25 mai 2018

Non, l'écologie intégrale n'est pas un concept néo-traditionaliste

Marcel Rémon

Cet article reprend une tribune de Marcel Rémon, jésuite, directeur du Ceras, publiée sur La Croix.com, le 22 mai 2018. C'est une réaction à l’analyse de Nicolas Truong « La nouvelle écologie politique de droite » parue dans Le Monde du 11 avril 2018.

Le Monde, dans une tribune du 11 avril, mettait en garde contre l’avènement d’une « nouvelle écologie politique de droite ». Le concept d’écologie intégrale deviendrait une composante essentielle des idéologies néo-traditionalistes ou conservatrices. Une telle affirmation traduit une grave ignorance de l’origine de ce concept et des convictions de ceux qui le défendent. Que l’écologie puisse être de droite ou de gauche, cela n’est pas une découverte, tout comme le socialisme peut l’être ou l’avoir été. Mais affirmer que « se propage une révolution conservatrice dont l’écologie intégrale est devenue l’une des matrices », voilà qui entre en totale contradiction avec la référence faite dans le texte à l’encyclique Laudato Si' (LS).

Pour le pape François, accoler l’adjectif « intégrale » au mot écologie, c’est affirmer le lien étroit entre la question sociale et la question écologique. Comment jeter le soupçon sur cet adjectif, quand on se rappelle combien novatrice et dynamisante fut l’apparition de la notion de développement intégral dans Populorum progressio, texte publié par Paul VI il y a 50 ans pour mobiliser la créativité en faveur d’un « développement de tout homme et de tout l’homme » ! Son appel fit naître une multitude d'ONG d'inspiration chrétienne qui, dans les années 1970/80, ont contribué à mettre au cœur des préoccupations des chrétiens le souci de la justice sociale et internationale. Des ONG qui furent d’ailleurs une cible constante des milieux héritiers du nationalisme intégral à la Maurras.

Défendre la planète, notre maison

Si l'écologie que propose le pape François est « intégrale », c’est parce qu’elle invite à se mobiliser pour défendre à la fois l’habitabilité de notre planète, notre maison commune, et les laissés pour compte de nos modèles socio-économiques, des modèles qu’il critique si vigoureusement qu’il a été présenté par le journal Libération du 16 juin 2015, peu suspect d’ecclésiolâtrie, comme « le chef d’État le plus à gauche sur la planète » !

« Tout est lié » : il faut entendre à la fois « la clameur des pauvres et celle de la terre » (LS 49), car « il n’y pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale » (LS 139) Est-il « identitariste » ou néo-traditionaliste, ce pape qui plaide pour l’accueil des migrants, la dignité des travailleurs, la limitation de la spéculation, la priorité du bien commun sur la propriété privée? L’analyse semble ignorer que les tenants d’une écologie intégrale critiquent le capitalisme dérégulé, la casse sociale qu’il entraîne, les impasses de la croissance à tout prix.

Défendre l’environnement et l’humain face aux progrès

S’il suffit, pour être classé conservateur, de se demander, face à un progrès technique, s’il constitue ou non un progrès éthique, alors l’écologie intégrale est conservatrice ! Et il est heureux qu’elle le reste. Si le seul usage du mot « limites » suffit à passer pour réactionnaire, alors jetons au feu tous les avertissements des philosophes de l’environnement qui ont fait la grandeur de l’écologie politique.

Il est confortable de catégoriser les uns et les autres en prenant les questions sociétales comme unique marqueur. Le prisme adopté est simplificateur à souhait. Le débat sur la GPA ne traverse-t-il pas aussi la gauche ? Refuser toute marchandisation du corps humain, est-ce de droite ou de gauche ? Estimer qu’il vaut mieux généraliser les soins palliatifs que légaliser l’euthanasie, est-ce de droite ou de gauche ?

L'écologie intégrale mise en avant par le Pape François est une écologie radicale car elle veut porter le diagnostic à la racine, y compris les questions qui, à travers le rapport au corps humain, concernent le corps social. Comment ne pas se réjouir, dans un dialogue avec d'autres horizons, en ces temps de replis identitaires et de sectorisation des enjeux, d’entendre proposer une radicalité universaliste, un projet de construction d’une maison commune, dans le respect de la planète et d’attention privilégiée aux plus démunis ?