01 octobre 2006

Quand les médias dévoilent l'intime

Service pour les questions familiales et sociales de la Conférence des évêques de France

Ce document a été élaboré sous la conduite de Mgr Jean-Charles Descubes et Mgr Jean-Michel di Falco Leandri. Il a été réalisé sous la direction du Père Jacques Turck, Directeur du Service pour les questions familiales et sociales de la Conférence des Evêques de France avec la contribution de : Anne Lannegrace (psychanalyste) Dominique Quinio (rédactrice en chef de La Croix , Emmanuelle Giuliani, (journaliste), Pietro Pisarra, (journaliste au bureau parisien de la RAI et enseignant de sociologie des médias à l’Institut catholique de Paris), Jean-Louis Thieriot (Avocat à la Cour), Claude Renard (Directeur de communication en entreprise).

Avant-propos

L’Évangile annoncé par le Christ et confié à L’Église est un message de vie, de liberté et d’amour. Une proposition d’alliance entre Dieu et l’humanité et de communication entre les hommes. Aussi, au cœur du message Chrétien sur l’homme, la communication occupe une grande place.
Agora des temps modernes, les médias occupent une place majeure dans la culture de notre temps.
Nous leur devons de vivre les événements en temps réel, qu’ils se déroulent près de nous ou aux antipodes.
En diffusant et en reflétant ce que les gens veulent voir, les médias sont un instrument de conscience collective, un facteur de cohésion sociale. Moyen de diffusion de valeurs et de communion de l’humanité, ils sont de ce fait investis d’une responsabilité particulière.
Contrainte de se soumettre à des impératifs économiques, la conception des programmes doit tenir compte de l’audience et donc de l’attente du public et de sa satisfaction.
Nombreux sont les professionnels qui conduisent une réflexion critique sur la manière dont les médias auxquels ils collaborent, informent, distraient et cultivent.
Dans une société pluraliste, les règles de conduites personnelles sont devenues diverses. Les références communes qui fondent notre capacité à vivre ensemble demeurent dans un certain flou ou sont peu suivies dès lors que leurs conséquences réclament une exigence.
C’est ainsi que pour satisfaire notre recherche de repères, nous sommes tentés de nous référer aux seuls témoignages ou communications d’expériences dont la validité sera proportionnelle à la sincérité des auteurs. La manière de se présenter et de s’exprimer voire de se mettre ou d’être mis en scène, importent plus que les idées et les contenus.

"Quand des médias dévoilent l’intime", publié par le Conseil pour les questions familiales et sociales et le Conseil pour la communication, que l’on doit au Père Jacques Turck et aux experts du Service national pour les questions familiales et sociales, s’inscrit dans une suite de documents d’Église sur les médias. Il veut attirer l’attention sur les risques de certaines dérives. Il rappelle le principe du respect que l’on doit à la dignité des personnes, qu’il s’agisse de celles dont on parle ou que l’on met en scène, aussi bien que celles auxquelles on s’adresse et parmi elles, les plus influençables.
S’abstenir de jugement sans preuve, de mépris, de dérision systématique, de manque de pudeur, et d’images par trop traumatisantes doit être la préoccupation permanente des producteurs.
Ce document n’est pas une critique des médias mais une reconnaissance du rôle déterminant qu’ils jouent dans notre société. Il veut être une invitation à la réflexion entre tous.

Jean-Charles Descubes, Archevêques de Rouen, Président du Conseil pour les questions familiales et sociales


Introduction

Nous vivons dans un univers où nos regards sont chaque jour sollicités par des photos d’hommes et de femmes de tous les âges qui tapissent les murs de nos villes. Leurs visages et leurs corps entrent chez nous et en nous par les affiches, la télévision ou le cinéma. Par la force et la prouesse des moyens de communication moderne, cette présence nous tourne vers le plus profond de leurs existences et des nôtres. Bien des livres, des journaux et des émissions de radio nous proposent de lire et d’entendre des récits qui nous surprennent tant ilsnous invitent à pénétrer dans l’intimité des autres. Ce qu’il était convenu autrefois de préserver et de garder, sinon dans le secret, au moins dans une discrétion remplie de pudeur, est porté aujourd’hui au grand jour par ces moyens d’information et de connaissance. L’intimité des personnes s’est progressivement mise en scène, au point de se laisser voir ou de s’étaler dans une grande diversité de supports médiatiques (presse écrite, radio, télévision, livres…), à travers des reportages, documentaires, biographies qui mettent en jeu des dimensions de la personne humaine : le corps, le psychisme, les sentiments, l’affectivité…

L’intimité est une notion assez récente dans l’histoire qui se développe parallèlement à celle de l’individu et à l’affirmation de la vie privée en tant que valeur, jardin secret, réservé et personnel . Elle est possible ou impossible, violée ou respectée, protégée ou menacée. Elle peut être en permanence exhibée par un dévoilement volontaire qui fascine, ou par une intrusion qui la met en spectacle et dérange. Il y a des lieux et des situations où l’intimité est difficile : là où le regard d’un autre est omniprésent (l’école, la prison, les bureaux paysagers…) Elle y apparaît comme une conquête à faire. Cette irruption voyante de l’intimité comporte une dimension éminemment sociale et éthique ; et elle ne peut donc nous laisser indifférent. L’intention de la réflexion proposée dans ce texte est de saisir les enjeux de cet état de fait.

Que révèle une telle propension à tout livrer de soi-même à tout exposer de la relation de chacun d’entre nous avec son corps, avec sa vie intérieure, avec les autres ? Comment influence-t-il l’intériorité ? Comment cela la modifie-t-elle ? En quelle mesure ce phénomène est-il compatible avec le sens de l’homme tel que nous le révèle la foi chrétienne ?

Ce texte ne fait pas le procès des médias, ni des animateurs, des producteurs ou des auteurs, ni des personnes qui répondent à leurs invitations. Il veut mettre en lumière ce qui est en jeu de notre humanité et de sa dignité dans ce lien entre intimité et médias. Quelques repères sont offerts. Ils permettront à chacun de réfléchir et de modifier son comportement. Et en fin de compte de s’interroger : l’intimité a-t-elle une importance dans notre conception de l’individu et si oui, cette intimité est-elle menacée par les médias qui la mettent en scène ?

I-Observation du champ médiatique

Le témoignage

Dans des émissions, des livres, des journaux d’information, des reportages, le recours au témoin est devenu habituel. En général, un ou plusieurs invités racontent la situation dans laquelle ils se trouvent ou les circonstances dans lesquelles ils ont vécu un événement personnel ou historique, rencontré une personne, subi un accident… Connus ou moins connus ces témoins se livrent et font part de leurs joies ou leurs peines les plus secrètes, à travers le récit de leur propre existence. Ils témoignent d’histoires difficiles, souvent douloureuses, quelquefois sordides qui appellent d’autres critères d’appréciation. Le "témoignage" est un mode de communication qui a sa valeur. Il se développe surtout autour de la présentation d’une "tranche de vie", d’une parole donnée à un interlocuteur choisi pour la singularité de son expérience, la beauté ou le tragique de son parcours. L’histoire de chacun ainsi exhibée est sans doute vraie. La rencontre entre celui qui livre un témoignage et celui qui le reçoit se réalise sur le terrain d’une sincérité supposée maximale. D’ailleurs plus le témoignage "sent" le vécu, le sincère, le concret et plus la confiance lui est accordée. On ne se rend pas compte que l’impact recherché incite l’interviewer comme l’interviewé à aller un peu plus loin que nécessaire et à livrer une part de son intimité comme si cela donnait une garantie supérieure d’authenticité et de représentativité. Mais la relation de ce témoignage à la vérité est toute relative car l’histoire racontée est singulière. Comment des récits aussi singuliers rendent-ils compte d’une réalité multiple et complexe ? Une victime d’agression pour parler de l’insécurité, un parent inquiet pour stigmatiser l’obésité des enfants, un comédien sans engagement pour expliquer la situation des intermittents. Le crédit qui lui est accordée est fondé sur l’émotion qu’elle suscite plus que sur l’analyse d’une situation où le témoignage serait mis en perspective avec d’autres points de vue. La multiplication des particularismes favorise le dévoilement de l’intimité d’un individu. Il en va de même pour les documentaires qui occupent aussi une place privilégiée au cinéma comme à la télévision.

On se souvient de l’histoire de cette jeune femme qui se présentait comme la victime d’une agression dans un train au vu et au su d’un public qui ne lui aurait pas porté secours. Il s’est avéré que tout n’était qu’affabulation et mensonge. Mais ce qui appelle notre attention c’est de constater que quelques mois après, la même personne a été invitée sur un plateau de télévision pour témoigner de ce qui lui était arrivé. Le mensonge initial est alors devenu tout à fait secondaire. La détresse de la jeune femme sur le point d’être abandonnée par son conjoint a déplacé, sans la supprimer, la solidarité émotionnelle. La réprobation du comportement initial n’était plus mentionnée. Il avait pourtant conduit des hommes politiques à réagir, des policiers à mener l’enquête et des jeunes issus de l’immigration à se voir désignés par la rumeur comme auteurs de cette violence. La sincérité de la jeune femme reconnaissant avoir manipulé l’opinion, sa fragilité psychologique, les soins dont elle faisait l’objet, ont été considérés comme l’événement majeur. L’affabulation initiale a laissé place à une attention pour le chemin parcouru. Montrer cela, c’est en définitive laisser entendre que chacun d’entre nous aurait pu vivre le même dérapage psychologique et parcourir le même chemin. C’est ce parcours qui est pris en compte comme plus intéressant que l’événement initial. Nous avons été conduits à détourner l’attention, une solidarité émotionnelle a pris corps et a fait entrer en indulgence. Bien entendu aucune clé d’interprétation n’a été donnée pour comprendre la perturbation sociale, grave, dont cet événement avait été la cause. Il ne faut pas s’étonner alors de la carence de formation de la conscience morale qui est pourtant l’un des fondements essentiels de la vie sociale.

La valorisation de récits particuliers en forme de témoignage, aussi justifiée soit-elle, ne peut faire oublier que d’autres sources et d’autres types de documents doivent être apportées pour observer un événement de l’histoire récente ou passée ; surtout lorsqu’il ne reste que les derniers témoins d’un événement. Ceci même lorsque ces récits sont infiniment respectueux de leurs interlocuteurs et que l’intimité dévoilée est montrée avec beaucoup d’empathie. Dans quel état se retrouvent les personnes qui se sont ainsi livrées au regard des autres ? Le verbe "livrer" n’est sans doute pas trop fort pour décrire l’intimité dévoilée volontairement, mais parfois aussi violée et portée au regard de tous avec complaisance ou inconscience.

Les images

Les images et les photos sont aujourd’hui un moyen très courant pour informer. Mais diffusées au moment même où se déroule un événement, les images et les photos ne sont pas toujours l’objet d’une sélection. Elles peuvent montrer des cadavres, du sang, des personnes qui ont été violemment traitées, torturées ; des victimes de catastrophes naturelles ou d’attentats. 
- Nous avons à plusieurs reprises été invités à regarder "en boucle" le film de certains événements : images du 11 septembre avec ces personnes se jetant des tours en feu, images du tsunami avec ces personnes qui disparaissaient englouties sous l’œil de la caméra… et sous notre regard.
- Une émission a filmé une enquête sur le meurtre d’une jeune fille, jusqu’à enregistrer les aveux des auteurs présumés du crime et l’annonce aux parents de la découverte du corps de leur fille. On montre souvent avec complaisance les larmes, le désespoir, les demandes de vengeance et les paroles de haine de familles de victimes, lors des cérémonies d’obsèques ou à la sortie des tribunaux.
- Un quotidien de la presse nationale a publié l’an passé, une séquence de quatre photos où l’on voit un homme maltraité par un tortionnaire. Sur la première de ces photos, l’homme est à moitié évanoui, son visage écrasé par la botte d’un milicien. Sur la deuxième, le prisonnier blessé est violemment poussé hors d’un véhicule. Sur la troisième, son corps mutilé repose par terre, tandis que l’un des auteurs du lynchage lui porte un ultime coup de machette. Enfin, la quatrième photo montrait son cadavre qui se consumait au milieu de pneus enflammés. Quelque temps après, sous la pression de protestations des lecteurs, le même quotidien par la plume d’un de ses journalistes, revenait sur la publication de ces photos. Il faisait état d’une décision mûrie par la rédaction, mais aussi du choix de ces photos parmi d’autres et de la publication, ailleurs, de photos bien plus atroces. Aucune justification claire, ni remise en cause n’apparaissait dans ce retour sur leur publication. Le fait d’avoir fait droit aux protestations et de les mentionner a tenu lieu de réponse et a semblé suffire. Cette légitimation joue sur plusieurs registres. Il y a le registre commercial qui est le plus banal. Il consiste à bien traiter l’opinion des lecteurs en les rassurant sans doute pour ne pas les perdre. On laisse entendre que l’on a bien réfléchi. Et le lecteur sera sûrement d’accord avec la rédaction qui l’associe à la justesse présumée de la décision qui s’est jouée en coulisse. Il y a un autre registre : celui-ci est de type "relativiste". L’auteur cite beaucoup d’autres événements dont les conséquences horribles ont donné lieu à des reportages tout aussi critiqués alors qu’ils n’étaient pas illustrés de photos… Le nombre et l’extension de la pratique légitiment leur publication, sous entendu pour que le lecteur soit bien informé. Que penser ? Ces photos nous mettent devant le fait accompli de la banalité de la cruauté humaine. En Europe la souffrance et la mort ont été reléguées au rang de sujets tabous . Les propos et la publication de photos sur ces sujets, apparaissent pourtant avec violence dans tous les films à portée de regard du plus petit enfant. Comment gérer ce contraste ? La morbidité et la complaisance avec lesquelles elles sont montrées, suscitent-elles l’émotion et l’horreur ? Que cherche-t-on en les publiant ? Susciter la même indignation chez ceux qui les regardent que chez ceux qui les publient ? Il y aurait alors une intention louable à montrer ce qui est insoutenable à regarder en se basant sur l’accord implicite entre le lecteur (spectateur) et le responsable de la publication (ou réalisateur). Malheureusement cet objectif est rarement perçu dans les commentaires ou la pédagogie déployée.

La télé-réalité : divertissement et information

Nous vivons à l’époque du show, un show planétaire, sans frontières. Les "reality show" rivalisent en audace les uns par rapport aux autres. Le "forum de Difool" sur Sky rock pour la radio et plus tard "Loft story" pour la télévision, sont les plus emblématiques de ses émissions. Elles ont aiguisé et rejoint le goût du divertissement à partir de la vie des autres. Elles proposent un spectacle qui annule les distinctions traditionnelles entre information et divertissement, entre public et privé : un jeu dans lequel on pratique à longueur de journée le mélange des genres, sans hésiter à exhiber sa vie intime ou son espace privé devant l’œil impudique des caméras .

Même si elle a pris depuis peu une ampleur considérable avec les reality show, la télévision de l’intimité est un fait déjà ancien. Elle a pu s’imposer grâce à l’apparition d’un nouveau genre audiovisuel que les Américains appellent "infotainment" et qui mélange allégrement information et spectacle. "Real life. Real dram", disait un slogan de CNN dans les années 90, quand il s’agissait de justifier le sensationnalisme grandissant de l’information. Des sociétés de production française ont repris un concept déjà développé à l’étranger. Elles ont poussé le plus loin possible une logique déjà à l’oeuvre dans l’information télévisée et dans les différents psy show : voici donc le Loft et ses imitations où, malgré les apparences de « vérité », tout est réglé, scénarisé, dramatisé. Déballée sans pudeur en ce qu’elle a de plus banal et parfois de tragique, la vie privée devient spectacle. Un spectacle unique offert aux spectateurs transformés en voyeurs.

Ainsi ce qu’on appelle la télé-réalité se fonde sur une "réalité" bâtie à partir d’une infinité de faux semblants ou d’irréalités, voire de mensonges. On informe les téléspectateurs que se joue, en direct et sous leurs yeux, la vraie vie. Ils finissent par penser que c’est ainsi que va le monde, l’amour, les rapports hommes-femmes, parents-enfants, riches-pauvres… Mais ces émissions puisent leurs ressorts dramatiques dans la fiction et la distribution des rôles entre des personnages caricaturés. Les effets sont parfois surlignés par des commentaires en voix off redondants, la réalisation est fondée sur l’alternance de prises sur le vif, de séquences travaillées et de montages. Ce sont des hommes et femmes qui mettent en scène leur vie, leurs sentiments, leur intimité dans des conditions d’existence artificielles. Malgré les apparences de "vérité", tout est réglé, scénarisé, dramatisé. Tout parait sincère et tout est factice, voire faux : sentiments, relations, décors. Déballée sans pudeur en ce qu’elle a de plus banal et parfois de tragique, la vie privée devient ainsi spectacle. Le rapport à l’expérience vécue, présentée comme la réalité et sous forme de divertissement est devenu un impératif. Le jeu consiste à devenir comédien de sa propre fiction. En certains de ces jeux des couples se mettent volontairement en danger ; d’autres laissent croire à leur amour et vont jusqu’à simuler des fiançailles. La nouveauté de ces psychodrames cache le caractère pervers de ces situations. En définitive, c’est l’avenir de ces couples et celui de leur famille qui se joue.

Certaines émissions de divertissement sont entièrement centrées sur l’intimité dévoilée et exploitée de cette manière. Parmi les caractéristiques mises en avant se trouvent là encore la surprise de l’immédiateté, le désir de célébrité, de reconnaissance par autrui, la compétition (sexuelle le plus souvent), l’originalité marginale ou encore le dépaysement et l’exotisme. Une sorte de volonté de marquer sa différence en rupture.

Personne n’est réellement à l’abri de ce trompe-l’œil qui est peut-être aussi pervers que certaines émissions de témoignages. Ce glissement perpétuel entre le vrai et le faux, la réalité et la fiction, la confidence et l’exhibition, la compassion et le voyeurisme n’est pas sans conséquence. Il laisse croire qu’il n’y a pas d’espace pour le secret, la pudeur, le non-dit, le non-montré, qui seraient synonymes d’hypocrisie, de mensonge, de censure. Il fait croire que ce dévoilement de l’intime est un "droit", un droit qui oscille entre liberté d’expression et droit de savoir de la part de celui qui écoute ou regarde. Curieusement, on franchit deux frontières : celle qui sépare la réalité du rêve en se mettant soi-même en scène et en jouant le rôle de sa vie comme un acteur, et celle qui lève le voile de la pudeur pour laisser voir à d’autres ce que habituellement on est seul à voir et à savoir de soi-même.

Les modes de communication

Ils sont nombreux. Mais par une sorte de mimétisme inconscient ceux que les médias audiovisuels pratiquent dans certaines émissions, se diffusent par imprégnation dans un grand nombre de cercles de la population. Ils retiennent donc l’attention et méritent d’être analysés. Certains favorisent le dialogue et la compréhension mutuelle, d’autres doivent être démasqués comme nuisibles. Une connaissance et une initiation à ces modes de communication des médias sont indispensables pour pouvoir réfléchir à leur influence indirecte sur les téléspectateurs. Voici donc quelques repères.
-  La communication de type circulaire, la plus évoluée : les interlocuteurs peuvent parler entre eux, s’interroger les uns les autres, se répondre directement. L’animateur intervient par moment pour poser ses propres questions ; à d’autres moments il intervient comme leader du groupe. 
-  La communication de type narcissique, centrée sur la personne de l’animateur et sur sa récupération permanente de la parole et donc du pouvoir. Toute parole doit passer par l’animateur qui s’arroge ce qui vient d’être dit et le retransmet à celui auquel le propos était adressé. Si un des participants n’obéit pas à cette règle implicite et s’adresse directement à un autre participant, l’animateur lui coupe la parole et reprend ce qui était en train de se dire en le reformulant et parfois en le modifiant. Le type de communication qui s’apprend ainsi est centré sur le narcissisme omnipotent pour l’un et sur l’apprentissage de la dépendance et de la soumission pour les autres.
-  La communication perverse : sourires et séduction au service d’une emprise destructrice. Quand celui qui parle est parvenu à finir sa phrase pour exprimer une valeur à laquelle il tient et qui témoigne d’une authenticité intérieure, il y a aussitôt des rires, dévalorisation de ce qui vient d’être dit et une disqualification de celui qui le dit. Le schéma est à peu près toujours le même : . familiarité factice et bonhomie quasi familiale, . interruptions systématiques de toute parole sérieuse ou intériorisée par des rires ou des boutades qui empêchent de penser et ridiculisent, . brouillage de la communication par des comparses avec des commentaires digressifs, . inductions verbales et menaces implicites dans le ton si ce qui est dit ne convient pas, . engourdissement psychique par l’appel à la sollicitude à l’égard d’un des participants …etc.

Ce qui est sous-jacent à ce type de communication est la jalousie meurtrière et destructrice à l’égard de la richesse de la vie intérieure de l’autre et de ce qui le structure. Ce qui est attaqué, c’est l’autre dans la qualité humaine dont il peut faire preuve. La salle n’est pas toujours libre, mais parfois elle sert de référent en applaudissant celui qui témoigne de ses valeurs ou de ses rebellions.

Ce type de communication est très nocive parce qu’il est dissimulé sous une pseudo bonne humeur et liberté de ton. Comment lutter contre cet apprentissage par imprégnation de relations humaines tordues ? Il convient d’être sensible à la superficialité de ce type de communication et à la manière cruelle de tout niveler ; ce dont le public ne se rend pas compte. Ce message est inférieur au seuil de la conscience. Ce fonctionnement manifeste un manque d’ambition dans les moyens mis en œuvre. Parfois c’est tout le contraire et la superficialité est compensée par le luxe ou la gabegie financière considérés comme normaux. Ce qui est une sorte de sadisme pour la plus grande partie des téléspectateurs qui ne vivent pas dans cette réalité. Ou cela contribue à amplifier la rupture entre la réalité et la fiction.

Stratégie médiatique

D’où vient ce phénomène ? Comment le comprendre ?

Le spectacle de l’intimité n’est pas un phénomène ou une mode surgie du néant. Il est le résultat de deux éléments : une stratégie industrielle et une stratégie commerciale qui envahissent tout le champ médiatique. Cette nouvelle idéologie du "tout voir" dicte ses lois et impose ses modes aux masses de consommateurs dans le monde entier, quitte à gommer les différences de culture, de traditions, d’habitudes . On ne sait plus en effet si l’on est dans la réalité ou dans la fiction de sa propre histoire. Il y a confusion des genres (fiction/réalité). On s’appuie sur la mise en scène de la vie privée et sur la force de l’émotion pour conquérir une audience plus large. Ce n’est plus seulement la presse ’people’ qui s’intéresse aux vedettes. Il y a une ouverture des Medias de « masse » à tous les publics qui rejoint un besoin de s’exprimer et de se raconter, d’accéder à la notoriété et à la reconnaissance : le quart d’heure de célébrité de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde. Cette parodie de la réalité toujours plus poussée conduit à exacerber le caractère émouvant et inédit du sensationnel. À la valeur de l’intimité succède aujourd’hui ce que certains appellent l’"extimité", une sorte d’exhibitionnisme, c’est-à-dire le désir de se mettre en avant, de dévoiler devant tout le monde une partie de soi et de sa vie intime aussi bien physique, psychique et familiale. L’intimité de la personne humaine est devenue un objet de consommation. Les lois de la "vidéologie" lui sont dictées et en font un objet de convoitise. Il est rare qu’elles ne soient pas devenues les nouveaux moteurs des productions. Mais la responsabilité en incombe aussi à l’avidité de ceux qui veulent tout voir. La tyrannie des chiffres et des grilles de programme de télévision a "marchandisé" la mission première des Medias. Ils s’adonnent à remplir le cahier des charges de l’audimat ; manière de faire qui concerne tout le champ médiatique et assure des gains financiers .

II - Les enjeux

Les enjeux du dévoilement de l’intimité dans les médias sont multiples et enchevêtrés. Nous les regrouperons autour de trois pôles : les enjeux psychologiques, les enjeux éthiques et les enjeux spirituels ou théologiques. Dans chaque domaine les mêmes questions se posent : - Pourquoi faire voir et faire savoir ? - Pourquoi désirer voir et savoir ? - Pourquoi se faire voir ou s’exposer par l’image et par la parole ? L’essentiel des réponses se joue dans la relation à soi-même et à autrui. En effet les médias ont cette très belle vocation de faire savoir, d’éveiller l’intérêt des uns pour les autres, d’enrichir les connaissances de chacun sur la grande diversité du genre humain, et de révéler notre capacité à habiter ensemble sur la même planète. L’accomplissement de cette mission appelle le plus grand respect de l’individu et le plus grand respect de son lien avec les autres. Cette double exigence doit être la source permanente d’inspiration des médias. C’est ce que nous voulons mettre en lumière.

1 – Les enjeux psychologiques

Reconnaître en soi une part de mystère : l’individu et la personne

Les historiens ont montré que l’individu a pu se définir en tant que tel quand il a pris conscience de son autonomie par rapport à la collectivité. La découverte de son unicité et de sa richesse a favorisé son regard sur lui-même et grandit son désir de préserver son intimité. Cette conscience de ce qui lui appartient en propre définit la frontière entre l’espace privé et l’espace public. Une frontière qui oscille entre les deux pôles selon les époques et selon les sensibilités mais qui met toujours en jeu le droit, l’identité, la dignité. Cependant l’être humain ne se réduit pas à ce regard sur lui-même et à son intimité. Il est un être en relation avec d’autres, semblables et différents. C’est ainsi qu’il se reçoit dès sa naissance. Relations familiales et relations sociales forgent la personne humaine. C’est dans sa relation avec soi-même et avec les autres que naît une expérience plus profonde et tout aussi vitale : celle de l’intériorité et des passions.

Nous sommes tous concernés par les passions avec lesquelles la personne humaine est aux prises. Il est donc normal et légitime que nous soyons intéressés, voire fascinés par des récits qui mettent en scène des personnes parlant d’elles-mêmes et où se traduit de manière visible ce dont nous avons conscience mais que nous gardons pour nous, ou bien par ce qui est ordinairement refoulé, interdit par la conscience, et parfois n’existant qu’à l’état de traces dans l’inconscient. Le plus souvent les passions excitent la curiosité pour les phénomènes inédits. Elles suscitent le désir de comprendre ce qui apparaît obscur en nous et que nous aimerions aussi comprendre chez les autres. Un désir de comprendre ce qui apparaît mystérieux et un mystérieux désir de tout comprendre habitent alors le regard et la communication avec soi-même et avec autrui. Si la pratique actuelle des Médias consiste à mettre l’homme au centre de toute communication et de toute information, elle est d’une grande richesse. Mais l’idéal de transparence n’est pas du même ordre lorsqu’il s’agit des faits ou des personnes. Par les outils mis en œuvre, les médias tentent de nous approcher au plus près de la vérité des événements. Cela leur confère toute une noblesse et les range du côté du courage alors que l’opacité est aujourd’hui rejetée du côté de la lâcheté. Mais lorsqu’ils tentent de rejoindre au plus près le cœur de l’homme dans sa complexité, avec son corps, ses sentiments, ses émotions, dans un faisceau de relations, à quel prix se fait cette quête de transparence ? Elle court le risque de toujours mettre la barre plus haut : plus on dévoile et plus on devra dévoiler. On ne tolère pas de voile entre une personne et une autre. Cela excite la curiosité et conduit à mettre à nu son intimité ou celle des autres dans l’illusion d’une transparence.

La souffrance, le tragique de la vie tout comme les joies profondes sont du côté de l’indicible et de l’intériorité. La quête de transparence peut aider à dépasser l’événementiel pour éveiller chacun à sa propre intériorité. Mais elle se heurte à l’irréductible profondeur de la personne. Le dévoilement de l’intimité, c’est à dire le dévoilement de ce qu’on protège généralement du regard des autres, - ne permet pas de pénétrer l’intériorité. Au-delà du respect très grand que nous devons à sa liberté, il n’est pas possible d’atteindre le cœur de l’homme en regardant par le trou de la serrure. L’intériorité est inaccessible aux yeux même de chacun. Nous sommes renvoyés à la condition de notre humanité qui gère en permanence une tension entre transparence et la part de mystère qui est en soi ; une tension entre le regard sur soi-même et le regard des autres sur nous. Ces émissions devraient permettre une meilleure compréhension de la nécessité pour tout homme de la réserve de soi. D’abord parce que chacun est toujours en chemin vers lui-même. Il se découvre et s’invente au fil des ans, selon les événements, selon les rencontres. Personne ne peut faire l’économie du temps pour parvenir à se connaître et à faire des choix qui unifient sa propre existence. La source secrète de l’être échappera toujours. Le dévoilement de l’intimité peut être vital et positif s’il conduit à une écoute et un échange de paroles. Il est négatif et destructeur s’il aboutit au voyeurisme. Il ne peut y avoir confusion entre intimité et intériorité. C’est sur cette distinction nécessaire que nous insistons.

Mûrir sans régresser : le corps humain

La manière dont le corps est montré ou raconté dans les médias, lui confère une place prépondérante. Il est mis en scène en termes de plaisirs ou de déplaisirs. Le dévoilement de l’une ou l’autre composante de son intimité devant un tiers fait surgir l’imaginaire de chacun à partir de tel ou tel aspects partiels du corps. Dans les reality shows comme "loft story", les individus suivent l’inspiration de leur désir et les impulsions de leurs corps. Les dévoilements de l’intimité du corps ou des sentiments intimes provoquent excitation et curiosité pour ce qui est enfoui, pulsionnel ou régressif. Ceci serait recevable si cela conduisait certains, et peut être le plus grand nombre, à explorer davantage les zones obscures de sa relation à lui-même, à les élaborer et à les transformer. Le mental les intègrerait. Mais il faut constater que c’est la relation au corps qui prime sur le psychisme ; ce qui habituellement est le fait du temps de croissance de l’être humain en marche vers l’âge adulte. Or nous remarquons que ces images ou ces récits sont celles d’hommes et de femmes majeurs. Il y a donc un renversement du processus et une sorte de régression qui ralentit l’évolution de la personne vers une maturation.

Sympathiser pour se construire : les sentiments

- Les hommes et femmes éprouvent un grand attrait pour l’épanchement sentimental. La télévision en particulier aujourd’hui accentue ce phénomène. Certains producteurs ou rédacteurs pensent sans doute qu’une information banalisée et incapable de réveiller l’émotion latente de celui auquel elle est destinée, ne retiendrait pas son attention. Aussi l’information à propos de l’actualité passe par la publication de récits ou d’images qui suscitent l’émotion.

- Chacun se regarde soi-même comme en un miroir dans les émissions où un couple s’aime, où des frères et sœurs s’épaulent… Là encore la mise en scène joue son rôle. Souvent l’un des deux membres du couple est l’invité, l’autre est au second plan, voire dissimulé. Les héros sont ceux qui se réconcilient sous nos yeux. Les plus courageux sont ceux qui s’obstinent dans leur distance. Le plus souvent, l’amour est montré comme protecteur, inconditionnel. Il éveille une solidarité émotionnelle chez celui qui regarde ou écoute, pour le meilleur et le pire ou contre un entourage malveillant. Si par hasard la famille ou les proches ne suivent pas, ou sont défaillants, tout le plateau se désole sur le "mauvais parent" ou le "mauvais" voisinage. L’émission se charge parfois de réparer le dommage. La remise en cause de l’invité n’est pas toujours engagée, mais plutôt celle du voisin ou de l’absent. La surprise ou le temps fort de l’émission sera de découvrir sa présence et leurs sentiments mutuels pleins d’affection ou de haine. Un processus de transfert ou d’identification s’opère alors, les larmes en sont le symptôme. Il y a moins d’effort à rire ou à pleurer qu’apprendre à comparer, analyser et réfléchir.

Certains témoignages de familles ayant un enfant handicapé ou vivant avec une maladie orpheline montrent avec quelle affection, compétente et héroïque leurs proches les entourent (parents, frères, sœurs). Ainsi de cette petite fille qui souffre de la maladie des os de verre. Ce sont des vies qui se déploient sous nos yeux ; il y a de la force, du courage, de la volonté ; de l’amour ; de vraies leçons de vie. La réalité hors champ des caméras n’est pas toujours la même. On comprend bien que l’on ne s’attarde pas sur leurs moments de détresse et de faiblesse, mais c’est aussi cela qu’il faudrait pouvoir montrer pour que ces personnes soient emblématiques dans la plus grande vérité. Le caractère fragile de ce qui apparaît héroïque est humain lui aussi et en rien ne vient contredire l’affection réelle qui unit ces familles.

Il y a dans ces émissions une prise en compte de l’affectivité des personnes. Ce partage affectif et la sympathie qui en résulte peuvent être facteur de construction de soi. C’est une dimension importante de l’être humain. Mais comment en traiter sans débordement quand l’animateur intervient très peu ou pas du tout pour aider à une prise de distance, pour inviter un public indifférencié à ne pas être immédiatement enveloppé dans une aventure qui n’est pas la sienne ? C’est une vraie difficulté. Ici la question est de savoir : qu’est-ce qui édifie ? En quoi ces témoignages vus ou entendus permettent-ils à la personne de se structurer ? Comment la télévision et la radio pourraient-elles redonner à chacun le moyen de construire sa personnalité en apprenant la juste maîtrise de ses sentiments et de son émotion ?

Le partage d’une expérience comparable, éprouvée avec la même intensité d’émotion par des personnes d’âges très différents rend les générations plus proches mais en même temps aplatit la différence des sentiments et leurs effets. Cela occulte le fait que l’on se construit dans la durée.

L’immédiateté

Le "direct", l’immédiat et le temps réel s’imposent comme critères d’authenticité et de vérité. De ce fait, l’irruption brutale et surprenante de l’intimité dévoilée a un grand impact sur ceux qu’elle atteint. Ce n’est plus seulement la distance temporelle, mais aussi la distance spatiale qui est modifiée. Personne ne peut rester à l’extérieur. La violence de l’écran est justement qu’il ne fait plus écran. Les récits et les images qui rapportent ces témoignages transforment faussement les protagonistes en comédiens et les interrogent sur leurs propres comportements. Ils sont au cœur de la scène. Ceci provoque chez le spectateur l’émergence d’émotions ou d’affects violents et habituellement refoulés qui peuvent être traumatisant pour la personne. Dans ce processus il y a une négation de la vocation des médias à maintenir la distance tout en rapprochant de l’événement ou de la personne qui fait l’objet de l’information. L’image rend l’intervention des médias plus percutante que le récit. L’imaginaire et l’affectivité ne sont plus mobilisés dans la durée et dans la liberté. L’image impose ; elle tend à abolir la distance. Or le propre de la communication, en raison d’une distance infranchissable, suppose le nécessaire usage d’outils intermédiaires (parole, gestes, écriture, signes) qui garantit l’existence autonome de toute personne dans sa différence face à une autre. L’image et son impact appellent à une plus grande vigilance individuelle et sociale.

En définitive, le dévoilement de l’intimité des autres est insuffisant pour rejoindre l’homme dans sa vérité intérieure. Il ne nous permet pas de percer le mystère qui nous est commun : celui de notre intériorité. A ne pas en tenir compte avec suffisamment de respect, les medias, en particulier la télévision, se trompent et ils nous trompent car l’intériorité est d’une autre nature. Elle a une dimension spirituelle à laquelle notre société sécularisée laisse peu de place. La télévision est par elle-même étrangère à cette démarche. Il leur est donc très difficile de s’engager plus avant sur le chemin de l’intériorité sans créer des incidents de frontière avec l’intimité. En revanche, si les médias acceptent leur statut de médias, ils laisseront chacun sur le seuil du mystère de l’autre et nous apprendront à ne pas prétendre le connaître ou en faire le tour. Quel que soit le support de communication, film, livre, journal, Internet, il y aurait à soutenir et inventer d’autres chemins qui ouvriraient sur le cœur de l’être humain en protégeant cette paradoxale distance qui demeure toujours entre deux êtres alors même que l’on annonce sa disparition par la volonté de tout savoir.

2 – Les enjeux éthiques

Le droit à l’image, la parole, l’écriture. Aucun média n’est autorisé à dévoiler l’intimité de quelqu’un sans son accord. Dans ce respect absolu se trouve sans doute la source du droit qui protège chacun d’une intrusion. Le droit d’informer et le droit à l’information sont donc à mettre en perspective avec le respect de la liberté et de la dignité des personnes.

le droit d’informer

Les médias réclament en général un droit à l’information. Mais aussitôt se pose la question du fondement de ce droit. Les radios, les chaînes de télévision, les revues et même les annonceurs publicitaires peuvent-ils se prévaloir du droit à faire-savoir sans aucun cadre d’exigences ? Les seules références sont-elles dans le scoop ou l’argent ? Nous avons interrogé un juriste pour mieux répondre à ces questions. Son apport détaillé figure en annexe. Retenons que l’état actuel du Droit français face au dévoilement de l’intimité dans les médias est « quasiment impuissant à appréhender ou à sanctionner quant à la protection de la personnalité » .

La responsabilité qui est la nôtre conduit à poser un autre type de question. Toute information, toute connaissance est-elle bonne à savoir et à diffuser ? Aujourd’hui, l’Eglise n’est pas la seule à poser cette question. En septembre 2005, lors de la Conférence de la famille, l’Etat français s’est interrogé sur la protection des mineurs quant aux sites pornographiques sur Internet . La demande était que l’accès à ce genre de sites soit rendu impossible sans un moyen sécurisé contrôlé par les parents. C’est à dire que tout accès à Internet soit "par défaut" protecteur des enfants. Une telle proposition s’est heurtée d’une part à la peur de porter atteinte à la liberté des usagers adultes et d’autre part à une démarche commerciale. On retrouve périodiquement des débats analogues à propos de l’affichage publicitaire dans les lieux publics. Peut-on par la publicité, inciter à certains comportements minoritaires et les mettre sur le même plan que des comportements majoritaires et structurants d’une société ? Autant de questions qui sont en débat derrière celle du droit d’informer et de tout faire connaître. L’une des trames du Livre de Umberto Eco : « Le nom de la rose » a donné à sa manière une réponse claire : il y a des connaissances qui peuvent conduire à la mort. Aussi faut-il soutenir une mise en garde lorsqu’il s’agit de tout faire savoir et de tout montrer à tous les publics.

Une réflexion sur le lien entre information, responsabilité sociale et conscience morale s’impose. 
- La publication d’images est régie par la loi qui demande de ne pas publier de photos de personnes en situation dégradante. Les lois internationales interdisent de diffuser des images de prisonniers de guerre ou d’otages. Savoir si cette limite est respectée ou non est l’affaire de juges compétents. Ici, nous nous interrogeons sur l’objectif visé. Si la fonction propre de la télévision est seulement d’informer avec la volonté de la plus grande transparence possible on montrera l’image la plus crue avec l’idée que sans elle on ne saurait éveiller l’intérêt des personnes auxquelles on s’adresse. Demandons-nous si cela n’a pas plutôt l’effet inverse ? La violence des images qui banalisent la cruauté ne révulse-t-elle pas celui qui les regarde au point qu’il ne veuille plus en être affecté et n’accepte plus d’en d’être informé ? A propos d’information, il y a un "insoutenable" dont il faut s’informer et un "interdit" qu’il ne faut pas transgresser. Ces deux registres sont difficiles à délimiter. Ils appellent notre conscience et notre responsabilité à vouloir vivre ensemble.

- Le métier de journaliste demande du courage et expose à des risques parfois extrêmes. La question de sa neutralité peut se poser. Un cliché instantané peut-il être fait sur une personne au moment où sa vie est en danger et sans que le journaliste s’interpose pour que cesse cette menace ? C’est une question complexe qui relève sans doute du devoir de « faire savoir ». Mais c’est un autre choix qui retient notre attention ici. Celui de la prise de vue d’une situation tragique et celui de la publication d’une image de cette situation. La question de l’information due au public n’est pas la même que celle de la suprématie de la défense de la vie d’un autre. Mais elle pose la question du support de cette information. Pour faire œuvre d’information et dénoncer l’atteinte à la dignité, est-il nécessaire de publier les photos qui montrent les sévices infligés à des prisonniers par certains soldats ou des personnes bouleversées par la mort d’un proche victime d’un attentat kamikaze ? Très certainement la publication de ces photos vise à discréditer la légitimité de la violence en dénonçant ceux qui la commettent. Mais au-delà de ces cas extrêmes, au-delà des raisons liées à l’âpre concurrence entre les chaînes audiovisuelles et les journaux qui conduisent à montrer toujours plus, quelles sont les raisons de ce réalisme brutal ? Montrer la violence, disent certains, c’est la dénoncer en contribuant à rallier à cette dénonciation, spectateur et lecteur. Est-ce vrai ? Que fait-on de l’effet de contagion et du mimétisme que la vision de tels actes peut susciter ? Ce risque est réel dès lors que l’on permet la publicité et que se développe la notoriété. Même si nous étions certains que l’impact de cette publication ne donnera pas des idées aux plus fragiles de notre société, la question demeure. La conscience s’interroge à quelles conditions informer sur une conduite et des comportements singuliers sans qu’ils fassent école pour d’autres ? Ceci a été constaté et a provoqué une retenue des informations imagées lors des manifestations de jeunes dans les banlieues à l’automne 2005.

On peut aussi s’interroger sur les répercussions de reportages qui montrent, avec moins de précaution, les victimes de violences lointaines ailleurs qu’en notre pays. Ainsi en est-il des images d’enfants qui meurent de faim au Soudan et au Darfour, ou de la douleur de leurs parents désespérés. Comme ces horreurs se déroulent le plus souvent en des pays pauvres que la rumeur enferme en des guerres tribales ou dans la corruption et la mal gouvernance, il peut se construire une sorte de vision très négative des peuples étrangers, souvent pauvres, qualifiés de "barbares" capables de toutes les exactions. Ceci nous oblige à mesurer la conséquence des conclusions qui seront induites d’une information de cet ordre. Les chrétiens ne peuvent se laisser impressionner par la peur d’être considérés comme liberticides quand ils essayent d’introduire des repères entre la légitimité de l’information et le devoir de s’interdire certaines révélations sur la vie privée ou par certaines images. Car chaque jour davantage se manifeste le lien étroit qui unit intimité et vie sociale .

Un principe : le droit de "garder pour soi" et de se confier à qui l’on veut

Le droit de garder pour soi ce qui relève de la vie privée, est un principe que l’on doit protéger. Si l’on décide de s’ouvrir en forme de confidence à une personne de son choix c’est avec l’espoir d’être écouté avec la compétence voulue et d’être aidé par un accompagnement et une discrétion éprouvée. Sans doute faut-il apprendre cette prudence. Elle n’est pas désuète, ni d’un autre âge.

En effet tout le monde n’est pas apte à porter les aveux ou les défaillances de comportements d’un autre. Il est question ici de secret à garder, de révélation à entendre et de savoir jusqu’où pourra aller dans son engagement de soutien celui qui a écouté une confidence. Dispose-t-il des outils psychologiques nécessaires pour accompagner, l’empathie suffisante ou encore la possibilité de s’engager sur une longue durée pour aider de manière efficiente ? 
Ce droit à la confidence, à l’écoute et cet appel à un soutien dans la durée est en dehors des préoccupations de ceux qui organisent les émissions de radio ou de télévision. La plupart se préoccupent de faire apparaître le comportement le plus singulier, le plus original, ou les sentiments les plus intimes. Pour que ce dévoilement soit une réponse à l’aide demandée, il importe de guider celui qui se livre pour éviter une dépossession hémorragique de lui-même. C’est à dire le conduire à se réapproprier ce qu’il vient de dire. La restitution de ce que l’on a entendu est alors essentielle. Elle suppose un certain savoir faire. Elle permet à celui qui vient de parler d’assumer ce qui lui appartient en propre. "Ce que tu viens de dire…-on le lui répète- restera entre-nous". Assurance de fidélité et respect de la dignité de celui qui se confie. Affirmation importante qui signifie que l’on est dans l’ordre de ce qui touche à l’identité, à la constitution de la personne. C’est éviter à celui qui a dévoilé une part de lui-même de répandre son intimité à tous les regards. C’est lui offrir le moyen de se maîtriser, le courage de s’assumer. Et par là contribuer à une construction ou reconstruction de soi-même. Ceci n’est pas possible dans une émission publique.

La valeur du secret

Depuis plusieurs années, nous assistons à une modification des frontières traditionnelles entre l’espace privé et l’espace public. Le discours public inclut désormais, de plus en plus, paroles, révélations, confessions d’ordre privé, dans un dévoilement de soi qui frise la vulgarité et parfois le viol des consciences à force de vouloir faire dire ce que l’on ne désirait pas révéler.

Quelle est la valeur de la discrétion et du secret dans une société de transparence où tout doit se dire et se montrer ? Il y a là une tension que l’on ne doit pas faire disparaître en voulant reculer les limites du secret pour tout le monde. Que la volonté de tout montrer devienne maître des lieux, maître des choix, empêche les médias de rendre compte de l’existence ordinaire des hommes et femmes de ce monde. Ils donnent à croire que pour être quelqu’un aux yeux des autres il faudrait dévoiler son intimité sur les ondes ou à la télévision. On ne peut pas provoquer la confidence aussi loin qu’il est possible, sans protéger celui qui est ainsi conduit à se livrer ? Que signifie encore le mot secret ? Même si comme nous l’avons dit il y a une propension naturelle chez l’homme à vouloir tout savoir et connaître des autres, le secret demandé à certaines professions est une nécessité (secret médical, secret de l’homme de loi (avocat et magistrat), secret du psychologue, secret du prêtre (qui va au-delà de l’aveu dans le sacrement de pénitence puisque le prêtre est reconnu comme un « confident nécessaire). Toutes ces professions rappellent que l’intimité d’une personne doit être protégée. Même si la liberté du droit à l’information est revendiquée et qu’il existe un public qui réclame de tout savoir, ce type de connaissance doit être soumis à d’autres critères. Il importe notamment de se préoccuper des conséquences sociales d’une information ainsi livrée en public. Est-il suffisant de penser que celui qui désire se laisser voir et ose confesser en public tel aspect de sa personnalité a agi avec courage en verbalisant sa singularité ? Comment chaque personne s’assumera-t-elle au quotidien du regard des autres ? Sans l’acceptation d’une limite à la prétention de transparence universelle c’est la confiance de celui qui accepte d’être vu, écouté et accompagné qui est manipulée et blessée.

C’est oublier que la dignité n’est pas le produit de l’information sur l’intimité des autres. La dignité de chacun est bien antérieure ! Elle se reçoit dès la naissance. Elle peut être bafouée ou blessée, tout comme l’intimité, il nous revient alors de la restaurer. Mais la dignité de chacun n’en reste pas moins réelle. C’est vers la mise en lumière de cette dignité que les médias devraient s’efforcer de tourner les regards de tous. Ils nous introduiraient alors sur le seuil de la gratuité et de la découverte de la part de mystère qui est en l’autre. C’est une manière d’informer que certains savent encore déployer en certaines émissions. Preuve qu’il est possible d’y parvenir.

Mission à l’égard du lien social

Les Médias illustrent dans un grand nombre de communications (émissions ou publications), l’intérêt de chacun de nous pour la rencontre d’autres hommes ou femmes venant d’horizons différents et variés. Ils peuvent conduire chacun à une ouverture d’esprit sur des modes de vie ou de pensées inconnus ou ignorés et à la découverte de l’étrange et du mystère vécu par un autre, découverte de l’imprévu et du semblable. En ce sens leur travail sert le bien commun et contribue à renforcer le lien social.

Cependant de nombreuses émissions de radio ou de télévision ne répondent pas assez à cette fonction première qui fait toute leur valeur. Ils peuvent montrer que les relations de voisinage, les formes de solidarité et d’engagement, les rites religieux ou laïques qui réglaient la vie de nos communautés ont été remplacés par la multiplication des singularités, des communautarismes qui fonctionnent comme des barrières vis-à-vis des "autres" et, finalement fragilisent le lien social. Mais les modalités de fonctionnement de ces médias telle que nous les avons décrites accentuent dans la plupart des cas la crise des formes nouvelles de solitude qui affectent la société.

Le récit d’expériences singulières pourrait être positivé. On sait combien certaines médiatisations dans le domaine de la recherche médicale par exemple, ont conduit à collecter des crédits et à débloquer des subventions pour la recherche. On peut pourtant s’interroger à propos de la surabondance d’émissions, ou de livres, qui mettent en lumière des situations très minoritaires. Dans quelle mesure une expérience ainsi vécue par un autre ou par un groupe, et racontée, peut-elle être édifiante et réconfortante pour un tiers ? Aide-t-elle quelqu’un qui se débat avec un problème semblable ? À l’époque du tout-communication, la télévision de l’intimité montre la difficulté d’une vraie communication interpersonnelle. La petite lucarne joue les remplaçants en proposant de réconcilier enfants et parents, couples en crise, employés et employeurs ; ainsi fait-on appel à la psychologue ou à l’assistante sociale que l’on voit arriver dans une famille pour régler les problèmes entre mari et femme, ou donne des conseils sur l’éducation d’enfants qui se chamaillent… à condition de s’exposer au regard d’autrui, de passer de l’intimité familiale, de l’isolement à l’exhibition de soi… et au terme de l’émission que deviennent-ils ? Ne sont-ils pas livrés à eux-mêmes ? Laisser entrevoir à quelqu’un qu’il y a un chemin de sortie peut être cynique pour une personne laissée à elle-même derrière son écran ; sans aucune rencontre, aucun accompagnement possible. Aujourd’hui et demain, la possibilité de forum de discussion ou les "chat" sur Internet permettent-ils de prolonger la réflexion et de trouver une voie pour sortir de cette solitude ? Peut-être. Il demeure que les médias de l’intimité soulignent la faiblesse des corps intermédiaires, de ces instances du différé comme les groupes de paroles, les associations, les Églises, les institutions politiques, les syndicats... Certaines émissions illustrent des expériences où les frontières du droit et de la morale sont franchies sans doute par la méfiance vis-à-vis du discours expert et la mise en cause de l’assurance pédagogique des savants et des spécialistes.

Transgression juridique et transgression morale

- La transgression n’est pas seulement juridique comme dans le cas où des personnes ne seraient pas volontaires ou seraient entraînées au-delà du projet sur lequel on s’était accordé .

- La transgression peut être aussi morale. Cela se produit lorsque le journaliste est supplanté par l’animateur et que ce dernier ne cherche qu’à jouir avec cynisme de la situation pour se mettre en avant et faire monter l’audimat. Ou encore lorsque au cours d’une émission les fondements de la personnalité de quelqu’un sont remis en cause ou que cette personne est tournée en dérision au seul profit de celui qui conduit l’émission et du divertissement des autres. Nous avons donc à nous interroger, sur ce qui suscite l’intérêt, la curiosité, la fascination, le dégoût, le refus, la terreur, ce qui fait horreur, c’est à dire discerner ce qui est de l’ordre de l’instrumentalisation du désordre humain et de la souffrance ; un désordre et une souffrance dont on se sert pour accroître les effets d’un jeu qui déstabilise et blesse au point de détruire. Il y a transgression à chaque fois que l’histoire du malheur épouse les critères du spectacle.

- Attraction ou répulsion, les deux réactions sont mêlées. Il existe des émissions qui mettent en scène des personnalités marginales (par exemple des transsexuels). On a vu le cas où elles étaient invitées avec une mère qui les protège, les aime et le manifeste. Aucune proposition de prise de recul n’était suggérée, ni pour accueillir la souffrance qui peut se tenir cachée derrière cette expression d’amour, ni pour interroger ce qui est accepté avec trop de complaisance dans leurs relations, pour être structurant. Dans certains cas, la valorisation de la subjectivité se fait au détriment de la loi morale ; au détriment de la vérité de ce qu’est l’amour. En définitive, une telle absence de critères de jugement est dans notre conception des relations sociales, une transgression morale. A partir du moment où le mode de vie a été librement choisi, il apparaît comme légitimé par ce choix et non plus référé à une loi symbolique. Au nom d’un certain sentimentalisme ou d’une certaine idée de la destinée individuelle, on laisserait à chacun la liberté d’apprécier ce qui peut être utile, réprouvé ou admiré par lui seul. Il manque une dimension importante à cette conception du droit et de la liberté, c’est la référence à une autorité morale. Elle est d’une autre nature que la loi qui rend obligatoire ou qui interdit. Entre ces deux pôles personne ne se permet de juger. Le seul repère est alors une autorité morale qui a un moment donné résiste et s’oppose à la transgression. Ce n’est plus à la loi de tenir cette place. Mais comment la présenter si la conception sociale dominante est que chacun a le droit de vivre comme il veut et que tout autre proposition qui entraînerait au-delà de cette position individuelle, est considérée comme liberticide ? Engagée dans cette manière de concevoir l’existence de chacun et mue par la nécessité d’établir des règles pour un minimum de vivre ensemble, les Médias et en particulier la télévision imposent leurs règles. Il est intéressant de noter que précisément des émissions déploient une série de règles de jeu très strictes et arbitraires, huissier à l’appui, auxquelles chacun se soumet. Mais ces règles du jeu en cours cachent de manière délibérée un non-dit très fort sur les "enjeux" réels qui sont en cause. L’objectif de l’émission n’est pas là pour "moraliser" ou faire évoluer mais pour divertir. Que le divertissement et l’émotion concourent à mobiliser l’intérêt des téléspectateurs n’est pas en soi un outrage, à condition que l’on ne joue pas sans cesse à cache-cache avec la réalité essentielle de l’homme. Il y aurait encore dans ce jeu une transgression morale qui touche à la conscience, le courage et la conception de l’homme.

3 - Enjeux spirituels et théologiques

Mémoire d’un vieil et long apprentissage

A la question posée dans l’introduction : l’intimité est-elle menacée par les médias qui la mettent en scène nous pouvons répondre par l’affirmative. Mais plus précisément ce sont les relations avec les autres, les rapports sociaux qui sont affectés par la levée des frontières entre la vie intime et sa mise sur le marché. L’industrie de l’intimité dévoilée repose sur une autre conception de l’homme que celle qui nous habite. La personne humaine telle que nous la percevons dans l’anthropologie chrétienne ne peut se construire sans qu’existe une distance entre soi et les autres ; sans qu’une réserve et une part de discrétion soient respectées. C’est la construction de la personne qui est en cause. Elle requiert de la part de chacun tout un apprentissage, toute une pédagogie. La mémoire de cet apprentissage remonte pour nous chrétiens, de manière imagée, à l’aube de l’humanité mais elle s’inscrit aussi dans la mémoire personnelle de chacun quand il s’est éveillé à l’autonomie de sa personne.

En effet, de manière collective, la question de l’intimité et de la transgression est profondément ancrée dans l’origine de l’homme. Le livre de la Genèse peut servir de référence, car il pose de manière imagée et claire la question de la relation entre intimité et transgression. Le non respect de la loi par les deux personnages initiaux, Adam et Eve, a pour conséquence de dévoiler leur intimité au point qu’ils se cachent « parce qu’ils étaient nus », dit le livre. Ce dévoilement les a mis en situation de fragilité y compris dans leurs relations à Dieu qu’ils ont perdu de vue. Ce même Dieu pose alors la question de savoir ce qu’est devenu l’homme : "Où es-tu Adam ?".

Nous retrouvons ici, proche et familier, un des premiers jeux pratiqué par des parents avec leur enfant dans la petite enfance : « coucou … me voilà ! » comme pour lui apprendre à se tenir debout, seul, sans être en permanence sous le regard de son père ou de sa mère. Un certain degré de solitude face à soi-même et qui n’appartient qu’à soi seul, (qui génère une attitude de réserve, de non dévoilement, du secret parfois) est de l’ordre de la constitution de soi. Reste à savoir déterminer ce qui entre dans cette catégorie que je ne peux franchir sans "délinquance". Qu’ est-ce qui est vraiment secret ? Les limites à l’intimité dévoilée devraient être de même nature que celles qui s’imposent au dévoilement du corps humain. N’y a-t-il pas une transgression perpétuelle, une forme de délinquance à chaque fois que l’on pense qu’il n’y a pas de limites à laisser voir ses combats intérieurs, ses phantasmes, ses blessures ?

Garder le lien entre intimité et intériorité

L’homme n’entre pas seulement dans la société par son intimité individuelle. Mais comme un individu dont le visage, l’histoire, les traits de caractère, l’unicité sont façonnés par des passions, par une vie affective, par des émotions et par une vie sexuelle. Il entre dans la société comme une personne unique et irremplaçable dont l’intimité est étroitement liée à l’intériorité. Il ne convient pas de les opposer. Elles grandissent l’une par l’autre, pour que la personne humaine s’accomplisse.

Nous le découvrons dans la relation d’époux à épouse, d’enfants à parents, de frère à frère, d’ami à ami, la connaissance la plus intime est de l’ordre de la surprise qui se dévoile au long du chemin. Elle se réalise selon la liberté irréductible de chacun à s’ouvrir à l’autre et à laisser voir ou entendre ce qu’il porte en lui de plus radical et de plus profond. Cette connaissance ne peut véritablement exister que si elle se déploie dans l’intimité d’une relation remplie de respect et d’amour sans contrainte et ni violence. Alors chacun peut sortir de son "moi" individuel, s’ouvrir et faire part de ce qu’il perçoit du mystère de sa personne. Chacun se reverse l’un en l’autre un don réciproque et manifeste ainsi son humanité.

Aucune connaissance, ni la sociologie, ni la psychologie, ni l’attrait physique des corps, ni le dévoilement médiatique, n’arrive à saisir ce caractère mystérieux de cet échange hormis celui qui consent à passer par une relation d’amour. La relation entre l’amour et la connaissance est au cœur de l’anthropologie chrétienne. Cette relation d’amour contient en elle un début absolument inédit, une apparition qui n’a d’équivalent dans aucune autre et que rien ne pourra remplacer. Elle fonde notre conception de l’homme comme une promesse qui ouvre sur l’avenir.

Les chrétiens le découvrent plus encore par le témoignage des Evangiles et en particulier par celui de st Jean. C’est lui qui nous révèle avec le plus d’intensité le lien étroit entre l’intimité et l’intériorité de Jésus. Il l’inscrit sur le chemin de la passion et c’est sur la croix qu’il le manifeste en pleine lumière. Sur le chemin de la Passion, Jésus est humilié, son intimité est bafouée, sujette aux sarcasmes d’un grand nombre. Sur la croix Jésus est nu, soumis au regard de tous. Rares sont les artistes qui ont représenté le Christ nu . Hormis quelques exceptions, ils ont montré le crucifié revêtu d’un pagne comme pour protéger son intimité. Sans le vouloir sans doute, ils ont révélé par ce signe qu’au-delà de sa nudité demeurait en Jésus un mystère voilé que personne ne pouvait lui ravir. Une intériorité infranchissable qui lui appartient et que seul le Centurion romain perçoit et révèle : "Vraiment celui-ci était Fils de Dieu" Mt 27, 54. C’est sur la croix que la relation intime avec le Père atteint sa profondeur. Une relation toute intérieure que Jésus a eu soin de protéger au long de son existence par des temps de solitude et de prière quand il s’échappait de la vue de tous. On le cherchait alors ; mais Lui le Fils du Père était le nouveau Moïse qui parle face à face avec Dieu, comme un homme parle à son ami (Exo 33, 11) dans la solitude et le silence. Une relation qui faisait de lui un homme debout, face au Père, face aux hommes, y compris sur la croix. L’Evangile de Jean nous fait connaître le mystère de cette relation entre le Père et le Fils, toute fondée sur l’amour. Il lève le voile mais ne perce pas le mystère dont il annonce qu’il est le bien propre dont il dispose pour les autres : Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler (Mt 11, 27).

Ainsi au cœur de cette relation d’amour et de connaissance entre le Père et le Fils nous sommes invités. L’allégorie de la Vigne en St Jean (15, 15) précise davantage encore combien elle nous concerne. Cette relation de Jésus au Père transforme notre relation avec le Fils de Dieu. "Je ne vous appelle plus serviteur, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître". Nous sommes introduits dans l’intimité de l’un et de l’autre. Tel est l’héritage dont se nourrit notre conception chrétienne de l’homme. C’est seulement dans les conditions de ce cœur à cœur remplit de tendresse et d’amour que l’être humain peut échanger avec un autre, au point de communiquer à un autre, dans l’intimité, ce qu’il parvient à percevoir de la richesse intérieure et spirituelle qui l’habite.

A partir de cette relation entre intimité et intériorité, il y aurait une véritable pédagogie de la relation de l’être humain vers un autre être humain à mettre en œuvre.

Si c’est le cœur de l’homme que les médias cherchent à rejoindre et à montrer, ils pourraient contribuer à éveiller chacun au plus secret de tout être humain, en se rappelant ce que le renard dit au Petit Prince : "On ne voit bien qu’avec le cœur". Cela suppose que les animateurs, les journalistes, les producteurs de jeux télévisés réalisent que l’être humain ne peut s’exprimer lui-même dans un langage de paroles, de gestes, d’images qui le livre dans la totalité de son être. Plus qu’ils ne le pensent sans doute, les personnes qu’ils invitent et le public qui les regarde, s’accommodent de cette incapacité sans pour autant se défier des uns et des autres. Leur expérience quotidienne ne les empêche pas de rencontrer ceux qu’ils aiment dans un acte de totale confiance. Ils savent que c’est là dans le cœur de l’homme qu’une naissance se réalise à leur insu dans un grand silence intérieur.

Connaître le cœur de l’homme

Les chrétiens n’ignorent pas que l’Ecriture abonde en références où figure le mot « cœur » (un millier !). Lorsque Dieu parle à l’homme, il ne s’adresse pas à son corps ou à son esprit, mais à son cœur. Jésus lui-même annonce que la Parole est semée dans les cœurs (Mt 13, 19 – Lc 8, 12). Et c’est par le cœur qu’il souhaite que les hommes soient proches de lui (Mc 7,6).

Faire le lien entre intimité et intériorité est de l’ordre de la sagesse. Le cœur est à la fois le siège des émotions, des sentiments, de l’intelligence et de la pensée, de la vie morale et religieuse. Mais le cœur est là aussi pour réfléchir, pas seulement pour aimer. Dans la conception chrétienne de l’homme (l’anthropologie), penser, c’est se concerter avec soi-même, se recueillir. L’homme qui pense parle avec son cœur. Voilà le siège de son intériorité.

Ainsi le cœur est le lieu où se révèle la vérité de l’être humain. Mais personne n’en a jamais fait le tour. C’est le danger des Médias de ne pas en tenir compte suffisamment. Ce n’est pas en effet dans le brouhaha des moyens de communication que chaque être humain pense et s’approche du mystère qui l’habite. L’Evangile nous éclaire sur le silence lorsqu’il écrit à propos de la Mère de Jésus. "Marie méditait tout cela dans son cœur, en en cherchant le sens" –écrit Luc en 2,19. Les Médias devraient permettre davantage ce pèlerinage de chacun au plus profond de soi-même. Ils deviendraient alors de véritables serviteurs du bien commun.

A quel respect de l’intimité, cette intériorité ne nous appelle-t-elle pas ? Comme pour illustrer par ce respect de l’intimité, l’irréductible incommunicabilité du noyau le plus intime de chacun que ni le corps, ni l’image, ni la parole, ni l’écriture ne permettent de franchir. Là où Dieu s’invite en frappant à la porte, là où il habite et "où il se promène" écrira St Augustin, là où se trouve l’identité de la personne humaine, la source de sa dignité.

III - Guide de réflexion pratique pour des familles et des groupes de chrétiens.

Au terme de ces quelques pages où nous avons tenté de comprendre les enjeux du dévoilement de l’intimité dans les médias, nous constatons que ce sont des vies ordinaires qui sont montrées et regardées, décrites et entendues. Elles sont dévoilées d’une manière inhabituelle car l’intimité relève du domaine de la pudeur ou du jardin secret. Or c’est précisément cette irruption publique de ce qui est habituellement réservé qui fait le succès de ce genre d’exhibition au point que l’intimité est devenue objet de commerce. Elle se vend bien et ne coûte pas cher à ceux qui la mettent en scène puisqu’ils ne rémunèrent pas ceux qu’ils livrent ou qui se livrent au regard des autres.

Au point où nous sommes de cette réflexion, il faut en appeler à la formation de la conscience devant ces phénomènes de dévoilement du plus intime. Si la plupart d’entre eux dérangent et scandalisent c’est qu’ils sont révélateurs d’une limite que l’on a franchie et dont nous avons le sentiment qu’on ne peut la franchir sans dommage personnel, sans dommage pour la vie en société. Il importe de former notre regard et notre intelligence, celui des adultes et celui des enfants ou des jeunes pour qu’ils acquièrent un esprit critique. Nous ne sommes pas ici dans le domaine des lois et des interdits. Mais dans la capacité intellectuelle et morale d’émettre un jugement sur les images, les émissions de radios et les récits. Ce qui nous est donné à voir, à entendre et à lire construit-il notre personnalité, celle des enfants et des jeunes ou la blesse-t-elle ? Et en ce cas comment réagir ?

Une pédagogie du discernement.

Demandons-nous, personnellement, en famille ou en groupe :

1) Qu’est ce que l’information ? Nous sommes dans une société de la sur-infomation. Pourtant toute information est partielle. Elle ne dit pas tout. Elle rend compte de la réalité à travers la sensibilité d’une personne ou d’un groupe. Il est donc nécessaire d’exercer un discernement ; de compléter et de vérifier le message qui est délivré. Ce discernement porte sur le crédit que je peux ou non accorder à ce que l’on me donne à voir et à entendre. Aussi demandons-nous : Comment distinguer ce qui est avéré (un fait objectif) de ce qui est déjà une première interprétation ? Comment recueillir d’autres avis sur le même sujet ? Comment se faire une idée plus complète et plus nuancée sur ce qui est dit ? 
- Faisons l’effort d’un travail de recherche plus approfondi qui associe la lecture de livres ou de journaux, la rencontre de personnes compétentes, la consultation sur Internet, ou d’autres sources… et parlons-en. 
- L’intérêt est de repérer ensemble des opinions différentes et complémentaires. Que penser de des différences qui apparaissent ? Eclairent-elles d’une autre manière ma propre interprétation ? Suscitent-elles un intérêt pour les autres ou une peur à leur égard ? 
- Comment glisse-t-on de la curiosité légitime à la fascination excessive, voire malsaine ? En ce cas, où s’arrête l’information ?

2) Que faire d’une information qui a mis en situation de malaise ou scandalisé ? 
- Quelle est la dernière fois où ce qui a été vu, lu ou entendu a été occasion de malaise ou de scandale ? Là encore, échangeons à ce propos. 
- Qu’est-ce qui m’est apparu comme à la limite de l’inacceptable ? Pourquoi ai-je été ainsi dérangé et choqué ? Est-ce mon sens de la pudeur qui me fait réagir ? En effet je n’aimerais sans doute pas que tout le monde sache sur moi ce que je sais maintenant sur cette personne ou sur cette famille que l’on m’a présentée ? Qu’est ce que la pudeur ? Elle ne concerne pas seulement le corps, elle concerne aussi les sentiments et la manière dont on parle de soi ou des autres. Mais il y a aussi une façon d’accepter de regarder ou d’entendre qui manque de pudeur. Prenons le temps de nous souvenir et de dialoguer sur des expériences de cet ordre et sans porter de jugement immédiat sur ce que pense chacun.

3) Compassion et résistance 
- Ce que nous apprenons sur un autre et sur son existence nous conduit-il à éprouver une réelle compassion pour lui ? Est-ce sa souffrance qui est accueillie ? Son bonheur qui me réjouis ? Ou bien cette personne que je ne connaîtrai sans doute jamais mais qui est bien réelle, me touche parce que son histoire nourrit ma curiosité, comble mon affectivité et suscite en moi beaucoup d’émotion ? Est-ce seulement ce qu’il est possible d’en tirer pour mon expérience personnelle qui importe ? Son bonheur ou son malheur devient alors très secondaire. 
- Mûrir et devenir adulte, c’est aussi prendre conscience que l’on peut se laisser manipuler par une émission ou par une lecture. Celui qui organise l’information sait bien jouer de ma crédulité et de mon émotion lorsqu’il amplifie et dramatise les catastrophes économiques ou naturelles, les fragilités familiales et affectives. Le discernement à ce propos est un apprentissage que nous avons tout intérêt à partager avec des enfants et des jeunes. Il passe par une prise de recul, une analyse qui permet de relativiser ce que l’on vient de lire, d’entendre ou de voir. C’est difficile parce que la force du témoignage ou de la compassion conduit à légitimer sous le coup de l’émotion des conduites contestables ou des histoires particulières. 
- En certains cas l’émotion sera une invitation à s’ouvrir au monde et aux autres, peut-être à faire un choix de vie pour défendre une cause, ou s’exposer au service des autres. En ce sens l’information a été source de vie et concrètement conduira à inscrire un projet dans ma vie quotidienne. 
- En d’autres cas, je me rendrai compte que l’émotion est stérile et je chercherai la meilleure manière de m’imposer des limites ou de prendre du recul. Prendre du recul ne signifie pas n’éprouver aucune compassion pour les personnes qui sont dans les situations décrites. Mais il n’est pas besoin de forcer l’intimité des autres pour vivre une compassion à l’égard des personnes en grande fragilité. Le traitement médiatisé de leur drame et de leur souffrance, n’aide pas à avoir une vision plus humaine de la vie quand il attise une curiosité qui ne résout rien. Cette stérilité entretenue invite à la résistance et à définir une limite. Loin d’être une censure, cette limite est au contraire une condition pour conserver une justesse de relations entre les individus et dans la vie sociale.

Si, à travers ce document, le Président du Conseil pour les questions familiales et sociales et celui du Conseil pour la communication, osent prononcer une parole publique, c’est parce que sur de tels sujets, la conscience humaine est sollicitée indépendamment des croyances et des religions particulières. Cette conscience humaine doit conduire à chercher quelques règles de sécurité à mettre en œuvre au sein d’une famille et dans la vie sociale.
• Elles se forgent dès l’enfance par une éducation du regard, une réflexion sur la distance à conserver avec l’autre, sur une parole échangée quand il y a transgression de l’intimité. De cette manière se construit une structure intérieure qui n’aliène ni la liberté de chacun, ni la responsabilité médiatique à l’égard des spectateurs ou des lecteurs. Il y a sur ce chemin à acquérir des modèles, des références, des repères, des principes qui limitent le dévoilement de soi.
• Dans la société médiatique qui est la nôtre, le rôle des producteurs et des réalisateurs, des journalistes et des animateurs ont une importance particulière. Personne n’ignore que des impératifs financiers peuvent brider leur liberté. Leur désir de pénétrer au plus intime, de montrer le plus inattendu forge à n’en pas douter leur sens de la personne humaine et de sa place dans la société. Aussi nous souhaitons qu’il leur soit permis d’harmoniser leur sens de la vérité, leur désir de créativité et leur souci du respect de chacun. Il y a là une écologie morale, une déontologie à laquelle tous aspirent. Elle est une invitation à ne pas tout légitimer. Celles et ceux qui acceptent de la mener et de changer leurs comportements deviennent par là même, source de vie pour leurs semblables.

« On comprend que la vie personnelle soit liée par nature à un certain secret. Les gens tout en dehors, tout en exhibition, n’ont pas de secret, pas de densité, ni d’arrière-plan. Ils se lisent à livre ouvert et s’épuisent vite. N’ayant pas l’expérience de cette distance profonde, ils ignorent le "respect du secret", du leur ou de celui d’autrui. Ils ont un goût vulgaire de raconter, de se raconter et de faire raconter, d’étaler et de fouiller. La réserve dans l’expression, la discrétion est l’hommage que la personne rend à son infinité intérieure. Elle ne peut jamais entièrement communiquer par la communication directe, et préfère parfois des moyens indirects : ironie, humour, mythe, symbole, feinte etc.

On rencontre souvent encore, dans les pensées d’inspiration personnaliste, le thème de la pudeur. La pudeur, c’est le sentiment qu’a la personne de n’être pas épuisée dans ses expressions et d’être menacée dans son être par rapport à celui qui prendrait son existence manifeste pour son existence totale. La pudeur physique ne signifie pas que le corps est impur, mais que je suis infiniment plus que ce corps regardé ou saisi. La pudeur des sentiments, que chacun d’eux me limite et me trahit. L’une et l’autre que je ne suis le jouet ni de la nature, ni d’autrui.

Je ne suis pas confus d’être cette nudité, ou ce personnage, mais de paraître n’être que cela. Le contraire de la pudeur est la vulgarité, le consentement à n’être que ce qu’offre l’apparence immédiate, à s’étaler sous le regard du public. » Emmanuel Mounier Le Personnalisme ( Puf p. 48 – 49)

Annexes

I – Les coulisses

1- Les castings
Il existe aujourd’hui des « journalistes-casters » chargés de dénicher des témoins. Les forums de discussion sur Internet se présentent comme l’un des viviers potentiels. Des centaines d’anonymes se pressent à la porte des plateaux de télévision pour défendre un choix de vie, faire une confession intime, partager une aventure. Que recherchent-ils ? Une thérapie, une exhibition, un souci de faire école et d’entraîner à leur suite ou tout simplement une entrée dans le monde du show-biz ? 
- Quoi qu’il en soit, tout le monde ne "passe pas " à la télévision. Les émissions en forme de témoignage, sont le résultat de "castings" organisés par les producteurs. Qu’est-ce qui préside au choix ? Qui élimine-t-on ? Sur quels critères ? Qui choisit les thèmes ? Pourquoi certains reviennent-ils si souvent ? 
- La télévision fait une grande consommation de ces personnes disposées à s’exprimer sur tout et n’importe quoi. Qu’advient-il de la personne qui s’est ainsi mise à nu devant tous ? Que provoquent pour la personne ainsi exposée, la prise de parole en public, le partage de ses expériences et leur transmission au plus grand nombre ? Le "je" individuel, le "nous". Le "je" qui se dévoile, le nous qui regarde. Psychologiquement et socialement, que se passe-t-il le "jour d’après" ? Existe-t-il des travaux sur les suites de telles émissions ? Au terme, la solitude qui souvent est le fait de personnes en situation plus ou moins marginale est-elle toujours aussi grande ? La rencontre des voisins qui ont identifié la personne et qui savent désormais plus de choses sur son existence est-elle plus fréquente ? plus sincère ? Ouvre-t-elle à plus de solidarité ou à plus d’exclusion ?

2- Journalistes ou/et animateurs
Comment les journalistes peuvent-ils rendre compte de la complexité humaine ? Il est probable que c’est plus difficile dans une émission télévisée. Et plus facile dans un livre. Dès lors dans ces émissions on veut faire croire que l’on dit ou que l’on voit la réalité. Et il y a souvent tout un montage préalable où l’on décide de ce que l’on dira ou non. L’écriture (un livre, une série d’images…) est au service de ce que l’on veut dire. Pas plus l’animateur, le témoin ou le spectateur n’ont la capacité d’une restitution objective de l’intériorité. Surtout quand il arrive que par le jeu des questions ou des images, la personne est utilisée dans un rôle différent que celui pour lequel elle a été contactée. Elle a bien voulu exposer un aspect de sa personnalité et c’est un autre qui crève l’écran.
- Il convient de s’interroger sur la différence entre le métier de journaliste, qui informe, et l’animateur qui cherche à provoquer le « saisissement ». L’animateur cherche-t-il à faire progresser celui qui se livre ou au contraire à profiter d’un scoop qui révélera son talent et assurera l’audimat. Comment faire la part entre l’aide et la volonté de puissance ?
Il est difficile de dire dans quel sens fonctionne une éventuelle manipulation par les médias : 
- est ce la provocation ou la marginalité qui sont utilisées pour dévoiler par un coup de théâtre ce qui intéresse le téléspectateur : l’amour et les bons sentiments derrière les apparences ? 
- Ou est-ce les bons sentiments qui sont utilisés pour faire accepter la plupart des dérives ou des marginalités ? Quels ressorts sont « exploités » chez l’auditeur, le lecteur, le spectateur : la compassion, l’émotion ? le divertissement ? le scandale ? l’appel aux dons ?
Le journaliste exerce-t-il son métier s’il ne va pas au-delà de la simple phénoménologie et de la description des événements ? Ne lui revient-il pas d’analyser, de donner des clés de compréhension ? L’immédiateté dans laquelle certains se cantonnent n’est-elle pas une négation de leur rôle de médiateurs qui permet de rejoindre la réalité en tenant compte précisément d’une distance qui demeure toujours infranchissable ? Comment permet-il au spectateur ou au lecteur d’exercer un discernement avec des outils qui lui permettent de prendre du recul … car justement il ne s’agit ni d’un rêve, ni d’une fiction, mais de la réalité où se côtoient ce qui permet de grandir et ce qui permet de s’avilir ?

II Protection des mineurs et internet : Déclaration de Mgr Jean-Charles Descubes, Président du Conseil pour les questions familiales et sociales, 16 septembre 2005

Une partie du prochain baromètre que la Délégation aux Usages de l’Internet fait réaliser par Médiamétrie porte sur la protection des mineurs.
Elle révèle, précise le communiqué de cet organisme, que sur les 10 millions de parents français qui ont au moins un enfant âgé de 6 à 15 ans, 87 % pensent que la navigation des enfants peut être dangereuse. De ce fait, 71 % ne leur donnent pas accès librement à Internet. Il ne s’agit pas d’interdire l’accès des mineurs à Internet mais de leur permettre un usage protégé grâce à l’utilisation systématique de logiciels de contrôle.
Internet est un bel outil. Mais les enfants et adolescents doivent être protégés de ses dangers.
Internet rapproche les cultures de ceux et de celles qui en disposent. Il permet les contacts entre membres d’une famille et entre amis, de rencontrer de nouvelles personnes, de partager ses passions et de débattre de ses idées. Nous nous réjouissons de ces avancées technologiques qui ouvrent sur le monde et sur les autres les personnes moins mobiles et qui favorisent chez les jeunes et les enfants une interactivité bénéfique à leur formation.
Nous ne pouvons, en même temps, ignorer certains dysfonctionnements. Des fraudes et des abus financiers ont été maintes fois dénoncés.
Une population demeure particulièrement exposée : les enfants et les adolescents.
Ils sont, par nature, curieux et souvent plus agiles que les adultes lorsqu’il s’agit de manipuler les outils modernes mis à leur portée. Aussi sont-ils susceptibles d’être entraînés sur des sites pornographiques et d’être sollicités par des personnes sans scrupule.
Le cœur des enfants est sacré. Tout doit être mis en œuvre pour les faire grandir ; aussi doit-on les éveiller aux dangers qui avilissent et perturbent leur croissance. Notre dignité d’adulte implique de préserver celle des enfants.
Les adolescents qui ne sont plus des enfants mais ne sont pas encore des adultes, doivent également être accompagnés dans la conquête de leur autonomie pour qu’ils sachent un jour, par eux-mêmes, éviter les pièges d’une société où le sexe et l’argent sont détournés du vrai bonheur auquel ils devraient conduire.
Les recommandations des parents ne peuvent suffire à protéger les enfants et les adolescents. Leurs conditions de vie et de travail ne leur permettent pas en effet d’être à côté d’eux en permanence. Les fournisseurs d’accès à Internet, d’autre part, ne les informent pas assez des moyens susceptibles de permettre une protection.
Aussi nous paraît-il indispensable que les pouvoirs publics prennent la décision de rendre systématique et par défaut le contrôle parental sur tous les logiciels d’accès.
Défendre le statu quo en connaissance de cause serait se rendre responsable de complicité de débauche sur mineurs.

Jean-Charles Descubes, archevêque de Rouen, Président du Conseil pour la famille et les questions de société.