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05 octobre 2020

Fratelli Tutti, véritable Compendium de la pensée du pape François

Marcel Rémon, jésuite, directeur du Ceras

En huit années de pontificat, le Pape François n’a publié que deux encycliques, Lumen Fidei en 2013 et Laudato Si’ en 2015. Cette troisième encyclique était donc attendue. Ce texte est clairement situé dans la pensée ou doctrine sociale de l’Église Catholique (DSE). Une première lecture de cette encyclique nous la fait apparaître comme une sorte de compendium des différentes interventions de François concernant la paix, le dialogue social et interreligieux, la fraternité et la politique. Il s’agit, pour François, de reprendre l’appel au dialogue et à la paix qu’il a prononcé avec le Grand Iman Admad Al-Tayyeb à Abou Dhabi, de résumer ses discours au Corps diplomatique accrédité près du Saint-Siège, au parlement européen et à l’ONU, de rappeler ses messages aux mouvements populaires ou lors des journées mondiales de la paix. Comme à son habitude, le Pape François s’inscrit dans la tradition de Saint François d’Assise, lui qui alla à la rencontre du Sultan Malik-el-Kamil à l’époque des croisades. L’encyclique, tout comme Laudato Si’, porte le titre d’une citation de Saint François : « Fratelli tutti ».

La fraternité et l’amitié sociale mise à mal

Depuis Laudato Si’, on connaît l’anthropologie de François : l’être humain est un être relié, à Dieu, aux autres, à lui-même et à la planète (la création). Certains lecteurs de Fratelli tutti risquent d’être déçus car cette encyclique ne mentionne que très rarement le lien avec l’univers crée. On aurait pu imaginer, qu’à la suite de François d’Assise, un texte sur la fraternité aborde la question de notre lien avec le vivant et la terre. Cela étant posé, il nous faut lire l’encyclique pour ce qu’elle est, une encyclique sur le lien social, la communauté humaine. Rappelons-nous cependant, tout au long de notre lecture, que François est convaincu que le lien social ne peut être compris qu’en articulation avec la manière d’habiter la maison commune : « Tout est lié » (LS, 92), « [Il nous faut] écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (LS, 49).

Il y a une volonté de partager un rêve à la racine de l'encyclique Fratelli tutti : « un nouveau rêve de fraternité et d'amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots" [6], un rêve à faire ensemble "comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. »[8] Le rêve est une catégorie très chère au pape François. Les cinquante premiers paragraphes évoquent justement la fin des rêves et des projets « pour tous » [10-14], l’exclusion de populations entières des bénéfices de la mondialisation [18-21], la régression des droits humains, de moins en moins universels [22-24], la montée des peurs et des conflits [25-28], les inégalités face au progrès [29-30], les pandémies et la virtualisation de la société [32-36], le drame des migrations [37-41], l’explosion des discours haineux et des contre-vérités sur les réseaux sociaux et dans la parole politique [42-50], les dominations culturelles [51-53]. De quoi désespérer. D’où, cet appel à « marcher dans l’espérance »[55], à la manière de ces « nombreux hommes et femmes, compagnons de voyage, qui, dans la peur [pendant la pandémie récente], ont réagi en offrant leur propre vie. »[54]

La fraternité du Bon Samaritain

Avant de passer en revue les thèmes de l’encyclique, le Pape propose une méditation, très jésuite par son insistance sur l’arrière-plan de la scène, les réactions de chaque personnage et l’interpellation personnelle qui s’en dégage, de la parabole du bon samaritain : « Parfois, je m’étonne que, malgré de telles motivations, il ait fallu si longtemps à l’Église pour condamner avec force l’esclavage et les diverses formes de violence. (…) Il s’en trouve encore qui semblent se sentir encouragés, ou du moins autorisés, par leur foi à défendre diverses formes de nationalismes, fondés sur le repli sur soi et violents, des attitudes xénophobes, le mépris, voire les mauvais traitements à l’égard de ceux qui sont différents. »[86]

La fraternité appelle à l’ouverture

Sans ouverture à l’autre, et en particulier à celui qui est différent, il n’y a pas de fraternité possible. L’amour suit une « loi d’extase » [88], d’une sortie de soi de plus en plus universelle. Cette vision d’un monde en ouverture nous appelle à l’hospitalité de l’étranger, à la charité qui permet « d’estimer l’autre d’un grand prix » [93], à l’accueil des personnes fragiles et en situation de handicap [98]. « Lorsqu’elle est authentique, [l’]amitié sociale au sein d’une communauté est la condition de la possibilité d’une ouverture universelle vraie. » [99-100]

Lorsque le principe de la dignité inaliénable de chacun « n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité. »[107] Les principes de solidarité et de destination universelle des biens sont réaffirmés dans Fratelli tutti car sans eux, aucun développement intégral, de tout homme et de tout l’homme, ne sera possible. Comme le synode sur l’Amazonie l’a souligné, le Pape François est particulièrement sensible aux droits des peuples : toutes les nations sont coresponsables du développement planétaire. Il redit son opposition à ceux qui vident « des pays entiers de leur ressources naturelles par des systèmes corrompus qui entravent le développement digne des peuples »[125], ainsi qu’à ces dettes qui « en arrive[nt] à compromettre la survie et la croissance [des peuples] »[126].

Le bien commun est défini comme l’ensemble des conditions concrètes d’un « buen vivir », d’une vie digne et fraternelle. François reprend à son compte le programme des trois « T », cher à l’Église d’Amérique Latine : assurer une terre, un toit et un travail à chacun [127].

Vers une fraternité universelle

Peut-on rêver d’une fraternité non seulement vis-à-vis du proche, même s’il est Samaritain, mais à visée universelle ? La question est complexe : pensons aux migrations [129], à la présence massive de Latinos aux États-Unis [135] ou aux relations tendues entre l’Occident et l’Orient [136]. Elle ne doit pas devenir abstraite, hors de son enracinement local, territorial. « Il n’est pas possible d’être local de manière saine sans une ouverture sincère et avenante à l’universel, sans se laisser interpeller par ce qui se passe ailleurs, sans se laisser enrichir par d’autres cultures ou sans se solidariser avec les drames des autres peuples. »[146] On retrouve ici les accents de Querida Amazonia sur l’inculturation [148] et l’appel au multilatéralisme prononcé à l’ONU. [153]

La politique et la fraternité

Après avoir redit son attachement aux termes « peuple et populaire », à opposer à ceux de « populisme et populiste », François aborde la question du travail : « ce qui est réellement populaire – parce qu’il contribue au bien du peuple -, c’est d’assurer à chacun la possibilité de [travailler] (…) Le grand objectif [de toute politique sociale] devrait toujours être de permettre [aux pauvres] d’avoir une vie digne par le travail. »[162] Fratelli tutti réaffirme le droit de chacun à un travail digne, « car le travail est une dimension inaliénable de la vie sociale »[162]

Face aux logiques individualistes ou aux solidarités interpersonnelles, l’encyclique rappelle que la dimension institutionnelle est essentielle : « Même le Bon Samaritain a eu besoin de l’existence d’une auberge qui lui a permis de résoudre ce que, tout seul, en ce moment-là, il n’était pas en mesure d’assurer. »[165] Et elle redit que le primat du politique sur l’économique car « le marché, à lui tout seul, ne résout pas tout, même si, une fois encore, l’on veut nous faire croire à ce dogme de foi néolibéral. »[168] A l’opposé de la fameuse théorie du ruissellement, le Pape défend « le torrent d’énergie morale qui naît de la participation des exclus à la construction d’un avenir commun, (…) ces mouvements, ces expériences de solidarité qui grandissent du bas, du sous-sol de la planète. »[169] François n’a rien perdu de son mordant face aux paradigmes technocratiques et néolibéraux.

Ainsi qu’il l’a déclaré à l’ONU, pour lui, la fraternité universelle réclame des institutions internationales plus fortes et efficacement organisées, « dotées d’autorité pour assurer le bien commun mondial, l’éradication de la faim et de la misère ainsi qu’une réelle défense des droits humains fondamentaux ».[172] Étonnamment, la protection de la planète n’est pas mentionnée dans cette liste.

Citant la déclaration des Évêques de France, Réhabiliter la politique, il insiste sur le nécessaire engagement en politique des chrétiens. « Une fois de plus, j’appelle à réhabiliter la politique qui "est une vocation très noble, elle est une des formes les plus précieuses de la charité, parce qu’elle cherche le bien commun". »[180] L’encyclique cite abondamment les textes publiés par les conférences épiscopales d’Amérique Latine, de Corée, du Congo, d’Inde, … La synodalité n’est pas un vain mot dans la bouche du Pape. François est bien dans la ligne de ses prédécesseurs, même s’il y ajoute sa touche personnelle en abordant la vertu de tendresse en politique. [194]

La culture du dialogue

La fraternité passe par le dialogue mais la communication peut être un lieu de pouvoir, « de manipulation, de déformation et dissimulation de la vérité. » [208] Le consensus n’est pas suffisant, car il peut s’écarter de la vérité s’il est recherché de manière superficielle. « Il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective. Ces trois choses peuvent s’unir harmonieusement lorsque, à travers le dialogue, les personnes osent aller jusqu’au fond d’une question. »[212] Il y a une vérité universelle : « Que tout être humain possède une dignité inaliénable est une vérité qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel. »[213]

« La paix sociale est difficile à construire, elle est artisanale » [217]. On retrouve ici la touche « François » car il nous parle du bonheur de travailler artisanalement à cette paix, à cultiver la bienveillance par « des mots d’encouragements qui réconfortent, qui fortifient, qui consolent, qui stimulent »[223] et à retrouver la vertu de politesse [224].

Quand la blessure est vive, le chemin du pardon

Comment se réconcilier après un conflit. Il n’y a pas de réconciliation facile, il faut affronter les blessures en vérité. « La vérité est une compagne indissociable de la justice et de la miséricorde. » [227] Il peut arriver qu’un conflit soit inévitable, que des luttes soient légitimes. Une note en bas de page évoque la Colombie, mais tant de conflits peuvent être mentionnés. L’évangile nous demande d’aimer tout le monde, sans exception. « Mais aimer un oppresseur, ce n’est pas accepter qu’il continue d’asservir, …, c’est œuvrer de différentes manières pour qu’il cesse d’opprimer, c’est lui retirer ce pouvoir qu’il ne sait pas utiliser et qui le défigure comme être humain. »[241] « La vraie réconciliation, loin de fuir le conflit, se réalise plutôt dans le conflit, en le dépassant par le dialogue et la négociation transparente, sincère et patiente. »[244] De même, il n’y aura pas de paix, ni de pardon sans mémoire [250]. La vengeance, l’impunité ou l’oubli sont des impasses pour guérir les blessures.[252]

La paix pose la question de la guerre légitime. François ne croit pas à la possibilité d’une guerre juste dans l’époque actuelle : « Nous ne pouvons plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue » [258] Il s’agit là d’un critère pour qu’une guerre puisse être considérée comme légitime. Rationnellement, ce critère n’est plus acceptable aujourd’hui, affirme l’encyclique. Pour la même raison, les doctrines de dissuasion nucléaire, chimique ou biologique ne trouvent pas grâce à ses yeux. On ne peut bâtir la paix sur la peur. [262]

Si la guerre concerne les peuples, la peine capitale entend éliminer la personne coupable de crime. « La peine de mort est inadmissible et l’Église s’engage résolument à proposer qu’elle soit abolie dans le monde entier. »[263] De même, l’Église est opposée au recours à la prison préventive, aux incarcérations sans jugement. Elle veut lutter contre toutes les exécutions extrajudiciaires ou extra-légales. [266-267] François affirme que, pour lui, « la prison à perpétuité est une peine de mort cachée ».[268]

Les religions au service de la fraternité

L’encyclique se termine par un appel et une prière proposée à tous les croyants pour qu’ils se mettent au service de la fraternité, au nom de la dignité transcendante qui nous est commune.[273] « Nous voulons être une Église qui sert, qui sort de chez elle, qui sort de ses temples, qui sort de ses sacristies, pour accompagner la vie, soutenir l’espérance, être signe d’unité […] pour établir des ponts, abattre les murs, semer la réconciliation. »[276]

En conclusion

Cette encyclique, sur la fraternité entre les humains, est dense et doit être lue en complément de Laudato Si’ (relation avec la terre) et Lumen Fidei (relation avec Dieu). Elle aborde les thèmes classiques des encycliques sociales, mais avec une tonalité plus tragique et politique que par exemple Caritas in Veritate, me semble-t-il, liée à l’origine latino-américaine de François. On y retrouve la proximité avec le saint d’Assise, l’importance du dialogue et de la rencontre entre les cultures et les religions dans une diversité polyédrale, l’engagement politique pour le bien commun, le refus de la culture du déchet, des populismes et du néolibéralisme, l’option préférentielle pour le plus pauvre. Espérons que cette encyclique, tout comme la précédente, inspire de nouvelles générations de chrétiens au service de la fraternité universelle et de l’amitié sociale.