainsi il arrivera que ces groupements exerceront une influence qui dépasse même le cercle de leurs membres.
39. C’est donc bien grâce à l’encyclique de Léon XIII que partout ces syndicats ouvriers se sont développés, au point que leurs effectifs, s’ils sont malheureusement encore inférieurs à ceux des associations socialistes et communistes, rassemblent pourtant déjà, à l’intérieur des divers pays comme dans les congrès internationaux, une masse imposante d’affiliés capable de soutenir vigoureusement les droits et les légitimes revendications des travailleurs chrétiens et même de pousser à l’application des principes chrétiens en matière sociale.
Les associations au sein des autres classes
40. De plus, les enseignements si sages et les directions si nettes de Léon XIII sur le droit naturel d’association ont commencé à trouver leur application pour d’autres groupements que les groupements d’ouvriers. Sa Lettre n’est pas sans avoir contribué beaucoup à l’apparition et au développement, de jour en jour plus manifeste, d’utiles associations parmi les agriculteurs et dans les classes moyennes, et d’autres institutions du même genre où la poursuite des intérêts économiques s’unit heureusement à une tâche éducatrice.
Les associations patronales
41. On n’en peut dire autant, il est vrai, des associations que Notre Prédécesseur désirait si vivement voir se former entre patrons et chefs d’industrie ; Nous regrettons beaucoup qu’elles soient si rares. Sans doute ce n’est point seulement par la faute des hommes, car des difficultés fort grandes y font obstacle ; nous les connaissons et nous les apprécions à leur juste valeur. Nous n’en avons pas moins le ferme espoir que ces obstacles disparaîtront bientôt et nous saluons, avec une grande joie et du fond du cœur, les essais heureusement tentés sur ce point et dont les résultats déjà notables promettent pour l’avenir des fruits plus grands encore23.
Conclusion : « Rerum novarum » : La grande charte des travailleurs
42. Tous ces bienfaits dus à l’encyclique de Léon XIII, nous les avons esquissés plutôt que décrits ; ils attestent avec éclat, par leur nombre et leur importance, que l’immortel document n’était pas seulement l’expression d’un idéal social magnifique, mais irréel. Bien au contraire, Notre Prédécesseur a puisé dans l’Évangile, vivante source de vie, une doctrine capable, sinon de faire cesser tout de suite, du moins d’atténuer beaucoup la lutte mortelle qui déchire l’humanité. Que la bonne semence, largement jetée il y a quarante ans, soit tombée pour une part dans une bonne terre, nous en avons pour gage les fruits consolants qu’avec le secours de Dieu, en ont recueillis l’Église du Christ et le genre humain tout entier. Aussi peut-on dire que l’encyclique de Léon XIII s’est révélée, avec le temps, la Grande Charte qui doit être le fondement de toute activité chrétienne en matière sociale. Qui ferait peu de cas de cette encyclique et de sa commémoration solennelle, montrerait qu’il méprise ce qu’il ignore ou ne comprend pas ce qu’il connaît à moitié ou, s’il comprend, mérite de se voir jeter à la face son injustice et son ingratitude.
43. Mais avec le temps aussi, des doutes se sont élevés sur la légitime interprétation de plusieurs passages de l’encyclique ou sur les conséquences qu’il fallait en tirer, ce qui a été l’occasion entre les catholiques eux-mêmes de controverses parfois assez vives ; comme, par ailleurs, les besoins de notre époque et les changements survenus dans la situation générale demandent une application plus exacte des enseignements de Léon XIII ou même exigent des compléments, Nous sommes heureux de saisir cette occasion, selon Notre charge apostolique qui Nous fait débiteur de tous24, pour répondre, dans la mesure du possible, à des doutes et aux questions qui se posent actuellement.
II. La doctrine sociale de l'Église en matière économique et sociale
44. Mais, avant d’aborder ces explications, nous devons rappeler tout d’abord le principe, déjà mis en pleine lumière par Léon XIII, que Nous avons le droit et le devoir de Nous prononcer avec une souveraine autorité sur ces problèmes sociaux et économiques25.
45. Sans doute, c’est à l’éternelle félicité et non pas à une prospérité passagère seulement que l’Église a reçu la mission de conduire l’humanité ; et même « elle ne se reconnaît point le droit de s’immiscer sans raison dans la conduite des affaires temporelles »26. À aucun prix toutefois elle ne peut abdiquer la charge que Dieu lui a confiée et qui lui fait une loi d’intervenir, non certes dans le domaine technique, à l’égard duquel elle est dépourvue de moyens appropriés et de compétence, mais en tout ce qui touche à la loi morale. En ces matières, en effet, le dépôt de la vérité qui Nous est confié d’En Haut et la très grave obligation qui Nous incombe de promulguer, d’interpréter et de prêcher, en dépit de tout, la loi morale, soumettent également à Notre suprême autorité l’ordre social et l’ordre économique.
46. Car, s’il est vrai que la science économique et la discipline des mœurs relèvent, chacune dans sa sphère, de principes propres, il y aurait néanmoins erreur à affirmer que l’ordre économique et l’ordre moral sont si éloignés l’un de l’autre, si étrangers l’un à l’autre, que le premier ne dépend en aucune manière du second. Sans doute les lois économiques, fondées sur la nature des choses et sur les aptitudes de l’âme et du corps humain, nous font connaître quelles fins, dans cet ordre, restent hors de la portée de l’activité humaine, quelles fins au contraire elle peut se proposer, ainsi que les moyens qui lui permettront de les réaliser ; de son côté, la raison déduit clairement de la nature des choses et de la nature individuelle et sociale de l’homme la fin suprême que le Créateur assigne à l’ordre économique tout entier.
47. Mais seule la loi morale nous demande de poursuivre, dans les différents domaines entre lesquels se partage notre activité, les fins particulières que nous leur voyons imposées par la nature ou plutôt par Dieu, l’auteur même de la nature, et de les subordonner toutes, harmonieusement combinées, à la fin suprême et dernière qu’elle assigne à tous nos efforts. Du fidèle accomplissement de cette loi, il résultera que tous les buts particuliers poursuivis dans le domaine économique, soit par les individus, soit par la société, s’harmoniseront parfaitement dans l’ordre universel des fins et nous aideront efficacement à arriver comme par degrés au terme suprême de toutes choses, Dieu, qui est pour Lui-même et pour nous le souverain et l’inépuisable Bien.
1. Du droit de propriété
48. Abordant le détail des questions que Nous Nous proposons de traiter, Nous commençons par le droit de propriété.
49. Vous n’ignorez pas, Vénérables Frères et très chers Fils, avec quelle énergie Notre Prédécesseur, d’heureuse mémoire, s’est fait le défenseur de la propriété privée contre les opinions socialistes de son temps et comment il a montré que son abolition, loin de servir les intérêts de la classe ouvrière, ne pourrait que les compromettre gravement. Des calomniateurs cependant font au Souverain Pontife et à l’Église l’intolérable injure de leur reprocher d’avoir pris, et de prendre encore contre les prolétaires, le parti des riches ; d’autre part, tous les catholiques ne s’accordent pas sur le sens exact de la pensée de Léon XIII. Il Nous a dès lors paru opportun de venger contre ces fausses imputations la doctrine de l’encyclique, qui est celle de l’Église en cette matière, et de la défendre contre des interprétations erronées.
Son caractère individuel et social
50. Tenons avant tout pour assuré que ni Léon XIII ni les théologiens dont l’Église inspire et contrôle l’enseignement, n’ont jamais nié ou contesté le double aspect, individuel et social, qui s’attache à la propriété, selon qu’elle sert l’intérêt particulier ou regarde le bien commun ; tous au contraire ont unanimement soutenu que c’est de la nature et donc du Créateur que les hommes ont reçu le droit de propriété privée, tout à la fois pour que chacun puisse pourvoir à sa subsistance et à celle des siens, et pour que, grâce à cette institution, les biens mis par le Créateur à la disposition de l’humanité remplissent effectivement leur destination : ce qui ne peut être réalisé que par le maintien d’un ordre certain et bien réglé.
51. Il est donc un double écueil contre lequel il importe de se garder soigneusement. De même, en effet, que nier ou atténuer à l’excès l’aspect social et public du droit de propriété, c’est verser dans l’individualisme ou le côtoyer, de même à contester ou à voiler son aspect individuel, on tomberait infailliblement dans le collectivisme ou tout au moins on risquerait d’en partager l’erreur. Perdre de vue ces considérations, c’est s’exposer à donner dans l’écueil du modernisme moral, juridique et social, qu’au début de notre pontificat nous avons déjà dénoncé27. Que ceux-là surtout le sachent bien, que le désir d’innover entraîne à accuser injustement l’Église d’avoir laissé s’infiltrer dans l’enseignement des théologiens un concept païen de la propriété auquel il importerait d’en substituer un autre, qu’ils ont l’étrange inconscience d’appeler le concept chrétien.
Les devoirs de la propriété
52. Pour contenir dans de justes limites les controverses sur la propriété et les devoirs qui lui incombent, il faut poser tout d’abord le principe fondamental établi par Léon XIII, à savoir que le droit de propriété ne se confond pas avec son usage28. C’est, en effet, la justice qu’on appelle commutative qui prescrit le respect des divers domaines et interdit à quiconque d’envahir, en outrepassant les limites de son propre droit, celui d’autrui ; par contre, l’obligation qu’ont les propriétaires de ne faire jamais qu’un honnête usage de leurs biens ne s’impose pas à eux au nom de cette justice, mais au nom des autres vertus ; elle constitue par conséquent un devoir « dont on ne peut exiger l’accomplissement par des voies de justice »29.
C’est donc à tort que certains prétendent renfermer dans des limites identiques le droit de propriété et son légitime usage ; il est plus faux encore d’affirmer que le droit de propriété est périmé et disparaît par l’abus qu’on en fait ou parce qu’on laisse sans usage les choses possédées.
53. Ils font par suite œuvre salutaire et louable ceux qui, sous réserve toujours de la concorde des esprits et de l’intégrité de la doctrine traditionnelle de l’Église, s’appliquent à mettre en lumière la nature des charges qui grèvent la propriété et à définir les limites que tracent, tant à ce droit même qu’à son exercice, les nécessités de la vie sociale. Mais, en revanche, ceux-là se trompent gravement qui s’appliquent à réduire tellement le caractère individuel du droit de propriété qu’ils en arrivent pratiquement à le lui enlever.
Les pouvoirs de l’État
54. Que les hommes, en cette matière, aient à tenir compte non seulement de leur avantage personnel, mais de l’intérêt de la communauté, cela résulte assurément du double aspect, individuel et social, que nous avons reconnu à la propriété. À ceux qui gouvernent la société il appartient, quand la nécessité le réclame et que la loi naturelle ne le fait pas, de définir plus en détail cette obligation. L’autorité publique peut donc, s’inspirant des véritables nécessités du bien commun, déterminer, à la lumière de la loi naturelle et divine, l’usage que les propriétaires pourront ou ne pourront pas faire de leurs biens. Bien plus, Léon XIII enseignait très sagement que « Dieu… a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l’industrie humaine et aux institutions des peuples »30. Pas plus, en effet, qu’aucune autre institution de la vie sociale, le régime de la propriété n’est absolument immuable, et l’histoire en témoigne, ainsi que Nous l’avons Nous-même observé en une autre circonstance : « Combien de formes diverses la propriété a revêtues, depuis la forme primitive que lui ont donnée les peuples sauvages et qui de nos jours encore s’observe en certaines régions, en passant par celles qui ont prévalu à l’époque patriarcale, par celles qu’ont connues les divers régimes tyranniques (nous donnons ici au mot sa signification classique), par les formes féodales, monarchiques, pour en venir enfin aux réalisations si variées de l’époque moderne »31 Il est clair cependant que l’autorité publique n’a pas le droit de s’acquitter arbitrairement de cette fonction. Toujours, en effet, doivent rester intacts le droit naturel de propriété et celui de léguer ses biens par voie d’hérédité ; ce sont là des droits que cette autorité ne peut abolir, car l’homme est antérieur à l’État32 et « la société domestique a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle »33. Voilà aussi pourquoi Léon XIII déclarait que l’État n’a pas le droit d’épuiser la propriété privée par un excès de charges et d’impôts : « Ce n’est pas des lois humaines, mais de la nature qu’émane le droit de propriété individuelle ; l’autorité publique ne peut donc l’abolir ; tout ce qu’elle peut, c’est en tempérer l’usage et le concilier avec le bien commun. »34 Lorsqu’elle concilie ainsi le droit de propriété avec les exigences de l’intérêt général, l’autorité publique, loin de se montrer l’ennemie de ceux qui possèdent, leur rend un bienveillant service ; ce faisant, elle empêche, en effet, la propriété privée que, dans sa Providence, le Créateur a instituée pour l’utilité de la vie humaine, d’entraîner des maux intolérables et de préparer ainsi sa propre disparition. Loin d’opprimer la propriété, elle la défend ; loin de l’affaiblir, elle lui donne une nouvelle vigueur.
Les obligations touchant les revenus disponibles
55. L’homme n’est pas non plus autorisé à disposer au gré de son caprice de ses revenus disponibles, c’est-à-dire des revenus qui ne sont pas indispensables à l’entretien d’une existence convenable et digne de son rang. Bien au contraire, un très grave précepte enjoint aux riches de pratiquer l’aumône et d’exercer la bienfaisance et la magnificence, ainsi qu’il ressort du témoignage constant et explicite de la Sainte Écriture et des Pères de l’Église.
56. Des principes posés par le Docteur Angélique, nous déduisons sans peine que celui qui consacre les ressources plus larges dont il dispose à développer une industrie, source abondante de travail rémunérateur, pourvu toutefois que ce travail soit employé à produire des biens réellement utiles, pratique d’une manière remarquable et particulièrement appropriée aux besoins de notre temps, l’exercice de la vertu de magnificence.35
Les titres qui justifient l’acquisition de la propriété
57. La tradition universelle, non moins que les enseignements de Notre Prédécesseur, font de l’occupation d’un bien sans maître et du travail qui transforme une matière, les titres originaires de la propriété. De fait, contrairement à certaines opinions, il n’y a aucune injustice à occuper un bien vacant qui n’appartient à personne. D’un autre côté le travail que l’homme exécute en son propre nom et par lequel il confère à un objet une forme nouvelle ou un accroissement de valeur, est le seul qui lui donne un droit sur le produit.
2. Capital et travail
58. Tout autre est le cas du travail loué à autrui et appliqué à la chose d’autrui. C’est à lui tout particulièrement que convient l’affirmation de Léon XIII quand il regardait comme « incontestable » : « Que le travail manuel est la source unique d’où provient la richesse des nations. »36 Ne constatons-nous pas, en effet, que ces biens immenses qui constituent la richesse des hommes sortent des mains des travailleurs, soit qu’elles fournissent seules tout le labeur, soit qu’elles s’aident d’instruments et de machines qui intensifient singulièrement l’efficacité de leur effort ? Personne n’ignore qu’aucune nation n’est jamais sortie de l’indigence et de la pauvreté pour atteindre à un degré plus élevé de prospérité, sinon par l’effort intense et combiné de tous ses membres, tant de ceux qui dirigent le travail que de ceux qui exécutent leurs ordres. Mais il n’est pas moins certain que tout cet effort fût resté stérile, qu’il n’eût même pu être tenté, si le Créateur de toutes choses n’avait pas d’abord, dans sa bonté, fourni les ressources de la nature, ses trésors et ses forces. Du reste, travailler n’est pas autre chose qu’appliquer les énergies de l’esprit et du corps aux biens de la nature ou se servir de ces derniers comme d’autant d’instruments appropriés. Or, la loi naturelle, c’est-à-dire la volonté divine manifestée par elle, exige que les ressources de la nature soient mises au service des besoins humains d’une manière parfaitement ordonnée, ce qui n’est possible que si l’on reconnaît à chaque chose un maître. D’où il résulte que, hors le cas où quelqu’un appliquerait son effort à un objet qui lui appartient, le travail de l’un et le capital de l’autre doivent s’associer entre eux, puisque l’un ne peut rien sans le concours de l’autre. Ainsi l’entendait bien Léon XIII quand il écrivait : « Il ne peut y avoir de capital sans travail ni de travail sans capital. »37
59. Il serait donc radicalement faux de voir soit dans le seul capital, soit dans le seul travail, la cause unique de tout ce que produit leur effort combiné ; c’est bien injustement que l’une des parties, contestant à l’autre toute efficacité, en revendiquerait pour soi tout le fruit.
Prétentions injustifiées du capital
60. Certes le capital a longtemps réussi à s’arroger des avantages excessifs. Il réclamait pour lui la totalité du produit et du bénéfice, laissant à peine à la classe des travailleurs de quoi refaire ses forces et se perpétuer. Une loi économique inéluctable, assurait-on, voulait que tout le capital s’accumulât entre les mains des riches ; la même loi condamnait les ouvriers à traîner la plus précaire des existences dans un perpétuel dénuement. La réalité, il est vrai, n’a pas toujours et partout exactement répondu à ces postulats du libéralisme manchestérien ; on ne peut toutefois nier que le régime économique et social n’ait incliné d’un mouvement constant dans le sens qu’ils préconisaient. Aussi, personne ne s’étonnera de la vive opposition que ces fausses maximes et ces postulats trompeurs ont rencontrée, même ailleurs que parmi ceux auxquels ils contestaient le droit naturel de s’élever à une plus satisfaisante condition de fortune.
Prétentions injustifiées des travailleurs
61. Aussi bien, aux ouvriers victimes de ces pratiques sont venus se joindre des intellectuels qui, à leur tour, dressent à l’encontre de cette prétendue loi un principe moral qui n’est pas mieux fondé : tout le produit et tout le revenu, déduction faite de ce qu’exigent l’amortissement et la reconstitution du capital, appartiennent de plein droit aux travailleurs. Cette erreur est certes moins apparente que celle de certains socialistes qui prétendent attribuer à l’État ou, comme ils disent, socialiser tous les moyens de production ; elle n’en est que plus dangereuse et plus apte à surprendre la foi trop confiante des esprits mal avertis. C’est un séduisant poison ; beaucoup se sont empressés de l’absorber que n’eût jamais réussi à égarer un socialisme franchement avoué.
Principe d’une juste répartition
62. Pour empêcher que ces fausses doctrines ne fermassent à jamais les voies de la justice et de la paix, des deux côtés on avait besoin des très sages avertissements de Notre Prédécesseur : « Quoique divisée en propriétés privées la terre ne laisse pas de servir à la commune utilité de tous. »38 Nous venons Nous-même de rappeler ce principe : C’est pour que les choses créées puissent procurer cette utilité aux hommes d’une manière sûre et bien ordonnée que la nature a elle-même institué le partage des biens par le moyen de la propriété privée. Il importe de ne jamais perdre de vue ce principe, sous peine de s’égarer.
63. Or, ce n’est pas n’importe quel partage des biens et des richesses qui réalisera, aussi parfaitement du moins que le permettent les conditions humaines, l’exécution du plan divin. Les ressources que ne cessent d’accumuler les progrès de l’économie sociale doivent donc être réparties de telle manière entre les individus et les diverses classes de la société que soit procurée cette utilité commune dont parle Léon XIII, ou, pour exprimer autrement la même pensée, que soit respecté le bien commun de la société tout entière. La justice sociale ne tolère pas qu’une classe empêche l’autre de participer à ces avantages. Elles pèchent donc toutes deux également contre cette sainte loi, – et la classe des riches quand, dégagée par sa fortune de toute sollicitude, elle estime parfaitement régulier et naturel un état de choses qui lui procure tous les avantages sans rien laisser à l’ouvrier ; – et la classe des prolétaires, quand, exaspérée par une situation qui blesse la justice et trop exclusivement soucieuse de revendiquer les droits dont elle a pris conscience, elle réclame pour soi la totalité du produit qu’elle déclare sorti tout entier de ses mains ; quand elle prétend condamner et abolir, sans autre motif que leur nature même, toute propriété et tout revenu qui ne sont pas le fruit du travail, quelles que soient par ailleurs leur nature et la fonction qu’ils remplissent dans la société humaine. Observons à cet égard combien c’est hors de propos et sans fondement que certains en appellent ici au témoignage de l’Apôtre : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas manger non plus. »39 L’Apôtre, en effet, condamne par ces paroles ceux qui se dérobent au travail qu’ils peuvent et doivent fournir ; il nous presse de mettre soigneusement à profit notre temps et nos forces d’esprit et de corps, et de ne pas nous rendre à charge à autrui alors qu’il nous est loisible de pourvoir nous-mêmes à nos propres nécessités. En aucune manière il ne présente ici le travail comme l’unique titre à recevoir notre subsistance40.
64. Il importe donc d’attribuer à chacun ce qui lui revient et de ramener aux exigences du bien commun ou aux normes de la justice sociale la distribution des ressources de ce monde, dont le flagrant contraste entre une poignée de riches et une multitude d’indigents atteste de nos jours, aux yeux de l’homme de cœur, les graves dérèglements.
3. Le relèvement du prolétariat
65. Tel est, en effet, le but que Notre Prédécesseur faisait un devoir de poursuivre : travailler au relèvement du prolétariat. Il convient d’urger d’autant plus cette obligation et d’y appuyer avec une plus pressante insistance, que l’on a trop souvent négligé sur ce point les directives de Notre Prédécesseur, soit qu’on les passât intentionnellement sous silence, soit qu’on jugeât la tâche nocive alors cependant qu’elle peut être accomplie et qu’il n’est pas permis de s’y soustraire.
66. L’atténuation du paupérisme qui, au temps de Léon XIII, s’étalait encore dans toute son horreur, n’a cependant rien enlevé à la valeur et à l’opportunité de ces instructions. Sans aucun doute, la condition des ouvriers s’est sensiblement améliorée et ils jouissent à bien des égards d’un sort plus tolérable ; il en est ainsi surtout dans les pays plus prospères et plus policés, où les ouvriers ne pourraient indistinctement passer tous pour accablés de misère et voués à une extrême indigence. Par ailleurs toutefois, à mesure que l’industrie et la technique moderne envahissaient rapidement pour s’y installer et les pays neufs et les antiques civilisations de l’Extrême-Orient, on voyait s’accroître aussi l’immense multitude des prolétaires indigents dont la détresse crie vers le ciel. À quoi s’ajoute encore la puissante armée des salariés ruraux réduits aux plus étroites conditions d’existence et privés « de toute perspective d’une participation à la propriété du sol »41, et qui, s’il n’y est pourvu de façon efficace et appropriée, resteront à jamais confinés dans les rangs du prolétariat.
67. Le prolétariat et le paupérisme sont, à coup sûr, deux choses bien distinctes. Il n’en reste pas moins vrai que l’existence d’une immense multitude de prolétaires d’une part, et d’un petit nombre de riches pourvus d’énormes ressources d’autre part, atteste à l’évidence que les richesses créées en si grande abondance à notre époque d’industrialisme sont mal réparties et ne sont pas appliquées comme il conviendrait aux besoins des différentes classes.
Le relèvement du prolétariat par l’accession à la propriété
68. Il faut donc tout mettre en œuvre afin que, dans l’avenir du moins, la part des biens qui s’accumule aux mains des capitalistes soit réduite à une plus équitable mesure et qu’il s’en répande une suffisante abondance parmi les ouvriers, non certes pour que ceux-ci relâchent leur labeur – l’homme est fait pour travailler comme l’oiseau pour voler, – mais pour qu’ils accroissent par l’épargne un patrimoine qui, sagement administré, les mettra à même de faire face plus aisément et plus sûrement à leurs charges de famille. Ainsi ils se délivreront de la vie d’incertitude qui est le sort du prolétariat, ils seront armés contre les surprises du sort et ils emporteront, en quittant ce monde, la confiance d’avoir pourvu en une certaine mesure aux besoins de ceux qui leur survivent ici-bas.
69. Tout cela, Notre Prédécesseur l’a non seulement insinué, mais proclamé en termes clairs et explicites ; Nous-même, Nous le répétons en cette Lettre avec une nouvelle insistance. Qu’on en soit bien convaincu, si l’on ne se décide enfin, chacun pour sa part, à le mettre sans délai à exécution, on n’arrivera pas à défendre efficacement l’ordre public, la paix et la tranquillité de la société contre l’assaut des forces révolutionnaires.
4. Le juste salaire
70. Cette exécution n’est possible toutefois que si les prolétaires sont mis en état de se constituer, par leur industrie et leur épargne, un modeste avoir, ainsi que Nous l’avons répété après Notre Prédécesseur. Mais sur quoi, sinon sur leurs salaires, pourront-ils, à force d’économie, prélever quelques ressources, ceux qui doivent demander au seul travail la subsistance et tout ce qui est nécessaire à la vie ? Venons-en donc à cette question du salaire que Léon XIII déclare d’une grande importance42 expliquant ou développant, quand le besoin s’en fera sentir, son enseignement et ses directives.
71. Commençons par relever la profonde erreur de ceux qui déclarent essentiellement injuste le contrat de louage de travail et prétendent qu’il faut lui substituer un contrat de société ; ce disant, ils font, en effet, gravement injure à Notre Prédécesseur, car l’encyclique Rerum novarum non seulement admet la légitimité du salariat, mais s’attache longuement à le régler selon les normes de la justice.
72. Nous estimons cependant plus approprié aux conditions présentes de la vie sociale de tempérer quelque peu, dans la mesure du possible, le contrat de travail par des éléments empruntés au contrat de société. C’est ce que l’on a déjà commencé à faire sous des formes variées, non sans profit sensible pour les travailleurs, et pour les possesseurs du capital. Ainsi les ouvriers et employés ont été appelés à participer en quelque manière à la propriété de l’entreprise, à sa gestion ou aux profits qu’elle apporte.
73. Léon XIII avait déjà opportunément observé que la détermination du juste taux du salaire ne se déduit pas d’une seule, mais de plusieurs considérations : « Pour fixer la juste mesure du salaire, écrivait-il, il y a de nombreux points de vue à considérer. »43 Par là même, il condamnait la présomption de ceux qui soutiennent qu’on résout sans peine cette question très délicate à l’aide d’une formule ou d’une règle unique, d’ailleurs absolument fausse.
74. Ils se trompent, en effet, ceux qui adoptent sans hésiter l’opinion si courante selon laquelle la valeur du travail et de la rémunération qui lui est due, équivaudrait exactement à celle des fruits qu’il procure, et qui en concluent que l’ouvrier est autorisé à revendiquer pour soi la totalité du produit de son labeur. Ce que Nous avons dit précédemment au sujet du capital et du travail suffit à prouver combien ce préjugé est mal fondé.
Caractère individuel et social du travail
75. Autant que la propriété, le travail, celui-là surtout qui se loue au service d’autrui, présente, à côté de son caractère personnel ou individuel, une aspect social qu’il convient de ne pas perdre de vue. La chose est claire : à moins, en effet, que la société ne soit constituée en un corps bien organisé, que l’ordre social et juridique ne protège l’exercice du travail, que les différentes professions, si étroitement solidaires, ne s’accordent et ne se complètent mutuellement, à moins surtout que l’intelligence, le capital et le travail ne s’unissent et ne se fondent en quelque sorte en un principe unique d’action, l’activité humaine est vouée à la stérilité. Il devient dès lors impossible d’estimer ce travail à sa juste valeur et de lui attribuer une exacte rémunération, si l’on néglige de prendre en considération son aspect à la fois individuel et social.
Trois points à considérer :
1. La subsistance de l’ouvrier et de sa famille.
76. De ce double caractère que la nature a imprimé au travail humain, résultent des conséquences très importantes pour le régime du salaire et la détermination de son taux.
77. Et tout d’abord, on doit payer à l’ouvrier un salaire qui lui permette de pourvoir à sa subsistance et à celle des siens44. Assurément, les autres membres de la famille, chacun suivant ses forces, doivent contribuer à son entretien, ainsi qu’il en est, non seulement dans les familles d’agriculteurs, mais aussi chez un grand nombre d’artisans ou de petits commerçants. Mais il n’est aucunement permis d’abuser de l’âge des enfants ou de la faiblesse des femmes. C’est à la maison avant tout, ou dans les dépendances de la maison, et parmi les occupations domestiques, qu’est le travail des mères de famille. C’est donc par un abus néfaste, et qu’il faut à tout prix faire disparaître, que les mères de famille, à cause de la modicité du salaire paternel, sont contraintes de chercher hors de la maison une occupation rémunératrice, négligeant les devoirs tout particuliers qui leur incombent, – avant tout l’éducation des enfants.
78. On n’épargnera donc aucun effort en vue d’assurer aux pères de famille une rétribution suffisamment abondante pour faire face aux charges normales du ménage. Si l’état présent de la vie industrielle ne permet pas toujours de satisfaire à cette exigence, la justice sociale commande que l’on procède sans délai à des réformes qui garantiront à l’ouvrier adulte un salaire répondant à ces conditions. À cet égard, il convient de rendre un juste hommage à l’initiative de ceux qui, dans un très sage et très utile dessein, ont imaginé des formules diverses destinées soit à proportionner la rémunération aux charges familiales de telle manière que l’accroissement de celles-ci s’accompagne d’un relèvement parallèle du salaire, soit à pourvoir, le cas échéant, à des nécessités extraordinaires.
2. La situation de l’entreprise
79. Dans la détermination des salaires, on tiendra également compte des besoins de l’entreprise et de ceux qui l’assument. Il serait injuste d’exiger d’eux des salaires exagérés, qu’ils ne pourraient supporter sans courir à la ruine et entraîner les travailleurs avec eux dans le désastre. Assurément, si par son indolence, sa négligence, ou parce qu’elle n’a pas un suffisant souci du progrès économique et technique, l’entreprise réalise de moindres profits, elle ne peut se prévaloir de cette circonstance comme d’une raison légitime pour réduire le salaire des ouvriers. Mais si, d’autre part, les ressources lui manquent pour allouer à ses employés une équitable rémunération, soit qu’elle succombe elle-même sous le fardeau de charges injustifiées, soit qu’elle doive écouler ses produits à des prix injustement déprimés, ceux qui la réduisent à cette extrémité se rendent coupables d’une criante iniquité, car c’est par leur faute que les ouvriers sont privés de la rémunération qui leur est due, lorsque, sous l’empire de la nécessité, ils acceptent des salaires inférieurs à ce qu’ils étaient en droit de réclamer.
80. Que tous donc, les ouvriers comme les patrons, s’appliquent, en parfaite union d’efforts et de vues, à triompher de toutes les difficultés et à surmonter tous les obstacles ; que les pouvoirs publics ne leur ménagent pas, à cette fin salutaire, l’assistance d’une politique avisée ! Que si l’on ne réussit pas néanmoins à conjurer la crise, la question se posera de savoir s’il convient de maintenir l’entreprise ou s’il faut pourvoir de quelque autre manière à l’intérêt de la main-d’œuvre. En cette occurrence, certainement très grave, il est nécessaire surtout que règnent entre les dirigeants et les employés une étroite union et une chrétienne entente des cœurs, qui se traduisent en d’efficaces efforts.
3. Les exigences du bien commun
81. On s’inspirera enfin, dans la fixation du taux des salaires, des nécessités de l’économie générale. Nous avons dit plus haut combien il importe à l’intérêt commun que les travailleurs et employés puissent, une fois couvertes les dépenses indispensables, mettre en réserve une partie de leurs salaires afin de se constituer ainsi une modeste fortune. Mais il est un autre aspect de la question, à peine moins important, qu’on ne peut, de nos jours moins que jamais, passer sous silence. Nous voulons parler de la nécessité d’offrir à ceux qui peuvent et veulent travailler la possibilité d’employer leurs forces. Or, cette possibilité dépend, dans une large mesure, du taux des salaires, qui multiplie les occasions du travail tant qu’il reste contenu dans de raisonnables limites, et les réduit au contraire dès qu’il s’en écarte. Nul n’ignore, en effet, qu’un niveau ou trop bas ou exagérément élevé des salaires engendre également le chômage. Ce mal, qui sévit tout particulièrement sous notre Pontificat et afflige un très grand nombre de travailleurs, les plonge dans la misère et les expose à mille tentations ; il consume la prospérité des nations et compromet, par tout l’univers, l’ordre public, la paix et la tranquillité. À comprimer ou hausser indûment les salaires, dans des vues d’intérêt personnel qui ne tiendraient nul compte de ce que réclame le bien général, on s’écarterait assurément de la justice sociale. Celle-ci demande au contraire que tous les efforts et toutes les volontés conspirent à réaliser, autant qu’il se peut faire, une politique des salaires qui offre au plus grand nombre possible de travailleurs le moyen de louer leurs services et de se procurer ainsi tous les éléments d’une honnête subsistance.
82. Au même résultat contribuera encore un raisonnable rapport entre les différentes catégories de salaires et, ce qui s’y rattache étroitement, un raisonnable rapport entre les prix auxquels se vendent les produits des diverses branches de l’activité économique, telles que l’agriculture, l’industrie, d’autres encore. Où cette harmonieuse proportion se réalisera, ces différentes activités s’uniront et se combineront en un seul organisme et, comme les parties du corps, se prêteront un mutuel et bienfaisant concours. L’organisme économique et social sera sainement constitué et atteindra sa fin, alors seulement qu’il procurera à tous et à chacun de ses membres tous les biens que les ressources de la nature et de l’industrie, ainsi que l’organisation vraiment sociale de la vie économique, ont le moyen de leur procurer. Ces biens doivent être assez abondants pour satisfaire aux besoins d’une honnête subsistance et pour élever les hommes à ce degré d’aisance et de culture qui, pourvu qu’on en use sagement, ne met pas obstacle à la vertu, mais en facilite au contraire singulièrement l’exercice45.
5. L’instauration de l'ordre social
83. Ce que nous avons dit jusqu’à présent de l’équitable répartition des biens et du juste salaire regarde surtout les individus et ne touche qu’indirectement cet ordre social que Léon XIII, Notre Prédécesseur, s’est appliqué avec tant de sollicitude à instaurer selon les principes de la saine philosophie et à organiser plus parfaitement suivant les sublimes préceptes de la loi évangélique.
84. Toutefois, pour affermir ce qu’il a lui-même si heureusement commencé, pour mener à bien la tâche qui reste à accomplir et pour en faire retirer à la famille humaine de plus amples et de plus heureux fruits, deux choses surtout sont nécessaires : la réforme des institutions et la réforme des mœurs.
85. Parlant de la réforme des institutions, c’est tout naturellement l’État qui vient à l’esprit. Non certes qu’il faille fonder sur son intervention tout espoir de salut ! Mais, depuis que l’individualisme a réussi à briser, à étouffer presque, cet intense mouvement de vie sociale qui s’épanouissait jadis en une riche et harmonieuse floraison de groupements les plus divers, il ne reste plus guère en présence que les individus et l’État. Cette déformation du régime social ne laisse pas de nuire sérieusement à l’État sur qui retombent, dès lors, toutes les fonctions que n’exercent plus les groupements disparus et qui se voit accablé sous une quantité à peu près infinie de charges et de responsabilités.
86. Il est vrai sans doute, et l’histoire en fournit d’abondants témoignages, que, par suite de l’évolution des conditions sociales, bien des choses que l’on demandait jadis à des associations de moindre envergure ne peuvent plus désormais être accomplies que par de puissantes collectivités. Il n’en reste pas moins indiscutable qu’on ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes.
87. L’objet naturel de toute intervention en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber.
88. Que l’autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l’excès son effort ; elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n’appartiennent qu’à elle, parce qu’elle seule peut les remplir : diriger, surveiller, stimuler, contenir, selon que le comportent les circonstances ou l’exige la nécessité. Que les gouvernants en soient donc bien persuadés : plus parfaitement sera réalisé l’ordre hiérarchique des divers groupements selon ce principe de la fonction de subsidiarité de toute collectivité, plus grandes seront l’autorité et la puissance sociale, plus heureux et plus prospère l’état des affaires publiques.
Collaboration des divers corps professionnels
89. L’objectif que doivent avant tout se proposer l’État et l’élite des citoyens, ce à quoi ils doivent appliquer tout d’abord leur effort, c’est de mettre un terme au conflit qui divise les classes et de provoquer et encourager une cordiale collaboration des professions.
90. Il est donc nécessaire que la politique sociale mette tous ses soins à reconstituer les corps professionnels. Jusqu’à présent, en effet, la société reste plongée dans un état violent, partant instable et chancelant, puisqu’elle se fonde sur des classes que des appétits contradictoires mettent en conflit et qui, de ce chef, inclinent trop facilement à la haine et à la guerre. En effet, bien que le travail, ainsi que l’exposait nettement Notre Prédécesseur dans son encyclique46, ne soit pas une simple marchandise, qu’il faille reconnaître en lui la dignité humaine de l’ouvrier et qu’on ne puisse pas l’échanger comme une denrée quelconque, de nos jours, sur le marché du travail, l’offre et la demande opposent les parties en deux classes, comme en deux camps ; le débat qui s’ouvre transforme le marché en un champ clos où les deux armées se livrent un combat acharné. À ce grave désordre qui mène la société à la ruine, tout le monde le comprend, il est urgent de porter un prompt remède. Mais on ne saurait arriver à une guérison parfaite que si à ces classes opposées on substitue des organes bien constitués, des « ordres » ou des « professions » qui groupent les hommes non pas d’après la position qu’ils occupent sur le marché du travail, mais d’après les différentes branches de l’activité sociale auxquelles ils se rattachent. De même, en effet, que ceux que rapprochent des relations de voisinage en viennent à constituer des cités, ainsi la nature incline les membres d’un même métier ou d’une même profession, quelle qu’elle soit, à créer des groupements corporatifs, si bien que beaucoup considèrent de tels groupements comme des organes sinon essentiels, du moins naturels dans la société.
91. L’ordre résultant, comme l’explique si bien saint Thomas47, de l’unité d’objets divers harmonieusement disposés, le corps social ne sera vraiment ordonné que si une véritable unité relie solidement entre eux tous les membres qui le constituent. Or, ce principe d’union se trouve, – et pour chaque profession, dans la production des biens ou la prestation des services que vise l’activité combinée des patrons et des ouvriers qui la constituent, – et pour l’ensemble des professions, dans le bien commun auquel elles doivent toutes, et chacune pour sa part, tendre par la coordination de leurs efforts. Cette union sera d’autant plus forte et plus efficace que les individus et les professions elles-mêmes s’appliqueront plus fidèlement à exercer leur spécialité et à y exceller.
92. De ce qui précède, on conclura sans peine qu’au sein de ces groupements corporatifs la primauté appartient incontestablement aux intérêts communs de la profession ; entre tous le plus important est de veiller à ce que l’activité collective s’oriente toujours vers le bien commun de la société. Pour ce qui est des questions dans lesquelles les intérêts particuliers, soit des employeurs, soit des employés, sont en jeu de façon spéciale au point que l’une des parties doive prévenir les abus que l’autre ferait de sa supériorité, chacune des deux pourra délibérer séparément sur ces objets et prendre les décisions que comporte la matière.
93. Il est à peine besoin de le rappeler ici, ce que Léon XIII a enseigné au sujet des formes de gouvernement vaut également, toute proportion gardée, pour les groupements corporatifs des diverses professions, et doit leur être appliqué : les hommes sont libres d’adopter telle forme d’organisation qu’ils préfèrent, pourvu seulement qu’il soit tenu compte des exigences de la justice et du bien commun48.
94. Mais, comme les habitants d’une cité ont coutume de créer aux fins les plus diverses des associations auxquelles il est loisible à chacun de donner ou de refuser son nom, ainsi les personnes qui exercent la même profession gardent la faculté de s’associer librement en vue de certains objets qui, d’une manière quelconque, se rapportent à cette profession. Comme ces libres associations ont été clairement et exactement décrites par notre illustre Prédécesseur, il suffira d’insister sur un point : l’homme est libre, non seulement de créer de pareilles sociétés d’ordre et de droit privé, mais encore de leur « donner les statuts et règlements qui paraissent les plus appropriés au but poursuivi. »49 La même faculté doit être reconnue pour les associations dont l’objet déborde le cadre propre des diverses professions. Puissent les libres associations qui fleurissent déjà et portent de si heureux fruits, se donner pour tâche, en pleine conformité avec les principes de la doctrine sociale chrétienne, de frayer la voie à ces organismes meilleurs, à ces groupements corporatifs dont nous avons parlé, et d’arriver, chacune dans la mesure de ses moyens, à en procurer la réalisation.
Instauration d’un principe directeur de la vie économique
95. Une autre chose encore reste à faire, qui se rattache étroitement à tout ce qui précède. De même qu’on ne saurait fonder l’unité du corps social sur l’opposition des classes, ainsi on ne peut attendre du libre jeu de la concurrence l’avènement d’un régime économique bien ordonné. C’est en effet de cette illusion, comme d’une source contaminée, que sont sorties toutes les erreurs de la science économique individualiste. Cette science, supprimant par oubli ou ignorance le caractère social et moral de la vie économique, pensait que les pouvoirs publics doivent abandonner celle-ci, affranchie de toute contrainte, à ses propres réactions, la liberté du marché et de la concurrence lui fournissant un principe directif plus sûr que l’intervention de n’importe quelle intelligence créée. Sans doute, contenue dans de justes limites, la concurrence est chose légitime et utile ; jamais pourtant elle ne saurait servir de norme régulatrice à la vie économique. Les faits l’ont surabondamment prouvé, depuis qu’on a mis en pratique les postulats d’un néfaste individualisme. Il est donc absolument nécessaire de replacer la vie économique sous la loi d’un principe directeur juste et efficace. La dictature économique qui a succédé aujourd’hui à la libre concurrence ne saurait assurément remplir cette fonction ; elle le peut d’autant moins que, immodérée et violente de sa nature, elle a besoin, pour se rendre utile aux hommes, d’un frein énergique et d’une sage direction, qu’elle ne trouve pas en elle-même. C’est donc à des principes supérieurs et plus nobles qu’il faut demander de gouverner avec une sévère intégrité ces puissances économiques, c’est-à-dire à la justice et à la charité sociales. Cette justice doit donc pénétrer complètement les institutions mêmes et la vie tout entière des peuples ; son efficacité vraiment opérante doit surtout se manifester par la création d’un ordre juridique et social qui informe en quelque sorte toute la vie économique. Quant à la charité sociale, elle doit être l’âme de cet ordre que les pouvoirs publics doivent s’employer à protéger et à défendre efficacement ; tâche dont ils s’acquitteront plus facilement, s’ils veulent bien se libérer des attributions qui, nous l’avons déjà dit, ne sont pas de leur domaine propre.
96. Il convient aussi que les diverses nations, si étroitement solidaires et interdépendantes dans l’ordre économique, mettent en commun leurs réflexions et leurs efforts pour hâter, à la faveur d’engagements et d’institutions sagement conçus, l’avènement d’une bienfaisante et heureuse collaboration économique internationale.
97. Si donc l’on reconstitue, comme il a été dit, les diverses parties de l’organisme social, si l’on restitue à l’activité économique son principe régulateur, alors se vérifiera en quelque manière du corps social ce que l’Apôtre disait du corps mystique du Christ : « Tout le corps, coordonné et uni par les liens des membres qui se prêtent un mutuel secours et dont chacun opère selon sa mesure d’activité, grandit et se perfectionne dans la charité. »50
98. Récemment, ainsi que nul ne l’ignore, a été inaugurée une organisation syndicale et corporative d’un genre particulier. L’objet même de notre encyclique nous fait un devoir de la mentionner et de lui consacrer quelques réflexions opportunes51.
99. L’État accorde au syndicat une reconnaissance légale qui n’est pas sans conférer à ce dernier un caractère de monopole, en tant que seul le syndicat reconnu peut représenter respectivement les ouvriers et les patrons, que seul il est autorisé à conclure les contrats ou conventions collectives de travail. L’affiliation au syndicat est facultative, et c’est dans ce sens seulement que l’on peut qualifier de libre cette organisation syndicale, vu que la cotisation syndicale et d’autres contributions spéciales sont obligatoires pour tous ceux qui appartiennent à une catégorie déterminée, ouvriers aussi bien que patrons, comme sont aussi obligatoires les conventions collectives de travail conclues par le syndicat légal. Il est vrai qu’il a été officiellement déclaré que le syndicat légal n’exclut pas l’existence d’associations professionnelles de fait.
100. Les corporations sont constituées par les représentants des syndicats ouvriers et patronaux d’une même profession ou d’un même métier et, ainsi que de vrais et propres organes ou institutions d’État, dirigent et coordonnent l’activité des syndicats dans toutes les matières d’intérêt commun.
101. Grève et lock-out sont interdits ; si les parties ne peuvent se mettre d’accord, une magistrature arbitrale intervient.
102. Pas n’est besoin de beaucoup de réflexion pour découvrir les avantages de l’institution, si sommairement que Nous l’ayons décrite : collaboration pacifique des classes, éviction de l’action et des organisations socialistes, influence modératrice d’une magistrature spéciale.
103. Mais pour ne rien omettre en une matière si importante, tenant compte des principes généraux ci-dessus invoqués et de ce que Nous ajouterons à l’instant, Nous devons dire cependant qu’à Notre connaissance il ne manque pas de personnes qui redoutent que l’État ne se substitue à l’initiative privée, au lieu de se limiter à une aide ou à une assistance nécessaire et suffisante. On craint que la nouvelle organisation syndicale et corporative ne revête un caractère exagérément bureaucratique et politique, et que, nonobstant les avantages généraux déjà mentionnés, elle ne risque d’être mise au service de fins politiques particulières, plutôt que de contribuer à l’avènement d’un meilleur équilibre social.
104. Nous pensons que, pour atteindre ce dernier et très noble objectif et procurer par là le bien réel et durable de la collectivité, il est besoin, d’abord et par-dessus tout, de la bénédiction de Dieu et, ensuite, de la collaboration de toutes les bonnes volontés. Nous croyons, en outre, par une conséquence nécessaire, que cet objectif sera d’autant plus sûrement atteint, que plus large sera la contribution des compétences techniques, professionnelles et sociales et, plus encore, des principes catholiques et de leur pratique, de la part, non pas de l’Action catholique (qui n’entend pas déployer une activité strictement syndicale ou politique), mais de la part de ceux de Nos fils que l’Action catholique aura parfaitement pénétrés de ces principes et préparés à s’en faire les apôtres sous la conduite et le magistère de l’Église, de cette Église qui, même dans le domaine particulier dont Nous venons de parler, comme d’ailleurs partout où s’agitent et se règlent des questions morales, ne peut oublier ou négliger le mandat de garder et d’enseigner que Dieu lui a conféré.
105. Mais tout ce que Nous avons enseigné sur l’instauration et l’achèvement de l’ordre social ne s’obtiendra jamais sans une réforme des mœurs. L’histoire nous en fournit un très convaincant témoignage. Il a existé, en effet, un monde social qui, sans être de tous points parfait, répondait cependant, autant que le permettaient les circonstances et les exigences du temps, aux préceptes de la droite raison. Si cet ordre a depuis longtemps disparu, ce n’est certes pas qu’il n’ait pu évoluer et se développer pour s’accommoder à ce que réclamaient des circonstances et des nécessités nouvelles. La faute en fut bien plutôt aux hommes, soit que leur égoïsme endurci ait refusé d’ouvrir, comme il eût fallu, les cadres de leur organisation à la multitude croissante qui demandait à y pénétrer, soit que, séduits par l’attrait d’une fausse liberté ou victimes d’autres erreurs, ils se soient montrés impatients de tout joug et aient voulu s’affranchir de toute autorité.
106. Il nous reste donc à faire comparaître le régime économique actuel et le socialisme, son accusateur acharné, à porter publiquement sur eux un jugement équitable, puis, ayant cherché la cause profonde de tant de maux, à indiquer le remède primordial et le plus indispensable, la réforme des mœurs.
III. Profonds changements survenus depuis Léon XIII
1. Transformation du régime économique
107. De profonds changements ont été subis depuis Léon XIII par le régime économique aussi bien que par le socialisme.
108. Et d’abord, que les conditions économiques aient fortement changé, la chose est manifeste. Vous le savez, vénérables Frères et très chers Fils, Notre Prédécesseur, d’heureuse mémoire, a eu surtout en vue, en écrivant son encyclique, le régime dans lequel les hommes contribuent d’ordinaire à l’activité économique, les uns par les capitaux, les autres par le travail, comme il le définissait dans une heureuse formule : « Il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. »52
109. Ce régime, Léon XIII consacre tous ses efforts à l’organiser selon la justice : il est donc évident qu’il n’est pas à condamner en lui-même. Et de fait, ce n’est pas sa constitution qui est mauvaise ; mais il y a violation de l’ordre quand le capital n’engage les ouvriers ou la classe des prolétaires qu’en vue d’exploiter à son gré et à son profit personnel l’industrie et le régime économique tout entier, au mépris de la dignité humaine des ouvriers, du caractère social de l’activité économique, et même de la justice sociale et du bien commun.
110. Il est vrai que, même à l’heure présente, ce régime n’est pas partout en vigueur ; il en est un autre qui gouverne encore une nombreuse et très importante fraction de l’humanité ; c’est le cas par exemple de la profession agricole où un très grand nombre d’hommes trouvent leur subsistance, au prix d’un travail probe et honnête. Cet autre régime économique n’est pourtant pas exempt d’angoissantes difficultés, que Notre Prédécesseur signale en plusieurs endroits de sa Lettre et auxquelles Nous-même avons fait ci-dessus plus d’une allusion.
111. Mais, depuis la publication de l’encyclique de Léon XIII, avec l’industrialisation progressive du monde, le régime capitaliste a, lui aussi, considérablement étendu son emprise, envahissant et pénétrant les conditions économiques et sociales de ceux-là mêmes qui se trouvent en dehors de son domaine, y introduisant en même temps que ses avantages, ses inconvénients et ses défauts, et lui imprimant, pour ainsi dire, sa marque propre.
112. Ce n’est donc pas seulement pour le bien de ceux qui habitent les régions de capitalisme et d’industrie, mais pour celui du genre humain tout entier, que Nous allons examiner les changements survenus depuis Léon XIII dans le régime capitaliste.
La dictature économique a succédé à la libre concurrence
113. Ce qui à notre époque frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes qui d’ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu’ils administrent à leur gré.
114. Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et  maîtres absolus de l’argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l’organisme  économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que sans leur consentement nul ne peut plus respirer.
115. Cette concentration du pouvoir et des ressources, qui est comme le trait distinctif de l’économie contemporaine, est le fruit naturel d’une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites ; ceux-là seuls restent debout, qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire, qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience.
116. À son tour, cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s’emparer de la Puissance, et ceci de trois façons : on combat d’abord pour la maîtrise économique ; on se dispute ensuite l’influence sur le pouvoir politique, dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique ; le conflit se porte enfin sur le terrain international, soit que les divers États mettent leurs forces et leur puissance politique au service des intérêts économiques de leurs ressortissants, soit qu’ils se prévalent de leurs forces et de leur puissance économiques pour trancher leurs différends politiques.
Funestes conséquences
117. Ce sont là les dernières conséquences de l’esprit individualiste dans la vie économique, conséquences que vous-mêmes, vénérables Frères et très chers Fils, connaissez parfaitement et déplorez : la libre concurrence s’est détruite elle-même ; à la liberté du marché a succédé une dictature économique. L’appétit du gain a fait place à une ambition effrénée de dominer. Toute la vie économique est devenue horriblement dure, implacable, cruelle. À tout cela viennent s’ajouter les graves dommages qui résultent d’une fâcheuse confusion entre les fonctions et devoirs d’ordre politique et ceux d’ordre économique : telle, pour n’en citer qu’un d’une extrême importance, la déchéance du pouvoir : lui qui devrait gouverner de haut, comme souverain et suprême arbitre, en toute impartialité et dans le seul intérêt du bien commun et de la justice, il est tombé au rang d’esclave et devenu le docile instrument de toutes les passions et de toutes les ambitions de l’intérêt. Dans l’ordre des relations internationales, de la même source sortent deux courants divers : c’est, d’une part, le nationalisme ou même l’impérialisme économique, de l’autre, non moins funeste et détestable, l’internationalisme ou impérialisme international de l’argent, pour lequel là où est l’avantage, là est la patrie.
Remèdes
118. Par quels remèdes il est possible d’obvier à un mal si profond, Nous l’avons indiqué en exposant la doctrine dans la seconde partie de cette Lettre ; il Nous suffira dès lors de rappeler ici la substance de notre enseignement. Puisque le régime économique moderne repose principalement sur le capital et le travail, les principes de la droite raison ou de la philosophie sociale chrétienne concernant ces deux éléments, ainsi que leur collaboration, doivent être reconnus et mis en pratique. Pour éviter l’écueil tant de l’individualisme que du socialisme, on tiendra surtout un compte égal du double caractère, individuel et social, que revêtent le capital ou propriété d’une part et le travail de l’autre. Les rapports entre l’un et l’autre doivent être réglés selon les lois d’une très exacte justice commutative avec l’aide de la charité chrétienne. Il faut que la libre concurrence, contenue dans de raisonnables et justes limites, et plus encore la puissance économique, soient effectivement soumises à l’autorité publique, en tout ce qui relève de celle-ci. Enfin, les institutions des divers peuples doivent conformer tout l’ensemble des relations humaines aux exigences du bien commun, c’est-à-dire aux règles de la justice sociale ; d’où il résultera nécessairement que cette fonction si importante de la vie sociale qu’est l’activité économique retrouvera, à son tour, la rectitude et l’équilibre de l’ordre.
2. Transformation du socialisme
119. Non moins profonde que celle du régime économique est la transformation subie depuis Léon XIII par le socialisme, le principal adversaire visé par Notre Prédécesseur. Alors, en effet, le socialisme pouvait être considéré comme sensiblement un ; il défendait des doctrines bien définies et formant un tout organique ; depuis, il s’est divisé en deux partis principaux, le plus souvent opposés entre eux et même ennemis acharnés, sans que toutefois ni l’un ni l’autre ait renoncé au fondement anti-chrétien qui caractérisait le socialisme.
a) Le parti de la violence ou Communisme
120. Une partie, en effet, du socialisme a subi un changement semblable à celui que nous venons plus haut de faire constater dans l’économie capitaliste, et a versé dans le communisme : celui-ci a, dans son enseignement et son action, un double objectif qu’il poursuit, non pas en secret et par des voies détournées, mais ouvertement, au grand jour et par tous les moyens, même les plus violents : une lutte des classes implacable et la disparition complète de la propriété privée. À la poursuite de ce but, il n’est rien qu’il n’ose, rien qu’il respecte ; là où il a pris le pouvoir, il se montre sauvage et inhumain à un degré qu’on a peine à croire et qui tient du prodige, comme en témoignent les épouvantables massacres et les ruines qu’il a accumulés dans d’immenses pays de l’Europe orientale et de l’Asie ; à quel point il est l’adversaire et l’ennemi déclaré de la sainte Église et de Dieu lui-même, l’expérience, hélas ! ne l’a que trop, bien trop prouvé, et tous le savent abondamment. Nous ne jugeons assurément pas nécessaire d’avertir les fils bons et fidèles de l’Église touchant la nature impie et injuste du communisme ; mais cependant nous ne pouvons voir sans une profonde douleur l’incurie de ceux qui, apparemment insouciants de ce danger imminent et lâchement passifs, laissent se propager de toutes parts des doctrines qui, par la violence et le meurtre, vont à la destruction de la société tout entière. Ceux-là surtout méritent d’être condamnés pour leur inertie, qui négligent de supprimer ou de changer des états de choses qui exaspèrent les esprits des masses et préparent ainsi la voie au bouleversement et à la ruine de la société.
b) Le parti plus modéré, qui a gardé le nom de Socialisme
121. Plus modéré sans doute est l’autre parti, qui a conservé le nom de socialisme : non seulement il repousse le recours à la force, mais, sans rejeter complètement – d’ordinaire du moins – la lutte des classes et la disparition de la propriété privée, il y apporte certaines atténuations et certains tempéraments.
122. On dirait que le socialisme, effrayé par ses propres principes et par les conséquences qu’en tire le communisme, se tourne vers les doctrines de la tradition chrétienne et, pour ainsi dire, se rapproche d’elles : on ne peut nier, en effet, que parfois ses revendications ressemblent étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer la société selon les principes chrétiens.
Il est moins intransigeant touchant la lutte des classes et la suppression de la propriété
123. La lutte des classes, en effet, si elle renonce aux actes d’hostilité et à la haine mutuelle, se change peu à peu en une légitime discussion d’intérêts, fondée sur la recherche de la justice, et qui, si elle n’est pas cette heureuse paix sociale que nous désirons tous, peut cependant et doit être un point de départ pour arriver à une coopération mutuelle des professions. La guerre déclarée à la propriété privée se calme, elle aussi, de plus en plus, et se restreint de telle sorte que, en définitive, ce n’est plus la propriété même des moyens de production qui est attaquée, mais une certaine prépotence sociale que cette propriété, contre tout droit, s’est arrogée et a usurpée. Et de fait, une telle puissance appartient en propre, non à celui qui simplement possède, mais à l’autorité publique. De la sorte, les choses peuvent en arriver insensiblement à ce que les idées de ce socialisme mitigé ne diffèrent plus de ce que souhaitent et demandent ceux qui cherchent à réformer la société sur la base des principes chrétiens. Car il y a certaines catégories de biens pour lesquels on peut soutenir avec raison qu’ils doivent être réservés à la collectivité, lorsqu’ils en viennent à conférer une puissance économique telle qu’elle ne peut, sans danger pour le bien public, être laissée entre les mains des personnes privées.
124. Des demandes et des réclamations de ce genre sont justes et n’ont rien qui s’écarte de la vérité chrétienne ; encore bien moins peut-on dire qu’elles appartiennent en propre au socialisme. Ceux donc qui ne veulent pas autre chose, n’ont aucune raison pour s’inscrire parmi les socialistes.
125. Il ne faudrait cependant pas croire que les partis ou groupements socialistes qui ne sont pas communistes, en sont tous, sans exception, revenus jusque-là, soit en fait, soit dans leurs programmes. En général, ils ne rejettent ni la lutte des classes, ni la suppression de la propriété ; ils se contentent d’y apporter quelques atténuations.
Peut-on trouver un compromis avec lui ?
126. Mais alors, si ces faux principes sont ainsi mitigés et en quelque sorte estompés, une question se pose, ou plutôt est soulevée à tort de divers côtés : ne pourrait-on peut-être pas apporter aussi aux principes de la vérité chrétienne quelque adoucissement, quelque tempérament, afin d’aller au-devant du socialisme et de pouvoir se rencontrer avec lui sur une voie moyenne ? Il y en a qui nourrissent le fol espoir de pouvoir ainsi attirer à nous les socialistes. Vaine attente cependant ! Ceux qui veulent faire parmi les socialistes œuvre d’apôtres doivent professer les vérités du christianisme dans leur plénitude et leur intégrité, ouvertement et sincèrement, sans aucune complaisance pour l’erreur. Qu’ils s’attachent avant tout, si vraiment ils veulent annoncer l’Évangile, à faire voir aux socialistes que leurs réclamations, dans ce qu’elles ont de juste, trouvent un appui bien plus fort dans les principes de la foi chrétienne, et une force de réalisation bien plus efficace dans la charité chrétienne.
127. Mais que dire, si, pour ce qui est de la lutte des classes et de la propriété privée, le socialisme s’est véritablement atténué et corrigé au point que, sur ces deux questions, on n’ait plus rien à lui reprocher ? S’est-il par là débarrassé instantanément de sa nature antichrétienne ? Telle est la question devant laquelle beaucoup d’esprits restent hésitants. Nombreux sont les catholiques qui, voyant bien que les principes chrétiens ne peuvent être ni laissés de côté, ni supprimés, semblent tourner les regards vers le Saint-Siège et Nous demander avec insistance de décider si ce socialisme est  suffisamment revenu de ses fausses doctrines pour pouvoir, sans sacrifier aucun principe chrétien, être admis, et en quelque sorte baptisé. Voulant, dans Notre sollicitude paternelle, répondre à leur attente, Nous décidons ce qui suit : qu’on le considère soit comme doctrine, soit comme fait historique, soit comme « action », le socialisme, s’il demeure vraiment socialisme, même après avoir concédé à la vérité et à la justice ce que Nous venons de dire, ne peut pas se concilier avec les principes de l’Église catholique : car sa conception de la société est on ne peut plus contraire à la vérité chrétienne.
Sa conception de la société et du caractère social de l’homme est très contraire à la vérité chrétienne.
128. Selon la doctrine chrétienne, en effet, le but pour lequel l’homme, doué d’une nature sociale, se trouve placé sur cette terre, est que, vivant en société et sous une autorité émanée de Dieu53, il cultive et développe pleinement toutes ses facultés à la louange et à la gloire de son Créateur, et que, remplissant fidèlement les devoirs de sa profession ou de sa vocation, quelle qu’elle soit, il assure son bonheur à la fois temporel et éternel. Le socialisme, au contraire, ignorant complètement cette sublime fin de l’homme et de la société, ou n’en tenant aucun compte, suppose que la communauté humaine n’a été constituée qu’en vue du seul bien-être.
129. En effet, de ce qu’une division appropriée du travail assure la production plus efficacement que des efforts individuels dispersés, les socialistes concluent que l’activité économique – dont les buts matériels retiennent seuls leur attention – doit de toute nécessité être menée socialement. Et de cette nécessité il suit, selon eux, que les hommes sont astreints, pour ce qui touche à la production, à se livrer et se soumettre totalement à la société. Bien plus, une telle importance est donnée à la possession de la plus grande quantité possible des objets pouvant procurer les avantages de cette vie, que les biens les plus élevés de l’homme, sans en excepter la liberté, seront subordonnés, et même sacrifiés, aux exigences de la production la plus rationnelle. Cette atteinte portée à la dignité humaine dans l’organisation « socialisée » de la production, sera largement compensée, assurent-ils, par l’abondance des biens qui, socialement produits, seront prodigués aux individus et que ceux-ci pourront, à leur gré, appliquer aux commodités et aux agréments de cette vie. La société donc, telle que la rêve le socialisme, d’un côté ne peut exister ni même se concevoir, sans un emploi de la contrainte manifestement excessif, et de l’autre jouit d’une licence non moins fausse, puisqu’en elle disparaît toute vraie autorité sociale : celle-ci, en effet, ne peut se fonder sur les intérêts temporels et matériels, mais ne peut venir que de Dieu, Créateur et fin dernière de toutes choses54.
Catholique et socialiste sont des termes contradictoires
130. Que si le socialisme, comme toutes les erreurs, contient une part de vérité (ce que d’ailleurs les Souverains Pontifes n’ont jamais nié), il n’en reste pas moins qu’il repose sur une théorie de la société qui lui est propre et qui est inconciliable avec le christianisme authentique. Socialisme religieux, socialisme chrétien, sont des contradictions : personne ne peut être en même temps bon catholique et vrai socialiste.
Le « socialisme éducateur »
131. Tout ce qui vient d’être rappelé par Nous et confirmé solennellement de Notre autorité, doit également s’appliquer à une forme nouvelle du socialisme, encore peu connue en vérité, mais qui actuellement se répand dans un très grand nombre de groupements socialistes. Il s’attache avant tout à mettre son empreinte sur les esprits et sur les mœurs ; ce sont tout particulièrement les enfants que dès le jeune âge il attire à lui sous couleur d’amitié pour les entraîner à sa suite, mais il s’adresse aussi à la masse entière des hommes, pour arriver enfin à former l’homme « socialiste », qui puisse modeler la société selon ses principes.
132. Ayant, dans notre encyclique Divini illius Magistri, longuement enseigné sur quels principes repose et quel but poursuit l’éducation chrétienne55, nous pouvons ici nous dispenser de montrer, ce qui est clair et évident, combien l’action et les vues du « socialisme éducateur » vont à rencontre de ces principes et de ce but. Mais ceux-là semblent ou ignorer ou sous-estimer les terribles dangers que ce socialisme porte avec lui, qui ne se préoccupent en rien de leur opposer avec courage et zèle infatigable une résistance proportionnée à leur gravité. C’est notre devoir pastoral de les avertir du péril redoutable qui les menace : qu’ils se souviennent tous que ce socialisme éducateur a pour père le libéralisme, et pour héritier le bolchevisme.
Catholiques passés au socialisme
133. Cela étant, vénérables Frères, vous pouvez penser avec quelle douleur Nous voyons, dans certaines régions surtout, de Nos fils en grand nombre qui, gardant encore, Nous ne pouvons pas ne pas le croire, leur vraie foi et leur volonté droite, ont abandonné cependant le camp de l’Église pour passer dans les rangs du socialisme : les uns se réclamant ouvertement de son nom et professant ses doctrines, les autres entrant, par entraînement ou même comme malgré eux, dans des associations qui, ou explicitement ou en fait, sont socialistes.
134. Pour Nous, dans les anxiétés de Notre sollicitude paternelle, Nous Nous demandons et cherchons à comprendre comment il a pu se faire qu’ils en arrivent à une telle aberration, et il Nous semble entendre ce que beaucoup d’entre eux répondent pour s’excuser : l’Église et ceux qui font profession de lui être attachés sont pour les riches et ne s’occupent pas des ouvriers, ne font rien pour eux ; force leur était, s’ils voulaient pourvoir à leurs intérêts, d’entrer dans les rangs du socialisme.
135. C’est une chose bien lamentable, vénérables Frères, qu’il y ait eu, qu’il y ait même, hélas ! encore des hommes qui, tout en se disant catholiques, se souviennent à peine de cette sublime loi de justice et de charité en vertu de laquelle il ne nous est pas seulement enjoint de rendre à chacun ce qui lui revient, mais encore de porter secours à nos frères indigents comme au Christ lui-même56 ; qui, chose plus grave, ne craignent pas d’opprimer les travailleurs par esprit de lucre. Bien plus, il en est qui abusent de la religion elle-même, cherchant à couvrir de son nom leurs injustes exactions, pour écarter les réclamations pleinement justifiées de leurs ouvriers. Nous ne cesserons jamais de stigmatiser une pareille conduite ; ce sont ces hommes qui sont cause que l’Église, sans l’avoir en rien mérité, a pu avoir l’air et s’est vu accusée de prendre le parti des riches et de n’avoir aucun sentiment de pitié pour les besoins et les peines de ceux qui se trouvent déshérités de leur part de bien-être en cette vie.
136. Apparence fausse et accusation calomnieuse, toute l’histoire de l’Église en fournit la preuve ! L’encyclique même, dont nous célébrons l’anniversaire, est le témoignage le plus éclatant de la souveraine injustice avec laquelle ces calomnies et ces injures sont prodiguées à l’Église et à sa doctrine.
Invitation à revenir
137. Mais tant s’en faut que, Nous laissant arrêter par l’injure qui Nous est faite ou abattre par Notre douleur de père, Nous repoussions et rejetions ces malheureux enfants qui ont été trompés et entraînés si loin de la vérité et du salut : au contraire, avec toute l’ardeur, toute la sollicitude dont Nous sommes capables, Nous les invitons à rentrer dans le sein de l’Église. Puissent-ils écouter Notre voix ! Puissent-ils revenir là d’où ils sont partis, dans la maison paternelle, et rester fermes là où est leur vraie place, dans les rangs de ceux qui, fidèles aux avertissements de Léon XIII, solennellement renouvelés par Nous, s’efforceront d’instaurer la société selon l’esprit de l’Église, fortement unis par la justice sociale et la charité sociale. Qu’ils en soient bien persuadés, même sur cette terre, ils ne pourront trouver nulle part un bonheur plus complet qu’auprès de Celui qui, riche, s’est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté57, qui a été indigent et voué au travail dès sa jeunesse, qui appelle à Lui tous ceux qui sont accablés par le travail et la peine, afin de les réconforter pleinement dans la charité de son Cœur58, qui enfin, sans aucune acception de personne, demandera plus à qui aura reçu davantage59 et rendra à chacun selon ses œuvres60.
3. La réforme des mœurs
138. Mais, à considérer les choses plus à fond, il apparaît avec évidence que cette instauration sociale tant désirée doit être précédée par une complète rénovation de cet esprit chrétien, qu’ont malheureusement trop souvent perdu ceux qui s’occupent des questions économiques ; sinon, tous les efforts seraient vains, on construirait non sur le roc, mais sur un sable mouvant61.
139. Et certes, le regard que Nous venons de jeter sur le régime économique moderne, vénérables Frères et très chers Fils, a montré qu’il souffrait de maux très profonds. Nous avons fait ensuite l’examen du communisme et du socialisme, et toutes leurs formes, même les plus mitigées, se sont révélées très éloignées de l’Évangile.
140. « C’est pourquoi, – pour employer les paroles mêmes de notre Prédécesseur, – si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme. »62 Lui seul peut apporter un remède efficace à cette excessive préoccupation des choses périssables, origine de tous les vices. Lui seul, lorsque les hommes sont fascinés et complètement absorbés par les biens de ce monde qui passe, peut en détourner leurs regards et les élever vers le ciel. De ce remède, qui niera que la société ait aujourd’hui le plus grand besoin ?
Le plus grand désordre du présent régime économique : la ruine des âmes
141. La plupart des hommes, en effet, sont presque exclusivement frappés par les bouleversements temporels, les désastres et les calamités terrestres. Mais à regarder ces choses comme il convient, du point de vue chrétien, qu’est-ce que tout cela comparé à la ruine des âmes ? Car il est exact de dire que telles sont, actuellement, les conditions de la vie économique et sociale, qu’un nombre très considérable d’hommes y trouvent les plus grandes difficultés pour opérer l’œuvre, seule nécessaire, de leur salut éternel.
142. Constitué Pasteur et gardien de ces innombrables brebis par le premier Pasteur qui les a rachetées de son sang, Nous ne pouvons sans une poignante émotion arrêter Nos regards sur leur immense détresse. C’est pourquoi, Nous souvenant de notre charge pastorale, Nous ne cessons, avec une paternelle sollicitude, de chercher les moyens de leur venir en aide, recourant aussi aux efforts infatigables de ceux qu’y invite un devoir de justice et de charité. À quoi servira d’ailleurs aux hommes de gagner tout l’univers par une plus rationnelle exploitation de ses ressources, s’ils viennent à perdre leurs âmes ?63 À quoi servira de leur inculquer les sûrs principes qui doivent gouverner leur activité économique, s’ils se laissent dévoyer par une cupidité sans frein et un égoïsme sordide, si, « connaissant la loi de Dieu, ils agissent tout à l’opposé de ses préceptes » ?63
Les causes du mal
143. La déchristianisation de la vie sociale et économique et sa conséquence, l’apostasie des masses laborieuses, résultent des affections désordonnées de l’âme, triste suite du péché originel qui, ayant détruit l’harmonieux équilibre des facultés, dispose les hommes à l’entraînement facile des passions mauvaises et les incite violemment à mettre les biens périssables de ce monde au-dessus des biens durables de l’ordre surnaturel. De là cette soif insatiable des richesses et des biens temporels qui, de tout temps sans doute, a poussé l’homme à violer la loi de Dieu et à fouler aux pieds les droits du prochain, mais qui, dans le régime économique moderne, expose la fragilité humaine à tomber beaucoup plus fréquemment. L’instabilité de la situation économique et celle de l’organisme économique tout entier exigent de tous ceux qui y sont engagés la plus absorbante activité. Il en est résulté chez certains un tel endurcissement de la conscience que tous les moyens leur sont bons qui permettent d’accroître leurs profits et de défendre contre les brusques retours de la fortune les biens si péniblement acquis ; les gains si faciles qu’offre à tous l’anarchie des marchés attirent vers les fonctions de l’échange trop de gens dont le seul désir est de réaliser des bénéfices rapides par un travail insignifiant, et dont la spéculation effrénée fait monter et baisser incessamment tous les prix au gré de leur caprice et de leur avidité, déjouant par là les sages prévisions de la production. Les institutions juridiques destinées à favoriser la collaboration des capitaux, en divisant et en limitant les risques, sont trop souvent devenues l’occasion des plus répréhensibles excès ; nous voyons, en effet, les responsabilités atténuées au point de ne plus toucher que médiocrement les âmes ; sous le couvert d’une désignation collective se commettent les injustices et les fraudes les plus condamnables ; les hommes qui gouvernent ces groupements économiques trahissent, au mépris de leurs engagements, les droits de ceux qui leur ont confié l’administration de leur épargne. Il faut signaler enfin ces hommes trop habiles qui, sans s’inquiéter du résultat honnête et utile de leur activité, ne craignent pas d’exciter les mauvais instincts de la clientèle pour les exploiter au gré de leurs intérêts.
144. Une sûre discipline morale, fortement maintenue par l’autorité sociale, pouvait corriger ou même prévenir ces défaillances. Malheureusement elle a manqué trop souvent. Le nouveau régime économique faisant ses débuts au moment où le rationalisme se propageait et s’implantait, il en résulta une science économique séparée de la loi morale, et par suite libre cours fut laissé aux passions humaines.
145. Dès lors un beaucoup plus grand nombre d’hommes, uniquement préoccupés d’accroître par tous les moyens leur fortune, ont mis leurs intérêts au-dessus de tout et ne se sont fait aucun scrupule même des plus grands crimes contre le prochain. Ceux qui se sont les premiers engagés dans cette voie large qui mène à la perdition65, ont aisément trouvé beaucoup d’imitateurs de leur iniquité, soit grâce à l’exemple de leur éclatant succès et à l’étalage insolent de leur vie fastueuse, soit en ridiculisant les répugnances des consciences plus délicates, soit encore en écrasant leurs concurrents plus scrupuleux.
146. La démoralisation des cercles dirigeants de la vie économique devait, par une pente fatale, atteindre le monde ouvrier et l’entraîner dans la même ruine, d’autant plus qu’un très grand nombre de maîtres, sans souci des âmes et même totalement indifférents aux intérêts supérieurs de leurs employés, ne voyaient en eux que des instruments. On est effrayé quand on songe aux graves dangers que courent, dans les ateliers modernes, la moralité des travailleurs, celle des plus jeunes surtout, la pudeur des femmes et des jeunes filles ; quand on pense aux obstacles que souvent le régime actuel du travail, et surtout les conditions déplorables de l’habitation, apportent à la cohésion et à l’intimité de la vie familiale ; quand on se rappelle les difficultés si grandes et si nombreuses qui s’opposent à la sanctification des jours de fête ; quand on considère l’universel affaiblissement de ce vrai sens chrétien qui portait jadis si haut l’idéal même des simples et des ignorants, et qui a fait place à l’unique préoccupation du pain quotidien. Contrairement aux plans de la Providence, le travail destiné, même après le péché originel, au perfectionnement matériel et moral de l’homme, tend, dans ces conditions, à devenir un instrument de dépravation : la matière inerte sort ennoblie de l’atelier, tandis que les hommes s’y corrompent et s’y dégradent.
Remèdes : a) Rationalisation chrétienne.
147. À cette crise si douloureuse des âmes qui, tant qu’elle subsistera, frappera de stérilité tout effort de régénération sociale, il n’est de remède efficace que dans un franc et sincère retour à la doctrine de l’Évangile, aux préceptes de Celui qui a les paroles de la vie éternelle66, ces paroles qui demeurent quand bien même le ciel et la terre viendraient à périr67. Les experts en sciences sociales appellent à grands cris une rationalisation qui rétablira l’ordre dans la vie économique. Mais cet ordre que Nous réclamons avec insistance et dont Nous aidons de tout Notre pouvoir l’avènement, restera nécessairement incomplet, aussi longtemps que toutes les formes de l’activité humaine ne conspireront pas harmonieusement à imiter et à réaliser, dans la mesure du possible, l’admirable unité du plan divin. Nous entendons parler ici de cet ordre parfait que ne se lasse pas de prêcher l’Église, et que réclame la droite raison elle-même, de cet ordre qui place en Dieu le terme premier et suprême de toute activité créée, et n’apprécie les biens de ce monde que comme de simples moyens dont il faut user dans la mesure où ils conduisent à cette fin. Loin de déprécier, comme moins conforme à la dignité humaine, l’exercice des professions lucratives, cette philosophie nous apprend au contraire à y voir la volonté sainte du Créateur qui a placé l’homme sur la terre pour qu’il la travaille et la fasse servir à toutes ses nécessités. Il n’est donc pas interdit à ceux qui produisent d’accroître honnêtement leurs biens ; il est équitable, au contraire, que quiconque rend service à la société et l’enrichit, profite lui aussi, selon sa condition, de l’accroissement des biens communs, pourvu que, dans l’acquisition de la fortune, il respecte la loi de Dieu et les droits du prochain, et que, dans l’usage qu’il en fait, il obéisse aux règles de la foi et de la raison. Si tout le monde, partout et toujours, se conformait à ces règles de conduite, non seulement la production et l’acquisition des biens de ce monde, mais encore leur consommation, aujourd’hui souvent si désordonnée, seraient bientôt ramenées dans les limites de l’équité et d’une juste répartition ; à l’égoïsme sans frein qui est la honte et le grand péché de notre siècle, la réalité des faits opposerait cette règle à la fois très douce et très forte de la modération chrétienne qui ordonne à l’homme de chercher avant tout le règne de Dieu et sa justice, dans la certitude que les biens temporels eux-mêmes lui seront donnés par surcroît en vertu d’une promesse formelle de la libéralité divine68.
b) Le rôle de la charité
148. Mais pour assurer pleinement ces réformes, il faut compter avant tout sur la loi de charité qui est le lien de la perfection69. Combien se trompent les réformateurs imprudents qui, satisfaits de faire observer la justice commutative, repoussent avec hauteur le concours de la charité ! Certes, l’exercice de la charité ne peut être considéré comme tenant lieu des devoirs de justice qu’on se refuserait à accomplir. Mais, quand bien même chacun ici-bas aurait obtenu tout ce à quoi il a droit, un champ bien large resterait encore ouvert à la charité. La justice seule, même scrupuleusement pratiquée, peut bien faire disparaître les causes des conflits sociaux ; elle n’opère pas, par sa propre vertu, le rapprochement des volontés et l’union des cœurs. Or, toutes les institutions destinées à favoriser la paix et l’entraide parmi les hommes, si bien conçues qu’elles paraissent, reçoivent leur solidité surtout du lien spirituel qui unit les membres entre eux. Quand ce lien fait défaut, une fréquente expérience montre que les meilleures formules restent sans résultat. Une vraie collaboration de tous en vue du bien commun ne s’établira donc que lorsque tous auront l’intime conviction d’être les membres d’une grande famille et les enfants d’un même Père céleste, de ne former même dans le Christ qu’un seul corps dont ils sont réciproquement les membres70, en sorte que si l’un souffre, tous souffrent avec lui71. Alors, les riches et les dirigeants, trop longtemps indifférents au sort de leurs frères moins fortunés, leur donneront des preuves d’une charité effective, accueilleront avec une bienveillance sympathique leurs justes revendications, excuseront et pardonneront à l’occasion leurs erreurs et leurs fautes. De leur côté, les travailleurs déposeront sincèrement les sentiments de haine et d’envie, que les fauteurs de la lutte des classes exploitent avec tant d’habileté, ils accepteront sans rancœur la place que la divine Providence leur a assignée ; ou plutôt ils en feront grand cas, comprenant que tous, en accomplissant leur tâche, ils collaborent utilement et honorablement au bien commun et qu’ils suivent de plus près les traces de Celui qui, étant Dieu, a voulu parmi les hommes être un ouvrier et être regardé comme un fils d’ouvrier.
La tâche est difficile
149. C’est donc de ce nouveau rayonnement de l’esprit évangélique sur le monde, esprit de modération chrétienne et d’universelle charité, que sortiront, Nous en avons la ferme confiance, cette instauration pleinement chrétienne de la société, objet de tant de désirs, et « la Paix du Christ dans le Règne du Christ », cette paix à laquelle, dès le début de Notre Pontificat, Nous avons fermement résolu de consacrer tous Nos soins et Notre pastorale sollicitude72. Et vous, vénérables Frères, qui gouvernez avec Nous, par la volonté de l’Esprit Saint, l’Église de Dieu73, vous collaborez à cette œuvre primordiale, en ce moment la plus nécessaire, avec une ardeur et un zèle dignes de toutes louanges, dans toutes les parties du monde, même en pays de Mission chez les Infidèles. Recevez donc des éloges bien mérités, ainsi que tous ces vaillants auxiliaires, prêtres et laïcs, que Nous voyons avec joie prendre chaque jour leur part de cette grande tâche, nos chers Fils dévoués à l’Action catholique, qui généreusement se consacrent avec Nous à la solution des problèmes sociaux, dans la mesure où l’Église, de par son institution divine, a le droit et le devoir de s’en occuper. Nous les exhortons tous instamment dans le Seigneur à ne pas épargner leur peine, à ne se laisser vaincre par aucune difficulté, mais à montrer chaque jour un nouveau courage et de nouvelles forces74. Certes, c’est une œuvre ardue que Nous leur proposons. Nous le savons : dans toutes les classes de la société, et en haut et en bas, il y a bien des obstacles à vaincre. Cependant, qu’ils ne perdent pas confiance. S’exposer à d’âpres combats, c’est le propre des chrétiens ; accomplir des tâches difficiles, c’est le fait de ceux qui, en bons soldats du Christ75, le suivent de plus près.
150. Aussi, comptant uniquement sur le tout-puissant concours de Celui qui a voulu ouvrir à tous les hommes les voies du salut76, efforçons-nous d’aider autant que nous le pouvons les pauvres âmes éloignées de Dieu, de les dégager des soins temporels qui les absorbent à l’excès, et enseignons-leur à tendre avec confiance vers les biens éternels. On peut espérer obtenir ce résultat plus aisément qu’il ne semblerait de prime abord. Car, si les hommes les plus déchus gardent au fond d’eux-mêmes, comme un feu couvant sous la cendre, d’admirables ressources spirituelles, qui sont le témoignage non équivoque d’âmes naturellement chrétiennes, combien plus n’en doit-il pas rester dans les cœurs de ceux, si nombreux, qui ont erré plutôt par ignorance ou par l’effet des circonstances extérieures.
151. D’ailleurs, des signes pleins de promesses d’une rénovation sociale apparaissent dans les organisations ouvrières, parmi lesquelles nous apercevons, à la grande joie de notre âme, des phalanges serrées de jeunes travailleurs chrétiens qui se lèvent à l’appel de la grâce divine et nourrissent la noble ambition de reconquérir au Christ l’âme de leurs frères. Nous voyons avec un égal plaisir les dirigeants des organisations ouvrières qui, oublieux de leurs intérêts et soucieux d’abord du bien de leurs compagnons, s’efforcent sagement d’accorder leurs justes revendications avec la prospérité de la profession, et ne se laissent détourner de ce généreux dessein par aucun obstacle, par aucune défiance. Et parmi les jeunes gens que leur talent ou leur fortune appelle à prendre bientôt une place distinguée dans les classes supérieures de la société, on en voit un grand nombre qui étudient avec un plus vif intérêt les problèmes sociaux et donnent la joyeuse espérance qu’ils se voueront tout entiers à la rénovation sociale.
La méthode à suivre
152. Les circonstances, vénérables Frères, nous tracent donc clairement la voie dans laquelle nous devons nous engager. Comme à d’autres époques de l’histoire de l’Église, nous affrontons un monde retombé en grande partie dans le paganisme. Pour ramener au Christ ces diverses classes d’hommes qui l’ont renié, il faut avant tout recruter et former dans leur sein même des auxiliaires de l’Église, qui comprennent leur mentalité, leurs aspirations, qui sachent parler à leurs cœurs dans un esprit de fraternelle charité. Les premiers apôtres, les apôtres immédiats des ouvriers seront des ouvriers, les apôtres du monde industriel et commerçant seront des industriels et des commerçants.
153. Ces apôtres laïques du monde ouvrier ou patronal, c’est avant tout à vous, vénérables Frères, et à votre clergé, qu’il revient de les rechercher avec soin, de les choisir avec prudence, de les former et de les instruire. Une tâche très délicate s’impose dès lors aux prêtres. Que tous ceux qui grandissent pour le service de l’Église s’y préparent par une sérieuse étude des principes qui régissent la chose sociale. Mais ceux que vous désignerez plus particulièrement pour ce ministère devront posséder un sens très délicat de la justice, savoir s’opposer avec une constante fermeté aux revendications exagérées et aux injustices, d’où qu’elles viennent, se distinguer par leur sage modération éloignée de toute exagération ; qu’ils soient par-dessus tout intimement pénétrés de la charité du Christ, qui seule peut soumettre, avec force et suavité, les volontés et les cœurs aux lois de la justice et de l’équité. C’est dans cette voie, qui plus d’une fois déjà a conduit au succès, qu’il faut, n’en doutons pas, nous engager courageusement.
154. Quant à Nos chers Fils qui sont choisis pour une si grande tâche, nous les exhortons vivement dans le Seigneur à se donner tout entiers à la formation des hommes qui leur sont confiés, mettant en œuvre, pour remplir cet office sacerdotal et apostolique au premier chef, toutes les ressources d’une formation chrétienne : éducation de la jeunesse, associations chrétiennes, cercles d’études selon les enseignements de la foi. Surtout qu’ils apprécient et qu’ils emploient pour le bien de leurs disciples ce précieux instrument de rénovation individuelle et sociale que sont, Nous l’avons dit déjà dans Notre encyclique Mens nostra77, les Exercices Spirituels. Ces Exercices, Nous les avons déclarés très utiles pour tous les laïques, pour les ouvriers eux-mêmes, et Nous les avons, à ce titre, vivement recommandés. Dans cette école de l’esprit se forment au feu de l’amour du Cœur de Jésus non seulement d’excellents chrétiens, mais de vrais apôtres pour tous les états de la vie. De là, ils sortiront comme jadis les Apôtres du Cénacle, forts dans leur foi, constants devant toutes les persécutions, uniquement soucieux de travailler à répandre le règne du Christ.
155. Et assurément, c’est maintenant surtout qu’on a besoin de ces vigoureux soldats du Christ, qui de toutes leurs forces travaillent à préserver la famille humaine de l’effroyable ruine qui la frapperait si le mépris des doctrines de l’Évangile laissait triompher un ordre de choses qui foule aux pieds les lois de la nature non moins que celles de Dieu. L’Église du Christ, bâtie sur la pierre inébranlable, n’a rien à craindre pour elle-même, sachant bien que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle78 : elle a même la preuve, par l’expérience de tant de siècles, qu’elle sort toujours des plus violentes tempêtes plus forte et glorieuse de nouveaux triomphes. Mais son cœur de mère ne peut pas ne pas s’émouvoir devant les maux sans nombre dont ces tempêtes accableraient des milliers d’hommes, et par-dessus tout devant les dommages spirituels très graves qui en résulteraient et qui amèneraient la ruine de tant d’âmes rachetées par le sang du Christ.
156. Tout donc doit être tenté pour détourner de la société humaine des maux si grands : là doivent tendre nos travaux, là tous nos efforts, là nos prières, assidues et ferventes. Car, avec le secours de la grâce divine, nous avons en nos mains le sort de la famille humaine.
157. Ne permettons pas, vénérables Frères et chers Fils, que les enfants de ce siècle paraissent être plus habiles entre eux que nous qui, par la divine Bonté, sommes enfants de la lumière79. Nous les voyons, en effet, avec une étonnante sagacité, se choisir des adeptes pleins d’activité et les former à répandre leurs erreurs de jour en jour plus largement, dans toutes les classes, sur tous les points du globe. Toutes les fois que leur lutte contre l’Église du Christ veut se faire plus violente, nous les voyons, renonçant à leurs querelles intestines, faire front avec une concorde parfaite et poursuivre leur dessein dans une complète unité de leurs forces.
Que tous s’unissent et coopèrent étroitement
158. Combien d’œuvres magnifiques entreprend de toutes parts le zèle infatigable des catholiques, soit pour le bien social et économique, soit en matière scolaire et religieuse, il n’est personne qui l’ignore. Mais il n’est pas rare que l’action de ce travail admirable devienne moins efficace par suite d’une excessive dispersion des forces. Qu’ils s’unissent donc, tous les hommes de bonne volonté qui, sous la direction des Pasteurs de l’Église, veulent combattre ce bon et pacifique combat du Christ ; que sous la conduite de l’Église et à la lumière de ses enseignements, chacun selon son talent, ses forces, sa condition, tous s’efforcent d’apporter quelque contribution à l’œuvre d’instauration sociale chrétienne que Léon XIII a inaugurée par son immortelle Lettre Rerum novarum ; n’ayant en vue ni eux-mêmes ni leurs avantages personnels, mais les intérêts de Jésus-Christ80 ; ne cherchant pas à faire prévaloir à tout prix leurs propres idées, mais prêts à les abandonner, si excellentes soient-elles, dès que semble le demander un bien commun plus considérable : en sorte que, en tout et sur tout, règne le Christ, domine le Christ, à qui soit honneur, gloire et puissance dans tous les siècles81 !
159. Pour qu’il en soit ainsi, à vous tous, vénérables Frères et chers Fils, à vous tous qui êtes membres de la grande famille catholique confiée à Nos soins, mais avec une particulière affection de Notre cœur à vous, ouvriers et autres travailleurs des métiers manuels que la divine Providence Nous a plus fortement recommandés, ainsi qu’aux patrons et cadres chrétiens, Nous accordons paternellement la Bénédiction Apostolique.
 
160. Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 mai 1931, de Notre Pontificat la dixième année.
 
 

1  Encycl. Arcanum du 10 février 1880
2  Encycl. Diuturnum du 29 juin 1881
3  Encycl. Immortale Dei du 1er novembre 1885
4  Encycl. Sapientiœ christianœ du 10 janvier 1890
5  Encycl. Quod apostolici muneris du 28 décembre 1878
6  Encycl. Libertas du 20 juin 1888
7  Rerum novarum RN 1
8 Rerum novarum RN 13
9 Rerum novarum RN 2
10 Rerum novarum RN 13
11  Mt 7,29
12  Rerum novarum RN 1
13  Saint Ambroise, De excessu fratris sui Satyri, lib. I, 44
14  Rerum novarum RN 13
15  Qu’il suffise d’en mentionner quelques-unes : Léon XIII, Lettre apostolique Prœclara, du 20 juin 1894 ; encycl. Graves de communi, du 18 janvier 1901. – Pie X, Motu proprio sur l’Action populaire chrétienne, du 18 décembre 1903. – Benoît XV, encycl., Ad Beatissimi, du 1er novembre 1914. – Pie XI, encycl. Ubi arcano, du 23 décembre 1922 ; encycl. Rite expiatis, du 30 avril 1926
16  Cf. La Hiérarchie catholique et le problème social depuis l’encyclique « Rerum novarum », 1891-1931, pp. XVI-353, édité par « l’Union internationale d’Études Sociales, fondée à Malines sous la présidence du Cardinal Mercier », Paris, Spes, 1931
17  Es 11,12
18 Rerum novarum RN 26
19 Rerum novarum RN 29
20  Rerum novarum  RN 36
21  Rerum novarum RN 42-43
22  Pie X, encycl. Singulari quadam, 24 septembre 1912
23  Cf. Lettre de la Sacrée Congrégation. du Concile à l’Évêque de Lille, 5 juin 1929
24  Cf. Rm 1,14
25  Cf. Rerum novarum RN 13
26  Encycl. Ubi arcano du 23 décembre 1922
27  Encycl. Ubi arcano du 23 décembre 1922
28 Rerum novarum RN 19
29 Rerum novarum RN 19
30  Rerum novarum RN 1
31  Allocution au Comité de l’Action catholique Italienne, 16 mai 1926
32 Rerum novarum RN 6
33 Rerum novarum RN 10
34 Rerum novarum RN 35
35 Saint Thomas, Th., IIa-IIae, q. 134
36 Rerum novarum RN 27
37 Rerum novarum RN 15
38 Rerum novarum RN 7
39 II Th 3,10
40  Cf. II Th 3,8-10
41 Rerum novarum RN 35
42 Rerum novarum RN 34
43 Rerum novarum RN 17
44  Cf. Encycl. Casti connubii du 31 décembre 1930
45 Cf. Saint Thomas. De regimine principum, I, 15. – Rerum novarum RN 27
46 Rerum novarum RN 16
47 Saint Thomas, Contra Gent., I, iii, 71 ; Summ. Theol., I, q. 65, art. 2 ; i. c
48  Cf. encycl. Immortale Dei, 1er novembre 1885
49  Cf. Rerum novarum RN 42
50  Ep., 4, 16
51  Ces paragraphes (98-104) concernent le régime corporatif en Italie
52 Rerum novarum RN 15
53 Cf. Rm 13,1
54  Cf. encycl. Diuturnum du 29 juin 1881
55  Encycl. Divini illius Magistri du 31 décembre 1929
56  Cf. Jc 2
57  2 Co 8,9
58  Mt 11,28
59  Lc 12,48
60  Mt 16,27
61  Mt 7,24 ss
62 Rerum novarum RN 22
63  Mt 16,26
64  Cf. Jg 2,17
65 Cf. Mt 7,13
66  Cf. Jn 6,70
67  Cf. Mt 24,35
68  Mt 6,33
69  Col 3,14
70  Rm 12,5
71 1 Co 12,26
72  Cf. encycl. Ubi arcano du 23 décembre 1922
73  Ac 20,28
74  Cf. Dt 31,7
75  Cf. 2 Tm 2,3
76  1 Tm 2,4
77  Encycl. Mens Nostra du 20 décembre 1929
78  Mt 16,18
79  Cf. Lc 16,8
80  Cf. Ph 2,21
81  Ap 5,13
]]></description></item><item><title>Rerum novarum</title><link>https://www.doctrine-sociale-catholique.fr//les-textes-officiels/189-rerum-novarum</link><description><![CDATA[

Lettre encyclique
à tous nos Vénérables Frères, les patriarches, primats, archevêques, évêques du monde catholique en grâce et communion avec le Siège apostolique,
Léon XIII Pape,
 
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique
 

1. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés.

1. La soif d’innovations qui depuis longtemps s’est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse devait, tôt ou tard, passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l’économie sociale. En effet, l’industrie s’est développée et ses méthodes se sont complètement renouvelées. Les rapports entre patrons et ouvriers se sont modifiés. La richesse a afflué entre les mains d’un petit nombre et la multitude a été laissée dans l’indigence. Les ouvriers ont conçu une opinion plus haute d’eux-mêmes et ont contracté entre eux une union plus intime. Tous ces faits, sans parler de la corruption des mœurs, ont eu pour résultat un redoutable conflit. Partout les esprits sont en suspens et dans une anxieuse attente, ce qui seul suffit à prouver combien de graves intérêts sont ici engagés. Cette situation préoccupe à la fois le génie des savants, la prudence des sages, les délibérations des réunions populaires, la perspicacité des législateurs et les conseils des gouvernants. En ce moment, il n’est pas de question qui tourmente davantage l’esprit humain.2. C’est pourquoi, Vénérables Frères, ce que, pour le bien de l’Église et le salut commun des hommes, Nous avons fait ailleurs par Nos Lettres sur la « Souveraineté politique », la « Liberté humaine », la « Constitution chrétienne des États » et sur d’autres sujets analogues, afin de réfuter, selon qu’il nous semblait opportun, les opinions erronées et fallacieuses, Nous jugeons devoir le réitérer aujourd’hui et pour les mêmes motifs en vous entretenant de la « Condition des ouvriers ». Ce sujet, Nous l’avons, suivant l’occasion, effleuré plusieurs fois. Mais la conscience de Notre charge apostolique Nous fait un devoir de le traiter dans cette Encyclique plus explicitement et avec plus d’ampleur, afin de mettre en évidence les principes d’une solution conforme à la vérité et à l’équité.3. Le problème n’est pas aisé à résoudre ni exempt de péril. Il est difficile, en effet, de préciser avec justesse les droits et les devoirs qui règlent les relations des riches et des prolétaires, des capitalistes et des travailleurs. D’autre part, le problème n’est pas sans danger, parce que trop souvent des hommes turbulents et astucieux cherchent à en dénaturer le sens, et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter les troubles.


2. Pour les classes inférieures : une situation d’infortune et de misère imméritée.

1. Quoi qu’il en soit, Nous sommes persuadés, et tout le monde en convient, qu’il faut, par des mesures promptes et efficaces, venir en aide aux hommes des classes inférieures, attendu qu’ils sont, pour la plupart, dans une situation d’infortune et de misère imméritée.2. Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes, qui étaient pour eux une protection. Tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l’Église, elle n’a cessé d’être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain, et d’une insatiable cupidité. À tout cela, il faut ajouter la concentration, entre les mains de quelques-uns, de l’industrie et du commerce, devenus le partage d’un petit nombre de riches et d’opulents, qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires.


A – Question préalable : La proposition de supprimer la propriété privée, ses conséquences funestes
3. La thèse socialiste. Ses torts.

1. Les socialistes, pour guérir ce mal, poussent à la haine jalouse des pauvres contre ceux qui possèdent. Ils prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, que les biens d’un chacun doivent être communs à tous, et que leur administration doit revenir aux municipalités ou à l’État. Moyennant ce transfert des propriétés et cette égale répartition entre les citoyens des richesses et de leurs avantages, ils se flattent de porter un remède efficace aux maux présents.2. Mais pareille théorie, loin d’être capable de mettre fin au conflit, ferait tort à l’ouvrier si elle était mise en pratique. D’ailleurs, elle est souverainement injuste, en ce qu’elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu’elle dénature les fonctions de l’État, et tend à bouleverser de fond en comble l’édifice social.


4. La théorie des socialistes enlève aux ouvriers tout espoir d’agrandir leur patrimoine.

1. De fait, comme il est facile de le comprendre, la raison intrinsèque du travail entrepris par quiconque exerce un métier, le but immédiat, visé par le travailleur, c’est d’acquérir un bien qu’il possédera en propre et comme lui appartenant. Car, s’il met à la disposition d’autrui ses forces et son énergie, ce n’est évidemment que pour obtenir de quoi pourvoir à son entretien et aux besoins de la vie. Il attend de son travail le droit strict et rigoureux, non seulement de recevoir son salaire, mais encore d’en user comme bon lui semblera.2. Si donc, en réduisant ses dépenses, il est arrivé à faire quelques épargnes et si, pour s’en assurer la conservation, il les a, par exemple, réalisées dans un champ, ce champ n’est assurément que du salaire transformé. Le fonds acquis ainsi sera la propriété de l’ouvrier au même titre que la rémunération même de son travail. Or, il est évident qu’en cela consiste précisément le droit de propriété mobilière et immobilière.3. Ainsi, cette conversion de la propriété privée en propriété collective, tant préconisée par le socialisme, n’aurait d’autre effet que de rendre la situation des ouvriers plus précaire, en leur retirant la libre disposition de leur salaire et en leur enlevant, par le fait même, tout espoir et toute possibilité d’agrandir leur patrimoine et d’améliorer leur situation.


5. L’homme, à la différence de l’animal, a un droit naturel, stable et perpétuel de posséder.

1. Mais, et ceci paraît plus grave encore, le remède proposé est en opposition flagrante avec la justice, car la propriété privée et personnelle est pour l’homme de droit naturel.2. Il y a, en effet, sous ce rapport, une très grande différence entre l’homme et les animaux sans raison. Ceux-ci ne se gouvernent pas eux-mêmes ; ils sont dirigés et gouvernés par la nature, moyennant un double instinct, qui, d’une part, tient leur activité constamment en éveil et en développe les forces, de l’autre, provoque tout à la fois et circonscrit chacun de leurs mouvements. Un premier instinct les porte à la conservation et à la défense de leur vie propre, un second à la propagation et à la conservation de l’espèce. Les animaux obtiennent aisément ce double résultat par l’usage des choses présentes mises à leur portée. Ils seraient d’ailleurs incapables de tendre au-delà puisqu’ils ne sont mus que par les sens et par chaque objet particulier que les sens perçoivent. Bien autre est la nature humaine. En l’homme d’abord se trouvent en leur perfection les facultés de l’animal. Dès lors, il lui revient, comme à l’animal, de jouir des objets matériels. Mais ces facultés, même possédées dans leur plénitude, bien loin de constituer toute la nature humaine, lui sont bien inférieures et sont faites pour lui obéir et lui être assujetties. Ce qui excelle en nous, qui nous fait hommes et nous distingue essentiellement de la bête, c’est l’esprit ou la raison. En vertu de cette prérogative, il faut reconnaître à l’homme, non seulement la faculté générale d’user des choses extérieures, à la façon de tous les animaux, mais en plus le droit stable et perpétuel de les posséder, tant celles qui se consomment par l’usage que celles qui demeurent après nous avoir servis.


6. L’homme doit, de par sa nature, dominer la terre, pourvoyeuse de son avenir.

1. Une considération plus profonde de la nature humaine va faire ressortir mieux encore cette vérité. L’homme embrasse par son intelligence une infinité d’objets ; aux choses présentes il ajoute et rattache les choses futures ; il est le maître de ses actions. Aussi, sous la direction de la loi éternelle et sous le gouvernement universel de la Providence divine, est-il en quelque sorte à lui-même et sa loi et sa providence. C’est pourquoi il est en son pouvoir de choisir les choses qu’il estime les plus aptes à pourvoir, non seulement au présent, mais encore au futur.Il doit donc avoir sous sa domination, non seulement les produits de la terre, mais encore la terre elle-même qu’il voit appelée à être, par sa fécondité, sa pourvoyeuse de l’avenir. Les nécessités de l’homme ont de perpétuels retours : satisfaites aujourd’hui, elles renaissent demain avec de nouvelles exigences. Il a donc fallu, pour qu’il pût y faire droit en tout temps, que la nature mît à sa disposition un élément stable et permanent, capable de lui en fournir perpétuellement les moyens. Or, cette perpétuité de ressources ne pouvait être fournie que par la terre avec ses richesses inépuisables.2. Et qu’on n’en appelle pas à la providence de l’État, car l’État est postérieur à l’homme. Avant qu’il pût se former, l’homme déjà avait reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence.


7. La propriété privée n’est pas contradictoire avec le fait que Dieu a donné la terre en commun aux hommes.

1. Qu’on n’oppose pas non plus à la légitimité de la propriété privée le fait que Dieu a donné la terre au genre humain pour qu’il l’utilise et en jouisse. Si l’on dit que Dieu l’a donnée en commun aux hommes, cela signifie, non pas qu’ils doivent la posséder confusément, mais que Dieu n’a assigné de part à aucun homme en particulier, il a abandonné la délimitation des propriétés à la sagesse des hommes et aux institutions des peuples. Au reste, quoique divisée en propriétés privées, la terre ne laisse pas de servir à la commune utilité de tous, attendu qu’il n’est personne parmi les mortels qui ne se nourrisse du produit des champs. Qui en manque y supplée par le travail. C’est pourquoi l’on peut affirmer, en toute vérité, que le travail est le moyen universel de pourvoir aux besoins de la vie, soit qu’on l’exerce dans son propre fonds, ou dans quelque métier dont la rémunération se tire seulement des produits de la terre et s’échange avec eux.2. De tout cela il ressort, une fois de plus, que la propriété privée est pleinement conforme à la nature. La terre, sans doute, fournit à l’homme avec abondance les choses nécessaires à la conservation de sa vie et plus encore à son perfectionnement, mais elle ne le pourrait d’elle-même sans la culture et les soins de l’homme.3. Or, celui-ci, en consumant les ressources de son esprit et les forces de son corps pour se procurer ces biens de la nature, s’applique pour ainsi dire à lui-même la portion de la nature matérielle qu’il cultive. Il y laisse comme une certaine empreinte de sa personne, au point qu’en toute justice ce bien sera possédé dorénavant comme sien, et qu’il ne sera licite à personne de violer son droit de n’importe quelle manière.


8. Liens entre la propriété et le travail.

1. La force de ces raisonnements est d’une évidence telle qu’il est permis de s’étonner que certains tenants d’opinions surannées puissent encore y contredire, en accordant sans doute à l’individu l’usage du solet les fruits des champs, mais en lui refusant le droit de posséder en qualité de propriétaire ce sol où il a bâti, cette portion de terre qu’il a cultivée. Ils ne voient donc pas qu’ils dépouillent par là cet homme du fruit de son labeur. Ce champ remué avec art par la main du cultivateur a changé complètement de nature : il était sauvage, le voilà défriché ; d’infécond il est devenu fertile. Ce qui l’a rendu meilleur est inhérent au sol et se confond tellement avec lui, qu’il serait en grande partie impossible de l’en séparer. Or, la justice tolérerait-elle qu’un étranger vînt alors s’attribuer et utiliser cette terre arrosée des sueurs de celui qui l’a cultivée ? De même que l’effet suit la cause, ainsi est-il juste que le fruit du travail soit au travailleur.2. C’est donc avec raison que l’universalité du genre humain, sans s’émouvoir des opinions contraires d’un petit groupe, reconnaît, en considérant attentivement la nature, que ses lois constituent le premier fondement de la répartition des biens et des propriétés privées. C’est avec raison que la coutume de tous les siècles a sanctionné une situation si conforme à la nature de l’homme et à la vie calme et paisible des sociétés. De leur côté, les lois civiles, qui tirent leur valeur, quand elles sont justes, de la loi naturelle, confirment ce même droit et le protègent par la force. Enfin, l’autorité des lois divines vient y apposer son sceau, en défendant, sous une peine très grave, jusqu’au désir même du bien d’autrui. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni sa maison, ni son champ, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui1.


9. Liens entre la propriété et les devoirs de la vie domestique.

1. Cependant, ces droits, qui sont innés à chaque homme pris isolément, apparaissent plus rigoureux encore quand on les considère dans leurs relations et leurs connexités avec les devoirs de la vie domestique.Nul doute que, dans le choix d’un genre de vie, il ne soit loisible à chacun, ou de suivre le conseil de Jésus-Christ sur la virginité ou de contracter mariage. Aucune loi humaine ne saurait enlever d’aucune façon le droit naturel et primordial de tout homme au mariage, ni écarter la fin principale pour laquelle il a été établi par Dieu dès l’origine : Croissez et multipliez-vous2. Voilà donc constituée la famille, c’est-à-dire la société domestique, société très petite, sans doute, mais réelle et antérieure à toute société civile, à laquelle, dès lors, il faudra nécessairement attribuer certains droits et certains devoirs absolument indépendants de l’État.2. Ce droit de propriété que nous avons, au nom même de la nature, revendiqué pour l’individu, doit être maintenant transféré à l’homme, chef de la famille. Bien plus, en passant dans la société familiale, il y acquiert d’autant plus de force que la personne humaine y reçoit plus d’extension.


10. Le patrimoine familial. L’héritage.

1. La nature impose au père de famille le devoir sacré de nourrir et d’entretenir ses enfants. De plus, comme les enfants reflètent la physionomie de leur père et sont une sorte de prolongement de sa personne, la nature lui inspire de se préoccuper de leur avenir et de leur créer un patrimoine qui les aide à se défendre, dans la périlleuse traversée de la vie, contre toutes les surprises de la mauvaise fortune. Or, il ne pourra leur créer ce patrimoine que par l’acquisition et la possession de biens permanents et productifs qu’il puisse leur transmettre par voie d’héritage.2. Aussi bien que la société civile, la famille, comme nous l’avons dit plus haut, est une société proprement dite, avec son autorité propre qui est l’autorité paternelle. C’est pourquoi, toujours sans doute dans la sphère que lui détermine sa fin immédiate, elle jouit, pour le choix et l’usage de tout ce qu’exigent sa conservation et l’exercice d’une juste indépendance, de droits au moins égaux à ceux de la société civile. Au moins égaux, disons-Nous, car la société familiale a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle, auxquelles participent nécessairement ses droits et ses devoirs. Si les individus, si les familles entrant dans la société y trouvaient au lieu d’un soutien un obstacle, au lieu d’une protection une diminution de leurs droits, la société serait bientôt plus à fuir qu’à rechercher.


11. Le pouvoir civil doit protéger la société familiale.

C’est une erreur grave et funeste de vouloir que le pouvoir civil envahisse arbitrairement jusqu’au sanctuaire de la famille. Assurément, s’il existe quelque part une famille qui se trouve dans une situation désespérée, et qui fasse de vains efforts pour en sortir, il est juste que, dans de telles extrémités, le pouvoir public vienne à son secours, car chaque famille est un membre de la société. De même, s’il existe quelque part un foyer familial qui soit le théâtre de graves violations des droits mutuels, il faut que le pouvoir public y rétablisse le droit de chacun. Ce n’est point là usurper sur les attributions des citoyens, c’est affermir leurs droits, les protéger, les défendre comme il convient. Là, toutefois, doit s’arrêter l’action de ceux qui gouvernent l’État. La nature leur interdit de dépasser ces limites. L’autorité paternelle ne saurait être abolie, ni absorbée par l’État, car elle a sa source là où la vie humaine prend la sienne. Les fils sont quelque chose de leur père. Ils sont en quelque sorte une extension de sa personne. Pour parler exactement, ce n’est pas immédiatement par eux-mêmes qu’ils s’agrègent et s’incorporent à la société civile, mais par l’intermédiaire de la société familiale dans laquelle ils sont nés. De ce que les fils sont naturellement quelque chose de leur père, ils doivent rester sous la tutelle des parents jusqu’à ce qu’ils aient acquis l’usage du libre arbitre3. Ainsi, en substituant à la providence paternelle la providence de l’État, les socialistes vont contre la justice naturelle, et brisent les liens de la famille.


12. Les funestes conséquences de la théorie socialiste de la propriété collective.

1. Mais, en dehors de l’injustice de leur système, on en voit facilement toutes les funestes conséquences : la perturbation dans tous les rangs de la société, une odieuse et insupportable servitude pour tous les citoyens, la porte ouverte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes ; le talent et l’habileté privés de leurs stimulants, et, comme conséquence nécessaire, les richesses taries dans leur source ; enfin, à la place de cette égalité tant rêvée, l’égalité dans le dénuement, dans l’indigence et la misère.2. Par tout ce que Nous venons de dire, on comprend que la théorie socialiste de la propriété collective soit absolument à répudier, comme préjudiciable à ceux-là mêmes qu’on veut secourir, contraire aux droits naturels des individus, comme dénaturant les fonctions de l’État et troublant la tranquillité publique. Qu’il reste donc bien établi que le premier fondement à poser par tous ceux qui veulent sincèrement le bien du peuple, c’est l’inviolabilité de la propriété privée.


B – Le droit de l'Église d'aborder le sujet et son assurance de le faire de manière efficace
13. Nécessité de faire appel à la religion et à l’Église.

1. À présent, voyons où il convient de chercher le remède tant désiré. C’est avec assurance que Nous abordons ce sujet, et dans toute la plénitude de Notre droit. La question qui s’agite est d’une nature telle, qu’à moins de faire appel à la religion et à l’Église, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace. Or, comme c’est à Nous principalement qu’ont été confiées la sauvegarde de la religion et la dispensation de ce qui est du domaine de l’Église, Nous taire serait aux yeux de tous négliger Notre devoir.2. Assurément, une question de cette gravité demande encore à d’autres agents leur part d’activité et d’efforts. Nous voulons parler des chefs d’État, des patrons et des riches, des ouvriers eux-mêmes, dont le sort est ici en jeu. Mais ce que Nous affirmons sans hésitation, c’est l’inanité de leur action en dehors de celle de l’Église. C’est l’Église, en effet, qui puise dans l’Évangile des doctrines capables, soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu’il a d’âpreté et d’aigreur ; l’Église, qui ne se contente pas d’éclairer l’esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de régler en conséquence la vie et les mœurs de chacun ; l’Église qui, par une foule d’institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres ; l’Église qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces, pour donner à la question ouvrière la meilleure solution possible ; l’Église, enfin, qui estime que les lois et l’autorité publique doivent, avec mesure et avec sagesse sans doute, apporter à cette solution leur part de concours.


14. Les hommes doivent accepter les différences et l’inégalité de leurs conditions respectives, en particulier concernant le travail.

1. Le premier principe à mettre en avant, c’est que l’homme doit accepter cette nécessité de sa nature qui rend impossible, dans la société civile, l’élévation de tous au même niveau. Sans doute, c’est là ce que poursuivent les socialistes. Mais contre la nature, tous les efforts sont vains. C’est elle, en effet, qui a disposé parmi les hommes des différences aussi multiples que profondes : différences d’intelligence, de talent, d’habileté, de santé, de force ; différences nécessaires, d’où naît spontanément l’inégalité des conditions. Cette inégalité, d’ailleurs, tourne au profit de tous, de la société comme des individus. La vie sociale requiert une organisation très variée et des fonctions fort diverses. Ce qui porte précisément les hommes à se partager ces fonctions, c’est surtout la différence de leurs conditions respectives.2. Pour ce qui regarde le travail en particulier, l’homme, dans l’état même d’innocence, n’était pas destiné à vivre dans l’oisiveté. Mais ce que la volonté eût embrassé librement comme un exercice agréable, est devenu après le péché une nécessité, imposée comme une expiation et accompagnée de souffrance. La terre est maudite à cause de toi. C’est par un travail pénible que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie4.3. De même, toutes les autres calamités qui ont fondu sur l’homme n’auront pas ici-bas de fin ni de trêve, parce que les funestes fruits du péché sont amers, âpres, acerbes, et qu’ils accompagnent nécessairement, l’homme jusqu’à son dernier soupir. Oui, la douleur et la souffrance sont l’apanage de l’humanité, et les hommes auront beau tout essayer, tout tenter pour les bannir, ils n’y réussiront jamais, quelques ressources qu’ils déploient et quelques forces qu’ils mettent en jeu. S’il en est qui s’en attribuent le pouvoir, s’il en est qui promettent au pauvre une vie exempte de souffrances et de peines, tout adonnée au repos et à de perpétuelles jouissances, ceux-là certainement trompent le peuple et lui dressent des embûches d’où sortiront pour l’avenir des calamités plus terribles que celles du présent. Il vaut mieux voir les choses telles qu’elles sont, et, comme Nous l’avons dit, chercher ailleurs un remède capable de soulager nos maux.


15. Les deux classes ne sont pas ennemies, mais complémentaires. Riches et pauvres. Capital et travail.

1. L’erreur capitale dans la question présente, c’est de croire que les deux classes sont ennemies-nées l’une de l’autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu’ils combattent mutuellement dans un duel obstiné. C’est là une affirmation à ce point déraisonnable et fausse que la vérité se trouve dans une doctrine absolument opposée.2. Dans le corps humain, les membres, malgré leur diversité, s’adaptent merveilleusement l’un à l’autre, de façon à former un tout exactement proportionné et qu’on pourrait appeler symétrique. Ainsi, dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s’unir harmonieusement et à se tenir mutuellement dans un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l’une de l’autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. La concorde engendre l’ordre et la beauté. Au contraire, d’un conflit perpétuel il ne peut résulter que la confusion des luttes sauvages.3. Or, pour dirimer ce conflit et couper le mal dans sa racine, les institutions chrétiennes ont à leur disposition des moyens admirables et variés.


16. Les devoirs de justice des ouvriers et ceux des patrons.

1. Et d’abord, tout l’ensemble des vérités religieuses, dont l’Église est la gardienne et l’interprète, est de nature à rapprocher et à réconcilier les riches et les pauvres, en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels.2. Avant tous les autres devoirs, il faut placer ceux qui dérivent de la justice.3. Parmi ces devoirs, voici ceux qui regardent le pauvre et l’ouvrier. Il doit fournir intégralement et fidèlement tout le travail auquel il s’est engagé par contrat libre et conforme à l’équité. Il ne doit point léser son patron, ni dans ses biens ni dans sa personne. Ses revendications mêmes doivent être exemptes de violences et ne jamais revêtir la forme de séditions. Il doit fuir les hommes pervers qui, dans des discours mensongers, lui suggèrent des espérances exagérées et lui font de grandes promesses, qui n’aboutissent qu’à de stériles regrets et à la ruine des fortunes.4. Quant aux riches et aux patrons, ils ne doivent point traiter l’ouvrier en esclave ; il est juste qu’ils respectent en lui la dignité de l’homme, relevée encore par celle du chrétien. Le travail du corps, au témoignage commun de la raison et de la philosophie chrétienne, loin d’être un sujet de honte, fait honneur à l’homme, parce qu’il lui fournit un noble moyen de sustenter sa vie. Ce qui est honteux et inhumain, c’est d’user de l’homme comme d’un vil instrument de lucre, de ne l’estimer qu’en proportion de la vigueur de ses bras. Le christianisme, en outre, prescrit qu’il soit tenu compte des intérêts spirituels de l’ouvrier et du bien de son âme. Aux patrons il revient de veiller à ce que l’ouvrier ait un temps suffisant à consacrer à la piété ; qu’il ne soit point livré à la séduction et aux sollicitations corruptives ; que rien ne vienne affaiblir en lui l’esprit de famille, ni les habitudes d’économie. Il est encore défendu aux patrons d’imposer à leurs subordonnés un travail au-dessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe.


17. Devoirs de justice particuliers du patron, notamment le juste salaire.

1. Mais, parmi les devoirs principaux du patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui convient. Assurément, pour fixer la juste mesure du salaire, il y a de nombreux points de vue à considérer. Mais, d’une manière générale, que le riche et le patron se souviennent qu’exploiter la pauvreté et la misère, et spéculer sur l’indigence sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines. Ce serait un crime à crier vengeance au ciel, que de frustrer quelqu’un du prix de ses labeurs. Voilà que le salaire que vous avez dérobé par fraude à vos ouvriers crie contre vous, et que leur clameur est montée jusqu’aux oreilles du Dieu des armées5.2. Enfin, les riches doivent s’interdire religieusement tout acte violent, toute fraude, toute manœuvre usuraire qui serait de nature à porter atteinte à l’épargne du pauvre, d’autant plus que celui-ci est moins apte à se défendre et que son avoir est plus sacré parce que plus modique.3. L’obéissance à ces lois, Nous le demandons, ne suffirait-elle pas à elle seule pour faire cesser tout antagonisme et en supprimer les causes ?


18. L’amitié entre tous, communément appelés à l’éternelle béatitude.

1. L’Église, toutefois, instruite et dirigée par Jésus-Christ, porte ses vues encore plus haut. Elle propose un ensemble de préceptes plus complet, parce qu’elle ambitionne de resserrer l’union des deux classes jusqu’à les unir l’une à l’autre par les liens d’une véritable amitié.2. Nul ne saurait avoir une intelligence vraie de la vie mortelle, ni l’estimer à sa juste valeur, s’il ne s’élève jusqu’à la considération de cette autre vie qui est immortelle. Celle-ci supprimée, toute espèce et toute vraie notion de bien disparaît. Bien plus, l’univers entier devient un impénétrable mystère. Quand nous aurons quitté cette vie, alors seulement nous commencerons à vivre. Cette vérité, qui nous est enseignée par la nature elle-même, est un dogme chrétien. Sur lui repose, comme sur son premier fondement, tout l’ensemble de la religion. Non, Dieu ne nous a point faits pour les choses fragiles et caduques, mais pour les choses célestes et éternelles. Il nous a donné cette terre, non point comme une demeure fixe, mais comme un lieu d’exil.3. Que vous abondiez en richesses et en tout ce qui est réputé biens de la fortune, ou que vous en soyez privé, cela n’importe nullement à l’éternelle béatitude. Ce qui importe, c’est l’usage que vous en faites. Malgré la plénitude de la rédemption qu’il nous apporte, Jésus-Christ n’a point supprimé les afflictions, qui forment presque toute la trame de la vie mortelle ; il en a fait des stimulants de la vertu et des sources de mérite, en sorte qu’il n’est point d’homme qui puisse prétendre aux récompenses éternelles s’il ne marche sur les traces sanglantes de Jésus-Christ. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui6. D’ailleurs, en choisissant de plein gré la Croix et les tourments, il en a singulièrement adouci la force et l’amertume. Afin de nous rendre encore la souffrance plus supportable, à l’exemple il a ajouté sa grâce et la promesse d’une récompense sans fin. Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d’une gloire souveraine et incomparable7. Ainsi, les fortunés de ce monde sont avertis que les richesses ne les mettent pas à couvert de la douleur, qu’elles ne sont d’aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle8 ; qu’ils doivent trembler devant les menaces inusitées que Jésus-Christ profère contre les riches9 ; qu’enfin il viendra un jour où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l’usage qu’ils auront fait de leur fortune.


19. L’usage des richesses doit être commun. Le nécessaire et le superflu. Un devoir de charité.

1. Sur l’usage des richesses, voici l’enseignement d’une excellence et d’une importance extrême que la philosophie a pu ébaucher, mais qu’il appartenait à l’Église de nous donner dans sa perfection et de faire passer de la théorie à la pratique. Le fondement de cette doctrine est dans la distinction entre la juste possession des richesses et leur usage légitime. La propriété privée, nous l’avons vu plus haut, est pour l’homme de droit naturel. L’exercice de ce droit est chose non seulement permise, surtout à qui vit en société, mais encore absolument nécessaire. Il est permis à l’homme de posséder en propre et c’est même nécessaire à la vie humaine10. Mais si l’on demande en quoi il faut faire consister l’usage des biens, l’Église répond sans hésitation : Sous ce rapport, l’homme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées, mais pour communes, de telle sorte qu’il en fasse part facilement aux autres dans leurs nécessités. C’est pourquoi l’apôtre a dit : Divitibus hujus sœculi prœcipe facile tribuere, communicare – ordonne aux riches de ce siècle… de donner facilement, de communiquer leurs richesses11.2. Nul assurément n’est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa personne : Nul en effet ne doit vivre contrairement aux convenances12.3. Mais dès qu’on a accordé ce qu’il faut à la nécessité et à la bienséance, c’est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres. Ce qui reste, donnez-le en aumône13.4. C’est un devoir non pas de stricte justice, sauf les cas d’extrême nécessité, mais de charité chrétienne, un devoir, par conséquent, dont on ne peut poursuivre l’accomplissement par des voies de justice.5. Mais, au-dessus des jugements de l’homme et de ses lois, il y a la loi et le jugement de Jésus-Christ, notre Dieu, qui nous persuade de toutes manières de faire habituellement l’aumône. Il y a plus de bonheur, dit-il, à donner qu’à recevoir14. Le Seigneur tiendra pour faite ou refusée à lui-même, l’aumône qu’on aura faite ou refusée aux pauvres. Chaque fois que vous avez fait l’aumône à l’un des moindres de mes frères que vous voyez, c’est à moi que vous l’avez faite15.6. Du reste, voici en quelques mots le résumé de cette doctrine : Quiconque a reçu de la divine Bonté une plus grande abondance, soit des biens extérieurs et du corps, soit des biens de l’âme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement, et, également comme ministre de la Providence, au soulagement des autres. C’est pourquoi « quelqu’un a-t-il le talent de la parole, qu’il prenne garde de se taire ; une surabondance de biens, qu’il ne laisse pas la miséricorde s’engourdir au fond de son cœur ; l’art de gouverner, qu’il s’applique avec soin à en partager avec son frère et l’exercice et les bienfaits16 ».


20. La pauvreté n’est pas un opprobre. La vraie dignité de l’homme est dans ses mœurs.

1. Quant aux déshérités de la fortune, ils apprennent de l’Église que, selon le jugement de Dieu lui-même, la pauvreté n’est pas un opprobre et qu’il ne faut pas rougir de devoir gagner son pain par le travail. C’est ce que Jésus-Christ Notre-Seigneur a confirmé par son exemple, lui qui, tout riche qu’il était, s’est fait indigent17 pour le salut des hommes ; qui, fils de Dieu et Dieu lui-même, a voulu passer aux yeux du monde pour le fils d’un ouvrier ; qui est allé jusqu’à consumer une grande partie de sa vie dans un travail mercenaire. N’est-ce pas le charpentier, fils de Marie ?18.2. Quiconque tiendra sous son regard le modèle divin comprendra plus facilement ce que Nous allons dire : la vraie dignité de l’homme et son excellence résident dans ses mœurs, c’est-à-dire dans sa vertu ; la vertu est le patrimoine commun des mortels, à la portée de tous, des petits et des grands, des pauvres et des riches ; seuls la vertu et les mérites, partout où on les rencontre, obtiendront la récompense de l’éternelle béatitude. Bien plus, c’est vers les classes infortunées que le cœur de Dieu semble s’incliner davantage. Jésus-Christ appelle les pauvres des bienheureux19 ; il invite avec amour tous ceux qui souffrent et qui pleurent à venir à lui, afin de les consoler20 ; il embrasse avec une charité plus tendre les petits et les opprimés. Ces doctrines sont bien faites certainement pour humilier l’âme hautaine du riche et le rendre plus condescendant, pour relever le courage de ceux qui souffrent et leur inspirer de la résignation. Elles pourraient diminuer cette distance que l’orgueil se plaît à maintenir ; on obtiendrait sans peine que des deux côtés on se donnât la main et que les volontés s’unissent dans une même amitié.


21. Plus loin que l’amitié, l’amour fraternel.

1. Mais c’est encore trop peu de la simple amitié : si l’on obéit aux préceptes du christianisme, c’est dans l’amour fraternel que s’opérera l’union. De part et d’autre, on saura, et l’on comprendra que les hommes sont tous absolument issus de Dieu, leur père commun ; que Dieu est leur unique et commune fin, et que lui seul est capable de communiquer aux anges et aux hommes une félicité parfaite et absolue ; que tous ils ont été également rachetés par Jésus-Christ et rétablis par lui dans leur dignité d’enfants de Dieu, et qu’ainsi un véritable lien de fraternité les unit, soit entre eux, soit au Christ leur Seigneur, qui est le premier-né de beaucoup de frères, primogenitus in multis fratribus. Ils sauront enfin que tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent en commun et indistinctement à tout le genre humain, et qu’il n’y a que les indignes qui soient déshérités des biens célestes. Si vous êtes fils, vous êtes aussi héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ21.2. Tel est l’ensemble des droits et des devoirs qu’enseigne la philosophie chrétienne. Ne verrait-on pas l’apaisement se faire à bref délai, si ces enseignements pouvaient prévaloir dans les sociétés ?


22. L’Église instruit les hommes. Les institutions chrétiennes renouvellent les sociétés.

1. Cependant l’Église ne se contente pas d’indiquer où se trouve le remède, elle l’applique au mal de sa propre main. Elle est tout occupée à instruire et à élever les hommes d’après ses principes et sa doctrine. Elle a soin d’en répandre les eaux vivifiantes aussi loin et aussi largement qu’il lui est possible, par le ministère des évêques et du clergé. Puis elle s’efforce de pénétrer dans les âmes et d’obtenir des volontés qu’elles se laissent conduire et gouverner par la règle des préceptes divins. Sur ce point capital et de très grande importance, parce qu’il renferme comme le résumé de tous les intérêts en cause, l’action de l’Église est souveraine. Les instruments dont elle dispose pour toucher les âmes, lui ont été donnés à cette fin par Jésus-Christ, et ils portent en eux une efficacité divine. Ils sont les seuls aptes à pénétrer jusque dans les profondeurs du cœur humain, les seuls capables d’amener l’homme à obéir aux injonctions du devoir, à maîtriser ses passions, à aimer Dieu et son prochain d’une charité particulière et souveraine, à briser courageusement tous les obstacles qui entravent sa marche dans la voie de la vertu.2. Il suffit ici de passer rapidement en revue par la pensée les exemples de l’antiquité. Les choses et les faits que nous allons rappeler sont hors de toute controverse. Ainsi, il n’est pas douteux que la société civile des hommes ait été foncièrement renouvelée par les institutions chrétiennes ; que cette rénovation a eu pour effet de relever le niveau du genre humain, ou, pour mieux dire, de le rappeler de la mort à la vie, et de le porter à un si haut degré de perfection, qu’on n’en vit de supérieur ni avant ni après, et qu’on n’en verra jamais dans tout le cours des siècles ; qu’enfin c’est Jésus-Christ qui a été le principe de ces bienfaits et qui en doit être la fin ; car, de même que tout est parti de lui, ainsi tout doit lui être rapporté. Quand donc l’Évangile eut rayonné dans le monde, quand les peuples eurent appris le grand mystère de l’incarnation du Verbe et de la rédemption des hommes, la vie de Jésus-Christ, Dieu et homme, envahit les sociétés et les imprégna tout entières de sa foi, de ses maximes et de ses lois. C’est pourquoi, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme.3. À qui veut régénérer une société quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines. La perfection de toute société consiste, en effet, à poursuivre et à atteindre la fin en vue de laquelle elle a été fondée, en sorte que tous les mouvements et tous les actes de la vie sociale naissent du même principe d’où est née la société. Aussi, s’écarter de la fin, c’est aller à la mort ; y revenir, c’est reprendre vie.


23. L’Église prend soin de la vie terrestre en invitant à la vertu.

1. Qu’on ne pense pas que l’Église se laisse tellement absorber par le soin des âmes, qu’elle néglige ce qui se rapporte à la vie terrestre et mortelle. Pour ce qui est en particulier de la classe des travailleurs, elle veut les arracher à la misère et leur procurer un sort meilleur, et elle fait tous ses efforts pour obtenir ce résultat.2. Et certes, elle apporte à cette œuvre un très utile concours, par le fait seul de travailler, de paroles et d’actes, à ramener les hommes à la vertu. Dès que les mœurs chrétiennes sont en honneur, elles exercent naturellement sur la prospérité temporelle leur part de bienfaisante influence. En effet, elles attirent la faveur de Dieu, principe et source de tout bien ; elles compriment le désir excessif des richesses et la soif des voluptés22, ces deux fléaux qui trop souvent jettent l’amertume et le dégoût dans le sein même de l’opulence : elles se contentent enfin d’une vie et d’une nourriture frugales, et suppléent par l’économie à la modicité du revenu, écartant ces vices qui consument, non seulement les petites, mais les plus grandes fortunes et dissipent les plus gros patrimoines.


24. L’Église soutient les classes déshéritées par des institutions de charité.

1. L’Église, en outre, pourvoit encore directement au bonheur des classes déshéritées, par la fondation et le soutien d’institutions qu’elle estime propres à soulager leur misère. En ce genre de bienfaits, elle a même tellement excellé, que ses propres ennemis ont fait son éloge.2. Ainsi, chez les premiers chrétiens, telle était la force de leur charité mutuelle, qu’il n’était point rare de voir les plus riches se dépouiller de leur patrimoine en faveur des pauvres. Aussi l’indigence n’était-elle point connue parmi eux23. Les apôtres avaient confié la distribution quotidienne des aumônes aux diacres, dont l’ordre avait été spécialement institué à cette fin. Saint Paul lui-même, quoique absorbé par une sollicitude qui embrassait toutes les Églises, n’hésitait pas à entreprendre de pénibles voyages pour aller en personne porter des secours aux chrétiens indigents. Des secours du même genre étaient spontanément offerts par les fidèles dans chacune de leurs assemblées. Tertullien les appelle les dépôts de la piété, parce qu’on les employait à entretenir et à inhumer les personnes indigentes, les orphelins pauvres des deux sexes, les domestiques âgés, les victimes du naufrage24.3. Voilà comment peu à peu s’est formé ce patrimoine, que l’Église a toujours gardé avec un soin religieux comme le bien propre de la famille des pauvres. Elle est allée jusqu’à assurer des secours aux malheureux, en leur épargnant l’humiliation de tendre la main. Cette commune mère des riches et des pauvres, profitant des merveilleux élans de charité qu’elle avait partout provoqués, fonda des sociétés religieuses et une foule d’autres institutions utiles qui ne devaient laisser sans soulagement à peu près aucun genre de misère. Il est, sans doute, un certain nombre d’hommes aujourd’hui qui, fidèles échos des païens d’autrefois, en viennent jusqu’à se faire, même d’une charité aussi merveilleuse, une arme pour attaquer l’Église. On a vu une bienfaisance établie par les lois civiles se substituer à la charité chrétienne. Mais cette charité chrétienne, qui se voue tout entière et sans arrière-pensée à l’utilité du prochain, ne peut être suppléée par aucune organisation humaine. L’Église seule possède cette vertu, parce qu’on ne la puise que dans le Cœur Sacré de Jésus-Christ, et que c’est errer loin de Jésus-Christ que d’être éloigné de son Église.


C- Le rôle de l'État
25. L’action commune de tous.

1. Toutefois, pour obtenir le résultat voulu, il faut sans aucun doute recourir de plus aux moyens humains. Tous ceux que la question regarde doivent donc viser au même but et travailler de concert, chacun dans sa sphère. Il y a là comme une image de la Providence gouvernant le monde ; car nous voyons d’ordinaire que les faits et les événements qui dépendent de causes diverses sont la résultante de leur action commune.2. Or, que sommes-nous en droit d’attendre de l’État pour remédier à la situation ? Disons d’abord que, par l’État, nous entendons ici non point tel gouvernement établi chez tel peuple en particulier, mais tout gouvernement qui répond aux préceptes de la raison naturelle et des enseignements divins, enseignements que Nous avons exposés Nous-même spécialement dans Notre Lettre encyclique sur la Constitution chrétienne des sociétés.


26. Le service de l’intérêt commun.

1. Les chefs de l’État doivent d’abord apporter un concours d’ordre général par tout l’ensemble des lois et des institutions. Nous voulons dire qu’ils doivent agir en sorte que la constitution et l’administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité, tant publique que privée.2. Tel est, en effet, le rôle de l’homme d’État prudent et le devoir propre de tous ceux qui gouvernent. Or, ce qui fait une nation prospère, ce sont des mœurs pures, des familles fondées sur des bases d’ordre et de moralité, la pratique de la religion et le respect de la justice, une imposition modérée et une répartition équitable des charges publiques, le progrès de l’industrie et du commerce, une agriculture florissante et d’autres éléments du même genre, s’il en est, que l’on ne peut développer sans augmenter d’autant le bien-être et le bonheur des citoyens. C’est par tous ces moyens que l’État peut se rendre utile aux autres classes, et en même temps grandement améliorer le sort de la classe ouvrière. Il le fera dans toute la rigueur de son droit et sans avoir à redouter le reproche d’ingérence, car, en vertu même de sa charge, l’État doit servir l’intérêt commun. Il est évident que plus se multiplieront les avantages résultant de cette action d’ordre général, et moins on aura besoin de recourir à d’autres expédients pour remédier à la condition des travailleurs.


27. Sur le fondement de la citoyenneté commune, la justice distributive.

1. Mais voici une autre considération qui atteint plus profondément encore notre sujet. La raison d’être de toute société est une et commune à tous ses membres grands et petits. Les pauvres, au même titre que les riches, sont de par le droit naturel des citoyens, c’est-à-dire du nombre des parties réelles et vivantes dont se compose, par l’intermédiaire des familles, le corps entier de la nation. À parler exactement, en toutes les cités ils sont le grand nombre. Comme il serait déraisonnable de pourvoir à une classe de citoyens et de négliger l’autre, il est donc évident que l’autorité publique doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder la vie et les intérêts de la classe ouvrière. Si elle y manque, elle viole la stricte justice qui veut qu’on rende à chacun son dû. À ce sujet, saint Thomas dit fort sagement : De même que la partie et le tout sont en quelque manière une même chose, ainsi ce qui appartient au tout est en quelque sorte à chaque partie25.2. C’est pourquoi parmi les graves et nombreux devoirs des gouvernants qui veulent pourvoir comme il convient au bien public, celui qui domine tous les autres consiste à avoir soin également de toutes les classes de citoyens, en observant rigoureusement les lois de la justice dite distributive.3. Tous les citoyens sans exception doivent apporter leur part à la masse des biens communs qui, du reste, par un retour naturel, se répartissent de nouveau entre les individus. Néanmoins, les apports respectifs ne peuvent être ni les mêmes, ni d’égale mesure. Quelles que soient les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens des inégalités de conditions sans lesquelles une société ne peut exister, ni être conçue. À tout prix, il faut des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois, qui rendent la justice, qui enfin, par conseil ou par autorité, administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre. À n’en pas douter, ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et y tenir le premier rang, puisqu’ils travaillent directement et éminemment au bien commun. Ceux, au contraire, qui exercent un métier quelconque, ne peuvent concourir à ce bien commun, ni dans la même mesure, ni par les mêmes moyens.4. Eux aussi, cependant, quoique d’une manière moins directe, servent grandement les intérêts de la société. Sans nul doute, le bien commun dont l’acquisition doit avoir pour effet de perfectionner les hommes, est principalement un bien moral. Mais dans une société bien constituée, il doit se trouver encore une certaine abondance de biens matériels et extérieurs dont l’usage est requis à l’exercice de la vertu26. Or, dans la production de ces biens, c’est le travail des ouvriers, travail des champs ou de l’usine, qui est surtout la cause efficace et nécessaire. Bien plus, leur puissance de production à cet égard est telle que l’on peut affirmer sans crainte que le travail des ouvriers est la source unique d’où procède la richesse des États.5. L’équité demande donc que l’État se préoccupe des travailleurs. Il doit faire en sorte qu’ils reçoivent une part convenable des biens qu’ils procurent à la société, comme l’habitation et le vêtement, et qu’ils puissent vivre au prix de moins de peines et de privations. Ainsi, l’État doit favoriser tout ce qui, de près ou de loin, paraît de nature à améliorer leur sort. Cette sollicitude, bien loin de préjudicier à personne, tournera au contraire au profit de tous, car il importe souverainement à la nation que des hommes qui sont pour elle le principe de biens aussi indispensables ne se trouvent point de tous côtés aux prises avec la misère.


28. L’autorité publique gardienne du salut public et privé.

Il est dans l’ordre, avons-Nous dit, que ni l’individu ni la famille ne soient absorbés par l’État. Il est juste que l’un et l’autre aient la faculté d’agir avec liberté aussi longtemps que cela n’atteint pas le bien général et ne fait tort à personne. Cependant aux gouvernants, il appartient de prendre soin de la communauté et de ses parties ; la communauté parce que la nature en a confié la conservation au pouvoir souverain, de telle sorte que le salut public n’est pas seulement ici la loi suprême, mais la cause même et la raison d’être du pouvoir civil ; les parties, parce que, de droit naturel, le gouvernement ne doit pas viser l’intérêt de ceux qui ont le pouvoir entre les mains, mais le bien de ceux qui leur sont soumis. Tel est l’enseignement de la philosophie et de la foi chrétienne. D’ailleurs, toute autorité vient de Dieu et est une participation de son autorité suprême. Dès lors, ceux qui en sont les dépositaires doivent l’exercer à l’exemple de Dieu, dont la paternelle sollicitude ne s’étend pas moins à chacune des créatures en particulier qu’à tout leur ensemble. Si donc les intérêts généraux, ou les intérêts d’une classe en particulier, se trouvent lésés ou simplement menacés, et s’il est impossible d’y remédier ou d’y obvier autrement, il faut de toute nécessité recourir à l’autorité publique.


29. Le droit et le devoir pour l’État d’intervenir en particulier pour la protection des travailleurs.

1. Or, il importe au salut public et privé que l’ordre et la paix règnent partout ; que toute l’économie de la vie familiale soit réglée d’après les commandements de Dieu et les principes de la loi naturelle ; que la religion soit honorée et observée ; que l’on voie fleurir les mœurs privées et publiques ; que la justice soit religieusement gardée et que jamais une classe ne puisse opprimer l’autre impunément ; qu’il croisse de robustes générations capables d’être le soutien et, s’il le faut, le rempart de la patrie. C’est pourquoi, s’il arrive que les ouvriers abandonnant le travail ou le suspendant par des grèves, menacent la tranquillité publique ; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu’on foule aux pieds la religion des ouvriers, en ne leur facilitant point l’accomplissement de leurs devoirs envers Dieu ; que la promiscuité des sexes, ou d’autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité ; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes ; qu’ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument appliquer, dans de certaines limites, la force et l’autorité des lois. La raison qui motive l’intervention des lois en détermine les limites : c’est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s’avancer ni rien entreprendre au-delà de ce qui est nécessaire pour remédier aux maux et écarter les dangers. Les droits doivent partout être religieusement respectés. L’État doit les protéger chez tous les citoyens, en prévenant ou en vengeant leur violation.2. Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. Le pauvre peuple, au contraire, sans richesses pour le mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l’État. L’État doit donc entourer de soins et d’une sollicitude toute particulière les travailleurs qui appartiennent à la foule des déshérités.


30. Protéger les mœurs et les propriétés privées.

Mais il est bon de traiter à part certains points de la plus grande importance. En premier lieu, il faut que les lois publiques soient pour les propriétés privées une protection et une sauvegarde. Ce qui importe par-dessus tout, au milieu de tant de cupidités en effervescence, c’est de contenir le peuple dans le devoir. Il est permis de tendre vers de meilleures destinées dans les limites de la justice. Mais enlever de force le bien d’autrui, envahir les propriétés étrangères sous prétexte d’une absurde égalité, sont choses que la justice condamne et que l’intérêt commun lui-même répudie. Assurément les ouvriers qui veulent améliorer leur sort par un travail honnête et en dehors de toute injustice forment la très grande majorité. Mais on en compte beaucoup qui, imbus de fausses doctrines et ambitieux de nouveautés, mettent tout en œuvre pour exciter des tumultes et entraîner les autres à la violence. L’autorité publique doit alors intervenir. Mettant un frein aux excitations des meneurs, elle protégera les mœurs des ouvriers contre les artifices de la corruption et les légitimes propriétés contre le péril de la rapine.


31. Prévenir les grèves.

1. Il n’est pas rare qu’un travail trop prolongé ou trop pénible et un salaire jugé trop faible donnent lieu à ces chômages voulus et concertés qu’on appelle des grèves. À cette plaie, si commune et en même temps si dangereuse, il appartient au pouvoir public de porter un remède. Ces chômages, en effet, non seulement tournent au détriment des patrons et des ouvriers eux-mêmes, mais ils entravent le commerce et nuisent aux intérêts généraux de la société. Comme ils dégénèrent facilement en violences et en tumultes, la tranquillité publique s’en trouve souvent compromise.2. Mais ici il est plus efficace et plus salutaire que l’autorité des lois prévienne le mal et l’empêche de se produire, en écartant avec sagesse les causes qui paraissent de nature à exciter des conflits entre ouvriers et patrons.


32. Respecter la dignité de l’homme. Assurer le repos hebdomadaire.

1. Chez l’ouvrier pareillement, il est des intérêts nombreux qui réclament la protection de l’État. Vient, en première ligne ce qui regarde le bien de son âme.2. La vie du corps, en effet, quelque précieuse et désirable qu’elle soit, n’est pas le but dernier de notre existence. Elle est une voie et un moyen pour arriver, par la connaissance du vrai et l’amour du bien, à la perfection de la vie de l’âme. C’est l’âme qui porte gravée en elle-même l’image et la ressemblance de Dieu. C’est en elle que réside cette souveraineté dont l’homme fut investi quand il reçut l’ordre de s’assujettir la nature inférieure et de mettre à son service les terres et les mers. Remplissez la terre et l’assujettisez ; dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel et sur tous les animaux qui se meuvent sur la terre27.3. À ce point de vue, tous les hommes sont égaux ; point de différence entre riches et pauvres, maîtres et serviteurs, princes et sujets : Ils n’ont tous qu’un même Seigneur28. Il n’est permis à personne de violer impunément cette dignité de l’homme que Dieu lui-même traite avec un grand respect, ni d’entraver la marche de l’homme vers cette perfection qui correspond à la vie éternelle et céleste. Bien plus, il n’est même pas loisible à l’homme, sous ce rapport, de déroger spontanément à la dignité de sa nature, ou de vouloir l’asservissement de son âme. Il ne s’agit pas en effet de droits dont il ait la libre disposition, mais de devoirs envers Dieu qu’il doit religieusement remplir.4. C’est de là que découle la nécessité du repos et de la cessation du travail aux jours du Seigneur. Le repos, d’ailleurs, ne doit pas être entendu comme une plus large part faite à une stérile oisiveté, ou encore moins, suivant le désir d’un grand nombre, comme un chômage fauteur des vices et dissipateur des salaires, mais bien comme un repos sanctifié par la religion. Ainsi allié avec la religion, le repos retire l’homme des labeurs et des soucis de la vie quotidienne. Il l’élève aux grandes pensées du ciel et l’invite à rendre à son Dieu le tribut d’adoration qu’il lui doit. Tel est surtout le caractère et la raison de ce repos du septième jour dont Dieu avait fait même déjà dans l’Ancien Testament un des principaux articles de la loi : Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat29, et dont il avait lui-même donné l’exemple par ce mystérieux repos pris aussitôt après qu’il eut créé l’homme : il se reposa le septième jour de tout le travail qu’il avait fait30.


33. Déterminer les conditions du travail en fonction du sexe, de l’âge, de la santé. La durée du travail.

1. Pour ce qui est des intérêts physiques et corporels, l’autorité publique doit tout d’abord les sauvegarder en arrachant les malheureux ouvriers des mains de ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire d’insatiables cupidités. Exiger une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l’âme, écrase le corps et en consume les forces jusqu’à épuisement, c’est une conduite que ne peuvent tolérer ni la justice ni l’humanité. L’activité de l’homme, bornée comme sa nature, a des limites qu’elle ne peut franchir. Elle s’accroît sans doute par l’exercice et l’habitude, mais à condition qu’on lui donne des relâches et des intervalles de repos. Ainsi le nombre d’heures d’une journée de travail ne doit pas excéder la mesure des forces des travailleurs, et les intervalles de repos doivent être proportionnés à la nature du travail et à la santé de l’ouvrier, et réglés d’après les circonstances des temps et des lieux. L’ouvrier qui arrache à la terre ce qu’elle a de plus caché, la pierre, le fer et l’airain, a un labeur dont la brièveté devra compenser la fatigue ainsi que le dommage qu’il cause à la santé. Il est juste, en outre, qu’on considère les époques de l’année. Tel travail sera souvent aisé dans une saison qui deviendra intolérable ou très pénible dans une autre.2. Enfin, ce que peut réaliser un homme valide et dans la force de l’âge, ne peut être équitablement demandé à une femme ou à un enfant. L’enfant en particulier – et ceci demande à être observé strictement – ne doit entrer à l’usine qu’après que l’âge aura suffisamment développé en lui les forces physiques, intellectuelles et morales. Sinon, comme une herbe encore tendre, il se verra flétri par un travail trop précoce et c’en sera fait de son éducation. De même il est des travaux moins adaptés à la femme que la nature destine plutôt aux ouvrages domestiques ; ouvrages d’ailleurs qui sauvegardent admirablement l’honneur de son sexe et répondent mieux, par nature, à ce que demandent la bonne éducation des enfants et la prospérité de la famille.3. En général, la durée du repos doit se mesurer d’après la dépense des forces qu’il doit restaurer. Le droit au repos de chaque jour ainsi que la cessation du travail le jour du Seigneur doivent être la condition expresse ou tacite de tout contrat passé entre patrons et ouvriers. Là où cette condition n’entrerait pas, le contrat ne serait pas honnête, car nul ne peut exiger ou permettre la violation des devoirs de l’homme envers Dieu et envers lui-même.


34. Veiller à la fixation d’un juste salaire.

1. Nous passons à présent à un autre point de la question, d’une grande importance qui, pour éviter toute exagération, demande à être défini avec justesse. Nous voulons parler de la fixation du salaire.2. On prétend que le salaire une fois librement consenti de part et d’autre, le patron en le payant remplit tous ses engagements et n’est plus tenu à rien. La justice se trouverait seulement lésée, si le patron refusait de tout solder ou si l’ouvrier refusait d’achever tout son travail et de satisfaire à ses engagements. Dans ces cas, à l’exclusion de tout autre, le pouvoir public aurait à intervenir pour protéger le droit de chacun.3. Pareil raisonnement ne trouvera pas de juge équitable qui consente à y adhérer sans réserve. Il n’envisage pas tous les côtés de la question et il en omet un fort sérieux. Travailler, c’est exercer son activité dans le but de se procurer ce qui est requis pour les divers besoins de la vie, mais surtout pour l’entretien de la vie elle-même. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front31. C’est pourquoi le travail a reçu de la nature comme une double empreinte. Il est personnel, parce que la force active est inhérente à la personne et qu’elle est la propriété de celui qui l’exerce et qui l’a reçue pour son utilité. Il est nécessaire, parce que l’homme a besoin du fruit de son travail pour conserver son existence, et qu’il doit la conserver pour obéir aux ordres irréfragables de la nature. Or, si l’on ne regarde le travail que par le côté où il est personnel, nul doute qu’il ne soit au pouvoir de l’ouvrier de restreindre à son gré le taux du salaire. La même volonté qui donne le travail peut se contenter d’une faible rémunération ou même n’en exiger aucune. Mais il en va tout autrement si au caractère de personnalité on joint celui de nécessité dont la pensée peut bien faire abstraction, mais qui n’en est pas séparable en réalité. En effet, conserver l’existence est un devoir imposé à tous les hommes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans crime. De ce devoir découle nécessairement le droit de se procurer les choses nécessaires à la subsistance que le pauvre ne se procure que moyennant le salaire de son travail.4. Que le patron et l’ouvrier fassent donc tant et de telles conventions qu’il leur plaira, qu’ils tombent d’accord notamment sur le chiffre du salaire. Au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir, que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête. Si, contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d’un mal plus grand, l’ouvrier accepte des conditions dures que d’ailleurs il ne peut refuser, parce qu’elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l’offre du travail, il subit une violence contre laquelle la justice proteste.5. Mais, dans ces cas et d’autres analogues, comme en ce qui concerne la journée de travail et les soins de la santé des ouvriers dans les usines, les pouvoirs publics pourraient intervenir inopportunément, vu surtout la variété des circonstances des temps et des lieux. Il sera donc préférable d’en réserver en principe la solution aux corporations ou syndicats dont Nous parlerons plus loin, ou de recourir à quelque autre moyen de sauvegarder les intérêts des ouvriers, et d’en appeler même, en cas de besoin, à la protection et à l’appui de l’État.


35. Développer l’esprit de propriété, notamment dans les masses populaires. Avantages pour toute la société.

1. L’ouvrier qui percevra un salaire assez fort pour parer aisément à ses besoins et à ceux de sa famille, s’appliquera, s’il est sage, à être économe. Suivant le conseil que semble lui donner la nature elle-même, il visera, par de prudentes épargnes, à se ménager un petit superflu, qui lui permette de parvenir un jour à l’acquisition d’un modeste patrimoine. Nous avons vu, en effet, que la question présente ne pouvait recevoir de solution vraiment efficace si l’on ne commençait par poser comme principe fondamental l’inviolabilité de la propriété privée. Il importe donc que les lois favorisent l’esprit de propriété, le réveillent et le développent autant qu’il est possible dans les masses populaires.2. Ce résultat, une fois obtenu, serait la source des plus précieux avantages. Et d’abord, la répartition des biens serait certainement plus équitable. La violence des bouleversements sociaux a divisé le corps social en deux classes et a creusé entre elles un immense abîme. D’une part, une faction, toute-puissante par sa richesse. Maîtresse absolue de l’industrie et du commerce, elle détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources. Elle tient d’ailleurs en sa main plus d’un ressort de l’administration publique. De l’autre, une multitude indigente et faible, l’âme ulcérée, toujours prête au désordre. Eh bien ! si l’on stimule l’industrieuse activité du peuple par la perspective d’une participation à la propriété du sol, l’on verra se combler peu à peu l’abîme qui sépare l’extrême opulence de l’extrême misère, et s’opérer le rapprochement des deux classes.3. En outre, la terre produira toute chose en plus grande abondance. Car l’homme est ainsi fait, que la pensée de travailler sur un fonds qui est à lui redouble son ardeur et son application. Il en vient même jusqu’à mettre tout son cœur dans une terre qu’il a cultivée lui-même, qui lui promet à lui et aux siens, non seulement le strict nécessaire, mais encore une certaine aisance. Tous voient sans peine les heureux effets de ce redoublement d’activité sur la fécondité de la terre et sur la richesse du pays.4. Un troisième avantage sera l’arrêt dans le mouvement d’émigration. Personne, en effet, ne consentirait à échanger contre une région étrangère sa patrie et sa terre natale, s’il y trouvait les moyens de mener une vie plus tolérable.5. Mais il y a une condition indispensable pour que tous ces avantages deviennent des réalités. Il ne faut pas que la propriété privée soit épuisée par un excès de charges et d’impôts. Ce n’est pas des lois humaines, mais de la nature qu’émane le droit de propriété individuelle. L’autorité publique ne peut donc l’abolir. Elle peut seulement en tempérer l’usage et le concilier avec le bien commun. Elle agit donc contre la justice et l’humanité quand, sous le nom d’impôts, elle grève outre mesure les biens des particuliers.


D – Les corporations
36. Leur bienfaisante influence dans la société.

1. En dernier lieu, les patrons et les ouvriers eux-mêmes peuvent aider beaucoup à résoudre la question par toutes les œuvres capables de soulager efficacement l’indigence et de rapprocher les deux classes. De ce nombre sont les sociétés de secours mutuels ; les institutions diverses, dues à l’initiative privée, qui ont pour but de secourir les ouvriers, ainsi que leurs veuves et leurs orphelins, en cas de mort, d’accidents ou d’infirmités ; les patronages institués pour la protection des enfants des deux sexes, des adolescents et des adultes. Mais la première place appartient aux corporations ouvrières qui en soi embrassent à peu près toutes les œuvres.2. Nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces corporations. Elles ont d’abord assuré aux ouvriers des avantages manifestes. De plus, comme le proclament une foule de monuments, elles ont été une source de gloire et de progrès pour les arts eux-mêmes. Aujourd’hui, les générations sont plus cultivées, les mœurs plus policées, les exigences de la vie quotidienne plus nombreuses. Il n’est donc pas douteux qu’il faille adapter les corporations à ces conditions nouvelles. Aussi Nous voyons avec plaisir se former partout des sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers, soit mixtes, réunissant à la fois des ouvriers et des patrons. Il est à désirer qu’elles accroissent leur nombre et l’efficacité de leur action.3. Bien que Nous Nous en soyons occupé plus d’une fois, Nous voulons exposer ici leur opportunité et leur droit à l’existence, et indiquer comment elles doivent s’organiser et quel doit être leur programme d’action.


37. Des sociétés privées à finalité restreinte.

1. L’expérience que fait l’homme de l’exiguïté de ses forces l’engage et le pousse à s’adjoindre une coopération étrangère. C’est dans les Saintes Écritures qu’on lit cette maxime : Il vaut mieux que deux soient ensemble que d’être seuls, car alors ils tirent de l’avantage de leur société. Si l’un tombe, l’autre le soutient. Malheur à l’homme seul ! car lorsqu’il sera tombé il n’aura personne pour le relever32. Et cette autre : Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte33. De cette tendance naturelle, comme d’un même germe, naissent la société civile d’abord, puis au sein même de celle-ci, d’autres sociétés qui, pour être restreintes et imparfaites, n’en sont pas moins des sociétés véritables.2. Entre ces petites sociétés et la grande, il y a de profondes différences, qui résultent de leur fin prochaine. La fin de la société civile embrasse universellement tous les citoyens. Elle réside dans le bien commun, c’est-à-dire dans un bien auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle. C’est pourquoi on l’appelle publique parce qu’elle réunit les hommes pour en former une nation34. Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son sein sont tenues pour privées. Elles le sont en effet, car leur raison d’être immédiate est l’utilité particulière exclusive de leurs membres. La société privée est celle qui se forme dans un but privé comme lorsque deux ou trois s’associent pour exercer ensemble le négoce35.


38. L’État ne peut normalement interdire les sociétés privées.

1. Les sociétés privées n’ont d’existence qu’au sein de la société civile, dont elles sont comme autant de parties. Il ne s’ensuit pas cependant, à ne parler qu’en général et à ne considérer que leur nature, qu’il soit au pouvoir de l’État de leur dénier l’existence. Le droit à l’existence leur a été octroyé par la nature elle-même, et la société civile a été instituée pour protéger le droit naturel, non pour l’anéantir. C’est pourquoi une société civile qui interdirait les sociétés privées s’attaquerait elle-même, puisque toutes les sociétés, publiques et privées, tirent leur origine d’un même principe, la naturelle sociabilité de l’homme.2. Assurément, il y a des cas qui autorisent les lois à s’opposer à la formation des sociétés de ce genre. Si une société, en vertu même de ses statuts, poursuivait une fin en opposition flagrante avec la probité, avec la justice, avec la sécurité de l’État, les pouvoirs publics auraient le droit d’en empêcher la formation, et, si elle était formée, de la dissoudre. Mais encore faut-il qu’en tout cela ils n’agissent qu’avec une très grande circonspection. Il faut éviter d’empiéter sur les droits des citoyens et de prendre sous couleur d’utilité publique, une décision qui serait désavouée par la raison. Une loi ne mérite obéissance qu’autant qu’elle est conforme à la droite raison et ainsi, à la loi éternelle de Dieu36.


39. Le cas des congrégations religieuses.

Ici, se présentent à Notre esprit les confréries, les congrégations et les ordres religieux de tout genre, auxquels l’autorité de l’Église et la piété des fidèles avaient donné naissance. L’histoire, jusqu’à notre époque, nous dit assez quels en furent les fruits de salut pour le genre humain. Considérées simplement par la raison, ces sociétés apparaissent comme fondées dans un but honnête et, conséquemment, comme établies sur le droit naturel. Du côté où elles touchent à la religion, elles ne relèvent que de l’Église. Les pouvoirs publics ne peuvent donc légitimement prétendre à aucun droit sur elles, ni s’en attribuer l’administration. Leur devoir est plutôt de les respecter, de les protéger et, s’il en est besoin, de les défendre. Or, c’est justement tout l’opposé que Nous avons vu, surtout en ces derniers temps. Dans beaucoup de pays, l’État a porté la main sur ces sociétés et a accumulé à leur égard les injustices : assujettissement aux lois civiles, privation du droit légitime de personnalité morale, spoliation des biens. Sur ces biens, l’Église avait pourtant ses droits ; chacun des membres avait les siens ; les donateurs qui leur avaient fixé une destination, ceux enfin qui en retiraient des secours et du soulagement avaient les leurs. Aussi ne pouvons-Nous Nous empêcher de déplorer amèrement des spoliations si iniques et si funestes ; d’autant plus qu’on frappe de proscription les sociétés catholiques dans le temps même où l’on affirme la légalité des sociétés privées, et que ce que l’on refuse à des hommes paisibles et préoccupés seulement de l’intérêt public, on l’accorde, et certes très largement, à des hommes qui agitent dans leur esprit des desseins funestes tout à la fois à la religion et à l’État.


40. Le choix difficile des ouvriers chrétiens devant certaines associations.

Jamais, assurément, à aucune autre époque, on ne vit une si grande multiplicité d’associations de tout genre, surtout d’associations ouvrières. Ce n’est pas le lieu de chercher ici quelle est l’origine de beaucoup d’entre elles, leur but et leur manière d’y tendre. Mais selon une opinion, confirmée par de nombreux indices, elles sont ordinairement gouvernées par des chefs occultes, et elles obéissent à un mot d’ordre également hostile au nom chrétien et à la sécurité des nations ; après avoir accaparé toutes les entreprises, s’il se trouve des ouvriers qui se refusent à entrer dans leur sein, elles leur font expier ce refus par la misère. Dans cet état de choses, les ouvriers chrétiens n’ont plus qu’à choisir entre ces deux partis : ou de donner leur nom à des sociétés dont la religion a tout à craindre, ou de s’organiser entre eux et de joindre leurs forces pour pouvoir secouer hardiment un joug si injuste et si intolérable. Y a-t-il des hommes, ayant vraiment à cœur d’arracher le souverain bien de l’humanité à un péril imminent, qui puissent douter qu’il faille opter pour ce dernier parti ?


41. Les corporations chrétiennes.

1. Aussi, il faut louer hautement le zèle d’un grand nombre des nôtres, qui se rendant parfaitement compte des besoins de l’heure présente, sondent soigneusement le terrain, pour y découvrir une voie honnête qui conduise au relèvement de la classe ouvrière. S’étant constitués les protecteurs des travailleurs, ils s’étudient à accroître leur prospérité tant familiale qu’individuelle, à régler avec équité les relations réciproques des patrons et des ouvriers, à entretenir et à affermir dans les uns et les autres le souvenir de leurs devoirs et l’observation des préceptes évangéliques ; préceptes qui, en ramenant l’homme à la modération et condamnant tous les excès, maintiennent dans les nations, et parmi les éléments si divers de personnes et de choses, la concorde et l’harmonie la plus parfaite. Sous l’inspiration des mêmes pensées, des hommes de grand mérite se réunissent fréquemment en congrès, pour se communiquer leurs vues, unir leurs forces, arrêter d’opportuns programmes d’action. D’autres s’occupent de fonder des corporations appropriées aux divers métiers, et d’y faire entrer les ouvriers ; ils aident ces derniers de leurs conseils et de leur fortune, et pourvoient à ce qu’ils ne manquent jamais d’un travail honnête et fructueux.2. Les évêques, de leur côté, encouragent ces efforts et les mettent sous leur haut patronage. Par leur autorité et sous leurs auspices, des membres du clergé, tant séculier que régulier, se dévouent en grand nombre aux intérêts spirituels des associés.3. Enfin, il ne manque pas de catholiques qui, pourvus d’abondantes richesses, mais devenus en quelque sorte compagnons volontaires des travailleurs, ne regardent à aucune dépense pour fonder et étendre au loin des sociétés, où ceux-ci peuvent trouver, avec une certaine aisance pour le présent, le gage d’un repos honorable pour l’avenir.4. Des efforts, si variés et si empressés, ont déjà réalisé parmi les peuples un bien très considérable et trop connu pour qu’il soit nécessaire d’en parler en détail. Il est à nos yeux d’un heureux augure pour l’avenir. Nous nous promettons de ces corporations les plus heureux fruits, pourvu qu’elles continuent à se développer, et que la prudence préside toujours à leur organisation. Que l’État protège ces sociétés fondées selon le droit ; que toutefois il ne s’immisce point dans leur gouvernement intérieur, et ne touche point aux ressorts intimes qui leur donnent la vie ; car le mouvement vital procède essentiellement d’un principe intérieur, et s’éteint très facilement sous l’action d’une cause externe.


42. Leur organisation.

1. À ces corporations, il faut évidemment, pour qu’il y ait unité d’action et accord des volontés, une organisation et une discipline sage et prudente. Si donc, comme il est certain, les citoyens sont libres de s’associer, ils doivent l’être également de se donner les statuts et règlements qui leur paraissent les plus appropriés au but qu’ils poursuivent. Nous ne croyons pas qu’on puisse donner de règles certaines et précises pour déterminer le détail de ces statuts et règlements. Tout dépend du génie de chaque nation, des essais tentés et de l’expérience acquise, du genre de travail, de l’extension du commerce et d’autres circonstances de choses et de temps qu’il faut mûrement examiner.2. Tout ce qu’on peut dire en général, c’est qu’on doit prendre pour règle universelle et constante d’organiser et de gouverner les corporations de façon qu’elles fournissent à chacun de leurs membres les moyens propres à lui faire atteindre, par la voie la plus commode et la plus courte, le but qu’il se propose. Ce but consiste dans l’accroissement le plus grand possible, pour chacun, des biens du corps, de l’esprit et du patrimoine familial.3. Mais il est évident qu’il faut viser avant tout à l’objet principal, qui est le perfectionnement moral et religieux. C’est surtout cette fin qui doit régler l’économie sociale. Autrement, ces sociétés dégénéreraient bien vite et tomberaient, ou peu s’en faut, au rang des sociétés où la religion ne tient aucune place. Aussi bien, que servirait à l’ouvrier d’avoir trouvé au sein de la corporation l’abondance matérielle, si la disette d’aliments spirituels mettait en péril le salut de son âme ? Que sert à l’homme de gagner l’univers entier, s’il vient à perdre son âme37 ? Voici le caractère auquel Notre-Seigneur Jésus-Christ veut qu’on distingue le chrétien d’avec le païen. Les païens recherchent toutes ces choses… cherchez d’abord le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront ajoutées par surcroît38.4. Ainsi donc, après avoir pris Dieu comme point de départ, qu’on donne une large place à l’instruction religieuse, afin que tous connaissent leurs devoirs envers Lui. Ce qu’il faut croire, ce qu’il faut espérer, tout cela doit leur être soigneusement inculqué. Qu’on les prémunisse avec une sollicitude particulière contre les opinions erronées et toutes les variétés du vice. Qu’on porte l’ouvrier au culte de Dieu, qu’on excite en lui l’esprit de piété, qu’on le rende surtout fidèle à l’observation des dimanches et des jours de fête. Qu’il apprenne à respecter et à aimer l’Église, la commune mère de tous les chrétiens ; à obéir à ses préceptes, à fréquenter ses sacrements qui sont des sources divines où l’âme se purifie de ses taches et puise la sainteté.


43. Leur fonctionnement.

1. La religion ainsi constituée comme fondement de toutes les lois sociales, il n’est pas difficile de déterminer les relations mutuelles à établir entre les membres pour obtenir la paix et la prospérité de la société.2. Les diverses fonctions doivent être réparties de la manière la plus favorable aux intérêts communs, et de telle sorte que l’inégalité ne nuise point à la concorde. Il importe grandement que les charges soient distribuées avec intelligence et clairement définies, afin que personne n’ait à souffrir d’injustice. Que la masse commune soit administrée avec intégrité et qu’on détermine d’avance, par le degré d’indigence de chacun des membres, la mesure de secours à lui accorder.3. Que les droits et les devoirs des patrons soient parfaitement conciliés avec les droits et les devoirs des ouvriers.4. Pour les cas où l’une ou l’autre classe se croirait lésée, en quelque façon, il serait très désirable que les statuts mêmes chargeassent des hommes prudents et intègres, tirés de son sein, de régler le litige en qualité d’arbitres.5. Il faut encore pourvoir d’une manière toute spéciale à ce qu’en aucun temps l’ouvrier ne manque de travail, et qu’il y ait un fonds de réserve destiné à faire face, non seulement aux accidents soudains et fortuits inséparables du travail industriel, mais encore à la maladie, à la vieillesse et aux coups de la mauvaise fortune.6. Ces lois, pourvu qu’elles soient acceptées de bon cœur, suffisent pour assurer aux faibles la subsistance et un certain bien-être.7. Mais les corporations des catholiques sont appelées encore à apporter leur bonne part à la prospérité générale. Par le passé, nous pouvons juger sans témérité de l’avenir. Un âge fait place à un autre, mais le cours des choses présente de merveilleuses similitudes ménagées par cette Providence qui règle et dirige tout vers la fin que Dieu s’est proposée en créant l’humanité.8. Nous savons que, dans les premiers âges de l’Église, on lui faisait un crime de l’indigence de ses membres condamnés à vivre d’aumônes ou de travail. Mais, dénués comme ils étaient de richesses et de puissance, ils surent se concilier la faveur des riches et la protection des puissants. On pouvait les voir diligents, laborieux, pacifiques, modèles de justice et surtout de charité. Au spectacle d’une vie aussi parfaite et de mœurs si pures, tous les préjugés se dissipèrent, le sarcasme malveillant se tut, et les fictions d’une superstition invétérée s’évanouirent peu à peu devant la vérité chrétienne.


44. Leur utilité pour toute la société.

1. La question qui s’agite aujourd’hui est le sort de la classe ouvrière : elle sera résolue par la raison ou sans elle. La solution qu’on prendra est de la plus grande importance pour les nations. Or, les ouvriers chrétiens la résoudront facilement par la raison si, unis en sociétés et conduits par une direction prudente, ils entrent dans la voie où leurs pères et leurs ancêtres trouvèrent leur salut et celui des peuples. Quelle que soit dans les hommes la force des préjugés et des passions, si une volonté perverse n’a pas entièrement étouffé le sentiment du juste et de l’honnête, il faudra que tôt ou tard la bienveillance publique se tourne vers ces ouvriers, qu’on aura vus actifs et modestes, mettant l’équité avant le gain, et préférant à tout la religion du devoir.2. Il résultera de là cet autre avantage, que l’espoir et la possibilité d’un sort meilleur seront abondamment offerts aux ouvriers qui vivent dans le mépris de la foi chrétienne ou dans les habitudes qu’elle réprouve. Ils comprennent, d’ordinaire, qu’ils ont été le jouet d’espérances trompeuses et d’apparences mensongères. Us sentent, par la manière inhumaine dont les traitent des maîtres avides, qu’ils ne sont guère estimés que dans la mesure du bénéfice qu’ils leur rapportent par leur travail. Quant aux sociétés qui les ont circonvenus, ils voient bien qu’à la place de la charité et de l’amour ils n’y trouvent que les discordes intestines, ces compagnes inséparables de la pauvreté insolente et incrédule. L’âme brisée, le corps exténué, combien qui voudraient secouer un joug si humiliant ? Mais, soit respect humain, soit crainte de l’indigence, ils ne l’osent pas. Eh bien ! à tous ces ouvriers, les corporations des catholiques peuvent être d’une merveilleuse utilité, si, hésitants, elles les invitent à venir chercher dans leur sein un remède à tous leurs maux, si, désabusés, elles les accueillent avec empressement et leur assurent sauvegarde et protection.


Exhortation finale
45. Pour l’instauration des mœurs chrétiennes.

1. Vous voyez, Vénérables Frères, par qui et par quels moyens cette question si difficile demande à être traitée et résolue. Que chacun se mette sans délai à la part qui lui incombe de peur qu’en différant le remède on ne rende incurable un mal déjà si grave. Que les gouvernants utilisent l’autorité protectrice des lois et des institutions ; que les riches et les patrons se rappellent leurs devoirs ; que les ouvriers dont le sort est en jeu poursuivent leurs intérêts par des voies légitimes. Puisque la religion seule, comme Nous l’avons dit dès le début, est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser, c’est l’instauration des mœurs chrétiennes. Sans elles, même les moyens suggérés par la prudence humaine comme les plus efficaces seront peu propres à produire de salutaires résultats.2. Quant à l’Église, son action ne fera jamais défaut en aucune manière et sera d’autant plus féconde qu’elle aura pu se développer avec plus de liberté. Nous désirons que ceci soit compris surtout par ceux dont la mission est de veiller au bien public. Que les ministres sacrés déploient toutes les forces de leur âme et toutes les industries de leur zèle, et que, sous l’autorité de vos paroles et de vos exemples, Vénérables Frères, ils ne cessent d’inculquer aux hommes de toutes les classes les règles évangéliques de la vie chrétienne ; qu’ils travaillent de tout leur pouvoir au salut des peuples et par-dessus tout qu’ils s’appliquent à nourrir en eux-mêmes et à faire naître dans les autres, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, la charité, reine et maîtresse de toutes les vertus.3. C’est, en effet, d’une abondante effusion de charité qu’il faut principalement attendre le salut. Nous parlons de la charité chrétienne, qui résume tout l’Évangile et qui, toujours prête à se dévouer au soulagement du prochain, est un remède très assuré contre l’arrogance du siècle et l’amour immodéré de soi-même. C’est la vertu dont l’apôtre saint Paul a décrit la fonction et le caractère divin dans ces paroles : La charité est patiente ; elle est bénigne ; elle ne cherche pas ses propres intérêts ; elle souffre tout ; elle supporte tout39.4. Comme gage des faveurs divines et en témoignage de Notre bienveillance, Nous vous accordons de tout cœur, à chacun de vous, Vénérables Frères, à votre clergé et à vos fidèles, la bénédiction apostolique dans le Seigneur.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 mai 1891, quatorzième année de Notre Pontificat.



1  Dt 5,21
2 Gn 1,28.
3 Saint Thomas, S.th. IIa IIae, q. 10 a.12
4  Gn 3,17
5 Jc 5,4.
6  2 Tm 2,12.
7  2 Co 4,17.
8  Mt 19,23-24.
9  Lc 6, 24-25.
10  Saint Thomas, S.th. IIa IIae, q.66 a.2
11  Saint Thomas, S.th. IIa IIae, q.65 a.2
12  Saint Thomas, S. th. IIa-IIae, q. 32 a.6
13  Lc 11,41
14  Ac 20,35.
15  Mt 25,40.
16  Grégoire le Grand, in Evang. Hom. X.7.
17  2 Co 8,9
18  Mc 6,3.
19  Mt 5,3 : « Heureux les pauvres en esprit. »
20  Mt 11,28 : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. »
21  Rm 8,17.
22  1 Tm 6,10 : « La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. »
23 Ac 4, 34.
24  Tertullien, Apol. II xxxix.
25  Saint Thomas, S.th. IIa-IIae, q.61, a.1 ad2.
26  Saint Thomas De reg. Princ. I, c. 15.
27 Gn 1, 28.
28  Rm 10,12.
29  Ex 20,8.
30  Gn 2,2.
31  Gn 3,19
32  Qo 4,9.10
33  Pr 18,19.
34  Saint Thomas Contra impugnantes Dei cultunt et religionem, II
35  Ibid
36  Saint-Thomas, S.th. Ia IIae q.93 a.3 : « La loi humaine a valeur de loi dans la mesure où elle est conforme à la raison droite : sous cet aspect, il est manifeste qu’elle dérive de la loi éternelle. Par ailleurs, dans la mesure où elle est contraire à la raison, elle est déclarée inique, et dès lors n’a plus valeur de loi, elle est plutôt une violence. »
37  Mt 16,26 ; Mc 8,36.
38  Mt 6,32-33
39  1 Co 13,4-7
]]></description></item></channel></rss>
