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30 novembre -1

L’anthropologie, cœur de la question sociale

La fabrique de la doctrine sociale – n°9

Bertrand Cassaigne, Jésuite, Ceras, revue Projet

L’anthropologie, cœur de la question sociale l-anthropologie-coeur-de-la-question-sociale

Etonnante encyclique sociale ! On attendait des paroles vigoureuses sur la crise financière ou un regard sur les enjeux d’une mondialisation qui peine à se donner des règles. C’est un autre angle qu’a choisi délibérément le pape : s’inscrire dans l’anniversaire de Populorum Progressio –  le texte de Paul VI qui a suscité tant d’initiatives et d’engagements pour le développement – pour proposer une encyclique surtout « anthropologique ».

Benoît XVI n’ignore pas les attentes face aux bouleversements d’aujourd’hui : l’Église devait prendre position. On trouve en effet des paroles très fortes sur les dérèglements de la sphère financière et sur les méfaits d’une mondialisation dans laquelle peuples et catégories sociales sont des acteurs inégaux. Certains pourront juger ces paroles trop peu développées. D’autres chercheront dans l’encyclique des règles d’action : il en est de nombreuses en effet, mais comme des indications ou des pistes plus que comme un traité organisé sur le monde économique, son rapport aux Etats, aux autres acteurs de la société. Le pape consacre ainsi plusieurs paragraphes à l’entreprise, au travail et aux syndicats, à l’écologie et aux ressources naturelles, etc – et il y revient à plusieurs reprises dans des chapitres différents, selon une construction qui peut dérouter le lecteur.

C’est que chacune de ses réflexions est située dans un cadre auquel Benoît XVI donne sa marque, différente de celle des encycliques sociales précédentes : « La question sociale est devenue radicalement anthropologique ». Son approche est en ce sens étonnamment moderne : nous avons tous pris conscience que la crise financière comme la crise écologique ne sont pas seulement des phénomènes de surface mais qu’elles interrogent profondément nos styles de vie, notre projet de cité humaine, notre vision du développement de l’homme. C’est à ce niveau que se place Benoît XVI1. Et les quatre grands thèmes qui structurent les chapitres 3 à 6 partent bien de réflexions spirituelles et anthropologiques sur le sens de l’homme, de sa vocation, de sa croissance (développement) parmi et avec ses frères. Pour lui, la complexité d’un monde globalisé, interdépendant dans ses potentialités nouvelles comme dans ses limites, ne sera une chance pour un développement partagé que si les réponses dépassent le niveau des moyens techniques. Même s’ils sont importants, ils demandent à être toujours réorientés en fonction de la fin visée. Et c’est à chacun de ceux qui mettent en œuvre ces moyens de participer à la mise au jour et à la prise en compte de ces fins.

Benoît XVI nous interroge plus spécialement sur quatre thèmes :

Quelle dimension de « gratuité » dans nos vies, dans nos économies ?

Quel rapport entre droits et devoirs ?

Quelle place à la relation comme constitutive de la vocation humaine (et le rapport individu/communauté) ?

Quelle vigilance face au risque de faire de la technique une idéologie ?

C’est à ces questions très modernes que nous sommes appelés à nous confronter. Modernes, car l’encyclique fait écho à des recherches actuelles. Par exemple : le projet économique et social des entreprises, le règne du donnant/donnant et du mérite (chapitre 3), les devoirs des agents économiques, la justice entre les générations (chapitre 4), le dialogue entre lectures scientifiques, philosophiques et spirituelles, entre des univers culturels différents, le « travail décent » comme soutien de cette entrée en relation (chapitre 5), le dynamisme de l’innovation technologique –  pour quel dépassement ? – (chapitre 6). Ces questions sont bien les nôtres. C’est à chacun de s’y affronter « dans la vérité », en relisant, complétant, prolongeant la manière dont l’encyclique invite à incarner cette vision de l’Homme appelé à grandir, qui « fait l’expérience d’un plus » (n° 77).

Bertrand Cassaigne

1  Sur la crise, et sur les changements qu’elle devrait nous faire envisager, le CERAS propose une session de 4 jours, du 15 au 18 février 2010 : « De la crise, sortir changés ». Pour en savoir plus, cliquez ici.